TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Gantez, Annibal
Title: L'Entretien des musiciens
Source: L'Entretien des musiciens (Auxerre, 1643; repr. ed. of Paris 1878 reprint, Genève: Minkoff, 1971), 1-128.

[-1-] L'ENTRETIEN DES MVSICIENS,

PAR LE SIEVR GANTEZ,

Prieur de la Magdaleine en Provance, Chanoine Semiprebandé, Maistre des Enfans de Choeur et de la Musique, en l'Eglise Insigne et Cathedrale Sainct Estienne d'Auxerre.

A AVXERRE,

Chez JACQVES BOVQVET Imprimeur de Monseigneur l'Illustrissime, et Reverendissime Evesque d'Auxerre.

M. DC. XLIII.

[-3-] A MONSEIGNEUR

MONSEIGNEUR L'Illustrissime et Reverendissime PIERRE DE BROC Evesque d'Auxerre Conseil du Roy en ses Conseils, et cetera.

MONSEIGNEUR,

Ce n'est pas par vanité d'exposer en public, que j'ay composé ce petit Livre, mais pour eviter l'oysiveté, laquelle j'estime si dangereuse que j'aymerois mieux dormir (ainsi que disoit un Gentil-homme Bourguignon) que de ne rien faire. Je sçay bien [-4-] qu'on pourroit dire qu'il y a moyen de s'occuper sans entreprendre si haut, et je respondray qu'il n'y a pas du plaisir de travailler en vain ainsi que ceux qui soufflent l'Alchimie, car si cet oeuvre ne sert pas à tous, il proffitera peut-estre à quelqu'un, quand ce ne seroit qu'à mes Disciples ou à mes plus intimes ou familiers Amys, et si vous doutez que cela ne fût mon dessein, vous le pourrez juger en ce que j'en ay retenu presque toutes les copies de l'imprimeur, affin qu'il ne puisse tomber qu'entre les mains de ceux qui seront bien ayses de couvrir mes deffauts. Neantmoins parce que les prémices de toutes choses sont deües à Dieu ou à ses Lieutenants en terre, je ne scaurois (Monseigneur) eviter de l'offrir à vostre Grandeur, puis que vous estes mon Pasteur et bien-faiteur et que je suis vostre Créature par un Benéffice que vostre bonté vient tout freschement de me donner, sans l'avoir jamais mérité. Je pense que puis que vous avez paru si doux en me faisant du bien, vous le serez encore en souffrant ma témérité. [-5-] D'ailleurs après avoir considéré que ce livre s'adresse aux Chantres, il m'a semblé ne pouvoir rencontrer un meilleur Protecteur, puis que vous avez un si grand amour pour les Musiciens que presque toute vostre Maison en est composée, C'est pourquoy, je vous prie (Monseigneur) d'avoir esgard qu'Artaxerces disoit qu'il estoit aussi Royal et Magnanime de recevoir un petit présent, que d'en donner de grands, et que je seray autant obligé à Vostre Grandeur de prendre cestuy-cy, comme je luy seray redevable toute ma vie de celuy qu'elle m'a fait, lequel j'estime si fort que je prieray sans cesse pour sa prospérité puis que je dois estre eternellement,

MONSEIGNEUR,

Vostre très humble et très obéissant serviteur,

Anibal Gantez.

[-7-] ADVERTISSEMENT AUX CHANTRES

CHERS Amys, Je vous prie d'avoir esgard qu'ordinairement dans la première impression il y a des fautes, soit par mesgard de l'Auteur ou de l'Imprimeur, et que je ne suis ny Docteur ny Courtisan (comme vous sçavez) pour faire un livre éloquent, que la pluspart des hommes font de pareils oeuvres pour se rendre recommandables ou pour gagner de l'Argent et que cette-cy n'est que pour nostre divertissement, que ce qui seroit trop peu pour un Théologien, est assez pour un Musicien, que dans trois mois il est bien difficile d'emporter une Maistrise, gagner un Benéffice, et composer un Livre comme j'ai fait. C'est pourquoy il vous supplie [-8-] encore, de juger de l'intérieur et non de l'apparence, de ce que je voudrois dire plustost que de ce que je dis, que s'il agrée j'auray le courage de continuer. Que s'il n'agrée pas, je seray bien ayse de poursuivre pour couvrir mon déffaut, que je vous advertis d'affection et non pas de hayne, que qui ayme chastie, qu'entre frères les offances sont supportables, qu'il vaut mieux estre repris et corrigé d'un camarade que d'un indifférent. Et si par hazard quelque chose vous fasche dans les advis que je vous donne, je prie les plus capables de me pardonner et les plus ignorans de se venger. A Dieu.

[-9-] A MONSIEUR GANTEZ

SUR SES LETTRES

ODE

ESPRIT sans égal et sans pris

Dont les admirables écris,

M'ont sceu charmer sans me surprendre:

Gantès qui connois mon pouvoir,

Et les honneurs qu'on te doit rendre,

Dispense un ignorant de vanter ton sçavoir.

Je sçay bien qu'il se faut péner,

Alors qu'il s'agit de donner,

Un nouvel éclat au mérite:

Mais j'ay peur de mal réussir,

Et qu'on soupçonne, si j'ézite,

Qu'en discourant du tien, j'ay voulu l'obscurcir.

[-10-] Tes lettres sont de beaux pourtrais,

Où l'on remarque tous les trais,

Du sçavoir et de l'éloquence:

Tellement qu'à bien raisonner,

J'ay bezoin en cette occurence,

D'en emprunter de toy, si je t'en veux donner.

Toy même tu dois avoüer,

Si je m'ingére de louer,

Les beautés de ta Rétorique:

Que je suis aussi peu rassis,

Que cet aveugle fantastique.

Qui vantoit les tableaux d'Apelle et de Zeuxis.

Quoy donc? manqueray-je de vois

Dans une rencontre où je dois,

Haranguer à ton advantage:

Non, non, je ne me tayray pas.

Une mouche sur un vizage,

Quelque aimable qu'il soit, en accroit les appas.

Dans tes familiers entretiens,

Tu reprens ces Muziciens,

Qui ne sont nés que pour leur ventre:

Mais c'est avec tant de douceur

Que je meurs, de n'estre pas Chantre,

Affin d'estre repris, d'un si discret censeur.

[-11-] Si l'on veut bannir le souci,

Et si l'on veut apprendre aussi,

D'assurés moyens de bien vivre:

La raizon me va propozant,

Que l'on doit consulter ton Livre.

L'utile s'y rencontre avecque le plaizant

Que j'ay le jugement peu sain

De m'abîmer dans le dessein,

D'élever au Ciel ta loüange:

Sus ma Muze, arreste ton vol,

L'accident seroit trop étrange,

D'entendre qu'un Hibou, loüât un Rossignol.

Cher Gantès, si je rons sitôt,

Le juste et glorieux complot,

D'immoler mes vers à ta proze:

Accuse toy de mon défaut,

Et dis, que ton mérite est cauze

Que ton amy n'a sceu, te louer comme il faut.

Brosse.

[-13-] L'ENTRETIEN DES MUSICIENS

I

MONSIEUR,

VOUS m'ordonnez que je vous fasse sçavoir pourquoy je ne compose plus et que je ne donne plus rien au public. Pour vous en rendre doncques capable, vous sçaurez que comme le Proverbe dit qu'on se lasse de bien chanter, aussi on s'ennuye de tant travailler, et particulièrement en Musique: Car après avoir contrepointé tout un jour, on ne sçauroit monstrer pour cinq sous de besongne; joint que vous sçavez que l'exercice de [-14-] l'Esprit estant plus grand que celuy du Corps, il est aussi plus préjudiciable. Et d'ailleurs je considère qu'il y a aujourd'hui tant de Maistres, qu'il est raisonnable que les uns fassent place aux autres, vous asseurant qu'il en est maintenant en la Musique comme parmy ceux qui font profession d'aymer; veu que les apprentis y sont Maistres, et d'autre costé vous sçavez que pain d'Hostel ennuye, comme aussi de ne faire jamais qu'un mesme exercice, et que une personne qui demandoit à son serviteur (après avoir leu) s'il avoit dîné, tant cet exercice est ravissant, pour moy depuis que je m'adonne à ce plaisir, j'en suis tellement espris que pour en quelque façon imiter Caesar, si je tiens le verre d'un costé j'ai aussi un livre de l'autre, affin qu'en nourissant le Corps, je nourrisse en mesme temps l'Esprit. Doncques après tout faut confesser qu'encores que les charmes de la Musique sont grands, ceux de la lecture surpassent, puisque dans une heure on s'ennuie de l'Harmonie, mais de la lecture presque jamais, et il y a tousjours plus de proffit de s'appliquer à des choses qui sont pour le bien de l'ame, qu'à celles qui ne satisfont que les sens. Et d'ailleurs j'ay consideré dans l'Histoire Grecque, qu'Antistène louant en bonne compagnie Isménée grand [-15-] Musicien, on luy dit, il est vray, mais pourtant c'est un homme qui ne vaut rien, car autrement il ne seroit pas bon musicien. De façon (Monsieur) que si nous n'entendons pas nostre charge on nous prend pour des sots, et si nous la sçavons on nous fait passer pour meschans. Ha! qu'il vaut mieux s'appliquer aux Lettres que d'estre sujet à souffrir de tels blasmes. C'est pourquoy, puisque l'Histoire est la Thrésorière des choses passées, le Patron de celles qui sont à venir, la Peinture de la vie des hommes, l'Espreuve de nos faits, l'Architecture de nostre honneur, le Tesmoin du temps, la Lumière de la vérité, la Vie de la mémoire, la Maistresse de la vie, et la Messagère de l'Antiquité, je conseille mes amys de s'y adonner. Doncques (Monsieur) vous ne croyrez pas que j'ay envie de vous tromper, puisque je fais la créance, comme estant,

Monsieur,

Vostre Serviteur,

A. Gantez.

[-16-] II

MONSIEUR,

J'AY veu la vostre par laquelle vous estes plaintif qu'on vous a manqué de parole, et que l'on ne veut pas observer le contract qu'on vous avoit fait dans cette Maistrise. En cela je suis de vostre costé, puisqu'il n'y a rien de plus mauvais que la perfidie et le manquement de foy, car j'ay tousjours oüy dire que comme les Boeufs se prennent par les cornes, les Hommes se lient par les discours, et ainsi qu'on connoit les Estoffes des Marchans à la marque, on juge aussi des hommes par la parole. Après cela vous pouvez conclure que ces Messieurs ne sont pas de bonne mise, puisque de violer sa foy c'est impiété, et que Dieu qui est la vérité, il a le mensonge en exécration. Entre les illustres personnages il n'y a rien de plus recommandable et de plus étroitement gardé que la foy, comme celle qui est le fondement de Justice, le lien de l'Amitié et l'appuy de la Société, et cette action est capable de leur faire perdre le tiltre de vénérables, pour prendre [-17-] celuy de trompeurs. Toutes fois ils pourroient respondre que leur Maistrise estant de longtemps vaccante le grand besoing leur auroit fait faire cela, et que ce que la nécessité nous fait promettre, la seule volonté nous oblige de tenir. Mais je réplique que par l'ordre de la raison, et sans passion particulière, la vraye magnanimité nous deffend de rien promettre, si on ne le veut garder, puisque tout homme bien sensé, ne doit jamais s'engager contre ce qu'il doit, et il n'y a rien qui fasse mieux discerner les foux d'avec les sages que les promesses, parceque l'indiscret promet légèrement, mais l'homme de jugement trempe sa parole avant que de la donner à personne. Néantmoins c'est folie de vous amuser à disputer, veu qu'avec les Chappitres il n'y a rien à gaigner. Autrefois Messieurs de l'Eglise de Montauban me firent contract, et si ne laissèrent pas de me congédier une année devant le terme. Un corps de Chappitre est comme un Hydre, vous n'y avez pas sitost coupé une teste qu'il y en renaist cinqcens, et de plaider vous mangeriez le vostre contre des personnes qui vous battront des pierres de leur clocher, et vous ne perdriez que le temps et la licive. Croyez et je vous l'assure qu'il faut que ces Messieurs ayent leu la vie de Lysander, Admiral des [-18-] Lacedemoniens, lequel ne faisoit estat d'aucune Justice qu'alors qu'elle estoit utille, et prenoit le seul profit pour l'honnesteté, disant qu'il falloit tromper les enfans avec le jeu des osselets, et les hommes avec le serment. C'est pourquoy je dis, que ceux qui attrapent par serment font moins d'estat de Dieu, que de celuy avec lequel ils contractent, puisqu'il semble qu'ils ont plus de crainte de la creature que du Créateur. Toutes-fois ils pourront dire que vous les avez désobligez depuis, et que vous estant rendu ennemy ils ne sont plus obligés de vous entretenir. A cela je respons avec Ciceron qu'il faut garder inviolablement la parole à nostre ennemy, quand mesme les désastres de la Guerre nous auroient obligez à ce faire: et me semble que comme la parole des Roys est inviolable, celle des Chappitres la doit estre semblablement, puisqu'ils doivent estre autant et plus Religieux, et que mesme Dieu est tenu de sa promesse. Mais peut-estre diront-ils, que la foy ne doit pas estre gardée à ceux qui s'en sont rendus indignes: je soustiens qu'elle ne doit donc pas aussi leur estre donnée: que s'il est licite de capituler avec eux, il est tout autant nécessaire de leur garder la promesse, mais nous sçavons bien que celuy qui veut battre sa femme ne manque [-19-] pas d'excuses. Tant y a que maintenant on n'est pas si religieux à garder la foy comme les Anciens, et particulièrement ce Romain qui vint de Carthage à Rome sur sa foy et s'en retourna sur sa foy dans les prisons, où l'on le fit mourir bientôt après. Enfin la foy ostée, le fondement de la Justice est renversé, le lien de l'amitié rompu, et toute la société humaine confuse. Puis doncques qu'à un chat echaudé l'eau froide luy fait peur, proffitez du passé puisque vous apprennez à vos dépens, et ne vous fiez plus à un corps qui a tant de testes, car estant un monstre vous pourroit dévorer, et je serois privé du contentement et de l'honneur que j'ay d'estre.

Monsieur

Vostre Serviteur,

A. Gantez.

[-20-] III

MONSIEUR,

A la fin ce que je vous avois toujours predit est arrivé, que ces Messieurs seroyent ingrats de tant de services que vous leur rendiez, puisqu'ils vous ont congedié honteusement. Si vous les eussiez prevenus, vous ne seriez pas si mal content, et vous n'auriez pas reçeu cet affront, affront pourtant suivant les estourdis, car celuy qui congedie mal à propos un excellent homme, reçoit plus de tort que celuy qui est congedié, puisqu'il se prive du proffit et de l'honneur qu'il tiroit de sa compagnie. Quand on signifia à Diogenes qu'il estoit banni de son pays, et moy (dit-il) je les condamne de n'en bouger, car un brave homme en quel pays que ce soit c'est sa patrie, parce qu'il est bien venu partout, mais les ignorants sont condamnez de demeurer toujours en mesme lieu, car ils mourroient de faim ailleurs. Mais il me semble que vous ne devez pas tant regretter ceste deffaite, puisque vous serviez des gens de ceste nature et qu'il vaut bien mieux que ce soit [-21-] arrivé tost que tard, car puisqu'on dit que tandisque le chien pisse le lièvre s'enfuit, aussi pendant que vous vous fussiez amusé à la moustarde, vous eussiez perdu des meilleures occasions et des plus grands employs. Enfin on sçait bien que les ingrats ne tiennent pas longuement un homme de bien à leur service, parce qu'il ne le sçauroient recognoistre, et d'autre costé l'espoir du prix estant l'esguillon de la vertu, vous ne pouviez rien esperer avec ce chappitre de trois leçons. Vous avez des qualitez qui vous obligent d'en remercier Dieu, et qui vous rendront recommandable par tout l'univers: c'est pourquoy prenez garde que vous mesme ne soyez ingrat, car c'est une ingratitude de n'estre jamais content dans nostre condition puisque nous en devrions donner louange à celuy qui nous la donne meilleure que nous ne méritons. Et bien que Dieu n'aye besoin de rien, ne veut pas pourtant que nous luy soyons ingrats des graces qu'il nous fait. Quelque fois Dieu nous paye de mesme monnoye, et comme vous estes beaucoup interessé, vous n'avez pas peut-estre recogneu si bien qu'il falloit, toutes les courtoisies que ces Messieurs vous ont faictes, car sçachez qu'il est bien difficile que ceux qui cherchent si avidemment leur proffit puissent jamais [-22-] acquerir grand honneur, et faut faire comme la cigogne qui toutes les fois qu'elle fait ses petits, en jette un du nid, pour le louage de la maison et le salaire de celuy qui l'a logée, et de mesme quand vous serez en quelqu'autre Chappitre, il faut parfois laisser tomber quelque paire de perdrix pour captiver la bien vueillance de nos hostes. Je sçay bien que vous direz que cela est bon à des ignorans de s'installer par des presens, mais je vous respondray qu'aussi un chacun doit cognoistre ses forces et son imbecilité, et tenir ceste regle, que, où la peau de lyon ne pourra suffire, il y faut coudre un peu de celle du renard. Ne sçavez vous pas que l'industrie et l'invention font le plus souvent plus d'effet que la force et la vertu mesme, et que pour bien faire remuer les gonds d'une porte, il n'y a que de la bien engraisser? Et puisqu'Artaxerces ne mesprisa pas l'eau qu'un pauvre manoeuvre luy présenta, pensés vous que ces Messieurs fussent marris d'une bouteille de bon vin que vous leur offririez de bonne grâce? En fin puis que nous en sommes sur l'ingratitude, je vous diray tant pour vous que pour eux, qu'Alexandre et Coesar n'ont jamais aymé telles gens, puisque l'un n'y donna jamais rien, et l'autre n'y pardonna jamais. Et ne vous flatez pas sur les [-23-] bons services que vous pourriez avoir rendus, car outre qu'il s'en pourroit trouver beaucoup qui pourroient aussi bien faire, sçachez que la mémoire du bien est dès aussitost perdue, et celle du mal jamais, et que nos bonnes oeuvres (parmy les mondains) sont escrittes sur le sable, et nos meffaits gravez sur le marbre, que toutes choses vieillissent, excepté l'ingratitude, car d'autant plus que le genre des mortels augmente, d'autant plus elle croist. Mais pour cela ne desistez pas de bien faire, et ne rendez point mal pour mal, mais bien pour mal: car un homme genereux ne laisse pas de faire du bien aux ingrats puisque la vertu n'a point d'autre but et d'autre fin que pour elle mesme. Considerez seulement que vous avez des amis, et que vostre reputation vous acquierra infailliblement quelque bon parti puis que le proverbe dit, que pour un perdu, deux recouvrez. C'est tout ce que mon loisir me permet de vous dire et que je seray tousjours en quel lieu que la fortune vous transporte.

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-24-] IV

MONSIEUR,

VOSTRE nepveu n'estant pas propre pour la Musique vous me demandez mon advis pour sçavoir si vous ferez choix des estudes ou d'un mestier pour iceluy. Puis doncques que vous me faictes l'honneur de prendre mon conseil, je vous diray sans autre ceremonie qu'il faut toujours preferer les sciences aux arts, puisque les uns sont bien plus nobles que les autres; et d'ailleurs l'esprit étant prefferable au corps vous aurez bien plus de méritte et luy plus de gloire de l'avoir fait dresser en l'un qu'en l'autre, si toutes fois à cause que vous l'aviez destiné vostre successeur vous luy faisiez efflurer le ut, ré, mi, fa, sol, la. Il me semble que vous ne feriez pas mal. Mais à ce devant jettez-le dans les Lettres et laissez là les Arts, puisque l'un luy recréera l'esprit, et l'autre ne feroit que luy travailler le corps. Et ne vous arrestez pas au dire des [-25-] ignorans, qui publient que l'estude des lettres est un abisme, et un chemin et long et mal aisé, qu'en pensant le parfaire, on demeure le plus souvent à la moitié d'yceluy, et que davantage plusieurs y estans parvenus, se sont trouvez si confus de leur profond et curieux sçavoir, qu'au lieu de la tranquillité de l'âme, qu'ils y pensoient trouver, ils ont augmenté le trouble de leur esprit. Ceste consideration est bonne pour des lourdauts mais non pas pour un esprit de bonne esperance comme celuy de vostre nepveu, car encores qu'il ayt eu de la peine à comprendre la Musique, il ne faut pas conclure de la mesme façon pour les Lettres, vous priant de croire qu'encores que l'art de la Musique ne soit pas relevé comme celuy des lettres, il ne laisse pas d'estre plus difficile, et par consequent necessaire d'avoir plus d'esprit en l'un qu'en l'autre. Passez donc tout outre sans differer, car en matière des bonnes oeuvres et des bons conseils, ils se refroidissent s'ils ne sont promptement executez. C'est pourquoy, il faut battre le fer tandis qu'il est chaud, vous asseurant que le feu et l'air ne sont pas si nécessaires à la vie, que l'art et la reigle de bien vivre qui se monstre par les Lettres. O Science, disoit Platon, qu'on t'aymeroit si tu estois cognue! Et comme la [-26-] santé est la conservation du corps: aussi la doctrine, est la garde de l'âme. On n'acquiert pas tant de gloire dans les armées, ny on ne fait pas tant de proffit dans la marchandise que dans les Lettres. La science addoucit la nature de l'homme pour sauvage et farouche qu'elle soit, et le rend subceptible de raison. C'est le sçavoir qui rend l'homme prudent, et qui luy cause en l'ame un plaisir indicible, car l'inquisition de la vérité est la propre oeuvre et perfection de l'esprit, n'y ayant delectation qui approche de celle qu'on prend dans l'erudition. Par la science l'homme délibere dans les armées, à l'éblissement des loix, à la conservation des Royaumes, et au regime de toutes les affaires mondaines, soit generalles ou particulières, et à ce propos Senecque disoit, que ceux qui sans science apprenoient par la seule experience à gouverner les affaires publiques, encores qu'ils fussent nays avec un esprit divin, toutes fois bien tard et au grand dommage de la Republique devenoient enfin bons gouverneurs des peuples. C'est pourquoy on dit qu'un medecin vieux est le meilleur, car les jeunes en tuent beaucoup, avant que d'avoir une parfaite cognoissance, et à ce propos, on dit vulgairement, qu'un bon soldat et un mauvais médecin amoindrissent le loüage [-27-] des maisons. Enfin vivre sans la Science, c'est entreprendre d'aller en haute mer sans gouvernail, ou cheminer par des lieux incognus sans conduitte. Et par elle nous apprenons à mespriser ce que les autres ayment et d'aymer ce que les autres mesprisent, et comme escrivit Anacharsis à Croesus: sçachez que dans nos études de Grece nous n'apprenons pas tant de commander que d'obéir, de parler que de se taire, de resister que de s'humilier, d'acquerir que de se contenter de peu, de venger ses offences que de pardonner, d'avoir le bien d'autruy que de donner le nostre, d'estre honorez que d'estre vertueux. Mais aujourd'huy en France nous avons encore meilleure occasion que parmy les Grecs, puisque nous avons tant de bons colleges qui sont regis par les Peres Jesuistes qui ont puisé la cresme de toutes les sciences, car à dire la vérité, ce qu'estoit la Grece autrefois, la France l'est aujourd'huy. C'est pourquoy un Grec disputant avec un François, le Grec se vantoit que toutes les sciences estoient sorties de son pays; il est vray, respondit le François, car elles en sont tellement sorties, qu'il n'y en a plus maintenant, et nous les avons toutes en France. Ne croyez pas pourtant qu'il soit necessaire que votre nepveu soit le plus grand Docteur du pays, c'est [-28-] assez qu'il en sçache honnestement, car vous sçavez que l'Evangile dit: Oportet sapere ad sobrietatem, et pour moy je vous diray franchement que je ne me suis jamais picqué de tant de sçavoir, mais j'ay observé en cela la sentence du Philosophe qui dit: In medio consistit virtus, et que les extremitez sont vicieuses, car si je ne sçais pas trop, aussi je ne scay pas trop peu. Et d'ailleurs parce qu'une science requiert tout son homme, je ne me suis addonné qu'à la Musique sans vouloir entreprendre tant de choses à cause que qui trop embrasse mal estreint. Cela fust cause que mon Evesque m'ayant un jour demandé si je sçavois beaucoup de latin, je luy respondis que j'estois de la race des comtes Palatins, ce qui l'obligea de rire mais non pas de se mocquer, puisqu'il sçavoit bien que dans l'Eglise, nous ne pouvons pas tous estre docteurs, estant necessaire qu'il y en aye qui soyent destinez pour prescher, et d'autres pour chanter, autrement l'office ne se pourroit pas faire, et chascun voudroit avoir la premiere en Chappitre. Tant y a qu'apres vous avoir dit que la Science nous enseigne de bien vivre et bien mourir, et qu'il fait meilleur une journée dans la maison de la Science, que dix mille dans celle de l'Ignorance, je diray que vous ne sçauriez mieux faire que d'y loger [-29-] vostre nepveu et de croire que je seray eternellement,

Monsieur,

Vostre serviteur ,

A. Gantez.

V

MONSIEUR,

JE suis bien aise d'apprendre que vos affaires sont en bon estat et que vous jouissez maintenant de la meilleure Maistrise de France, la fortune vous ayant esté si propice que vous ne sçauriez souhaiter d'estre mieux. Vous n'aurez jamais tant de bien que vous meritez et que je vous souhaite: mais souvenez-vous que plus la Fortune nous rit, et plus s'en faut deffier, puisqu'elle n'a rien de plus constant que son inconstance: c'est pourquoy je vous conseille d'estudier à fin que vous ayiez par art ce que vous n'avez maintenant que par hazard; car la Vertu surmonte la Fortune, et ceux là sont bien aveugles, lesquels appellans la Fortune aveugle, se laissent <>ouverner et conduire par elle. Pour moy je croy [-30-] que comme l'on dit que Sapiens dominabitur astris, que de mesme l'homme vertueux domine la Fortune. C'est doncque à cette heure que vous devez avoir un oeil au bois et l'autre dans la ville, et vivre dans la deffiance puisqu'elle est mere de seureté, car posseder la Fortune, c'est tenir une anguille dans la main, laquelle pour peu que vous pressiez vous eschappe. Il ne faut qu'une jalousie de ces Messieurs, ou un habit mieux fait que les leurs pour vous mettre en desroutte, il ne faut que l'animosité d'un Chantre que vous aurez desobligé pour vous pratiquer une disgrace, bref il ne faut que la mere d'un enfant de Choeur que vous aurez trop battu pour vous faire perdre en un instant ce qu'aussi la Fortune vous a donné dans un moment. Enfin comme on appelle une fortune une chose qui est venue sans y penser, de mesme on vous donnera congé, lorsque vous n'y songerez pas. Un ancien disoit que la Fortune est une chose qui ne s'accorde point aux personnes, aux temps, ny aux moeurs. Elle ne regarde point où elle vise et fera bien souvent d'un simple Musicien un Maistre chez le Roy. Pour moy considerant la tromperie de la Fortune, il me semble qu'on ne la sçauroit mieux comparer qu'a une vesse, car il semble qu'elle tire vers les pieds et cependant [-31-] frappe droit au nez. Pourtant les Romains ont fort honoré la Fortune, l'estimant une grande déesse, croyant que la puissance de leur Empire procedoit plustot d'elle que de la Vertu. Neantmoins parmy nous autres Chrestiens nous devons mocquer de ceste Fortune, et croire qu'il n'y en a point d'autre que Dieu de qui derivent toutes choses. Il deppend quelquefois de nous d'avoir bonne ou mauvaise Fortune, car offrez à quelque avare Chanoine une bouteille de Malvoisie, il nous soustiendra, n'y donnez rien, il nous delaissera. Sylla se faisoit appeller enfant de la Fortune, et comme Mithridate luy escrivit qu'il ne fut pas si osé de l'attaquer puisque la Fortune ne l'avoit jamais delaissé, par cette mesme raison (respondit Sylla) tu verras bientost, comme la Fortune faisant son office prendra congé de toy pour venir à moy. Ainsi (cher amy) tu possèdes ce que d'autres possédaient et lesquels maintenant ils ne sont qu'apres toy. Combien de Maistres dans Paris qui devroient estre à Senlis, et combien dans Senlis qui mériteroient d'estre à Paris. C'est la fortune qui suit ceux qui la fuyent et fuit ceux qui la suivent, et qui s'attache aux ignorans plutost qu'aux capables, c'est pourquoi on dit, à fol fortune, n'est-il pas honteux qu'un homme qui n'avoit jamais regenté aucune [-32-] Maistrise aye fait son apprentissage dans la suprême Eglise de France, et un autre que sortant d'un village de Picardie soit esté logé d'abord dans un des meilleurs Chappitres de Paris. Ce n'est pas qu'ils ne soient véritablement bien capables, mais puisqu'on dit qu'on ne sçauroit parvenir au sommet de la maison qu'en passant par les degrez il semble que ceux qui parviennent autrement soient estez portés par voie extraordinaire, et que la Fortune les aye fait monter comme par une corde, et cependant on voit que ceux qui ont servy les plus illustres Chappitres du Royaume et qui ont passez par toutes les classes pour se rendre dignes de quelque bonne place, sont neantmoins les plus reculez. Quelqu'un pourroit croyre que je dis cela pour moy, mais au contraire c'est contre moy mesme, puisqu'aussi bien que les susdits, j'ay possedé les meilleures Maistrises au prejudice de ceux qui en estoient plus capables que moy. Apres cela (cher amy) puisqu'il n'y a point de raison, faut dire que la Fortune est folle et qu'elle veut imiter les Roys, qui disent, tel est nostre plaisir. Ce n'est donc pas que ces Messieurs soient plus capables, mais ils sont plus fortunez, c'est pourquoy je trouve qu'il est bon de s'en esloigner à l'imitation d'Anthonius envers Auguste, lesquels [-33-] jouant souvent ensemble, Anthonius n'ayant pas du meilleur, on luy dit: Seigneur, esloignezvous car encores que vostre Fortune et Vertu soit plus grande, c'est que vostre Esprit familier craint le sien, et vous abandonnera pour aller vers luy si vous ne vous en separez bien tost. Voyla pourquoy il vaut mieux regarder les coups de la Fortune de loin que de les voir de bien près, puisque ce grand capitaine Paul Emile disoit qu'entre les choses humaines il n'en craignoit pas une, mais qu'entre les divines il redoutoit la Fortune. Elle est aisée à trouver et difficile à esviter. Quelques-uns la comparent à un verre, lequel tant plus il brille, et plustôt il se brise. Bien souvent elle nous fait de petits, grands et puis après nous rend plus malheureux que devant. Bref (cher amy) la Fortune sans la Vertu ne sçauroit faire un homme grand, et tous les biens de la Fortune ne vous serviroient de rien si vous n'en saviez user. Doncques entretenez-vous et munissez-vous de Vertu, car il n'y a qu'elle qui puisse choquer tous les mauvais evenemens, et me rendre à jamais,

Monsieur

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-34-] VI

MADAMOISELLE,

ENCORES qu'ordinairement on dedie les oeuvres spirituelles aux personnes consacrées à Dieu par un voeu particulier, je ne fairay neantmoins aucune difficulté de vous presenter celle-cy, puisque vostre piété égalle celle des personnes les plus Religieuses. Et quand je n'aurois d'autre motif que vos rares perfections et l'approbation que vous donnez à ma musique il suffiroit si cette belle qualité que vous [-35-] possedez de bien chanter ne m'y portoit davantage. La raison nous oblige de faire des offrandes aux personnes qui en sont capables, car les sçachant bien discerner, elles les peuvent mieux estimer. Sçavoir bien la Musique n'est pas aujourd'huy peu de chose, puisque nostre puissant Monarque la met au rang de ses plus agréables divertissements. Je ne veux pas entreprendre de parler de vostre illustre naissance, et des hauts merites de ce grand Mareschal de France, Monseigneur de Sainct Geran vostre pere, lequel n'a peu estre surpassé en vertus héroïques, ny aux dignes services qu'il a tousjours rendus à Henry le Grand et à Louis le Juste nos Roys, non plus que de l'insigne vertu et des rares qualitez de madame la Mareschale vostre mere tant en son zèle de devotion que de ses charitez ordinaires et chrestiennes qui me donneroient subjet d'exceder la mesure premeditée d'une Epistre; mais je me contenteray de dire que feu mon dit Seigneur le Mareschal a grandement cheri la Musique, et qu'il a entretenu aussi bonne chapelle qu'aucun seigneur de son siécle, puis qu'on void encores aujourd'huy des meilleurs musiciens de France qui ont eu l'honneur de le servir. Et en cela (Madamoiselle) vous avez de la gloire, puisque vous taschez de suivre les traces de [-36-] vos Progeniteurs, aussi bien que les inclinations de nostre Prince. C'est pourquoy je voudrois bien vous pouvoir offrir des Royaumes, car vous les merités que trop, mais puisqu'une Messe vaut plus qu'un Royaume, j'ose vous presenter celle-cy, l'harmonie de laquelle pourroit faire tort à la dignité du subjet, si vostre protection ne la relevoit, vous l'agréerez (s'il vous plaist) puisqu'elle vous est presentée par celuy qui se tiendra trop heureux, si vous souffrez qu'il prenne la qualité,

Madamoiselle,

De vostre très-humble et très-obéissant serviteur,

A. Gantez.

VII

MONSIEUR,

VOUS m'escrivez que vous avez envie de vous marier et que vous n'attendez plus rien que mon advis et mon consentement: puis doncques que vous le voulez ainsi, je vous respondray que vous ne sçauriez mieux faire selon Dieu puis qu'il est autheur [-37-] du mariage et qu'on dit qu'un homme seul est un ange ou un démon, mais aussi plus mal suivant vostre profession puisqu'un Musicien marié est quasi monstre parmy des prêtres: d'ailleurs je vous diray que dans le mariage il n'y a que deux jours heureux, qui sont le jour des nopces et celuy de la mort. Si cela est ainsi, n'y a pas de mal de vous haster tout bellement, et de prendre garde à ce que vous allez faire, puisqu'on dit que hastivité est mère de repentance, et que la pierre jettée, la virginité et le temps perdu ne se peuvent pas recouvrer. D'autre costé faut considerer qu'encore que le Mariage soit très-bon pour les uns, il est neantmoins fatal à beaucoup d'autres: car rarement voit-on des chantres mariez qui ne soient de la confrairie de Sainct Luc et que pendant que son voisin l'appelle pour manger du jambon, sa femme ne le traite en bon Jan, qui est cause que d'une teste ronde bien souvent il en vient une fourchue. Cette considération feust cause que moy estant maistre d'Aiguesmortes en Languedoc le Chappitre desirant que je me mariasse afin de m'arrester, je ne sçeus jamais m'y resoudre, et lorsqu'on me demanda pourquoy, je leur dis, c'est que je crains (Messieurs) que pendant que vous ferez semblant de visiter les enfants de [-38-] Choeur, vous ne veniez pour voir ma femme. Si vous aviez vecu autrefois, Pithagore vous auroit dit qu'il ne se vouloit trouver aucunement au festin d'un nouveau marié disant qu'il ne consentiroit jamais en une telle faute, puisque d'épouser une femme c'estoit autant que d'espouser un cercueil. D'ailleurs faut considerér que Nature ayant donné à tout animal son contraire, elle a voulu donner à l'homme pour cest effet la femme, et qu'ainsi ne soit. Secundus Philosophe estant interrogé que c'estoit que la femme, il respondit, contrariété de mary, c'est en quoy la nature a esté marastre aux hommes, car ordinairement les bestes fuyent leur contraire, et l'homme cherche son ennemy qui est la femme et pour laquelle nous souffrons tant de maux. Et davantage demeurez trente ans avec une femme, tous les jours elle aura des nouvelles fantaisies et qui seront plus rares que celles de Du Caurroy et de Claudin le jeune. Thalès, interrogé pourquoy il ne se marioit, respondit parce que je suis trop jeune, puis devenu sur l'aage, enquis de la mesme chose fit response qu'il estoit trop vieux. Un [-39-] autre interrogé pourquoy il ne se marioit, parce (dit-il) qu'il vaut mieux estre à soy que non pas à autruy. Un autre demandant conseil s'il se marieroit ou ne se marieroit pas, on luy respondit: fais comme tu voudras, tu t'en repentiras. Bref, on dit que aux femmes et navires il y a toujours à refaire, et si un marié ne se fâche, pour le moins il se lasse. Un certain avoit raison de dire que pour arrester un jeune homme il ne faut que le marier, parceque sans cest arrest nous volerions jusques au Ciel. Et un autre n'eust pas mauvaise grâce qui ayant presché qu'il falloit que chascun portast sa croix pour estre sauvé, courut prendre sa femme et la chargea sur son col. Et celuy à qui quelqu'un disoit qu'il falloit attendre que son fils fust sage pour le marier, ne vous trompez pas dit-il: car s'il devient sage il ne se mariera jamais. Mais ne faut pas oublier ce Romain à qui l'on dit qu'il estoit heureux parcequ'il avoit une belle femme, respondit, j'ai bien un beau solier, mais vous ne sçavez pas où il me blesse. Doncques sommairement faut dire que pour faire un parfait mariage, il faudroit que le mary fust sourd, et la femme aveugle, afin qu'on n'entendit les crieries de l'une, et qu'on ne vit les fautes de l'autre. D'ailleurs, si vous prenez pauvre [-40-] femme, vous en serez mesprisé, si vous la prenez riche, elle voudra commander, si vous la prenez belle, vous vous mettez en danger. Car enfin tout chasteau est difficile à garder, quelque bon guet que l'on y face, lorsqu'il est assailli d'une grande multitude de gens agueirris comme Musiciens: et la victoire est desespérée à celuy, qui estant seul est contraint de combattre contre plusieurs. Il est bien véritable qu'une femme vous seroit propre à cause du soin qu'elle pourroit prendre de vos disciples, mais aussi j'ay veu un Maistre qui ostoit le pain aux enfans de Choeur pour le donner aux siens propres, et pour ce subjet il en fut chassé. C'est pourquoy desabusez-vous, puisqu'une bonne femme, une bonne meule et une bonne chevre, sont trois mauvaises bestes, et que femmes, pommes et noix, sont choses qui gastent la voix. Mais considerant que vous estes destiné pour la Musique et pour le Choeur, je pense que vous ferez mieux d'espouser un Breviaire, et de croire que je seray toute ma vie,

Monsieur,

Vostre serviteur ,

A. Gantez.

[-41-] VIII

MONSIEUR,

VOUS m'escrivez que vous estes en possession de la maistrise de Tours, mais que vous estes dans l'apprehension et la crainte de la perdre bientost à cause de l'inconstance que vous voyez à la pluspart de vos Messieurs, sçachez (cher amy) que vous avez bien subjet de craindre, car il n'y a rien de plus inconstant qu'un Chappitre et qu'ils sont presque tous de la nature du cameleon qui reçoit toutes les couleurs qui se presentent. Il est bien veritable qu'en particulier sont assez bonnes gens, mais en corps ne sont pas de mesme. C'est pourquoy autrefois un basse-contre comparoit les Chanoines à leurs potages lesquels en destail sont tous bons, mais meslez ensemble, ne valent tous rien, et si vous avez besoin d'eux, il n'y en a pas un qui ne vous promette, et après avoir manqué de parole ils vous diront que le Chappitre ne l'a pas [-42-] trouvé bon; mais on ne sçauroit à qui s'en prendre, car ce Chappitre est un personnage qui est invisible comme le pourpoint de Monsieur de Vendosme, et d'ailleurs il ne faudroit pas manquer d'honorer leurs serviteurs et servantes, car autrement ils vous feront pièce envers leurs maistres et moy je suis esté congédié autrefois du chappitre Sainct-Pierre d'Avignon pour avoir manqué à ce devoir, de façon que comme Themistocles disoit que son fils estoit plus puissant que luy en Grece, nous pouvons aussi dire que bien souvent les servantes des Chanoines ont la meilleure voix au Chappitre, et voilà comme un pauvre Maistre de Chappelle ou bien un Chantre seront reduits de solliciter un serf pour avoir la bonne grâce du chef. Mais n'importe (cher amy) faictes contre fortune bon coeur et ne gemissez pas dans la crainte, car vous sçavez que l'on n'a point de plaisir dans la jouissance d'un bien si la crainte de le perdre nous accompagne toujours, et que nous ne devons rien tant craindre que la crainte, car d'un mal imaginaire bien souvent elle en fait un véritable, joint que la crainte nous rend incapables de conseil et ne sert qu'à nous faire tomber dans les filets que nous fuyons, estant fort veritable que si l'on preste l'oreille aux pernicieux desseins de la crainte, elle nous [-43-] fait entrer en deffiance de nostre propre bien, et par ce mauvais mesnage altère notre repos et la douceur de nostre vie. Et sur ce subjet le sieur du Vair garde des sceaux de France a dit que la crainte de tomber miserable nous faisoit bien souvent devenir miserables: et Caesar disoit qu'il aymoit mieux mourir que de vivre dans la crainte, et c'est pourquoy il ne vouloit point de gardes. Je pense (cher amy) qu'aussi bien que Caesar vous n'en avez pas besoin, car comme les Musiciens n'ont gueres d'argent n'ont pas besoin de gardes, aussi (dit-on) point d'argent point de Suisse, et puisque vous estes chargé d'argent comme un crapaud de plumes, n'ayez plus de crainte de vostre bourse non plus que des Chanoines, qui ne vous scauroyent oster la vertu qui vous donnera à tout evenement une aussi bonne place par tout que celle que vous possédez. Cependant craignant de vous ennuyer, je vous laisseray avec la devise de Louys unziesme, laquelle estoit Bene vivere et laetari, mais plutost Bene bibere et laetari. Faictes en vostre proffit puisque je vous le conseille avec autant d'affection que je suis de bon coeur,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-44-] IX

MONSIEUR,

VOUS m'escrivez que vous estes resolu de partir et que vous desirez de faire un tour de Royaume, parceque jamais un Musicien ne fut estimé s'il n'a un peu voyagé, encore que cette séparation me soit fâcheuse, neantmoins je vous le conseille, et je ne seray pas marry d'estre privé pour un temps de mon contentement, puisque c'est pour vostre proffit; aussi l'on dit que nul n'est prophete en son pays, et que jamais sainct ne fit miracles en sa ville; et puisque vostre ennemy vous presse si fort il n'y a point de mal de parer le coup par l'absence, et en cela vous ensuivrez l'Evangile qui dit qu'alors qu'on est persecuté en une ville de s'en aller en quelque autre. Prenez garde de proffiter dans cet éloingnement afin qu'à vostre retour vous ne soyez la risée de vos ennemis qui pourroient dire, asne s'en estoit allé et asne il est revenu, car encore bien que les bons Musiciens doivent avoir quelques qualitez de cet animal, comme la voix et l'oreille, il n'est pas [-45-] nécessaire pourtant d'en avoir le nom. Mais comme il n'y a rien d'impossible à l'homme qui veut prendre peine, et que Volenti nihil difficile est, j'espère que vous profiterez. On dit que le fol pour changer de pays il ne change pas pour cela d'humeur, parcequ'il est tousjours avec luy mesme. Et encore que vous soyez de bonne trempe et assez metable parmy les honnestes gens, si neantmoins dans vostre retour on ne recognoissoit en vous quelque progrez, asseurément vous ne seriez pas prisé. Doncques si vous voulez faire votre voyage heureusement, sur toutes choses, ayez la crainte de Dieu, car encores que nous le devons servir partout, il faut que ce soit particulierement dans les pélerinages, car estant debarrassé des soins domestiques on a l'esprit plus libre pour ce sujet, et lorsque vous serez en condition dans quelque Chappitre soyez courtois à tous, et familier à peu, boire parfois avec les camarades, car comme l'on ne prend le poisson qu'avec l'ameçon on ne sauroit gaigner l'amitié des Musiciens qu'avec le verre, aussi la table fait les amis, dit Plutarque, toutes fois prenez garde que ce ne soit pas trop souvent, car outre que vous feriez eclipse en vostre bourse, ceste grande familiarité engendreroit quelque mespris. Et puisque les choses rares sont estimées [-46-] précieuses, vous le ferez le moins souvent que vous pourrez, mais vous vous y gouvernerez si sagement que vous ferez la guerre à l'oeil comme ceux qui mangent une teste de veau. Et tachez de ne pas acquerir la reputation que beaucoup de Chantres ont d'estre sujets au vin, car encores qu'on die que tous les Musiciens sont des yvrongnes, sçachez aussi que tous les yvrongnes ne sont pas musiciens. On dit tous, parceque de majori parte sit denunciatio denominatio, mais on doit croire que parmy ceux de nostre profession s'en trouve d'aussi retenus qu'en nulle autre condition, et sur ce propos je vous diray que par gaillardise un jour un de mes parents me reprocha que je ne vivrais pas tant que mes ayeuls à cause que je beuvois trop, je luy respondis qu'au contraire, que plus une plante estoit arrousée et plus elle se poussoit. Mais tous ces discours (cher amy) sont bons à dire, mais non pas à faire, et faut que du dit au fait il y aye un grand trait. Toutes fois parceque David dit que de l'abondance du coeur la bouche parle, il faut que vous soyez sobre en vos discours si vous ne voulez passer pour insolent. Je confesse bien que je suis esté longtemps de la nature de la Mer, car d'abord que j'avois quelque chose de mauvais au dedans je le jettois au rivage, mais [-47-] cette liberté m'a si fort préjudicié qu'elle m'a fait perdre mes meilleures fortunes, car comme les paroles sont les messagers de l'âme et qu'on juge du Lyon par l'ongle et de la piece par l'eschantillon, on croit qu'apres les paroles il s'ensuit des semblables effets, et que d'un sac ne peut sortir que ce qu'il y a dedans. Apres tous ces advis je vous diray que je louë vostre dessein, car qui ne s'aventure n'a cheval ny mule, et à renard endormy ne chet rien dans la gorge, et puisque Dieu n'opere que par les choses secondes, il se faut ayder si vous voulez qu'il vous ayde. L'affection que j'ay pour vous me tire des larmes sur ce despart, mais la raison me fait résoudre à tout. Vous sçavez bien que le mary ne se peut esloigner de sa femme sans un grand ressentiment: et l'amy de la personne qu'il ayme sans une grande douleur. En la separation d'une personne que nous cherissons tendrement, tout le corps souffre en cet adieu, et pour faire paroistre son desplaisir, donne la charge aux yeux par ses larmes et à la bouche par ses soupirs, d'en exprimer le resentiment: Mais parceque les grandes douleurs sont muettes et qu'il n'y a que les petites qui parlent, je ne vous en diray pas davantage, sinon que comme dit le sage, l'homme ayant tousjours le coeur en son [-48-] thresor et l'amant en la chose qu'il ayme, j'auray tousjours mémoire de vous. Cependant ne partez pas sans prendre congé de vos amis et faire comme l'ame, car lors qu'elle veut prendre congé du corps, elle appelle aux régions du foye et du coeur, comme en la place publique, tous les esprits espanchez çà et là pour leur faire son dernier adieu. Faites en de mesme et en quelque contrée que la destinée vous porte, croyez que je seray tousjours,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

X

MONSIEUR,

JE vous suis obligé du bon advis que vous me donnez, et de me prendre garde de ce Chantre que vous dites, qu'asseurement me donnera sur les oreilles. Il aura donc grand tort de m'attaquer par cette partie-là; puisque c'est la plus necessaire à un [-49-] Maistre de Musique. Car un Maistre sans oreilles, est comme un louche sans lunettes. Mais peut-estre me prend-il pour quelque chevreau, dont le meilleur morceau c'est les oreilles, si cela est, et que j'en tire revenche, je le prendray par les yeux, puisque c'est la meilleure partie de la teste d'un veau. Qu'il sçache donc que celuy qui mesprise sa vie est maistre de celle d'autruy, et que tel menace, qui le plus souvent est battu, et comme l'on dit, tel porte un baston, qu'à son regret le bat-on. Mais il se faut mocquer de cela, car les Chantres sont de la nature des Gascons, ils ont beaucoup de bravades et peu d'effets, et ordinairement celuy qui menace n'a pas envie de frapper; car il sçait bien qu'un homme adverti en vaut deux: joint que les parolles sont femelles, et les effets sont masles. Quand la Mer est courroucée il ne faut qu'un peu d'huile d'olive pour l'apaiser, et lorsqu'un Chantre est en cholere il ne faut que chopine d'huile de sarment pour faire la paix. Il est bien véritable qu'il y en a de généreux: Mais cela est rare comme de voir des corbeaux blancs, car pour estre vrayment genereux il faut estre exempt de la nécessité, autrement la disette fait faire des actes indignes de la valeur; mais ordinairement nous voyons des Chantres pauvres comme [-50-] des Peintres, ce qui est cause qu'ils gauchissent en beaucoup de leurs actions. J'en ay connu un qui estoit vaillant, mais c'estoit lors qu'il estoit yvre; mais après il estoit souple comme un gand, et doux comme un agneau, et la valeur qui provient du desespoir, ou du vin, doit estre mesprisée, et jamais louée: autrement ce seroit couronner le vice. Mais pour revenir à mon propos, je vous prieray de ne me pas nourrir dans la crainte: Car si ce Musicien est un Dieu, je ne le crains pas: puisque je ne l'ay pas offencé: si c'est un homme, de mesme, puis qu'il ne sera pas plus hardy, ou meilleur que moy. Le tonnerre, dit Platon, espouvante les enfans, et les menaces, les sots. Alexandre menaçant les Allemands, ils respondirent: Nous ne craignons qu'une chose, à sçavoir, que le Ciel tombe sur nous. Mais vous me dites qu'il est plus fort que moy, et que par cette puissance, il me fera succomber, et moy, je vous respons que par adresse on renverse les tours, que David deffit Goliath, et qu'une petite mouche fait bien souvent peter un grand asne. S'il a un plus grand corps je seray à l'abry, et je me battray à l'ombre, et je ne demanderay pas combien il a de long, mais seulement où il est. Après tout je vous diray que la seule crainte de Dieu [-51-] m'empêche de l'attaquer, comme vostre meritte m'occasionne d'estre toute ma vie,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

XI

MONSIEUR,

LE Concert que vous avez fait en la reception de cette Princesse vous a acquis une telle réputation que je ne la sçaurois exprimer, en cela je trouve veritable ce qu'on dit, qu'il ne faut qu'une bonne action pour nous mettre en vogue et qu'une mauvaise pour nous décrier. Je participe à ceste gloire puisque je prens interest à tout ce qui vous touche. On sçait bien que vostre modestie vous deffend d'en tirer vanité, mais vostre supreme vertu vous permet d'en recevoir de l'honneur, puisque Ciceron dit qu'il n'appartient qu'à la pierre de ne sentir la différence qu'il y a entre la loüange et le blasme, et que Pindare nous enseigne que la gloire de se voir [-52-] en honneur et credit rend le labeur agreable et la peine suppportable, et me semble aussi que puisque la vertu n'a point de prix et qu'elle ne se peut payer que par elle mesme, qu'à tout le moins si elle se pouvoit recompenser on ne la sçauroit satisfaire que par l'honneur qu'on luy rend et les loüanges qu'on luy donne; neantmoins c'est à faire à l'homme sage de ne s'emouvoir pas tant pour toutes ces choses, qu'elles le facent reculer du devoir, et ne faudroit pas prendre l'honneur comme s'il estoit la vertu mesme, puisque c'est de la vertu que l'honneur procede, car de cette façon ce seroit faire comme Ixion lequel croyant d'embrasser la déesse Junon embrassa une nuée dont les Centaures furent engendrez, de laquelle nuée semble que les Musiciens soyent encores, puisque la pluspart ont plus de vanité que de vertu. Mais c'est en vain de vous tenir ces discours puisque vostre vertu est si bien fondée que tous les vents du Monde ne la sçauroient esbranler, et que vous avez mis dans un, ce que les Romains ne firent qu'en deux, sçavoir le Temple de Vertu et celuy de l'Honneur, car si pour lors falloit passer dans l'un pour avoir l'entrée de l'autre, maintenant par abrégé il ne faut qu'aller chez vous pour y rencontrer tous les deux. De façon (Monsieur) [-53-] que toutes ces qualitez et belles parties que vous possedez ne me donnent pas de l'envie, mais bien de l'émulation et comme disoit Themistocle, les victoires de Miltiade m'empeschent de dormir, et je vois bien qu'il faudra que dors en la je vous suyve à l'imitation de Tite Flamin qui aymoit mieux estre avec ceux qui avoient besoin de son ayde, qu'avec ceux qui le pouvoient ayder, parceque parmy les premiers il exerçoit sa vertu, et que les derniers estoient competiteurs de sa gloire. Et faire encore comme Caesar qui pleuroit de ce qu'Alexandre en l'aage de vingt-quatre ans, avoit conquis presque tout le monde et que luy n'avoit encore rien fait. C'est pourquoy je tacheray d'estre vostre cinge puisqu'il y a autant de gloire de vous imiter comme d'honneur d'estre,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-54-] XII

MONSIEUR,

PAR la vostre vous me faictes entendre que vous estes si faché de la mauvaise musique, que vous avez faicte dans la solemnité de vostre église, que vous en rougissez de honte. Sçachez (cher amy) qu'il n'y a que ceux qui manient les verres, qui les rompent, et que l'on ne peut pas estre toujours heureux. Vous pouvez réparer ceste faute en faisant quelqu'autre bonne action; et Messieurs vos Chanoines n'ignorent pas que ceux qui vont aux combats, s'ils sont quelquefois vainqueurs ils sont aussi souvent vaincus: Et n'y a point de médaille qui n'aye son revers. Au contraire, ils jugeront par vostre honte que vous estes honneste homme, puisqu'on dit que la pudeur est marque d'honnesteté et Quintilien dit, que l'honneste honte ou pudeur est mère de bon conseil, la garde du devoir, maistresse d'innocence, agréable parmy nos proches et bien reçeüe des estrangers. L'homme meschant n'a point de honte. La coulpe est amoindrie [-55-] par la pudeur, comme par contention elle est augmentée, et la honte addoucit le juge: mais l'impudence l'irrite. La honte des fautes passées, nous fait éviter celles de l'advenir. Les voyageurs qui ont choppé contre une pierre, et les pilotes qui ont hurté contre un rocher, estans memoratifs de leurs aventures, redoutent avec effroy d'y repasser et proffitent des disgraces passées. Tout ce qui rougit est bon, et nous avons en nos mers de Provence un poisson appellé rouget qui a un goust par excellence. Lorsque Caesar fut adverti que quelques cavaliers Romains conspiroient sa mort, il dit qu'il ne craignoit pas ceux qui estoient rouges, mais qu'il apprehendoit ceux là qui estoient pasles comme Cassius et Brutus. Et puisque nous en sommes sur le rouge je vous reciteray un air que j'ay fait sur ce sujet.

Belle vous rougissez et je rougis aussi

Tous deux esgallement la pudeur nous surmonte.

Mais différens sujets nous font pareistre ainsi

Vous rougissez d'amour et je rougis de honte.

Neantmoins je vous diray qu'il faut avoir honte des actions infames, mais non de celles qui arrivent [-56-] sans qu'on les aille querir. Celuy qui fait tout ce qu'il peut n'est pas obligé de faire davantage, et à l'impossibilité n'y a point de reproche. Ces Messieurs cognoissant vostre vertu, n'auront pas moindre opinion de vostre capacité. Il n'y a si bon cheval qui ne bronche, et si toutes les fois que Messieurs les Chanoines entonnent mal une antienne ils devoient rougir, ils deviendroient enfin Cardinaux ou Cherubins, et encore si lors que les Chantres manquent, ils estoyent honteux, la partie leur tomberoit des mains, et deviendroient muets comme des poissons. Il faut estre honteux d'entrer dans les lieux deffendus, ou de sortir yvre d'un cabaret, mais non pas des choses qui arrivent par accident. Un ancien disoit qu'il n'y avoit point de honte d'entrer dans la taverne pourveu que l'on en peut sortir; mais aujourd'hui nous voyons des Musiciens, qui véritablement ont honte d'entrer dans le cabaret par crainte de l'Evesque: mais d'en sortir, point, car le vin ayant chassé la peur les fait bien rougir mais non pas de pudeur. Quand vous aurez failli il ne faut point s'amuser à excuser ou pallier la faute, mais il la faut promptement reparer, et ne point faire comme cet autre qui estant surpris dans un lieu suspect se cachoit, et on luy dit, tant [-57-] plus vous vous cachez, et d'autant plus vous vous enfoncez dans le vice. Doncques (cher amy) je vous supplie de quitter ceste sotte honte, et ne rougir que pour les fautes que vous ferez à escient et de propos deliberé; car comme la honte qui sert de bride au vice est louable: aussi l'impudence qui surmonte la honte, est très mauvaise. Il ne faut pas rougir de ne pouvoir pas tout, mais de trop entreprendre: comme alors qu'un Maistre veut faire le compagnon avec les Chanoines, ou qu'il veut mestriser les Chantres, comme il feroit les enfans de Choeur. Et voilà ce que vous pouvez éviter, mais d'empescher qu'en chantant une pièce de musique on ne manque c'est ce qui dépend du sort, et non de vous. Il est bien véritable que parfois quand les Chantres ont failly ils diront par excuse que le papier boit, et accuseront la fueille de ce que la fueillette leur aura fait faire, et ceppendant il faudra qu'un maistre rougisse pour eux, car comme toute la gloire d'une action qui se fait au Choeur est au Maistre, aussi tout le déshonneur est à luy. C'est pourquoy je vous conseille de vous armer de patience et de faire un habit à l'épreuve du temps: car de changer à tout bout de champ de couleur comme le cameleon, c'est ce qui vous feroit vivre [-58-] en désespoir et sans contentement. Mais qu'on vante la honte et la pudeur tant qu'on voudra je ne rougiray jamais d'estre,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

XIII

MONSIEUR,

L'EXCELLENCE de vostre composition vous rend recommandable dans la ville de Roüen et par toute la Normandie; mais si vous possediez la vertu de temperance elle vous éterniseroit par tout le monde. La composition est aujourd'huy chose commune et n'y a si petit chantrillon qui ne face maintenant plus que du compagnon. Mais d'estre temperant cela est si rare parmy les Musiciens comme le Phenix entre les oyseaux. Posseder ceste vertu c'est jouir de toutes les autres, puisque Socrate dit qu'elle en est la base et le fondement. Je pense qu'un Musicien sera temperant lorsqu'il trempera [-59-] son vin, puisque de ceste temperance procede tout son bien ou tout son mal. Ceux qui sont genereux et non moderez deviennent témeraires. Celuy la est vray maistre qui sçait maistriser ses desirs, parcequ'une Maistrise vous peut estre ostée par la mort ou par le Chappitre, mais celle-cy dure eternellement. La temperance est le surnom de toutes les vertus puisque sans elles toutes les autres seroient abatardies. La temperance (dit Ciceron) est la mere de tout devoir et de toute honnesteté, c'est pour quoy un maistre qui possede cette qualité fait bien son devoir dans l'Eglise, et n'entreprend rien qui ne soit bienseant devant les enfans de Choeur, et comme c'est le propre de la justice de ne violer le droit d'autruy, et de la temperance de ne l'offencer, de mesme par ceste équité le Maistre ne retient pas la substance de ses disciples, et ne les offence pas en les bourrelant. Bref la temperance est la colonne de force, l'armet contre luxure, le chartier et la guide des yeux, le rasoir des mauvaises pensées, et le chastiment des desirs effrenez. Et nous avons besoin d'avoir la force de la voix pour n'estre pas inutilles au Choeur. Nous devons fuir le luxe puisqu'il nous est particulièrement deffendu par nos Ordres. Nous ne devons pas si souvent tourner et [-60-] retourner la teste pendant l'Office, puisque ces distractions nous font faillir et que en chantant, Averte oculos tuos ne videant vanitatem: on ne laisse pas de faire le contraire. Il est aussi nécessaire de retrencher tant de fantaisies et de chimeres que nous faisons pendant le service, puisque ce n'est pas dans le Choeur qu'il faut bastir des chasteaux en Espaigne, et l'on ne doit point aussi faire tant de souhaits impertinants, car si souhaits estoient vrays les bergers deviendroient roys, et puisque nous avons quitté le monde, il ne nous est permis de desirer autre chose que de bien servir Dieu; toutes fois parceque parmy nous il y en a de si ambitieux, par ce moyen pourront se satisfaire, puisqu'on dit que, Servire Deo, Regnare est. Cela est honteux que les Chantres soient si peu zelez en l'amour de Dieu, et que maintenant ceux qui sont nos ennemys et qui veulent railler les Indévots faille qu'ils disent par proverbe et sobriquet, il est courtois comme un matelot et dévot comme un Chantre, et de mesme qu'autrefois on disoit que bon médecin et bon theologien ne furent jamais bons chrétiens, maintenant on y adjouste les Musiciens, car par ma foy ils sont bien dévôts, mais on peut dire que c'est envers les pots, et qu'ils sont plus zelez pour la dame que [-61-] pour le Seigneur. Les Payens qui n'avoient pas la connoissance que nous avons estoient pourtant plus retenus que nous, car Alexandre n'osoit pas regarder la femme de Darius, encores qu'elle fut sa prisonnière, disant, que les filles de Perse faisoient grand mal aux yeux. Et Scipion rendit une belle prisonniere avec sa rançon à cause qu'elle estoit de bon lieu et nouvellement fiancée, tant sa continence estoit grande. J'ay conneu un homme si temperant qu'il n'eusse jamais vouleu prononcer une mauvaise parole, et s'il estoit contraint de la dire pour quelque bonne occasion, il escrivoit, monstrant par cette taciturnité, combien les choses sont deshonnestes à faire que mesme on doit rougir de dire. Phryné la plus belle courtisane de son temps n'ayant jamais peu vaincre la tempérance de Xenocrate encores que par gageure elle eut couché avec luy, fut contrainte de dire qu'elle n'avoit pas couché avec un homme, mais avec un tronc de bois. Pompée ne voulut jamais voir la femme de son amy, par la crainte d'en devenir amoureux. Mais au contraire j'ay conneu un Chantre si peu retenu que faisant la leçon de musique à une damoyselle de bonne condition, en l'y tenant la main pour y apprendre la mesure la luy grattoit dedans la paume, ce qui feut [-62-] cause qu'il eut un grand soufflet lequel fut si bien mesuré qu'elle ne le manqua pas, et fit sentir à son Maistre que s'il sçavoit plus de musique qu'elle, en revenche elle sçavoit mieux tenir la mesure que luy, et en cela semblable à beaucoup des compositeurs de nostre temps, lesquels feront une bonne piece et ne la sçauroient faire chanter. Un autre quidam de ma connoissance enseignant une fille fut si hardy de luy manier les tetons, la fille toute faschée ly demanda pourquoy il estoit si impudent, parce dit-il, que j'ay toujours ouy dire qu'alors qu'on est sur les bastions on peut crier ville gaignée, mais il feust chassé de l'escalade et deffences de n'entrer plus dans la maison. Et ce dernier plus effronté que tous qui fréquentoit une des premieres filles de Paris ayant pour son nom Heleine: doncques un jour fut si osé que de la baiser par surprise, et comme la mere entra au mesme temps dans la chambre toute courroussée luy dit: He quoy Monsieur voulez-vous ravir Madamoyselle Heleine? Ouy dà respondit-il, je veux faire plus que Paris, car Paris ne ravit Heleine que dans la Grece, et moy je veux ravir Heleine dans Paris. Et voila (Monsieur) à quoy nous porte la témerité faute de temperance laquelle bien souvent nous fait perdre nos charges, [-63-] et pour un petit plaisir nous avons souvent mille douleurs, et pour une rose cent mille épines. C'est pourquoy (cher amy) n'y a point de mal d'un peu s'abstenir et n'estre point si sujet à nos contentemens ainsi que Lisimache lequel livra sa personne et son armée pour boire un coup, et apres qu'il eut beu estant prisonnier, il s'escria: ô Dieux que je suis lasche, que pour un plaisir si court je me suis privé d'un si grand royaume. Mais je vous prie pardonner ma liberté, puisqu'il n'y a que les amis qui parlent franchement, et que cela ne m'exempte pas du desir que j'ay d'estre éternellement,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

XIV

MONSIEUR,

VOUS sçavez que Nostre Seigneur dit que nous n'entrerons jamais dans le Royaume des Cieux si nous ne devenons comme des petits enfans, et moy je vous annonce que vous ne serez jamais reçeu [-64-] dans ce Chapitre la, si vous ne devenez plus humble, car vostre orgueil est si grand qu'il vous fait hayr d'un chacun. Il me semble que pour un petit filet de voix que vous avez vous ne devriez pas avoir le coeur si haut, puisque la beauté, la fleur et la voix, sont trois choses de peu de durée. Il ne faut qu'un rhume pour vous rendre impuissant, et quelque toux de renard pour flamber vostre voix. Entre la voix et la noix il n'y a pas grande difference, puisqu'elles sont aussi sujettes à se casser l'une que l'autre. C'est bien avoir peu de coeur que de tirer de la gloire d'une chose si fragile, il faut bien estre de bas lieu pour tirer de la vanité d'estre Chantre. Pour moy si je me voulois picquer de gloire je voudrois que ce fut pour quelque vertu inseparable de mon ame, mais non pas pour une qualité qui n'est jointe qu'à l'organe du corps, pour laquelle perdre il ne faut qu'un metz de Bacchus ou un dessert de Venus. Estant à Paris il y avoit un Maistre qui tiroit une si grande vanité de posseder une des meilleures Maistrises qu'il se rendoit insupportable, cela feust cause qu'un jour voyant le grand mespris qu'il faisoit de moy à cause que je n'estois que dans une des moindres, je luy dis qu'il devoit croire que les Maistrises ne faisoient pas un homme meilleur [-65-] Maistre, mais qu'un bon Maistre honoroit de beaucoup une Maistrise, et que d'estre Musicien de la Sainte-Chappelle du Roy, Nostre Dame, et Sainct Innocent, ne sont enfin tous que Musiciens, et que celuy seulement est le premier, qui est le plus capable, puisque ce sont pas les charges qui honorent les hommes, mais les hommes qui honorent les charges, car en quel lieu que soit un excellent homme il est toujours le premier, ainsi que nous enseigne Aristippus lequel estant mis par quelque mespris dans la dernière place à un festin où il se rencontra, il dit à celuy qui l'avoit logé, va dit-il, tu as trouvé une belle invention pour rendre la moindre place la plus honorable. Cependant revenons à nous et disons qu'il vaudroit mieux estre ivrongne qu'orgueilleux et encore que les deux ne valent rien, l'un pourtant est plus naturel et plus seant à un Musicien que l'autre. Je ne blasme pas ceux qui estans venus de rien neantmoins aujourd'huy tiennent les premieres places, au contraire je les loüe, mais s'ils en deviennent orgueilleux ils s'en rendent indignes. On sçait bien qu'Agathocle roy de Sicile estoit fils d'un potier de terre, mais il feut si modeste dans ceste grandeur, qu'il se faisoit servir de vaisselle de terre entremeslée de celle d'or et d'argent, disant à ceux [-66-] qui estoient presents, voyla que c'est de prendre peine, auparavant je faisois de ces pots là, et maintenant je fais de ceux-ci. Puis doncques que les Musiciens ayment tant les pots et les verres et qu'ils chantent ordinairement la bouteille et les pots nous mestent en repos, ils se doivent souvenir d'Agathocle puisque comme luy nous pouvons nous dire enfans de potiers veu que nous ne tirons nostre substance que des pots. Tamburlan fils d'un paysan ne feut pas si sage, car estant parvenu à l'empire des Turcs et fait prisonnier Bajazet, il le faisoit trainer par tout là où il alloit dans une cage, le nourrissant des miettes de pain qui tomboient de sa table, s'en servant d'estrier toutes les fois qu'il montoit à cheval. De mesme j'ay rencontré un Maistre à la Cour que j'avois autre fois caressé dans la Maistrise de Grenoble, lequel voyant que j'avois besoin de luy et me tenant comme son prisonnier, me mit tout le jour en sentinelle dans sa chambre me faisant chanter comme un oyseau en cage, s'appuyant sur moy encores qu'il feut plus petit comme si je fusse esté son estrier, et le plus fascheux et pire qu'à Bajazet, c'est qu'il ne m'offrit pas seulement des miettes de sa table, cela feust cause que depuis estant moy Maistre à Paris je le conviai plusieurs [-67-] fois, mais il ne fut jamais si hardy d'y venir, connoissant bien que j'en voulois tirer revenche. Enfin confessez que c'est de la vertu et non de la dignité que dépend l'honneur, et que ceux qui sont indignes d'une charge s'y comportant modestement, sont plus braves que ceux qui y estant, ne se reconnoissent pas par leur vaine gloire. Et concluons que l'orgueil estant hay de Dieu aussi bien que des hommes, il s'en faut necessairement retrencher, et ne point faire comme Diocletian empereur, qui se disoit frere du Soleil et de la Lune, car comme les Chantres ne passent pas pour les plus sages du monde, on vous prendra en vous voyant si orgueilleux, plustost pour frère de la Lune que du Soleil, et l'on vous traitera comme Menecrate medecin, lequel s'estimant excellent en son art, se faisoit appeller Jupiter le Sauveur, mais estant convié à un festin, au lieu des viandes on luy donna de l'encens et s'en alla tout confus. Prenez doncques garde que vous ne soyez un Menecrate musicien, et qu'estant si vain lorsque vous serez reçeu en ce Chapitre on ne vous donne du sens, si vous n'avez l'esprit de vous connoistre et de croire que je suis,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-68-] XV

MONSIEUR,

VOUS me reprochez par la vostre derniere qu'alors que je suis en compagnie, je parle de tout excepté de la Musique qui est mon mestier. A cela je vous respondray qu'alors que je vas dans les assemblées c'est pour me divertir en quelque nouveauté, et de parler des choses de ma profession lesquelles me sont familières, cela m'ennuyerait plustot que de me récréer. D'ailleurs il me semble que si un peintre avoit fait un beau tableau, il ne seroit pas pour cela à propos qu'il le loüast et qu'il en discourut en compagnie, mais c'est assez que ceux qui auront la connoissance de son travail le vanteront partout. Les oeuvres n'ont pas besoin de predicateur, puisqu'elles parlent d'elles-mesmes. Nostre mestier le faut pas dire, mais le faut faire, voyla pourquoy je parle volontiers de tout excepté de ma profession. Grand parleur, petit faiseur, l'Italien dit aussi, Poco parlare et ben bisognare. Nous voyons aujourd'hui dans la Musique beaucoup de théoriciens et peu de praticiens, et faut juger que dans le [-69-] Choeur on a besoin d'un phaisant et non d'un perroquet, d'un operateur et non d'un charlatan. Lorsqu'il feut question de bastir le Temple d'Athenes on fit venir les deux meilleures architectes du pays pour resoudre qui en auroit le prix fait, le premier fit des merveilles à discourir des proportions, du pentagone et hexagone, mais le second ne sçeut rien dire sinon qu'il fairoit tout ce que son compagnon avait dit, et l'emporta. Une certaine femme estant interrogée si son mary estoit converti en oyseau en quelle espèce voudroit elle qu'il feut métamorphosé, elle respondit, en un phaisant Je pense qu'elle n'avait pas mauvaise raison, puisqu'un mary qui ne fait rien, fait de sa maison un hospital, car dans une famille on ne se nourrit pas des paroles. Vous voyez doncques (cher amy) comme toutes sortes de gens blasment les paroles et loüent le silence, non seulement parmy les Musiciens, mais encore toutes les nations, je veux dire vaccations, c'est pourquoy puisque nous sommes sur le trop parler, passons outre, et disons que c'est une grande vertu de parler peu, et bien dire, car la parole estant un oeuvre divin, ne doit pas estre polluée par des discours inutiles et des vilains propos. L'homme de bien tire toujours hors du thrésor de son coeur des bonnes [-70-] choses, et les meschans les mauvaises. La parole est comme la nourriture de l'âme, laquelle se corrompt par la meschanceté des hommes. La bouche est dans le coeur du sage, et le coeur est en la bouche du fol. Le fou est sage quand il se taist et celuy qui bouche ses levres est estimé prudent. A bouche fermée n'y entra jamais mouche et les Chantres ne la devroient jamais ouvrir que pour boire. Salomon dit que, qui veut aymer la vie et voir ses jours bien heureux, qu'il garde sa langue de mal, et que ses levres ne prononcent fraude, parceque chacun mangera du fruit de sa bouche, en salut ou condamnation. Ce n'est pas le propre des Chantres de parler mais seulement de chanter les loüanges de Dieu. Les Musiciens sont semblables aux oyseaux, à qui Dieu a donné le chant et non la parole. Un Chantre est plus qu'un prédicateur, car cestuy-ci ne fait que prononcer la parole et l'autre prononce et entonne. La parole n'est que l'ombre du fait, et Themistocle la comparoit à une riche tapisserie. Il est bien veritable que la vertu n'a point de plus bel instrument que la parole, et quand l'oeuvre la suit elle est de grande efficace, mais Eschines disoit, qu'il n'est pas tant necessaire que l'orateur et la loy sonnent la mesme chose, [-71-] comme il est requis que nostre vie soit consonante avec nos paroles. Ce philosophe parle aux Musiciens, puisque dans cette sentence il y met des sons et des consonantes. Agapet dit aussi que l'instrument de la langue est glissant, et apporte grand danger à ceux qui le meprisent, or les Musiciens l'ayant plus humide à cause de la boisson, l'ont plus glissante, et par conséquent plus dangereuse, c'est pourquoy la doyvent plus retenir. Neantmoins s'il vous faut parler par necessité, soyez court à la façon des Laconiens, lesquels en disant, connois toy-mesmes, ont plus dit qu'ils ne fairoient tout un livre, et Coesar apres avoir deffait la bataille n'escrivit que trois mots au Senat, sçavoir: je suis venu, j'ay veu, j'ay vaincu. Et Phillippe de Macédoine menaçant les dits Laconiens, leur escrivit, si je vas vers vous: et eux respondirent, si vous y venez. De façon que par là nous devons apprendre de faire nos Motez courts, car dans une eglise on ne prend pas bien souvent autant de plaisir d'entendre nos quintes comme nous avons eu de les faire, et particulièrement messieurs les Chanoines qui veulent bien longue table mais court office, car comme dit Euripide, la plus belle assemblée du monde, c'est les Graces avec les Muses, et un Mottet n'a pas bonne grace [-72-] lorsqu'il est prolixe. Et puisque les Muses sont vierges, elles ne veulent pas estre forcées, et vous les forcez lors qu'on fait crever un pauvre Musicien de chanter, estant bien souvant contraint de faire comme le rossignol qui chante de rage, et comme les enfans de Choeur qui chantent et pleurent le plus souvent tout ensemble. Enfin ceux qui parlent tant ressemblent au Ciprés, car ils sont grands et bien hauts, mais ne portent aucun fruit. Quelques-uns les appellent les larrons du temps, mais Plutarque mieux que tous les compare aux vaisseaux vuides, qui sonnent plus que ceux qui sont pleins, mais le contraire aux Musiciens, car ils chantent ou poussent mieux lors qu'ils sent remplis. Faut doncques conclure que la langue est la pire et meilleure chose de toutes, car par elle nous benissons, et par elle nous maudissons, puisqu'un coup de langue faict bien souvent plus de mal qu'un coup de lance, et comme un petit feu consume un grand bois, tout ainsi ce petit membre soüille tout le corps et enflambe la rondeur du monde, c'est pourquoy il est bon qu'un Musicien s'exerce à toutes sortes d'instruments mais non pas à celuy-là, car puisque nous avons ou devons avoir bonne oreille aussi bien que bon oeil, nous devons aussi plus ouyr et voir que [-73-] parler, et se souvenir que les dents sont pour servir de remparts à la langue et non à la voix laquelle nous gastons pour les trop serrer lorsque nous chantons. Isocrate mettoit seulement deux temps pour parler; l'un quand c'est chose nécessaire; et l'autre quand l'homme parle de ce qu'il sçait. Ceppendant nous voyons beaucoup de discoureurs de musique qui ne sçauroient faire six mesures bien entrelacées, et des gens qui ont osé imprimer des theories pour nous enseigner comme il faut faire que neantmoins n'ont jamais fait un bon mottet: Doncques suyvant Isocrate ces gens là font mal, puisqu'ils parlent d'une chose qu'ils ne sçauroient faire. Cela me fait souvenir d'un organiste qu'il y avoit au Havre-de-Grace lorsque j'y estois Maistre, lequel encore qu'il ne sçavoit rien, il se vantoit d'estre le premier homme du monde en son mestier, et comme on luy demanda comment, il dit, c'est parceque je sçais vivre d'un mestier que je ne sçais pas. Et voyla cher amy de quelle façon beaucoup de gens vivent où d'autres mourroient de faim, et que l'effronterie bien souvent tient le lieu de vertu, et comme un charlatan et un discoureur remply de bonne opinion passera souvent pour un bon Musicien, voulant avec leurs theories qu'ils ne sçauroient mettre en [-74-] pratique enseigner Minerve. Ha! que si Apelles estoit de nostre temps il luy fermeroit bien la bouche, en luy disant que le cordonnier ne doit parler de plus grande chose que de son soulier, et si Alexandre vivoit lui donneroit bien de l'argent pour se taire aussi bien qu'au poëte Cherille. Mais aujourd'huy nous sommes en un temps que tout est permis et celui qui donne le plus à Ballard où à Sanlecque fait imprimer ses oeuvres. C'est de cela cher amy que nous devons ou pouvons parler puisqu'il est honteux que maintenant en France n'y aye qu'un ou deux imprimeurs et qu'elle soit moins privilegiée pour les Musiciens que l'Espaigne, l'Italie, et la Flandre qui ont presque autant d'imprimeurs que de villes, et qu'il faille que par ceste necessité les oeuvres des meilleurs autheurs de France s'en aillent au neant, au lieu que s'il y en avoit beaucoup nous yrions tous à l'envy les uns des autres à qui feroit le mieux. Mais puisque nous sommes sur le trop parler je n'en veux pas dire davantage, seulement je vous feray sçavoir qu'alors que tous auront autant opéré en ce point là que moy, l'affaire ira bien pour le public, puisque je suis le premier qui a exposé ses oeuvres d'un nouveau imprimeur, et d'un caractere de nouvelle invention, [-75-] ainsi que tout le royaume a bien veu. Ceppendant [-76-] pour revenir à nos moutons sçachez que le parler est si dangereux, que si j'estois creu on feroit revenir la coustume de Tibere, qui estoit de parler et respondre par escrit, affin que rien n'eschapast de la bouche sans y avoir bien pensé. Je voudrois que nos theoriciens eussent esté du temps de ce seigneur Persan, lequel voulant parler de la Peinture, on luy dit, tant que tu as gardé le silence, tu semblois estre quelque chose de grand à cause de tes riches habits, mais maintenant je me mocque de toy, puisque tu ne sçais ce que tu dis. Pour moy je croy que la bouche ne sçauroit dire ce que l'esprit ne conçoit pas, ny qu'un homme puisse bien parler d'une chose qu'il ne sçauroit faire. Finissons donc en disant qu'il vaut mieux se taire que de mal parler, et particulierement à table où les Chantres et Musiciens se trouvent souvent ensemble, car le vin fait dire des choses qu'apres on se repend. C'est pourquoy le sage a dit: loquere pauca in convivio. Et les médecins disent que le parler à table empesche la digestion, c'est pourquoy les Moynes pendant le repas ne parlent pas, mais font lire quelqu'un afin de nourrir l'esprit au mesme temps que le corps. Hecaté, grand orateur, estant blasmé de ne dire mot en un banquet, son amy respondit [-77-] pour luy, que ceux qui sçavent bien parler sçavent le temps de se taire. Hiperide se trouvant aussi dans un festin, interrogé pourquoy il ne disoit mot, fit responce, de discourir des choses auxquelles je suis propre, il n'est pas temps: et quant à celles dont il est temps, je n'y suis pas propre. Quelqu'un m'ayant aussi demandé à quoy je pensois puisque je ne disois mot pendant le repas, je luy respondis, Monsieur, je pense à ce que je vous dois dire après le soupé. D'ailleurs j'ay toujours ouy dire que la plus belle contenance qu'on puisse tenir à table, c'est de bien manger, puisque la table est faicte pour manger, et le lict pour dormir, aussi on dit qu'à la table et au lict ne faut point faire des ceremonies, moy je n'en fais point et je laisse toujours les ceremonies pour l'église. Bias estant aussi mocqué d'un babillard, pour ce qu'il ne disoit mot durant un souper: respondit comment seroit-il possible qu'un fol se teust à table. Jamais parole ditte ne servit tant, comme plusieurs teües ont proffité, et l'on peut toujours dire ce que l'on a teu, mais une parole ditte ne se revoque jamais, et comme l'on dit, la pierre jettée, la parole ditte, la virginité et le temps perdu, ne se peuvent jamais recouvrer, et ainsi que dit le poëte, les paroles ont des aisles et [-78-] se respandent incontinent partout. C'est pourquoy ne fiez jamais vostre secret à autruy, car si vous n'estes pas capable de le tenir, un autre ne le gardera pas. Plutarque dit, ceux qui sont noblement et royallement nourris, apprennent premierement à se taire, et puis après à parler. Antigone le Grand, interrogé par son fils à quelle heure le camp, deslogeroit respondit: as-tu peur d'estre seul que tu n'entendes la trompette? Celuy à qui vous descouvrez le secret, gaigne vostre liberté. Neantmoins il ne se faut pas taire quand il est question de donner quelque bon conseil à nos amys et que nous voyons qu'il y va de la perte de nostre prochain, car de ceste façon nous trahirions nos consciences et en voulant devenir sages nous deviendrions meschans, c'est doncques tout ce qu'il vous faut esviter avec autant de passion, comme je recherche avec affection d'estre,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-79-] XVI

MONSIEUR,

J'AY un extreme regret de ne vous pouvoir visiter en personne et vous rendre ce dernier devoir, mais estant tombé malade à vostre occasion, je pense que je seray legitimement excusable. Je deteste le sort et l'iniquité de vos juges qui vous ont condamné à la mort, mais puisque Dieu le permet ainsi, vous aurez plustost fait de vous resoudre à sa volonté. En ce despart, la Musique se revestira de deüil, puisque vous en estiez le protecteur, et moy qui n'ay jamais sçeu faire une Messe des Morts à cause que mon humeur me porte plus aux choses gayes que tristes, faudra maintenant que je force ma veine et mon naturel, si je ne me sers de celles de Du Caurroy ou de Moulinié qui sont les meilleures qui ayent encore paru, ou que pour le [-80-] moins je change tant d'airs que j'ay faits pour contenter vostre oreille, en des de profundis pour le salut de vostre âme. C'est à cette heure que vostre vertu et vostre constance doivent paroistre, puisque vous ne mourez que pour la deffence de vostre patrie, ayant en cela suivy le dire du sage, qui dit: Pugna pro Patriâ. Il vaut mieux mourir pour un bon sujet que pour un mauvais, et celuy-là ne meurt pas qui finit sa vie pour la vertu. Tous les grands courages ont mesprisé la mort, et n'y a que les femmes ou ceux qui en ont le coeur qui l'appréhendent. Phocion voyant que celuy qui s'en alloit à la mort avec luy le tourmentoit si fort, il luy dit, hélas! pauvre homme, n'es-tu pas bien heureux de [-81-] mourir avec Phocion. Et Callicratide, general des Lacedemoniens, estant prest de donner bataille consulta l'Oracle, qui promit la victoire à l'armée, mais la mort au Capitaine, ce qui ne l'empescha pas de donner, et l'obtint aux dépens de sa vie. Bref, tous les sages meurent volontiers, et n'y a que les Ignorans qui se desesperent pour la mort. Si beaucoup des Anciens qui ne croyoient pas à l'immortalité de l'âme ont mesprisé la mort, que doivent faire ceux qui attendent certainement une vie éternelle? Après cela (cher amy) vous devez vous résoudre, et croire que si dores en là je chante, ce ne sera que pour vos loüanges, pour me plaindre et pour m'affliger, ainsi que la Perdrix qui ne chante jamais que son dommage. Mourez, mourez donc content, mais mourez en Dieu, puisqu'on dit: Beati mortui qui in Domino moriuntur. Et croyez que le reste de mes jours seront sacrifiez à vostre mémoire, puisque j'ay toujours esté et seray jusques au dernier soupir de vostre vie,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez

[-82-] XVII

MONSIEUR,

UN chacun se plainct de vostre humeur et de la liberté que vous prenez en compagnie, en telle sorte que l'un vous fait passer pour temeraire et l'autre pour insolent. Et comme c'est l'ordinaire qu'un chacun fait des jugemens en l'air et à perte de vüe, les uns disent que ceste hardiesse provient d'orgueil et les autres de mauvaise nourriture. Mais comme il n'y a rien qui fasche plus un amy que d'ouyr mal parler de celuy qu'il ayme, vous pouvez bien croire que je n'ay pas demeuré les bras croisez, et sans rendre chou pour chou. Cependant, pour faire mentir vos ennemys et pour rendre ma cause meilleure, je voudrois bien que dores en là vous fussiez plus retenu en prenant des bonnes habitudes, car, comme l'on dit, que l'habitude se convertit en naturel, aussi, vous devez sçavoir que bons gasteaux et mauvaises coutumes, il les faut rompre, estant asseuré que celuy qui s'accoustume à bien faire, il fait bien lors même qu'il n'y pense pas. Socrate dit, que la bonne nourriture rend les chiens [-83-] propres à la chasse, et la bonne institution rend les hommes utiles au maniement des affaires. La nature de l'homme est comme une balance, car, n'ayant pas la raison pour connoistre la meilleure part, se laisse d'elle-même emporter en la pire. Et encores que vous soyez bien né, si vous ne vous gouvernez par jugement, vous ne pouvez éviter de tomber en des grandes et lourdes fautes. Un bon joueur de Luth ne touche point d'autres cordes que celles du plus ignorant, mais parce qu'il sçait par usage celles qui rendent le son et l'harmonie plus délectables, cela le fait estimer bon maistre. La nature sans la nourriture est une chose aveugle, et la nourriture sans la nature, est deffectueuse, et l'usage sans les deux est chose imparfaite. On void bien quelques Musiciens qui chantent par nature, mais pas un bon, s'il n'y a l'habitude et la pratique. On ne sçauroit chanter longuement par nature, si l'on n'y joint Becarre avec Bemol. Une terre grasse produit des mauvaises plantes aussi bien que des bonnes si elle n'est bien cultivée, et une bonne nature mal nourrie, devient mauvaise et pernicieuse. Scipion et Catiline estoient tous deux magnanimes de nature, mais parce que l'un fut toujours obeissant aux lois de sa Republique et qu'il [-84-] usa de son bon naturel par raison, il fut estimé vertueux, et l'autre meschant et mal-heureux pour avoir fait le contraire. Picot, et Formé ont esté tous deux braves hommes, puisqu'ils ont esté Maistres de Chappelle de Louys treziesme, mais [-85-] parce que l'un a joint l'habitude au naturel, a bien mieux reussi que l'autre qui ne s'est amusé qu'à amasser des richesses. C'est pourquoy il faut dire que pour estre de mise dans le monde, il faut que la nature soit jointe à la raison et à l'usage, autrement il est forcé que la vertu soit deffectueuse. Socrate dit que ceux qui prennent de bonnes habitudes, sont forcez de devenir moderez, et Plutarque enseigne que si la paresse corrompt le bon naturel, la diligence de bonne nourriture en corrige le défaut. L'habitude que beaucoup de Chantres ont de trop boire change leur bon naturel, et l'habitude que plusieurs autres ont de s'abstenir de boire corrige leur mauvaise nature. L'eau qui tombe goute à goute cave la pierre qui est dessous et faber fabricando, faber efficitur. La chaleur ensevelie ès veines de la pierre, semble plus morte que vifve, si par l'acier les estincelles n'en sont tirées: aussi ceste particule immortelle de feu celeste, source et motif de toute connoissance, demeure sans fruit, si elle n'est ayguisée et mise en oeuvre par les bonnes habitudes. Un Diamant ne seroit pas beau s'il n'avoit esté travaillé par l'Orfèvre, et l'homme est fort peu de chose s'il ne s'exerce à de bonnes coustumes. On dit aussi que nourriture passe nature, et les deux Chiens de Lycurgue le [-86-] tesmoignent bien, puisqu'encor qu'ils fussent de mesme ventrée, l'un courut au lièvre, et l'autre au plat. Ha! (cher amy) combien de Chantres aujourd'hui qui sont de mesme ventrée, puisqu'ils auront esté Enfans de Choeur dans une mesme Eglise et sous un mesme Maistre, qui neantmoins les uns courent au Lièvre par leur vertu et attrapent les meilleurs beneffices, et les autres se jettent sur la soupe en dissipant (pour contenter leur ventre) ce qu'ils ont de plus exquis et de mieux acquis. J'en ai conneu un pourtant lequel disoit n'avoir jamais mangé soupe, et lorsqu'on lui demandoit pourquoy: C'est parce disoit-il, qu'elle est faicte avec de l'eau, et encore que la soupe fasse le soldat, il asseuroit qu'il n'en avoit jamais fait d'autre que du vin, comme les Muletz lorsqu'ils sont morfondus. Bref pour ne vous pas ennuyer je vous dirai que, habitudo est altera natura, et que Socrate l'a confessé lorsque se faisant par mode de passetemps donner la bonne fortune, on luy dit en regardant sa main, qu'il estoit grossier et stupide. Mais les assistants se mocquant de ce Devin à cause qu'on voyoit bien le contraire, il dit pour lors: il est vray Messieurs, de mon naturel j'estois stupide et grossier, mais par l'estude de la Philosophie j'ay corrigé ce deffaut. [-87-] Vous voyez doncques par vives raisons comme il ne tient qu'à vous d'estre honneste homme ainsi que de permettre que je sois toujours,

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

XVIII

MONSIEUR,

AUTRESFOIS j'ay fait tout mon possible pour vous divertit du Mariage, mais puisque je voy que vous y estes si résolu, je vous diray avec Sainct Paul qu'il vaut mieux se marier que de brusler, et puisqu'on dit, tel Pere tel Enfant, il y a de l'espérance que vous ferez géneration de bons Musiciens, et en cela toutes les Eglises vous seront obligées, puisque vous luy fournirez des personnes pour mieux chanter les loüanges de Dieu, comme un Bournonville qui est mort Maistre de la [-88-] Saincte Chapelle, et qui a laissé son fils aussi vertueux que luy Maistre de l'Eglise d'Amiens. Il faut bien que le Mariage soit chose bonne et sacrée puisque Dieu le voulût honorer de sa présence, et de son premier miracle, qui fut de transmuer l'eau en vin, chose bien agréable aux Musiciens. Aussi il est raisonnable de laisser à nos successeurs, ce que nous tenons de nos predecesseurs. Dieu crea la femme de la coste de l'homme, pour nous monstrer qu'il faut qu'elle y soit conjointe, et que la vie d'icelluy seroit miserable et ennuyeuse s'il ne l'avoit pour sa compagne. Personne ne peut mieux sçavoir ce qui nous est propre que Dieu, puisqu'il a dit que l'homme laissera son père et sa mère pour adherer à sa femme. Dieu parlant par son prophète, fait cet honneur au Mariage, de le nommer l'Image et representation de l'unité saincte et sacrée qu'il a [-89-] avec l'Eglise. Ce que Dieu a commencé, la seule mort finit, Ce que Dieu a joint, la seule mort sépare, Ce que Dieu a asseuré, l'homme ne peut esbranler, Ce que Dieu a estably, l'homme ne peut abolir. Le Mariage est comme l'eau et le vin estant une fois meslez ensemble ne se peuvent plus separer. Toutes les nations tant Barbares que Latines ont approuvé le Mariage, et ne s'en trouve point que dans les festins nuptiaux ne fassent grand joye et resjouissance, et en ceste occasion la Musique ne vous coustera rien puisque vous en avez assez dans vostre boutique. Sans le Mariage le monde failliroit et n'y auroit pas de quoy deffendre nos villes. Sans le Mariage le vin seroit à bon marché et les Musiciens pourroient en boire à leur aise, mais aussi sans iceluy les vignes ne seroient plus entretenues. Les lois des Romains sont si advantageuses pour le Mariage, qu'ils punissoient ceux qui ne se vouloient marier en leur prohibant les dignitez publiques, et les privant de celles qu'ils avoient obtenues. Mesmes pour les inciter davantage au mariage, ils firent des privileges pour ceux qui auroient le plus des Enfans. Pour moy je pense que celuy là ne seroit pas bon Jardinier, lequel ayant des beaux Arbres dans son Jardin, ne seroit pas curieux d'en [-90-] planter des nouveaux, ny celuy là bon Maistre de Musique qui ayant rencontré dans une Psallette de bons enfans de Choeur, n'estoit pas soigneux d'en dresser d'autres, pour subvenir à ceux qui failliront. Bref Licurgus, ordonna par ses lois, que celuy qui voudroit preferer l'estat de continence à celuy du Mariage seroit privé de se trouver aux jeux publics: chose pour lors de grande ignominie. C'est pourquoy je vous le conseille, et encore qu'autrefois je vous aye dit le contraire, despuis je me suis ravisé, car comme vous sçavez, la nuit donne conseil, et moy je me dis toujours

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

XIX

MONSIEUR,

PUIS que vous avez tant de desir d'avoir de mes nouvelles, je vous diray que durant ces excessives chaleurs de l'Esté, je n'oublie pas de faire comme les bons Jardiniers qui est d'arrouser souvent leurs [-91-] Jardins, et je pense que la cause pourquoy en Esté nous n'avons pas tant de pluyes qu'en Yver, c'est qu'en Esté le Ciel plus alteré tire devers luy ce que l'Hyvert nous envoye en trop grande abondance; doncques puisque le Ciel boit et la Terre boit et que l'homme tient de l'un et de l'autre, sçavoir, l'âme du Ciel et le corps de la Terre, pourquoy ne boirions nous pas? Un Musicien n'est pas estimé s'il n'est bon beuveur, et nous voyons par experience que ceux qui ont mieux haussé le temps et le gobelet ont le plus souvent excellé. Boire, c'est le plaisir le plus innocent et le plus charmant de tous. Ceux qui s'amusent à boire, ordinairement ne conspirent pas contre l'Estat. Un Suisse s'estant endormy pendant qu'il estoit en sentinelle et ronflant comme un Pourceau, le Roy Henry quatriesme l'ayant surpris ne voulut pas qu'il fut puny, parce disoit-il, que tout homme qui fait comme cela, ne machine pas trahison. Le plaisir de l'Amour est trop court, celuy là est de plus longue haleine. C'est pourquoy, parcequ'on dit que la matinée se fait la journée, j'ay toujours la bouche plustost ouverte que les yeux, et apres avoir fait le signe de la Croix, la premiere action que je fais, c'est que je bois, tant pour conserver ma santé, que pour esviter [-92-] les mauvaises vapeurs que je pourrois rencontrer en sortant de chez moy, et que cela ne soit ainsi, je vous envoy un Air que j'ay fait sur ce subjet:

Mon premier dessein est d'abord que je m'esveille

De crier à Catin

De m'apporter du vin une pleine bouteille

Pour boire le matin.

Il ne m'arrive pas de sortir de ma couche

Que dix verres de vin n'ayent lavé ma bouche.

Il ne me chaut plus dès que je commence à boire,

Des tailles ni d'impôts;

Et si leur souvenir vient troubler ma mémoire,

Je le noye dans les pots.

Tout m'est indifférent et la paix et la guerre,

Pourveu que le soldat ne s'en prenne à mon verre.

D'ailleurs vous devez sçavoir qu'encore qu'autrefois je vous aye escrit de la vertu de Temperance, et qu'elle consistoit en un Musicien de particulièrement bien tremper son vin, neantmoins j'use pour maintenant du privilege de Normandie, et vous dis et vous asseure, que la femme gaste l'homme, l'eau le vin, et la charrette le chemin, et particulièrement ceux de Bourgongne: Car n'estant pas si puissans [-93-] que ceux de Provence, je vous soustiens que ses meslanges ne sont pas si bonnes que celles de Monsieur Du-Caurroy, l'eau fait le visage de la couleur de la plante des pieds, elle n'engendre que des Grenouilles, et n'est bonne que pour les femmes qui veulent estre oppilées affin de paroistre plus blanches. Une fois en vicariant et me donnant à boire on me deffendit de jetter l'eau par terre, à cause que cela rendroit la chambre mal saine, et cepandant on m'offrit un verre presque plein d'eau, mais pour m'en deffaire honorablement je m'avisai d'un stratagème, qui fut de demander a Monsieur du Logis un pourpoint parce que le mien estoit rompu, et m'ayant respondu que je raillois puisque le mien estoit tout neuf, je luy respondis: pardonnez-moy, Monsieur ne voyez vous pas que j'ay les coudes tous percez? Et en luy monstrant le coude vous jugez bien qu'ayant un plein verre d'eau à la main on ne le sçauroit monstrer qu'elle aille toute par terre. Ce trait donne de l'air à celuy qui entrant dans une salle toute lambrissée, on luy deffendit d'y cracher dedans, enfin apres avoir bien tournoyé [-94-] il cracha au visage de celuy qui le conduisoit, disant qu'il n'avoit rien rencontré de plus sale que son visage pour avoir moyen de cracher. Cepandant disons que nos vins d'Auxerrois estant la boisson de nos Roys seroit dommage qu'elle fut pervertie de ceste façon, et je vous conseille de le prendre le matin comme Dieu l'a fait, et le soir comme il sort du tonneau, autrement ce seroit faire tout le contraire de Nostre Seigneur, car il convertit l'eau en vin aux Nopces de Cana en Galilée, et nous changerions le vin en eau. Apres cela je vous diray que je n'ay jamais veu des Musiciens plus devots que ceux de ce païs, car ils prient ordinairement pour les vignes, parceque tout le revenu du païs d'Auxerrois ne consiste qu'en vignobles, et lors que cela manque ils sont gueux comme Diogenes. C'est pourquoy on dit un proverbe sur le nom d'Auxerrois assavoir, Au soir Rois, et le matin petit Bourgeois, parcequ'il ne faut qu'une petite gelée pour les ruyner à platte couture. De sorte que les Espagnols ne donnent pas tant d'allarmes sur nos frontieres comme la Bize et la Gresle en donne à nos vignerons, cela fut cause que je fis encore il y a quelque temps un Air à boire sur ce propos que je vous envoye aussi:

[-95-] Ne devions-nous pas nous moquer

Des Espagnols et des allarmes

Qui nous faisoient courir aux armes.

Seroient-ils si hardis que de nous attaquer?

Tant que Bacchus tiendra nostre campagne,

Nous deffions toute l'Espagne.

Ce ne sont que des Pantalons

Et des plus fins tireurs de layne

Que nous avons réduit sans peine

A chercher leur salut aux aisles de talons.

Tant que les vins auront leur bonne année,

Nous chanterons ville gaignée.

Apres cela je ne vous sçaurois plus rien dire sinon que je m'en vay boire à vostre santé, et que pour conclure comme j'ay commencé, faudroit dire que toute la difference qu'il y a entre un Chantre et un Jardin, c'est que pour arrouser un Jardin il faut de l'eau, mais pour un Chantre il est requis d'avoir du vin. Car comme le vin feroit mourir les plantes d'un Jardin, de mesme l'eau feroit languir un Musicien, le nez duquel ne pourroit pas si bien boutonner comme j'ay d'envie d'estre

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-96-] XX

MONSIEUR,

VOUS m'avez appris par la vostre dernière que vous estes mal-heureux. Puisque Messieurs de vostre Chapitre (au service desquels vous estes depuis longues années) ont prefferé un nouveau venu à la nomination d'un Benefice qui a vacqué. En cela vous me faictes ressouvenir de l'Evangile qu'il dit que ceux qui n'estoient venus qu'à midy pour travailler, furent aussi bien recompensez que ceux qui estoient arrivez depuis la poincte du jour. Vous ne sçauriez pourrant vous plaindre puisqu'un chacun dispose de son bien à sa fantaisie, et faut croire que vous les avez desobligez en quelque chose, ou bien qu'ayant diminué de la force de vostre voix, celuy qui remplit maintenant ceste place les aye attirez à cela par les charmes de la sienne. Mais puisque la chose est resoluë, je vous conseille (cher amy) de ne vous plus alambiquer la cervelle de ceste affaire là, mais croyez que cela estoit ainsi destiné. Encore qu'on nous die que le Sage domine les Astres; si [-97-] cela estoit vous n'estes que trop Sage, et si pour cela vous n'estes pas plus heureux, vous asseurant qu'apres avoir tournoyé tout le Royaume je me suis pris garde que en quel endroit que ce soit, l'Ignorant commander au Sçavant, le Superbe à l'Humble, le Querelleux au Pacifique, le Titan au Juste, le Cruel au Pitoyable, le Couard au Hardy, les plus grands Larrons pendre les Innocents, et les Chapitres recompenser toujours les moins meritans. Il faut rendre graces à Dieu que vous avez de quoy vous passer, et vous consoler sur ce, qu'il n'est pas le Riche qu'il evite la misere, mais le prudent. Aussi, faut croire que c'estoit trop peu de chose pour vous, et que ce que vous esperez vaut plus que tout ce que celuy-là possede. On recule quelquefois pour mieux sauter, et je pense que ces Messieurs vous gardent quelque chose de meilleur ayant creu que cela n'estoit pas digne de vous. Avalez donc cela doux comme une pillule, et ne vous cabrez pas de peur qu'il ne vous arrive comme au duc de Biron, car ayant pris la citadelle de Bourg en Bresse, sur l'esperance que le Roy lui en donneroit le Gouvernement, ayant veu le contraire il se despita et voulant perdre le Roy, il se perdit luy mesme. Le mauvais temps est la veille du bon temps, et un Ancien [-98-] Philosophe disoit qu'il estimoit plus les Malades que les Sains, pource disoit-il, que les infirmes attendent la santé et les sains la maladie. Ceux qui courent un Lievre n'ont pas tant de plaisir lorsqu'ils le possedent qu'alors qu'ils le poursuivoient, s'en est de mesme dans l'Amour, et moy j'ay desiré des Maistrises, qu'alors que je les ay possedées je les ay mesprisées, et en cela ne faut pas des tesmoins, puisque tout le monde le sçait. Vous sçavez bien que Dieu n'afflige que ceux qu'il ayme, et qu'il est un malheur d'estre quelquefois trop heureux, puisque Polycrates Roy des Samiens ayant esté si heureux que de ne sçavoir jamais ce que c'estoit que tristesse, néantmoins fut à la fin privé de son Royaume et pendu ignominieusement. C'est pourquoy il ne faut jamais Canoniser personne devant sa mort. Si vous voulez vivre content ne regardez pas dessus vous, mais dessous vous, et vous verrez plus des miserables apres vous que d'heureux devant vous. Il ne faut pas avoir memoire de nos calamitez, mais il faut avoir souvenance des graces que Dieu nous fait. Socrate disoit que si toutes personnes tant les riches que les pauvres, apportoient leurs malheurs en commun, et que on les despartit tellement, qu'un chacun en eust son égale portion, [-99-] alors il se verroit que plusieurs qui se pensent trop chargez et oppressez seroient bien aises de reprendre leur condition et se contenter de leur fortune. N'est-il pas assez que vous possediez cinq cens livres de rente? C'est encore trop pour un Musicien, puisqu'ils vivent de chanter comme les Cigalles. Et que voulez vous faire de tant de Benefices, puisque bien souvent nous portent aux maléfices, par le trop aise et la bonne chere? Pour moy je croy que puisque dans la Chrestienté il n'est pas permis d'avoir deux femmes en mariage, qu'aussi parmy les Ecclesiastiques on ne devroit pas posseder deux Beneffices, car ce qui est la femme en l'homme, le Beneffice l'est au Prestre, puisqu'il ne faut qu'un Beneffice pour arrester l'un, et une femme pour attacher l'autre. Mais vostre mal vient de ce que vous ne connoissez pas vostre bon-heur, et la coustume que vous avez de manger la perdrix fait que vous ne la trouvez pas bonne. Nosce te ipsum, et vous jugerez que vous avez bonne mesure. Vous estes heureux puisque vous entendez vostre charge, et que vous tenez bien vostre partie, car suivant Pitagore celuy là est heureux, qu'il sçait ce qu'il faut sçavoir, et celuy là est aymé du Ciel, à qui la fortune a contrepesé le bien et le mal. Vous pouvez [-100-] donc dire que vous estes de ceux la, puisque si elle vous oste un beneffice d'un costé, il vous en a donné un de l'autre. La plus grande misere, est de ne pas connoistre sa misere. Car vous estes miserable d'une façon, qu'un autre s'estimeroit content d'estre comme cela. Ha! que maintenant je connois bien que vous avez souffert, et que celuy ne sçait qui est la douceur, qu'il n'a gousté de l'amertume. C'est pourquoy j'estime que celuy est bien heureux, qui a appris de sa jeunesse à estre mal-heureux, car on porte bien mieux le joug quand on y a esté assubjetty et accoustumé de bonne heure. Celuy à qui la fortune ne fait pas sentir ses traits, c'est qu'elle le croit indigne d'estre attaqué: Comme vous ne voudriez pas vous battre avec un laquais parcequ'il n'est pas de vostre condition. Ne vous offencez pas pourtant puisque je le dis pour vous remettre, et vous preuver que la fortune vous traite en honneste homme, puisqu'elle vous en veut. Mais toutesfois ne désesperez pas, car puisqu'elle est en forme de rouë, faut croire qu'à l'autre tour vous pourra favoriser. Et pour vous dire la verité, j'appelle un Chappitre la fortune, puisqu'ils sont inconstants comme cela. J'ay apris à force d'avoir mangé de la vache enragée de ne me fascher et [-101-] resjouïr de rien, car je ne suis pas plus content le jour qu'on me reçoit dans une Eglise, que fasché celuy qu'on m'en chasse, et celuy ne doit pas voyager ou vicarier s'il n'est resolu et preparé à tout évenement. Or pour finir (cher camarade) je vous diray que si vous croyez que la felicité consiste aux biens extérieurs, vous vous trompez comme si vous estimiez que bien jouer de la Harpe procede de l'instrument, mais il la faut chercher dans la tranquillité de l'Ame. Et pour le bien faire, resignez vous en la volonté de Dieu, et ce sera le meilleur Beneffice que vous puissiez souhaiter, comme moy, et d'estre pareillement jusqu'au Tombeau

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-102-] XXI

MONSIEUR,

PUISQUE je fais profession d'estre vostre amy, je suis obligé de vous advertir du mauvais bruit qui court de vous, car on dit qu'on connoist l'amy au besoin, et un homme adverty en vaut deux. Et je pense qu'estant preparé contre la Tempeste vous ferez provision d'huyle pour l'appaiser, et puisque petite pluye abbat grand vent, vous pourrez avec quelque soubmission rabbatre les coups de Mer qui vous sont preparez. C'est qu'infailliblement on vous ostera le gouvernement des enfans de Choeur si vous estes si avare comme l'on dit. J'ay bien voulu vous excuser, mais la chose estant trop apparente je n'ay peu la soustenir, et l'on m'a reproché qu'il ne falloit jamais proteger une mauvaise cause, et que celuy là estoit bien mauvais qui soustenoit les meschans. De sorte que j'ay mieux aymé vous servir en acquiescent, que d'irriter davantage les parties, puisque celuy qui n'a pas envie de tuër, c'est assez qu'il pare les coups. Tant [-103-] y a que par ce moyen je les ay mis à la raison et j'ay moderé la tourmente, qui sera cause, que l'on ne vous surprendra pas. Faites en vostre proffit, car vous sçavez comme dit l'Italien, que, qui gaigno el tempo, gaigno assay, et par ce moyen vous pourrez reparer vostre faute. Cepandant je vous diray en amy, que c'est une insigne meschanceté, de retenir aux Innocens ce qu'il y appartient, et qu'il y a bien moyen de tondre la Brebis, mais non pas de l'escorcher. J'ay toujours ouy dire aux bons Marchans, que petit gain remplit la bourse, mais aussi que de trop presser l'anguille elle eschappe, et vous sçavez bien que, Omne violentum non est durabile, et que d'aller trop viste on est subjet à la cheute. C'est pourquoy l'Italien dit, che va piano, va sano. Denis de Syracuse pour estre tyran perdit son Royaume, et vous pour estre trop avare pourriez bien perdre vostre Maistrise. On prend garde que les plus grands coeurs sont les plus liberaux, et qu'il n'y a que les ames basses qui soient attachées à ce vice. Ceste qualité est indigne d'un bon Musicien, et l'on n'en vist jamais de riche qui ne fust ignorant, car comme les ignorans apprehendent la mendicité, ils sont bien aises comme la Fourmi de faire provision de bonne heure. Et vous ne devez pas avoir ceste [-104-] crainte puisque vous possedez cet Art dans la perfection. Et puisque la Musique est un des Arts liberaux, nous devons estre aussi liberaux, et laisser l'Avarice pour les Juifs qu'ils n'ont point d'autre mestier que l'usure, Semper avarus eget, et homme chiche n'est jamais riche. C'est aussi le chemin de n'estre jamais content, car plus a le Diable et plus il veut avoir. Ne faictes donc pas comme ces chiches mariés, lesquels se contentent à disné d'un oeuf, en prenant le moyeau pour eux, donnant le blanc à leurs femmes, et la petite eau claire qui en sort pour le reste de la famille. Bref vous ne devez pas croire qu'un bien mal acquis vous proffite, car ce qui vient par la fleute s'en retourne avec le tambour et si les mariez sont repris pour l'Avarice, les gens d'Eglise en devroient estre battus. Desistez vous donc de ceste voye, et croyez que l'argent à l'Avare est supplice, au sage pauvre un benefice, et que Timothée qui estoit un celebre Musicien d'Alexandre fust un jour loué par luy de sa capacité, mais blasmé de son avarice. J'ay veu (despuis que je voyage) perdre à mes amis, les meilleures Maistrises pour ceste maudite passion, et croyant de s'advancer beaucoup ils reculent comme les escrevisses, parceque, qui tout le veut, tout le perd, et [-105-] qui trop embrasse mal estreint. Faictes donc provision de Musique et non pas d'Argent et les larrons ne vous attaqueront jamais, car nous avons cet advantage par dessus les marchans que pour dresser boutique il y faut les cinq cens escus, mais nous, avec un sou de papier nous dressons la nostre, et nous attrapons des conditions de quinze et dix huict cens livres. Demeurez donc en repos, contentez vous de peu, donnez à Cesar ce qui luy appartient, ne ferrez point tant la Mule, et croyez que je seray jusqu'au Tombeau

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

XXII

MONSIEUR,

VOUS m'avez souvent importuné que je vous fisse part de mes pièces et particulièrement de quelque petit recueil pour les raisons de la Musique pratique, je suis si peu façonné en l'un et en l'autre que je m'estonne que vous me donniez cet employ, mais puis que les raisons se peuvent mieux coucher sur ce papier que non pas les nottes, je vous en [-106-] diray quelques-unes du peu que j'en sçais, et particulièrement de ce qui est plus necessaire et ordinaire, Encores (comme je vous ay desja escrit) qu'on fait aujourd'huy si peu d'estat de ces discoureurs de Musique, qu'il ne faut qu'en parler pour estre mesprisé. Pour moy je croy que pour bien parler de la Musique, il ne faut que sçavoir son origine, qu'est-ce que Musique, la division de Musique, qu'est-ce que le Son, la Voix, le Ton, l'Intervalle, la Cadence, les mauvaises Relations, le Diapazon, Diapente, Diatessaron, le Diton et autres accords, Qu'est-ce que Mode, Expliquer les Modes, les Nombres, les Points, les Accords, jusques à l'Unisson? Car de s'amuser d'en parler comme les Astrologiens, Mathematiciens, Arithmeticiens, et autres qui disent que la Musique est une partie de toutes celles-là, je laisse cela pour le Pére Mercene qui dira mieux les raisons d'un mottet qu'il ne les sçauroit faire, ou pour Monsieur Du Cousu, qui a plus attrapé du Roy avec une Game ou une Main qu'il luy a presentée, que je n'ay sçeu faire avec [-107-] mes deux pieds en parcourant tout le Royaume, puisqu'il est Chanoine de Sainct Quentin et lequel m'a fait l'honneur de m'escrire autrefois de la part du mesme Chappitre. Doncques pour commencer je vous diray que l'origine de la Musique a plusieurs opinions. Les uns croyent qu'elle a esté inventée par Apollon, les autres par Mercure, et d'autres par les Muses, ce que je voudrois croire, puisque le nom de Musique semble provenir du mot des Muses. Beaucoup croyent qu'elle vient d'Orphée, parce qu'il attiroit les arbres et les animaux, et cela arrive encore aujourd'huy puisque nous en voyons presque autant des sots comme des habiles qui viennent pour nous entendre, lesquels encore qu'ils n'y voyent goute, ils ne laissent pas de donner leur jugement. D'autres disent qu'elle a esté [-108-] inventée par les coups de marteau des mareschaux. Les Pithagoriens neantmoins, l'ont estimée Divine et Coeleste, à cause qu'ils eurent opinion que le premier autheur d'icelle n'a jamais esté en la connoissance des hommes. Dans le quatriesme Chappitre de la Genese est dit: Jubal est Pater Canentium Cithara, et Organo, et encores quelques Melancholiques et constipés de cervelle ont voulu croire que la Musique a esté inventée par l'harmonie de quelques gouttes d'eau qui tomberent dans une citerne, et voila (cher amy) pour ce point ce que j'en sçais. Croyez-le, ou ne le croyez pas vous n'en serez ny puny ny recompensé. Maintenant si vous voulez sçavoir ce que c'est que Musique, je pense que c'est l'Art de bien chanter et de bien composer, et quelques uns veulent dire qu'elle n'est point science mais que c'est un des Arts liberaux, toutes fois je croy que veritablement le Chant n'est qu'un Art, mais la Composition est science, c'est pourquoy on pourroit dire que la Musique est un Art et une Science tout ensemble, ainsi que les Hermaphrodites, qui tiennent de l'une et l'autre nature. Cepandant faut remarquer qu'il y a trois genres de Musique, sçavoir la Diatonique, la Cromatique, et l'Henarmonique. Mais la dernière comprend toutes les autres comme l'ame [-109-] raisonnable contient la végétative et sensitive. Pour la division je pense qu'elle ne peut se separer qu'en Theorie et Pratique, la Theorie contemple les Sons et la Pratique les reduit en forme, et la mesme difference qu'il y a entre les Theoriciens et les Praticiens, est comme celle d'entre l'Architecte et le Maçon, l'un commande et l'autre obéit. Toutesfois je voy beaucoup de choses que Messieurs les Theoriciens deffendent que neantmoins sont les meilleures. C'est pourquoy il ne faut pas estre si religieux à garder les reigles de la Musique comme les lois de la Saincte Escriture, car puisque ce ne sont que des hommes qui ont fait les dites reigles, il est permis aussi aux hommes d'adjouter ou diminuer ainsi qu'on juge qu'il est plus agréable pour la bienséance et la bonne grace d'un mottet, et faut croire que puisque nous sommes montez sur les espaules des Anciens, nous pouvons voir plus loin que non pas eux, car ces Messieurs disent souvent des choses qu'ils ne sçauroient faire, et Zarlin qui a esté tant estimé, a laissé une belle Theorie, mais point de Musique, c'est pour vous dire qu'il est plus aisé [-110-] de dire que de faire et faut conclurre, qu'un Maçon pouvant bastir sans Architecte, et un Architecte ne pouvant rien sans Maçon, qu'il vaut bien mieux estre le premier que le dernier. Puisqu'un Maçon sera à l'abry lorsque l'Architecte sera à la pluye; et qu'un Praticien sera logé en quelque bon Chapitre lorsque Monsieur le Theoricien ne sera pas seulement en une Parroisse, et la raison, c'est que dans les Eglises on ne veut qu'un Prédicateur pour parler, mais un Maistre pour composer. Maintenant pour continuer il faut dire ce que c'est que le Son, mais auparavant je vous diray qu'un jour ayant fait ceste question à quelqne Chantre il me dit tout de bon, que le Son estoit le gros de la farine, mais disons donc que le Son est une qualité qui se fait par le battement ou mouvement de l'air, et qu'il y a sept sortes de Sons, sçavoir, le Continu, le Resonant, le Discret, le Fini, le Rafleschi, l'Harmonique et l'Infini. Le continu, c'est celuy de l'Orgue, parcequ'autant que vous tenez le doigt sur la touche, il continue le Son et non pas davantage. Le [-111-] Resonant, c'est celuy du Luth, parcequ'encores que vous ayez cessé ne laisse pas de rendre encores quelque harmonie. Le Discret c'est celuy de la voix, parcequ'il faut qu'il soit mesnagé par discretion, et qu'entre tous les Sons c'est le plus naturel. Le Fini c'est celuy de la parolle, parceque en cessant de parler, le Son cesse au mesme temps. Le Rafleschi c'est celuy de l'Echo, ordinaire parmy les Chantres, puisqu'ils vont toujours redisant ce qu'ils ont veu faire dans la Psallette ou parmy leurs camarades. L'Harmonique est celui du Fer ou Airain, maintenant en usage par les Roys de France et d'Espaigne puisque par ce Son là, ils en envoyent beaucoup aux Antipodes, et qui est cause qu'on sonne tant de cloches par toutes les Paroisses, et que les Maistres composent tant de De Profundis. Et le dernier c'est l'Infini, qui est celuy qui se fait par les mouvements des Cieux, ainsi que dit Platon, que neantmoins doit estre le premier puisque de celuy-là dependent tous les autres. A ceste heure suit de sçavoir que c'est que le Ton. Il faut donc dire que le Ton, c'est une liaison de deux Sons, et une intervalle conjointe. Le Ton est composé de quatre Diesis, de neuf Comas. Il y a Ton majeur et mineur. Les accidens du Ton sont le Bemol et le Diesis, parcequ'ils dissimulent le vray [-112-] Ton. Il y a le Semi-Ton majeur et le Semi-Ton mineur. Le Semi-Ton majeur est de mi à fa et le SemiTon mineur est de fa à fa (dans le mesme espace) avec un Diesis. Maintenant suit l'Intervalle qui est la distance qu'il y a entre deux cordes soit conjointement ou disjointement. Entre les Intervalles, il y a le Simple et le Composé, le Composé est de l'Aigu au Grave et du Grave à l'Aigu, et le Simple c'est une Intervalle conjointe. Apres suit la Cadence, Doncques je diray que la Cadence est le periode de la Musique. Chasque Mode est divisé en trois parties, qui sont les trois Cadences, celle qui se fait à la tierce est la mineure, celle qui se fait à la quinte c'est la mediante, et celle qui se fait à l'octave c'est la principale et finalle. Ensuitte vient les mauvaises Relations qui sont, la fausse Quinte, la Quinte superflue, le Triton, la fausse Quarte, le Semidiapazon, et le Diapazon superflu. Zarlin compare les mauvaises Relations aux Poizons, qui ont des merveilleux effets pour la santé, quand ils sont meslez avec les medicaments, et de mesme les Dissonances estant bien meslées avec les Consonances les rendent plus agréables. Si vous voulez sçavoir ce qui est le Diapazon, je vous diray qu'il est composé de huit Sons, de sept Intervalles, de cinq Tons et deux [-113-] Semi-Tons majeurs. Il est de sept especes, ses accidens, sont le Semi Diapazon et le Diapazon superflu, c'est l'accord le plus naturel, et il se divise armoniquement. Maintenant faut parler du Diapenté ou de la Quinte qui est celle à qui nous sommes tant subjets, puisque bien souvent nous paroissons si inquiets envers nostre prochain, et particulierement dans le Choeur pendant l'Office, et qui est cause qu'on dit de nous que nous sommes fantasques comme la Mule du Pape, et que nous roulons perpetuellement d'un Chappitre à l'autre. Ayant rencontré un Musicien autrefois qui me dit qu'il ne s'estoit jamais ennuyé en aucune ville, pour ce dit-il, qu'auparavant de s'ennuyer, il s'en alloit: Cependant voilà qui n'est guères beau ny bon, puisque cela porte prejudice à ceux qui viennent après nous, et qui fust cause qu'autrefois j'ay esté refusé au Chappitre de Cambrai, parce que celuy qui m'avoit devancé s'en estoit allé comme le valet de Marot, sans mot dire, ayant fait auparavant une belle fondation, ainsi que journellement beaucoup d'autres font au prejudice de leur reputation, et se rendent recommandables par de mauvaises actions, comme celuy qui brusla le temple de Diane pour faire parler de sa vie. Doncques la Quinte est composée de [-114-] cinq sons, de quatre Intervalles, de trois Tons et un Semi-ton majeur. Elle est de quatre espèces, ses accidens sont: la fausse Quinte, la Quinte superflue et l'accidentelle, elle est la consonante la plus parfaite, et se divise armoniquement et aritmetiquement. En suitte n'y aura pas tant de mal que je vous parle un peu de la Quarte, que nos fous de théoriciens appellent Diatessaron, et veulent parler grec encore que la pluspart ne soient pas bons François, et sur ce subjet, je vous diray qu'un certain m'ayant demandé si je ne sçavois pas le grec, je lui respondis qu'ouy: mais m'ayant pressé d'en dire quelques mots je luy dis: Grec. De mesme nous pouvons dire qu'aujourd'hui messieurs les Théoriciens font comme les Apoticaires qui donnent des noms extravagans aux plantes affin qu'ils ne soient en nostre connoissance, car si les appelloient par leurs noms propres et familliers, ils craindroient que l'on ne descouvrit que ce qu'ils nous font accroire qui vient du païs de Levant ou de Topinnembourg, n'est pourtant engendré que dans nos vallées et collines de France. Doncques, je vous diray que le Diatessaron est composé de quatre Sons, de trois Intervalles, de deux Tons et un Semi-ton majeur, il est de trois especes, ses accidens sont le Triton et le Semi-diatessaron. [-115-] C'est par luy que le Diapason ou Octave, se divise Arithmétiquement, et il y en a qui croient que la nature de la Quarte est plus parfaite que la Tierce majeure, parce qu'elle approche plus de l'unité et de l'esgallité. Mais puisque nous en sommes sur le grec, il faut que je vous parle encore du Diton, qui est la Tierce, estant fort bien appellée Diton, puisqu'elle n'est composée que de deux Tons, trois Sons, de deux Intervalles et de deux espèces, ses accidents sont le Semi-diton, et c'est par le Diton que le Diapente se divise Armoniquement et Arithmétiquement. A ceste heure, il est tems de parler des Modes, puisqu'il y a beaucoup plus de Maistres aujourd'huy qui composent à la mode que suivant les modes, parceque la plus grande partie ne les observent pas, et lorsqu'ils font une Cadence empruntée et irréguliére et hors de Mode, ils palient cela en disant que c'est un Mode abondant. Mais qu'ils façent comme ils voudront, je ne laisseray pas de vous dire mon sentiment et premiérement si vous voulez sçavoir qu'est-ce que Mode, je vous répondray que c'est la liaison de plusieurs sons armonics de l'Aigu au Grave et du Grave à l'Aigu, et que l'on appelle les Modes, Modes parce qu'ils peuvent estre appliqués aux moeurs, par exemple le Phrigien porte au [-116-] desespoir et le Dorien à la douceur, et les Anciens ont appelé Modes ce qu'aucuns modernes assez improprement appellent Tons, d'autant que le Ton est l'intervalle qui se trouve entre deux Cordes, soit conjointement ou disjointement. Les Anciens n'avoient que six Modes qui estoient composez sur F. G. A. sçavoir: le Ionien, le Dorien, le Phrigien, le Lydien, le Mixolidien et le AEolien. En l'eglise il n'y en a que huit, parce qu'il n'y a que huit heures sacrées qu'on appelle autrement Gregoriens et tout composez sur D. E. F. G. Et les modernes en ont douze qui sont suivant Claudin et sont composez sur C. D. E. F. G. A. sçavoir six Autentiques et six Plagaux. Maintenant reste à parler des Nombres, qui sont plus grands dans la Musique que dans la bource des Musiciens, et je m'estonne que puisque la bonté de la Musique ne gist pas dans cette abondance, comme les Anciens aussi bien que les Modernes se sont plus et se plaisent encore dans cette diversité, car il est asseuré que le nombre ou les divers signes que nous mettons dans nostre Musique ne meliorent pas nos oeuvres, mais il est bien certain que cela ne fait que broüiller un Chantre, qu'il est en perpetuelle peine s'il y aura trois blanches ou trois noires dans la mesure. C'est pourquoy [-117-] je dis que nous ne devrions user que d'une marque dans la Musique Binaire et d'un seul autre dans la Ternaire, puisque ce n'est pas là où gît le lievre. Mais puisque le mal a passé par contagion et qu'il nous faut suivre comme par force les vestiges et les traces de nos devanciers, je vous diray qu'il y a douze signes en la Musique, quatre en la Binaire, quatre en la Ternaire et quatre generalles. En la Binaire, le mineur Simple, le mineur Diminué, le mineur Altéré et le mineur Double. En la Tripla, le Sesquialtera de Temps, Hemiolia de Temps, Sequialtera de Prolation, Hemiolia de Prolation. En general le signe de repetition, le signe de reprinse, le signe de demonstration et le signe de concordance. Mais puisqu'il faut que toutes choses viennent à leur tour suivant la devise de Geneve, et que le proverbe dit que pour un point Martin perdit son asne, je suis doncques d'avis de vous en dire quelque chose. Vous sçaurez donc qu'il y a quatre sortes de points, sçavoir: le point de Perfection, le point d'Augmentation, le point d'Altération et le point de Division. Le point de Perfection est celuy qui n'augmente pas la mesure, comme il arrive en Tripla. Le point d'Augmentation est celui qui augmente la mesure comme il se rencontre en la musique Binaire. [-118-] Le point d'Alteration est celuy qui amoindrit la mesure comme il arrive lorsqu'on met au commencement le mineur Alteré ainsi que j'ay dit cy-dessus. Et le point de division est celuy qui sépare la mesure. Entre tous ces points (cher amy) il s'en rencontre (ce me semble) un bien plaisant, qui est le point d'Altération lequel amoindrit la mesure, vous voyez bien qu'il a raison, puisqu'il n'y a rien qui amoindrisse tant la mesure qu'on appelle Peinte, que fait l'alteration d'un Chantre quand il a bien soif. Cependant je voy bien que vous serez de rechef curieux de sçavoir la definition des accords. En cela je vous diray que tout ce qui me fait estimer le Tambour, c'est parce qu'il est un instrument à tous accords et pour ceste cause, bien qu'il soit le moindre de tous, je l'estime le plus relevé, et encore que quelques uns disent que l'on ne prend pas les lievres avec le Tambour, les Musiciens ne laissent pas de prendre des bons Connils avec la Fleute qui est bien un plus petit instrument. Mais pour parler plus raisonnablement, disons que les accords Parfaits sont la Quinte et l'Octave: Les Imparfairs, la Tierce et la Sexte: Les Dissonans, la Quarte et la Septiesme: Ny Conssonans ny Dissonans, Sons, la fausse Quinte, la Quinte superflue, le Triton et la fausse Quarte. On [-119-] peut dire qu'il y a quatre sortes d'accords en la Musique, sçavoir: les Parfaits, les Imparfaits, les Dissonans et les Incertains; qu'il y a trois sortes d'Octaves, quatre sortes de Quintes, trois sortes de Quartes, deux sortes de Tierces, deux espèces de Sextes et deux façons de Septiesmes. Or doncques pour conclure, nous dirons que puisque la Musique est divisée en trois genres, sçavoir: Diatonique, Cromatique et Henarmonique, et que ces trois là ne sont qu'un, il n'y aura point de mal que nous finissions par l'Unisson. C'est pourquoy je vous dirai que l'Unisson n'est pas mis au rang des Consonances estant pris pour le principe d'icelles, comme aussi en l'Arithmétique, l'Unité est le principe des Nombres et en la Geometrie le point de la ligne. Mais que l'Unisson et l'Octave sont le commencement, la perfection et la fin des Consonances. Si vous en voulez sçavoir davantage, consultez Messieurs Vincens, Metru et Massé qu'ils sont les trois plus fameux et affamez Maîtres de Paris, et ne croyez pas que je me mocque, puisque le premier a esté maistre de Monsieur d'Angoulesme, le second, des Peres Jesuistes et le dernier de Monsieur le Chancelier. Mais encore [-120-] qu'on dise ordinairement que quod fuit non est, je ne laisseray pas d'estre éternellement

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-121-] XXIII

MONSIEUR,

IL est bien veritable qu'ouy dire va partout, et mensonge dessus tout, et qu'ouy dire va par ville, mais pourtant il ne faut pas conclure que tous les bruits soient faux, il s'en trouve bien souvent qui ne sont que trop veritable, je prie Dieu que celuy qui court de vous ne soit pas, car, puisque nous sommes de mesme province, il me semble que vos interets doivent estre les miens et que je vous dois deffendre en tous lieux, puisque Caton dit: Pugna pro patria. Mais parce qu'il est bien difficile de soustenir une mauvaise cause et de resister aux opinions de toute une populace, je vous diray qu'on seme partout que vous estes tellement addonné aux femmes que vous ne sçauriez vous en despartir, si cela est vous ne serez gueres dans ce Chapitre là, et si vous minerez vostre corps, vostre âme et vostre [-122-] bource. Et que deviendrez-vous si vous tombez malade? Et que ferez-vous lorsque vous n'aurez plus d'argent, vous sçavez qu'un homme sans argent est comme un aveugle sans baston. Helas! cher amy prend garde à toy de bonne heure, il n'y a encore rien de gasté si tu veux, retourne-toy à Dieu et te préservera. Tu sçais bien que la femme est l'hameçon de tous maux, d'autant que par elles les hommes sont pris comme le poisson par l'hameçon, et croyez que ce qui est le plus agréable n'est pas pourtant le meilleur, et qu'en poursuivant cette beste farouche vous offencerez vostre aage, la reputation et vous retrencherez vostre vieillesse. D'ailleurs vostre voix se cassera et s'en suivra que vous serez la risée d'un Choeur, des Chanoines et de tous les Chantres, voire jusques aux Enfans de Choeur. On dira: voy la un homme qui a tant vicarié qu'il a passé le royaume de Suede, le duché de Bavieres, le royaume de Naple et le païs de Cliquedent, et pour une Maistresse vous faudra perdre une Maistrise. D'autre costé on dit que l'on ne sçauroit servir deux maistres et defficit ambobus qui vult servire duobus. Cependant que vous faictes l'amour vous n'estes pas à vespres, les enfans ne font pas la leçon, mais vous me direz que vous composez. Ha! cher [-123-] amy, ce n'est pas de ceste composition que l'on se sert dans les lieux sacrés, et quand mesmes il se trouveroit des Chanoines plus desbauchez que vous, encore que chacun ayme son semblable, ne croyez pas qu'en ce point-là ils vous maintinssent, car je sçais bien qu'ils sont tres-aises d'avoir des gens de bien à leur service quand il ne seroit que pour suppleer à leur deffaut, et de là arrivera que pour vous espreuver on ne vous donnera pas une fugue, mais plustot une chasse pour mettre en contrepoint, et d'ailleurs celuy qui s'addonne au delice ne travaille que pour luy, et vous estes payé pour servir tout un Choeur et mesme pour satisfaire le public, car si un Maistre fait de beaux Mottets, ne faut pas douter que cela n'attire beaucoup le peuple à la devotion, et vostre charge estant si honnorable doit exemple à un chacun, car quoy qu'on vueille dire, le Maistre est le premier au Choeur, car puisque l'office des Chanoines est de chanter et non de se frotter les moustaches comme font la pluspart, en tenant une gravité morfondue dans leurs chaires, il faut conclure que celuy qui est Maistre du Chant est le supreme en ce lieu-là. Doncques cher amy pour faire paroistre vostre dignité, soyez raisonnable et reservé, et ne vous attachez pas à des plaisirs qui ne sont en [-124-] partage que pour les bestes, souvenez-vous que pour un plaisir mille douleurs, et que toutes ces Roses ne donnent enfin que des Espines et comme dit un Grec, là où le doux est, tout aussi-tost suit l'amer, et faictes comme ce philosophe, lequel ne voulant pas acheter si cher un repentir, il espargna dix mille escus, et vous, en vous abstenant de cette volupté, vous conserverez vostre charge. Ne sçavez-vous pas que la teste d'une femme, le corps d'un sergent et les jambes d'un lacquais, font un diable artificiel, et comme ces trois membres en ces trois personnes vont bien viste, ils vous feront aller si promptement que vous serez plustot à terme que vous ne voudriez. J'ay autrefois oüy dire que pour représenter un Sainct-Michel renversé, ne falloit qu'exposer une femme, car comme Sainct-Michel avoit le diable aux pieds les femmes l'ont à la teste, et elles sont si fines et desliées qu'en vous cajolant et vous endormant comme des syrénes, vous perdront à la fin. Ayez agréables mes advis, puisqu'ils procedent de l'amour que j'ay pour vous, et du desir d'estre eternellement

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.

[-125-] XXIV

MONSIEUR,

VOUS m'escrivez que vous avez ceste ambition de tenir les meilleures Maistrises de France et que vous ne serez jamais content que vous n'en ayez tenu une trentaine. Je vous respondray là-dessus qu'il en est de l'ambition comme du vin, lequel est bon, pourveu qu'il soit pris moderement, et sçachez que vostre ambition n'est pas grande, puisqu'en ce faisant vous acquerrez le tiltre de conteur, joint que vous sçavez bien que pierre qui roule n'amasse jamais mousse, et qu'un arbre souvent transplanté, ne porte pas fruits à planter. Il me semble que vous estes de la nature d'Alexandre qui ne se contenta pas du royaume de son pere, puis il en voulut avoir plusieurs. Mais cepandant vous voyez que les roys d'Espaigne sont tancéz de tirannie et d'une desmesurée ambition pour vouloir empiéter sur les terres d'autruy et de mesme vous serez accusé d'injustice, d'oster à beaucoup de petits Maistres leurs conditions pour contenter vostre [-126-] ambition, et il arrivera qu'après qu'on aura reconnu votre inconstance, les meilleurs Chapitres ne voudront plus de vous et vous serez contraint de vous loger dans les moindres, comme un certain qu'après avoir demeuré à Bourdeaux, Thoulouse, Rhodés, Bourges et Tours, a esté despuis refusé à Orléans, Auxerre et Paris, et maintenant faut qu'il demeure à Cleri, car il est asseuré que Dieu se fasche quand il voit qu'on abuse de ses grâces, et que d'ailleurs l'occasion est chauve, si on ne la prend quand elle se présente, à la fin elle nous eschappe. C'est pourquoy on dit que tel refuse qu'après il muse, et prenez garde qu'il ne vous arrive comme à certain oyseau, lequel demeure presque tout le long de la journée au rivage de la mer pour chasser aux poissons, car ne voulant pas prendre des gros à cause qu'ils ne sont pas delicats à son goût, ny des petits parce que le morceau est trop petit, enfin la nuit vient, qu'il n'y voit plus goutte et meurt de faim. Mais vous me direz que je vous reprens d'une chose que j'ay faicte, et que je vous veux empescher de ce contentement pour n'avoir pas le mesme honneur. Je vous respons que je vous donne ce conseil parce que je l'ay fait, et que l'experience m'a enseigné que cela n'est ny honorable ny proffitable, et comme [-127-] dit l'Italien experto crede Roberto, estant asseuré que l'experience passe la science, puisqu'elle m'a appris que qui est bien ne faut point qu'il bouge, vous asseurant qu'après avoir demeuré à Thollon, Grenoble, le Havre de Grace, la Chatre, Aurilhac, Avignon, Montauban, Aiguemortes, Marseille, Aix, Arles, Paris et Auxerre, je ne me suis pas espargné deux doubles, au contraire, je me suis rendu bien simple, mais ce n'est rien d'avoir failli, pourveu qu'on le repare, ny d'estre tombé pourveu qu'on se releve. C'est pourquoy en despit du proverbe, je veux recouvrer le temps perdu et servir le créateur en respos, puisque Pibrac dit que Dieu en courant ne veut estre adoré. On sçait bien qu'un grand coeur a toujours envie de se pousser, mais ceste convoitise nous pousse à des choses injustes et desraisonnables si l'on ne prend pour phanal la raison et pour guide la sagesse. Taschez de vous satisfaire de ce que Dieu vous a donné, puisqu'on dit que qui est content est riche. Ne soyez point serf de vostre ambition veu qu'elle vous osteroit tout le contentement de la vie. Car après que vous aurez tout possedé il vous faudra reposer et rien ne vous empesche de commencer tout à cette heure. Souvenez-vous de Philippe de Macedoine lequel estant un jour [-128-] tombé à la renverse et voyant la forme de son corps imprimée en la poussiére, il dit: O mon Dieu, combien peu de terre il nous faut par nature, et neantmoins nous desirons tout le monde habitable. Trajan escrivant à Plutarque dit qu'il porte plus grande envie à Scipion l'Africain du mespris qu'il fit des offices que des victoires qu'il eut, parce disoit-il, que le vaincre gist le plus souvent de la fortune, et le mespris des charges en la seule prudence. Alcibiade disoit bien que l'homme genereux doit prendre peine pour se faire grand entre les siens, et acquerir de la reputation parmy les estrangers, pourveu on luy respond, que ce soit avec justice. Or n'estant pas juste de déposseder vos camarades, ny bien seant de toujours courre, je vous conseille de vous tenir coy à l'abri de la tempeste, et de croire qu'avec ceste condition et pacte, je seray toujours

Monsieur,

Vostre serviteur,

A. Gantez.


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