TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Fn and Ft: DESART TEXT
Author: Deschamps, Eustache
Title: L'Art de dictier
Source: Oeuvres Complètes de Eustache Deschamps (Paris: Firmin Didot et Cie., 1891), 266-92.

[-266-] [394a] CI COMMENCE L'ART DE DICTIER ET DE FERE CHANÇONS, BALADES, VIRELAIS ET RONDEAULX, ET COMMENT ANCIENNEMENT NUL NE OSOIT APPRANDRE LES .VII. ARS LIBERAULX CI APRÈS DECLAREZ, SE IL N'ESTOIT NOBLE.

[25 novembre 1392]

Entre les .vii. ars et sciences par lesquelles ce present monde est gouverné, et qui sont appellez ars liberaulx, pour ce que anciennement nul, se il n'estoit liberal, c'est a dire fils de noble homme et astrait de noble lignie, n'osoit aprandre aucun d'iceuls ars, c'est assavoir: Gramaire, Logique, Rethorique, Geometrie, Arismetique, Musique et Astronomie, lesquelz ars trouva, du tiers aige du monde et au temps de Habraham, Zozoastres, qui regnoit en Baterie et Perse, est le premier et principal ars Gramaire, par lequel l'en vient et aprant tous les autres ars par les figures des letres de A, B, C, que les enfans aprannent premierement, et par lesquelz aprandre et sçavoir l'en peut venir a toute science, et monter de la plus petite letre jusques a la plus haulte.

Logique est après une science d'arguer choses faintes et subtiles, coulourées de faulx argumens, pour discerner et mieulx congnoistre la verité des choses entre le faulx et [-267-] le voir, et qui rent l'omme plus subtil en parole et plus habille entre les autres.

Rethorique est science de parler droictement, et a quatre parties en soy a lui ramenées, toutes appliquées a son nom; car tout bon rethoricien [394b] doit parler et dire ce qu'il veult moustrer saigement, briefment, substancieusement et hardiement.

De Geometrie.

Geometrie est science de mesurer et faire par proporcion la taille des pierres et des merriens, et la perfection des tours rondes et quarrées; de faire et edifier les chasteaulx, salles et maisons pour habiter, les clochiers et autres edifices en ront, en triangle et en quarreure, et les mener droit sanz boce jusques a leur perfection; faire tonneaulx et autres vaisseaulx de certaines pieces, longueur et grosseur, et aucunefoiz cornus, comme sont les baingnoueres et autres vaisseaulx, par contrainte de cercles de certaines pongnies, par les lieures des osiers; faire nez et galées en mer. Et cest art s'applique aux fevres, charpentiers et maçons, ausquelz, se ilz sont bons ouvriers de leurs mestiers, il fault comprandre et avoir en ymaginacion de leur pensée toute la fourme et la perfection d'un chastel, d'une maison, d'un grant vaissel et des circonstances, avant que il soit commencé, et faire la forme et mesure de chascune pierre, et ainsi des autres.

De Arismetique.

Arismetique est science de getter et compter par le [-268-] nombre de augorisme et autre nombre commun, et de mesurer et arpenter les terres, [394c] les boys et choses semblables, pour sçavoir la haulteur des choses en alant vers le ciel; la largeur des eaues et des rivieres, la parfondeur des puis et des concaves de la terre; de sçavoir les heures, les temps, les minutes et les momens; pour sçavoir le commencement des jours et des nuis, des sepmaines, des moys et des ans; pour venir au grant miliaire et sçavoir par ce nombre, en querculant, la revolucion des temps et congnoistre le cours du souleil et de la lune, et du zodiaque; sçavoir la maniere du poys et de la loy des monnoyes, tant en or comme en argent, les dragmes, caras, demi dragmes et les empirances; et a venir par getter et compter en montant et multipliant son nombre de la plus petite somme jusques a la plusgrande et haulte; et pour congnoistre selon les espaces des charpenteries, a veoir les cours des toiz par un des cours seulement, quans milliers de clou et de late et de tieulle il avra sur un toit, et ainsi des autres choses en ce cas. Et cest art appartient assez sçavoir aux monnoyers et changeurs, et si fait il bien aux astronomiens pour les jugemens de leur science.

De Astronomie.

Astronomie est une science de la congnoissance des

estoilles et des sept planettes erratiques et principales, [394d] c'est assavoir: Mars, Mercurius, Venus, Saturnus, Jupiter, Sol et Luna; de leurs influences et disposicions selon leurs qualitez et conjunctions en divers signes et leurs opposicions, pour jugier des inclinacions naturelles [-269-] des hommes selon leur nativité, et aussi des fertilitez ou sterilitez des terres et des fruis, des chauls et des froiz, des sentez et maladies des gens et des bestes; de sçavoir le compost du souleil et de la lune, de partir les ans et trouver les bisextes et leurs conjunctions des lunes pour ordonner leurs saingnies, et les temps de prandre medicine, et autres choses qui de ce se despendent.

De Musique.

Musique est la derreniere science ainsis comme la medicine des .vii. ars; car quant le couraige et l'esperit des creatures ententives aux autres ars dessus declairez sont lassez et ennuyez de leurs labours, musique, par la douçour de sa science et la melodie de sa voix, leur chante par ses .vi. notes tierçoyées, quintes et doublées, ses chans delectables et plaisans, lesquelz elle fait aucunefoiz en orgues et chalumeaux par souflement de bouche et touchement de doiz; autrefoiz en harpe, en rebebe, en vielle, en douçaine, en sons de tabours, en fleuthes et autres instrumens musicans, tant que par sa melodie delectable les cuers et esperis de ceuls qui auxdiz ars, par pensée, ymaginaison et labours de bras estoient traveilliez, [395a] pesans et ennuiez, sont medicinez et recreez, et plus habiles après a estudier et labourer aux autres .vi. ars dessus nommez.

Et est a sçavoir que nous avons deux musiques, dont l'une est artificiele et l'autre est naturele.

L'artificiele est celle dont dessus est faicte mencion; et est appellée artificiele de son art, car par ses .vi. notes, qui sont appellées us, ré, my, fa, sol, la, l'en puet aprandre [-270-] a chanter, acorder, doubler, quintoier, tierçoier, tenir, deschanter, par figure de notes, par clefs et par lignes, le plus rude homme du monde, ou au moins tant faire, que, supposé ore qu'il n'eust pas la voix habile pour chanter ou bien acorder, sçaroit il et pourroit congnoistre les accors ou discors avecques tout l'art d'icelle science, par laquelle et les notes dessus dictes l'en acorde et donne l'en son divers aux aciers, aux fers, aux boys et aux metaulx, par diverses infusions interposées d'estain, de plomb, d'arain et de cuivre, si comme il puet apparoir es sons des cloches mises en divers orloges, lesqueles par le touchement des marteaulx donnent sons acordables selon lesdictes .vi. notes, proferans les sequences et autres choses des chans de saincte Eglise. Et ainsi puet estre entendu des autres instrumens des voix comme rebebes, guiternes, vielles et psalterions, par la [395b] diversité des tailles, la nature des cordes et le touchement des doiz, et des fleutes et haulx instrumens semblables, avecques le vent de la bouche qui baillié leur est.

L'autre musique est appellée naturele pour ce qu'elle ne puet estre aprinse a nul, se son propre couraige naturelment ne s'i applique, et est une musique de bouche en proferant paroules metrifiées, aucunefoiz en laiz, autrefoiz en balades, autrefoiz en rondeaulx cengles et doubles, et en chançons baladées, qui sont ainsi appellées pour ce que le refrain d'une balade sert tousjours par maniere de rubriche a la fin de chascune couple d'icelle, et la chançon baladée de trois vers doubles a tousjours, par difference des balades, son refrain et rebriche au commencement, que aucuns appellent du temps present virelays. Et ja soit ce que ceste musique naturele se face de volunté amoureuse a la louenge des dames, et en autres manieres, [-271-] selon les materes et le sentement de ceuls qui en ceste musique s'appliquent, et que les faiseurs d'icelle ne saichent pas communement la musique artificiele ne donner chant par art de notes a ce qu'ilz font, toutesvoies est appellée musique ceste science naturele, pour ce que les diz et chançons par eulx faiz ou les livres metrifiez se lisent de bouche, et proferent par [395c] voix non pas chantable, tant que les douces paroles ainsis faictes et recordées par voix plaisent aux escoutans qui les oyent, si que au Puy d'amours anciennement et encores est acoustumez en pluseurs villes et citez des pais et royaumes du monde.

Ceuls qui avoient et ont acoustumé de faire en ceste musique naturele serventois de Nostre Dame, chançons royaulx, pastourelles, balades et rondeaulx, portoient chascun ce que fait avoit devant le Prince du puys, et le recordoit par cuer, et ce recort estoit appellé en disant, après qu'ilz avoient chanté leur chançon devant le Prince, pour ce que neant plus que l'en pourroit proferer le chant de musique sanz la bouche ouvrir, neant plus pourroit l'en proferer ceste musique naturele sanz voix et sanz donner son et pause aux dictez qui faiz en sont.

Et aussi ces deux musiques sont si consonans l'une avecques l'autre, que chascune puet bien estre appellée musique, pour la douceur tant du chant comme des paroles qui toutes sont prononcées et pointoyées par douçour de voix et ouverture de bouche; et est de ces deux ainsis comme un mariage en conjunction de science, par les chans qui sont plus anobliz et mieulx seans par la parole et faconde des diz qu'elle ne seroit seule de soy. Et semblablement [395d] les chançons natureles sont delectables et embellies par la melodie et les teneurs, [-272-] trebles et contreteneurs du chant de la musique artificiele. Et neantmoins est chascune de ces deux plaisaut a ouir par soy; et se puet l'une chanter par voix et par art, sanz parole; et aussis les diz des chançons se puent souventefoiz recorder en pluseurs lieux ou ilz sont moult voulentiers ois, ou le chant de la musique artificiele n'aroit pas tousjours lieu, comme entre seigneurs et dames estans a leur privé et secretement, ou la musique naturele se puet dire et recorder par un homme seul, de bouche, ou lire aucun livre de ces choses plaisans devant un malade, et autres cas semblables ou le chant musicant n'aroit point lieu pour la haulteur d'icellui, et la triplicité des voix pour les teneurs et contreteneurs neccessaires a ycellui chant proferer par deux ou trois personnes pour la perfection dudit chant.

Et de ceste musique naturele, et comment homme, depuis qu'il se met naturelment a ce faire, ce que nul, tant fust saiges le maistre ne le disciple, ne lui sçavroit aprandre, se de son propre et naturel mouvement ne se faisoit, [396a] vueil je traictier principaument, en baillant et enseignant un petit de regle ci après declarée a ceuls que nature avra encliné ou enclinera a ceste naturele musique, afin que ilz saichent congnoistre les façons et couples des lais, la maniere des balades, chançons et rondeaulx en pluseurs et diverses manieres; quelz lettres sont les voieulz et queles les liquides et les consonans; et comment, en metrifiant, deux voieulx ensuians l'un l'autre menguent la moitié d'une silabe; quelles rymes sont consonans et quelles leonimes, et queles equivoques; par quantes manieres se puent faire balades et de quans vers, et comment elles se puent copper.

[-273-] Et premierement pour avoir l'introduction de ce que dit est, je commenceray a la declaracion des voieulz en la maniere qui s'ensuit. C'est assavoir que nous avons cinq voyeulx principaulx: a, e, i, o et u. Et sont diz voyeulx, pour ce que sanz yceulx ou aucun d'eulx ne se peut former voix ne sillabe de lettre ne mot que l'en peust prononcer ne proferer a nul vray entendement. Et entre ces cinq voyeulx en y a deux, c'est assavoir i et u, qui se mettent bien ensemble, ainsi comme Julien, Vivien, ou ainsi comme Jacob et vates.

Item les liquides sont: b, c, d, f, g, k, l, m, n, p, q, r, s, t, x, v, z. Et n'est pas h proprement lettre, mais n'est que une aspiracion sonnant selon [396b] la maniere des noms, ainsi comme se on vouloit dire hannequin ou hannote, qui sanz ladicte h n'aroit pas son plain son, ainçois diroit on annequin et annote. Et desdictes liquides les unes sont consonans, les autres demi voyeux, et les autres mutes, qui donnent pou ou neant de son. Et sont les six demi voyeux s, l, m, n, r et x; et sont appelez demi voyeux pour ce que ilz commencent en voyeul et terminent par eulx meismes. Item les neufs lettres mueles et qui point ne donnent de son ne de fin en sillabe se trop po non, sont .ix. C'est assavoir b, c, d, f, g, k, p, q, t, lesquelles sonnent trespou au regard des autres lettres. Z et x ont double consonant et font leur posicion si comme dixit et Gaza. Et sont lesdictes liquides comme l, m, n, r, qui font la sillabe brieve, si comme est Ysabel, Marion, Jehan, Robert et eureux; et par ceste regle puet estre congneu en brief ce qui est voyeul, demi voyeul, liquide, sonnant et muele des lettres de l'A, [-274-] B, C, par lesquelles tout langaige latin et françois est escript et proferé.

Or sera dit et escript cy après la façon des Balades.

Et premierement est assavoir que il est balade de huit vers, dont [396c] la rubriche est pareille en ryme au ver antesequent, et toutefois que le derrain mot du premier ver de la balade est de trois sillabes, il doit estre de .xi piez, si comme il sera veu par exemple cy après; et se le derrenier mot du second ver n'a qu'une ou deux sillabes, ledit ver sera de dix piez; et se il y a aucun ver coppé qui soit de cinq piez, cellui qui vient après doit estre de dix.

Exemple sur ce que dit est.

Balade de .viii. vers couppez.

Je hez mes jours et ma vie dolente,

Et si maudis l'eure que je fu nez,

Et a la mort humblement me presente

Pour les tourmens dont je suy fortunez.

Je hez ma concepcion

Et si maudi ma constellacion

Ou Fortune me fist naistre premier,

Quant je me voy de touz maulx prisonnier.

Et est ceste balade leonime, par ce qu'en chascun ver elle emporte sillabe entiere, aussi comme dolente et presente, concepcion et constellacion.

[-275-] Autre Balade.

De tous les biens temporelz de ce monde

Ne se doit nulz roys ne sires clamer,

Puisque telz sont que Fortune suronde

Qui par son droit les puet touldre on embler;

[396d] Le plus puissant puet l'autre deserter,

Si qu'il n'est roy, duc n'empereur de Romme

Qui en terre puist vray tiltre occuper

Ne dire sien, fors que le sens de l'omme.

Ceste balade est moitié leonime et moitié sonant, si comme il apert par monde, par onde, par homme, par Romme, qui sont plaines sillabes et entieres; et les autres sonans tant seulement, ou il n'a point entiere sillabe, si comme clamer et oster ou il n'a que demie sillabe, ou si comme seroit presentement et innocent. Et ainsi es cas semblables puet estre congneu qui est leonime ou sonnant.

Exemple de Balade de .ix. vers toute leonyme.

Vous qui avez pour passer vostre vie

Qui chascun jour ne fait que defenir,

Vous vivez frans sanz viande ravie,

Se du vostre vous pouez maintenir.

Or vous vueilliez du serf lien tenir

Ou pluseurs par couvoitise

Ont perdu corps, esperit et franchise;

C'est de servir autrui, dont je me lasse:

Vieillesce vient, guerdon fault, temps se passe.

[-276-] Exemple de Balade de dix vers de .x. et .xi. sillabes.

Et se doit on tousjours garder en faisant balade, qui puet, que les vers ne soient pas de mesmes piez, mais doivent estre de .ix. ou de .x., de .vii. ou de .viii. ou de .ix., selon ce qu'il plaist au faiseur, sanz les faire touz egaulx [397a], car la balade n'en est pas si plaisant ne de si bonne façon.

Autre Balade .

Pour quoy fina par venin Alixandre,

Qui si puissans fut et si fortunez

Que le monde soubmist en aage tendre,

Et commença .xv. ans puis qu'il fut nez

A conquerir? Comment fu destinez

Cilz qui conquist Jude, ce fut Pompée?

Après Thessale ot la teste couppée,

En Egipte le fist ly roys fenir

Tholomée, par traison dampnée:

Toudis avient ce qu'il doit avenir.

Autre Balade.

Depuis que le diluge fu

Et que les cinq citez fondirent

Par leur pechié, par ardent fu,

Que Loth et sa femme en yssirent,

Ne puis que les prophetes dirent

[-277-] Les maulx dont ly mons seroit plains

Près de la fin, li noms Dieu vains

Et sa loy escandalisée,

Ne fu li termes si prochains

D'estre monarchie muée.

Balade equivoque, retrograde et leonime.

Et sont les plus fors balades qui se puissent faire, car il couvient que la derreniere sillabe de chascun ver soit reprinse au commencement du ver ensuient, en autre signification et en autre sens que la fin du ver precedent. Et pour ce sont telz mos [397b] appellez equivoques et retrogrades, car en une meisme semblance de parler et d'escripture ilz huchent et baillent significacion et entendement contraire des mos derreniers mis en la rime, si comme il apparra en ceste couple de balade mise cy après:

Autre Balade.

Lasse, lasse, maleureuse et dolente!

Lente me voy, fors de soupirs et plains.

Plains sont mes jours d'ennuy et de tourmente;

Mente qui veult, car mes cuers est certains,

Tains jusqu'a mort et pour celli que j'ains;

Ains mais ne fu dame si fort atainte;

Tainte me voy quant il m'ayme le mains.

Mains, entendez ma piteuse complainte.

Et couvient que tous les couples se finent par la maniere dessurdicte tout en equivocacion retrograde, ou autrement elle ne seroit pas dicte ne reputée pour equivoque [-278-] ne retrograde, supposé ore que le derrenier mot du ver se peust reprandre a aucun entendement du ver ensuiant, se il ne reprenoit toute autre chose que le precedent.

Autre Balade de .ix. et de .viii. piez, et de .viii. vers de ryme pareilles, ce semble, par la maniere de l'escripre, qui est une mesme escripture, et par lettres semblables.

Et ne se pourroit congnoistre que par la maniere du prononcer en langue françoise, car les mos [397c] sonnent par la prononciacion l'un mot une chose et l'autre une autre; et ainsi semble que nous aions deffault de lettres selon mesmes les Hebrieux; et apparra cy après par la lecture.

Item en ladicte balade a envoy. Et ne les souloit on point faire anciennement fors es chançons royaulx, qui estoient de cinq couples, chascune couple de .x., .xi. ou .xii. vers; et de tant se puelent bien faire, et non pas de plus, par droicte regle. Et doivent les envois d'icelles chançons, qui se commencent par Princes, estre de cinq vers entez par eulx aux rimes de la chançon sanz rebrique; c'est assavoir .ii. vers premiers, et puis un pareil de la rebriche; et les .ii autres suyans les premiers, deux concluans en substance l'effect de ladicte chançon et servens a la rebriche. Et l'envoy d'une balade de trois vers ne doit estre que de trois vers aussi, contenant sa matere et servant a la rebriche, comme il sera dit cy après:

Autre Balade.

Chascuns se plaint, chascuns ordonne

Sur ce que Dieux a ordonné;

Ly uns dit, quant il pluet ou tonne:

"Que n'a Dieux le beau temps donné?

[-279-] Las! C'est trop pleu et trop tonné!"

S'il fait chaut, on souhaide froit.

Pourquoy est on si mal sené?

Encor est Dieux ou il souloit.

L'Envoy

Princes, chascuns veult mettre bonne

Aux euvres de Dieu qui tout voit;

[397d] C'est pechiez, sa justice est bonne:

Encor est Dieux ou il souloit.

D'autres Balades de .vii. vers.

Item encores puet l'en faire balades de .vii. vers, dont les deux vers sont tousjours de la rebriche, si comme il puet apparoir cy après:

Balade.

Par fondement me doy plaindre et plourer,

Et regreter des .ix. preux la vaillance,

Car je voy bien que je ne puis durer.

Confort me fuit, Honte vers moy s'avance,

Couvoitise met en arrest sa lance

Qui me destruit mon plus noble pais.

Preux Charlemaine, se tu fusses en France,

Encor y fust Roland, ce m'est advis.

Alixandre, qui ot a justicier

Tout le monde par sa bonne ordonnance,

Quant il sçavoit un povre chevalier,

Armes, chevaulx li donnoit et finance,

Pour sa bonté li faisoit reverence.

[-280-] De ce faire sont les plus haulx remis.

Preux Charlemaine, se tu fusses en France,

Encor y fust Roland, ce m'est advis.

Car chascun jour me fault amenuisier,

Par le default de vraye congnoissance,

Et par Deduit qui tient en son dangier

Celuy qui doit en moy mettre deffense,

Par le jeune conseil qu'il a d'enfance,

Dont Roboam fut convaincus jadis.

Preux Charlemaine, se tu fusses en France,

Encor y fust Roland, ce m'est advis.

Autre Balade.

S'Ector li preux, Cesar et Alixandre, [398a]

Deyphile, Tantha, Semiramis,

David, Judas Machabée, qui tendre

A subjuguer vouldrent leurs ennemis,

Josué, Panthasilée,

Ypolite, Tamaris l'onourée,

Artus, Charles, Godefroy de Buillon,

Marsopye, Menalope, dit l'on,

Et Synope, qui eurent cuers crueux,

Revenoient tout en leur region,

Du temps qui est seroient merveilleux.

L'Envoy

Princes, se ceuls qui orent si grant nom

N'eussent tendu a ce qui estoit bon,

Leur renom fust en ce monde doubteux;

Or ont bien fait, et pour ce les loon;

[-281-] Mais se tout vir pouoient par raison,

Du temps qui est seroient merveilleux.

De la façon des Serventoys.

Serventois sont faiz de cinq couples commc les chançons royaulx; et sont communement de la Vierge Marie, sur la Divinité; et n'y souloit on point faire de refrain, mais a present on les y fait, servens comme en une balade; et pour ce que c'est ouvrage qui se porte au Puis d'amours, et que nobles hommes n'ont pas acoustumé de ce faire, n'en faiz cy aucun autre exemple.

De la façon des Virelais.

[398b] Après s'ensuit l'ordre de faire chançons baladées, que l'en appelle virelais, lesquelz doivent avoir trois couples comme une balade, chascune couple de deux vers, et la tierce semblable au refrain, dont le derrain ver dolt, et au plus près que l'en puet, estre servant a reprandre ledit refrain, ainsi comme le penultime vers d'une couple de balade doit servir a la rebriche d'icelle. Et est assavoir que virelais se font de pluseurs manieres, dont le refrain a aucunefois .iiii vers, aucunefois .v. aucune fois .vii., et est la plus longue forme qu'il doye avoir, et les deux vers après le clos et l'ouvert doivent estre de .iii. vers ou de deux et demi, brisiez aucunefoiz, et aucunefoiz non. Et le ver après doit estre d'autant et de pareille rime comme le refrain, si comme il apparra cy après:

Virelay.

Mort felonne et despiteuse,

[-282-] Fausse, desloyal, crueuse,

Qui regnes sanz loy,

Je me plaing a Dieu de toy,

Car tu es trop perilleuse.

Merveille est que ne marvoy,

[L'ouvert. in marg.] Quant je voy

Morte la plus gracieuse

Et la mieudre en bonne foy

[Le clos. in marg.] Qui, je croy,

Fust onques, ne plus joyeuse.

C'est par toy, fausse crueuse;

Ta venue est trop doubteuse,

Tu n'as pas d'arroy;

Espargnier prince ne roy

Ne veulz, tant yes orgueilleuse.

Mort felonne et despiteuse.

Autre Virelay.

Bien doy faire tristement

En dueil et dolentement

Mon temps user,

Quant je me voy refuser

Presentement

Par un mot trop simplement

Dire ou mander.

Las! qui le me fist penser?

[L'ouvert. in marg.] Foleur, qui desesperer

[-283-] Fait telement

Mort cuer et en plours muer

[Le clos. in marg.] Que je ne me puis saouler

D'estre dolent.

Car ma dame nullement

Ne daingne amoureusement

A moy parler,

Mais me fait par tout blamer

Si durement

Qu'en moy n'a fors que tourment

Dur et amer.

Bien doy faire tristement, et cetera.

Virelay.

[398d] Cent mille foiz vous doy remercier,

Chiere dame, de vostre doulz octroy,

Car vous m'avez fait plus riche d'un roy

Et plus d'onnour que ne puis souhaidier;

Car maint seigneur garni de noble arroy,

[L'ouvert. in marg.] Riche et vaillant, vers vous poursuit voy

Pour vostre bien et vostre honnour traictier,

Qui mieulx valent en tous estas de moy.

[Le clos. in marg.] Mais je vous aim telement, par ma foy,

Que nulement ne vous puis oublier.

Et quant vous plaist de tant humilier

Que la douçour de vo parler reçoy,

Vous me tenez en si amoureus ploy

[-284-] Qu'autre après vous jamais avoir ne quier.

Cent mille foiz vous doy remercier.

De la façon des Rondeaulx.

....

....

Rondel sangle.

Cilz qui onques encores ne vous vit

Vous aime fort et desire veoir.

Or vous verra, car en cest espoir vit

Cilz qui onques encores ne vous vit.

Car pour les biens que chascun de vous dit

Vous veult donner cuer, corps, vie et pouoir;

Cilz qui onques encores ne vous vit

Vous aime fort et desire veoir.

Autre Rondel.

Je ne vueil plus a vous, dame, muser;

Vous pouez bien querir autre musart.

Tart m'apperçoy qu'om m'a fait amuser;

Je ne veuil plus a vous, dame, muser.

Ne plus n'espoir en vous mon temps user,

[-285-] [399a] Quant d'esprevier sçavez faire busart.

Je ne veuil plus a vous, dame, muser;

Vous pouez bien querir autre musart.

Rondel double.

Joieusement, par un tresdoulz jouir,

En jouissant menrray vie joieuse,

Comme cellui qui se doit resjouir

Et joie avoir en la vie amoureuse.

Se joieus suy, chascun le puet veir

A mon chanter, tresplaisant gracieuse.

Joieusement, par un tresdoulz jouir,

En jouissant menrray vie joieuse.

Pour ce doy bien vostre amour conjouir,

Et joye avoir, humble flour precieuse;

S'en chanteray tant que l'on puist ouir

Que mon chant vient de voix douce et piteuse.

Joieusement, par un tresdoulz jouir,

En jouissant menrray vie joieuse.

Autre Rondel.

Au monde n'a au jour d'ui que ces deux,

Eur et meseur, a tout considerer,

Dont l'un fait bien et l'autre desperer.

Aler partout puet cil qui est eureux,

On ne lui puet ne nuire ne grever.

Au monde n'a au jour d'ui que ces deux.

[-286-] Mais bien se gart toudis le maleureux,

Car il ne puet fors meschance trouver;

Chascun li nuit, si puet dire et prouver:

Au monde n'a au jour d'uy que ces deux.

Rondel.

Nul ne tendit onques a cheval d'or

Qu'il n'en eust la bride a son vivant,

Se du querir fut saige et diligent.

Diligence est un tresnoble tresor

Et qui a fait enrrichir mainte gent. [399b]

Nulz ne tendit onques a cheval d'or.

Le contraire ne vis onques encor,

Mais j'ay veu povre de negligent.

Or y pensez et sachiez vraiement:

Nul ne tendit onques a cheval d'or, et cetera.

Autre Rondel.

Vo doulz regart, douce dame, m'a mort,

S'amours ne fait que voz gentis cuers m'aint.

Quant en riant a vous amer m'amort,

Vo doulz regart, douce dame, m'a mort.

Quar je congnois en sa douçour ma mort

Pour la parfaicte amour qui en moy maint;

Vo doulz regart, douce dame, m'a mort,

S'amours ne fait que vo gentis cuers m'aint.

[-287-] Autre Rondel.

Certes mon oeul richement visa bel,

Quant premiers vit ma dame bonne et belle.

Pour ce que gent maintien et vis a bel,

Certes mon oeul richement visa bel.

Ne fut tel fleur puis que fut vis Abel,

Car fleur des fleurs tout li monde l'apelle:

Certes mon oeul richement visa bel,

Quant premiers vit ma dame bonne et belle.

La façon des Sotes Chançons et Pastourelles.

Item, quant est aux pastoureles et sotes chançons, elles se font de semblable taille et par la maniere que font les ballades amoureuses, excepté tant que les materes se different [399c] selon la volunté et le sentement du faiseur; et pour ce n'en faiz je point icy exemple pour briefté et pour abregier ce livret.

Cy parle de la façon des Laiz.

Item, quant est des laiz, c'est une chose longue et malaisiée a faire et trouver, car il y fault avoir .xii. couples, chascune partie en deux, qui font .xxiiii. Et est la couple aucune foiz de .viii. vers, qui font .xvi.; aucunefoiz de .ix., qui font .xviii.; aucunefoiz de dix qui font .xx.; aucunefoiz de .xii. qui font .xxiiii., de vers entiers ou de vers coppez. Et couvient que la taille de chascune couple a deux paragrafes soient d'une rime toutes differens [-288-] l'une couple a l'autre, excepté tant seulement que la derreniere couple des .xii., qui font .xxiiii., et qui est et doit estre conclusion du lay, soit de pareille rime, et d'autant de vers, sanz redite, comme la premiere couple. Et pour exemple de ce, je mès cy .iii. couples d'un lay, et par ycelles, consideré et attendu ceste regle, l'en pourroit diversifier les autres couples, et faire jusqu'a .xii., qui font .xxiiii., par la maniere que dit est. Et qui se doubteroit de ce non pouoir retenir, il ne faulroit que prandre un lay, car ilz sont assez communs, et ce seroit trop longue chose de l'avoir escript en ce livret.

Lay.

Puisqu'il me couvient partir, [399d]

D'amour martir,

Las! que feray?

Ou iray?

Que devendray,

Fors que languir,

Quant m'amour et mon plaisir

Deguerpiray?

C'est celle que je desir

D'ardent desir,

....

De cuer vray,

Celle a qui j'ay

Mon recourir;

Par li puis vivre ou mourir:

Pour ce m'esmay.

[-289-] Car de Dydo ne d'Elayne,

De Judith la souveraine,

Ne d'Ester ne de Tisbée,

De Lucresse la roumaine,

Ne d'Ecuba la certaine,

Saire loyal ne Medée

Ne pourroit estre trovée

Dame de tant de biens plaine:

C'est l'estoille tresmontaine,

Aurora la desirée.

C'est l'ymage clere et saine

De toute beauté humaine,

C'est la bien endotrinée,

En chant tresdouce seraine,

En honnour la premeraine,

D'umilité aournée,

Dame de douçour clamée,

De beau parler la fontaine,

De toute grace mondaine

[400a] En ce monde renommée.

Mais ses gens corps

Et ses deppors

Est uns tresors

Tresprecieus,

Dont je sui mors

Si je vois hors.

Las! dolereus,

Maleureus

[-290-] Et souffraiteus,

Que feray lors,

Se Reconfors

Et doulz Ennors

Ne m'est piteus?

Viengne la mors,

Je m'y acors,

Au langoreus,

Quant je recors

Les doulz confors,

Les regars fors

De ses doulx yeux,

Qui m'ont amors

Au dolent mors

Des amoureux,

Les gracieux

Et savoureux

Et doulz rappors

Par qui je pors

Tous dolens pors,

Les maulx doubteux,

A tristes pors

M'a Deconfors

Mis perilleux.

Et par cest exemple de six couples [400b] de lay differens l'une de l'autre en metre et en nombre de vers et aussi en ryme, lesquelles .vi. couples ne font que troys des .xii que un lay doit avoir, puet estre clerement entendue la forme et la taille d'un lay a tous ceuls qui les vourront faire. Et pour mieulx veoir la difference desdictes couples en ay je cy mis troys suyvanment. Et doit [-291-] la derreniere des .xii. estre semblable de ryme et de nombre de vers a la premiere, ainsi comme il appert par la fin de ce present lay, ou il a ainsis escript:

Pour ce prie a Souvenir

Que tost venir,

Quant m'en iray,

Sanz delay,

Face ce lay

Au departir

A ma dame, et sans mentir

Liez en seray.

Avec moy le vueil tenir

Et retenir,

Et tant feray

Que j'aray,

Quant revendray,

Par poursuir,

Grace, honneur et remerir,

Ou g'y mourray.

Item semblablement et finablement pourra sçavoir un chascun qui de [400c] son noble couraige avra la musique naturele bien estudié faire et amender, par cest present art, avecques son noble engin, toutes manieres de balades, rondeaulx, chançons baladées, serventois, sotes chançons, laiz, virelais et pastourelles, eu regart aux exemples et articles cy dessus escrips, et autres que l'en puet veoir en tel cas communement de ceulx qui mieulx et plus saigement le scevent et sçavroient mieulx faire que [-292-] moy, qui suy rudes et de gros entendement, et soubz la correpcion desquelz je soubmet ce qui fait en est a leur amendement, eu eulx suppliant que se aucune chose y a faicte moins suffisanment, ou que j'aye pechié contre l'art en aucune maniere, ilz me vueillent ce pardonner en l'imputant a ma simplesce et ignorance, et le corrigent humblement pour honour de la science et pour l'amour des aprantis; car ce qui fait en est a esté du commandement d'un mien tresgrant et especial seigneur et maistre, auquel pour mon petit engin ne autrement, pour l'obeissance que je lui doy, excusacion n'eust pas eu lieu, quant a moy. Et pour ce, lui supplie treshumblement qu'il vueille prandre en gré ce que j'en ay peu et sceu faire, et a moy pardonner mes faultes, car qui fait ce qu'il puet et scet, au commandement de son seigneur, pour ce que obedience vault mieulx que offrande [400d] ne sacrifice, comme dit la Saincte Escripture, il doit estre prins en gré et tenu pour excusé.

Ce fut fait le .xxve. jour de novembre, l'an de grace Nostre Seigneur mil .ccc. .iiiixx. et douze.


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