TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Maillart, Pierre
Title: Les Tons, ou discours, sur les modes de musique, Premiere partie
Source: Les Tons, ov Discovrs, svr les modes de mvsiqve, et les Tons de l'Eglise, et la distinction entre iceux (Tovrnay: Charles Martin, 1610; reprint ed. Genève: Minkoff, [1972]), 1-177.
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[-f.a1r-] LES TONS, ov DISCOVRS, SVR LES MODES DE MVSIQVE, ET LES Tons de l'Eglise, et la distinction entre iceux,

de PIERRE MAILLART VALENCENOIS, CHANTRE et chanoine de l'eglise Cathedrale de Tournay:

Divisez en devx parties:

Ausquelles a esté adioustée la troisiesme, par ledict Autheur, en laquelle se traicte des premiers elements et fondements de la Musique.

A Tovrnay,

Chez Charles Martin Imprimeur Iuré, au Sainct Esprit.

1610.

Auec grace, et Priuilege.

[-f.a2r-] A VENERABLES et discrets seignevrs,

MESSIEVRS LES doyen et chapitre de l'eglise cathedrale de tovrnay.

SI nous deuons considerer les choses, et les estimer, selon leurs effects (Tres-honorez Seignevrs) il est certain, que nous deuons beaucoup estimer, et faire grand cas de la Musique; laquelle nous a produict des effects si excellents et admirables, que si la saincte Escriture n'en donnoit tesmoignage, ils ne trouueroient en nous aucune credulité. Mais si nous considerons, que les effects susdicts doiuent estre raportez aux Modes, ou (comme aucuns disent) aux Tons de Musique, comme à la partie principale, et à la cause [-f.a2v-] formelle de la Musique; combien deuons nous estimer d'auantage les Modes ou Tons susdits, lesquels proprement et essentiellement produisent lesdits effects? Il n'est besoin de nous arrester icy à raconter et reciter par le menu les effects de la Musique, d'autant que les histoires en sont pleines. Et qui en voudra sçauoir tout son saoul, qu'il voye seulement Pierre le Loyer liure 8. chapitre 3. en son liure des Spectes, où il en trouuera à foison, et à la suytte de cest oeuure en donnerons plusieurs exemples, selon qu'il viendra à propos. Mais, à sçauoir s'il est vray, que les modes en sont cause? Car c'est cecy principalement qu'il nous faut prouuer. [La Mode est la cause des effects de la musique. in marg.] Le poinct est tout euident. Car comme aux corps naturels, l'ame (selon le Philosophe) est le commencement et la cause de tous mouuements naturels: ainsi (sans doute) au corps de Musique, la Mode est le commencement et la source de tous les effects et operations d'icelle: [La Mode est l'ame, ou la partie formelle de la Musique. in marg.] d'autant que c'est la partie formelle de la musique (comme plus amplement prouuerons cy apres en cest oeuure) et partant a plus de force, et puissance, les moyens plus propres, et plus excellents, pour attirer auec plus d'efficace les coeurs et affections des hommes (en quoy consiste le principal effect de la musique) que nulle autre partie d'icelle. C'est ceste partie diuine (comme dict Ciceron tertio de Oratore) qui penetre iusques a l'ame, rauit les esprits, change les affections; en somme, c'est elle qui produit les [-f.a3r-] effects admirables, qui se lisent et racomptent de la musique. Ce qui se voira mieux par exemple. Les histoires anciennes nous tesmoignent, que le Musicien Timothée pouuoit tant à l'endroit de ce grand Monarque Alexandre, qu'il le forçoit par vn chant Phrygien, de quitter les delices et plaisirs: [Diuerses modes causent diuers effects en la musique. in marg.] et en lieu d'iceux empoigner les armes, et se ietter furieux au combat: Et tantost, par vn sous-Phrygien, le rendant calme et tranquille d'esprit, le rappelloit du combat aux banquets. [Aristoteles libro 8. Politicorum capitulo 5. Harmoniarum distincta est natura, ita vt qui audiant, aliter disponantur, nec eodem modo se habeant ad vnamquaque ipsarum. in marg.] Où on voit manifestement, que la force de la musique est attribuée aux Modes, veu qu'il faut vser de diuerse Modes, pour produire diuers effects. Ce qu'entendoit fort bien ce venerable Philosophe Pythagore, lors que rencontrant quelque ieune homme, natif de la ville de Tauromine en Cecile, lequel par vn chant Phrygien de quelque Musicien, irrité et transporté de colere, à feu et à glaiue vouloit forçer vne maison voisine: il commanda au Musicien de changer de Mode, et sonner la sous-Phrygienne: Ce qu'ayant faict, soudain modeste et paisible retourne en sa maison. De mesme opinion estoit Platon, ce diuin Philosophe, lors qu'il bannit de sa republique les Modes Iönique, et Lydienne, pour estre trop lasciues et effeminées: commandant de retenir seulement la Mode Dorienne, Phrygienne, et aucunes autres, les effects desquelles estoient plus virils, honnestes, et vertueux, comme se peut veoir au troisiesme Dialogue de sa Republique. Pour les [-f.a3v-] mesmes raisons (selon que Plutarque recite) les Lacedemoniens retenoient vne des Modes seulement, ou bien peu en nombre, lesquelles ils sçauoient estre propres et conuenables pour la reformation et correction des moeurs. Ces exemples suffisent pour faire foy tres-certaine, que les anciens ont tousiours deferé aux Modes toute la force de la Musique. Ce que font aussi les autheurs plus modernes, voire plus clairement nous signifient le mesme, quant ils attribuent à chacune Mode sa qualité et son effect particulier. Comme on peut remarquer par vne Epistre de Cassiodorus à Boëce, en laquelle il dict: [Effects particuliers attribuez à certaines Modes de Musique. in marg.] Dorius prudentiae largitor est, ac castitatis effector; Phrygius pugnas excitat, et votu furoris inflammat; Eolius animi tempestates tranquillat, somnumque iam placatis tribuit, et cetera. Le Pere Io. Mariana de la societé de Iesvs, dit quasi le mesme au liure des Spectacles chapitre 11. Ponthus de Thiart dit expressement, au second Solitaire, que toute l'energie de la Musique procede des Modes, ainsi que s'ensuyt: Si les histoires trouuent en nous quelque credulité, de la diuersité des Modes de chanter, sont sortis plus de miracles, que d'aucunes humaines actions. De cecy il donne plusieurs exemples, comme se peut veoir au lieu susallegué. Pierre le Loyer, au lieu cotté cy dessus, en dict autant: La perfection des Musiciens (dit-il) et des Ioueurs d'Instruments de Musique, consistoit principalement au changement et variation des Tons, et à les sçauoir diuersifier, comme vn Prothée. Et Apulée tesmoigne, liure 1. Floridorum qu'Antigenidas, Iouëur de Flustes, estoit habile et [-f.a4r-] prompt à changer de Modes, et que sur la muance d'icelles, les escoutants estoient tantost rendus alaigres, et tantost prouocquez à colere, ores excitez à pleurer, ores poussez à danser et baller, et apres tout cela, remis en leur naturel, et appaisez par la Musique Dorienne. Glarean liure 1. chapitre 2. Faber liure 1. chapitre 17. brief toute l'eschole des Musiciens ne resonne et ne vous bat les oreilles d'autre chose plus souuent, que de la qualité, nature, et effect des Modes de Musique: L'vne est graue, l'autre legere; et ainsi, selon leur diuerse qualité, plaisent aussi à diuers, suyuant les diuerses humeurs et complexions des personnes. Ce qu'a remarqué André Ornitoparchus liure 1. chapitre 13. disant: Quum non omnium ora eodem cibo capiantur (inquit Ioannes Pontifex, capitulo 16. suae Musicae) sed ille quidem acrioribus, iste vero lenioribus escis iuuetur: Ita non omnium aures eiusdem Modi sono oblectantur: alios namque morosa ac curialis primi vagatio delectat: alios rauca secundi grauitas capit: alios seuera ac quasi indignans tertij insultatio iuuat, et cetera. Et Pline le tesmoigne aussi, au 2. liure 22. chapitre de son histoire naturelle, disant: Saturnum Dorio, Mercurium Lydio, Iouem Phrygio, moueri. De sorte qu'on voit clairement, tant par le tesmoignage des modernes, que des anciens, que toute l'energie et la force de la Musique est referée aux Modes, pour produire diuers effects. La raison de cecy est, que la Mode (comme a esté dict) est l'ame et la partie formelle de la Musique, de laquelle (comme de sa source) elle doit tirer sa proprieté, sa force, et tous ses effects: Quia forma [-f.a4v-] dat esse rei. Ce que nous veut aussi signifier André Ornitoparchus, liure premier chapitre onziesme, quant il dict, que le ton est en la Musique, ce que la Mode et la Figure est au Syllogisme. Mais qu'est-il besoin de chercher tant d'arguments et preuues estrangeres? Encor que n'eussions ny escrits, ny authorité quelconque, l'experience seule nous en peut faire sages: Car chacun peut experimenter en soy, que c'est la Mode qui luy cause le goust, la saueur, et tout le sentiment qu'il reçoit de la musique: par-ce qu'il s'en trouue priué, soudain que la mode est changée. [La musique qui se contient bien en sa mode, est la plus vigoureuse, et qui produit plusieurs effets. in marg.] D'auantage si quelque musique se garde, et contient bien en sa mode: vous la voyez gaillarde, vigoureuse, pleine de diuins effects, et laissant ie ne sçay quelle douceur en l'esprit de l'auditeur, mesmes apres qu'elle est cessée. Au contraire, n'estant la mode bien et deuëment obseruée, elle demeure sterile, seiche, languissante, et morte, comme vn corps sans ame, sans aucune vigueur, ny effect. Qui est vn argument suffisant, pour prouuer que tous les beaux traicts, les airs, les cadences, et tout ce qui a quelque force et energie pour esmouuoir noz esprits, procede de la Mode, comme de la cause principalle et originelle.

Et ce pendant, plusieurs Musiciens du iourd'huy, ou (pour mieux dire) se portants pour tels, en font si peu de cas, qu'il leur semble vne chose du tout impertinente à la Musique, de s'empescher beaucoup des Tons (ainsi appellent-ils les Modes) reputants [-f.e1r-] la cognoissance d'iceux, vne science friuole, et du tout inutile. Les vrays Musiciens ne parlent point ainsi: ains, au contraire, tiennent ceste partie de la Musique qui traicte des Modes, non seulement pour la plus haute, et la plus excellente, ains pour la fin, et la perfection de toutes les autres. [La partie qui traicte des Modes de Musique est la plus excellente. in marg.] Ainsi l'enseigne Glarean, au commencement de son deuxiesme liure: ainsi Ornitoparchus: ainsi Ioannes Litauicus au chapitre onziesme de sa Musique, disant: Vt in Dialecticis Argumentatio, in Grammaticis Oratio, ita in Musicis nulla pars dignior est, quàm qua Modi Musici, explicantur. Vltimus enim eius artis scopus est, vera modorum cognitio. En quoy il a tresgrande raison, d'autant que tout ce qui se traicte en la Musique, ne sont que preambules, et moyens disposez pour paruenir au but, et à la perfection de ceste science, qui est la vraye cognoissance des Modes. [La cognoissance des Modes de Musique est vtile, tant aux maistres de chapelle, qu'aux musiciens particuliers. in marg.] Laquelle cognoissance est si vtile et proufitable, non seulement aux maistres de chapelle, et à ceux qui font profession d'enseigner la Musique, mais aussi aux simples Musiciens; que sans icelle, ceux là ne se peuuent deuëment acquitter d'vn seul poinct de leur deuoir, soit pour bien dresser vn choeur, ou concert de Musique, [Les qualitez requises en vn maistre de chapelle. in marg.] et donner vn ton propre, et conuenable aux voix; soit pour remettre et rabiller bien tost les faultes qui se peuuent commettre en chantant (toutes ces choses dependantes de l'office du maistre de chapelle) luy estant impossible de les effectuer deuëment, si premierement il n'a [-f.e1v-] entendu et incorporé la Mode de la piece de Musique qu'il veut faire chanter: Et ceux-cy (ie dis les simples Musiciens) sont trouuez moins idoines et habiles, à seurement chanter, à bien intonner, et à facilement se remettre, ayants failly. De maniere qu'on ne peut nyer, que la cognoissance des Modes ne soit tres-vtile à tous, voire necessaire à aucuns; dont les tesmoignages des autheurs (pardessus l'experience que nous en auons) sont tres-manifestes. Georgius Raw, au huitiesme chapitre de sa Musique, dit: [Tout ce qui est en la Musique depend de la nature de la Mode. in marg.] Totius enim cantus natura, melodia, et solfizatio, ex ipsius cantus tono accipiuntur. Non possumus, igitur, cantum aliquem artificialiter modulari, nisi praecognoscamus tonum eius. Gregorius Faber liure premier chapitre dix-septiesme. Quàm vero eorum modorum cognitio futuris cantoribus et symphonetis necessaria sit, vel ex hoc, aestimari potest, quod nemo, sine illa, bene canere, aut cantum artificiosè constituere queat: quippe, quae omne artis momentum complectitur. Ioannes Litauicus, au 16. chapitre de sa Musique: Ex his lector videre potest, quantum momenti sit in probe cognoscendis diapason speciebus (id est Modis Musicis) in his enim rerum cardo, id est, totius Musices negotium vertitur, quas qui internoscere nequit, is abstineat à Musici nomine. [Comme il ne peut auoir Musique sans Mode, aussi celuy qui n'a point cognoissance des Modes, ne merite le nom de Musicien. in marg.] Et de vray, si ainsi est (comme a esté monstré) que la Mode est la partie formelle de la Musique, et qu'il ne puisse auoir Musique sans Mode, ie ne sçay par quel tiltre, ou droict, cestuy-là se peut attribuer le nom de Musicien, qui n'a la cognoissance des Modes.

[-f.e2r-] Or m'estant apperçeu, que la pluspart des Musiciens, non seulement les vulgaires et triuiaulx, mais aussi les principaux et plus huppez, ie dis gens doctes, et ayants publié leurs oeuures sur le faict de la Musique, n'ont eu telle cognoissance des Modes et des Tons, qu'il appartient, n'ayant sçeu bonnement distinguer entre les douze Modes de Musique, et les huict Tons de l'Eglise, par où ils ont mis et amené en la Musique vne telle confusion et chaos, que et eux, et tous autres qui les ont voulu suiure, s'y sont perdus de telle sorte, qu'il ne leur a esté possible d'en sortir, non plus que d'vn labyrinthe inextricable; i'ay iugé estre conuenable, voire necessaire, de descouurir les erreurs des susdits, et faire vne claire distinction d'entre lesdites douze Modes, et huict Tons, en deschiffrant la nature et proprieté, tant des vns, que des autres (ce que ie pense auoir faict aux deux premiers liures de cest oeuure) non pas pour enuie que i'aye, à reprendre ou taxer les escrits d'autruy (dont i'ay abhorré toute ma vie) mais pour l'vtilité que ie pense en pouuoir prouenir aux ieunes Musiciens, et moins doctes; en leur ostant ceste taye de dessus les yeux, que les escrits des susdits y auoient engendre, et en les conduisant hors de ceste espesse broüine, en la clarté du iour, leur monstrant au doigt ce que c'est des douze Modes, et comme se doiuent praticquer les huict Tons des [-f.e2v-] Pseaumes, sur lesquels est basty tout le chant de l'Eglise. A quoy ay esté de tant plus esguillonné, que ie cognoissoy le principal debuoir de mon Office de Chantre, en vostre Eglise, estre, d'auoir l'oeil et surintendence sur le chant susdict, et qu'il soit faict auec toute bien-seance, suyuant sa nature et propriete, et selon les ordonnances, que du passé sur iceluy ont faict noz ancestres, et premiers peres de l'Eglise. Or ayant resolu de mettre ledict oeuure en lumiere, ie ne l'ay voulu dedier à autres qu'à voz Seigneuries; en partie pour recognoissance et arres de l'obligation que ie vous ay, de m'auoir choisi et pourueu audict Office de Chantre: en partie aussi, affin que ceux qui out charge de la psalmodie, et du chant en vostre Eglise, se puissent mieux acquitter de leur debuoir. Priant à Dieu, que ce mien labeur puisse reüssir à sa gloire et honneur, au seruice de l'Eglise, et à l'edification du peuple Catholique; esperant que aurez ce petit present pour agreable, comme venant de la main de celuy qui est et demeurera à iamais

MESSIEVRS,

Vostre tres-affectionné Confrere et Seruiteur,

Pierre Maillart.

[-f.e3r-] AD PETRVM MAILLART.

Est aliquid, variare modis, quod Cantica Coeli

Concentusque graues sphaerarum, auiumque susurros,

Plectraque Iessaei vatis, quosque edidit ipse

Ad mortem properans Christus, dum gloria summo

Cantatur Domino, modulos imitetur et aequet,

Cord<..> <.....>que trahens. Nec laus haec vltima, Reges

Quae decuit, qua turpe fuit caruisse, peritis

Quamtumuis ducibus, bello ac virtute timendis.

Scimus, et hanc laudem multis ferimusque damusque,

Quos nostra insignes phonascos protulit aetas,

Quorum templa pijs resonant concentibus, et quos

Attonitae attendunt defixo lumine turbae.

Quos inter quae summa tuae, quae gloria et artis,

Edocuere tui dudum monimenta laboris,

Quique tui nostris sonuerunt auribus Hymni.

Fontibus at primis arcana educere, nulli

Cognita, Cymmerijsque huc vsque offusa tenebris,

Atque altos lustrare sinus, implexaque nodis

Dogmata, spectatis necdum reserata magistris

Soluere, discussis et clara relinquere nymbis,

Quodque oculis oculos addat, quodque auribus aures,

Lyncibus hoc Aquilisque, auritisque edere Ceruis,

Quantum, et cuius opis, solidaeque haec pars quota palmae?

Nempe tua haec tanto potior, Maillarte, futura

[-f.e3v-] Quanto rarior, atque vni laus debita, Soli

Inuia cui patuit via, tot praerupta salebris,

Nullo nec vetere pede nec calcata recenti.

Quamque tibi vt praesto cordatus reddere quiuis,

Musarumque sciens, et vero nomine Iudex,

Sic nemo, nisi qui insipiens, ignarus, [amousos],

Ac nisi qui vaecors illaudatusque recuset.

Ioannes Buchaerus S. Theologiae Doctor et Canonicus Tornacensis

QVATRAIN.

MAillart ne veut pas qu'on le prise

Aussi ie ne le priseray.

Il n est besoing, pour-ce (qu'au vray)

Ce liure assez le solemnise.

H. V. Winghe I. V. Licentiatus et Canonicus Tornacensis.

Avtre dv mesme.

REndre à chascun le sien, c'est acte de Iustice:

Maillart donques se peult dire vn des nourrissons

De Themis, quant il rend, par vn fort bon office

Leurs Modes aux anciens, à l'Eglise ses Tons.

H. V. Winghe.

[-f.e4r-] APPROBATIO.

ACcuratus hic et elegans Doctoris Petri Maillarti de Tonis tractatvs, nihil continet, quominus inoffenso pede perlegi, atque in publicum vsum tuto excudi possit. Tornaci 9. Iulij 1610.

Ioannes Bvchaervs Doctor Theologus ac Tornacensis Canonicus librorum censor.

Extraict dv privilege.

SViuant le Priuilege donné à Bruxelles par leurs Altesses Serenissimes, en datte du 19. Aoust 1609. Signé Le Comte. Par lequel est permis à Pierre Maillart Valencenois, Chantre et Chanoine de l'Eglise Cathedrale de Tournay, de pouuoir faire imprimer par tel Imprimeur que bon luy semblera en ces Païs, le liure des Tons par luy composé, auec deffense à tous Imprimeurs, Libraires, et autres quels qu'ils soient, de n'imprimer ou contrefaire ledict liure, ny allieurs imprimé ou contrefaict, le pouuoir vendre ou distribuer en cesdicts païs sans l'adueu et consentement dudict Maillart, ou Imprimeur par luy choisy, sur peine de confiscation desdicts liures, et trois florins Carolus d'amende pour chacun exemplaire, à appliquer la moitie au profit de leursdits Altesses, et moitie audit Imprimeur, et ce pour le temps et terme de six ans.

Ledict Pierre Maillart a permis à Charles Martin Imprimeur et Libraire demeurant en ladicte ville de Tournay, imprimer le liure susdict. Faict audict Tournay, le 15. de Iuillet 1610.

Signé

P. Maillart.

[-f.e4v-] PROLOGVE, ov avant-propos.

AVant traicter quel est le vray nombre des Modes de Musique, qu'aucuns appellent les Tons Musicaux; [Le mot de ton est equiuoque. in marg.] il faut premierement noter, que ce mot (Ton) est equiuoque, et a diuerses significations entre les Musiciens. [Premiere signification. in marg.] La premiere est, quant il signifie vn son ferme, et stable: en laquelle signification nous disons, le ton de la cloche, le ton de l'orgue, le ton du pseaume: et de là vient, donner le ton, ou intonner; qui ne signifie autre chose, que designer le son, auquel on doibt commencer quelque chose. Laquelle signification est la plus propre, d'autant qu'elle conuient au commun vsage de parler, auquel le son ou bruit vehement, qui se faict en l'air, s'appelle le tonnerre.

[2. in marg.] La seconde signification est, quant ce mot, Ton, signifie la distance, ou espace, qui est de chascune notte à sa voisine; sauf que du my, au fa, il n'y a que demy ton. En laquelle signification, nous disons, que l'octaue contient cinq tons et deux demy: la quinte, trois tons et demy: et la quarte, deux tons et demy, et ainsi des autres consonnances.

[3. in marg.] La troisiesme, et derniere signification (qui est la plus impropre, encores qu'elle soit assez commune entre les Musiciens) est, quant ce mot, Ton, est vsurpé pour signifier vne sorte, ou espece de Musique, que nous appellons proprement, Mode, ou [-f.e5r-] Harmonie. En laquelle signification, il se prend auiourd'huy vulgairement, quant on demande, combien il y a de Tons en la Musique: comme si on demandoit, combien de Modes, ou combien de sortes ou especes d'harmonies il y a en la Musique. Ce que pretendons esclarcir (Dieu aydant) en ce petit traicté; lequel (peut estre) semblera estrange à plusieurs, et principalement à ceux qui n'ont iamais ouy parler que de huict tons, estimants que voudrions maintenant reuoquer en doute, ce que passé si long temps ils ont tenu pour certain et asseuré, et leur persuader le contraire; qui, certainement, seroit bien difficile: tant a de force ce qu'vne fois est imprimé en nostre entendement. Mais tant s'en faut que voudrions doubter de ce que si long temps, et continuellement a esté obserué au chant de l'Eglise Romaine; [L'intention de l'autheur est d'asseurer les huict tons de l'Eglise. in marg.] qu'au contraire, nous pretendons asseurer et affranchir les huict tons susdits, et rendre raison pertinente, pourquoy ils ont esté instituez. Seulement voulons tirer en question, si les huict tons susdits, doiuent ou peuuent preiudicier au nombre legitime des Modes de Musique, qui a esté plusieurs siecles auparauant.

Pour satisfaire, donc, à ceste question, nous monstrerons premierement, ce que c'est de Mode, non seulement selon l'opinion des modernes, ains aussi suiuant l'authorité des plus anciens: Puis prouuerons, qu'il en doit auoir douze, à sçauoir, six superieures, et six inferieures; Finalement declarerons, que ce nombre icy n'est point seulement conuenable et bien seant, conforme, et respondant aux principaux fondemens de la Musique, ains requis, et du tout necessaire à la perfection du corps d'icelle.

[-f.e5v-] En la seconde partie nous ferons paroistre que les huict Tons de l'Eglise ont esté seulement instituez pour chanter les Pseaumes, et partant sont tout autres que les premiers Tons, ou Modes, ayants les vns et les autres autre matiere, autre forme, et autre nature: Et pour ceste cause, ont esté de tout temps, autrement cognuz, et autrement appellez. Ce n'est donc merueille s'ils sont en nombre diuers. Pour lesquelles raisons, et plusieurs autres que pourrons alleguer, nous conclurons que ceux-là s'abusent grandement, lesquels, par vn nombre, veulent confondre l'autre, et, par vne chose nouuellement forgée, veulent supprimer ce qui a tousiours esté.

En la troisiesme partie, la Musique est diuisée en Musique pleine, et Musique figurée, ou mesurée; où se traicte aussi des nottes de Musique, de la figure, et ligature d'icelles; des degrez de la Musique sur le nom de Mode (qu'aucuns appellent Moeuf) Temps, et Prolation, des signes et marques par lesquelles ils sont signifiez: de la Mesure qu'on doit tenir en iceux respectiuement: du Poinct musical, et autres menutez que nous estimons pouuoir proufiter, tant aux maistres qu'aux disciples, pour entendre le faict de la Musique.

[-1-] CHAPITRE PREMIER.

Que le ton ou mode n'est autre chose qu'vn Diapason.

SI on vouloit sçauoir la grandeur et estenduë de quelque vieux bastiment, passé longues annees destruict et ruiné, et cognoistre à la verité comme il estoit disposé, et reparty en ses salles, salettes, chambres, et antichambres: le moyen souuerain seroit, d'en rechercher les vieux fondements, lesquels estants descouuerts, et trouuez bons et entiers, facilement declareroient, ce qui en seroit. De mesme, si nous desirons sçauoir la grandeur du bastiment musical, ja plusieurs fois destruict et ruiné, et auoir particuliere cognoissance, comme anciennement il estoit diuisé en ses parties, et especes (qui sont les modes, ou bien, comme l'on dict à present, les tons musicaux) il nous faut addresser au diapason, qui en est le fondement, lequel demeurant tousiours entier sans aucune corruption, estant bien fondé en tous ses endroicts et deuëment compassé en [-2-] toutes ses dimensions, facillement declarera ce qui est en question. Car comme il est necessaire, que le bastiment bien dressé soit proportionné à son fondement, sans qu'il soit licite de l'eslener ou estendre d'auantage que le fondement ne le permet: aussi faut il necessairement, que le bastiment musical se rapporte au diapason, comme à son vray fondement, sans qu'il se puisse eslargir plus auant que sa grandeur ne permet; [Le diapason est le fondement de la musique. in marg.] ains par la grandeur et estenduë du diapason, faut iuger de la grandeur de la musique, et du nombre des modes, ou des tons. Ce que nous ont apprins les anciens. Car, combien qu'ils soient fort differents quant au nombre susdit, si est-ce qu'ils sont tous d'accord, en ce qu'ils se referent tous au diapason, et selon le nombre de ses parties, ou especes, concluent le nombre des modes. Boëce (autheur de grande authorité entre les Musiciens) pour prouuer qu'il n'y a que sept modes, monstre, qu'il ne peut auoir que sept especes de diapason, d'autant qu'en son enclos, il ne contient que sept interualles, qui sont les sept clefs essentielles, signifiees ordinairement par les sept lettres premieres de l'alphabeth; à sçauoir, A lamire, B fa [sqb] my, C sol fa vt, D la sol re, E la my, F fa vt, G solreut. Comme il se peut veoir au 16. et 17. chapitre de son 4. liure. Ptolomeus, pour prouuer qu'il y a viij. modes, dict, qu'il doibt auoir viij. especes de diapason, par-ce que les sept especes susdites n'accomplissent point le disdiapason, qui est le grand [-3-] systeme (comme ils disent) contenant toute la musique ancienne. Voyez Boëce liure 4. chapitre 17. Glarean, pour prouuer qu'il y a douze modes, monstre, par plusieurs raisons, qu'il y a douze especes de diapason: voyez le ij. liure de son dodecacordon. Volateran, pour prouuer qu'il y a xiij. modes, s'efforce d'establir 13. sortes de diapason. De semblable argumentation se sert Capella, pour fonder xv. modes; voyez Cassiodorus liure 11. epis. xl. et in propria disputatione de musica. Comme le tesmoigne le Pere Io. Mariana, de la societé de Iesvs, au chapitre xj. du liure des Spectacles. Et ainsi tous les autres (que nous laissons, à cause de briefueté) pour prouuer le nombre de leurs modes, se referent au nombre des especes du diapason. Et à bon droict: car si on veut considerer la nature du diapason, on trouuera qu'il n'est point seulement le fondement, ains la mesure essentielle, et la perfection mesme de la musique: [Le diapason est la mesure essentielle, et la perfection de la musique. in marg.] Car si nous disons la ligne circulaire estre parfaicte, par-ce qu'elle retourne à son principe, et au mesme poinct où elle a commencé: aussi pouuons nous dire, le diapason estre parfaict, par-ce qu'il retourne à son principe, et à son mesme poinct, d'où il a commencé; d'autant que le diapason contient tout ce qu'il y a d'vne lettre à vne autre semblable, si comme d'Are en alamire. Et est aussi la mesure essentielle, par-ce que ce qui est pardessus le diapason, est le mesme que ce qui est contenu en iceluy: ce qui se voit [-4-] clairement, par les sept lettres premieres de l'alphabeth (comme a esté dict) A. B. C. D. E. F. G. par lesquelles il faut passer pour former vn diapason, d'autant que du diapason en auant, il faut repeter de nouueau les mesmes lettres: qui nous signifie, que ce sont aussi les mesmes consonances, et les mesmes voix, que les premieres. [Il ny a que sept voix differentes en la musique. in marg.] Ce que vouloit signifier ce grand Poëte Virgile, quant il disoit, qu'il n'y auoit que sept voix differentes, comme on peut veoir en la ij. eglogue, où il dict.

Est mihi disparibus septem compacta cicutis.

Fistula.

Et au vj. des Eneides idem Virgile:

Obloquitur numeris septem discrimina vocum.

Ptolomeus liure 11. de Musica, voces, ce dit-il, natura neque plures neque pauciores esse possunt quam septem. Franciscus Maurolicus en donne la raison, quand il dict: Et quoniam in icosichordo Guidonis ditonus et tritonus per interuallum diesis distinguuntur alternis, idcirco non plures quam septem chordarum positiones, hoc est septuplex chordae varietas fieri potest. Et ainsi plusieurs autres donnent tesmoignage des sept voix differentes susdites, par-ce que la viij. respond à la premiere, la ix. à la ij. et ainsi des autres. Qui est cause, que Pline liure 2. chapitre 22. appelle le diapason l'assemblee de tous les accords; Et Pytagore estimoit (comme dict Plutarque) que c'estoit assez, d'arrester et diffinir de la Musique, iusque au composé du diapason, d'autant que ce qui est pardessus, est de mesme nature et condition que ce qui [-5-] est contenu en iceluy. [Que signifie diapason. in marg.] Et pour ceste cause est appellé diapason, qui signifie, par tous les sons; pour monstrer qu'il contient entierement tout ce qui est de la musique: d'autant que tout ce qui est pardessus, n'est qu'vne repetition de ce qui est contenu en iceluy. Ce que nous veut signifier le prouerbe ancien, qui dict: De octauis idem iudicium. Par où on voit manifestement, que le diapason n'est seulement le vray fondement (comme encore plus amplement se voira cy apres) ains sert de compas tres-certain, et de mesure tres-asseuree, pour demonstrer et definir les bornes et limites du bastiment musical: c'est à dire, d'vne musique parfaicte et accomplie. [La mode nous doit representer vne musique parfaicte, et partant doit contenir vn diapason. in marg.] Et d'autant que la mode nous doit furnir et representer vne telle musique (à sçauoir parfaicte et entiere) de là vient, qu'il nous la faut mesurer à l'aulne du diapason, et, suyuant le nombre de ses especes, conclure, qu'il y a autant de modes. [Il y a autant de modes en la musique qu'il y a d'especes de diapason. in marg.] Qui est ce que nous enseigne Boëce, liure 4. chapitre 14. quand il dict: Ex Diapason, igitur, speciebus, existunt qui appellantur modi. Et Glarean liure 2 chapitre 1. Modi, igitur, musici, non aliter distinguuntur, atque ipsae species diapason, ex quibus constituuntur.

Chapitre II.

Comment se doit considerer le diapason.

[Le mot de diapason est equiuocque, ayant trois significations. in marg.] D'Avtant que ce mot, diapason, est equiuocque, et a diuerses significations, il est necessaire (deuant passer oultre) de declarer, comment il se [-6-] doibt prendre, pour cognoistre ses especes.

[1. in marg.] Premierement, donc, diapason se prend pour la consonance et accord de l'octaue, à sçauoir quant ses deux extremitez seulement, sonnent ensemble, sans estre meslangees d'autre accord. En laquelle signification le prend Boëce, quant il dict: Diapason est omnium consonantiarum consonantissimum. Et apres luy, Franciscus Venetus, de harmonia mundi tono 2. capitulo 11.

[2. in marg.] Secondement, il se prend pour ce qui est contenu entre les deux extremitez du diapason, c'est à dire, pour tout ce qui est contenu entre deux clefs semblables, si comme d'Alamire en alamire. Et en ceste signification le prend Glarean (apres Boëce) liure 2. chapitre 2. disant: Est autem Diapason constitutio, à proslambanomene, in mesen, caeteris, quae sunt mediae vocibus annumeratis. Item, vel à mese rursus in neten hyperboleon, cum vocibus interiectis: C'est à dire, depuis Are, iusques alamire, et depuis alamire, iusques aalamire, comprenant toutes les voix qui sont entre-deux.

[3. in marg.] Tiercement, se prend le Diapason, quant il est consideré entre ses deux extremitez, ayant vne mediation qui le diuise en vn diapente, et vn diatessaron. En laquelle signification le prend Platon, quant il dict, qu'il y a trois bornes, qui font l'interualle du diapason, à sçauoir, la meze, la nete, et l'hypate: c'est à dire, la mediation, et les deux extremitez. De sorte, qu'on peut dire, qu'en la premiere signification se monstre la proprieté par la consonance: en la seconde, [-7-] par ce qu'est contenu en son enclos se monstre la matiere: [En la mediation consiste la forme du diapason. in marg.] et en la troisiesme signification, par la mediation, est declaree la forme du diapason, par-ce qu'en la mediation consiste toute sa perfection, de laquelle sont aussi tirees les differentes formes, qui constituent ses diuerses especes, comme se voira en la suitte de nostre discours. [De la mediation sont tirées les formes differentes, qui constituent les diuerses especes de diapason. in marg.] De la premiere signification se traictera cy apres. Des deux autres nous en dirons autant qu'il nous semblera necessaire, pour l'intelligence de ce que nous auons à dire. Et d'autant que nous auons dict, qu'en la seconde signification, le diapason se prend pour la matiere, et pour tout ce qui est contenu entredeux clefs semblables, c'est à dire en toute la musique, il sera besoin, de declarer briefuement, et en passant, les premiers elements de la musique, affin de cognoistre mieux, de quels materiaux elle est bastie et composee.

Chapitre III.

De la matiere du Diapason, ou de la musique.

LA musique a esté par diuers diuersement diuisee, comme se peult veoir en Boëce liure 1. chapitre 1. en Glarean liure 1. chapitre 1. en Pierre Gregoire liure 12. chapitre 6. Syntaxis artis mirabilis, et autres. Mais d'autant que nous cerchons par tout la briefueté, il nous suffira de la diuiser [-8-] en naturelle, et artificielle. [La musique diuisée en naturelle et artificielle. in marg.] De la naturelle traicterons cy apres: et soubs la musique artificielle comprendrons la theorique et pratique. [Que c'est que de musique. in marg.] La musique artificielle, donc, est vne science (comme dict Thiard, et Pierre Gregoire) qui considere, auec sens et raison, la difference des sons. [Le sujet. in marg.] Le sujet, et le premier element de la musique, est le son: non tel quel, mais seulement celuy qui est d'vne harmonieuse estenduë (comme dict Thiard) entendant par ce mot, harmonieuse, que la voix puisse estre baissee, ou haussee; et par ce mot, estenduë, ou duree, qu'elle demeure ferme et stable en vn mesme estat, affin d'exclure le tonnere, ou tel autre extreme bruict inconstant, duquel on ne peut comprendre l'estat: comme aussi vn son si infirme, qu'on n'en pourroit remarquer la continuation ou estat: lesquels ne peuuent de rien seruir à ceste science. Pour facilement discerner la diuersité des sons susdites, les anciens ont inuenté des noms et signes, tels que dirons cy apres. [Que c'est que clef en la musique. in marg.] Et maintenant nous auons des clefs, des syllabes, et des signes. Clef, n'est autre chose icy, qu'vne composition de lettres et syllabes (representant voix) nous donnant la premiere cognoissance du chant: et est dicte clef, par similitude, pour-autant qu'elle nous donne ouuerture du chant, comme vne clef d'vne serrure. Et combien que les clefs soient ordinairement diuisees en trois ordres, sçauoir est du bas, moyen, et haut: dont le bas est demonstré par grandes lettres, le moyen par petites, et le haut par doubles petites, comme se voira [-9-] cy apres, [Les clefs en nombre de sept. in marg.] si est-ce qu'il n'y a que sept clefs essentielles, suyuant les sept interualles du diapason, qui sont telles, A lamire, B fa [sqb] mi, C solfaut, D la solre, E lami, F faut, G solreut: [Trois clefs marquées par lesquelles les autres sont recogneuës. in marg.] entre lesquelles il y en a trois principalles et marquées, signifiées par certains characteres, tels que s'ensuyt, par lesquelles on peut cognoistre la situation de toutes les autres.

[Maillart, Les Tons, 9; text: F faut, C solfaut, G solreut] [MAITON1 01GF]

Les lettres ne seruent qu'à garder l'ordre entre les syllabes, et icelles conioindre ensemble. Les sillabes sont six en tout, à sçauoir, vt, re, mi, fa, sol, la. [Six sillabes vt, re, mi, fa, sol, la, par lesquelles les voix sont signifiées. in marg.] Lesquelles aucuns appellent voix, d'autant qu'elles nous rendent vn son, par lequel la vertu des clefs est exprimée: et pource que d'icelles les vnes proferent vn son doux, les autres dur, et les autres mediocre, aucunes sont appellées douces {vt fa: les autres dures {mi la; et les autres mediocres {re sol. [Trois deductions des six voix susdictes. in marg.] Des six voix susdits sont instituées trois deductions, selon trois diuers chants, a sçauoir [sqb] quaire, nature, bmol. Deduction est vne conduyte des six voix susdits, selon leur chant et situation propre (comme dict Guilliand au 4. chapitre de son 2. traicté) et tout ainsi qu'il y a trois ordres de clefs, aussi y a il trois deductions de voix, comprises en chascun ordre. Dont la premiere est du chant de [sqb] quaire, lequel prend tousiours son origine de l'vt de G solreut: la deuxiesme [-10-] est du chant de nature, lequel prend tousiours son origine de l'vt de C solfavt: et la troisiesme est du chant de bmol, lequel prend son origine de l'vt d'Ffaut, estant demonstré par ce charactere, b. Exemple.

[Maillart, Les Tons, 10,1; text: vt, re, mi, fa, sol, la. quaire, nature, bmol] [MAITON1 01GF]

Suiuant ces vers.

C naturam dat, F bmolle tibi signat.

G per [sqb] durum dicas cantare secu--rum:

Les signes sont ce que nous appellons nottes, qui sont viij. differentes de nom, de figure, et de valeur, à sçauoir: [Les nottes vsitees en la musique. in marg.]

[Maillart, Les Tons, 10,2; text: Maxime, Longue, Brefue, Demibreue, Minime, Demiminime, Fuse, Demifuse, 8, 4, 2, 1, 1/2, 1/4, 1/8, 1/16] [MAITON1 01GF]

Et combien que les clefs auant-dictes, en leur constitution ordinaire, soient disposées et distinguées par [-11-] lignes et espaces esgales, si est-ce que les voix y conduites sont differentes et inesgales: par-ce que du mi au fa, il n'y a que demy ton, encor que l'espace soit esgal à celuy du re au mi, où il y a vn ton. [Des sept voix differentes que contient le diapason, n'en reuient que cinq tons et deux demitons petits pour la matiere du diapason. in marg.] Qui est cause, que des sept clefs susdictes, encores qu'elles contiennent sept voix differentes (comme a esté dict) il n'en reuient toutesfois, pour la matiere du diapason, que cinq tons, et deux demy tons petits, lesquels ne peuuent accomplir vn ton, ayant moins d'vn comma. Car le ton est diuisé en deux demy tons, l'vn petit, et l'autre grand. Le petit demy ton s'appelle diese, ou diacisme: le grand demy ton s'appelle apotome, et ce en quoy le grand excede le petit s'appelle coma.

Table disposee selon le genre Diatonique, duquel on vse pour le present, en laquelle est declaré ce qu'a esté dict.

[-12-] [Maillart, Les Tons, 12; text: Ordre des clefs. Bas. moyen. haut. Lettre des clefs. quaire. nature. bmol. Deductions. Clef principales. vt. re. my. fa. sol. la. A, B, C, D, E, F, G, a. b. c. d. e. f. g. aa. bb. cc. dd. ee.] [MAITON1 01GF]

[-13-] Chapitre IV.

De la forme du diapason.

PLvsievrs font icy de grandes questions, et se trauaillent fort, [Pourquoy le diapason est plustost diuisé en 5. tons, et deux demy tons, qu'en six tons. in marg.] pour sçauoir pourquoy le diapason est plustost composé de 5. tons, et deux demy, que de six tons entiers: ou bien pourquoy les deux demy tons ne peuuent accomplir vn ton entier: le ton se prennant icy en la seconde signification, à sçauoir pour la distance qu'il y a de chascune notte à sa voysine, sauf que du my au fa il n'y a que demy ton. Boëce en emplit son iij. liure entier: Plutarque plusieurs chapitres du liure de la procreation de l'ame: Iean Froschius tout son xiij. chapitre: Franciscus Maurolicus quasi tout son traicté de la musique: Glarean le x. chapitre de son premier liure, et plusieurs autres y ont fort trauaillé comme à la principale difficulté de la musique. [Le ton ne peut estre diuisé en deux parties egales. Deux trois tons excedent le diapason, qui est vn signe euident que le diapason contient moins de six tons, et par consequent les deux demy tons petits ne sont point vn ton entier. in marg.] Et prouuent par plusieurs belles demonstrations, qu'il est impossible que le ton puisse estre diuisé en deux parties egales, ains seulement en deux demy tons, l'vn grand, et l'autre petit, d'où s'ensuyt, que les deux demy tons petits ne peuuent accomplir vn ton, et par consequent, le diapason contient moins de 6. tons: comme il se peut veoir aussi par l'experience, d'autant que deux trois-tons excedent notoirement le diapason.

Mais sans nous arrester plus long temps à telles [-14-] speculations, lesquelles ne peuuent apporter qu'obscurité (renuoyans les curieux aux lieux susalleguez) nous disons briefuement, que comme nature ne faict rien sans cause, aussi que ceste composition a esté ainsi naturellement ordonnee, pour le plus grand ornement de la musique. Car comme nous voyons, que la varieté cause vn embellissement et bien-seance en toute chose (comme il se voit és fleurs, peintures, tapisseries, et autres choses semblables) aussi est-il certain, que de ceste varieté de tons, et demy tons, procede toute la beauté, toute la douceur, et toute l'harmonie qu'il y a en la musique. Car si le diapason eut esté composé de six tons entiers, sans demy tons, il n'y eut eu qu'vne sorte de chant, qu'vne espece de consonance, sans aucune harmonie, d'autant que c'est le demy ton qui cause la difference entre les consonances, la varieté du chant, et finalement toute l'harmonie de la musique, comme se voira cy apres. [Le demy ton cause toute l'harmonie de la musique. in marg.] Mais si aucuns curieux veulent auoir quelque raison, pourquoy le diapason ne peut estre diuisé en six tons, ains seulement en 5. tons, et deux demy, nous en donnerons deux: l'vne tirée de Glarean, au 2. chapitre de son premier liure, où il monstre que le diapason ne peut estre composé de six tons, à cause du genre diatonique, lequel requiert, qu'apres trois tons, suyue tousiours vn demy ton, comme il se peut veoir plus amplement au lieu susallegué. L'autre (qui faict [-15-] plus à nostre propos) est, qu'il falloit que la matiere fut proportionnee à la forme: Or comme nous auons dict au chapitre precedent que la forme du diapason consiste principalement en la mediation, qui est entre les deux extremitez, laquelle le separe et diuise en deux parties inegales: il falloit aussi, que la matiere fut disposee pour receuoir ceste forme: [Le diapason ne peut estre diuisé en deux parties egales. in marg.] Et ne sçauroit estre mieux composee (presupposee la longueur et estenduë du diapason) que de cincq tons et deux demy, lesquels ne pouuants estre diuisez en deux parties egales, elle est necessairement diuisee en deux parties inegales, l'vne contenant deux tons et demy, l'autre trois tons et demy: ceste-cy s'appelle diapente (que nous disons vne quinte) et l'autre, diatessaron, que nous appellons vne quarte. [Combien est excellente la diuision du diapason, et vn diapente, et vn diatessaron. in marg.] Laquelle repartition du diapason en vn diapente, et vn diatessaron, est si parfaicte, et si admirable, les parties si bien proportionnees, et la mediation si bien compassee, qu'il semble veritablement que la nature ait voulu employer toutes ses forces, pour monstrer ses merueilles en vn si petit sujet. Car la quarte (qui est le premier nombre composé de pair) et la quinte (qui est le premier nombre composé de pair et impair, qui sont les deux premiers nombres en proportion superparticuliere, à sçauoir, sesquitierce, et sesquialtere) viennent à composer le premier nombre, en proportion double, qui [-16-] est l'octaue ou diapason, auecq ceste forme si excellente, et si admirable, qu'elle sert d'idee, et de patron, à toute sorte de musique qu'on sçauroit imaginer: Et faut necessairement, que toute musique telle qu'elle soit, soit moulee, et formee, sur ce modelle; si auant mesmes, que ceste musique sera tenuë pour la plus parfaicte, qui participera le plus de ceste forme, comme se verra plus amplement cy apres. Et en ceste forme, c'est à dire en ceste mediation qui diuise le diapason en vn diapente et vn diatessaron, consiste ce que vulgairement (combien qu'improprement) on appelle ton, les autres mode, les autres harmonie, comme dirons cy apres.

Chapitre V.

Où se prouue ce qu'a esté dict.

QVe la mode ou harmonie soit telle qu'a esté dict, il se peut facilement prouuer. Mais deuant que proceder à la preuue susdicte, d'autant que nous auons appellé la mode, harmonie, faut premierement noter (affin que nul ne s'abuse) que ceste harmonie ne presuppose point de consonance, [Difference entre harmonie et consonance. in marg.] car pour la consonance il est necessaire, que les parties soyent ouyës en vn mesme temps et moment: Et pour la mode ou harmonie cy dessus declaree, il suffit que les parties susdites, à sçauoir diapason, diapente, et diatessaron, soyent considerees auec [-17-] interualle, et succession de temps. Comme l'enseigne fort bien Froschius, au chapitre 14. de sa musique, ainsi que s'ensuyt : Non enim statim modus est, vbi fuerit consonantia, neque protinus consonantia, vbi modus est, cuius termini simul non permiscentur. Et dict encore expressement Thyard, tout au commencement du 2. solitaire, que l'harmonie est differente de la consonance. Ce qui se voit aussi par experience, par-ce qu'vne partie ou vn chant seul, peut contenir et nous representer vne mode ou harmonie entiere et tres-parfaicte: comme il se voit au chant Gregorien, ou toutesfois il n'y a point de consonance: ains suffit pour la raison de l'harmonie (comme le tesmoigne aussi Froschius, au lieu susallegué) que l'entendement comprenne et considere le diapason, auec vne mediation, qui le diuise en vn diapente, et vn diatessaron: ou bien, que l'entendement comprenne et considere la proportion double, qui est entre les deux extremitez du diapason, et les proportions sesquitierce, et sesquialtere, qu'il y a des deux extremitez susdites, à la mediation. Pour venir, doncq, à nostre preuue, et pour faire paroistre que la raison ou la nature de la mode, ou de l'harmonie, consiste en la mediation, qui separe et diuise le diapason en vn diapente et vn diatessaron comme a esté dict, [En quoy consiste l'harmonie. in marg.] nous alleguerons l'authorité generale des Musiciens, par-ce que tous conformément remarquent ceste mediation. Premierement les modernes s'y accordent, d'autant qu'ils la descriuent par vn diapason, [-18-] diuisé en vn diapente, et vn diatessaron. Ioannes Litanicus, liure 1. chapitre 11. dit: Modi, igitur, musici sunt ipsius diapason species, quarum compositio ex quarta et quinta notanda est. Gregorius Faber, liure 1. chapitre 17. Harmoniae genera, dit-il, ex diapason consonantiae speciebus, pro varia diapente, et diatessaron connexione, existunt. Glarean liure 1. chapitre 11. dit ainsi: Modi musici nihil aliud sunt, quàm ipsius diapason species, quae et ipsae ex varijs diapente et diatessaron speciebus conflantur. Semblablement les anciens: car Plutarque au chapitre 11. de sa musique, dict expressement, que l'harmonie est composee d'vne quinte, et d'vne quarte. Tous lesquels exemples, encores qu'ils ne facent aucune mention de la mediation, si est-ce qu'ils la presupposent, par-ce que le diapason ne peut estre diuisé en deux pieces, s'il n'y a vne mediation, qui le separe. Mais les autres le disent plus expressement. Thyard, au second solitaire: L'harmonie, dit-il, est tirée d'vn certain mepartement (ainsi appelle-il la mediation) proportionnant les deux extremitez du diapason. Plutarque, au 9. liure des propos de table, dit, qu'il y a trois bornes qui font l'interualle du diapason; la nete, la meze, et l'hypate; ou expressement il note la mediation. [Voyes Plutarque au 8. chapitre des questions Platoniques. in marg.] Le mesme nous veut signifier Platon, en ses liures de republica, quant il accompare les trois puissances de l'ame, à sçauoir, la raisonnable, la concupiscible, et l'irascible à l'harmonie du diapason, ayant, dit-il, vne quinte au milieu. Où on [-19-] voit qu'il ne faict point cas, de nommer les deux parties, pourueu que la mediation soit notee.

Les autres expriment ceste mediation icy, par les proportions. Ioannes Froschius, chapitre 14. de sa musique, dit, que la nature de la mode consiste en la proportion double qui est entre les deux extremitez du diapason, et en la proportion simple qu'il y a des deux extremitez susdites à la mediation. Plutarque, au 9. chapitre de sa musique, dit expressement, que l'harmonie consiste en la proportion double, et qu'il faut prendre les medietez en proportion sesquitierce, et sesquialtere: et de faict, le monstre par exemple, prennant l'interualle qu'il y a depuis l'hypate des moyens, iusques à la nete des disioints, que nous disons, depuis Elamy iusques elamy. Les medietez qu'il prend en proportion sesquitierce et sesquialtere, sont meze et parameze, que nous disons, alamire et b fa [sqb] my, comme on peut veoir plus amplement par tout le 9. et 10. chapitre de sa musique. Touts lesquels exemples declarent euidemment, que la mode ou l'harmonie est telle, que nous auons dict, et que sa nature consiste en la mediation, qui separe le diapason en vn diapente, et vn diatessaron. Mais d'autant que cecy est le poinct principal, et le fondement de tout ce que nous auons à dire, affin de le mieux prouuer, nous auons trouué expedient de traicter icy briefuement de la musique naturelle, laquelle nous monstrerons, non [-20-] seulement estre conforme à ce qu'auons dict, ains aussi estre la source et origine de celle que nous auons pour le iourd'huy. Ceux qui ne vouldront prendre la peine de le lire, pourront passer oultre iusques au chapitre viij. ou se continuë le fil de nostre discours.

Chapitre VI.

De la musique naturelle.

AVcvns (peut estre) se mescontenteront, que nous vsons de nombres, et de proportions, pour prouuer nostre dire, desquels ils ne veulent ouyr parler, ains les reiettent comme choses obscures et difficiles, et du tout inutiles et impertinentes à la musique, ne voulants admettre autre harmonie que celle qui se reçoit des oreilles. Ausquels nous respondons, que tant s'en fault qu'elles soient impertinentes, qu'il n'y a rien plus vtile ny plus necessaire; d'autant que d'icelles tirent leur source et origine les consonances de musique, comme se voyra cy apres

[Le iugement des consonances de musique appartient proprement aux oreilles. in marg.] Ie sçay bien, que le iugement des consonances de musique, appartient proprement aux oreilles, (car s'il n'y auoit point d'ouye, il ne seroit besoin de disputer, ny de consonance, ny de voix) mais estant le iugement des sens fort fragile et incertain (car quelle certitude ou asseurance pouuez vous tirer des sens, [-21-] qui ne sont ny à tous les mesmes, ny aux mesmes, tousiours semblables: tesmoings les defluxions, catarrhes, ou autres maladies, qui font iournellement perdre, changer, ou alterer la veuë, l'ouye, et aultres sens) il est du tout necessaire, d'auoir quelque raison, ou quelques reigles, lesquelles nous puissent rendre certains, et asseurez, contre l'abus et erreur des sens susdits. De sorte, que combien que les bonnes consonnances soient iugées par l'ouye, si est-ce que s'il suruient quelque difficulté, s'il en faut cognoistre les differences, il ne se faut plus rapporter aux oreilles (lesquelles nous pourroient facilement tromper) ains aux proportions susdits; [Aux difficultez de la musique faut auoir recours aux proportions. in marg.] par le moyen desquelles, les moindres differences sont apperceuës. Dequoy nous debuons grands remercimens au Philosophe Pytagore, qui les a le premier remarqué. Car comme ce venerable personnage n'eut rien, toute sa vie, en plus affectueuse recommandation, que d'arracher l'inconstance des oeuures de nature, pour leur assigner vn ordre certain et vn fondement non fortuit, ou à l'aduenture, ains ferme en vne certaine et constante raison (comme dict Thyard) considerant, que le iugement des consonnances de musique (le mettant à l'arbitre des oreilles) estoit peu asseuré, il fut long temps empesché, à rechercher les causes de ladicte consonnance pour nous en donner vne raison certaine et asseuree, tant que passant, quelque iour, pardeuant la maison d'vn mareschal, il ouyt quelque consonnance qui procedoit de diuers sons [-22-] des marteaux: dont entrant en l'ouuroir, fit changer les marteaux, pour voir si la force des hommes ne causoit point ceste diuersité de sons: mais voyant que ceste diuersité suyuoit, non la force des hommes, ains la grandeur et poix des marteaux, il les fit tous peser; lesquels il trouua exceder l'vn l'autre, à sçauoir les deux qui s'accordoient ensemble en la consonnance de diapason, en proportion double: ceux qui s'accordoient en vn diapente, en proportion sesquialtere: et ceux qui sonnoient vn diatessaron, en proportion sesquitierce, comme plus amplement se peut veoir, au 10. chapitre de Boëce, premier liure de sa musique. Ce qu'ayant long temps consideré, et faict plusieurs espreuues de semblables proportions, tant en magnitudes, grandeurs, et mesures, qu'en poids diuers, il entendit certainement et s'asseura, les consonnances de musique tirer leur source et origine des proportions susdictes. Maurolicus le dit ainsi: Pytagoram casu praetereuntem fabrilem per officinam exictibus malleorum sonitu audito per eorum pondera explorasse consonantiarum proportiones. Easque sub his numeris contentas 12. 9. 8. 6. In quibus patet dictarum proportionum et excessuum inter se connexio. Hinc quoque Pytagoram in vasibus canoris ac neruis temperasse mensuras ad reddendos talium proportionum sonos, vt proxis speculationi, et experimentum arti respondeat. Et partant ledict Pytagore ne voulut plus, qu'aux difficultez de la musique, on [-23-] s'arrestat à l'arbitre des oreilles, comme peu asseuré; ains disoit, le iugement en appartenir à l'entendement, lequel, par le discours de la raison, en pouuoit donner vne certaine asseurance, comme le tesmoigne Plutarque, au 17. chapitre de sa musique. Et ruminant souuent sur le faict des proportions susdits, il les trouua si excellentes, et si admirables, qu'il asseura, le premier de tous, les Philosophes, non seulement les consonnances de musique, ains tout ce qui est au monde, estre fabricqué par ceste harmonie musicale, qui despend des proportions susdits. Laquelle opinion a esté depuis suyuie des principaux Philosophes de la Grece: tesmoing Plutarque, au dernier chapitre de sa musique; où il tient pour certain, que, pour ceste cause principalement, Pytagore à merité le rang qu'il tient entre les Philosophes. Ce que tesmoigne aussi Pierre Gregoire, liure 13. chapitre vj. (apres Atheneus, liure xiiij. chapitre xiij.) quand il dict: Pytagoras Samius, tantum nominis, non aliunde consecutus in philosophia refertur, quàm quod vniuersi mundi machinam, ex musicis rationibus esse demonstraret.

[D'où a pris son origine la musique naturelle. in marg.] D'icy a prins son origine la musique naturelle, laquelle n'enseigne autre chose, sinon que les corps naturels, tant celestes, que humains, sont tous fabriquez de musique et d'harmonie: [Par les proportions musicales est monstré que tout ce qui est au monde est fabriqué de musique. in marg.] d'autant qu'ils sont composez de mesmes proportions, [-24-] que la musique ou l'harmonie. Les tesmoignages nous en sont manifestes, car Platon, en son Timee, vse des proportions susdits pour prouuer l'harmonie des quatre elements, disant: Primam ex omni firmamento partem tulit [scilicet Deus] hinc sumpsit duplam partem prioris, Tertiam verò secundae hemioliam, sed primae triplam: et quartam triplam secundae, et cetera. Par lesquelles parolles (comme tous conformement l'explicquent) il nous veut subtilement signifier, toutes les proportions susdits, soubs le nombre de 1. 2. 3. et 4. [Comme par les nombres 1. 2. 3. 4. dont vse Platon en son Timee pour prouuer l'harmonie des elemens se doiuent entendre les proportions musicales. in marg.] Par ce que de 1. à 2. il y a proportion double, qui represente le diapason: de 2. à 3. proportion sesquialtere, qui represente diapente: de 3. à 4. proportion sesquitierce, qui represente le diatessaron: et de 1. à 3. proportion triple, qui represente le diapason, auec diapente, qui est la xij. et de 1. à 4. proportion quadruple, qui est le disdiapason, qu'on appelle double octaue. Voyez Plutarque, au ix. chapitre de sa musique, et Thyard au 2. solitaire. Et Iean Froschius le dict expressement au 7. chapitre comme s'ensuyt: Tu vero in hoc mundanae (vt ille vocat) animae contextu iam enarrato, vides esse proportiones, duplam, qua diapason, sesquialteram, qua diapente, sesquitertiam qua diatessaron, et cetera. Franciscus Venetus, emplit vn grand volume intitulé harmonia mundi, pour prouuer l'harmonie de tout le monde, et au xiij. chapitre du troisiesme ton, sur le premier cantique prouue particulierement l'harmonie et consonance des quatre elemens par les proportions auant-dictes comme se peult veoir au lieu susallegué: concluant sur la fin dudit [-25-] chapitre disant: Est igitur in elementis ex omni parte tanta consonantia, vt non sit mirum, si in compositis, et in locis suis magna suauitate quiescant. Hinc canit Boëtius, Pythagoreos imitatus:

Tu numeris elementa ligas: vt frigora flammis,

Arida conueniant liquidis: ne purior ignis

Euolet, aut mersas deducant pondere terras.

Nec alia ratio adduci potest elegantior, cur aqua terram non suffocet, cum superior ea sit, nisi quia non vult discedere à consonantia, qua eadem ligauit opifex in seipsis, et in compositis tanto perfectius, quanto compositum partibus suis perfectius est.

[L'harmonie des cieux prouuée par les mesmes proportions. in marg.] Pytagore prouue l'harmonie des cieux, par les mesmes proportions, comme le tesmoigne Pline, liure 2. chapitre 22. disant: Sed et Pytagoras interdum ex musica ratione appellat tonum, quantum absit à terra luna, ab ea ad Mercurium, et cetera. Entendant par la raison musicale, les proportions susdictes, comme l'a remarqué Plutarque en sa musique. Et à cause des proportions susdictes qui se retrouuent entre les cieux, les anciens Philosophes, pour monstrer l'harmonie des cieux, composent des sept planettes, comme de sept interualles, vn diapason, attribuant à chacune planette sa voix particuliere; ordonnant pour la lune (comme la plus basse) hypate; pour Mercure, parhypate; pour Venus, lichanos; pour le Soleil, meze; parameze pour Mars; et paranette pour Iupiter; representant la septiesme, comme du plus hault son, Saturne, sur le nom de nete. Voyez Thyard au lieu susallegué. Et pour mieux prouuer l'harmonie, [-26-] Platon au 10. liure de l'institution de sa republique faisant raconter à Erus Armenien les merueilles diuines et celestes, entres autres choses dict, que sur chacun ciel est assise vne Sirene, qui iette vne voix, de tel son, que les huict ensemble rendent vne parfaicte harmonie.

Les autres ne se contentent de prouuer, que les cieux sont tous composez d'harmonie, s'ils ne monstrent encores euidemment, que leur action et influence (par laquelle ils gouuernent ce monde inferieur) n'a aucune force ny puissance, si elle n'est suyuie et accompagnée d'harmonie. Et pour ceste cause, nous voyons que combien que les sept iours de la sepmaine prennent leur appellation des sept planettes susdites (desquelles aussi ils reçoiuent l'influence) elles ne peuuent toutesfois auoir aucune operation, si l'harmonie n'y est concomitante. [Les iours de la sepmaine qui tirent leur appellation des sept planettes, sont disposés en tetracordes comme la musique ancienne. in marg.] Et partant a esté necessaire, de disposer les iours de la sepmaine en tetracordes, c'est à dire, de quarte en quarte, comme les anciens disposoient leur musique, et leur grand Systeme. Et pour le veoir plus clairement, imaginons vn cercle, auquel les sept planettes soient disposées en leur ordre commun, descendant du haut en bas: à sçauoir, Saturnus, Iupiter, Mars, Sol, Venus, Mercurius, Luna. Le premier iour sainct (entre les Hebrieux) est Samedy, soubs le nom de Saturne: or contons (en descendant) depuis Saturne, iusque au quatriesme ciel ensuyuant, nous trouuerons le Soleil, duquel le Dimanche [-27-] est nommé: le quatriéme depuis le Soleil, est la Lune, ordonnée au Lundy: le quatriéme en rang depuis la Lune, est Mars, duquel est appellé Mardy: Mercurius, duquel est appellé Mercredy, est quatriéme de Mars: Iupiter quatriéme de Mercure, lequel est rapporté au Ioeudy: Venus, de laquelle Vendredy est nommé, est au quatriéme lieu de Iupiter; demeurant Saturne en son quatriéme lieu, formant ainsi vn diatessaron l'vne à lautre, par quatre caracteres et trois interualles.

[Maillart, Les Tons, 27; text: Lundy, Samedy, Jeudy, Mardy, Dimenche, Vendredy, Mercredy] [MAITON1 02GF]

Tellement qu'il est euident, les noms auoir esté [-28-] donnez aux iours de la sepmaine, par constitution d'harmonie, pour monstrer tant plus clairement, non seulement les astres, ains tout ce qui en depend, estre disposez selon les proportions, dont l'harmonie est composée, comme fort bien le tesmoigne Iean Froschius, au 7. chapitre de sa musique, quand il dict: Praeterea, neque hoc contemnendum, nedum ignorandum erit, quod in ipso mundi corpore, interualla syderum inter se et eousque à terra distantium, aequalibus huiuscemodi numeris et proportionibus, duplaribus scilicet, triplis, quadruplis, epitritis, hemiolijs distare, et epogdois, semitonijsque compleri, Platonici credendum statuerunt. Eiusmodi et Plinius scriptam reliquit sententiam. Et adiouste encor, que les aspects du Soleil, de la Lune, et des autres planettes s'acheuent et accomplissent par les proportions susdictes. Ad haec, duorum luminarium solis ac lunae et quinque stellarum errantium accessus et recessus per quos Astrologi aërem, et sublunaria haec vniuersa mutari, et adfici autumant, per duodecim zodiaci sectionum et signorum status, huiusmodi numeris et proportionibus perfici et absolui receptum est. Voila pour les corps celestes et elements.

[Les membres de l'homme sont rapportez l'vn à l'autre par les proportions musicales. in marg.] Quant au corps humain, il est raisonnable (selon Pierre Gregoire) que l'homme, qui est le petit monde, responde au grand monde, par mesmes proportions. De cecy nous en auons tant d'exemples, et tant de tesmoignages, que ce seroit chose superfluë de les reciter icy. Albertus Durerus en a escrit vn liure entier. Eriphilus medicus à faict [-29-] le mesme: Voyez Pierre Gregoire, au lieu susallegué. Aristote libro 8. Politicorum capitulo 5. videtur cognatio quaedam esse nobis cum harmonijs, quapropter multi sapientum dixere alij quidem animam esse harmoniam alij vero habere harmoniam. Thyard, au deuxiesme solitaire, en faict vn beau discours, ou s'esmerueillant des oeuures de nature, s'escrie en ceste sorte. Admirable est la Symetrie, par laquelle les membres de l'homme sont rapportez l'vn à l'autre: [Les membres de l'homme se rapportent l'vn à l'autre selon les proportions musicalles. in marg.] et bien que diuerses soient les statuës, semblables toutesfois, en la plus-part, se trouuent les proportions, desquelles vous sçauez les consonances musicales estre tirées. Ce qu'il monstre par-apres, non seulement en toutes les parties du corps, ains encores prouue fort pertinemment, la beauté, la santé, les complexions, et tout ce entierement qui est en l'homme, dependre des proportions susdites, comme pourra veoir le curieux, au lieu susallegué. Et à la verité, s'il estoit possible de faire vne anatomie, non seulement de ce qu'il y a de corporel, mais aussi de ce qu'il y a d'incorporel, au corps humain, il est certain, qu'on le trouueroit, tant en son interieur, qu'exterieur, tout farcy d'harmonie. [Le corps humain tant en son interieur qu'exterieur est tout composé d'harmonie. in marg.] Car en premier lieu, la voix humaine y est si bien appropriée, que non seulement sa portee ordinaire est d'vn diapason (comme dict Iosephus Zarlinus) propre à monter vne quinte, et descendre vne quarte, ains y est naturellement si bien façonnee et accommodee, que iournellement les petits enfans, et ieunes [-30-] fillettes, vsent de diapason, ou octaue (chantans auec autres) auant auoir ouy parler d'harmonie. En apres, nous voyons, que les hommes grossiers et mechaniques vsent, non seulement de diapason, diapente, et diatessaron, ains aussi qu'ils font des mediations, composent des chansons, et des voix de villes, contenantes des harmonies entieres et tres-parfaictes, sans auoir iamais eu autre maistre que la nature mesme: ce que Guichardin, en sa description des pays bas, tesmoigne auoir remarqué au pays bas, plus que null'-autre part. D'auantage, on voit que chacun, de quel aage, de quel sexe, et de quelle qualité ou condition qu'il soit, est naturellement affectionné à la musique. [Voyes Aristote liure 8. chapitre 5. des Politiques. in marg.] Dequoy Boëce, liure 1. chapitre 1. ne donne autre raison, sinon, que nous sommes composez de semblables proportions, quant il dict: Cum enim ex eo quod in nobis est iunctum, conuenienterque coaptatum, illud recipimus, quod in sonis aptè conuenienterque coniunctum est, eoque delectamur, nos quoque ipsos eadem similitudine compactos esse, cognoscimus: Amica enim est similitudo (inquit) dissimilitudo vero odiosa atque contraria. Mais quest-il besoin de tant de preuues? La raison y est manifeste. Car s'il est ainsi (comme dict Thiard) qu'en la composition bien ordonnee de toute chose, la proportion doit estre choisie, selon la qualité de l'oeuure: il est certain, qu'en la composition admirable des corps naturels, les proportions auront aussi esté choisies, les plus excellentes en toute perfection. Or est-il, qu'il n'y en a point de plus [-31-] parfaictes, ny plus excellentes, que les susdictes (comme dict Zarlinus) d'autant qu'elles sont tirees des nombres plus simples, et plus parfaicts; à sçauoir, 1. 2. 3. et 4. par-ce que d'vn à deux il y a la proportion double: de deux à trois proportion sesquialtere: et de trois à quatre proportion sesquitierce, comme a esté dict; il s'ensuyt, donc, par bonne consequence, que les corps naturels, tant celestes, que humains, auront esté composez par les proportions susdictes. Par où appert, que nostre musique respond à la naturelle, estant composee de semblables proportions.

Les autres prouuent cecy autrement, et disent, que tout a esté composé par le nombre de sept. [Autres disent que tout ce qui est au monde est composé par le nombre de sept. in marg.] Mais tout reuient au mesme, d'autant que le nombre septenaire est composé de quatre et trois d'où prouiennent les consonances de diapente et diatessaron, comme a esté monstré au 4. chapitre lesquelles consonances tirent leur source des proportions susdictes, comme encor se dira cy apres. Philon le Iuif, en ce petit liuret qu'il a escrit, De mundi opificio, monstre cecy fort disertement. Et premierement quant à l'homme, il prouue qu'il est composé de sept, par-ce que de sept en sept ans, il est renouuellé. D'auantage toutes les parties, tant interieures qu'exterieures, sont en nombre de sept. Les exterieures sont, la teste, les deux bras, les deux iambes, la poictrine, et le ventre. La teste mesme (qui est la principale partie de l'homme) a sept instruments necessaires, à scauoir, les deux yeulx, deux oreilles, [-32-] deux narrines, et vne bouche. Les interieurs sont, l'estomach, le coeur, le foye, le polmon, la rate, et deux roignons.

[Sept choses seulement se peuuent veoir. in marg.] Les choses sensibles sont semblablement en nombre de sept, car il est certain, que sept choses seulement se peuuent veoir, le corps, la distance, la figure, la grandeur, la couleur, le mouuement, et la stabilité. [Sept autres se peuuent ouyr. in marg.] Sept autres se peuuent ouyr, comme se peut veoir plus au long, au liure susdite.

Quant aux choses celestes, il est certain, qu'elles sont aussi composees de sept, car on leur donne ordinairemenr sept ceintures, [Le ciel a sept ceintures. in marg.] à sçauoir, Circulus Arcticus, antarcticus, tropicus solstitialis, tropicus brumalis, aequinoctialis, signifer, et lacteus. Les planettes qui gouuernent cest vniuers (comme chacun sçait) sont en nombre de sept. Vrsa minor contient sept estoilles: les Pleiades semblablement sont en nombre de sept: la Lune, par ses quartiers, se change de sept en sept iours; et son changement faict changer, non seulement les fluz et refluz de la mer, ains tout ce qui est en ce monde inferieur. Que diray-ie d'auantage? [Le temps diuisé en sepmaines qui est vn temps de sept iours. in marg.] Le temps mesme, qui faict et defaict toute chose, est diuisé en sepmaines, qui est vn temps de sept iours. Et ce grand Architecte (qui pouuoit creer tout le monde, ie ne dis point en vn iour, ains en vn seul moment) y a neantmoins employé sept iours, non sans grand mystere du nombre septenaire. Ce qu'il a obserué, [-33-] non seulement en la creation du monde, mais aussi en la recreation (s'il faut dire ainsi) d'iceluy, quant, apres le deluge, pour la restauration de l'vniuers, il a commandé de reseruer sept couples d'animaux de chacune espece. Et si nous nous voulions eslargir vn peu d'auantage, nous pourrions monstrer, cecy auoir esté obserué, non seulement és choses corporelles, ains encores és choses spirituelles. [Les choses spirituelles diuisé en sept. in marg.] Car comme les graces et dons du Sainct Esprit (qui recreent et renouuellent toute chose, et donnent la vie spirituelle) sont en nombre de sept, aussi les vices et pechez (qui ruinent ceste vie spirituelle) sont reduicts en sept chefs. Et les vertus contraires (qui maintiennent ceste vie spirituelle) sont en nombre semblable. Le iuste tombe sept fois le iour: et s'il fault prier, affin de se pouuoir releuer, ce sera semblablement sept fois le iour: et s'il fault pardonner, affin d'obtenir pardon, ce sera non seulement sept fois, ains septante fois sept fois. [Tout se fait par sept, aussi bien és choses spirituelles que corporelles. in marg.] De sorte, qu'il appert, que tout se faict par sept, aussi bien és choses spirituelles, que corporelles. A cecy se rapportent toutes les figures, tous les mysteres, et Sacrements de la saincte Escripture, de laquelle ie ne veux icy parler, n'estant de mon faict; mais i'ay seulement voulu dire ce mot en passant, pour monstrer la perfection du nombre de sept: [Force admirable du nombre septenaire. in marg.] la force et energie duquel est tant admirable, qu'il semble, à la verité, que rien ne peut estre faict que par luy. Si auant mesmes, [-34-] que les artisans, et architectes, ne feront nul beau dessein, ou pourtraict, nulle belle figure, nul ouurage d'importance; que la forme, ou proportion ne soit tiree du nombre susdict. [Le nombre de sept tire sa force des proportions musicales. in marg.] Mais ceste force et energie n'est point deuë proprement et par soy, au nombre de sept, ains seulement à raison de l'harmonie ou des proportions susdites, encloses et contenuës au nombre susdite: ou bien par-ce que les proportions susdites, composees de quatre et trois, comprennent le nombre de sept. De quoy Philon le Iuif, au lieu susallegué, donne bon tesmoignage. Car encore qu'il louë extremement le nombre susdite, luy attribuant le tiltre de saincteté, et l'appellant Operatorius, perfectiuus, absolutorius, si est-ce qu'il monstre euidemment, que ces tiltres icy ne luy appartiennent point essentiellement, ains seulement à raison des proportions qu'il contient en soy, quand il dict: Est autem non solùm perfectiuus, sed vt verbo dicam, maximè harmonicus, et quodammodo fons pulcherrimi diagrammatis, quod omnes harmonias, scilicet, diatessaron, diapente, et diapason, omnes item proportiones, continet. Et vn peu deuant le prouue encor plus manifestement, disant: Impossibile autem erat, corpora septenario metiri, iuxta illam, è tribus dimensionibus suisque finibus, compositionem, ni contigisset primorum numerorum idaeas, videlicet, vnius, duorum, trium, et quatuor (in quibus fundatur denarius) in se complecti naturam septenarij. Où il dit expressement, que la force susdite est attribuee au nombre septenaire, à raison des nombres, 1. 2. 3. 4. desquels auons dit [-35-] estre tirees les proportions double, sesquialtere, et sesquitierce, lesquelles composent l'harmonie, contenuë au nombre de sept. Par où appert, que tout ce qui est composé de sept, est composé d'harmonie, et des mesmes proportions que nostre musique. Mais est il vray, que nostre musique est composee de proportion? car nous auons dict, que cela est debatu de plusieurs. Il n'y a rien de plus certain, ny mieux prouué, encore qu'il n'y auroit autre argument, que cetuy de Pytagore, cy dessus allegué, au chapitre 6. Mais, si les modernes sont plus croyables que les anciens; [Les consonances de musique tirent leur force des proportions auandites. in marg.] Iosephus Zarlinus dict expressement, que toute la force des consonances de musique est tiree des proportions susdites: et dict au liure premier, chapitre xiij. que la forme du diapason, ou octaue, consiste en la proportion double: la forme du diapente, ou de la quinte, en la proportion sesquialtere: et la forme du diatessaron, ou de la quarte, en la proportion sesquitierce. Maurolicus en sa tradition de musique. Praecipuas consonantias à primis quatuor numeris, vnitate scilicet, binario, triade, ac tetrade proportionem suscipere. In his enim quatuor numeris contineri duplam, triplam, quadruplam, sesquialteram, ac sesquitertiam proportionem. Ex dupla diapason; ex quadrupla disdiapason: ex tripla, diapason cum diapente: ex sesquialtera, diapentem solam: ex sesquitertia diatessaron. Qui est cause que Boëce, liure 1. chapitre 7. tient les consonances de musique, et les proportions susdites, pour vne mesme chose, quant il dit: Et vocabitur, quae in numeris sesquitertia [-36-] est, diatessaron in sonis: quae in numeris sesquialtera, diapente appellatur in vocibus: quae verò in proportionibus dupla est, diapason in consonantijs. Ce que monstre encore fort bien Plutarque, au x. chapitre de sa musique, quand il rapporte les proportions susdites, aux nombres de 6. 8. 9. et 12. ou il rapporte la proportion double de l'octaue, aux nombres de 6. et 12. et les proportions sesquitierce et sesquialtere, aux nombres moyens de 8. et 9. Or la mesme proportion qu'il y a de six a huit (qui est sesquitierce) se trouue aussi de neuf à douze: et la mesme qu'il y a de six à neuf (qui est sesquialtere) y a il aussi de huict à douze. Tout ainsi que le mesme accord ou consonance qui est de Elamy en alamire, se trouue aussi de [rob] fa [sqb] my en elamy, qui est vne quarte; et le mesme qu'il y a d'Elamy en [rob] fa [sqb] my (qui est vne quinte) le mesme y a il aussi d'alamire en elamy, comme plus au long se peut veoir, au lieu susallegué; [Les consonances de musiqne se rapportent entierement aux proportions auant-dictes. in marg.] ou il monstre tres-euidemment, les consonances de musique se rapporter entierement aux proportions susdites, comme l'effect à sa cause formelle, ou efficiente. De toutes lesquelles choses nous pouuons tirer argument et preuue suffisante, non seulement que nous auons la vraye harmonie et essentielle musique, telle qu'ont eu les anciens, ains aussi qu'elle ne peut estre changee, ny alteree aucunement; en tant qu'elle tire sa source et origine des proportions susdites, qui sont de nature celeste et diuine, et, par consequent, non sujettes à [-37-] changement ny alteration quelconque. Ce que confirme Aristote, comme le recite Plutarque, en sa musique, quand il dict: Mais que l'harmonie soit vne chose digne, grande, et diuine, Aristote (dit-il) qui estoit disciple de Platon, le dit ainsi: l'harmonie est celeste, ayant la nature belle, et plus que humaine, et estant partie en quatre de sa nature, à deux medietez l'vne Arithmetique, et l'autre Harmonique, et ce qui s'ensuyt. Où on voit manifestement, qu'il parle de nostre musique, en tant que nous vsons encores auiourd'huy des mesmes termes dont il vse, pour signifier les deux medietez: dont ceste là, s'appelle Arithmetique, qui met la quarte dessoubs la quinte: et l'autre, harmonique, qui met la quinte dessoubs la quarte, en la constitution du diapason, comme se voira cy apres. Neantmoins, dit, qu'elle est celeste, diuine, et plus qu'humaine, ayant esgard aux proportions, desquelles elle depend, qui sont du tout spirituelles, et non sujectes à changement, ny alteration quelconque.

Chapitre VII.

Solution d'aucun doubte.

MAis aucuns diront (peut estre) que les Musiciens modernes, et les anciens, semblent estre differents, touchant l'explication de la nature de l'harmonie. [Les modernes ne demandent qu'vne medieté pour l'harmonie, et les anciens semblent en desirer deux. in marg.] Car les modernes ne font estat que d'vne medieté, qui diuise le diapason en vn diapente, et vn diatessaron; et semble qu'il n'en faut point d'auantage, par-ce qu'elle est suffisante, pour distinguer les parties, [-38-] et monstrer la proportion double qu'il y a entre les deux extremitez du diapason, et les proportions simples qu'il y a des deux extremitez susdictes, à la mediation, en quoy nous auons dit que consiste la nature de l'harmonie. Au contraire, les anciens semblent desirer deux medietez: Car Platon, in Tymeo, parle de deux: Vt binae medietates (dit-il) singula spatia colligarent. Et Plutarque, expliquant le mesme texte de Platon, au 9. chapitre de sa musique, dit en ces mesmes termes, qu'en chacun interualle, il a mis deux medietez, selon la raison musicale. Et plus auant, au chapitre 10. (pour le donner mieux à entendre) il le monstre par effect, mettant deux medietez entre les deux extremitez du diapason d'Elamy en elamy, à sçauoir, alamire et [rob] fa [sqb] my. Semblablement aux nombres (affin que tout fut conforme) entre six et douze, il prend huict et neuf, pour les deux medietez. Et Aristote (selon qu'a esté dict cy dessus) dict expressement, que l'harmonie est partie en quatre de sa nature, et a deux medietez: [L'harmonie diuisée en quatre par les anciens. in marg.] l'vne Arithmetique, et l'autre Harmonique. De sorte qu'il semble, que les anciens ayent eu vne autre harmonie, ou autre mode que nous, d'autant que nous nous contentons d'vne medieté, et eux, au contraire, semblent en demander deux. Mais si nous voulons bien examiner les authoritez susdictes, et sonder vn peu plus auant l'intention de leurs autheurs; tant s'en faut que les trouuerons contraires aux Musiciens du iourd'huy, qu'il n'y a rien qui les [-39-] rende plus d'accord que les deux medietez susdictes: [Les modernes sont d'accord auecq les anciens touchant les deux medietées qui diuisent le diapason en vn diapente et vn diatessaron. Le diapason diuisé en deux sortes. in marg.] par lesquelles les anciens, en peu de mots, nous veullent signifier les deux diuisions du diapason, lesquelles, sans aucune contradiction, sont encores auiourd'huy aduouées de tous, comme se verra cy apres. La premiere est, quant la quinte est dessoubs la quarte: l'autre, quant la quarte est dessoubs la quinte; ceste-cy s'appellant arithmetique, l'autre harmonique, comme auons dict tantost. Ce que Plutarque declare entendre ainsi, quand il dit (donnant raison des deux medietez susdictes) que l'accord qui est d'Elamy en [rob] fa [sqb] my, est aussi d'alamire en elamy, qui est vne quinte: et le mesme qui est d'Elamy en alamire, est aussi de [rob] fa [sqb] my en elamy, qui est vne quarte. Où on voit manifestement, qu'il met vne fois la quinte dessoubs la quarte, l'autre-fois, la quarte dessoubs la quinte: donnant assez à entendre, que, par les medietez susdictes, il ne veult signifier autre chose, que les deux diuisions susdictes. Ce qu'Aristote signifie encore plus clairement, quand il appelle les deux medietez susdictes, par les noms d'harmonique, et arithmetique, desquels on vse encore auiourd'huy, pour signifier ces deux diuisions, comme a esté dict cy dessus. Car toute l'escole des Musiciens confesse et aduouë que le diapason se peut diuiser en deux sortes: [Le diapason diuisé en deux sortes. in marg.] dont la diuision, par laquelle le diapente est dessoubs la quarte, s'appelle encor auiourd'huy harmonique, et celle qui met la quarte dessoubs la quinte, est appellée Arithmetique. [-40-] Voiez Glarean, liure 2. chapitre 4. Ioannes Litanicus, liure 1. chapitre 11. Et affin que nul ne doubte, que par les deux medietez susdictes, on donne à entendre les deux diuisions: Faber liure 1. chapitre dernier, le monstre euidemment, expliquant l'vn par l'autre, comme s'ensuyt. [Preuue que par les deux medietez se doiuent entendre les deux diuisions du diapason. in marg.] Vt verò intelligant adolescentes (ce dit il) quid sit Harmonica, et Arithmetica mediatio, obseruent, diapason duobus modis, ex diapente. quae sesquialtera, et diatessaron, quae sesquitertia ratione constat, constitui, vnde quoque duplex est mediatio, vna Harmonica, quae fit quando diapente infra diatessaron constituitur, altera Arithmetica, quae fit quando diatessaron infra diapente collocatur. Et comme les modernes vsent aucunesfois de deux medietez, pour signifier les deux diuisions susdictes, aussi les anciens n'vsent que d'vne medieté, quant ils ne veulent signifier qu'vne diuision: [Les anciens ne recognoissent aucunesfois qu'vne medieté. in marg.] comme quant ils disent, que le diapason ne tient que trois bornes, à sçauoir, la nete, la meze, et l'hypate, comme a esté monstré cy dessus. Par où on voit euidemment, non seulement que les anciens ont eu les mesmes harmonies, ou les mesmes modes que nous, mais aussi qu'ils les ont diuisez comme nous.

Et ne fault oublier de remarquer icy, qu'Aristote dit, que l'harmonie, ou diapason, est partie en quatre, de sa nature ayant deux medietez, et cetera contre ceux qui ont bien osé escrire que les modernes ont inuenté les deux diuisions susdictes, et que par succession de temps, les modes ont esté ainsy augmentées. Car il fault croire certainement, que de tout temps, et de leur nature, elles [-41-] sont ainsi diuisées, et partant ont esté tousiours en mesme nombre qu'elles sont pour le present. Et n'importe, que nous lisons souuent, tant en Plutarque, qu'autres Autheurs, que l'vn a inuenté la mode Dorienne, l'autre la mode Phrigienne, l'autre la Mixolidienne, et ainsi des autres: car on ne peut inferer de là, que l'vne des modes a esté deuant l'autre, par-ce que ceste inuention se doit entendre de l'vsage et praticque des hommes, entendant que l'vne des modes a esté plustost mise en vsage que l'autre. Mais selon leur nature, l'vne n'est point plus vieille, ny plus ancienne, que l'autre: selon mesme le tesmoignage de Plutarque, chapitre 8. de sa musique. [Les modes ont esté tousiours diuisees comme elles sont auiourd'huy. in marg.] D'où s'ensuyt, qu'elles ont esté, tousiours, et de leur nature, diuisées en mesme sorte, et en mesme nombre qu'elles sont pour le iourd'huy.

Chapitre VIII.

De la difference, par laquelle se donnent à cognoistre les especes de diapason.

COmbien que le diapason puisse estre diuisé en plusieurs sortes (comme toute autre quantité) si est-ce qu'il a esté necessaire, le diuiser particulierement en vn diapente, et vn diatessaron: tant pour plusieurs autres raisons, que principallement par-ce que ceste diuision est du tout conuenable à la nature de l'harmonie. [L'harmonie est composée de choses dissemblables. in marg.] Car estant l'harmonie de telle nature, qu'elle veut estre composée de choses dissemblables: [-42-] par ceste diuision, les parties sont si bien prises, qu'il n'en y a pas vne d'icelles qui soit composées de choses semblables. Quant au diapason, il est certain, qu'il est composé de choses dissemblables: A sçauoir, d'vne quinte, et d'vne quarte, comme ja plusieurs fois a esté dit. La quinte est composée de deux parties, l'vne contenante deux tons (qui est vne tierce parfaicte) et l'autre vn ton et demy qui est vne tierce imparfaicte. La quarte est composée de deux parties, l'vne contenante vn ton, et l'autre contenant vn ton et demy. Le ton mesme (comme a esté dict) est composé de deux demy tons, l'vn parfaict, et l'autre imparfaict. De sorte qu'il est tres-veritable ce que disent aucuns, que l'harmonie est composée de discordans accords. Qui est cause de cecy? c'est le demy ton imparfaict: car estant tel de sa nature, qu'auecq son semblable il ne peut acheuer vn ton parfaict (la raison est donnée par Boëce, liure 3. chapitre premier, et par Glarean, liure premier chapitre 10.) il faut necessairement, que la partie, à laquelle il sera ioinct, soit inesgale à l'autre: [Le demy ton est cause des diuerses especes de toutes les consonances de musique. in marg.] et sa presence ne rend point seulement la partie inesgale, ains sa diuerse disposition cause les diuerses especes de toutes les consonances. Tant a de force le demy ton en l'harmonie. C'est en luy, doncq, que consiste toute la difference de la musique: car bien qu'il soit la moindre partie de l'accord (dit Thyard) il a toutesfois la force, de faire mutation, autant de fois qu'il change de place. D'où s'ensuyt, qu'autant que chascune consonance [-43-] enclot d'interualles en soy: [Autant de fois que le demy ton peut estre changé, en quelque consonance, il en y a autant d'especes. in marg.] ou bien, autant de fois que le demy ton peut estre changé, en quelque consonance, il est certain, qu'elle peut estre diuersifiée en autant d'especes. Doncq pour-ce que la quarte n'enclot que trois interualles, il n'en peut auoir aussi que trois especes, à sçauoir, [Il ne peut auoir que trois especes de quarte. in marg.]

{vt, fa,

{re, sol

{my, la

[En quoy different les especes de quarte. in marg.] Lesquelles ne different l'vne de l'autre, que par la diuerse disposition du demy ton susdit; à sçauoir, qu'en la premiere espece, le demy ton est mis entre les deux dernieres nottes: en la seconde espece, entre les deux nottes du millieu: et en la derniere, entre les deux premieres.

[Il ne peult auoir que quatre especes de quinte. in marg.] La quinte contient quatre interualles, et pourtant a quatre diuerses especes, à sçauoir,

{vt, sol,

{re, la,

{my, my,

{fa, fa

[En quoy different les especes de quinte. in marg.] Lesquelles semblablement ne different l'vne de l'autre, que par la diuerse situation du demy ton, comme a esté dict cy dessus. Doncq pour sçauoir à la verité, combien il y a d'especes de diapason, il fault conferer et lier les especes susdites par ensemble, [Autant de fois que se peuuent rencontrer les especes de diapente et diatessaron, in marg.] et autant de fois qu'elles se peuuent rencontrer, pour former vn Diapason, il est certain qu'il en y a autant d'especes. Ie dis, pour former vn Diapason; car si on veut [-44-] conioindre autant de fois que faire se peut, [pour former vn diapason, autant y a il despeces de diapason. in marg.] les deux consonances susdictes, il est certain, qu'elles se peuuent assembler en 24. sortes. Car si dessus chascune des quatre especes de diapente, vous adioustez les trois especes de diatessaron, trois multipliez par quatre, faict douze: et si vous adioustez dessoubs chacune des 4. espece de diapente, les trois de diatessaron, de mesme multiplication en naistront encor douze, qui font ensemble 24. Mais à cause qu'en ceste disposition se rencontrent quelquefois quatre ou cinq plains tons suyuans l'vn l'autre, sans estre entremeslez de demy tons (comme si à la 2. ou 3. espece de diapente on adiouste la premiere de diatessaron) autrefois vn ton seulement entre deux demy tons, l'vn ioignant l'autre (comme, pour exemple, si à la 4. espece de diapente on adiouste la 2. ou 3. espece de diatessaron) conditions toutes impertinentes, pour former vn diapason au genre Diatonique, qui requiert (comme dict est) qu'apres deux et trois tons parfaicts, suyue tousiours vn demy ton; à ceste cause (dy-ie) il y en a douze qui sont reiettées, comme inutiles. Tellement, qu'il appert, qu'elles ne se peuuent conioindre qu'en douze sortes, pour former douze especes de diapason: A sçauoir six montant du diapente au diatessaron, selon la diuision harmonique, et six montant du diatessaron au diapente, selon la diuision Arithmetique, comme s'ensuyt:

[-45-] [Maillart, Les Tons, 45; text: Exemple des six especes Harmoniques. Exemple des six especes Arithmetiques.] [MAITON1 02GF]

Et faut notter, que toutes les douze especes susdictes se peuuent transporter et escrire vne quarte plus hault par bmol, [Toutes les especes de diapason peuuent estre transposées en les escriuant vne quarte plus haut, par bmol. in marg.] changeant les six premieres de nature en bmol, et les six autres de [sqb] quaire en nature, sans que pour cela les especes de diapason soyent augmentées: car veu que les especes de diapenté et diatessaron ne sont changées, les especes de diapason demeurent aussi les mesmes. Ce que i'ay bien voulu dire icy en passant, affin que nul ne s'embroüille, meslant les exemples bmolaires, auec les autres. Car quant il est question de monstrer le vray nombre des especes de diapason, il les fault chercher en leur place et lieu naturel, d'autant que c'est du chant naturel que nous entendons parler, et non d'autre, si ce n'est par consequent, et en tant que le chant de bmol suyt et imite le chant de nature. Car le chant de bmol a esté inuenté à l'imitation entierement du chant de nature. Ce que verra clairement celuy qui voudra considerer [-46-] les mutations de l'vn et de l'autre. Et partant tout ce qui se dict de l'vn, se peult accommoder à l'autre, considerant seulement le chant de bmol vne quarte plus haut, comme a esté dict. Et ne faut croire ce que quelques-vns ont bien osé escrire, qu'aucuns tons, ainsi appellent ils les modes, ne peuuent estre escrits par bmol, et aucuns sans bmol: car ces exemples monstrent trop euidemment le contraire.

[Maillart, Les Tons, 46; text: Exemple des six especes Harmoniques par bmol. Exemple des six especes Arithmetiques par bmol.] [MAITON1 02GF]

Chapitre IX.

Où est monstré que les douze especes susdictes sont necessaires.

[Par l'assemblement des especes de Diapenté et Diatessaron, se composent douze especes de Diapason. in marg.] AYant, donc, briefuement monstré, que de trois especes de Diatessaron, et quatre de Diapenté, diuersement disposées par ensemble, se composent six especes de Diapason, lesquelles diuersifiez en deux sortes, nous fournissent douze especes, telles qu'auons monstré cy dessus, qui nous representent les douze Modes, qu'aucuns appellent [-47-] les douze tons musicaux, comme aussi l'enseigne Glarean quasi par tout son deuxiesme liure, pour ce intitulé Dodecachordon, qui vaut autant à dire que les douze modes: reste maintenant à monstrer, que ce nombre icy est le vray nombre et legitime, non seulement par ce qu'il est bien seant, conforme, et respondant aux principaux fondements de la musique, ains principallement par-ce qu'il est du tout requis et necessaire, pour l'accomplissement et perfection du corps de musique. Ce qu'esperons (Dieu aydant) faire paroistre, tant par arguments, que par l'authorité des anciens, le plus briefuement qu'il nous sera possible.

Premierement, doncq, il appert, que ce nombre icy est le vray et essentiel nombre des modes, par-ce que le nombre des six modes principales conuient et respond fort bien au nombre des six nottes, [Les six nottes de musique representent les six modes principalles. in marg.] à sçauoir, vt, re, my, fa, sol, la, qui sont comme les principaux fondements du corps de musique. Et comme nous auons dict cy dessus, que le bastiment bien dressé, doit estre proportionné aux fondements: aussi est il necessaire, que les parties se rencontrent et se rapportent l'vne à l'aultre, en bonne proportion: et partant faut que le nombre des modes particulieres, qui sont les parties du bastiment musical, responde aux six nottes susdictes, qui sont comme les six pieres fondamentales du bastiment susdict. Car combien que toutes les six nottes susdictes seruent de matiere à tous les six modes indifferemment, si est-ce, [-48-] que chasque mode a sa notte particuliere, qui luy sert de base et de fondement, [Chasque mode est tellement affectée à vne des nottes susdictes, que le diapason, le diapente, et le diatessaron commence et fine par ladicte notte. in marg.] à laquelle elle est tellement dediée, qu'encor qu'elle soit composée de toutes les nottes ensemble, elles sont neantmoins repetées auecq vn tel artifice et industrie, que chacune mode ne fine point seulement en l'vne d'icelles, ains le diapason, le diapente, le diatessaron de chacune mode commence et fine à la notte à laquelle elle est affectée. Comme il se voit clairement aux exemples cy dessus alleguez, lesquels, pour ceste cause principalement, auons disposé selon l'ordre des nottes susdictes, affin de remarquer plus facillement ce que dessus. D'auantage, veu que chacune mode a son effect, sa proprieté, et sa qualité particuliere (comme auons prouué cy deuant en l'epistre dedicatoire) laquelle ordinairement se remarque par la qualité de la notte (car nous disons, que le re, est graue; le my, triste; le fa, doux; et ainsi des autres, comme l'enseigne Glarean liure 1. chapitre 2. il est expedient, que chascune mode ait sa notte particuliere, pour nous representer et signifier incontinent la qualité et proprieté de la mode, par la qualité de la notte.

Et si on veut examiner et bien considerer par qui, quant, comment, et pourquoy les six nottes susdits ont esté inuentées, on trouuera, sans doubte, que ç'a esté pour nous representer les six modes principales de musique. Et esperant que cela pourra donner quelque esclarcissement à nostre discours nous [-49-] declarerons le tout le plus briefuement qu'il nous sera possible.

Mais quelqu'vn pourra demander s'il n'y auoit nulles nottes, deuant que les six susdictes fussent inuentées? on ne le peut nyer, car nous auons dict cy dessus, que les anciens auoient autres nottes que nous: [Les anciens ont eu autres nottes que nous. in marg.] et estoit necessaire d'en auoir, pour suppler au deffaut de la voix humaine, laquelle ne pouuant estre escritte (comme on sçait) par-ce que sa subsistence ne consiste qu'en l'action qui passe, il a esté besoin d'inuenter des nottes, ou marques, qui fussent permanentes, lesquelles on puisse auoir tousiours à la main, pour s'en seruir et ayder quant il est question de parler ou disputer des sons. Dont la premiere estoit appellée proslambanomenos, la deuxiesme hypate hypaton, la troisiesme parhypate hypaton, et ainsi des autres, comme dirons cy apres. En suite dequoy Boëce dict, au chapitre iij. du iiij. liure de sa musique, que les anciens ont inuenté certaines nottes pour euiter la repetition des mots susdits, comme s'ensuyt: Veteres, enim propter compendium scriptionis, ne integra semper nomina necesse esset apponere, excogitarunt notulas quasdam quibus neruorum vocabula notarentur. Ils auoient donc des nottes, pour signifier les voix et les cordes, mais ils n'auoient point telles sillabes pour solfier et chanter leur musique comme nous auons maintenant; [Qui a inuenté les six nottes de musique, et quant. in marg.] Car Guido a esté le premier qui les a inuenté enuiron l'an 1024. ainsi que le tesmoigne Genebrard liure 4. comme s'ensuyt: Guido Aretinus, monachus [-50-] Sancti Benedicti in Italia, primus (dict-il) excogitauit nouam rationem cantus, per sex sillabas, seu notulas, digitis lenae manus, per integrum diapason, distinguendas, vt, re, mi, fa, sol, la, vt planum, siue Gregorianum cantum in artem redigeret. C'a esté luy, donc, qui a inuenté le premier ceste maniere de chanter, par les six nottes ou sillabes auant-dictes: car auparauant, les sons, ou les voix, estoient signifiées premierement par lettres Grecques, et depuis par lettres Latines, ainsi que le declare Ericius Puteanus, en son liure intitulé, Musathena, chapitre 8. [La musique diuisee en ancienne, moienne et nouuelle. in marg.] où il faict trois ordres de musique, à sçauoir, ancienne, moyenne, et nouuelle, lesquelles il dit auoir eu diuerses nottes, comme s'ensuyt: [De quelles nottes on vsoit en l'ancienne musique. in marg.] Vetus litteras notas habuit, sed Craecas, nunc rectas, nunc incisas, nunc alio situ locatas, et cetera. [De quelles on vsoit en la moienne. in marg.] In media, litterarum etiam vsus, sed latinarum, A, B, C, D, E, F, G, quibus voces suas musici notabant, atque efferebant vestigia extant, et cetera et en donne quelque tesmoignage. De sorte qu'il declare manifestement, qu'en la musique moyenne, c'est à dire, deuant l'inuention de Guido, les voix estoient signifiées par les lettres susdictes: lesquelles Guido n'a poinct reiecté (encor que Puteanus semble le vouloir signifier au 9. chapitre, disant: [De quelles nottes on vse en la musique du iourd'huy. in marg.] Amissa veteri, reiectáque media canendi ratione, Guido Aretinus, musicae peritia inter aeui sui primos (sub Henrico III. Imperatore vixit) sex notas syllabicas, senarij numeri perfectione delectatus, introduxit, vt, re, mi, fa, sol, la, car elles durent encor auiourd'huy, [-51-] et l'ordre d'icelles sert aussi pour nous apprendre l'ordre des Tons des Pseaumes, comme se dira cy apres. Mais à chasque lettre, il a adiousté certaines sillabes, lesquelles seruent comme de coing, ou marque, pour specifier la nature de la voix, qui auparauant estoit confuse en vn son commun et general. De sorte qu'il n'a rien osté ny reiecté, ains a adiousté et reuestu le son d'vn nom propre, par lequel sa nature, et sa qualité est recogneuë, suyuant la qualité des nottes specifié cy dessus. Venons maintenant à la forme, et à la maniere dont a vsé Guido en ce changement, qui est fort bien descrite par Glarean, liure premier chapitre deuxiesme, disant: [La maniere dont a vsé Guido, pour reformer les nottes. in marg.] Has autem claues, in ordinem, tanquam in scalam, ad Graecam olim chordarum dispositionem, redegit Guido Aretinus, eximiae eruditionis vir, quem nostra aetas sequitur; ita vt infimo gradu, in linea paralela, poneret vocem, vt, praescripta tertia Graecorum littera, G. proximè deinde, in spatio supra primam lineam paralelam, vocem, re, praeposita littera, A, et cetera. Et vn peu plus auant, au mesme chapitre, il dict: Porrò dein, in spatio supra secundam lineam, duas Guido ponit voces, fa, ac vt, praeposita, C, littera, vt nouus hic sex vocum ordo incipiat, et cetera. Où on voit clairement, que le changement de Guido consiste en deux points: [Deux choses remarquées au changement de Guido: à sçauoir le nombre de six nottes, et l'ordre des clefs. in marg.] Le premier, en ce qu'il a voulu auoir six nottes telles qu'a esté dict cy dessus: l'autre, en ce qu'il a changé l'ordre des lettres, ayant colloqué, G vt, dessoubs A re, affin que l'vt fust par tout dessoubs le re. [-52-] Nous declarant, par les six nottes, les six Modes de Musique, et par le changement de l'ordre, il nous monstre quasi au doigt, que celuy là est le nombre essentiel d'icelles modes, d'autant qu'en tout le diapason (comme dict Genebrard) il n'en peut auoir d'auantage; [L'ordre des clefs choisi par Guido, monstre excellemment les douze modes de musique: à sçauoir six principles, et six subalternes, ou inferieures. in marg.] Car commençant de la clef de C favt (qui est le siege naturel de l'vt) on trouuera six clefs continuelles, sans aucune interruption, lesquelles nous fournissent six especes de diapason, selon la diuision harmonique, ayant toutes vne quarte en bas, pour fournir six autres especes de diapason, selon la diuision Arithmetique, comme il se peut veoir aux exemples cy dessus allegués. Et pour monstrer que toutes les especes susdictes sont differentes, il a voulu auoir six nottes differentes, lesquelles sont si dextrement appropriées aux six especes susdictes, que chacune espece a sa notte particuliere, affin de par la diuersité d'icelles (comme par vne diuerse couleur, ou liurée differente) nous faire mieux paroistre la difference des especes susdictes. Toutes lesquelles choses nous font croire asseurement, que les six nottes ont esté inuentées pour signifier et representer les six Modes principalles. Autrement, pourquoy n'eust il pas plustost choisy le nombre de sept, pour respondre aux sept clefs? lesquelles ordinairement, et à iuste tiltre, sont appellées le siege des nottes. Mais considerant que l'vne des clefs est inutile pour former vn diapason (car [rob] fa [sqb] my n'a point de quinte en montant, ayant moins de demy ton: [-53-] ny de quarte en descendant, ayant trop de demy ton, et partant ne pouuant former vn diapason, ny en l'vne diuision, ny en l'autre) à bon droit Guido l'a voulu priuer de notte propre et naturelle, pour monstrer, qu'il veult, que le nombre des modes suyue et responde, par tout, au nombre des nottes.

[Pourquoy les six nottes susdictes ont esté inuentees. in marg.] Et ne fault, oublier de remarquer icy la cause de ce changement, que Genebrard dict auoir esté faict, pour remedier au chant Gregorien, disant. Vt planum, fine Gregorianum cantum, in artem redigeret: D'autant que cela faict encor à nostre propos. Car s'il estoit question de remedier et redresser le chant Gregorien, il falloit premierement declarer les modes de musique, [On ne peut redresser le chant Gregorien, si on n'a la cognoissance des modes de musique. in marg.] estant impossible de bien redresser le chant susdict sans prealablement auoir cognoissance des modes. A quoy Ioannes Litanicus nous sert de garand, disant en son epistre dedicatoire, comme s'ensuyt: Omnia in tantam venêre corruptionem, vt nemo hodie certum de vero cantu iudicium dare, nec quisquam in codicibus perperam notata, ex arte, emendare possit: quod inde accidit, quod ipsum musices scopum vnicum nesciunt: nempe modorum solidam cognitionem.

Il est certain, que le chant de l'Eglise a esté fort corrompu et gasté: Car enuiron l'an 790. L'empereur Charlemagne, estant à Rome, requist le Pape Adrien, d'auoir aucuns chantres de l'Eglise Romaine, pour corriger le chant de l'Eglise Gallicane, qui estoit fort corrompu: dont Theodore, et Benoist, chantres tres-doctes, y furent enuoyés, qui [-54-] corrigearent le chant susdit, comme se peut veoir en la vie dudict Empereur Charlemagne, publiée par Pierre Pytou. Et autres depuis y ont encor remedié, comme se peult entendre par les histoires ecclesiastiques. Mais enuiron l'an 1024. Guido Aretinus, y voulant remedier à bon escient, et considerant que la corruption du chant susdict prouenoit de la mode mal obseruée, iugea qu'il falloit premierement redresser les modes, lesquelles seruent de reigle, et de patron, sur lequel doit estre redressé le chant susdit. [Ce qui a esté corrigé au chant Gregorien a esté tousiours à cause de la mode mal obseruée. in marg.] Et si on veult bien considerer tout ce qui a esté corrigé iusques a present, il est certain qu'on trouuera, que ç'a esté tousiours à cause de la mode mal obseruée. Ce qu'on pourroit monstrer et verifier par vne infinité d'exemples; mais affin de le faire brief, nous prendrons seulement ceux qui ont esté changé de nostre memoire. On souloit commencer ceste belle antienne de nostre dame, en ceste sorte,

[Maillart, Les Tons, 54,1; text: Inuiolata.] [MAITON1 02GF]

Et maintenant on chante, selon les exemplaires de nostre Eglise de Tournay, imprimés par Plantin:

[Maillart, Les Tons, 54,2; text: Inuiolata.] [MAITON1 02GF]

Pourquoy a esté faict [-55-] ce changement, adioustant ceste quarte embas, sinon pour monstrer, que la mode est de la diuision arithmetique? en tant que ceste quarte nous monstre euidemment ce diapason:

[Maillart, Les Tons, 55,1] [MAITON1 03GF]

En ceste hymne de la saincte Croix, qui commence:

Vexilla regis prodeunt, on souloit chanter:

[Maillart, Les Tons, 55,2; text: Quo carne carnis conditor.] [MAITON1 03GF]

Et maintenant a esté bien corrigé, et se chante en nostre Eglise de Tournay:

[Maillart, Les Tons, 55,3; text: Quo carne carnis conditor.] [MAITON1 03GF]

Pourquoy ce changement? sinon pour plus euidemment declarer la mode, par ce diapason:

[Maillart, Les Tons, 55,4] [MAITON1 03GF]

Au contraire, en ceste antienne autant celebre que commune, Salue Regina, on souloit chanter:

[-56-] [Maillart, Les Tons, 56,1; text: Et Iesum benedictum.] [MAITON1 03GF]

Et maintenant on chante:

[Maillart, Les Tons, 56,2; text: Et Iesum benedictum.] [MAITON1 03GF]

Pourquoy a esté retranché ceste quarte embas? sinon pour monstrer, que la mode est de la diuision harmonique, montant de la quinte à la quarte, et partant ne peut auoir autre quarte dessoubs la quinte, si on ne veult rendre la mode confuse et douteuse. Et ainsi (sans le faire plus long) tous vrais Musiciens confesseront volontiers, que tout ce qui a esté corrigé au chant Gregorien, et qu'on peut encor corriger, est tousiours à raison de la mode mal obseruée. Qui est cause, qu'on ne peut redresser le chant de l'Eglise (comme dict Litanicus) sans auoir cognoissance des modes de musique, pour lesquelles, sans doubte, les nottes auant-dittes ont esté inuentées: ce que voira clairement celuy, qui voudra raporter les deux poincts changez par Guido, aux abus qu'il y auoit auparauant.

Les Ecclesiastiques auoient institué 8. tons, pour chanter leurs pseaumes, [Les lettres monstrent l'ordre des tons. in marg.] fondez sur l'ordre des lettres auant-dites, A, B, C, D, ayant prins les voix respondantes [-57-] aux quatre lettres susdictes, que nous appellons maintenant, re, mi, fa, sol, pour signifier l'ordre des tons susdits; qui dure encor auiourd'huy: estans le premier et deuxiesme tons, affectés au re: le 3. et 4. au mi; le 5. et 6. au fa: le 7. et 8. au sol, suiuant la reigle qu'en donnerons cy apres. Sur lesquels tons, tout le chant de l'Eglise a esté fondé et basty: qui est cause, qu'en tout le chant susdicte le re d'Are, est la plus basse notte, pour nous apprendre, que le chant de l'Eglise a esté institué du temps de la musique moienne, en laquelle (comme a esté dit) Are, estoit la plus basse clef. Or estans les ecclesiastiques fort curieux de faire obseruer les tons susdicts, ayants inuenté plusieurs reigles, et axiomes, seruans à la pratique d'iceux, (comme se dira cy apres) plusieurs, estimans qu'il n'y auoit rien à obseruer d'auantage au chant susdits, ont tellement negligé ce qui concernoit la nature de la mode, que par succession de temps, les modes ont esté tellement oubliées, que peu de musiciens sçauoient que c'estoit de mode, ains appelloient l'vn et l'autre par le nom de ton, estimans le ton et la mode estre vne mesme chose, n'en ont voulu que viij. pour tout, suyuant l'ordre que nous auons dict cy dessus. D'où sont procedees les diuerses opinions, les absurdites et tout le desordre qu'on voit encor auiourd'huy aux tons, et aux modes de musique, comme plus amplement sera le tout declaré en la ij. partie de cest oeuure. A quoy voulant remedier Guido, considerant [-58-] que la nature du diapason requeroit douze modes, à sçauoir six superieures, et six inferieures, et que tout estoit reduit en viij. tons seulement, soubs vn certain ordre, qui causoit le desordre, [Par le nombre des six nottes et par le changement des clefs, Guido a prouué et verifié les xij. modes de musique et iceux estre autres que les viij. tons de l'Eglise. in marg.] comme vn maistre tres-expert, par vne dexterité admirable a inuenté le nombre et disposition des susdictes six nottes pour monstrer que le nombre et disposition des modes est aultre, que és viij. tons de l'Eglise.

Par où appert encor que son inuention n'a pas esté fondée seulement et simplement sur la perfection du nombre senaire, selon l'opinion de Puteanus, disant que Guido Aretinus auoit choisy le nombre des six nottes, senarij numeri perfectione delectatus, veu que la perfection du nombre senaire est inutile pour la musique, laquelle tire tous ses accords du nombre quaternaire, comme ja plusieurs fois a esté dict, reiectant tous ceux qui prennent leur source d'vn nombre plus hault, comme le tesmoigne Zarlinus (apres Macrobius) au chapitre ij. de sa ij. partie. A quoy s'accorde Franciscus Georgius Venetus au xiij. chapitre de son troisiesme ton sur le premier cantique, disant: Aliam insuper conuenientiam ad inuenere Academici in numero quaternario vsque ad quadruplam proportionem deuenientes, ad quam duntaxat musicae rationes procedunt, vlterius enim progrediendo aures videntur offendi. De sorte que le nombre senaire encor qu'il soit tres-parfait en soy, si est-ce que sa perfection est impertinent à la musique. [-59-] Mais c'est autre chose de la perfection du nombre quaternaire lequel combien qu'il soit d'ailleurs tres-parfaict, estant la racine et le commencement de tous autres nombres, d'autant que 1. 2. 3. 4. font le nombre de dix, outre lequel nombre, nulle nation n'a iamais procedé, comme dict Aristote en ses questions problematiques. Post decem enim dicimus, vndecim, duodecim, treidecim, quatuordecim, et cetera. Et ainsi recommençant derechef à l'vnité, nous procedons à tous les autres nombres et par disaines nous paruenons à cent, et par centaines à mil, et ainsi de suyte. [Perfection admirable du nombre quaternaire. in marg.] Si est-ce que la perfection dudict nombre se monstre plus manifestement en ce qu'il contient en soy toutes les consonances de musique, ainsi que plusieurs fois a esté monstré, pour laquelle cause les Pytagoriens (maistre des nombres) en faisoient tant de cas et le tenoient en telle veneration qu'ils l'estimoient appartenir à la perfection de l'ame, de sorte que quant il estoit question de prester quelque serment solemnel, et faire foy indubitable de quelque chose, ilz disoient: Ie iure par celuy qui donne à nostre ame le nombre quaternaire. Comme le tesmoigne Zarlinus apres Macrobius au lieu susallegué. Et le confirme aussi ledict Franciscus Georgius Venetus au lieu cy dessus notté, disant: Continet insuper quaternarius omnem musicam consonantiam cum in ipso sit proportio dupla, tripla, quadrupla, sesquialtera, sesquitertia: vnde diapason, diapente, diatessaron, et diapason simul cum diapente resultat. Hinc Hierocles Pytagorae interpres hunc numerum [-60-] adeo extollit vt eum opificem et causam omnium asserat: quia nihil dici aut fieri potest nisi à quaternario numero tamquam à radice et fundamento omnium proueniat: hinc per ipsum tamquam per sacrum quoddam iurabant Pytagorei, alludentes (vt opinor) ad Tetragrammon Hebraeorum à quibus secretiora illa dogmata suscepere. Plutarque en la creation de l'ame du monde chapitre xiiij. apres auoir raconté les proprietés du nombre de quarante, raporte toutes ses perfections au nombre de quatre, comme s'ensuit: Et ce nombre (dit il) vient par multiplication de la vertu du quaternaire: car si vous multipliez quatre fois chacun des quatre premiers nombres pris à part soy, c'est à sçauoir vn, deux, trois, quatre, il en prouiendra quatre, huict, douze, seize, qui sommes ensemble feront quarante. Et ces quarante là contiennent encor toutes les raisons et proportions des consonances, pour ce que seize comparé à douze à proportion sesquitierce, à huit double, à quatre quadruple, et les douze à huit, sesquialtere, à quatre triple qui font les proportions de la quarte, de la quinte, de l'octaue et de la quinziesme, et cetera. A toutes les perfections susdictes, on peult encor adiouster que le nombre quaternaire peut suffire pour les nottes de musique, d'autant que les nottes susdittes se repetent de quarte en quarte comme se dira au chapitre suiuant: et partant fault croire que Guido l'eust plustot choisy qu'vn plus grand, s'il n'eust eu autre esgard qu'à la perfection du nombre, comme dit Puteanus. Mais les raisons cy dessus alleguées monstrent euidemment les six nottes susdicts auoir esté inuentées pour representer les six modes principales de musique.

[-61-] Chapitre X.

Où est respondu à aucunes obiections.

MAis que dirons nous qu'aucuns de nostre temps ont changé et augmenté le nombre des nottes susdictes, [Huit nottes inuentees par aucuns modernes. in marg.] les vns en forgeant huit nottes toutes neuues, les autres en adioustant seulement deux nouuelles aux six susdictes pour auoir viij. nottes, à sçauoir, vt, re, mi, fa, sol, la, sy, o, respondantes à leur viij. tons: ne semble il point qu'ils ont les mesmes raisons, et le mesme fondement, que nous. Car pourquoy ne leur sera il licite, par leurs viij. tons prouuer viij. nottes, comme par nos six nottes nous prouuons six modes principalles? veu mesmement (comme a esté dict) que l'vn des nombres, se doit rapporter à l'autre. Et à la verité, s'ils pouuoient prouuer viij. modes principalles, facilement ie leur accorderoy les viij. nottes, par-ce que l'vn et l'aultre procede d'vn mesme fondement. Mais comme l'antecedent est faux, et du tout impossible (ainsi que monstrerons cy apres) aussi la consequence ne peut estre d'aucune valeur. Si est-ce toutesfois, qu'elles ont esté plausiblement receuës. Car l'an 1574. lors que ie demeuroy en la ville d'Anuers, on ne parloit entre les musiciens, que des nouuelles nottes: tant est la nature de l'homme, conuoiteuse de nouueautez, et curieuse de les receuoir.

[Autres ont inuenté quatre clefs seulement. in marg.] Autres ont forgé des clefs toutes nouuelles, et pour [-62-] tout, n'en ont voulu auoir que quatre, [Autres ont inuenté quatre clefs seulement. in marg.] à sçauoir, Ffaut, Csolfavt, bmol, et l'espace dessoubs Gsolrevt, nottées comme s'ensuyt.

[Maillart, Les Tons, 62,1] [MAITON1 03GF]

[Nouuelle methode pour apprendre en peu de temps à chanter sa partie. in marg.] Adioustant pour tout precepte vne reigle generale et infaillible qui est telle.

Ffavt, monte par cinq et descend par quatre.

Csolfavt monte par quatre et descend par cinq:

Bmol monte par cinq et descend par quatre.

L'espace dessoubs Gsolrevt monte par cinq et descend par quatre.

Monter par cinq, signifie monter par fa, sol, re, my fa.

Monter par quatre, est monter, par fa, re, my, fa,

Descendre par cinq, c'est descendre par fa, my, la, sol, fa.

Et descendre par quatre, c'est descendre par fa, la, sol, fa.

Exemple.

[Maillart, Les Tons, 62,2; text: re, my, fa, sol, la] [MAITON1 03GF]

[-63-] Le fondement de ceste nouuelle inuention est tiré de ce, que les mutations de la musique, se commencet tousiours apres le fa, soit en montant, ou en descendant: et partant nous monstre les quatre clefs, ou plustost les quatre marques, qui nous enseignent, où on doit chanter fa: et d'autant que la quinte et la quarte s'entresuyuent tousiours l'vn l'autre (qui cause l'alternatiue des chants susdicts) sçachant laquelle des clefs commence par cinq, et laquelle commence par quatre, tant en montant qu'en descendant, facilement se peut colliger la reste des nottes. Ceste inuention est fort subtile, par laquelle on pourroit, en peu de iours, apprendre à chanter les nottes de toute sorte de chant, sans auoir cognoissance d'autre clefs que des susdictes. Et moy-mesme en ay faict l'espreuue quelquefois. Mais comme vne chose qui n'a point bon fondement, ne peut estre de longue durée: aussi ceste inuention nouuelle (qui n'enseignoit autre chose que les mutations de la musique, et ne penetroit point plus oultre que l'escorce) en peu de temps est tellement esuanouye, qu'auiourd'huy nul ne sçait quasi à parler du changement susdict. Or tant s'en fault que le changement de Guido ait esté tel, qu'au contraire il a osté l'abus, et reduit le tout en son naturel. Car le nombre de six nottes n'a point esté choisy legierement, ny à la volée, ains tiré de la nature du diapason, qui est le vray fondement de la musique. Et comme il a esté monstré cy dessus, que la nature du diapason ne souffre que six [-64-] modes principalles, aussi est il facile de prouuer, qu'elle ne souffre que six nottes. [Pourquoy il ne peut auoir que six nottes. in marg.] Car si la disposition du diapason requiert, qu'apres la quinte, suyue tousiours la quarte, et qu'apres la quarte suyue infailliblement la quinte (d'où prouiennent les deux sortes de chant, qui suyuent continuellement l'vn l'autre, que nous appellons ordinairement de nature, et de [sqb] quaire, d'ont l'vn monte par fa, re, my, fa, et l'autre par fa, sol, re, my, fa, comme tantost a esté dict) il est impossible, qu'apres le la, il y puisse auoir certaine notte; d'autant qu'il n'y a point de certaine mesure: car apres le la, d'elamy, il ne suyt qu'vn demy ton: et apres le la, d'alamire, il suyt vn ton parfaict. Par où appert, que la mesure n'est pas esgale, et partant ne peut auoir de notte certaine. Car la notte n'est autre chose, qu'vne marque d'vne certaine mesure qu'il y a de chascune notte à sa voisine, ce que pouuons prouuer par la praticque ordinaire. Car de l'vt au re, il y a tousiours vn ton parfaict; semblablement du re au my; mais du my au fa, il n'y a que demy ton; et du fa au sol, il y a vn ton parfaict; et du sol, au la, semblablement vn ton. Ce qui est tellement veritable, que c'est ce que l'on doit croire le premier (appellé par les Philosophes, Primò verum) comme le principe et le premier fondement de la musique. Qui est cause, que le premier qu'on enseigne, c'est d'entonner, vt, re, my, fa, sol, la. Et partant veu que du la, en auant, il n'y a point de certaine mesure iusques à la notte ensuyuante, [-65-] par-ce qu'aucunefois il suyt vn ton, aucunefois vn demy ton (comme a esté monstré) il appert, qu'il ne peut auoir de notte certaine apres le la, et, par consequent, qu'il ne peut auoir que les six nottes susdictes.

Il est bien vray, que le nombre des nottes susdictes peut estre moindre pour chanter toutes sortes de chant (car veu qu'apres le demy ton, les nottes se repetent, selon les diuerses mutations qu'auons dict cy dessus, et qu'au plus tart, le demy ton se rencontre à la cinquiesme notte, comme il se voit en ceste quinte, fa, sol, re, my, fa, il est manifeste, que quatre nottes diuerses peuuent suffire, pour chanter toute sorte de chant) [Quatre nottes peuuent suffire, pour chanter toute sorte de musique. in marg.] mais il ne peut estre le vray nombre des nottes, d'autant qu'il ne satisfaict à la grandeur et estenduë du diapason, qui est la reigle et la mesure de tout ce qui est en la musique. Et pour ceste cause Guido en a institué six, qui est la nombre complet et bastant à la grandeur susdicte, comme le tesmoigne Genebrardus, quand il dict, que Guido primus excogitauit sex notulas, per integrum diapason distinguendas. Par-ce qu'en tout le diapason n'en peut auoir que six diuerses, en gardant, dy-ie, l'entresuytte de deux sortes de chant, de nature et de [sqb] quaire, cmome il a esté dict.

Ie sçay bien, si on veut considerer seulement les sept interualles du diapason, signifiées par les sept clefs que nous auons auiourd'huy en la musique, à sçauoir A lamire, B fa [sqb] my, C solfavt, D lasolre, E lamy, F favt, G solrevt, qu'on pourroit [-66-] en quelque maniere constituer sept nottes, accommodant à chasque clef vne notte, sans plus, ne prenant esgard à la diuersité des chants de nature et de [sqb] quaire, aux deductions, mutations, ny à changement quelconque, soit que le chant monte ou descende. [Ericius Puteanus a inuenté sept nottes. in marg.] Comme a faict Ericius Puteanus, homme tres-docte, en son liure intitulé Musathena, lequel est venu en mes mains lors primes que ie deliberoy de mettre cest'oeuure en lumiere. Et combien que par la suytte de nostre discours, on puisse assés entendre, que ledict liure ne faict rien contre nous, ayant ja suffisamment respondu quasi à cas semblable, et specialement lors que nous auons monstré en ce mesme chapitre que la clef de bfa [sqb] my est inutile pour former vn diapason n'ayant point de quinte en montant, ny de quarte en descendant: et partant ne merite point de notte propre. Toutesfois, d'autant que le nombre de sept, et les raisons qu'allegue ledict Puteanus, sembles directement batre contre le nombre de six nottes, que nous auons posé, comme six pierres fondamentales, sur lesquelles nous auons fondé les six modes principales, nous auons trouué expedient, de nous arrester icy vn peu. Protestant toutesfois bien expressement, que n'entendons nous attaquer audict personnage en maniere quelconque, le recognoissant vn million de fois plus suffisant que nous: et n'entendons refuter ny controler son opinion; ains seulement deffendre, guarantir, et expliquer [-67-] la nostre, et donner raison pertinente, pourquoy nous reiectons le nombre des sept nottes, comme inutil pour nostre dessein, encor qu'il soit (peut estre) propre pour le sien, comme monstrerons briefuement.

[L'intention de l'autheur en commençant cest'oeuure. in marg.] Nostre intention n'a esté autre, et n'auons entreprins cest'oeuure, que pour enseigner et expliquer les modes de musique, et les distinguer des tons de l'Eglise, comme porte le tiltre de nostre liure. A quoy ledict autheur n'a prins nul esgard, ains appert par son discours, qu'il n'a augmenté le nombre des nottes, en adioustant la septiesme, [L'intention de Puteanus en adioustant la septiesme notte. in marg.] que pour euiter les difficultés et facheries qu'il y a à cognoistre le changement et mutation du chant et repetition des nottes, disant au ix. chapitre comme s'ensuyt. Senae hae notae (parlant des six nottes que nous auons auiourd'huy.) Sic inuentae vsum sui apud musicum passim gregem, sed tardum admodum difficilemque praebent. Quae enim mora mutationum, confusio clauium, substitutio vocum? videas plerosque, atque indigneris, bonam aetatem impendisse huic arti, et exiguum tamen profecisse, perfectos annis prius quam istiusmodi lectione. Difficultas scilicet obstat, remoramque plerisque facit. Ego tollam cursumque vniuersum facilem, et expeditum reddam. Et vn peu plus oultre: Ego adiungo, et molestias istas fugiens, notarum numerum augeo, et senis receptis, vt Musathena constituatur, comitem vnam adijcio, bi, eundem ordinem seruo, vt, re, mi, fa, sol, la, bi. Par lesquelles parolles appert manifestement, [-68-] que son but n'a esté autre, et qu'il n'a choisi le nombre des sept nottes à autre fin, que pour euiter les difficultés qu'il y a au changement des clefs, et à la repetition des nottes. Et à la verité, accommodant à chasque clef sa notte (comme faict ledict autheur, au xvij. chapitre, disant: A sibi adciscit la, B, bi: C vt, D re, E mi: F, fa: G, sol:) [L'inuention de Puteanus vtile, pour apprendre en peu de temps à chanter les nottes de la musique. in marg.] il est facil en peu de temps, d'apprendre à chanter les nottes de quelque musique, n'y ayant n'y chant n'y nottes à changer, demourant tousiours la mesme notte pour la mesme clef, soit en montant ou descendant: Le chemin est beau et ample iusques là, à sçauoir pour chanter les nottes de la musique: mais si on veut passer plus oultre, et paruenir à la cognoissance des modes de musique, qui est le but où tend ce petit traicté, on ne peut continuer ce chemin icy, il faut retourner, et passer necessairement par les difficultés auant-dictes, et entendre les mutations et repetition des nottes, et les pratiquer suyuant l'intention de celuy qui les a inuenté. La mode (comme a esté dict) n'est autre chose qu'vn diapason, composé d'vn diapenté et vn diatessaron, la difference duquel diapason ne se cognoit que par les diuerses especes susdictes de diapenté et diatessaron, dont il est composé. Donc pour cognoistre les especes de diapason, il faut premierement cognoistre les diuerses especes de diapenté et diatessaron. [En toute la musique il ne peut auoir que trois especes de diatessaron, in marg.] Or est-il certain, qu'en toute la musique il ne peut auoir que trois especes de diatessaron, et quatre [-69-] de diapenté, [et quatre especes de diapente. in marg.] suyuant le nombre des interualles que contient chacune consonnance ou le demy ton se doit changer comme a esté monstré cy dessus. D'où s'ensuyt que les especes de diatessaron ne peuuent estre representées qu'en trois diuerses sortes, et les especes de diapente, en quatre; et partant faut repeter les mesmes nottes, pour declarer tant mieux que ce sont aussy les mesmes especes: [Pourquoy on a adiousté à chaque clef diuerses nottes in marg.] car à ces fins ont esté adioustées à chaque clef diuerses nottes, comme le tesmoigne Glarean, au ij. chapitre de son premier liure; à telle intention ont esté inuenté les deux sortes de chant, de nature et de [sqb] quaire, qui s'entresuyuent continuellement l'vn l'autre, en repetant les nottes susdictes, pour signifier que ce sont aussi les mesmes especes de diapenté et diatessaron, dont est composé le diapason. Laquelle repetition n'a point esté oubliée par Guido, lequel, encor qu'il ait subtilement inuenté les six nottes que nous auons auiourd'huy, pour seruir de basse aux six modes principalles, ce neantmoins il a voulu, que ceste repetition fut obseruée, comme le remarque Glarean, au ij. chapitre susdit, disant: Porrò deinde in spatio supra secundam lineam duas Guido ponit voces, fa, ac vt, praeposita, C, littera, vt nouus hic sex vocum ordo incipiat, qui praecedentem ordinem ascensu deficientem excipiat, nec tamen ad finem prioris incipiat, sed in medio, vt natura similes voces in eadem locentur claue. Et n'oublie point aussi d'expliquer la cause de ceste repetition, qui est, affin de remarquer le demy ton entre le my et le fa, duquel demy [-70-] ton est tirée la difference des especes de diapenté et diatessaron, disant ainsi: vt semitonium tertio quoque loco esset inter my et fa. [La repetition des nottes necessaire, pour cognoistre les diuerses especes de diapente et diatessaron. in marg.] Par où on voit, que la repetition des nottes est necessaire, pour facilement cognoistre, par le demy ton, les diuerses especes de diapenté et diatessaron, par lesquelles se doit cognoistre la diuersité des especes de diapason.

Au contraire, si (en laissant ceste repetition) nous voulons vser des sept nottes, que ledict autheur nous propose: au lieu de la facilité promise, en quelles difficultés, et en quel labyrinthe nous trouuerons nous plongez? quant les trois especes de diatessaron nous seront representées en six diuerses sortes, comme s'ensuyt:

[Maillart, Les Tons, 70,1; text: vt fa, re sol, mi la, sol vt, la re, bi mi.] [MAITON1 04GF]

[Estranges especes de diatessaron. in marg.] Et semblablement les quatre especes de diapente, en six diuerses manieres, telles que s'ensuyt:

[Maillart, Les Tons, 70,2; text: vt sol, re la, mi bi, fa vt, sol re, la mi.] [MAITON1 04GF]

[Estranges especes de diapente. in marg.] Laquelle diuersité nous apporteroit tant d'obscurités et de confusion entre les especes susdictes, qu'il [-71-] seroit impossible, parmy tant de tenebres et brouillats, faire paroistre le vray nombre des especes de diapason: [Les especes de diapente, et diatessaron susdictes sont inutiles pour faire paroistre les especes de diapason. in marg.] qui est-ce à quoy tend tout nostre discours. Quant aux raisons et authoritez que ledict autheur donne et allegue en approbation de sa septiesme notte, si on les veut bien examiner, suyuant l'intention de leurs autheurs, on trouuera qu'elles ne font rien contre nous, ayants allegué quasi tous les mesmes autheurs, pour prouuer le semblable, au premier chapitre de nostre premiere partie. Et affin qu'on voye son fondement, et que chascun puisse iuger de nostre faict, nous reprendrons icy les mesmes parolles dont il vse, en donnant ses raisons au commencement de son x. chapitre. Sed priusquam (dit-il) septenarium hunc numerum excutiamus latius, et aptemus Arti, rationem eius videamus et fundamentum, ne quid temerè innouare visi, et aperire os contra vulgi totius sensum et musicorum omnium consensum. Cum notae iudices vocum sint, et quaedam quasi linguae, tot esse notas necessum est, quot voces, sed septem distinctae tantum voces sunt, et latini illo Apollinis oraculo firmatae,

Septem discrimina vocum,

[Fondement des sept nottes de Puteanus. in marg.] Septem ergo notae: Per voces, autem, septem illos sonos, siue sonitus intelligo, quos, vt lucretius ait,

Corpore nostro

Exprimimus, rectoque foras emittimus ore: quos, Mobilis articulat neruorum dedala lingua, Formaturaque labrorum pro parte figurat. Et peu apres au mesme chapitre: Caeterum hanc vocem Heptadem Ptolomaeus, libro ij. de musica, firmat, Voces [-72-] inquiens, natura, neque plures neque pauciores esse posse quàm septem. Au chapitre ensuyuant:

Tuque testudo resonare septem callida neruis.

Et ainsi consequemment, par les sept cordes de la lyre, et des autres instruments, par les sept planettes, et autres speculations qu'il apporte, tirées du nombre de sept, tache de faire approuuer sa septiesme notte. [Tous les argument de Puteanus ne prouuent autre chose, sinon qu'il y a sept voix differentes en la musique. in marg.] Mais tous ses arguments, et les authoritez qu'il allegue, ne peuuent prouuer autre chose, sinon qu'il n'y a que sept cordes, ou sept clefs, qui nous representent sept voix differentes en la musique. A quoy nous nous accordons tres-volontiers, ayans enseigné le mesme (comme a esté dict) au j. chapitré de nostre premiere partie, donnant pour fondement et preuue de nostre dire, la grandeur et estenduë du diapason, [Raison pourquoy il ne peut auoir que sept voix differentes en la musique. in marg.] qui est la mesure essentielle de la musique, lequel ne contenant en son enclos que sept interualles, ne peut aussi fournir que sept cordes, ou sept voix differentes, d'autant que la huictiesme conuient auec la premiere, la ix. auec la ij. la x. auec la iij. et ainsy de suytte comme dict aussi le mesme autheur au 12. chapitre concluant que partant il doit auoir aussy sept nottes pour les representer. Ce que nous confessons et aduoüons aussi, moyennant qu'on prenne le mot de notte, comme font les anciens: à sçauoir pour vne marque ou signe qui represente les cordes susdictes, au lieu desquelles cordes, nous vsons maintenant de clefs, lesquelles sont nottées et signifiées par les sept premieres lettres de l'alphabet, A, B, C, D, E, F, G, comme [-73-] a esté dict plusieurs fois. Et appert manifestement, que la viij. est la mesme que la premiere, la ix. la mesme que la ij. et ainsi consequemment, par-ce que les lettres susdictes se repetent au dessus du diapason. Car il ne fault penser que les anciens ayent voulu parler des nottes dont nous vsons auiourd'huy pour solfier ou notter nostre musique, lesquelles n'ont esté inuentées par Guido, que bien long temps apres, et à autre fin, comme a esté dit et dirons encor tantost, ains des nottes ou marques dont ils vsoient pour signifier leurs cordes, lesquelles maintenant nous appellons clefs. [Les nottes anciennes signifioient les cordes, lesquelles nous appellons maintenant clefs. in marg.] Ce que nous prouuerons facilement. Premierement, donc, que la clef soit ce que les anciens appelloient corde, il n'en faut point doubter. Glarean le dict clairement, au ij. chapitre du premier liure: Veteres musici (ce dict-il) claueis neruos appellabant. [Preuue que les cordes anciennes sont referées aux clefs, que nous auons auiourd'huy. in marg.] Froscius, au xv. chapitre de sa musique, rapporte les clefs que nous auons maintenant, aux cordes anciennes, comme s'ensuyt: Fides autem signatae, antiquitus inuentae sunt quatuor, nempe Parhypate meson, trite synemenon, trite diezeugmenon, et paranete hyperboleon, hoc est F, B, C, et G. his recens adiectae connumerantur G et dd. Quarum omnium vna aut altera cantioni, vti perfertur, praeposita, reliquas fides alternatim per lineas et spatia distributas facile est intelligere. Où on voit manifestement, que les cordes sont referées aux clefs du iourd'huy, representées par les quatre lettres susdictes, qui signifient F favt, C solfavt, G solrevt, et le bmol. Et appert aussi que les nottes [-74-] et marques dont vsoient les anciens, [signifioyent les cordes. in marg.] ont esté inuentées pour signifier leurs cordes, car quant Boëce dit, au xiiij. chapitre du iiij. liure de sa musique, Per singulos modos à veteribus musicis vnaquaeque vox diuersis notulis insignita est. Et au xvj. chapitre ensuyuant expliquant la table des nottes susdictes, il monstre manifestement que les nottes signifient les cordes, d'autant qu'il monstre que la premiere notte represente la premiere corde, la ij. notte signifie la ij. corde, et ainsi consecutiuement, comme se peut, veoir aux lieux susallegués, ce que le mesme autheur prouue plus manifestement au iij. chapitre du iiij. liure, (comme encor a esté dict.) Veteres excogitarunt notulas quasdam quibus neruorum vocabula notarentur. [Autre preuue par la pratique et par l'escriture des nottes anciennes. in marg.] La pratique des anciens nous enseigne le mesme, d'autant que leurs nottes estoient escrites sur leurs vers lesquelles signifient combien il falloit hauser ou abaisser la voix (comme le declare le mesme autheur au chapitre viij.) ce qu'il ne se pouuoit entendre que par la corde par laquelle (comme par la clef du iourd'huy) s'entend quelle distance il y a de l'vne à l'autre. De sorte qu'il appert que les nottes anciennes representoient les cordes au lieu desquelles nous vsons maintenant des clefs. Prenant donc la notte en ceste sorte, nous disons, auec ledict autheur, qu'il doit auoir sept nottes, pour signifier les sept voix differentes, contenuës au diapason, qui ne sont autre chose que les sept clefs representées maintenant par les sept premieres lettres de l'alphabet, comme plusieurs fois a esté repeté. Mais [-75-] oultre celles-là, et sans preiudicier à l'antiquité, Guido en a inuenté six autres, à sçauoir, vt, re, my, fa, sol, la, [Difference entre les nottes modernes et anciennes. in marg.] non à intention de monstrer la grandeur et estenduë du diapason (comme pretend ledict autheur, et qui est suffisamment prouué par les sept clefs auant-dictes) ains pour expliquer sa nature, et recognoistre ses parties et leur difference. Car consistant sa nature en la mediation (comme a esté monstré cy dessus) il le faut necessairement diuiser pour auoir parfaicte cognoissance de ses deux parties. Ce que les anciens nous ont enseigné, le diuisant premierement en deux tetracordes, l'vn conioinct, et l'autre disioinct; puis par les proportions sesquitierce et sesquialtere; par apres en vn diapenté et vn diatessaron, qu'on appelle maintenant vne quinte et vne quarte. Mais Guido, pour declarer et esclarcir mieux les parties susdictes, et monstrer au doigt la difference de chacune espece de diapenté et diatessaron, à inuenté les six nottes susdictes, lesquelles il fait si dextrement repeter, que chacune espece a tousiours vn demy ton entre les mesmes nottes, à sçauoir entre le my et le fa, [Comme par les nottes modernes on peut facilement remarquer les diuerses especes de diapente, et diatessaron. in marg.] affin de pouuoir remarquer incontinent la diuersité des especes susdictes, et recognoistre, par icelles, le nombre legitime des especes de diapason. C'est hors de propos, donc, d'alleguer maintenant l'authorité des anciens, pour corriger le nombre des nottes de Guido, lesquelles ils n'ont iamais cogneu, et moins entendu son intention. Et ne faut penser, que Guido, et toute l'escolle des Musiciens, ait esté si mal instruicte, qu'elle ait ignoré les sept voix differentes de la musique, [-76-] en sorte qu'il fut besoing, d'vn nouueau maistre pour nous l'enseigner, et d'vne septiesme notte pour la signifier. Tous Musiciens, d'vn commun consentement, confessent et aduoüent sept voix differentes, signifiées (comme a esté dit) par les sept clefs, lesquelles Guido a disposé sur la mesme forme et modelle des cordes anciennes. Mais il en a voulu instituer six autres, tant pour les repetitions susdictes, que pour seruir de fondement et de base aux six especes principales du diapason, comme plus amplement a esté declaré cy dessus. Veu, donc, que la septiesme notte dudict autheur, empesche la repetition susdicte tant necessaire pour la cognoissance des especes de diapason, et qu'elle ne peut aussi seruir de base ou de nottes fondamentale à aucune mode de musique, [La septiéme notte de Puteanus reiectée, et pourquoy. in marg.] n'ayant point de diapenté en haut, ny de diatessaron en bas, ce que nous auons monstré cy dessus estre requis, à bon droict nous la reiectons, comme impertinente et inutile pour nostre dessein.

Et affin d'acheuer vne fois auec ceux qui traictent de ces nottes icy, [Distinction de Guido Pancirollus entre la musique ancienne, et la moderne. in marg.] sera besoing que nous respondions aussi briefuement à la distinction que faict Guido Pancirollus, entre la musique ancienne, et la moderne, appellant ceste cy Barbare et sans aucun artifice, parce qu'on ny oit (ce dict-il) que des nottes et des voix, sans y entendre aucuns mots: et l'autre la vraye musique d'autant qu'on y entend les parolles ensemble auec la melodie. Nous reprendrons icy son texte entier affin de mieux comprendre son intention. Expositis [-77-] artibus mechanicis ad liberales deueniam quarum nullum hodie extat vestigium. Vna ex his est musica, veram antiquitus scientiam et practicam continens. Incredibili enim delectatione auscultantes adficiebat, vt ex scriptoribus deprehenditur. Siquidem vna cum melodia, integra percipiebantur verba. Qua cum si recens haec nostra conferatur barbara omnino merito erit habenda: siquidem in hac non nisi voces et clamores, absque verbis, audiuntur, vnde aures tantummodo parumper pascit, absque aliqua intellectus delectatione. Recentiores autem musicae notulae, quas vocant, originem trahunt ex hymno Diuo Iohanni sacro: quem monachus quidam in officiolo suo ad hunc modum habebat consignatum.

Vt queant laxis

Resonare fibris

Mira gestorum

Famuli tuorum

Solue polluti

Labij reatum

Sancte Iohannes.

Ex hoc hymno religiosus iste primas cuiuslibet versus sillabas quae sunt vt, re, my, fa, sol, la, pro primis notis cantus posuit: et cantu isto in manus collocato, cantare incepit, ac voces cum notis quas in lineas posuerat, <.>n concordiam redigere. Atque ita ex hac praxi, et vocum harmonia siue concentu theoria quaedam postea fuit hausta, quae tamen neque scientia est, neque vetus illa Mathematica, [-78-] quae septem constabat vocibus, vt ex illo Virgilij versu deprehenditur. Obloquitur numeris septem discrimina vocum. Cardinalis ferrariensis circa hanc indagandam satis multum sudauit: sed Frustra. Ars itaque ista plane est extincta. Nam qui libros de vera hac musica conscriptos legunt ad praxim et vsum conuertere nesciunt. Ie ne me veux empescher icy à refuter ceste opinion pour reparer le blasme fait à nostre musique, et l'affranchir de ceste calomnie, esperant de prouuer, en la suytte de nostre discours, par demonstrations claires et manifestes que nostre musique est bastie sur les mesmes fondements et principes, composée de mesmes consonances et accords, diuisée és mesmes tetracordes et disposer en vn mesme genre de melodie que l'ancienne, tellement que le Cardinal de Ferrare, et tous autres qui voudront considerer nos raisons, auront dequoy se contenter, et de croire asseurement que nous auons la mesme musique qu'ont eu les anciens. Seulement faut voir icy, s'il est vray qu'on ne chante en nostre musique que des nottes sans parolles. Ie confesse que si on demande aux enfans ou à ceux qui commencent à apprendre la musique, s'ils sçauent bien chanter, ils respondront, qu'ils sçauent bien chanter les nottes: les autres plus auançés diront, qu'ils commencent à chanter les mots: Mais ceux qui sçauent leur partie, ie dis, les vrays et parfaicts Musiciens, desquels on entend parler quand on parle de Musiciens, ne chantent point les nottes, [Les nottes ne se chantent point en la musique [-79-] moderne, sinon par les enfans ou apprentiss. in marg.] ains chantent les mots lesquels sont entendus en nostre musique ensemble auecq la melodie, ainsi qu'en [-79-] l'ancienne musique. Par où se voit le tort qu'on faict à nostre musique en l'appellant barbare soubs pretexte qu'on ny entend que des nottes qui ne seruent que pour les enfans et apprentifs lesquels ne peuuent estre mis au rang des Musiciens: [La musique moderne blasmée à tort par Guido Pancirollus. in marg.] ce sont appellations ingenieusement inuentees pour façonner la voix humaine et l'accoustumer à bien et parfaictement intonner les sept voix de la musique par certaine distinction de tons, et demy tons, comme a esté dict. [Pourquoy les nottes ont esté inuentées. in marg.] Mais depuis que la voix humaine est vne fois accommodée, et habituée à ceste intonation il n'est plus question d'vser des nottes en chantant. Ie me rapporte aux ecclesiastiques, si on ne chante point les mots au chant de l'Eglise: Ie me rapporte aux Musiciens, si iamais il est question de chanter les nottes en faisant la musique, si on ne veut estre moqué et tracé hors du nombre des Musiciens. [Les nottes ne peuuent empescher l'art de la musique. in marg.] C'est vn abus donc tresmanifeste, de dire que l'vsage des nottes auroit estaint ou empesché aucunement l'art de musique veu qu'elles ne changent ny alterent en rien la musique ne seruant que d'adresse pour facilement apprendre à chanter et pour faire mieux entendre le faict de la musique.

Chapitre XI.

Où est prouué, que le nombre des xij. modes est necessaire, pour la perfection du corps de musique.

LE nombre des modes susdictes se peut encor prouuer par l'authorité des anciens. Car, encor que nous n'ayons point les lieux et tesmoignages si exprés que desirons bien; si est-ce, que voulans prendre esgard à ce qu'ils [-80-] en disent, il nous sera facile de cognoistre, qu'ils ont eu les mesmes modes, et en mesme nombre, qu'auons dict cy dessus. [Le nombre des douze modes prouué par plusieurs authorités. in marg.] Car examinant bien ce que dict Platon, en ses liures de la republicque, nous verrons clairement, qu'il les a tous cogneu: comme le tesmoigne Glarean, en sa preface, quant il dict: Plato, cum saepe modorum meminerit (harmonias vocat) certè libro 3. de republica, sex principes modos nominat, quibus si plagios singulos dabimus, quis neget duodecim esse modos? Plutarque ne les aduouë point seulement, ains monstre encor, que les anciens les ont receuz, quant il allegue l'ancien Poëte Pherecrates, disant:

Comme Phrinis, lequel en me iettant

Son tourbillon, et me pirouëttant,

Tournant, virant, trouua douze harmonies,

Selon sa muse, en cinq cordes garnies.

Le solitaire, en Thiard, nous tesmoigne le mesme, quant il interrogue le curieux en ceste sorte: Auez vous souuenance, Curieux (dit-il) d'vn certain nombre de modes de chanter, auquel l'antiquité se soit arrestee? Il est (respond le Curieux) tout vulgaire, entre les doctes, que les anciens auoient en tresfrequent vsage la Dorienne, la Phrigienne, et la Lidienne: Encor se trouue (va il continuant) vne Eolienne, et vne Iastienne. Et vn peu plus auant, il dict: Depuis à la Lidienne, par Saphon, fust adiousté vne Mixolidienne. Qui sont les six modes, que nous tenons encor pour le present. Thiard passe plus outre, car il ne se contente point [-81-] de tesmoigner, que les anciens ont cogneu le nombre susdicte, [Le nombre des douze modes prouué par plusieurs raisons. in marg.] mais plus auant poursuyuant son discours, apres auoir declaré comment le diapason (composé d'vn diapente et d'vn diatessaron) peut estre diuisé en deux sortes, à sçauoir, Harmonique, et Arithmetique, il prouue, par arguments et demonstrations tres-euidentes, que, par l'assemblement des deux consonnances sudictes, naissent douze formes de diapason, comme s'ensuyt: Imaginés (dit:le, Curieux parlant à Pasithée) que la premiere forme soit de proslambanomene à mese, composé d'vn diatessaron de proslambanomene à lichanos hypaton, et d'vn diapente de lichanos hypaton à mese, par mepartement Arithmetique. La seconde sera semblablement de proslambanomene à mese, mais en mepartement Harmonique, montant d'vn diapente, depuis proslambanomene à hypate meson, et d'vn diatessaron de hypate meson à mese (ce que dirions maintenant pour ladicte premiere forme depuis Are iusques alamire ayant D solre, pour mediation, et pour la ij. depuis Are iusques alamire ayant elamy pour mediation.) Voyez vous pas (dit-il) que la premiere espece de diapason reçoit deux formes? euidemment (respond elle) mais toutes les autres especes, sont elles ainsi transformalles? I'en excepte deux (replique il) à sçauoir, la ij. (que nous disons de [sqb] my en bfa [sqb] my) qui ne peut estre formée harmoniquement, [b fa [sqb] my n'a point de quinte en montant, et partant ne peut estre diuisé qu'en vne sorte. in marg.] pour-ce que depuis hypate hypaton, iusques à parypate meson (qui deburoit estre diapente, pour composer vn diapason Harmonique) [-82-] il n'y a que demy diapenté de deux tons et deux demy tons; [Ffavt n'a point de quarte en montant et partant ne peut estre diuisé qu'en vne sorte. in marg.] Et depuis parypate meson, iusques a Paramese (qui deburoit seulement sonner diatessaron, de deux tons et vn demy) il y a ce qu'on appelle triton, c'est à dire, trois tons entiers. Parquoy ceste seconde espece ne reçoit pas deux formes non plus que la sixiesme (que nous disons d'Ffavt iusques Ffavt) qui diuisée arithmetiquement souffriroit mesme imperfection de trois tons embas, pour diatessaron, et en haut, de deux tons et deux demy tons seulement, pour diapente, comme il appert depuis parypate meson, iusques a tritehiperboleon. I'entends bien maintenant (dit-elle) que de cinq especes transformables, et de deux autres, naissent douze formes de diapason. Iusques icy Thiard; [Thiard prouue qu'il y a douze modes, parce qu'il y a cinq especes de diapason transformable, (c'est à dire, qui peuuent estre diuisées en deux sortes) et deux autres. in marg.] qui par icelles parolles monstre euidemment, non seulement que les anciens ont eu le mesme nombre des modes que nous, mais aussi qu'il n'en peut auoir d'autres, ce qu'il prouue par la nature du diapason. Son argument est vn peu different à cestuy que nous auons allegué cy dessus, tiré de Guido Aretinus au chapitre ix. car nous auons monstré les douze especes susdictes, par les six nottes respondantes à six clefs, à sçauoir C solfavt, D lasolre, E lamy, F favt, G solrevt, alamire, lesquelles forment chacune vn diapason Harmonique, et vn Arithmetique, faisant ensemble douze formes de diapason: et le solitaire, en Thiard, suyt l'ordre des clefs, commençant à proslambanomene, qui respond à celle que nous appellons Are: entre lesquelles il en trouue cinq, qui ont deux medietez, à sçauoir, Harmonique et Arithmetique, et partant composent deux sortes de diapason; [-83-] et deux qui n'ont qu'vne medieté, qui est cause aussi, qu'elles ne peuuent former que chacune vn diapason, à sçauoir, Ffavt (qui ne peut former qu'vne espece Harmonique) et bfa [sqb] my, vne espece Arithmetique: dont resultent douze formes, comme a esté dict. Mais la cause qui sert et demonstre, qu'il y a douze especes, et qui sert aussi à prouuer qu'il n'en peut auoir d'auantage, est la mesme, à sçauoir, pour-ce que depuis hypate hypaton, iusques a parypathe meson (que nous disons, depuis [sqb] my iusques Ffavt) il n'y a point de diapente, et depuis paripathe meson, iusques a paramese (que nous disons, depuis Ffavt, iusques a b fa [sqb] my) il n'y a point de diatessaron. De sorte, que comme la verité demeure tousiours verité, de quel costé qu'on la veuille tourner, aussi en quelle sorte qu'on veuille expliquer le diapason, on y trouuera tousiours douze modes, et non plus. Mais aucuns esprits subtils trouueront (peut estre) quelque remede aux empeschements susdicts; car s'il est ainsi, que les nottes ayent esté inuentées, pour representer la voix humaine (laquelle, comme on sçait, peut sonner des tons, et demy tons, par tout indifferemment, sans que les clefs, ny autre chose, la puissent empescher) pourquoy, doncq, semblablement ne pourrons nous chanter my en Ffavt, et fa en [sqb] my, affin de former vn diapente parfaict de [sqb] my en Ffavt, et vn diatessaron d'Ffavt en bfa [sqb] my? Que si cela est vray (comme on ne le peut nyer) il est certain, que par ce moyen toutes les sept clefs [-84-] seront renduës transformables, et au lieu du xij. seront trouuez xiiij. formes de diapason: à sçauoir, sept Harmoniques, et sept Arithmetiques. Et à la verité, il semble, que ce nombre icy de sept, soit requis et necessaire pour l'accomplissement et perfection du corps de musique. Car, si en toute autre chose nous voyons, que le nombre de sept ait ceste proprieté, de signifier tousiours quelque generalité comme a esté monstré cy dessus) bien plus euidemment, certes, celà se voit en la musique, ou les sept interualles du diapason, realement et de faict, contiennent entierement tout ce qui est de la musique. D'où on peut inferer, qu'il y a sept clefs, sept especes de diapason, et sept modes. Plusieurs Musiciens semblent fauoriser ceste opinion, non seulement Boëce lequel semble le maintenir fort et ferme, ains la pluspart de ceux qui font profession d'entendre le faict de la musique, pour tous lesquels il semble que Glarean veut respondre, quant il dict, liure ij. chapitre v. Essentia, igitur, sine natura, septem duntaxat sunt diapason species, et cetera. Pour responce, disons premierement, que nous ne voulons point nyer, qua l'imitation de la voix humaines, les nottes ne puissent estre changées, voires autant de fois qu'on voudra: car à cest effect a esté inuentée la main fainte, [En toute clef on peut chanter toute sorte de nottes, par la main fainte. in marg.] laquelle nous apprend (comme dict Georgius Ravv. et Stephanus Vanneus liure 1. chapitre 65. et 66. et autres) sur chacune clef chanter toutes sortes de nottes) et à ces fins ont esté inuentées les marques, qui nous signifient, quant il faut changer le [-85-] my en fa; (à sçauoir le bmol, figuré par vn petit b.) où bien quant il faut changer le fa en my, à sçauoir le dieze, ainsi figuré [x]. D'où s'ensuit, qu'on peut licitement chanter my en Ffavt, et fa en [sqb] my, par l'application des marques susdictes, et former vn diapente tres-parfaict de [sqb] my en Ffavt, et vn diatessaron d'Ffavt en b fa [sqb] my. Mais il ne s'ensuit point pourtant, qu'il y aura sept especes de diapason Harmoniques, et sept Arithmetiques. Car ce changement ne cause point augmentation d'especes, ains seulement transposition de clefs, par-ce que par le diese, F favt est changé en b fa [sqb] my; et par le bmol, b fa [sqb] my en F favt, comme sçauent ceux qui ont cognoissance des mutations de la musique, desquelles auons traicté cy deuant. Car veu que le diapente ne peut estre diuersifié qu'en quatre sortes, et le diatessaron qu'en trois, suyuant le nombre des interualles que contient chacune consonnance, esquels le demy ton peut estre changé, comme a esté monstré cy dessus; [Il est impossible de pouuoir inuenter ou imaginer seulement autres especes de diapente et diatessaron que celles qui ont esté specifiées cy dessus. in marg.] il est impossible, de pouuoir imaginer ou songer autre espece de diapente, et diatessaron, que celles qui ont esté specifiées cy dessus. Et partant faut necessairement, que le diapente de [sqb] my en Ffavt, et le diatessaron d'Ffaut en b fa [sqb] my, par l'application du bmol ou dieze, soit reduit à l'vne des especes cy dessus declarées, à sçauoir, par l'adionction du bmol, à la iiij. espece de diapente, et à la premiere de diatessaron; et par l'adionction du dieze, à la iij. de diapente, et à la iij. de diatessaron: et par consequence, [-86-] le diapason, prouenant des especes susdictes, sera reduict à l'vne des douze auant-dictes, selon que les especes de diapente et diatessaron auront esté changées, comme facilement se peut considerer. Quant à l'authorité de Boëce, et de ceux de sa suytte, si on la veut bien examiner, on trouuera, qu'elle faict plustost pour nous, que contre nous. Car quant il dict, qu'il n'y a que sept modes, d'autant qu'il n'y a que sept especes de diapason, il n'entend point pourtant, que les sept especes susdictes soient toutes Harmoniques, pour en auoir encor sept autres Arithmetiques. Car, outre ce que nous auons ja monstré, que cela est impossible, et du tout repugnant à la nature du diapason, luy mesme declare assez, que telle n'est point son intention, quant, entre les sept especes susdictes, il mesle les especes Arithmeticques auec les Harmoniques, comme monstrerons tantost. Mais il dict seulement, qu'il ne peut auoir que sept especes de diapason, d'autant que le diapason ne contient que sept clefs en son enclos, ce qu'il prouue par la grandeur du diapason. Car si le diapason n'est autre chose, que la distance qu'il y a d'vne clef à vne autre semblable, comme d'Are, iusques a alamire, veu que ceste distance ne contient que sept interualles, qui sont les sept clefs essentielles, [Il n'y a que sept modes essentielles. in marg.] il n'y aura aussi que sept especes essentielles de diapason, et, par consequent, que sept modes. Et pour monstrer cecy plus euidemment, il disposa ses modes selon l'ordre des [-87-] clefs susdictes (lesquelles sont ordinairement representées par les sept lettres premieres de l'alphabeth, A, B, C, D, E, F, G,) commençant à la mode appellée Hypodorius, laquelle a son diapason depuis Are, iusques alamire. Pour la deuxiesme, il prend Hyppophrygium, qui consiste entre [sqb] my et b fa [sqb] my. La iij. est Hyppolidius, qui est de C favt en csolfavt. La iiij. est appellée Dorius, qui a son diapason de D sol re, en d la sol re. La v. qui est Phrigius, consiste entre E lamy et elamy. Sa sixiesme est appellé Lidius, laquelle accomplit son diapason entre F favt et ffavt. Et sa septiesme, appellée Mixolidius, consiste de G solrevt, iusques a gsol revt. Or si on adiouste la viij. il appert qu'elle sera la mesme que la premiere, à sçauoir d'alamire, en Alamire; d'autant que les octaues sont de mesme nature, suyuant ceste reigle auant-dicte: De octauis idem iudicium. Et partant conclud, qu'il ne peut auoir que sept modes, respondantes aux sept especes de diapason susdictes. Ce qui est tres-veritable, moyennant qu'il soit bien entendu, à sçauoir des modes premieres et essentielles, d'autant que toutes les autres procedent des sept modes susdictes, et y doiuent toutes estre reduittes. Car comme il est necessaire, que tout soit conclu et contenu au diapason, aussi ne pouuons nous chercher des modes au dessus du diapason, parce que ce qui est pardessus, est le mesme que ce qui est contenu en iceluy. Voila doncq ce que veut dire Boëce. A quoy s'accorderont facilement tous vrais Musiciens. [-88-] Mais cela n'empesche point, de transformer les especes susdictes par la transposition des especes de diapente et diatessaron (ce qu'auons monstré, par l'authorité d'Aristote, requerir mesme la nature du diapason) par laquelle transposition naissent cinq autres modes, pour faire ensemble le nombre de douze, qui sont diuisées en six Harmoniques, et six Arithmetiques, qui est ce que veult dire Glarean, au lieu susallegué, quant il dict: Essentia, igitur, siue natura, septem duntaxat sunt modi, quia septem duntaxat sunt species diapason: At si diuidere liceat modos Arithmeticos, ac Harmonicos (qui quidem diuidi possunt) duodecim erunt modi. [Difference entre forme et espece de diapason. in marg.] Le mesme nous veut signifier Thyard, au ij. solitaire, quant il dict, que des sept especes de diapason, naissent douze formes. Vsant d'vne subtile distinction, entre forme et espece, appellant espece, ceste diuersité qui procede de la differente disposition des demy tons; et forme, celle, qui vient seulement de la diuerse situation des especes susdictes de diapente et diatessaron. De sorte que tant s'en faut, que les sept especes de Boëce puissent en rien preiudicier à nostre dire, qu'au contraire elles seruent de fondement, et de preuue, pour verifier les douze especes susdictes. Car veu que Boëce admet et aduouë les especes Arithmetiques (ses trois premieres estants Arithmetiques, et les quatre autres Harmoniques, comme a esté veu en ce mesme chapitre) il donne occasion de rechercher les autres, et de trouuer, par ceste recherche, le vray nombre des modes: à sçauoir, par la [-89-] transposition des especes de diapenté et diatessaron. Nous auons trouué expedient, de disposer les especes susdictes en l'ordre qu'auons tenu cy dessus, plustost que de suiure l'ordre de Boëce, lequel mesle les especes Arithmetiques indifferemment auec les Harmoniques: ce que reprend Thyard, quant il dict, que l'espece Arithmetique n'est point digne d'estre mise en nombre auec les especes Harmoniques; à cause que l'vne est parfaicte, et l'autre imparfaicte. Car l'ordre de nature requiert, que la quinte (comme plus noble) precede la quarte, par-ce qu'elle consiste en la proportion d'autant et demy, et la quarte seulement en la proportion d'autant et tierce. Et partant nous a semblé necessaire de monstrer premierement le nombre des especes Harmoniques, comme plus parfaictes, d'autant qu'elles ont la quinte deuant la quarte; et puis le nombre des especes Arithmetiques. Et semble que la nature du diapason requiert cest ordre. Car sa nature (selon qu'auons monstré) consistant principalement en la Mediation, et qu'il y a deux sortes de Mediation, l'vne Harmonique, et l'autre Arithmetique; il falloit aussi necessairement qu'il y eut deux sortes d'especes, l'vne Harmonique, et l'autre Arithmetique. Partant ayant prouué premierement qu'il y a six especes parfaictes et harmoniques au corps de Musique, et qu'il n'en peut auoir d'auantage, adioustant à chacune son espece Arithmetique, [Le nombre des douze modes necessaire, [-90-] pour l'accomplissement du corps de Musique. in marg.] il appert manifestement, que le nombre susdict est le vray nombre des Modes, lequel [-90-] est necessairement requis, pour l'accomplissement et perfection du corps de Musique. Et d'autant qu'en toutes les douze especes, la Mediation est changée, il faut tenir pour certain, que l'espece quant et quant est changé, d'autant qu'en la Mediation consiste la forme du diapason, comme a esté monstré cy dessus. Qu'on forge, donc, autant de clefs, qu'on inuente autant de nottes, et telles qu'on voudra, qu'on les change toutes, ou en partie autant de fois qu'on trouuera conuenir, certes le nombre des Modes ne peut estre changé: d'autant qu'il depend de la nature du diapason, lequel demeure tousiours immuable et incorruptible. Et combien que les Modes, de leur nature, ne soient astraintes à certain ordre (comme dirons cy apres) si est-ce, que nous les auons bien voulu disposer en l'ordre qu'elles sont reçeuës pour le iourd'huy, [L'ordre ordinaire qu'on donne auiourd'huy aux Modes de Musique. in marg.] leur adjoustant leurs propres noms, desquels anciennement elles ont esté appellées, pour monstrer que ce sont aussi les mesmes, desquelles les anciens ont vsé.

[Maillart, Les Tons, 90; text: Dorius, Phrygius, Lydius, Mixolydius, Eolius, Ionicus, siue Iastius. Hypodorius, Hypophrygius, Hypolydius, Hypomixolydius, Hypoeolius, Hypoïonicus, siue Hypojastius.] [MAITON1 04GF]

[-91-] Chapitre XI.

Reigle generale, pour facillement cognoistre les modes.

POvr facillemet cognoistre les modes susdictes, tant en la musicque, qu'au chant Gregorien, faut notter, que la mode Harmonique (laquelle est aussi appellée autenticque, ou impaire) a tousiours son diapason pardessus la notte finale: Et la mode Arithmeticque (laquelle on appelle aussi inferieure, ou paire) commence son diapason vne quarte au dessoubs ladicte notte finale, suyuant ce vers commun:

Vult descendere par, sed scandere vult modus impar.

Le chant, doncq, qui a son diapason pardessus la notte finale, est de la mode impaire: Et le chant qui commence son diapason vne quarte au dessoubs ladicte notte finale, est de la mode paire.

Reigles particulieres.

Le chant qui fine en re, et a son diapason pardessus ledict re, est de la mode Dorienne.

Si le chant descend vne quarte dessoubs ledict re, il est de la mode Hypodorienne.

(Notez que les nottes se prennent par tout en leur siege naturel.)

Le chant qui fine en my, et a son diapason pardessus ledict my, est de la mode Phrigienne.

Si la quarte est dessoubs ledict my, il est de la mode Hypophrigienne.

[-92-] Le chant qui fine en fa, et a son diapason au dessus ledit fa, est de la mode Lydienne.

Si la quarte est dessoubs ledict fa, il est de la mode Hypolidienne.

Le chant qui fine en sol, et a son diapason pardessus ledict sol, est de la mode Mixolidienne.

S'il descend vne quarte dessoubz ledict sol, il est de la mode Hypomixolidienne.

Le chant qui fine en la, et forme son diapason pardessus ledit la, est de la mode Eolienne.

Si la quarte est dessoubs, il est de la mode Hypoeolienne.

Le chant qui fine en vt, et acheue son diapason pardessus ledict vt, est de la mode Ionique, ou Iastienne.

Si la quarte est dessoubs ledict vt, il est de la mode Hypoionique, ou Hypoyastienne.

D'icy prouient ceste reigle tant renommée entre les Musiciens, que la notte finale de toutes les modes, est la plus basse notte de la quinte.

Si les deux quartes sont entieres et parfaictes, le chant participera de deux modes.

De sorte, que combien que le diapason soit la mesure de toute la musicque (comme a esté dict plusieurs fois) et que ceste musicque soit la plus parfaicte, qui approche le plus à la perfection du diapason, [La mode se recognoit principalement par la perfection de la quarte. in marg.] si est-ce, que ceste perfection se doit remarquer principalement en la perfection de la quarte, d'autant que la quinte est commune, tant à la mode paire, qu'impaire, et la quarte est celle qui faict distinction entre l'vne [-93-] et l'autre. D'où s'ensuyt, que la mode sera d'autant plus parfaicte, qu'elle aura la quarte plus parfaicte. En la musique, ou il y a plusieurs parties, les choses susdictes se doiuent remarquer en la partie du teneur.

Chapitre XII.

Des trois genres de melodie: A sçauoir, Diatonique, Chromatique, et Enharmonicque.

[Trois genres de melodie. in marg.] D'Avtant qu'en la musique se retrouuent trois sortes de melodie (qu'aucuns appellent genres, ou especes de musique) à sçauoir, la Diatonique, la Chromatique, et l'Enharmonicque, [Les douze modes cy dessus declarées sont tous soubs le genre Diatonique. in marg.] et que toutes les modes cy dessus specifiées, sont soubs le genre Diatonicque (comme plusieurs fois a esté repeté) aucuns ont prins occasion de dire, qu'il y a autre musique, et autres modes, que les douze susdictes, à sçauoir, celles qui sont soubs le genre Chromatique, et Enharmonique, comme il se peut veoir en Iosephus Zarlinus, chapitre 9. de sa 2. partie. Ce qu'ils prouuent, par-ce que les effects de la musique, desquels les histoires ancienncs font mention, n'ont point esté produits au genre Diatonique, ains au genre Chromatique, ou Enharmonique, lesquels sont plus propres (comme ils disent) à esmouuoir les affections. Autrement (disent ils) on verroit maintenant les mesmes effects, et les mesmes operations, que du passé: D'autant que de mesmes causes sortent les mesmes effects. Ce qui [-94-] est si vulgaire, et tenu pour si asseuré, qu'on auroit de la peine de leur persuader le contraire, y ayant moymesme quelquefois esté empesché. Qui est cause que nous nous arresterons icy vn peu d'auantage, pour leur donner contentement, et les mettre hors de cest erreur, s'il est aucunement possible. Pour respondre, doncq, à leur argument, nous disons, qu'ils presupposent faulx. Car encor qu'il soit vray, qu'vne mesme cause produict ordinairement vn mesme effect, si est-ce qu'il est necessaire, que la mesme disposition soit gardée, tant en la cause, qu'au subiect, auquel elle opere ses effects. Ce qu'estant obserué, il est certain, qu'vne mesme musique ne cesse en tout temps, et en tout lieu, de produire les mesmes effects, comme plus amplement se verra cy apres. Et d'autant qu'il appert, que cest erreur prouient à faute d'auoir entendu les trois genres de musique susdict. Il sera besoin (deuant passer plus oultre) de les declarer briefuement, et monstrer en quoy ils consistent, et quant ils ont esté inuentez. [En quoy consistent les trois genres de melodie. in marg.] Ce qu'estant faict, se cognoistra, qu'ils n'ont raison de requerir autres modes, que les auant-dictes, ains qu'elles ont esté necessaires à l'operation des effects susdicts. Pour entendre, doncq, les trois genres ou especes de musique, Thyard, au ij. solitaire, les descrit comme s'ensuyt: [Espece de melodie. in marg.] Espece de musique (dict-il) est vne certaine generale façon de melodie, monstrant les differentes [-95-] formes de tetrachordes, differents l'vn de l'autre, par eslongement, ou prochaineté des sons. [Diatonique. in marg.] L'vne est Diatonique, et se poursuyt continuellement en vn demy ton petit, et deux tons entiers suyuans. [Chromatique. in marg.] La seconde est nommée Chromatique, et s'esleue par deux demy tons inégaux en ses deux premiers interualles, et au troisiesme, par vn presque diton ou demy diton, qui signifie trois demy tons. [Enharmonique. in marg.] La derniere est Enharmonicque, composée en ses deux premiers interualles de la moytie d'vn demy ton petit, nommé dieze, ou diachisme, et au dernier interualle de son tetracorde, d'vn diton, c'est à dire, deux tons. La Diatonique, esleuant sa voix plus vehementement, et en plus choisissable proportion (d'autant qu'elle conuient plus à la naturelle prononciation) est demeurée iusques à nostre temps, et est encor familierement vsitée: mais non pas la Chromatique, ny Enharmonique, desquelles celle-cy ne se laisse traicter qu'auec tant exquis et difficile artifice, qu'elle semble estre reseruée pour les doctes et ceste là requiert vne tant diligente et laborieuse perspicacité, qu'a peine à elle esté pratiquée par les plus excellens professeurs de musique. Iusques icy Thiard. Glarean, liure j. chapitre v. les descrit en ceste sorte: Idem admonendum de tribus modulandi generibus, de quibus hodie vnum in vsu habemus (atque haud scio an ea integritate qua olim fuit) diatonicum, id est, quod semitonio minore, tono, ac tono incedit. Alterum Chromaticum, quod semitonio minore, semitonio maiore, ac tribus semitonijs, siue (quod idem est) semiditono, constat. Tertium Enharmonicum, quod diachismate, ac diachismate (quam diesim vocat Boëtius) et ditono, conflatur. [-96-] Boëtius, au liure ij. chapitre xxj. Iosephus Zarlinus, liure ij. chapitre ix. et plusieurs autres, traictent de ceste matiere plus au long: mais la briefueté qu'auons promis, ne nous permet tant extrauaguer sans propos, et semble que peut suffire, pour nostre but, de monstrer que les trois genres susdicts ne consistent qu'en la constitution du Tetracorde: [Les trois genres de melodie ne consistent qu'en la constitution du tetracorde; c'est à dire en la composition de la quarte. in marg.] c'est à dire, en la composition de la quarte (comme appert par les authoritez susdictes) sçauoir est, qu'au genre Diatonique, la quarte est composée d'vn demy ton, et deux tons entiers: au genre Chromatique, de deux demy tons, l'vn grand et l'autre petit en ses deux premiers interualles, et au troisiesme interualle, d'vn ton et demy, ou bien d'vne tierce imparfaicte: Et au genre Enharmonique, elle est composée, en ses deux premiers interualles, de la moitie d'vn demy ton petit (nommé diachisme, ou dieze) et au dernier, d'vn diton, ou d'vne tierce parfaicte. Ce qui ne peut preiudicier en rien aux douze modes qu'auons dict cy dessus. Car combien que les interualles de la quarte soient changez en l'esleuation de la voix, si est-ce qu'en son essence et nature, elle ne reçoit aucun changement, par-ce que la mesme distance, entre les deux extremitez, y est obseruée, elle contenant tousiours trois interualles, et touchant quatre cordes, qui sont les choses requises à la nature de la quarte, comme a esté dict cy dessus. Ce que remarque fort bien Stephanus Vanneus, [-97-] liure j. chapitre 67. disant: Quamobrem dicendum erit, quodlibet tetracordum, tum Diatonicum, tum Chromaticum, seu Enharmonicum, quatuor constare sonis, tribusque interuallis, binos tonos, ac minorem semitonium, copulantes: adeo quod à prima ad vltimam cuiuslibet tetracordi notulam, diatessaron exibit consonantia, varijs tamen interuallis vnius ab altero generis. Et Thiard, au ij. solitaire, en ces mots: Toute musique [à sçauoir Diatonique, Chromatique, et Enharmonique] tient pour son sujet les sons et interualles, et accomplit vn sisteme parfaicte et immuable en quatre tetracordes. Mais les sons, et interualles, plus ou moins estenduz, ou reserrez, baissez ou haussez, descouurent la difference de l'vne et l'autre musique. Et peu apres: tellement (dit-il) que les deux extremes du tetracorde ne bougent aucunement, en quelque sorte de musique que ce soit. [Les deux extremités de la quarte ne bougent aucunement, en quelque sorte de melodie que ce soit. in marg.] Et d'icy vient, que combien que les anciens aient eu quinze cordes, pour acheuer leur grand et parfaict systeme, si est-ce que les sept estoient appellées immuables, pour-ce que Diatoniquement, Chromatiquement, et Enharmoniquement, [Qu'elles cordes les anciens appelloyent muables, et immuables. in marg.] tiennent tousiours vne mesme longueur, à sçauoir Proslambanomene, hypate hypaton, hypate meson, mese, paramese, nete diezengmenon, et nete hyperboleon; que nous disons, Are, Bmy, Elamy, Alamire, bfa [sqb] my, elamy, et aalamire, les autres huict cordes estans appellées muables, par-ce qu'elles ne sont semblables en la Diatonicque, Chromatique, et Enharmonique. [-98-] Par ou appert, que le Tetracorde n'est point changé par le changement des melodies susdictes, ains seulement les interualles, plus ou moins esleuez, comme le tout se peut veoir par ceste table, tirée de Glarean, liure j. chapitre v.

[Maillart, Les Tons, 98; text: E. D. C. TONVS. DITONVS. Semiditonus. Semitoninm maius. Semitonium minus. Diacisma. Tetrachordum hypaton. Hypate meson, Lichanos hypaton. Parhypate hypaton. Hypate hypaton. Diatonicum. Chromaticum. Enharmonicum.] [MAITON1 04GF]

[-99-] [Les diuerses melodies susdictes ne changent point l'espece de diapason, ny la mode de musique. in marg.] Demeurant, doncq, le mesme tetracorde, et la mesme quarte, demeure aussi le mesme diapason, la mesme harmonie, et la mesme mode. Aussi les plus auisez ne disent point, que les anciens ont eu autres modes, ou autre musique, que nous; ains seulement autre genre de melodie, c'est à dire, autre maniere de chanter, pour entonner la quarte, ou pour former leur tetracorde, ce qui depend purement de la volonté du chantre, lequel (encor auiourd'huy) peut esleuer la voix par tons, demy tons, diezes, ou autrement, comme bon luy semble, pour former vne quarte, sans pour cela changer en rien l'harmonie ny la mode de musique. [Plutarque, au iiij. chapitre de sa musique dict qu'Olympus a mis le genre Enharmonique en la mode Dorienne. in marg.] Dequoy Plutarque nous donne bon tesmoignage, quand il dict, au xiiij. chapitre de sa musique, que le genre Enharmonique d'Olympus estoit de la mode Phrigienne. Par ou appert, qu'il n'est point besoin d'autres modes, pour les genres de melodie susdicts.

[Les effects de la musique n'ont point esté faits seulement aux genres Chromatiques, et Enharmoniques, ains aussi au genre Diatonique. in marg.] Mais, est il vray, que tous les effects qui s'escriuent de la musique, ont esté soubs le genre Chromaticque, ou Enharmonicque? car cela est aussi contenu en leur argument. Rien moins. Autrement s'ensuyuroient deux grands inconuenients, comme le prouue fort bien Iosephus Zarlinus, au 9. chapitre de la 2. partie de sa musique.

Le premier est, qu'il s'ensuyuroit, que l'artificiel seroit premier que le naturel, veu qu'il seroit auantage en ses operations, qui est contre l'ordre de nature. Car le genre Diatonicque est naturel, et les deux autres artificiels. Ce que ledict Zarlinus [-100-] prouue par les parolles de Vitruuius, lequel dict, qu'il y a trois genres de melodie. Le premier est Enharmonicque, qui est vne modulation conçeuë de l'art, ayant beaucoup de grauité. L'autre est Chromaticque, lequel auec vne subtile diligence, a vne delectation suaue. Et le tiers est Diatonicque, lequel, pour estre naturel (dict il) est plus facile, à cause de la distance des interualles. Froschius, au xij. chapitre de sa musique, prouue le mesme, quant il dict, que la Diatonicque est demeurée en vsage, iusques à present, d'autant qu'elle est naturelle. Voicy ses parolles: Veteres (dict-il) plerique tria melodiae genera commemorant; Diatonicum, Chromaticum, et Enharmonicum: quorum tertium et medium ab vsu recessit, primum verò, Diatonicum, per tetracorda, tono, ac tono, semitonioque, contexta, procedens (id quod naturalius est, et Platonis de mundana musica doctrinae magis adpositum) in vsu permansit, atque hodie permanet. [Le genre Diatonique est la plus naturel; et est demeuré en vsage. in marg.]

Bien est vray, que (conformement à Boëce, liure j. chapitre xxj.) il dict, que la Diatonicque est plus naturelle; par ou il semble presupposer, que les autres genres seroit aussi naturels. Ce qui peut estre veritable, si on considere le son, ou la consonnance, qui est la quarte; mais non pas, si nous considerons les interualles; car esleuer la voix peu ou beaucoup à la fois, cela depend de l'art. Or la disposition du genre Diatonicque est dicte naturelle par-ce (comme dict Thyard) qu'elle conuient [-101-] plus à la naturelle prononciation. Voyla le premier inconuenient qu'en allegue Zarlinus.

L'autre est, que l'effect seroit deuant la cause par longue espace de temps: qui est aussi contre l'ordre naturel, lequel requiert que la cause precede son effect, ou pour le moins qu'elle soit ensemble auec son effect. Et si le dire de nostre partie estoit vray, les effects de la musique auroient precedé, non seulement les inuenteurs, ains aussi l'inuention du genre Chromatique et Enharmonique, plusieurs centenaires d'années. Car Plutarque tesmoigne, que le Diatonicque est le plus ancien de tous, [Par qui, et quant, a esté inuenté le genre Chromatique. in marg.] et que le Chromatique a esté inuenté long temps depuis (ainsi parle Plutarque) par Timothée Milesien. Ce qui semble conforme à Aristote, quant il dict en sa Metaphisicque, que si Timothée n'eust point esté, nous n'eussions point eu tant de sorte de melodie. Ie veux bien, que ce n'ait point esté ce Timothée, qui força Alexandre le Grand, d'empoigner les armes, et puis le contraignit de les quitter, ains vn autre de mesme nom, comme le prouue Suidas, autheur Grec; car celuy-là estoit Phrigien, Ioueur de cistre, et cestuy-cy estoit Ioueur de flute, natif de Milet, mais cela n'importe, veu que ledict Zarlinus tesmoigne, iceux auoir vescuz tous deux du temps d'Alexandre, lequel viuoit en la iij. Olimpiade, enuiron 338. ans auant la venuë de nostre Seigneur. Or est il certain, qu'il se lit de plusieurs effects admirables de la musique, deuant qu'il fust iamais memoire d'Alexandre, comme se verra cy apres.

[-102-] [Par qui, et quant a esté inuenté le genre Enharmonique. in marg.] L'enharmonicque a esté inuenté long temps depuis, par Olympus, comme le recite Plutarque, au xiiij. chapitre de sa musique, quand il dict: Et Olympus (ainsi comme a escrit Aristoxenus) est reputé auoir esté inuenteur du genre de musique Enharmonicque; car auparauant luy (dit-il) tout estoit ou diatonicque, ou Chromaticque. Or si ainsi estoit (comme ils disent) que tous les effects de la musique eussent esté au genre Chromaticque, ou Enharmonicque, il fauldroit que tous les effects susdicts fussent posterieurs, à ladicte inuention: car la raison veut, que la cause precede son effect, comme a esté dict. Mais on sçait bien le contraire. [Preuue par les histoires anciennes, que les effects de la musique ont esté faicts au genre Diatonicque. in marg.] Car Pythagoras (qui viuoit enuiron 600. ans deuant la venuë de nostre Seigneur, et plus de 260. deuant Alexandre) fist paroistre la force de la musique, à l'endroict d'vn ieune Tourominitin, lequel transporté de cholere, à feu et à glaiue vouloit forçer vne maison, quant, par son conseil, vn musicien le remit en son sens, et luy esteignit si furieuse violence, moyennant la mode Souphrigienne, comme le recite Thiard au second solitaire. Clitemnestra, femme d'Agamemnon (qui viuoit plus de 500. ans deuant Pythagoras) fust gardée chaste, contre les lasciues importunitez d'Egistus, souls le chant d'vn musicien, par la force de la mode Dorienne, comme le recite Homere. Le Roy Dauid (comme on sçait) par la force de la musique, a deliuré plusieurs [-103-] fois le Roy Saül, du malin esprit, lequel viuoit plus de 700. ans deuant Timothée. Tels effects, doncques, ne peuuent auoir esté faicts soubs le genre Chromatique, ou Enharmonique, lesquels n'estoient point encor en estre, ains au genre Diatonique, à sçauoir au mesme genre de Musique, et aux mesmes Modes, que nous auons encor pour le iourd'huy.

D'où vient, doncques, que les mesmes effects ne se monstrent point maintenant, veu que la mesme cause y est? Est-ce parauenture, par-ce que la cause, ou la Musique du iourd'huy, n'est point pratiquée, ny disposée, comme du passé? Pour bien cognoistre la cause de cecy, il seroit besoin de sçauoir quelle estoit la Musique ancienne, et comment elle estoit disposée et pratiquée: et la conferant auec celle du iourd'huy, il seroit facile de remarquer les causes, et entendre les raisons, pourquoy les effects ne se monstrent maintenant, comme du passé. Mais, d'autant que la briefueté promise ne permet la longueur requise à l'explication des choses susdictes, nous les traicterons succinctement, et en passant seulement, par-ce qu'elles n'appartiennent proprement à nostre but et dessein, nous suffisant de laisser la matiere preparée, pour ceux qui en voudront escrire d'auantage.

[-104-] Chapitre XIII.

Auquel se traicte, qui, et quels ont esté les premiers Musiciens, et suiuamment de l'ancienne Musique.

[De l'ancienne musique. in marg.] LA premiere inuention de la Musique a esté par les anciens attribuée à diuers: l'vn nous renuoye à vn Dieu Mercure, l'autre au Dieu Apollo, l'autre à Orpheus, l'autre à Amphion, à Linus, ou à quelque autre des anciens. Mais toutes telles opinions sont facilement refutées, puis qu'on peut monstrer que la Musique a esté deuant tous ceux-là. [L'origine de la musique celeste et diuine. in marg.] Et partant (à mon aduis) auoient bonne raison les Pythagoriens, de reputer la source et origine de ceste science, celeste et diuine, puis que son premier autheur estoit incogneu. Et à la verité, s'il est vray que les cieux sont remplis de Musique, et que Dieu a fabriqué toute chose par accord ou harmonie (comme a esté monstré au 6. chapitre de ce present traicté) [Qui a esté le premier autheur de la musique. in marg.] nous ne debuons chercher autre premier autheur de Musique, que celuy mesme, qui est autheur du ciel et de la terre.

[Les accords de musique ont esté premierement cognuz par Iubal. in marg.] Les accords de Musique ont esté premierement cognuz par Iubal, arriere-neueu de Cain, comme se peut veoir au 4. chapitre de la Genese. D'où nous pouuons apprendre, que la Musique a commencé dés lors d'estre en pratique. [La musique en pratique peu apres le deluge. in marg.] Et pouuons aussi prouuer qu'elle a esté en vogue et estime peu apres le deluge, d'autant que Laban se plaignant à son gendre Iacob, de ce qu'il s'estoit absenté et party de sa maison, auec ses [-105-] femmes, à son desseu, dit, que s'il eut esté aduerty de son partement, il l'eust conuoyé auec chansons et instrumens musicaux, comme il se peut voir au 31. chapitre de la Genese. Qui est vn argument, que la musique, et aucuns instrumens musicaux, estoient dés lors en pratique entre les Hebrieux. Mais comme les Egyptiens, et autres Gentils ont tousiours attribué à l'inuention de leurs faux dieux, tout ce qu'ils auoient aprins des Hebrieux (ainsi que fort bien le prouue Franciscus Georgius Venetus, au premier chapitre de son premier ton, sur le premier cantique) aussi fault il croire, qu'ils auront faulsement attribué l'inuention de la musique, aux susnommés, laquelle ne leur appartient aucunement. Toutesfois ne les voulants priuer de ce que l'antiquité leur attribue, nous disons, que vray-semblablement les susdicts, à sçauoir Mercure, Appollo, Orpheus, et les autres cy dessus nommés (lesquels par l'antiquité ont esté estimés Dieux, ou enfans des Dieux) ont esté inuenteurs, ou bien les premiers autheurs, de certains instruments, ou de certaine espece de musique, comme le tesmoigne Plutarque au commencement de sa musique. [Quels estoient les premiers musiciens. in marg.] Or (ce qui faict merueilleusement à l'honneur et decoration de la musique) est remarquable que les premiers Musiciens, à sçauoir ceux qui ont les premiers practiqué et exercé la musique, estoient Roys, Princes, et Seigneurs principaux si comme Dauid, Licurgus, Achilles, Epaminondas, et tous les autres Capitaines [-106-] et Seigneurs principaux de la Grece. Car si ainsi est (comme dict Ciceron) que Themistocles (ce grand Capitaine) fust moins estimé, et reputé moins sçauant, pour-ce qu'il ignoroit la musique, on peut facillement colliger, que tous les autres Princes et Seigneurs estoient lors musiciens, veu que cestuy-cy seul, entre tous les autres, fut noté d'ignorance, [En quel honneur et estime estoit la musique anciennement. in marg.] Et estoit la musique, en ce temps là, en tel degré d'honneur, et en telle admiration, que par le nom de musicien estoit entendu l'homme sage, et orné de toute vertu, comme le tesmoigne Aristophanes, disant: Per musicum vel citharae callentem, veteribus homo sapiens et gratijs omnibus ornatus, fuit indicatus: cum è contra, qui nullum musices sensum aut gustum haberet, eundem vel insensatum esse vel spiritus discordes, et inuicem repugnantes, habere iudicarent. De sorte que le nom de musicien estoit reputé pour le tiltre et epitete le plus honorable, et le plus excellent de tous. Ce qui se prouue encor, par-ce que lors qu'Alexandre le Grand fit ruiner et raser la ville de Thebes, Pyndarus ayant obtenu grace pour sa maison, encor qu'il eut plusieurs tiltres d'honneur si est-ce que ledict Alexandre ne fit mettre autre inscription sur sa maison, sinon celle-cy: Ne brusle la maison de Pindarus musicien. [AElianus de varia historia. in marg.] Et le Dieu Appollo, poursuyuant la belle Daphné, entre tant de si belles qualitez dont il estoit orné, il ne fit à elle autre parade, et ne se vanta que de la musique, comme se voit en la Metamorphose d'Ouide: ou s'introduit Appollo, parlant à sa bien-aymée Daphné en ceste sorte.

Ie me puis bien vanter d'estre inuenteur

[-107-] De la musique, et le premier autheur.

Monstrant manifestement par cela, que la musique estoit la piece principale, et de laquelle il faisoit plus de cas que de nulle autre.

[La cause pourquoy la musique estoit en tel honneur anciennement. in marg.] Mais quelle estoit la cause que la musique estoit lors tant estimée? Il n'en fault point cercher d'autre que les effects admirables qu'elle produisoit: car ilz receuoient tant de biens et de commoditez de la musique, qu'ils l'estimoient estre enuoyée de Dieu pour le secours et consolation des hommes. Ce que nous tesmoigne Plutarque au 6. chapitre de sa musique soubs la personne de Sotericus Philosophe. Quant à moy (dict-il) ie n'estime point que ç'ait esté vn homme qui ait inuenté tant de biens que nous apporte la musique, ains cuide que ç'ait esté le Dieu orné de toute vertu Appollon. Car la musique n'est point seulement propre à consoler vn dueil, à rapaiser vn ire, refrener vne audace, temperer vn desir, guerir vne douleur, soulager vn ennuy de misere (comme dict Thiard) ains est vtile (comme dit Plutarque) à toutes choses honnestes, et mesme se prouue auoir corrigé et adoucy les moeurs farouches et barbares de plusieurs villes, voire des prouinces entieres. [Effects admirables de la musique. in marg.] Ce que declare fort bien Polibius liure 4. et apres luy le Père Io. Mariana de la Societé de Iesus, au chapitre 11. du liure des Spectacles par l'exemple des Arcadiens qui de cruels, farouches et barbares qu'ils estoient à cause qu'ils habitoient aux montagnes et pays deserts: par la musique sont deuenus doux et traictables, ainsi que plus amplement se peult veoir aux lieux cottez cy dessus. Laquelle force de la musique [-108-] nous ont voulu signifier les anciens Poëtes soubs l'inuention d'vne fable disants qu'Orpheus auroit apriuoisé les bestes sauuages par la douceur de son chant, Plutarque au dernier chapitre de sa musique affirme que plusieurs seditions et maladies diuerses auroient esté assoupies et gueries par la force de la musique. Et si aucuns doutent de cecy: ie diray d'auantage de la saincte Escriture de laquelle nul ne peut douter. Que Dauid par la douceur de sa harpe et par la force de la musique a deliuré le Roy Saül du malin esprit. Et ne fault attribuer ceste deliurance aux merites de Dauid, comme font aucuns, car le texte y est tout contraire, d'autant que quant le Roy Saül fust saisy du malin esprit pour la premiere fois, il ne fut point question de Dauid en particulier, ains de quelque musicien en general, comme se peult veoir au xvj. chapitre du j. liure des Roys, ou il est dict. Ecce spiritus Domini malus exagitat te, iubeat Dominus noster Rex et serui tui qui coram te sunt, querant hominem scientem psallere cythara, vt quando arripuerit te spiritus Domini malus psallat manu sua et lenius feras. Par lesquelles parolles on peut facillement entendre, qu'on n'attendoit point le remede de Dauid lequel n'estoit lors encor cognu en la court du Roy, ains de la musique, laquelle selon leur aduis, auoit ceste force. Il est certain que la musique n'est point agreable aux diables, qui abhorrent et ne sont capables de gouster la douceur d'icelle. Car ne respirant que rage, n'ayants leurs esprits que plains de discordances, [-109-] les tourmens, les feux perpetuels, le desespoir ne donne loisir aux diables de reposer, ny de se plaire à chose qui tend à resiouyssance, de laquelle ils sont forclos pour iamais, qui est cause qu'incontinent que le malin esprit entendoit l'harmonie et la douceur de la harpe abandonnoit et delaissoit le Roy, comme le tesmoigne Pierre le Loyer au 3. chapitre du viij. liure des Spectres. Ce n'est point donc merueille si les anciens ont faict tant de cas de la musique, veu les grandes commoditez qu'ilz en receuoient.

[A quel vsage estoit employée la musique ancienne. in marg.] Aussi n'estoit elle employée qu'aux sacrifices et louange des Dieux et aux choses graues et de consequence, comme le tesmoigne Atheneus liure 14. chapitre 11. et Macrobius liure 2. in Somnium Scipionis, disants: [La musique employée au sacrifice des dieux. in marg.] In tantum honoris culmen musica processit vt non in conuiuijs dumtaxat et magistratuum aepulis, sed et in sacris et Deorum puluinaribus ea adhiberetur. Natalis comes libro 9. Mytholog. chapitre 7. en donne la raison. Non solum (dict-il) quia compositos animos sacrificantium et ad aras deorum accedentium esse opportere significabant: sed etiam quia cum deos corpora caelestia esse arbitrarentur è numeris et harmonicis proportionibus deos ipsos constare putarent.

Que la musique ait esté employée à la louange des Dieux et des hommes illustres, se prouue par les anciennes escriptures tant prophanes que sacrées. Moyse 15. Exod. Cantemus Domino, gloriosè enim magnificatus est. Dauid repere tant de fois. Cantate Domino, Psallite Domino, Iubilate Deo, Laudate Dominum in sono tubae, in psalterio [-110-] et cithara in tympano et choro, in cordis et organo. Homer. Illi. libro 1.

Les fils des Grecs le couroux appaisoient

Du clair Phoebus par-ce qu'ils ne faisoient,

Que tous les iours ses louanges chanter

Et de beauté supreme le vanter.

Le mesme Homere libro 9. Illia. dict qu'on trouua Achilles ioüant de sa lire:

Chantant dessus la gloire et la proüesse

Des demy Dieux et vaillans cheualliers.

Et ainsi en mille autres lieux. Et à la verité à telle fin a esté donnée de Dieu ceste diuine science, comme plusieurs fois le repete Plutarque, et partant au commencement de sa naissance ne deuoit ressentir que choses celestes et diuines.

[La musique employée à l'institution de la ieunesse. in marg.] L'ancienne musique estoit encor employée à vn autre vsage: à sçauoir à l'institution de la jeunesse. Et semble que ceste science ait quelque vertu diuine, et quelque energie secrette plus que les autres, pour corriger les moeurs, et moderer les affections. Car comme elle contient en soy l'ordre, l'accord, et la mesure, ainsi semble il, que elle ait quelque puissance particuliere, pour ordonner, mesurer, et compasser nos actions, et moderer, par vn certain accord, toutes noz affections. [La musique est le pourtraict de la temperance. in marg.] Qui est cause, que Thyard l'appelle le vray pourtraict de la temperance. Car, comme ceste-cy [-111-] contient en soy toute vertu, ainsi la musique, toutes bonnes moeurs et disciplines: et tout ainsi que par la temperance les actions humaines, tant intellectuelles, que corporelles, sont si bien moderées et proportionnées, qu'à peine pourrions nous viure, si son ayde ne nous seruoit de guide, aux vrays offices de la vie: ainsi, par la musique, l'ame est reduite en vne si parfaicte temperance de bonnes, louables, et vertueuse moeurs, esmouuant et appaisant, par vne naturelle puissance et secrete energie, les passions et affections, à la façon que par l'oreille les sons sont transportez aux parties spirituelles, qu'il semble, que l'ignorant de musique (comme dict Thiard) doit penser son ame estre boiteuse, et impuissante d'arriuer au but, que luy monstre et promet ceste diuine science. [Voyez Aristote au viii. liure des ses Politiques, chapitre cinquiesme. in marg.] Et pour ceste cause, tous les anciens, d'vn commun accord, commandoient, que la ieunesse fust diligemment instruicte en ceste science, comme celle qui tenoit le premier rang, entre les sciences necessaires pour l'institution des bonnes moeurs. Ce que tesmoigne Plutarque, quand il dict, que les anciens Grecs faisoient fort grand compte et non sans cause) d'estre, dés la ieunesse, bien instruits en la musique, estimans qu'il failloit former et temperer les ames des ieunes gens, à la vertu et honnesteté, par le moyen de la musique, comme estant vtile à toute chose honneste. Il est vray, qu'on [-112-] trouue les anciens auoir vsé aucunesfois de la musique aux theatres, aux jeus, aux conuiues et banquets, ce que tesmoigne Homere, Odiss. liure 1. disant:

Le chanter est, et danser delectable,

Proprement deu à la fin de la table:

[A quelle fin les anciens ont vsé de musique aux banquets. in marg.] Mais il faut entendre, que cela se faisoit à bonne intention, et à bonne fin, comme le monstre Plutarque, expliquant les vers susdicts: Si ne fault il penser (dit-il) que Homere ait estimé vtile, le chanter sur la fin de la table, seulement pour resiouyr et delecter la compagnie, car il y a bien vne plus haute et plus profonde intelligence cachée soubs ces vers là: par-ce qu'il a amené la musique, au temps, propre et oportun à faire grand profit, et grand secours aux hommes (i'entends aux banquetz et assemblées des anciens) la où il estoit expedient de l'introduire, pour diuertir et temperer la force du vin (ainsi comme quelque part dit nostre Aristoxenus) par-ce que le vin faict chanceler et bransler l'ame, et le corps, de ceux qui en vsent immoderement: et la musique, par la force et energie qui est en elle, les adoucit, et les rameine en vne temperature toute contraire. Iusques icy Plutarque. Quant à celle qui se faisoit aux theatres, faut entendre, qu'elle tendoit au seruice et à l'honneur des Dieux. [Les theatres ont succedé aux temples, estant leur appellation deriuée de theos, qui signifie Dieu. in marg.] De sorte qu'aucuns tiennent, que les theatres ont succedez aux temples, et que leur appellation est deriuée de ce mot Grec, theos, qui signifie Dieu, pour monstrer, que tout ce qui se representoit aux theatres, et la musique qui s'y chantoit, deuoit seruir à l'honneur des Dieux; comme le remarque le mesme Plutarque, [-113-] en l'onziesme chapitre de sa musique. Voila, doncq, en quel honneur et respect on tenoit l'ancienne musique, et à quel vsage elle a esté employée.

Chapitre XIIII.

De la qualité de la musique ancienne.

[La musique ancienne estoit d'vne seule voix et d'vne mesure esgale. in marg.] LA simplicité de la musique ancienne, nous est signifiée par Thyard, quand il dict, au 2. solitaire: La musique est demeurée, vn temps, contente d'vne seule voix, pour le moins d'vne simple mesure esgale, telle que le plein chant du iourd'huy. Le mesme est encor declaré par Boëce, au 20. chapitre du 1. liure, et par Plutarque, disants, que l'ancienne musique est demeurée long temps, n'ayant que trois ou quatre cordes, tout au plus. Ce que tesmoigne aussi Horace, in arte Poëtica, disant:

Tibia, non, vt nunc, Orichalco vincta, tubaeque

AEmula, sed tenuis, simplexque, foramine pauco.

[La simplicité de la musique ancienne se remarque, en ce qu'elle auoit peu de cordes, peu de consonances, peu de voix, et peu de modes. in marg.] Et n'estoit point seulement simple, pour le regard du petit nombre de cordes, ains aussi pour le regard qu'elle receuoit peu d'accords ou consonnances, peu de voix, et peu de modes. Pour les consonnances, Boëce, au lieu susallegué, dict, que les anciens n'auoient que le diapason, diapente, et diatessaron. Iosephus Zarlinus, dit, que les anciens vsoient seulement de consonnances parfaictes, simples, sans estre redoublées, à sçauoir, diapason, diapente, et diatessaron. Car comme ils estoient grands obseruateurs de la doctrine [-114-] de Pytagoras, lequel aymoit toutes choses simples et pures, par-ce qu'en choses simples il y a asseurance et stabilité, au contraire és choses meslées et broüillées n'y a qu'inconstance et varieté, ils n'admettoient nulles consonnances, sinon celles qui tiroient leur proportion des nombres simples 1, 2, 3, 4, comme a esté dit cy dessus.

Touchant les voix, il est certain, que la musique ancienne n'estoit point composée de tant de parties, ny chantée par tant de voix, que celle du iourd'huy, ains ordinairement n'y auoit qu'vn seul qui chantoit, comme plus amplement le prouuerons cy apres.

Quant aux modes, les anciens ne receuoient aussi tant de modes que nous auons maintenant, ains chacune prouince, quasi, auoit sa mode particuliere, dont les modes susdictes, iusques auiourd'huy, en retiennent le nom: comme le tesmoigne Pline, liure 2. chapitre 22. [Les modes les plus frequentées estoient la Dorienne, la Phrigienne, et la Lydienne. in marg.] Il n'y en auoit que trois seulement, qui estoient les plus frequentes: à sçauoir la Dorienne, la Phrigienne, et la Lydienne, comme le tout se peult voir plus amplement en Boëce, chapitre premier, du premier liure: et en Plutarque, au troisiéme chapitre de sa musique. Encor Platon en reietta la Lydienne, et retint seulement la Dorienne, et la Phrigienne, comme il est declaré au troisiéme liure de sa republicque. [Combien a duré ceste simplicité. in marg.] Laquelle simplicité (comme dict Boëce, au lieu que [-115-] dessus) a duré iusques au temps d'Orpheus, et a esté ainsi maintenuë des anciens, pour-ce qu'il y auoit loy contre ceux qui la voudroient changer. De sorte que celuy qui vsa le premier de la septiéme corde, et qui osa le premier vser de la mode Mixolidienne, fust mis à vne grosse amande, comme le tesmoigne Plutarque, au dix-septiéme chapitre de sa musique. Et Boëce, liure premier, chapitre premier, dit, que Timothée fust banny de Sparte, pour auoir adiousté vne nouuelle corde.

Si aucuns curieux desirent sçauoir, quant la musique a esté ainsi acreuë et augmentée: par plusieurs coniectures on pouroit dire que ça esté enuiron le temps d'Alexandre le Grand. Car tous (quasi) sont d'accord, que ce sont esté Timothée, et Phrinis, qui ont osé les premiers contreuenir à ceste louable simplicité: comme il se peut veoir par quelque vieux poëme de Pherecrates, Poëte comique, ou la musique est representée ayant tout le corps deschiré de coups de verges, et quant on luy demande les autheurs, et pourquoy ils l'ont ainsi accommodé, elle respond.

L'vn des premiers, qui m'ont faict cest exçés

Si piteux, est vn Melanipedes,

Qui auecq douze escorgées batuë

M'a faict si lasche, et si molle renduë.

Mais il estoit encores supportable,

[-116-] Au pris du mal qui maintenant m'accable:

Car vn certain Cinesias d'Attique,

Maudit des Dieux, auecque sa praticque

Des cordions rompus hors d'harmonie,

A acheué de rudoyer ma vie.

Encore m'a celuy-là moins traicté

Cruellement, et non pas tant gasté

Comme Phrinis, lequel en me iettant

Son tourbillon, et me pirouëttant,

Tournant, virant, trouua douze harmonies,

Selon sa muse, en cinq cordes garnies.

Mais toutesfois, celuy-là, s'il failloit

En vn costé, d'autre il le rabilloit.

Timotheus apres (ma bonne Dame)

M'a deschiré, à outrance, plus qu'ame,

Et a passé tous ceux, à me greuer.

Qui m'ont ozé iamais plus oultrager,

En amenant sa fade fourmiliere

De ses fredons, mal plaisante maniere.

Où on voit manifestement, que les deux qui l'ont le plus tourmenté, one esté Phrinis et Timothée. Et, à ce mesme propos, dict encor Plutarque, que la grauité de Terpander a duré iusques au temps de Phrinis, qui estoit contemporain à Timothée. Et appert que ce Phrinis a vsé, le premier de la xij. corde. [Ceux qui ont augmenté les cordes de la musique ancienne. in marg.] Et si on veult sçauoir ceux qui ont augmenté les cordes susdictes Maurolicus le dict ainsi. Musicam vetustam ex quatuor neruis [-117-] asserit Nichomacus. Quintam chordam adiectam à Choredo Atridis filio: Sextam à Hyagne Phrigio: Septimam à Terpandro: Octauam à Lichaone Samio: Nonam à Prophrastro: Decimam ab Estraco Colophonio: Vndecimam à Timotheo Milesio. Et ledict Timothée, tout le premier a gasté et corrompu la grauité de l'ancienne musique, par les fredons qu'il a inuenté, decoupant et dechiquetant la musique en petites pieces et morceaux, comme dit Plutarque. Or ce Timothée estoit du temps d'Alexandre le Grand, comme cy deuant a esté monstré. C'estoit, doncques, de son temps que tout a esté changé. [Le changement de la musique suiuoit ordinairement le changement de l'estat. in marg.] D'auantage, les Grecs auoient opinion, que l'estat de la republique dependoit de l'harmonie, et que du changement de l'vne, prouenoit necessairement le changement de l'autre; dequoy Platon, en sa republique, en donne bon tesmoignage comme aussi l'a remarqué le Pere Io. Mariana de la Societé de Iesus, au chapitre xj. du liure des Spectacles, disant: Itaque Plato ex Damonis sententia nusquam musicae modos mutari absque maxima legum mutatione affirmauit. Or est il certain que du temps d'Alexandre, l'estat de la Grece fut changé, et les republiques ruinées. [En quel temps a esté augmentée la musique, et par qui. in marg.] On peut, doncq, licitement coniecturer, que ce fust lors aussi que l'harmonie fust changée, la musique augmentée, tant en cordes, en voix, qu'en modes. Ce qui semble que Horace nous veuille signifier, en son liure de arte Poëtica; car, apres qu'il eut dit:

Tibia, non, vt nunc, Orichalco vincta, tubaeque,

[-118-] AEmula, sed tenuis, simplexque, foramine pauco.

Il adiouste: Postquam caepit agros extendere victor, et vrbes

Latior amplecti murus, vinoque diurno

Placari genius festis impune diebus,

Accessit numerisque, modisque, licentia maior.

Puis il conclud: Sic prisce motumque et luxuriam addidit arti

Tibicen, traxitque vagus per pulpita vestem,

Sic etiam fidibus voces creuere seueris.

Par lesquels vers, il monstre clairement, que la musique ancienne s'est ainsi accreuë et augmentée de cordes, de voix, et de modes, par la trop grande licence des musiciens, lors qu'apres les guerres, et grandes victoires, chacun s'est licentieusement abandonné à toute oysiueté, à tout vice, et dissolution: pour à quoy remedier, l'ancienne et seuere musique souloit seulement estre employée. Ce que nous veut aussi signifier Boëce, au 1. chapitre de son premier liure, quant il dit: Fuit verè pudens ac modesta musica, dum simplicioribus organis ageretur: vbi verò, variè promixtèque tractata est, amisit grauitatis atque virtutis modum. Ie ne veux point nyer, qu'apres les guerres et victoires des Romains, la musique n'ait aussi esté augmentée, et enrichie de plusieurs belles inuentions: mais Horace ne parle point icy de ceste augmentation, ains de la premiere et deprauée accroissance, ce qui se prouue par ce mot: Sic priscae addidit arti. Et cela n'a point esté faict du temps des Romains, obstant l'appellation des cordes, et des modes de musique, qui sont toutes Grecques: Ioinct [-119-] que la musique estoit toute accreuë et augmentée auant que les armes des Romains fussent cogneuës en la Grece. D'où nous pouuous vray-semblablement coniecturer, que ç'a esté du temps d'Alexandre, que la simplicité de la musique a esté ainsi changée.

Chapitre XV.

De la matiere et premiers elements de la musique ancienne.

COmbien que l'ancienne musique, par succession de temps, ait esté augmentée, en la maniere que dit est, si est-ce, que iamais n'a eu plus de quinze cordes [La musique ancienne n'a iamais eu plus de 15. cordes. in marg.] (soubs ce mot de corde s'entendent les clefs, ou les nottes, ainsi qu'on les veut prendre) qui composoient le grand et parfaicte systeme, contenant vne double octaue.

[Quelles estoient les cordes susdictes. in marg.] La premiere corde, ou notte, estoit nommée Proslambanomene, qui vaut autant qu'acquise, ou adioustée. Aussi ne faict elle rien aux diuisions par tetracordes, comme se voira cy apres: et est ce qu'auiourd'huy on dit, Are.

La seconde, s'appelloit Hypate hypaton, c'est à dire, principale des principales, ou plus basse des basses, qui font le premier et le plus bas Tetracorde: nous la nommons, [sqb] my.

La troisiesme, Parhypate hypaton, c'est à dire, soubs principale des principales, ou prochaine de la plus basse des basses: entre nous est nommée, Cfavt.

La quatriesme, Lichanos hypaton, qui signifie, monstre [-120-] des principales, et est celle que nous appellons, Dsolre.

La cinquiesme, Hypate meson, c'est à dire la principale, ou la plus basse des moyennes, ou du Tetracorde du milieu (qui respond à nostre Elamy) et s'appelle Tetracorde meson.

La sixiesme, Parhypate meson, signifiant, la prochaine de la principale, ou soubs principale des moyennes: que nous disons, Ffavt.

La septiesme, Lichanos meson (ainsi nommée pour les raisons dictes en Lichanos hypaton) respond à nostre Gsolrevt.

La huictiesme, Meze (qui est nostre alamire) se nomme ainsi, comme tenant le rang du milieu, au parfaict et muable sisteme du Disdiapason, qui est la double octaue des quinze cordes, desquelles necessairement la huictiesme est au milieu; à sçauoir la plus haute du diapason bas, et la plus basse du diapason haut. Ainsi, en consideration du tetracorde meson, on la peut nommer, Nete meson, et n'entre au tetracorde troisiesme, nommé Diezeugmenon (c'est à dire, des desjointes) non plus que Proslambanomene au premier tetracorde hypaton. Mais à vn tetracorde conioinct (ils le nommoient Synemmenon) elle sert de basse, et peut estre nommée, Hypate Synemmenon.

La neufuiesme corde, estoit Paramese, c'est à dire, la prochaine en ordre de mese, esloignée d'elle d'vn ton, selon le sisteme auquel les desjoinctes suyuent le [-121-] rang prochain des moyennes, comme nostre b fa [sqb] my, est esloigné d'vn ton de alamire lors qu'on chante en cest endroict re my) à la distinction du tetracorde Synemmenon, auquel on chante fa en b fa [sqb] my

La dixiesme, est Trite diezengmenon, ou la troisiesme des d'esioinctes, pour-ce qu'elle est la troisiesme de ce Tetracorde, à conter du haut en bas, ou par-ce qu'elle est la troisiesme de ce diapason, à conter de bas en haut. Nous l'appellons maintenant csolfavt.

L'onziesme, Paranete diezengmenon, c'est à dire, prochaine de la plus haute du tetracorde Diezengmenon, est nostre dlasolre.

La douziesme, Nete diezengmenon, c'est à dire, plus haute du Tetracorde des d'esioinctes, est nostre elamy.

La treisiesme, Trite hyperboleon, signifie la tierce, ou contenant le troisiesme lieu au Tetracorde des plus hautes ou plus excellentes, à conter depuis la plus haute: et est nostre ffavt.

La quatorziesme, Paranete hyperboleon, c'est à dire, prochaine de la plus haute des plus hautes, est nostre g sol re vt.

La quinziesme, Nete hyperboleon, c'est à dire, la plus haute des plus hautes, est nostre aalamire.

[La musique ancienne diuisée en quatre tetracordes. in marg.] Les quinze cordes susdictes, ou bien leur grand systeme, estoit diuisé en quatre Tetracordes, suyuans l'vn l'autre.

[Le premier s'appelloit [-122-] tracordon hypaton. in marg.] Le premier s'appelloit Tetracordon hypaton, c'est à [-122-] dire, des principales ou plus basses, à sçauoir, depuis hypate hypaton, iusques a hypate meson, que nous disons maintenant depuis [sqb] my, iusques a Elamy, sonnant my la.

[Le ij. tetracordon meson. in marg.] Le second est nommé Tetracordon meson, ou des moyennes, commençant à hypate meson, et finissant à Mese, sonnant my la, comme nous dirions, depuis Elamy, iusques a Alamyre.

[Le iij. tetracordon diezeugmenon. in marg.] Le troisiesme est appellé Tetracordon diezeugmenon, c'est à dire, des desioinctes: prennant son nom de desionction, pour ce qu'il est separe par interualle d'vn ton, du tetracorde meson. Aussi commence il à Paramese, et s'acheue à nete diezeugmenon, sonnant my la, comme nous disons maintenant, depuis le my de b fa [sqb] my, iusques a elamy.

[Le iiij. tetracordon hyperboleon. in marg.] Le quatriesme tetracorde est appellé Tetracordon hyperboleon, c'est à dire, des plus hautes, ou plus excellentes; commençant à nete diezeugmenon, et s'acheuant à nete hyperboleon: comme nous disons, depuis Elamy, iusques Aalamire sonnant my la. Ainsi demeure Proslambanomene hors des deux premiers tetracordes, ne seruant que d'adioinct, pour faire vne octaue à mese. Et mese est hors des deux tetracordes d'enhaut, seruant seulement d'octaue à nete hyperboleon. [Vn cinquiéme tetracorde nommé tetracordon Synemmenon. in marg.] Ils auoient vn cinquiesme tetracorde, collateral et conioinct aux susdicts, lequel (comme nous auons dict cy dessus) ils nommoient Synemmenon, c'est à dire, des conioinctes: pour-ce que sa premiere et plus basse corde, est la plus haute et derniere [-123-] du tetracorde qu'ils appelloient meson, à sçauoir mese: tellement qu'il est lié au tetracorde des moiennes, et confus dedans celuy des desioinctes, comme il se peut facillement considerer. La premiere doncq du tetracorde Synemmenon est Mese Synemmenon, qui est alamire par bmol, sonnant my. La ij. Trite Sinemmenon, sonnant fa en b fa [sqb] my. La iij. Paranete Sinemmenon, sonnant sol en c sol fa vt. La iiij. Nete Sinemmenon, c'est à dire, la plus haute des conioinctes, sonnant vn la en d la sol re. De chacun Tetracorde (comme le remarque Thyard) la premiere notte, ou bien la premiere corde, estoit appellée Archos, ou protos: la seconde, Deuteros: la troisiesme, Tritos et la quatriesme, Tetratos. Voyons maintenant, desquelles nottes, ou de quelles marques les anciens vsoient, pour signifier tout cecy.

Chapitre XVI.

Où est traicté des nottes anciennes.

IL seroit difficile, certainement, de declarer en particulier, toutes les nottes et marques desquelles ont vsé les anciens, en leur musique, tant pour le grand nombre, que pour la diuersité d'icelles. Pour le faict du grand nombre, Boëce dict, au quatorziesme chapitre du iiij. liure, [Les nottes anciennes en tresgrand nombre. in marg.] qu'en chacune mode, chacune voix auoit sa notte particuliere, parlant en ceste sorte: Sed quoniam (dict-il) per singulos modos, à veteribus musicis, vnaquaeque vox, diuersis notulis insignita est, descriptio prius notularum videtur esse ponenda. Lesquelles nottes [-124-] il descrit par tout le chapitre ensuyuant. Quant à la diuersité des nottes susdictes, elle se manifeste en ce, qu'encor que les nottes qu'a descrit Boëce, soient en trés grand nombre, si est ce que Thiard, au deuziesme solitaire, dict, que celles qu'il a trouué en vn vieil liure, escrit à la main, sont differentes à celles de Boëce. Et à ces deux sortes sont encor differentes, celles que descrit Ioannes Froschius, au quinziesme chapitre de sa musique. Car il dict, que les anciens vsoient de lettres grecques, pour nottes auecque certaine distinction pour signifier vn ton entier ou demy ton seulement comme s'ensuyt. Sicut veteres (dict-il) per paginulas lineis erectis interpositas, notulis vocum, litteris nimirum graecanicis, vel vtrimque refertas, semitonia, vel vacuas et ceu hiantes illas, tonos indicarunt subinde: ita neoterici, lineis iacentibus et cetera. Et n'estoient point seulement differentes, en forme et en substance (suyuant leur dire) ains encor en la disposition, et en la maniere d'escrire. Car Froschius semble dire cy dessus, qu'elles estoient escrites sur lignes droictes conformément à Boëce, au seiziesme chapitre du quatriesme liure, et à Glarean liure premier chapitre deuziesme quant il dict: Has autem claueis in ordinem, tamquam in scalam quandam, ad Graecam olim Chordarum dispositionem, redegit Guido. Ou il dict manifestement, que les cordes anciennes, estoient escrites sur lignes droictes comme sur vne eschelle. A quoy Thiard semble contredire formelement [-125-] d'autant que par vn exemple qu'il monstre à Pasithée il prouue qu'elles ont esté disposées et couchées comme les nostres. Qui pourra, doncq, specifier le nombre et diuersité d'icelles? Ce neantmoins, si nous voulons bien considerer, et regarder vn peu de plus prés l'intention des autheurs susdicts, il sera facile de les accorder, et de cognoistre à peu prés la maniere qu'auoient les anciens, d'escrire leur musique.

Premierement, doncq, il est certain que les anciens n'ont point eu des nottes particulieres pour chanter ou solfier leur musique, comme nous auons auiourd'huy, vt, re, my, fa, sol, la, comme a esté dict au 9. chapitre; ains vsoient seulement de certaines marques, ou caracteres, lequels estants accommodez sur chacune sillabe, signifioient, combien la voix deuoit estre haussée, ou baissée. De cecy nous certifie Thiard, quant il dit: Il seroit difficile de resoudre la perplexe question de ceux qui enquierent si la disposition des cordes a guidé par longue experience la voix humaine; ou au contraire, si à l'imitation de la voix, les sons ont esté accommodés aux cordes. [Les nottes anciennes estoient disposées sur les vers. in marg.] Mais comme qu'il en soit, ie sçay bien (dit-il) que les anciens, au lieu des lignes, espaces, nottes, clefs, et autres marques vsitées pour la chantrie de ce temps, escriuoient sur les vers certains caracteres, accommodés à chacune sillabe, selon lesquels, la voix se deuoit hausser ou baisser en tout le sisteme. Or quels estoient les caracteres, ou marques susdictes, il le donne à entendre, quant il dict que les marques susdictes representoient les clefs: [Les nottes anciennes representoient les clefs. in marg.] dont commençant [-126-] à Proslambanomene (qui est la premiere) il les descrit toutes, selon l'ordre que monstrerons cy apres. Veu, doncques, qu'ils n'auoient que quinze cordes, ou clefs (comme a esté monstré cy dessus) il s'ensuyt, qu'ils n'auoient aussi que quinze nottes, ou quinze marques ordinaires, pour les signifier. Et n'estoit besoin qu'elles fussent ouuertes ou serrées, ou autrement disposees pour signifier le ton, ou demy ton, car la distance ordinaire qu'il y a de chacune clef à l'autre, le declare suffisamment.

Quant à ce que l'vn dit, qu'elles estoient sur lignes droittes, et l'autre sur lignes couchées, il n'y a point de difficulté, la chose est toute claire. Car depuis qu'il a esté resolu que la voix humaine doit estre conduitte de bas en haut (comme dirons cy apres) [Les clefs ou les voix de la musique sont conduites de bas en haut. in marg.] il s'ensuyt, qu'à l'imitation d'icelle, les clefs qui la representent doiuent estre aussi conduittes de mesme sorte. Qui est aussi cause, que Guido (comme a esté dict) a disposé les nostres à l'imitation des Grecs, sur lignes droittes, comme sur vne eschelle, dit Glarean. Mais comme ceste disposition ne peut empescher que les nottes du iourd'huy (qui toutesfois nous representent les clefs, comme les anciennes) ne soient escrites sur lignes couchées, aussi fault-il croire qu'elle n'a peu empescher les anciens d'escrire leurs vers à l'ordinaire, et disposer leurs nottes sur les vers susdicts, comme sur lignes couchees, suyuant l'exemple que nous en donne Thiard, que monstrerons [-127-] tantost. Autrement, il eut esté impossible de lire leurs vers, ny chanter leur musique. Mais il y a ceste difference, entre les nottes modernes et anciennes, que celles du iourd'huy ont cela de particulier, qu'elles signifient certaine longueur de temps, ce que les anciennes n'auoient point, d'autant qu'il ne leur estoit point besoin. [Les anciens n'auoient autre mesure, en leur musique, que celle de leurs vers. in marg.] Car n'ayant les anciens, en leur musique, autre mesure que celle de leurs vers (comme dirons cy apres) la longueur ou briefueté des sillabes obseruee des Orateurs, ou Poëtes anciens, suppleoit à cela. Il est vray, que Zarlinus dit, que leurs nottes contenoient deux marques, desquelles l'vne signifioit la clef, et l'autre la longueur ou briefueté de la voix: mais il fault dire, que les marques susdictes n'ayent esté generalles, d'autant qu'elles n'ont esté cogneuës des autres musiciens, qui ont escrit des nottes anciennes: pour le moins, ie ne les ay peu remarquer. Et fault dire, qu'aucuns particuliers seulement ont vsé des deux marques susdictes. Quant à ce que dict Boëce, qu'en chacune mode, chacune voix auoit sa notte particuliere: il fault expliquer son dire selon son intention, laquelle n'est autre, au lieu susallegué, que de prouuer la diuersité des sept modes, qui prouiennent des sept especes de diapason. Car ayant prouué au quatorziesme chapitre du liure susdict que de sept especes de diapason, se forment sept modes, en telles parolles: Has, igitur, constitutiones si quis [-128-] faciat acutiores, vel in grauius totas remittat, secundùm supra dictas consonantiae species, efficiet modos septem, quorum nomina sunt, et cetera. Il veut prouuer au 16. chapitre que les sept modes susdictes sont differentes, par les diuerses nottes. Car si vous esleuez, ou abaissez (dit-il) la premiere voix du diapason, il faut necessairement, que toutes les autres soient aussi esleuées, ou abaissees, et, par consequent, seront toutes diuerses. Voicy ses mots: His, igitur, ita praemissis, si duo ordines in his diapason consonantia constituti, sibi inuicem comparentur, vt quis ordo sit grauior possit agnosci, si proslambanomenos proslambanomene fuerit grauior, vel quaelibet alia vox, eiusdem loci voce grauior pernotetur, in eodem scilicet genere constituta, totum quoque ordinem necesse est esse grauiorem: tamen id melius sumetur ad medium, quae est meze: duorum enim ordinum bis diapason consonantium, cuius meze fuerit grauior, eiusdem totus ordo grauior erit. Nam caeterae singulae singulis comparatae, nihilominus grauiores inuenientur. Itaque si media ab alia media tono acutior videatur, aut grauior, omnes quoque nerui, si in eodem genere sint, singuli singulis comparati, tono acutiores, aut grauiores esse videbuntur. Or si toutes les voix sont diuerses, il fault aussi que les nottes soient diuerses, et, par consequent, en chacune mode, chacune voix aura sa notte diuerse. Et à la verité, la diuersité de la notte vaut beaucoup, pour monstrer la diuersité de la voix, car comme vn mesme signe signifie vne mesme chose, aussi vn signe diuers doit signifier chose diuerse. Et auons nous mesmes vsé, quasi, [-129-] de semblable argument, quant, par les six nottes, vt, re, my, fa, sol, la, auons prouué, qu'il falloit auoir six modes principales, comme se peut voir cy dessus. Car si la premiere notte, qui sert de fondement et de base au diapason, faict changer toutes les autres (comme a esté dict) donnant, par ce moyen, autre air, autre nature, et qualité à la mode; il falloit aussi necessairement, veu qu'il y a six modes principales de diuerse nature et qualité, qu'il y eut six diuerses nottes, pour declarer ceste diuersité: ce qui a esté verifié, par-ce que Ionicus a l'vt: Dorius, le re: Phrygius, le my: Lydius, le fa: Mixolydius, le sol: Eolius, le la. Mais comme cela n'empesche point, qu'on ne puisse vser indifferemment des six nottes susdictes, en toute sorte de modes (comme a esté dict) aussi les diuerses nottes de Boëce, n'ont peu empescher les anciens, d'vser de quinze nottes particulieres et ordinaires en leur musique (qui representent les quinze clefs) telles que les descrit Thyard, comme s'ensuyt.

1. Proslambanomene, est vn Z. et vn demy H. ainsi [signum].

2. Hypate hypaton, est vn [Gamma]. figuré à l'enuers, sus vn [Gamma]. droit, ainsi [signum].

3. Parhypate hypaton, estoit d'vn B. et d'vn [Gamma]. renuersé le dessoubs dessus, ainsi [signum].

4. Lichanos hypaton, estoit marqué d'vn [Phi], et d'vn E. imparfaict en bas, ainsi [signum].

[-130-] 5. Hypate meson, estoit representé par vn O. separé, et les deux demy cercles disposez ainsi [C/C].

6. Parhypate meson, estoit d'vn P. et d'vn [Omega]. le dessoubs dessus, ainsi [signum].

7. Lichanos meson, auoit vn M. et vn [Gamma]. ainsi, [M/[Gamma]].

8. Meze se notoit de I. et [Lambda]. couché, ainsi [signum].

9. Parameze, de Z. sus vn [Gamma]. couché, ainsi [signum].

10. Trite diezeugmenon, de E. et [Gamma]. le dessus dessoubs [signum].

11. Paranete diezeugmenon, de M. le dessus dessoubs, et Z. ainsi [signum].

12. Nete diezeugmenon, de [Phi]. couché sur N. ainsi, [signum].

13. Trite hyperboleon, de Y. le dessoubs dessus, et deux traicts de Z. ainsi, [signum].

14. Paranete hyperboleon, d'vn M. marqué d'vn traict aigu, et vn [Pi] tracé de mesme, ainsi [M'/[Pi]'].

15. Nete hyperboleon, d'vn I. tranché, sus vn [Lambda]. couché et tracé, ainsi, [signum].

Du Tetracorde des conioinctes, qu'ils nommoient synemmenon: Trité auoit pour notte, vn [Phi]. couché sus vn [Lambda]. le dessus dessoubs, [signum].

Paranete synemmenon, d'vn [Gamma]. et d'vn N. ainsi, [[Gamma]/N].

Nete synemmenon, estoit [omega]. et Z. ainsi, [[omega]/Z].

Telles sont les figures, par lesquelles ils representoient les sons des quatre Tetracordes, et du cinquiesme conioinct, en la musique Diatonique. Car [-131-] en la chromatique, et enharmonique, ils notoient auecq autres marques les cordes muables, desquelles ne voulons parler icy, car pour ce siecle, la chose sembleroit trop curieusement recerchée, qui ne conuiendroit à la briefueté, de laquelle auons promis vser en ce discours. Mais affin qu'on voye mieux la façon dont ils vsoient, nous mettrons icy l'exemple qu'en donne Thiard, au lieu susallegué. [La façon dont vsoient les anciens, pour escrire leur musique. in marg.]

[Maillart, Les Tons, 131,1; text: Plus d'vne paix rebelle, Vostre douceur cruelle, Au travail me dispose, Plus ie repose.] [MAITON1 05GF]

Les nottes vsitées auiourd'huy sont telles.

[Maillart, Les Tons, 131,2; text: Plus d'vne paix rebelle, Vostre douceur cruelle, au travail me dispose, plus ie repose.] [MAITON1 05GF]

[-132-] On pourroit mettre icy plusieurs autres exemples, comme celuy que nous propose Puteanus en son liure intitulé Musathena, et autres: Mais qu'est-il besoing, veu qu'on n'vse plus de ceste maniere d'escripture. Il suffira d'auoir monstré briefuement la maniere dont vsoient les anciens pour escrire leur musique.

[Les anciens ont eu autres nottes que celles qui sont cy dessus specifiées. in marg.] Il est certain toutesfois, que les anciens ont eu plusieurs autres nottes et marques, pour signifier la diuersité des sons. Car qui croira qu'ils en ont tousiours vsé d'vne mesme sorte, quant de nostre temps nous en voyons si grande diuersité? Ie me rapporte à tant de cifres, et tant de sortes de tablatures, dont vsent encor auiourd'huy les instrumentistes pour noter leurs sons. En combien de diuerses sortes a esté noté le chant Gregorien? Nicolaus Votitus vous le dira, lequel au chapitre deuxiesme, liure second en recite douze sortes diuerses; laissant encor les pieds de mouche (qu'on appelle) desquels ont vsé noz grands peres. Il ne fault point douter, doncq, que les anciens n'ayent eu plusieurs autres caracteres et marques, que celles qui sont icy specifiées: dequoy Thiard donne bon tesmoignage, quand il dict: Ceste diuersité me laisse en opinion, que les anciens, en maintes sortes marquoient les nottes, pour monstrer quelle part il falloit estendre la voix. [-133-] Mais ceste cy suffira, pour declarer aucunement la maniere qu'ils auoient de notter et escrire leur musique.

Chapitre XVII.

Où se monstre la corformité qu'il y a de nostre musique à l'ancienne.

SI nous voulons maintenant considerer les clefs susdictes, desquelles vsoient les anciens, et les nottes ou marques, par lesquelles ils les ont signifiez, et les conferer auecq celles du iourd'huy: nous trouuerons (sans doute) qu'elles nous representent et signifient vne mesme chose, [Nostre musique est la mesme que celle des anciens, disposee en vn mesme genre de melodie. in marg.] à sçauoir la diuersité des sons, disposez en vn mesme ordre, selon le mesme genre de musique (qui est le genre Diatonique) diuisez en mesmes tetracordes, n'y ayant que l'escriture, et l'appellation differente, qui ne peut rien changer à la substance de la musique. Ie sçay bien, que ce mot de tetracorde n'est point maintenant vsité, et partant incogneu de plusieurs: si on veut, toutesfois, prendre esgard à la disposition de nostre musique, nous la trouuerons diuisée en mesmes tetracordes, qu'a esté la musique ancienne. [Nostre musique diuisée en mesmes tetracordes que l'ancienne. in marg.] Ce que Guido Aretinus n'a point oublié d'obseruer en sa table, laquelle il a disposé en sorte, que la quarte y est expressement remarquée, affin qu'elle fust continuellement repetée, [-134-] et que nostre chant, par ce moyen, fust diuisé en tetracordes, c'est à dire, en quartes, comme celuy des anciens: ainsi que fort bien nous l'enseigne Glarean, au deuxiesme chapitre de son premier liure, en ces mots: Porrò deinde in spatio supra secundam lineam, duas Guido ponit voces, fa, et, vt, praeposita C. littera, vt nouus hic vocum ordo incipiat, qui praecedentem ordinem ascensu deficientem excipiat, nec tamen ad finem prioris, sed in medio, vt natura similes voces in eadem locentur claue. Ou il remarque manifestement ceste diuision en tetracordes, quant il dict, qu'au milieu, c'est à dire, à la quarte, se doit renouueller l'ordre, à sçauoir, en C fa vt, c'est à dire, au fa; nous enseignant, qu'aprés auoir chanté, vt, re, my, fa, commençant en G vt (qui est la premiere clef) il fault de nouueau repeter, vt, re, my, fa, en c fa vt, [Quels estoient les tetracordes anciens. in marg.] affin que, comme le grand systeme des anciens s'acheuoit en quatre tetracordes, c'est à dire, en repetant quatre fois, my, fa, sol, la, (comme a esté dict) ainsi le nostre s'acheue, en repetant plusieurs fois, vt, re, my, fa, [Quels sont les tetracordes de la musique moderne. in marg.] qui est la cause (comme dict Glarean) que Guido a adiousté vt, en C fa vt. De sorte, qu'encor que les six nottes que nous auons pour le iourd'huy, ayent esté fort subtilement inuentées par ledict Guido, pour les raisons reprises au neufiesme chapitre, si est-ce, qu'elles n'empeschent aucunement les tetracordes susdictes, qui se declarent [-135-] manifestement en la repetition continuelle des quatre nottes susdictes, vt, re, my, fa, comme se verra tantost.

Il est vray, que nous auons maintenant plus grand nombre de clefs, et, par consequent, plus grand nombre de tetracordes: car les anciens n'en auoient que quinze, comme a esté dict. Guido en a mis vingt en sa table: voyés Glarean au deuxiesme chapitre du premier liure. Franchin, au liure premier en met vingt et deux, nous en auons maintenant vingt et trois, et en pourrons encor auoir d'auantage, si la muque va ainsi s'augmentant, comme nous la voyons aller iournellement. Mais ceste augmentation n'apporte aucun changement à la musique, ains plustost declare la dignité et excellence de sa nature, qui est telle, qu'elle peult estre tousiours augmentée, non seulement de la part du musicien (lequel licitement peut profondir le bascontre, ou esleuer le dessus autant que luy plaist, et par ce moyen, augmenter les clefs autant que le requerra, ou la nature de la mode, ou la bonne resonnance de sa musique: comme se peut voir en nostre hypophrigienne (O grand Dieu) ou le bassecontre descend vne quarte plus bas qu'Are: et en la hypodorienne (quant nostre vie humaine) ou le dessus monte vne quarte plus hault qu'ela) ains encor de la part de la musique mesme, laquelle ayant le nombre pour son sujet, [La musique peut estre infiniment augmentée [-135 <recte 136>-] suyuant la nature de son sujet, qui est le nombre. in marg.] peut estre [-135 <recte 136>-] infiniment augmentée, suyuant la nature du nombre (comme dict Boëce liure premier chapitre vj.) et nous peut produire autant de consonnances et accords, qu'on pourroit desirer. La demonstration en est facile, car de six à douze, il y a proportion double, en laquelle proportion consiste le diapason: de 6. a 9. il y a proportion sesquialtere, en laquelle consiste le diapenté: et de 6. a 8. la proportion sesquitierce, en laquelle consiste le diatessaron, comme a esté encor dict cy dessus. Lesquels nombres, et proportions, se peuuent infiniment multiplier: par-ce que de douze a 24. il y a proportion double: de douze a 18. la proportion sesquialtere: et de 12. a 16. la proportion sesquitierce. Semblablement, de 24. a 48. et de 48. a 96: et ainsi infiniment (suyuant la nature du nombre) se peuuent multiplier, tant les proportions doubles, que sesquitierce, et sesquialtere. [Les consonnances de musique peuuent estre infiniment repetées. in marg.] Qui faict, que les accords musicaux ( qui consistent és proportions susdictes) peuuent semblablement estre repetez autant de fois que l'on voudra. Car d'Are en alamire, il y a vne octaue, qui consiste en la proportion double: et d'Are en Elamy, vne quinte, qui consiste en la proportion sesquialtere: et d'Elamy en alamire, il y a vne quarte, qui consiste en proportion sesquitierce. Derechef, d'alamire en aalamire, il y a encor vne octaue, auecq la quinte, et la quarte, en la proportion sesquitierce, et sesquialtere; et de cest aalamire, iusques à vn autre aaalamire, il y a [-137-] encor vne octaue; et ainsi se peuuent repeter les octaues auec les quintes et les quartes, et proportions auant-dictes (suyuant la nature du suject) autant de fois que l'on voudra. Qui est l'argument dont vsoit Platon pour prouuer la stabilité et perpetuelle durée d'vne republique si elle garde l'harmonie et proportions musicales, d'autant qu'elles sont de perpetuelle durée: comme le prouue quelqu'vn, escriuant sur Platon, disant: Haec autem numerorum series infinita esse potest, quia toni vis et potestas, aeque est infinita partitione, vt dimentio quaelibet: ita reipublicae bene constitutae forma stabilis erit, quamdiu rationes rectas, et aurium suauitati congruentes, seruabit. Et autre part: Si, igitur, rationum, quae suauem concentum efficiunt, delectus habeatur in perpetua serie numerorum, sempiterna respublica futura sit. De sorte, qu'il prouue la perpetuelle durée d'vn estat, ou republique, par la perpetuelle continuation des accords et proportions de musique, lesquelles (comme a esté dict) se peuuent infiniment repeter, suyuant la nature du nombre. Par ainsi se voit que cela ne nous peut rendre differents aux anciens, lesquels ayans les mesmes nombres et proportions que nous pour fondement, ont peu repeter leurs cordes et tetracordes aussi bien que nous. [Nostre musique est fondée sur mesmes principes et fondements, que celle des anciens, à sçauoir sur le nombre et proportions. in marg.] Ce que verra clairement celuy qui les voudra rapporter aux clefs que nous auons maintenant, comme a esté faict cy dessus. Mais laissant ceste multitude de cordes, ou d'accords (qui depend de la volonté des hommes, comme a esté dict) [-138-] et considerant seulement, combien de clefs essentielles, ou combien de cordes et tetracordes sont necessaires à l'harmonie, ou bien à la musique, on trouuera estre certain que nous sommes conformes aux anciens. Car si nous considerons la grandeur du diapason (qui est le vray et vnique fondement, et la mesure essentielle tant de l'ancienne que de nostre musique) nous la trouuerons contenir sept interualles seulement, qui sont les sept clefs essentielles de la musique, lesquelles ne peuuent fournir que deux tetracordes essentiels, [Il n'y a que deux tetracordes essentiels. in marg.] qui se repetent continuellement, suyuant l'ordre des deux sortes de chant; à sçauoir, de [sqb] quaire, et de nature, qui s'entresuyuent tousiours l'vn l'autre: et, comme nous auons prouué cy deuant, que ce qui est pardessus le diapason, n'est qu'vne repetition de ce qui est contenu en iceluy: aussi fault-il croire, qu'il n'y a que deux tetracordes essentiels, et que les autres qui sont pardessus le diapason, sont les mesmes que ceux qui sont contenuz en iceluy. En suytte dequoy, il appert, qu'encor que nous ayons dit que les anciens auoient quatre tetracordes, si est-ce qu'il n'en y a que deux essentiels, et que les autres deux sont les mesmes que les deux premiers: ce qui s'entendra facilement, si on les veut rapporter aux clefs que nous auons auiourd'huy. Car le premier tetracorde, qu'ils appelloient tetracordon hypaton, estoit (comme a esté dict) depuis [sqb] my, iusques Elamy: et le deuxiesme, qu'ils appelloient tetracordon mezon, estoit depuis [-139-] Elamy, iusques alamire. Pour fournir leur troisiesme tetracorde, il a esté dict, qu'il falloit monter vn ton (et partant estoit appellé tetracordon diezeugmenon, qui signifie desioinct) pour trouuer b fa [sqb] my, iusques elamy, qui respond notoirement au premier: et le quatriesme, appellé tetracordon hyperboleon (comme le plus haut, et le plus excellent) estoit d'elamy, en aalamire, qui est le mesme que le deuxiesme. Ce qui monstre euidemment, que les anciens n'en auoient que deux essentiels, non plus que nous, estant les deux derniers les mesmes que les premiers. Et n'importe que les quinze cordes et les quatre tetracordes des anciens ont eu chacun leur propre nom, car cela estoit necessaire pour les recognoistre, et distinguer entre le haut et le bas; ce que mesmes nous voyons encor estre obserué entre les nostres: car nous auons dit, que les sept clefs sont escrites, la premiere fois par grandes lettres; la deuxiesme, par petites, et la troisiesme, par lettres redoublées. Ce que remarque aussi Glarean, au troisiesme chapitre de son premier liure. Par lesquelles lettres se peuuent aussi recognoistre noz diuers tetracordes, ne plus ne moins que ceux des anciens. D'où se voit, que nous sommes d'accord auecq les anciens, touchant ce faict icy.

Mais nous auons parlé d'vn cinquiesme tetracorde, que les anciens appelloient Synemmenon, different aux autres, lequel semblera maintenant [-140-] nous rendre contraires aux anciens: car si nous n'auons que deux tetracordes essentiels, lesquels suffisent pour l'accomplissement du Diapason, ou bien de la musique, ausquels aussi tous les autres sont reduits, comme a esté suffisamment monstré; ce cinquiesme icy ne sera point seulement inutil, ains nous rendra du tout contraires aux anciens, lesquels le reçoiuent tous conformement. A quoy nous respondons, que ce cinquiesme icy n'est point en droite ligne, ny en mesme ordre que les autres deux (lesquels sans doute, suffisent pour l'accomplissement du diapason, duquel depend la perfection de la musique) ains en ligne collateralle. [Le cinquiesme tetracorde des anciens nommé Sinemmenon, nous rend d'accord auecq les anciens, nous representant le chant bmolaire. in marg.] Et n'y a rien qui nous rend plus conformes aux anciens que cetuy-cy, lequel nous represente au vif, le chant bmolaire, que nous auons maintenant: car, comme nous auons dit cy dessus, que le tetracorde susdict est appellé Synemmenon (c'est à dire conioinct) par-ce qu'il est meslé et ioinct au precedent: et que sa premiere et plus basse notte est la derniere et plus haute du deuxiesme tetracorde, appellé Mezon, commençant à meze (qui respond à nostre alamire) et finant à Nete Synemmenon (qui respond à nostre dlasolre par bmol, sonnant my, la) ainsi nostre chant bmolaire est ioinct auecq le chant de nature, par-ce que la premiere et plus basse clef de son tetracorde est la derniere et la plus haute du tetracorde de nature, qui est ffavt, et commençant à ladicte clef d'ffavt, iusques a b fa [sqb] my [-141-] par bmol, sonne vt fa. Qui est vn grand embellissement et enrichissement de la musique caché soubs le tetracorde Synemmenon; d'autant que ces deux tetracordes de bmol et de nature s'entresuyuent continuellement l'vn l'autre (à l'exclusion du chant de [sqb] quaire) et se faict comme vne nouuelle musique. Ce qui sert de tres-ample tesmoignage que nous n'auons point seulement les mesmes modes en semblable nombre, ains les mesmes clefs disposées en mesme genre de musique, diuisees en mesmes tetracordes que les anciens: sauf qu'ils auoient le my, et nous auons maintenant l'vt pour la premiere notte, par-ce que Proslambanomenos (qui respond à nostre Are) leur a esté adiousté. Et depuis, Guido nous a encor adiousté l'vt pour les raisons cy dessus declarées; qui est cause qu'il nous fault considerer la table et les tetracordes deux nottes plus bas que les anciens, comme amplement se peut veoir en ceste table en laquelle sont remarquées les tetracordes anciens et modernes.

[-142-] [Maillart, Les Tons, 142; text: Proslambanomenos. Hypate Hypaton. Parhypate Hypaton. Lichanos Hypaton. Hypate Mezon. Parhypate Mezon. Lychanos Mezon. Meze. Parameze. Trite Diezeugmenon. Paranete Diezeugmenon. Nete Diezeugmenon. Trite Hyperboleon. Paranete Hyperboleon. Nete Hyperboleon. Tetracordon Hypaton. Tetracordon Mezon. Tetracordon Synemmenon. Tetracordon Diezeugmenon. Tetracordon Hyperboleon. Tetracordon par [sqb] quaire. Tetracorde par nature. par bmol. A, B, C, D, E, F, G, a. b. c. d. e. f. g. aa. bb. cc. dd. ee. vt. re. my. fa. sol. la.] [MAITON1 05GF]

[-143-] Chapitre XVIII.

Des consonnances de musique.

IL reste encor à voir si nous ne sommes point differents aux anciens, touchant les accords et consonnances de musique. [Nous auons les mesmes, et autant de consonnances parfaictes que les anciens. in marg.] Car combien qu'il soit vray, et qu'il soit assez prouué que nous auons les mesmes accords parfaicts, à sçauoir le diapason, diapenté, et diatessaron, lesquels estans fondez sur les mesmes nombres et proportions qu'auons dict cy dessus, se peuuent aussi repeter et multiplier en la sorte qu'a esté dict; qui faict que nous sommes d'accord touchant les consonnances susdictes: si est-ce qu'il semble que nous soyons differents touchant les accords imparfaicts, lesquels auparauant n'ont esté cogneuz des anciens. Car encor que Glarean en semble douter, quant il dit au neufiesme chapitre du premier liure, parlant des accords et consonnances imparfaictes: quas nescio an apud veteres vspiam reperias: si est-ce que Boëce l'affirme au septiesme chapitre de son premier liure, quand il dict: Illud tamen esse cognitum debet, quod omnes musicae consonantiae aut in duplici, aut in triplici, aut in quadrupla, aut in sesquialtera, aut in sesquitertia proportione consistunt. Et puis il monstre quelles sont les consonnances qui dependent des proportions susdictes, quant il adiouste: Et vocabitur quidem quae in numeris sesquitertia est, diatessaron in sonis; quae in numeris sesquialtera, diapente appellatur [-144-] in vocibus: quae vero in proportionibus dupla est, diapason in consonantijs; tripla verò, diapente et diapason. Par où appert que les accords imparfaicts n'ont point esté cognuz des anciens: non seulement par-ce que Boëce n'en faict aucune mention, mais aussi par-ce qu'au chapitre sixiesme il donne raison pourquoy ils ne doiuent estre reçeuz: à sçauoir, pour-ce qu'ils tirent leur source de proportion superpartiente, laquelle n'est point propre à l'harmonie, disant comme s'ensuyt: Superpartiens, autem, inaequalitas, nec seruat integrum, nec singulas admittit partes, atque idcirco, secundum Pythagoricos, minimè musicis consonantijs adhibetur. Et semble que Platon soit aussi de mesme opinion, par-ce qu'en l'harmonie naturelle par laquelle il monstre que Dieu a creé cest vniuers, il n'vse que de consonnances parfaictes, ou bien de proportions desquelles dependent les consonnances parfaictes, disant ainsi que s'ensuyt, In Timeo: Primam ex omni firmamento partem tulit (Deus, nimirum) hinc sumpsit duplam partem prioris, Tertiam verò, secundae haemioliam, sed primae triplam, et quartam, duplam secundae, et caetera. Par lesquelles parolles (comme encor a esté dict) il nous declare les nombres, 1. 2. 3. 4. esquels consistent les proportions auant-dictes, desquelles sont tirées les consonnances parfaictes, car d'vn à deux il y a proportion double, en laquelle consiste le diapason: de deux à trois proportion sesquialtere, en laquelle consiste le diapenté: de trois à quatre proportion [-145-] sesquitierce, en laquelle consiste le diatessaron: et d'vn à trois proportion triple, en laquelle consiste le diapason auecq diapenté: et d'vn à quatre proportion quadruple, en laquelle consiste le disdiapason, que nous appellons double octaue. Par où on voit manifestement qu'il ne faict aucune mention des consonnances imparfaictes. Or si l'harmonie artificielle (comme dit Boëce, liure premier, chapitre vingtiesme) doit imiter la naturelle, elle ne doit estre aussi meslée de consonnances imparfaictes, lesquelles toutesfois sont en tres-frequent vsage en la musique du iourd'huy. [Les anciens ont aussi cogneu et pratiqué les accords imparfaits. in marg.] Pour esclarcissement, doncq, nous disons que les anciens ont aussi cogneu et pratiqué les accords imparfaicts, mais plus sobrement qu'on ne faict auiourd'huy. Ce que Iean Froschius, au septiesme chapitre de sa musique, prouue, par-ce qui suyt au mesme texte de Platon, in Tymeo, quant il dict: Post haec, spatia, quae inter duplos et triplos numeros hiabant, insertis partibus, adimplebat. Entendant fort à propos, par les parties inserrées, les accords imparfaicts, lesquels il dit auoir esté cognuz par Platon, comme ledict Froschius donne à entendre, au dixiesme chapitre de sa musique, disant: Quamquam antiquitas, simphonias dumtaxat quinque tradiderit, tamen recentiores musici, non modò non ex agro (vt aiunt) allatas, verùm etiam ex dogmatis Platonicis (praesertim de mundanae animae conditione, et connexu vinculorum supra recensita) his quinque, plures et inesse probè didicerunt, et adsignarunt. Et vn peu plus [-146-] auant, au mesme chapitre il adiouste: Eae sunt illae partas (parlant des accords susdicts) quae inter duplos et triplos, et, ob id, etiam inter hemiolios, ex multiplicatione, vinculorum vice, iuxta Platonis sententiam supra recensitam, insertae sunt. Et combien que Boëce, au lieu cy dessus allegué, face difficulté de receuoir les consonnances susdictes, suyuant l'opinion de Pythagoras, qui n'admettoit que choses simples et parfaictes (comme a esté dict) si est-ce, que (suyuant l'opinion de Ptolemaeus) il ne les reiecte point du tout, comme se peut voir au sixiesme chapitre susdict, en ces parolles: Ptolemaeus, tamen, etiam hanc proportionem (videlicet super partientem quae imperfectis consonantijs conuenit) inter consonantias ponit. A quoy s'accorde Thiard, au deuxiesme solitaire, disant comme s'ensuyt. Les tierces, et les sextes, ont esté cogneuës des anciens, bien que moins vsitées. Dequoy il donne deux raisons, desquelles la ptemiere est, qu'elles ne portent point le nom de vrayes consonnances, à cause que leur source est tirée (dict-il) de non raisonnable proportion: l'autre raison qu'il donne, est, par-ce qu'elles ont esté trouuées en la composition des interualles chromatiques, et enharmoniques, comme se peut voir plus amplement, au lieu susallegué. Ainsi appert clairement que les accords imparfaicts ont esté cognuz et pratiquez des anciens, mais (selon le dire conforme de tous) moins vsitez qu'auiourd'huy. Car il est certain qu'ils ne sont point [-147-] necessairs en l'harmonie, laquelle, estant d'vne nature tres-parfaicte ne veut estre aussi composée que d'accords tres-parfaicts, contenuz és proportions auant-dites, tirées des nombres 1. 2. 3. 4. qui sont les plus simples et les plus parfaicts de tous, comme a esté monstré cy dessus: et partant, comme Platon, Pythagoras, Boëce, et plusieurs autres les ont excluz de l'harmonie, aussi Thiard ne les y comprend point, ains dit seulement (parlant des accords et consonnances imparfaictes. (Bien sont elles entrées (dict-il) en la chantrie diatonique, comme touchants harmonieusement l'oreille. Donnant assez à entendre, par ces mots, que telles consonnances ne sont point reçeuës comme parties essentielles et necessaires, ains pour orner, remplir, et agençir la musique; ou bien (comme dict Froschius, apres Platon) pour lier et assembler les accords parfaicts. Ce que ie voudroy que fut bien entendu de plusieurs musiciens de nostre temps, [Quand, et comment on doit vser des accords imparfaits. in marg.] car ils sçauroient, quand, et comment il en fault vser; à sçauoir, quant elles touchent harmonieusement l'oreille: et partant s'abstiendroient d'vser si licentieusement de la tierce, en dessoubs de l'octaue, si ce ne fust legierement, et en passant seulement, sans qu'il soit licite de s'y arrester, ny finir en icelle; d'autant qu'elle empesche et obscurcit entierement le lustre, et la douceur de l'harmonie. Ce qu'entendent fort bien les bons organistes, lesquels iamais ne feront finir le teneur, ou la taille, par [-148-] vne tierce, contre le bas, estant la quinte son propre accord.

La pratique nous le monstre aussi, d'autant qu'en vn Faubourdon (ou on remarque la douceur de l'harmonie plus que nulle autre part) iamais le teneur ne tient la tierce contre le bas. Le mesme se peult dire d'vne musique bien dressée.

[La quarte ne peut auoir nom de bonne consonnance, si elle n'est en son lieu naturel, à sçauoir au dessus la quinte. in marg.] En oultre, la raison y est euidente: car si la quarte (comme dict Thiard) ne peut auoir nom de bonne consonnance, si elle n'est en son lieu naturel, qui est apres la quinte (comme le remarque Boëce liure 1. chapitre 32.) aussi pouuons nous dire qu'on ne peult remarquer ny iuger de la bonté de la tierce si elle n'est en son lieu naturel, qui est pardessus la quarte. Car c'est la tierce surdouble (qu'on appelle dixiesme) qui touche harmonieusement l'oreille; c'est elle, qui comme vne couleur brillante donne lustre et sert d'ornement et d'embellissement à la musique, comme il se voit en vne cadence bien ordonnée, d'autant qu'en icelle toutes les consonnances sont disposees en leur place et ordre naturel; par-ce que les plus dignes et parfaictes precedent les indignes et imparfaictes; le teneur ou la taille occupant la quinte, et le haut contre la quarte, contre le teneur, en accomplissant le diapason contre le bas, lesquels comme parties premieres, principalles, et essentielles, doiuent estre fermes et stables: mais le dessus, comme accessoire, [-149-] doit tenir le dernier lieu, qui est d'vne tierce surdouble, laquelle donne lustre et vne douceur agreable à la musique. Ce que i'ay bien voulu remarquer icy en passant, affin d'admonester nos ieunes Musiciens d'vser vn peu plus sobrement de la tierce, et qu'ils voyent en quel rang ils la doiuent tenir. [Consonnances parfaictes. in marg.] Le mesme se peult dire de la sexte. De sorte, qu'il ne reste que la quinte, et la quarte, qu'on appelle ordinairement consonnances parfaictes, non tant pour-ce qu'on ne leur peut rien adiouster ny diminuer sans la corruption de leur espece, que pour-ce qu'elles composent et accomplissent le diapason, qui est la seule consonnance vrayement parfaicte; [Le diapason est la seule consonnance vrayement parfaicte. in marg.] d'autant (comme dit Boëce) qu'elle consiste en la proportion double. [L'on ne peut attribuer ce mot (double) à autre consonnance qu'à l'octaue. in marg.] Qui est la cause, que nous ne pouuons attribuer ce mot (double) à autre consonnance qu'à l'octaue, d'autant que c'est vne conclusion necessaire en musique (comme dit Thiard, au deuxiesme solitaire) que des proportions superparticulieres doublées, aucune consonnance ne peut estre produite: pour-ce que les nombres extremes de telle multiplication ne se rapportent l'vn à l'autre en aucune proportion. [Oportet enim (dict Maurolicus) Musicarum uocum proportionem esse rationalem, quando quidem ex incommensurabilibus sonis nulla potest consonantia exoriri. in marg.] Ce qui est si manifeste, qu'il n'est besoin d'autre preuue que celle que nous receuons par les oreilles. Car la dissonnance de deux quintes, ou de deux quartes (c'est à dire d'vne neufiesme, ou d'vne septiesme) est si euidente, que chacun facilement le peut iuger: mais il fault dire vne quinte surdouble, vne quarte surdouble, [-150-] comme auons dict, vne tierce surdouble, [Vne double quinte, ou vne double quarte, n'est autre chose qu'vne neufiesme, ou septiesme; mais faut dire vne quinte surdouble, vne quarte surdouble. in marg.] c'est à dire, pardessus l'octaue, qui consiste en proportion double; par-ce que l'octaue, ou diapason, est la reigle à laquelle toutes les autres consonnances se doiuent rapporter. Ce qui suffira pour monstrer que nous sommes d'accord auec les anciens, touchant les consonnances de musique: et si aucuns en abusent aucunesfois, c'est par ignorance, et par faulte d'experience. Voyons maintenant en quoy nous sommes differents.

Chapitre XIX.

De la pratique de l'ancienne musique, et quelles choses y estoient obseruées pour les effects d'icelle.

IE seroy par trop reprehensible, si ie presumoy de pouuoir declarer en particulier, et par le menu, quelle estoit la musique ancienne. Car s'il est vray (comme on dit ordinairement) que le temps nous apporte tousiours quelque chose de nouueau, certes il semble que cela doit, sur tout, trouuer lieu en la musique, en laquelle rien n'est estimé bon s'il n'est nouueau. [La musique renouuellée plusieurs fois. in marg.] Aussi, depuis la naissance de nostre musique, combien de fois a elle esté changée et renouuellée? Il y a enuiron deux cens ans que viuoit Okeghem, Hebrecht, Pierre de la Ruë, et semblables. Les Musiciens du iourd'huy peuuent sçauoir quelle musique ils nous ont laissé. A ceux-là ont succedé Iosquin [-151-] Després, Iean Mouton, Richafort, et autres; lesquels ont trouué vn autre air, et vne autre maniere de composer. Depuis, sont venus Nicolas Gombert, Mancicourt, Clemens non Papa, Criquillon, Certon, et plusieurs autres semblables, lesquels ont disposé la musique tout d'vne autre façon. Et puis a encor esté changée par Adrien Willart, Cyprian de Rore, Orlando di Lassus, Philippe de Monté, et autres de semblable humeur. Et de nostre temps, nous la voyons encor traicter d'vne autre sorte, par Iacques de Wert, Luca Marentio, Iean Feretti, et leurs semblables. [Diuerses saisons, et diuerses prouinces, ont fourny diuerse sorte de musique. in marg.] Et non seulement les diuerses saisons, ains encor les diuerses prouinces, nous fournissent aussi diuerse sorte de musique. Car autres sont les Madrigales d'Italie, autres les chansons à la Napolitaine, autres les Vellançicos d'Espagne, autres les airs de France, et autres les chansons et motets d'Allemagne, et du pays bas. Les Musiciens mesmes, d'vn mesme temps, et d'vn mesme pays, sont si differents entre-eux, qu'il n'y a si petit compagnon qui ne tache d'auoir quelque air ou quelque grace particuliere par laquelle il puisse estre recogneu, et distingué des autres, [Les Musiciens cherchent tousiours quelque nouuelle inuention. in marg.] tant sont les nouueautez cherchées en la musique. Qui oseroit, doncq, asseurer quelle elle estoit passé deux ou trois mil ans, veu principalement que tant de fois elle a esté ruinée? Les marchants ont de coustume, quand ils ne peuuent emporter quelque piece de drap, ou quelque autre marchandise, d'enleuer pour le moins [-152-] quelque petit eschantillon par lequel ils iugent de la reste. Mais quel eschantillon se pourra maintenant recouurer de l'ancienne musique, quand Glarean tesmoigne qu'elle a esté tellement ruinée et raclée que passé plusieurs siecles l'on n'en a veu piece d'elle? Il sera besoin, doncq, de nous comporter en cecy, comme font ceux qui veuillent voyager par pays estrange, et paruenir à quelque ville loingtaine, et en laquelle ils n'ont iamais esté: lesquels ont de coustume de s'informer si diligemment de tous les endroicts et lieux par lesquels il leur faut passer, qu'estants suffisamment instruits, ils se representent à eux-mesmes le chemin deuant les yeux par ou ils doiuent passer. Ainsi fault-il que nous nous informons de ceux qui ont escrit de l'ancienne musique: car par l'adresse d'iceux, estants suffisamment aduertis de la fin, de l'intention, et du but principal des premiers Musiciens, et quel chemin ils ont tenu, et de quels moyens ils ont vsé pour y paruenir, il sera facile de la nous representer, et entendre quelle elle estoit, et de la distinguer auecq celle du iourd'huy, et de remarquer les causes pourquoy les effects ne se monstrent point maintenant comme du passé; qui est le but ou tend ce present traicté.

[L'intention et le but principal de l'ancienne musique, estoit de pouuoir gaigner le coeur <et> affection des auditeurs. in marg.] Or, pour entrer en matiere, faut entendre que la fin, l'intention, et le but principal de l'ancienne musique (si nous nous rapportons à ceux qui en ont escript) n'estoit autre, que de pouuoir gaigner le coeur [-153-] des escoutans, et les rendre prompts à faire ce qu'on leur vouloit persuader; [de pouuoir gaigner le coeur et affection des auditeurs. in marg.] qui est le propre effect de la musique. Nous pourrions alleguer de cecy plusieurs tesmoignages, mais nul ne le dict plus expressement que Thiard, lequel, au deuxiesme solitaire, parle en

ceste sorte: L'intention de la musique ancienne n'estoit autre que de donner tel air à la parolle, que tout escoutant se sente passionné, et se laisse tirer à l'affection du Poëte. C'est à dire, que le but des premiers musiciens n'estoit autre que de donner tel son, telle cadence, et telle harmonie aux mots, ou à la parolle, qu'elle fust suffisante d'attirer les affections et coeurs des auditeurs à leur volonté. Il fault doncq dire que la musique ancienne estoit pleine d'emphase, pleine de force et d'energie pour pouuoir gaigner les coeurs, moderer les affections, changer les volontez, et les tirer la part ou les musiciens vouloient.

[Les anciens requeroient quatre choses pour produire les effects de la musique. in marg.] Laquelle force consistoit principalement en quatre choses, lesquelles ils vouloient estre obseruées en leur musique, comme moyens propres pour paruenir à la fin pretenduë.

La premiere estoit la narration ou oraison que nous pouuons appeller le suject, les parolles, ou les mots.

La deuxiesme estoit, le nombre ou le metre, au lieu dequoy nous auons maintenant la cadence, ou la mesure.

La troisiesme estoit, l'harmonie, qui est le son, procedant [-154-] de la voix, ou des cordes.

La quatriesme et la derniere estoit, que la mode fut choisie propre et conuenable aux parolles. Et auoient opinion qu'à proportion que les choses susdictes estoient obseruées en la musique, les effects s'ensuyuoient à l'aduenant: comme le declare fort bien Iosephus Zarlinus, au chapitre vij. de la ij. partie de sa musique. Et à la verité, si nous sçauions bien considerer la force et puissance des choses susdictes, quant elles sont bien et deuëment obseruées, nous ne trouuerions point les effects de la musique si estranges ou impossibles, qu'aucuns nous les veuillent faire entendre; ains faciles et naturels. Car, en premier lieu, quant à la narration, qui est-ce qui peut ignorer sa force? quant on voit que à la lecture d'vne lettre, à la narration de quelque histoire, voire au recit d'vne fable, les auditeurs quelquefois sont tellement resiouys qu'ils seront contraincts de rire tout leur saoul: autrefois seront contristez, mornes, melancoliques, contraincts de pleurer amerement, selon la qualité du suject. Ce que (pardessus l'experience quotidienne que nous en voyons) Vergile tesmoigne, au 2. des Eneides introduisant Eneas, qui requis de raconter la destruction de Troye, dit:

Quis talia fando temperet à lachrymis?

[L'ame s'encline naturellement à la qualité de la chose qui luy est representée. in marg.] La cause de cecy est naturelle, car l'ame s'encline naturellement, et se rend semblable à la qualité de la chose qui luy est representée: et partant, celuy qui [-155-] raconte quelque chose de triste, deuient ordinairement triste, et par ce moyen rend son auditeur passionné de semblable affection. Qui est ce que nous veut enseigner Horace, in arte Poëtica, quant il commande que le Poëte se face tel qu'il veult rendre l'auditeur, disant:

Non satis est pulchra esse poëmata, dulcia sunto,

Et quocumque volent animum auditoris agunto.

Vt ridentibus arrideant, ita flentibus adsint

Humani vultus. si vis me flere, dolendum est

Primum ipsi tibi, tunc tua me infortunia laedent.

Et Ciceron dict aussi. Ardeat orator si vult iudicem incendere.

De sorte, qu'il est certain, et le voyons iournellement, que comme les choses ioyeuses qui nous sont representées nous rendent ordinairement ioyeux; aussi les choses tristes nous rendent passionnés de semblable passion. Ce que nous voyons aussi en la painture: car ie pense, qu'il n'y ait personne si grossiere et stupide qui ne soit aucunesfois resiouye, voyant quelque belle, ioyeuse, et delectable painture: et qui, au contraire, ne soit aussi esmeu à compassion, voyant en vn tableau representé quelque histoire funeste et lugubre. Dequoy Virgile donne bon tesmoignage, quand il dict, 1. Eneides qu'Eneas ne se sçeut contenir de pleurer, voyant la destruction de Troye en painture:

Videt (ce dict-il) Iliacas ex ordine pugnas,

Bellaque iam fama totum vulgata per orbem,

Atridas, Priamumque, et saeuum ambobus Achillem.

[-156-] Constitit; et lacrymans, quis iam locus, inquit, Achate? et cetera.

Puis il adiouste: Sic aut, atque animum pictura pascit inani;

Multa gemens, largoque humectans flumine vultum.

Or si la painture (qui n'est qu'vne chose morte) a puissance d'esmouuoir nostre ame à quelque passion, combien plus de force doit auoir la viue voix (dit le mesme Zarlinus) laquelle reçeuë par les oreilles, penetre iusques a l'ame?

La deuxiesme chose que les anciens vouloient estre obserué en leur musique estoit, le nombre et le metre, ce qui donnoit tant d'energie à la parolle, que les anciens attribuoient au metre, toute la force d'inciter les esprits à mouuements legers, ou violents, comme le remarque le mesme Zarlinus, au lieu susallegué. Ce qui se peut voir par l'exemple d'Archilocus, lequel (comme dict Horace)

Proprio rabies armauit Iambo.

La troisiesme chose que nous auons dict que les anciens requeroient, est tellement necessaire, qu'ordinairement toutes les operations et tous les effects de la musique sont referez au son et à l'harmonie, comme à la partie qui a plus de force d'esmouuoir nostre ame à quelque passion que nulle autre. La raison en est euidente, par-ce que l'harmonie est composée de mesmes proportions que nostre ame. Ce que prouue Boëce, au premier chapitre du premier liure de sa musique, comme a esté dict au sixiesme chapitre de ce present liure, où nous auons allegué ses [-157-] parolles au long ausquelles comme belles et faisans fort à nostre propos renuoyons le lecteur. [Il faut vn semblable pour engendrer vn autre semblable. in marg.] Et s'il est ainsi qu'il ny ait rien plus propre qu'vn semblable pour engendrer vn semblable, s'il faut vn feu, pour engendrer vn autre feu, vne chaleur pour causer vne autre chaleur: il est manifeste, qu'il ny a rien plus propre pour esmouuoir et inciter nostre ame à quelque passion que l'harmonie, veu que l'vne et l'autre sont composées de semblable proportion, comme le prouue Henricus Salmud, en sa musique, disant: Animam quippe nostram harmoniam esse et proinde sese erigere atque vim suam recognoscere quoties musicam tamquam naturam sui similem persenserit.

Il estoit aussi necessaire (pour la 4. et derniere chose) que la mode fust choisie propre et conuenable au suject. Car comme tout suject n'est point de mesme nature, et que tout homme n'est point de mesme humeur, ainsi les modes ne sont point toutes de mesme qualité. Et partant falloit cognoistre la qualité des modes, affin d'en faire le choix, conforme à la nature du suject, et à la complexion et humeur de l'auditeur: qui estoit le poinct auquel les anciens ont estimé estre la plus grande force et energie, et celuy qui estoit le plus curieusement obserué. Dont la cause est euidente. [Les proportions musicales sont conformes aux proportions de l'ame. in marg.] Car, comme nous venons de monstrer, que les proportions musicales sont conformes aux proportions de l'ame, aussi fault il tenir pour certain, que les diuerses passions et affections de l'ame se rapportent [-158-] aux diuerses qualitez des modes, par semblables et conformes proportions: Et partant importe merueilleusement, pour l'effect de la musique, que la mode soit choisie propre et conuenable pour esmouuoir et disposer l'ame à la passion desirée. Car si quelqu'vn est triste ou ioyeux, et oit vne harmonie de semblable proportion, il est certain que telle passion prendra accroissement: par-ce qu'il y a de la similitude et sympathie. Mais si on oit vne harmonie de contraire proportion, la passion diminuë, et peu à peu s'engendre vne contraire passion. [Nous sommes plus facilement remis en la passion, à laquelle s'encline nostre naturel, que non pas à vne autre. in marg.] Mais il fault notter, que plus facilement nous sommes remis en la passion à laquelle nostre naturel s'incline, que non pas en celle qui contrarie à nostre naturelle inclination. De sorte, que si quelqu'vn de nature Ioniale est (d'auenture) passionné de colere, facilement par vne harmonie ioyeuse et gaillarde sera remis en son entier: par-ce que naturellement (dict quelqu'vn.) Omnes mouemur, cum imagines nostras in alijs recognoscimus. Qui est cause, qu'il ne se fault tant esmerueiller, qu'Alexandre le Grand fut si facilement esmeu par Timothée à prendre les armes, comme a esté dict: car comme il estoit Martial de nature, il ne souspiroit qu'apres les armes, et partant estoit facile d'esueiller et esmouuoir son naturel par vne mode Phrigienne, laquelle estoit celle qui respondoit à son dict naturel. Ce qui suffira pour monstrer briefuement que les quatre choses susdictes, obseruées par les anciens en leur musique, [-159-] auoient tres-grande energie et puissance admirable pour esmouuoir nostre ame à quelque passion.

Mais, comme ce n'est assez d'obseruer les choses requises à quelque effect, si on ne s'efforce quant et quant d'oster tout ce qui nous empesche de paruenir à l'effect susdict: [Les anciens faisoient cas de la musique simple, de peu de cordes, et de peu de voix, et pourquoy. in marg.] de la vient, que les anciens furent fort soigneux d'obseruer diligemment que la musique fust modeste, de peu de cordes, et de peu de voix, comme a esté dict, par-ce que la pluralité de parties, et de voix, empesche grandement que ne puissions arriuer à la fin et effect de la musique. Car combien que les musiciens du iourd'huy facent grand estat de composer quelque piece de musique à grand nombre de parties, estimans auoir faict quelque braue chef-d'oeuure, s'ils peuuent esclorre quelque piece à viij. x. ou plus grand nombre de parties, si est-ce, que si on veut bien considerer le tout on trouuera, qu'il n'y a rien qui empesche et retarde plus les operations et effects de la musique que la diuersité de voix, et pluralité de parties. [Empeschemens ordinairs des effects de la musique. in marg.] Aussi les anciens (lesquels n'estimoient et ne faisoient estat de la musique, sinon à proportion et à mesure que les effects s'ensuyuoient) ont tousiours faict grand cas et estime de ceste simplicité: bien sçachans, que ceste musique ainsi simple est la plus feconde et qui produict plus d'effects que nulle autre, comme le tesmoigne Plutarque, au 8. chapitre de sa musique, quand il dict: Car l'ignorance ou faulte d'exterieure n'estoit pas cause de ce qu'ils se rengeoint ainsi à l'estroit [il entend les anciens] [-160-] et se contentoient de peu de cordes. Et ne faut penser que Terpander et Olympus, par ignorance, ou faulte d'experience, ny tous leurs sectateurs, ayent retrenché la multitude des cordes, et la varieté; ce que tesmoignent (dit-il) les braues poëmes d'iceux Terpander et Olympus, et de leurs semblables: lesquels estants simples et n'ayants que trois cordes, ils les estimoient (comme de vray ilz sont) plus excellents que ceux qui ont beaucoup de cordes, et qui sont bien diuersifiés. Iusques icy Plutarque; lequel, encor qu'il ne nye point qu'anciennement il n'y ait eu musique de plusieurs cordes et voix, si est-ce, qu'il ne faict cas que de celle-là, en laquelle il y a peu de voix: [La musique de peu de cordes et de voix a plus de force à produire ses effects que nulle autre. in marg.] par-ce que elle a plus de force à produire ses effects que nulle autre.

Et si nous voulons passer plus oultre, nous trouuerons que celle-là encor estoit la plus estimée, en laquelle il n'y auoit qu'vne seule voix qui chantoit, par-ce qu'elle penetroit plus auant, et rauissoit les coeurs auecq plus d'efficace, et plus de force, que nulle autre: D'autant qu'en icelle, les quatre choses cy dessus specifiées sont mieux obseruées. Ce que Thiard prouue fort bien, quant il dict: Celuy qui sçait proprement accommoder vne seule voix, me semble mieux atteindre la fin aspirée: veu que la musique composée de plusieurs voix, le plus souuent ne rapporte aux oreilles autre chose qu'vn grand bruict, duquel vous ne sentés aucune viue efficace. Mais la simple et vnique voix, coulée doucement, et continuée selon le debuoir de sa mode, choisie pour le merite [-161-] des parolles, vous rauit la part qu'elle veut: Aussi consistoit (dit-il) en ce seul moyen, la plus rauissante energie des anciens Poëtes Lyriques, qui mariant la musique à la Poësie, chantoient leurs vers, et rencontroient souuent l'effect de leur desir. Tant la simplicité bien obseruée aux modes de chanter est doüée d'vne secrette et admirable puissance. Iusques icy sont les parolles de Thiard: par lesquelles il monstre euidemment, non seulement que ceste sorte de musique estoit la plus efficace pour obtenir ce qu'on desiroit, y estant les choses auant-dictes deuëment obseruées (lesquelles il remarque fort bien, si on les sçait bien considerer) ains encor, que c'estoit la plus ordinaire entre les anciens, quand il estoit question de monstrer par praticque et experience la puissance et les effects de la musique. [Les effets admirables, qui se lisent de la musique, ont esté faits par vn musicien, seul chantant sur quelque instrument. in marg.] Aussi voyons nous que quasi tous les effects admirables, qui se lisent de la musique, ont esté faicts en ceste sorte de musique. A sçauoir, en celle où il n'y a qu'vne voix chantant. Dauid estoit seul auecq sa harpe, lors qu'il deliuroit le Roy Saül du malin esprit. Le Prophete Elizée ne demandoit qu'vn musicien seul, quant il fut question de prophetizer en la presence du Roy d'Israël. L'Empereur Agamemnon laissa vn musicien seul pour la garde de sa femme Clitemnestra, allant à la guerre de Troye, laquelle fust gardée chaste si long temps que le musicien fut viuant. Timothée estoit seul, quand il forçoit Alexandre de prendre les armes, comme a esté dict. Et [-162-] ainsi (pour le faire brief) si nous voulons prendre esgard à tous les effects principaux de la musique, nous trouuerons, qu'ils ont esté faicts par vn musicien seul. Et pour ceste cause, le sage Homere produit Achilles, chantant seul sur son instrument; Virgile (à son imitation) nous represente Iopas; Horace, son musicien Tigellius; Suetonius, Neron: et ainsi les autres ne font mention que d'vn seul, qui chantoit, accompagné de quelque instrument: qui est cause (ce dict Thiard) que les anciens comme ils mettoient toute leur industrie à bien et proprement chanter, [Difference entre Phonasce et Symphonette. in marg.] aussi faisoient ils plus de cas et plus d'estime d'vn Phonasce [duquel nom les Grecqs appelloient celuy qui d'vne seule voix proprement et melodieusement accompagnoit l'instrument] que non d'vn Symphonette, qui estoit celuy qui d'vne subtilité laborieuse, accommodoit plusieurs voix ensemble. Ce qui est conforme au dire de Glarean, liure deuxiesme, chapitre trente-huictiesme. Qui (dict-il) primi quidem Phonasci in claruerunt, non minus ingenij ostenderunt, quam quisquam hac nostra aetate Symphonetes, in multarum vocum congerie. Aussi nous voyons, que le musicien d'Horace (lequel faisoit parade de sa suffisance, et tenoit mine de musicien tres-parfaict) ne se vante point de bien composer, ains seulement de bien chanter, quand il dict: Inuideat quod et Hermogenes, ego canto. Toutes lesquelles choses, nous monstrent euidemment, que le faict principal de la musique ancienne [-163-] consistoit au chanter si bien et proprement, et donner tel air, et telle cadence aux parolles, selon le merite et exigence de la mode, que le musicien peust gaigner la volonté de l'auditeur; qui estoit la fin et le but ou tendoit ladicte musique, comme a esté monstré. [Les anciens ont chanté à plusieurs parties ensemble. in marg.] Bien est il vray, que les anciens chantoient aussi aucunesfois à plusieurs parties ensemble (comme le tesmoigne le mesme Zarlinus,) ce qu'ils appelloient Chorus: et autresfois chantoient à deux, en respondant alternatiuement l'vn à l'autre, comme aux eglogues de Virgile, Dameta et Menalca: mais le chant le plus vsité et ordinaire estoit, de chanter seul sur quelque instrument, par-ce que ceste maniere de musique est la plus efficace, et celle qui plus rauit les esprits, et qui produict ses effects auecq plus de force que nulle autre, pour les causes cy dessus alleguées.

Chapitre XX.

Auquel se traict pourquoy la musique moderne ne produit tels effects que celle du passé.

AYant, doncq, aucunement declaré, quelle estoit la musique ancienne, tant en sa substance, qu'en la maniere de chanter: il sera facile (la conferant auecq celle du iourd'huy) de remarquer la difference qui est [-164-] entre l'vne et l'autre, et de recognoistre la cause pourquoy les effects ne se monstrent maintenant tels, comme du passé. [Pourquoy la musique moderne ne produit point tels effets que l'ancienne. in marg.] Car estant anciennement la musique en telle reuerence et reputation, que chacun la tenoit comme chose saincte et sacrée (ainsi que suffisamment a esté monstré cy dessus) et les musiciens en tel degré d'honneur que chacun les respectoit, non seulement comme sages, ains comme Dieux ou demy Dieux (tels qu'estoient Appollo, Mercurius, Orpheus, Amphion, Linus, et autres de semblable estofe) il ne leur estoit point difficile de produire les effects admirables cy dessus declarés. Car, outre la puissance naturelle, et energie secrette, qui est en la musique (estans les choses requises deuëment obseruées) l'authorité grande des musiciens, et le respect que tout le monde leur portoit, rendoit chacun facile et prompt à mettre en execution et faire volontiers ce qu'ils leur commandoient; estant certain que l'authorité et credit de quelque personne opere et produit des effects admirables és coeurs des hommes: dont Virgile en donne bon tesmoignage, au 1. des Eneides, quand il dict:

Tum pietate grauem, ac meritis, si forte virum quem

Conspexere silent, arrectisque auribus adstant:

Ille regit dictis animos, et pectora mulcet, et cetera.

[L'authorité grande des anciens musiciens. in marg.] Semblable estoit le credit et authorité des premiers musiciens, lesquels par ceste leur reputation et par la force et efficace de la musique, ioincte auecq [-165-] leur eloquence, auoient tant de puissance sur les hommes, lors encor sauuages, vagabonds, et errants par les bois et montagnes comme bestes, que les autheurs (soubs l'embellissement d'vne fable) les disent auoir attiré à leur volonté les bestes, les pierres, et les arbres, comme le recite Horace, in arte Poëtica, disant:

Dictus et Amphion, Thebanae conditor vrbis,

Saxa mouere sono testudinis, et cetera.

Mais auiourd'huy n'ayant la musique plus honorable reputation que d'vne inutile oisiueté, et exercitation effeminée (comme dict Thiard) [Mespris des musiciens modernes. in marg.] et le musicien point plus beau nom, que d'vn chantre vagabond, ou mercenaire menestrier; si les effects doiuent estre proportionnés à leur cause (comme disent les Philosophes) quel grand effect pouuons nous attendre de causes si viles et abiectes? Ioinct, que pas vne des choses necessaires, cy dessus declarées, y est deuëment obseruée. Car estans les musiciens, par ie ne sçay quel desastre, du haut degré d'honneur où ils estoient anciennement tombez en tel mespris et contemnement que dit est; il semble (en reuenge de ceste indignité) qu'ils s'ayent voulu opposer aux effects ordinaires de la musique. [Les musiciens modernes font tout le contraire de ce que les anciens requeroient pour les operations de effects de la musique. in marg.] D'autant qu'ils font tout le contraire de ce que les anciens requeroient pour l'operation des effects susdicts. Car entre les quatre choses requises, cy dessus declarées, pour la premiere, la narration estoit celle qui auoit plus de force et efficace, et partant faisoient les anciens grand estat de la musique, [-166-] ou il y auoit peu de parties qui chantoient (comme a esté dict) par-ce que les parolles y estoient mieux entenduës et remarquées. Mais maintenant (au contraire) ceste musique est estimée la meilleure (comme chacun sçait) laquelle est composée de plus grand nombre de parties; et le musicien est reputé le plus habile, qui sçait faire parler le plus de parties ensemble, affin de faire plus de bruit, et empescher tant mieux d'entendre et gouster le suject de la musique.

La deuxiesme chose requise estoit le nombre ou le metre; ce que du tout nous n'auons point auiourd'huy: car encor qu'on pourroit dire, que nous auons la mesure, au lieu du metre: si est-ce que ce n'est point le mesme. Car les anciens, accommodant leur musique à la poësie, il ne leur estoit besoin d'autre mesure que celle de leurs vers: laquelle (comme on sçait) est toute autre que celle dont on vse auiourd'huy. Qui est ce que veult dire Glarean, liure 2. chapitre 39. quant il dict: Quamquàm omni carmini sua quaedam est mensura, sed non prorsus vt nunc exigunt musici. Ce que confirme Thiard, disant, qu'il est quasi impossible d'accommoder propremant la musique figurée aux parolles, comme faisoient les anciens, par-ce que le langage françois n'est encor mesuré en certaine longueur, ou briefueté de sillabes: ioinct que les musiciens au iourd'huy (dit-il) ne prennent point d'esgard aux parolles, estans tous, ou la plus-part, sans lettres, et cognoissance [-167-] de poësie, comme aussi le plus grand nombre des Poëtes, mesprisent et ne cognoissent la musique. Qui est cause, que n'estant nostre mesure accommodée aux parolles (comme du passé) la musique ne peut auoir telle force, pour cest esgard, que du passé.

La troisiesme chose requise estoit le son, la resonnance, ou l'harmonie: laquelle, encor qu'elle ne puisse auiourd'huy estre euitée, d'autant qu'elle est essentielle à la musique: elle est neantmoins, tellement rabatuë, obscurcie, et empeschée, par vne suytte de fugues, contrefugues, redites, et mille autres subtilitez semblables, que l'entendement est si retenu, bandé, et embrouillé à la contemplation et speculation de l'artifice, que l'harmonie n'y est non plus considerée ny entenduë, que s'il n'y en auoit point du tout. [Les musiciens modernes s'occupent à l'artifice de la musique, et non à produire des effets. in marg.] De sorte, que la où les anciens estoient occupés à gaigner la volonté des auditeurs, affin de les attirer à leur intention, les modernes (au contraire) semblent requerir et solliciter l'entendement, affin seulement qu'il puisse comprendre l'artifice et subtilité qui est en leur musique. Et comme il est certain, que tant plus l'entendement est bandé et occupé à speculer et comprendre quelque chose, tant moindre est l'operation de la volonté: [Tant plus est vne musique pleine d'artifice, tant a elle moins de force pour produire ses effets. in marg.] aussi fault il croire, que tant plus vne musique est plaine de fugues, et d'autre artifice, tant moins de force a elle pour produire ses effects, qui dependent de la volonté. Qui est conforme à ce que dict Zarlinus [-168-] (au neufiesme chapitre de la seconde partie de sa musique) qu'il est vniuersellement vray qu'vne musique simple a plus de force, et delecte plus que celle qui est faicte auecq beaucoup d'artifice.

La quatriesme et derniere chose requise estoit, que la mode fust choisie selon le merite des parolles. Mais quel choix en feront les musiciens du iourd'huy, quant la plus part d'iceux n'a iamais ouy parler de mode ny de sa puissance? Et encor que chacun l'entendroit, que luy profitera maintenant ceste cognoissance? [Les effects de la musique mesprisez, et les moyens negligez. in marg.] Car depuis que les effects de la musique ont esté mesprisés, les moyens (quant et quant) ont esté negligés; et, par consequent, la force et puissance des modes contemnée, comme chose du tout inutile, et de nulle valeur. En suytte dequoy, nous voyons les musiciens du iourd'huy vser indifferemment de toutes sortes de modes, pour toute sorte de suject, sans aucune distinction, se presumant mesmes estre plus habiles et plus industrieux que les anciens, en ce qu'ils sçauent ainsi tourner et abuser des modes pour tout suject ou parolles, mesprisant ainsi manifestement, ce que les anciens ont tant estimé. Tant y a, que, soit par ignorance, ou par mespris, il est certain qu'il ne se faict auiourd'huy aucun choix des modes, pour le regard des effects de la musique. Qui est ce dequoy le plus souuent se plaint Glarean en son Dodecacordon, au 39. chapitre du deuxiesme liure, ou il dit: Quippe prisci illi, vt effectus exprimerent, magis harmonias [-169-] verbis aptabant, quàm aut mensurae aut numeris. Et au trente-huictiesme chapitre: Verùm, qui modorum naturam ignorant (vt ferme nostra aetate musici) nec vim cantus iudicant, nisi ex consonantijs; relictis affectibus, ac neglicta vera eius gratia, vituperant quod ignorant. Et en vn autre lieu: Quando modorum naturam prorsus ignorabant, ac sola freti ipsius vsus licentia, quicquid in mentem venerat, absque omni iudicio, proferebant. [La musique du iourd'huy n'est point disposée pour produire des effects. in marg.] De sorte, qu'il est tout manifeste, que pas vne des choses que requeroient les anciens ne s'obserue en la musique du iourd'huy. Quels effects, doncq, pouuons nous attendre de la musique, quant ny les causes, ny les moyens y sont deuëment disposez? Car en vain attenderoit la moisson, celuy qui n'auroit labouré, ny cultiué la terre: en vain attenderoit la fin de quelque ouurage, celuy qui n'y auroit voulu employer les ouuriers aussi en vain attenderons nous quelque notable effect de la musique, si les moyens à ce ordonnés n'y sont deuëment disposés. Mais si les musiciens estoient rendus tels que du passé, et si la musique estoit disposée comme du passé, sans doubte, les effects s'ensuyuroient comme du passé: d'autant qu'vne mesme cause, en mesme sorte disposée, produit vn mesme effect, comme a esté dict cy dessus. Dequoy nous pourrions alleguer plusieurs tesmoignages: mais Zarlinus (pour euiter prolixité) nous seruira pour tous; lequel au neufiesme chapitre de la se- [-170-] seconde partie, dict ainsi: Ma tengo io, e credo certo, che quando i musici moderni fussero tali, quali gli antichi, e la musica si essercitasse come gia si facena, che multo piu a i nostri tempi si vdirebbono gli effetti, che non sono quelli, che si leggono de gli antichi. La raison est donnée par le mesme Zarlinus, et par Glarean: par-ce (disent-ils) que la musique est maintenant plus parfaicte, et les musiciens en plus grand nombre et plus excellents qu'ils ne furent iamais: par où les effects doiuent estre aussi plus excellents, car les effects doiuent estre proportionnés à la cause. Mais quelqu'vn (peut estre) nous donnera icy sur les doigts, requerant de nous, ce que nous promettons, estant d'aduis que nous pourrions facilement disposer nostre musique à l'imitation des anciens (suyuant la forme que nous en auons donné) et produire les effects semblables aux leurs. [Plusieurs choses ne peuuent estre reduites au mesmes estre qu'elles estoyent du passé; qui est cause que nostre musique ne peut produire tels especes que du passé. in marg.] Auquel nous respondons briefuement, que plusieurs choses ne peuuent estre reduites au mesme estre qu'elles estoient du passé. Car premierement, estant la musique maintenant plus commune et plus vulgaire que du passé, elle ne peut estre en telle admiration, ny en telle reuerence, que du passé, et par consequent, ne peut auoir telle force, ny tel effect, vers les auditeurs que du passé: ioinct, que les modes de musique, par non vsance, semblent auoir perdu toute leur force et vertu naturelle, comme a [-171-] esté dict. D'auantage, le metre nous deffaut maintenant du tout, et est impossible d'y accommoder nostre langage (comme a esté monstré cy deuant) d'où toutesfois procedoit la principale energie de la musique ancienne, comme le tesmoigne encor Thyard, au deuxiesme solitaire, quand il dict: A nostre musique ie voy deffaillir l'occasion de plus viue energie, qui est de sçauoir accommoder à vne mode de chanter, vne façon de vers, composés en pieds et mesures propres. Mais obseruant ce qu'encor peut estre obserué, les effects (sans doute s'ensuyuront à l'aduenant.

Quoy, doncq? dirons nous que la musique du iourd'huy est morte, ou du tout inutile, sans aucuns effect? n'en voyons nous pas iournellement les exemples? [Aucuns effects de la musique moderne. in marg.] Qui est celuy qui peut dire (s'il est homme sensible) n'auoir iamais ressenty la force et efficace de la musique, oyant chanter quelque bonne piece, ou toucher, quelque excellent ioueur d'instrument? Quant à moy, si mon tesmoignage peult venir sur les rangs, et s'il est d'aucune authorité, ie puis dire, qu'oyant en Espagne quelquefois vn Fabricio Dentici Italien, sonner de son Luth, vn Anthonio Caueçon Espagnol toucher et chanter sur ses Orgues, et autres excellents personnages; et specialement estant en Alcala, oyant aucuns estudiants chanter sur la Ghitaire (ce que l'Espagnol sçait fort bien faire à la Moresque, et qui approche de plus prés [-172-] à l'ancienne maniere de chanter) ie fus tellement rauy, et si viuement esmeu, que ie ne pouuois plus doubter de la force, efficace, et effect de la musique. Que si on veut auoir plus ample tesmoignage de la force, et des effects de nostre musique, Thiard nous en sert d'vn fort notable, à ce propos, au deuxiéme solitaire, tel que s'ensuyt: Vous pourriés faire conte (dit le Curieux en Thiard, parlant à Pasithée) d'vn grand nombre d'histoires sur ce suject, mais mal-aisément en rencontrerés vous vne de plus viue preuue qu'est celle qui dernierement nous fust racontée à ce mesme propos, par Monsieur de Vintimille; qui seiournant à Milan, fust appellé (comme tel personnage ne peut demeurer obscur en quelque lieu qu'il soit) à vn fectin sumptueux et magnifique, faict en faueur d'vne des plus illustres compagnies de la cité, et en maison de mesme estoffe: ou, entre-autres plaisirs de rares choses, assemblées pour le contentement de ces personnes choisies, se rencontra Francisco de Milan, homme que l'on tient auoir atteint le but (s'il se peut) de la perfection à bien toucher vn Luth. Les tables leuées il en prent vn: et comme pour tater les accords se met prés vn bout de la table à rechercher vne fantasie; il n'eut esmeu l'air de trois pinçades, qu'il rompt les discours commençés entre les vns et les autres conuiez, et les ayant contrainct tourner visage la part où il estoit, continuë auec si rauissante industrie, que peu à peu, faisant par vne sienne diuine façon de toucher, mourir les cordes soubs ses doigts, il transporte tous ceux qui l'escoutoient en vne si gracieuse melancolie, [-173-] que l'vn appuyant sa teste en la main, soustenuë du coudé; l'autre estendu laschement en vne incurieuse contenance de ses membres; qui d'vne bouche entre-ouuerte, et des yeux plus qu'à demy desclos, se cloüant (eut on iugé) aux cordes; qui d'vn menton tombé sur sa poitrine, desguisant son visage de la plus triste taciturnité qu'on vit oncques, ils demeuroient priués de tout sentiment, horsmis de l'ouyë, comme si l'ame ayant abandonné tous les sieges sensitifs, se fust retiré au bord des oreilles sur iouyr plus à son aise de si rauissante symphonie. Et croy (disoit Monsieur de Vintimille) qu'encor y fussions nous, si luy mesmes (ne sçay comment) se rauissant, n'eust resuscité les cordes, [Notable effect de la musique moderne. in marg.] et peu à peu enuigourant d'vne douce force son jeu, nous eust remis l'ame et les sentimens au lieu d'où il les auoit desrobez, non sans laisser autant d'estonnement à chacun de nous, que si nous fussions releuez d'vn transport ectasticq de quelque diuine fureur. Telle puissance [adiouste Thiard] est tres-certaine, et pourrois moy-mesme porter tesmoignage de pareil accident. Et en autre lieu, le Solitaire parlant à Pasithée, Que maintesfois (dit-il) vostre voix accommodée au son de vostre harpe ou espinette m'a transporté. Saxo Grammaticus, en son histoire des Rois de Dannemarcq, liure douziesme, nous sert encor d'vn exemple tres-notable à ce propos, du Roy Ericus, disant comme s'ensuyt: Reuersus, namque, Ericus, cum, more Regio, domi in propatulo caenitaret, inter alios, quendam musicae rationis professorem adesse contigit: qui cum multa super artis suae laudibus disputasset, inter caetera quoque sonorum modis, homines in amentiam, furoremque pertrahi posse firmabat: quin etiam [-174-] tantas fidibus vires inesse dicebat, vt perceptis earum modulationibus, astantes mente constituros negaret. Cumque an eiusmodi vsu calleret interrogatus, peritiam fateretur, tum precibus Regis, tum etiam minis, effectum praesentare compellitur. Qui cum nec vecordiae metu, nec periculi praedictione, imperantem auertere potuisset: ne furori, nocendi materia suppeteret, primùm aede armis vacuefacta, complures, extra auditum Citharae, in ambitu collocandos curauit, oriente vesaniae strepitu, fores irrumpere, ereptamque manibus suis citharam capiti illidere iussos, ne vlterior eius modulatio superuenientes quoque mente captos efficeret. Monuit quoque praesto esse, qui furentium vesaniae valenter occurerent: ne lyniphantes (dementia in rixam versa) mutuis se ipsos vulneribus interimerent. Obtemperatum consilio est. Igitur, armis domo egestis, claustrorumque custodia obseratis, fidibus operam dare exorsus: inusitatae seueritatis musam edidit; cuius prima specie, praesentes veluti maestitia ac stupore compleuit. Qui postmodum ad petulantiorem mentis statum, vegetioribus lyrae sonis adducti, iocabundis corporum motibus gestiendo, dolorem plausu permutare caeperunt: postremò, ad rabiem et temeritatem vsque, modis acrioribus incitati, captum amentia spiritum, clamoribus prodiderunt. Ita animorum habitus, modorum varietas inflectebat. Igitur, qui in atrio melodiae expertes constiterant, Regem, cum admissis, dementire cognoscunt: irruptaque aede, furentem complexi, comprehensum continere nequibant. Quippe nimio captu furoris instinctus, eorum se validè complexibus eruebat. Naturae siquidem eius vires, etiam rabies cumulabat. Victo [-175-] itaque colluctantium robore, procursum nactus, conuulsis regiae foribus, arreptoque ense, quatuor militu, continendi eius gratia propius accedentium, necem peregit. [Force admirable de la musique moderne. in marg.] Ad vltimum, puluinarium mole, quae vndique à satellitibus congerebantur, obrutus, magno cum omnium periculo, comprehenditur. Ceste mesme histoire estant confirmée par Pierre le Loyer, au lieu cy deuant allegué. Qui pourra, doncq, douter de la puissance de nostre musique, considerant tels effects? Mais on dira que l'ancienne musique a chassé les diables, guery plusieurs sortes de maladies, et produit diuers effects declarés cy dessus. Quoy donc ne voyons nous pas le mesme de la nostre? Et quant au premier poinct, il est certain que les diables abhorrent la musique du iourd'huy autant que celle du temps passé. [Les diables abhorrent la musique du iourd'huy autant que celle du passé. in marg.] Dequoy Pierre le Loyer, au lieu cy dessus notté, en donne bon tesmoignage, disant que la musique auroit esté introduite à l'Eglise des Chrestiens pour cest effect comme s'ensuit. Ce n'est point depuis peu de temps et de noz iours que nous pouuons repeter l'vsage de la musique en l'Eglise des Chrestiens. C'est depuis les Apostres, et dés la primitiue Eglise, et en rapportent son vtilité euidente, affin de chasser les mauuaises pensées mises en nostre ame par les suggestions de l'ennemy inuisible. Pour le faict des maladies le mesme Thiard, au lieu susallegué, raconte qu'il n'y a autre remede (encor pour le iourd'huy) contre la morsure des Phalanges en Italie que la musique. [La musique moderne guerit quelques sortes de maladies. in marg.] Ses mots font tels: I'ay souuenance (dict-il) d'auoir veu en maints lieux d'Italie des Phalanges (petite espece d'araignes, nommée [-176-] entre-eux Tarentola) si dangereux mal pour celuy qui en est piqué, principallement en la Pouille où ie me suis rencontré quelquefois à voir la diuerse misere qu'engendre la pointure de si petit animal: les vns rient incessamment, les autres pleurent, les autres chantent, les autres dorment, les autres sont affligés d'vn veiller perpetuel, d'vne phrenesie, d'vne manie lymphaticque, au moins de semblables aiguës passions, toutes diuerses (croy-ie) pour la difference de l'vne à l'autre Tarantole, ou pour la diuersité de la complexion des picquez, ou des differentes affections par eux imaginées à l'heure de la piqure. De remede il n'en est nouuelle, que d'vn souuerain, duquel la preuue veuë, mal-aisément vous permettroit de contenir le rire: car aupres du malade on faict venir vn ioüeur de Luth, de Lire, ou autre harmonieux instrument; à l'ouye duquel, soudain le languissant perd sa grande douleur, et commence, ou à se resueiller, s'il est endormy, ou s'il veille, à dançer, et peu à peu reprenant les sens est remis en son premier naturel. Iusques icy sont ses mots, par lesquels, comme tesmoing oculaire, il prouue la musique du iourd'huy estre propre pour guerir maladies aussi bien que l'ancienne. On pourroit alleguer plusieurs autres exemples pour prouuer autres effects; mais qu'est-il besoing de tant de tesmoignages? Chacun peut sçauoir, que les laboureurs et artisans, aussi bien que du passé, par l'harmonie de quelque chanson, oublient leur trauail, reprennent leur force, et continuent leur labeur. Les petits enfans, par le chant d'vne nourrice, oubliants leur misere, et laissants le pleurer, s'endorment au giron de [-177-] leur mere. Que diray-ie d'auantage? Les bestes mesmes ressentent la puissance de la musique du iourd'huy (aussi bien que de celle du passé) et tesmoignent ses effects quand nous voyons les cheuaux, par le son des trompettes, fiffres, et tabourins, estre rendus hardis, courageux, et comme bruslants pour entrer en vne meslée, de mesme sorte que du passé. Par où nous pouuons conclure que nous auons la mesme musique qu'ont eu les anciens, laquelle (de sa nature) a autant de force qu'elle n'eut iamais: et si aucunesfois les effects ne se monstrent si bien que du passé, cela ne prouient de la faulte de la musique, ains de la part des moyens qui n'y sont deuëment disposez, comme a esté dict cy dessus.

Fin de la premiere partie.


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