TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Maillart, Pierre
Title: Les Tons, ou discours, sur les modes de musique, Premiere partie
Source: Les Tons, ov Discovrs, svr les modes de mvsiqve, et les Tons de l'Eglise, et la distinction entre iceux (Tovrnay: Charles Martin, 1610; reprint ed. Genève: Minkoff, [1972]), 1-177.
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[-f.a1r-] LES TONS, ov DISCOVRS, SVR LES MODES DE MVSIQVE, ET LES Tons de l'Eglise, et la distinction entre iceux,

de PIERRE MAILLART VALENCENOIS, CHANTRE et chanoine de l'eglise Cathedrale de Tournay:

Divisez en devx parties:

Ausquelles a esté adioustée la troisiesme, par ledict Autheur, en laquelle se traicte des premiers elements et fondements de la Musique.

A Tovrnay,

Chez Charles Martin Imprimeur Iuré, au Sainct Esprit.

1610.

Auec grace, et Priuilege.

[-f.a2r-] A VENERABLES et discrets seignevrs,

MESSIEVRS LES doyen et chapitre de l'eglise cathedrale de tovrnay.

SI nous deuons considerer les choses, et les estimer, selon leurs effects (Tres-honorez Seignevrs) il est certain, que nous deuons beaucoup estimer, et faire grand cas de la Musique; laquelle nous a produict des effects si excellents et admirables, que si la saincte Escriture n'en donnoit tesmoignage, ils ne trouueroient en nous aucune credulité. Mais si nous considerons, que les effects susdicts doiuent estre raportez aux Modes, ou (comme aucuns disent) aux Tons de Musique, comme à la partie principale, et à la cause [-f.a2v-] formelle de la Musique; combien deuons nous estimer d'auantage les Modes ou Tons susdits, lesquels proprement et essentiellement produisent lesdits effects? Il n'est besoin de nous arrester icy à raconter et reciter par le menu les effects de la Musique, d'autant que les histoires en sont pleines. Et qui en voudra sçauoir tout son saoul, qu'il voye seulement Pierre le Loyer liure 8. chapitre 3. en son liure des Spectes, où il en trouuera à foison, et à la suytte de cest oeuure en donnerons plusieurs exemples, selon qu'il viendra à propos. Mais, à sçauoir s'il est vray, que les modes en sont cause? Car c'est cecy principalement qu'il nous faut prouuer. [La Mode est la cause des effects de la musique. in marg.] Le poinct est tout euident. Car comme aux corps naturels, l'ame (selon le Philosophe) est le commencement et la cause de tous mouuements naturels: ainsi (sans doute) au corps de Musique, la Mode est le commencement et la source de tous les effects et operations d'icelle: [La Mode est l'ame, ou la partie formelle de la Musique. in marg.] d'autant que c'est la partie formelle de la musique (comme plus amplement prouuerons cy apres en cest oeuure) et partant a plus de force, et puissance, les moyens plus propres, et plus excellents, pour attirer auec plus d'efficace les coeurs et affections des hommes (en quoy consiste le principal effect de la musique) que nulle autre partie d'icelle. C'est ceste partie diuine (comme dict Ciceron tertio de Oratore) qui penetre iusques a l'ame, rauit les esprits, change les affections; en somme, c'est elle qui produit les [-f.a3r-] effects admirables, qui se lisent et racomptent de la musique. Ce qui se voira mieux par exemple. Les histoires anciennes nous tesmoignent, que le Musicien Timothée pouuoit tant à l'endroit de ce grand Monarque Alexandre, qu'il le forçoit par vn chant Phrygien, de quitter les delices et plaisirs: [Diuerses modes causent diuers effects en la musique. in marg.] et en lieu d'iceux empoigner les armes, et se ietter furieux au combat: Et tantost, par vn sous-Phrygien, le rendant calme et tranquille d'esprit, le rappelloit du combat aux banquets. [Aristoteles libro 8. Politicorum capitulo 5. Harmoniarum distincta est natura, ita vt qui audiant, aliter disponantur, nec eodem modo se habeant ad vnamquaque ipsarum. in marg.] Où on voit manifestement, que la force de la musique est attribuée aux Modes, veu qu'il faut vser de diuerse Modes, pour produire diuers effects. Ce qu'entendoit fort bien ce venerable Philosophe Pythagore, lors que rencontrant quelque ieune homme, natif de la ville de Tauromine en Cecile, lequel par vn chant Phrygien de quelque Musicien, irrité et transporté de colere, à feu et à glaiue vouloit forçer vne maison voisine: il commanda au Musicien de changer de Mode, et sonner la sous-Phrygienne: Ce qu'ayant faict, soudain modeste et paisible retourne en sa maison. De mesme opinion estoit Platon, ce diuin Philosophe, lors qu'il bannit de sa republique les Modes Iönique, et Lydienne, pour estre trop lasciues et effeminées: commandant de retenir seulement la Mode Dorienne, Phrygienne, et aucunes autres, les effects desquelles estoient plus virils, honnestes, et vertueux, comme se peut veoir au troisiesme Dialogue de sa Republique. Pour les [-f.a3v-] mesmes raisons (selon que Plutarque recite) les Lacedemoniens retenoient vne des Modes seulement, ou bien peu en nombre, lesquelles ils sçauoient estre propres et conuenables pour la reformation et correction des moeurs. Ces exemples suffisent pour faire foy tres-certaine, que les anciens ont tousiours deferé aux Modes toute la force de la Musique. Ce que font aussi les autheurs plus modernes, voire plus clairement nous signifient le mesme, quant ils attribuent à chacune Mode sa qualité et son effect particulier. Comme on peut remarquer par vne Epistre de Cassiodorus à Boëce, en laquelle il dict: [Effects particuliers attribuez à certaines Modes de Musique. in marg.] Dorius prudentiae largitor est, ac castitatis effector; Phrygius pugnas excitat, et votu furoris inflammat; Eolius animi tempestates tranquillat, somnumque iam placatis tribuit, et cetera. Le Pere Io. Mariana de la societé de Iesvs, dit quasi le mesme au liure des Spectacles chapitre 11. Ponthus de Thiart dit expressement, au second Solitaire, que toute l'energie de la Musique procede des Modes, ainsi que s'ensuyt: Si les histoires trouuent en nous quelque credulité, de la diuersité des Modes de chanter, sont sortis plus de miracles, que d'aucunes humaines actions. De cecy il donne plusieurs exemples, comme se peut veoir au lieu susallegué. Pierre le Loyer, au lieu cotté cy dessus, en dict autant: La perfection des Musiciens (dit-il) et des Ioueurs d'Instruments de Musique, consistoit principalement au changement et variation des Tons, et à les sçauoir diuersifier, comme vn Prothée. Et Apulée tesmoigne, liure 1. Floridorum qu'Antigenidas, Iouëur de Flustes, estoit habile et [-f.a4r-] prompt à changer de Modes, et que sur la muance d'icelles, les escoutants estoient tantost rendus alaigres, et tantost prouocquez à colere, ores excitez à pleurer, ores poussez à danser et baller, et apres tout cela, remis en leur naturel, et appaisez par la Musique Dorienne. Glarean liure 1. chapitre 2. Faber liure 1. chapitre 17. brief toute l'eschole des Musiciens ne resonne et ne vous bat les oreilles d'autre chose plus souuent, que de la qualité, nature, et effect des Modes de Musique: L'vne est graue, l'autre legere; et ainsi, selon leur diuerse qualité, plaisent aussi à diuers, suyuant les diuerses humeurs et complexions des personnes. Ce qu'a remarqué André Ornitoparchus liure 1. chapitre 13. disant: Quum non omnium ora eodem cibo capiantur (inquit Ioannes Pontifex, capitulo 16. suae Musicae) sed ille quidem acrioribus, iste vero lenioribus escis iuuetur: Ita non omnium aures eiusdem Modi sono oblectantur: alios namque morosa ac curialis primi vagatio delectat: alios rauca secundi grauitas capit: alios seuera ac quasi indignans tertij insultatio iuuat, et cetera. Et Pline le tesmoigne aussi, au 2. liure 22. chapitre de son histoire naturelle, disant: Saturnum Dorio, Mercurium Lydio, Iouem Phrygio, moueri. De sorte qu'on voit clairement, tant par le tesmoignage des modernes, que des anciens, que toute l'energie et la force de la Musique est referée aux Modes, pour produire diuers effects. La raison de cecy est, que la Mode (comme a esté dict) est l'ame et la partie formelle de la Musique, de laquelle (comme de sa source) elle doit tirer sa proprieté, sa force, et tous ses effects: Quia forma [-f.a4v-] dat esse rei. Ce que nous veut aussi signifier André Ornitoparchus, liure premier chapitre onziesme, quant il dict, que le ton est en la Musique, ce que la Mode et la Figure est au Syllogisme. Mais qu'est-il besoin de chercher tant d'arguments et preuues estrangeres? Encor que n'eussions ny escrits, ny authorité quelconque, l'experience seule nous en peut faire sages: Car chacun peut experimenter en soy, que c'est la Mode qui luy cause le goust, la saueur, et tout le sentiment qu'il reçoit de la musique: par-ce qu'il s'en trouue priué, soudain que la mode est changée. [La musique qui se contient bien en sa mode, est la plus vigoureuse, et qui produit plusieurs effets. in marg.] D'auantage si quelque musique se garde, et contient bien en sa mode: vous la voyez gaillarde, vigoureuse, pleine de diuins effects, et laissant ie ne sçay quelle douceur en l'esprit de l'auditeur, mesmes apres qu'elle est cessée. Au contraire, n'estant la mode bien et deuëment obseruée, elle demeure sterile, seiche, languissante, et morte, comme vn corps sans ame, sans aucune vigueur, ny effect. Qui est vn argument suffisant, pour prouuer que tous les beaux traicts, les airs, les cadences, et tout ce qui a quelque force et energie pour esmouuoir noz esprits, procede de la Mode, comme de la cause principalle et originelle.

Et ce pendant, plusieurs Musiciens du iourd'huy, ou (pour mieux dire) se portants pour tels, en font si peu de cas, qu'il leur semble vne chose du tout impertinente à la Musique, de s'empescher beaucoup des Tons (ainsi appellent-ils les Modes) reputants [-f.e1r-] la cognoissance d'iceux, vne science friuole, et du tout inutile. Les vrays Musiciens ne parlent point ainsi: ains, au contraire, tiennent ceste partie de la Musique qui traicte des Modes, non seulement pour la plus haute, et la plus excellente, ains pour la fin, et la perfection de toutes les autres. [La partie qui traicte des Modes de Musique est la plus excellente. in marg.] Ainsi l'enseigne Glarean, au commencement de son deuxiesme liure: ainsi Ornitoparchus: ainsi Ioannes Litauicus au chapitre onziesme de sa Musique, disant: Vt in Dialecticis Argumentatio, in Grammaticis Oratio, ita in Musicis nulla pars dignior est, quàm qua Modi Musici, explicantur. Vltimus enim eius artis scopus est, vera modorum cognitio. En quoy il a tresgrande raison, d'autant que tout ce qui se traicte en la Musique, ne sont que preambules, et moyens disposez pour paruenir au but, et à la perfection de ceste science, qui est la vraye cognoissance des Modes. [La cognoissance des Modes de Musique est vtile, tant aux maistres de chapelle, qu'aux musiciens particuliers. in marg.] Laquelle cognoissance est si vtile et proufitable, non seulement aux maistres de chapelle, et à ceux qui font profession d'enseigner la Musique, mais aussi aux simples Musiciens; que sans icelle, ceux là ne se peuuent deuëment acquitter d'vn seul poinct de leur deuoir, soit pour bien dresser vn choeur, ou concert de Musique, [Les qualitez requises en vn maistre de chapelle. in marg.] et donner vn ton propre, et conuenable aux voix; soit pour remettre et rabiller bien tost les faultes qui se peuuent commettre en chantant (toutes ces choses dependantes de l'office du maistre de chapelle) luy estant impossible de les effectuer deuëment, si premierement il n'a [-f.e1v-] entendu et incorporé la Mode de la piece de Musique qu'il veut faire chanter: Et ceux-cy (ie dis les simples Musiciens) sont trouuez moins idoines et habiles, à seurement chanter, à bien intonner, et à facilement se remettre, ayants failly. De maniere qu'on ne peut nyer, que la cognoissance des Modes ne soit tres-vtile à tous, voire necessaire à aucuns; dont les tesmoignages des autheurs (pardessus l'experience que nous en auons) sont tres-manifestes. Georgius Raw, au huitiesme chapitre de sa Musique, dit: [Tout ce qui est en la Musique depend de la nature de la Mode. in marg.] Totius enim cantus natura, melodia, et solfizatio, ex ipsius cantus tono accipiuntur. Non possumus, igitur, cantum aliquem artificialiter modulari, nisi praecognoscamus tonum eius. Gregorius Faber liure premier chapitre dix-septiesme. Quàm vero eorum modorum cognitio futuris cantoribus et symphonetis necessaria sit, vel ex hoc, aestimari potest, quod nemo, sine illa, bene canere, aut cantum artificiosè constituere queat: quippe, quae omne artis momentum complectitur. Ioannes Litauicus, au 16. chapitre de sa Musique: Ex his lector videre potest, quantum momenti sit in probe cognoscendis diapason speciebus (id est Modis Musicis) in his enim rerum cardo, id est, totius Musices negotium vertitur, quas qui internoscere nequit, is abstineat à Musici nomine. [Comme il ne peut auoir Musique sans Mode, aussi celuy qui n'a point cognoissance des Modes, ne merite le nom de Musicien. in marg.] Et de vray, si ainsi est (comme a esté monstré) que la Mode est la partie formelle de la Musique, et qu'il ne puisse auoir Musique sans Mode, ie ne sçay par quel tiltre, ou droict, cestuy-là se peut attribuer le nom de Musicien, qui n'a la cognoissance des Modes.

[-f.e2r-] Or m'estant apperçeu, que la pluspart des Musiciens, non seulement les vulgaires et triuiaulx, mais aussi les principaux et plus huppez, ie dis gens doctes, et ayants publié leurs oeuures sur le faict de la Musique, n'ont eu telle cognoissance des Modes et des Tons, qu'il appartient, n'ayant sçeu bonnement distinguer entre les douze Modes de Musique, et les huict Tons de l'Eglise, par où ils ont mis et amené en la Musique vne telle confusion et chaos, que et eux, et tous autres qui les ont voulu suiure, s'y sont perdus de telle sorte, qu'il ne leur a esté possible d'en sortir, non plus que d'vn labyrinthe inextricable; i'ay iugé estre conuenable, voire necessaire, de descouurir les erreurs des susdits, et faire vne claire distinction d'entre lesdites douze Modes, et huict Tons, en deschiffrant la nature et proprieté, tant des vns, que des autres (ce que ie pense auoir faict aux deux premiers liures de cest oeuure) non pas pour enuie que i'aye, à reprendre ou taxer les escrits d'autruy (dont i'ay abhorré toute ma vie) mais pour l'vtilité que ie pense en pouuoir prouenir aux ieunes Musiciens, et moins doctes; en leur ostant ceste taye de dessus les yeux, que les escrits des susdits y auoient engendre, et en les conduisant hors de ceste espesse broüine, en la clarté du iour, leur monstrant au doigt ce que c'est des douze Modes, et comme se doiuent praticquer les huict Tons des [-f.e2v-] Pseaumes, sur lesquels est basty tout le chant de l'Eglise. A quoy ay esté de tant plus esguillonné, que ie cognoissoy le principal debuoir de mon Office de Chantre, en vostre Eglise, estre, d'auoir l'oeil et surintendence sur le chant susdict, et qu'il soit faict auec toute bien-seance, suyuant sa nature et propriete, et selon les ordonnances, que du passé sur iceluy ont faict noz ancestres, et premiers peres de l'Eglise. Or ayant resolu de mettre ledict oeuure en lumiere, ie ne l'ay voulu dedier à autres qu'à voz Seigneuries; en partie pour recognoissance et arres de l'obligation que ie vous ay, de m'auoir choisi et pourueu audict Office de Chantre: en partie aussi, affin que ceux qui out charge de la psalmodie, et du chant en vostre Eglise, se puissent mieux acquitter de leur debuoir. Priant à Dieu, que ce mien labeur puisse reüssir à sa gloire et honneur, au seruice de l'Eglise, et à l'edification du peuple Catholique; esperant que aurez ce petit present pour agreable, comme venant de la main de celuy qui est et demeurera à iamais

MESSIEVRS,

Vostre tres-affectionné Confrere et Seruiteur,

Pierre Maillart.

[-f.e3r-] AD PETRVM MAILLART.

Est aliquid, variare modis, quod Cantica Coeli

Concentusque graues sphaerarum, auiumque susurros,

Plectraque Iessaei vatis, quosque edidit ipse

Ad mortem properans Christus, dum gloria summo

Cantatur Domino, modulos imitetur et aequet,

Cord<..> <.....>que trahens. Nec laus haec vltima, Reges

Quae decuit, qua turpe fuit caruisse, peritis

Quamtumuis ducibus, bello ac virtute timendis.

Scimus, et hanc laudem multis ferimusque damusque,

Quos nostra insignes phonascos protulit aetas,

Quorum templa pijs resonant concentibus, et quos

Attonitae attendunt defixo lumine turbae.

Quos inter quae summa tuae, quae gloria et artis,

Edocuere tui dudum monimenta laboris,

Quique tui nostris sonuerunt auribus Hymni.

Fontibus at primis arcana educere, nulli

Cognita, Cymmerijsque huc vsque offusa tenebris,

Atque altos lustrare sinus, implexaque nodis

Dogmata, spectatis necdum reserata magistris

Soluere, discussis et clara relinquere nymbis,

Quodque oculis oculos addat, quodque auribus aures,

Lyncibus hoc Aquilisque, auritisque edere Ceruis,

Quantum, et cuius opis, solidaeque haec pars quota palmae?

Nempe tua haec tanto potior, Maillarte, futura

[-f.e3v-] Quanto rarior, atque vni laus debita, Soli

Inuia cui patuit via, tot praerupta salebris,

Nullo nec vetere pede nec calcata recenti.

Quamque tibi vt praesto cordatus reddere quiuis,

Musarumque sciens, et vero nomine Iudex,

Sic nemo, nisi qui insipiens, ignarus, [amousos],

Ac nisi qui vaecors illaudatusque recuset.

Ioannes Buchaerus S. Theologiae Doctor et Canonicus Tornacensis

QVATRAIN.

MAillart ne veut pas qu'on le prise

Aussi ie ne le priseray.

Il n est besoing, pour-ce (qu'au vray)

Ce liure assez le solemnise.

H. V. Winghe I. V. Licentiatus et Canonicus Tornacensis.

Avtre dv mesme.

REndre à chascun le sien, c'est acte de Iustice:

Maillart donques se peult dire vn des nourrissons

De Themis, quant il rend, par vn fort bon office

Leurs Modes aux anciens, à l'Eglise ses Tons.

H. V. Winghe.

[-f.e4r-] APPROBATIO.

ACcuratus hic et elegans Doctoris Petri Maillarti de Tonis tractatvs, nihil continet, quominus inoffenso pede perlegi, atque in publicum vsum tuto excudi possit. Tornaci 9. Iulij 1610.

Ioannes Bvchaervs Doctor Theologus ac Tornacensis Canonicus librorum censor.

Extraict dv privilege.

SViuant le Priuilege donné à Bruxelles par leurs Altesses Serenissimes, en datte du 19. Aoust 1609. Signé Le Comte. Par lequel est permis à Pierre Maillart Valencenois, Chantre et Chanoine de l'Eglise Cathedrale de Tournay, de pouuoir faire imprimer par tel Imprimeur que bon luy semblera en ces Païs, le liure des Tons par luy composé, auec deffense à tous Imprimeurs, Libraires, et autres quels qu'ils soient, de n'imprimer ou contrefaire ledict liure, ny allieurs imprimé ou contrefaict, le pouuoir vendre ou distribuer en cesdicts païs sans l'adueu et consentement dudict Maillart, ou Imprimeur par luy choisy, sur peine de confiscation desdicts liures, et trois florins Carolus d'amende pour chacun exemplaire, à appliquer la moitie au profit de leursdits Altesses, et moitie audit Imprimeur, et ce pour le temps et terme de six ans.

Ledict Pierre Maillart a permis à Charles Martin Imprimeur et Libraire demeurant en ladicte ville de Tournay, imprimer le liure susdict. Faict audict Tournay, le 15. de Iuillet 1610.

Signé

P. Maillart.

[-f.e4v-] PROLOGVE, ov avant-propos.

AVant traicter quel est le vray nombre des Modes de Musique, qu'aucuns appellent les Tons Musicaux; [Le mot de ton est equiuoque. in marg.] il faut premierement noter, que ce mot (Ton) est equiuoque, et a diuerses significations entre les Musiciens. [Premiere signification. in marg.] La premiere est, quant il signifie vn son ferme, et stable: en laquelle signification nous disons, le ton de la cloche, le ton de l'orgue, le ton du pseaume: et de là vient, donner le ton, ou intonner; qui ne signifie autre chose, que designer le son, auquel on doibt commencer quelque chose. Laquelle signification est la plus propre, d'autant qu'elle conuient au commun vsage de parler, auquel le son ou bruit vehement, qui se faict en l'air, s'appelle le tonnerre.

[2. in marg.] La seconde signification est, quant ce mot, Ton, signifie la distance, ou espace, qui est de chascune notte à sa voisine; sauf que du my, au fa, il n'y a que demy ton. En laquelle signification, nous disons, que l'octaue contient cinq tons et deux demy: la quinte, trois tons et demy: et la quarte, deux tons et demy, et ainsi des autres consonnances.

[3. in marg.] La troisiesme, et derniere signification (qui est la plus impropre, encores qu'elle soit assez commune entre les Musiciens) est, quant ce mot, Ton, est vsurpé pour signifier vne sorte, ou espece de Musique, que nous appellons proprement, Mode, ou [-f.e5r-] Harmonie. En laquelle signification, il se prend auiourd'huy vulgairement, quant on demande, combien il y a de Tons en la Musique: comme si on demandoit, combien de Modes, ou combien de sortes ou especes d'harmonies il y a en la Musique. Ce que pretendons esclarcir (Dieu aydant) en ce petit traicté; lequel (peut estre) semblera estrange à plusieurs, et principalement à ceux qui n'ont iamais ouy parler que de huict tons, estimants que voudrions maintenant reuoquer en doute, ce que passé si long temps ils ont tenu pour certain et asseuré, et leur persuader le contraire; qui, certainement, seroit bien difficile: tant a de force ce qu'vne fois est imprimé en nostre entendement. Mais tant s'en faut que voudrions doubter de ce que si long temps, et continuellement a esté obserué au chant de l'Eglise Romaine; [L'intention de l'autheur est d'asseurer les huict tons de l'Eglise. in marg.] qu'au contraire, nous pretendons asseurer et affranchir les huict tons susdits, et rendre raison pertinente, pourquoy ils ont esté instituez. Seulement voulons tirer en question, si les huict tons susdits, doiuent ou peuuent preiudicier au nombre legitime des Modes de Musique, qui a esté plusieurs siecles auparauant.

Pour satisfaire, donc, à ceste question, nous monstrerons premierement, ce que c'est de Mode, non seulement selon l'opinion des modernes, ains aussi suiuant l'authorité des plus anciens: Puis prouuerons, qu'il en doit auoir douze, à sçauoir, six superieures, et six inferieures; Finalement declarerons, que ce nombre icy n'est point seulement conuenable et bien seant, conforme, et respondant aux principaux fondemens de la Musique, ains requis, et du tout necessaire à la perfection du corps d'icelle.

[-f.e5v-] En la seconde partie nous ferons paroistre que les huict Tons de l'Eglise ont esté seulement instituez pour chanter les Pseaumes, et partant sont tout autres que les premiers Tons, ou Modes, ayants les vns et les autres autre matiere, autre forme, et autre nature: Et pour ceste cause, ont esté de tout temps, autrement cognuz, et autrement appellez. Ce n'est donc merueille s'ils sont en nombre diuers. Pour lesquelles raisons, et plusieurs autres que pourrons alleguer, nous conclurons que ceux-là s'abusent grandement, lesquels, par vn nombre, veulent confondre l'autre, et, par vne chose nouuellement forgée, veulent supprimer ce qui a tousiours esté.

En la troisiesme partie, la Musique est diuisée en Musique pleine, et Musique figurée, ou mesurée; où se traicte aussi des nottes de Musique, de la figure, et ligature d'icelles; des degrez de la Musique sur le nom de Mode (qu'aucuns appellent Moeuf) Temps, et Prolation, des signes et marques par lesquelles ils sont signifiez: de la Mesure qu'on doit tenir en iceux respectiuement: du Poinct musical, et autres menutez que nous estimons pouuoir proufiter, tant aux maistres qu'aux disciples, pour entendre le faict de la Musique.

[-1-] CHAPITRE PREMIER.

Que le ton ou mode n'est autre chose qu'vn Diapason.

SI on vouloit sçauoir la grandeur et estenduë de quelque vieux bastiment, passé longues annees destruict et ruiné, et cognoistre à la verité comme il estoit disposé, et reparty en ses salles, salettes, chambres, et antichambres: le moyen souuerain seroit, d'en rechercher les vieux fondements, lesquels estants descouuerts, et trouuez bons et entiers, facilement declareroient, ce qui en seroit. De mesme, si nous desirons sçauoir la grandeur du bastiment musical, ja plusieurs fois destruict et ruiné, et auoir particuliere cognoissance, comme anciennement il estoit diuisé en ses parties, et especes (qui sont les modes, ou bien, comme l'on dict à present, les tons musicaux) il nous faut addresser au diapason, qui en est le fondement, lequel demeurant tousiours entier sans aucune corruption, estant bien fondé en tous ses endroicts et deuëment compassé en [-2-] toutes ses dimensions, facillement declarera ce qui est en question. Car comme il est necessaire, que le bastiment bien dressé soit proportionné à son fondement, sans qu'il soit licite de l'eslener ou estendre d'auantage que le fondement ne le permet: aussi faut il necessairement, que le bastiment musical se rapporte au diapason, comme à son vray fondement, sans qu'il se puisse eslargir plus auant que sa grandeur ne permet; [Le diapason est le fondement de la musique. in marg.] ains par la grandeur et estenduë du diapason, faut iuger de la grandeur de la musique, et du nombre des modes, ou des tons. Ce que nous ont apprins les anciens. Car, combien qu'ils soient fort differents quant au nombre susdit, si est-ce qu'ils sont tous d'accord, en ce qu'ils se referent tous au diapason, et selon le nombre de ses parties, ou especes, concluent le nombre des modes. Boëce (autheur de grande authorité entre les Musiciens) pour prouuer qu'il n'y a que sept modes, monstre, qu'il ne peut auoir que sept especes de diapason, d'autant qu'en son enclos, il ne contient que sept interualles, qui sont les sept clefs essentielles, signifiees ordinairement par les sept lettres premieres de l'alphabeth; à sçauoir, A lamire, B fa [sqb] my, C sol fa vt, D la sol re, E la my, F fa vt, G solreut. Comme il se peut veoir au 16. et 17. chapitre de son 4. liure. Ptolomeus, pour prouuer qu'il y a viij. modes, dict, qu'il doibt auoir viij. especes de diapason, par-ce que les sept especes susdites n'accomplissent point le disdiapason, qui est le grand [-3-] systeme (comme ils disent) contenant toute la musique ancienne. Voyez Boëce liure 4. chapitre 17. Glarean, pour prouuer qu'il y a douze modes, monstre, par plusieurs raisons, qu'il y a douze especes de diapason: voyez le ij. liure de son dodecacordon. Volateran, pour prouuer qu'il y a xiij. modes, s'efforce d'establir 13. sortes de diapason. De semblable argumentation se sert Capella, pour fonder xv. modes; voyez Cassiodorus liure 11. epis. xl. et in propria disputatione de musica. Comme le tesmoigne le Pere Io. Mariana, de la societé de Iesvs, au chapitre xj. du liure des Spectacles. Et ainsi tous les autres (que nous laissons, à cause de briefueté) pour prouuer le nombre de leurs modes, se referent au nombre des especes du diapason. Et à bon droict: car si on veut considerer la nature du diapason, on trouuera qu'il n'est point seulement le fondement, ains la mesure essentielle, et la perfection mesme de la musique: [Le diapason est la mesure essentielle, et la perfection de la musique. in marg.] Car si nous disons la ligne circulaire estre parfaicte, par-ce qu'elle retourne à son principe, et au mesme poinct où elle a commencé: aussi pouuons nous dire, le diapason estre parfaict, par-ce qu'il retourne à son principe, et à son mesme poinct, d'où il a commencé; d'autant que le diapason contient tout ce qu'il y a d'vne lettre à vne autre semblable, si comme d'Are en alamire. Et est aussi la mesure essentielle, par-ce que ce qui est pardessus le diapason, est le mesme que ce qui est contenu en iceluy: ce qui se voit [-4-] clairement, par les sept lettres premieres de l'alphabeth (comme a esté dict) A. B. C. D. E. F. G. par lesquelles il faut passer pour former vn diapason, d'autant que du diapason en auant, il faut repeter de nouueau les mesmes lettres: qui nous signifie, que ce sont aussi les mesmes consonances, et les mesmes voix, que les premieres. [Il ny a que sept voix differentes en la musique. in marg.] Ce que vouloit signifier ce grand Poëte Virgile, quant il disoit, qu'il n'y auoit que sept voix differentes, comme on peut veoir en la ij. eglogue, où il dict.

Est mihi disparibus septem compacta cicutis.

Fistula.

Et au vj. des Eneides idem Virgile:

Obloquitur numeris septem discrimina vocum.

Ptolomeus liure 11. de Musica, voces, ce dit-il, natura neque plures neque pauciores esse possunt quam septem. Franciscus Maurolicus en donne la raison, quand il dict: Et quoniam in icosichordo Guidonis ditonus et tritonus per interuallum diesis distinguuntur alternis, idcirco non plures quam septem chordarum positiones, hoc est septuplex chordae varietas fieri potest. Et ainsi plusieurs autres donnent tesmoignage des sept voix differentes susdites, par-ce que la viij. respond à la premiere, la ix. à la ij. et ainsi des autres. Qui est cause, que Pline liure 2. chapitre 22. appelle le diapason l'assemblee de tous les accords; Et Pytagore estimoit (comme dict Plutarque) que c'estoit assez, d'arrester et diffinir de la Musique, iusque au composé du diapason, d'autant que ce qui est pardessus, est de mesme nature et condition que ce qui [-5-] est contenu en iceluy. [Que signifie diapason. in marg.] Et pour ceste cause est appellé diapason, qui signifie, par tous les sons; pour monstrer qu'il contient entierement tout ce qui est de la musique: d'autant que tout ce qui est pardessus, n'est qu'vne repetition de ce qui est contenu en iceluy. Ce que nous veut signifier le prouerbe ancien, qui dict: De octauis idem iudicium. Par où on voit manifestement, que le diapason n'est seulement le vray fondement (comme encore plus amplement se voira cy apres) ains sert de compas tres-certain, et de mesure tres-asseuree, pour demonstrer et definir les bornes et limites du bastiment musical: c'est à dire, d'vne musique parfaicte et accomplie. [La mode nous doit representer vne musique parfaicte, et partant doit contenir vn diapason. in marg.] Et d'autant que la mode nous doit furnir et representer vne telle musique (à sçauoir parfaicte et entiere) de là vient, qu'il nous la faut mesurer à l'aulne du diapason, et, suyuant le nombre de ses especes, conclure, qu'il y a autant de modes. [Il y a autant de modes en la musique qu'il y a d'especes de diapason. in marg.] Qui est ce que nous enseigne Boëce, liure 4. chapitre 14. quand il dict: Ex Diapason, igitur, speciebus, existunt qui appellantur modi. Et Glarean liure 2 chapitre 1. Modi, igitur, musici, non aliter distinguuntur, atque ipsae species diapason, ex quibus constituuntur.

Chapitre II.

Comment se doit considerer le diapason.

[Le mot de diapason est equiuocque, ayant trois significations. in marg.] D'Avtant que ce mot, diapason, est equiuocque, et a diuerses significations, il est necessaire (deuant passer oultre) de declarer, comment il se [-6-] doibt prendre, pour cognoistre ses especes.

[1. in marg.] Premierement, donc, diapason se prend pour la consonance et accord de l'octaue, à sçauoir quant ses deux extremitez seulement, sonnent ensemble, sans estre meslangees d'autre accord. En laquelle signification le prend Boëce, quant il dict: Diapason est omnium consonantiarum consonantissimum. Et apres luy, Franciscus Venetus, de harmonia mundi tono 2. capitulo 11.

[2. in marg.] Secondement, il se prend pour ce qui est contenu entre les deux extremitez du diapason, c'est à dire, pour tout ce qui est contenu entre deux clefs semblables, si comme d'Alamire en alamire. Et en ceste signification le prend Glarean (apres Boëce) liure 2. chapitre 2. disant: Est autem Diapason constitutio, à proslambanomene, in mesen, caeteris, quae sunt mediae vocibus annumeratis. Item, vel à mese rursus in neten hyperboleon, cum vocibus interiectis: C'est à dire, depuis Are, iusques alamire, et depuis alamire, iusques aalamire, comprenant toutes les voix qui sont entre-deux.

[3. in marg.] Tiercement, se prend le Diapason, quant il est consideré entre ses deux extremitez, ayant vne mediation qui le diuise en vn diapente, et vn diatessaron. En laquelle signification le prend Platon, quant il dict, qu'il y a trois bornes, qui font l'interualle du diapason, à sçauoir, la meze, la nete, et l'hypate: c'est à dire, la mediation, et les deux extremitez. De sorte, qu'on peut dire, qu'en la premiere signification se monstre la proprieté par la consonance: en la seconde, [-7-] par ce qu'est contenu en son enclos se monstre la matiere: [En la mediation consiste la forme du diapason. in marg.] et en la troisiesme signification, par la mediation, est declaree la forme du diapason, par-ce qu'en la mediation consiste toute sa perfection, de laquelle sont aussi tirees les differentes formes, qui constituent ses diuerses especes, comme se voira en la suitte de nostre discours. [De la mediation sont tirées les formes differentes, qui constituent les diuerses especes de diapason. in marg.] De la premiere signification se traictera cy apres. Des deux autres nous en dirons autant qu'il nous semblera necessaire, pour l'intelligence de ce que nous auons à dire. Et d'autant que nous auons dict, qu'en la seconde signification, le diapason se prend pour la matiere, et pour tout ce qui est contenu entredeux clefs semblables, c'est à dire en toute la musique, il sera besoin, de declarer briefuement, et en passant, les premiers elements de la musique, affin de cognoistre mieux, de quels materiaux elle est bastie et composee.

Chapitre III.

De la matiere du Diapason, ou de la musique.

LA musique a esté par diuers diuersement diuisee, comme se peult veoir en Boëce liure 1. chapitre 1. en Glarean liure 1. chapitre 1. en Pierre Gregoire liure 12. chapitre 6. Syntaxis artis mirabilis, et autres. Mais d'autant que nous cerchons par tout la briefueté, il nous suffira de la diuiser [-8-] en naturelle, et artificielle. [La musique diuisée en naturelle et artificielle. in marg.] De la naturelle traicterons cy apres: et soubs la musique artificielle comprendrons la theorique et pratique. [Que c'est que de musique. in marg.] La musique artificielle, donc, est vne science (comme dict Thiard, et Pierre Gregoire) qui considere, auec sens et raison, la difference des sons. [Le sujet. in marg.] Le sujet, et le premier element de la musique, est le son: non tel quel, mais seulement celuy qui est d'vne harmonieuse estenduë (comme dict Thiard) entendant par ce mot, harmonieuse, que la voix puisse estre baissee, ou haussee; et par ce mot, estenduë, ou duree, qu'elle demeure ferme et stable en vn mesme estat, affin d'exclure le tonnere, ou tel autre extreme bruict inconstant, duquel on ne peut comprendre l'estat: comme aussi vn son si infirme, qu'on n'en pourroit remarquer la continuation ou estat: lesquels ne peuuent de rien seruir à ceste science. Pour facilement discerner la diuersité des sons susdites, les anciens ont inuenté des noms et signes, tels que dirons cy apres. [Que c'est que clef en la musique. in marg.] Et maintenant nous auons des clefs, des syllabes, et des signes. Clef, n'est autre chose icy, qu'vne composition de lettres et syllabes (representant voix) nous donnant la premiere cognoissance du chant: et est dicte clef, par similitude, pour-autant qu'elle nous donne ouuerture du chant, comme vne clef d'vne serrure. Et combien que les clefs soient ordinairement diuisees en trois ordres, sçauoir est du bas, moyen, et haut: dont le bas est demonstré par grandes lettres, le moyen par petites, et le haut par doubles petites, comme se voira [-9-] cy apres, [Les clefs en nombre de sept. in marg.] si est-ce qu'il n'y a que sept clefs essentielles, suyuant les sept interualles du diapason, qui sont telles, A lamire, B fa [sqb] mi, C solfaut, D la solre, E lami, F faut, G solreut: [Trois clefs marquées par lesquelles les autres sont recogneuës. in marg.] entre lesquelles il y en a trois principalles et marquées, signifiées par certains characteres, tels que s'ensuyt, par lesquelles on peut cognoistre la situation de toutes les autres.

[Maillart, Les Tons, 9; text: F faut, C solfaut, G solreut] [MAITON1 01GF]

Les lettres ne seruent qu'à garder l'ordre entre les syllabes, et icelles conioindre ensemble. Les sillabes sont six en tout, à sçauoir, vt, re, mi, fa, sol, la. [Six sillabes vt, re, mi, fa, sol, la, par lesquelles les voix sont signifiées. in marg.] Lesquelles aucuns appellent voix, d'autant qu'elles nous rendent vn son, par lequel la vertu des clefs est exprimée: et pource que d'icelles les vnes proferent vn son doux, les autres dur, et les autres mediocre, aucunes sont appellées douces {vt fa: les autres dures {mi la; et les autres mediocres {re sol. [Trois deductions des six voix susdictes. in marg.] Des six voix susdits sont instituées trois deductions, selon trois diuers chants, a sçauoir [sqb] quaire, nature, bmol. Deduction est vne conduyte des six voix susdits, selon leur chant et situation propre (comme dict Guilliand au 4. chapitre de son 2. traicté) et tout ainsi qu'il y a trois ordres de clefs, aussi y a il trois deductions de voix, comprises en chascun ordre. Dont la premiere est du chant de [sqb] quaire, lequel prend tousiours son origine de l'vt de G solreut: la deuxiesme [-10-] est du chant de nature, lequel prend tousiours son origine de l'vt de C solfavt: et la troisiesme est du chant de bmol, lequel prend son origine de l'vt d'Ffaut, estant demonstré par ce charactere, b. Exemple.

[Maillart, Les Tons, 10,1; text: vt, re, mi, fa, sol, la. quaire, nature, bmol] [MAITON1 01GF]

Suiuant ces vers.

C naturam dat, F bmolle tibi signat.

G per [sqb] durum dicas cantare secu--rum:

Les signes sont ce que nous appellons nottes, qui sont viij. differentes de nom, de figure, et de valeur, à sçauoir: [Les nottes vsitees en la musique. in marg.]

[Maillart, Les Tons, 10,2; text: Maxime, Longue, Brefue, Demibreue, Minime, Demiminime, Fuse, Demifuse, 8, 4, 2, 1, 1/2, 1/4, 1/8, 1/16] [MAITON1 01GF]

Et combien que les clefs auant-dictes, en leur constitution ordinaire, soient disposées et distinguées par [-11-] lignes et espaces esgales, si est-ce que les voix y conduites sont differentes et inesgales: par-ce que du mi au fa, il n'y a que demy ton, encor que l'espace soit esgal à celuy du re au mi, où il y a vn ton. [Des sept voix differentes que contient le diapason, n'en reuient que cinq tons et deux demitons petits pour la matiere du diapason. in marg.] Qui est cause, que des sept clefs susdictes, encores qu'elles contiennent sept voix differentes (comme a esté dict) il n'en reuient toutesfois, pour la matiere du diapason, que cinq tons, et deux demy tons petits, lesquels ne peuuent accomplir vn ton, ayant moins d'vn comma. Car le ton est diuisé en deux demy tons, l'vn petit, et l'autre grand. Le petit demy ton s'appelle diese, ou diacisme: le grand demy ton s'appelle apotome, et ce en quoy le grand excede le petit s'appelle coma.

Table disposee selon le genre Diatonique, duquel on vse pour le present, en laquelle est declaré ce qu'a esté dict.

[-12-] [Maillart, Les Tons, 12; text: Ordre des clefs. Bas. moyen. haut. Lettre des clefs. quaire. nature. bmol. Deductions. Clef principales. vt. re. my. fa. sol. la. A, B, C, D, E, F, G, a. b. c. d. e. f. g. aa. bb. cc. dd. ee.] [MAITON1 01GF]

[-13-] Chapitre IV.

De la forme du diapason.

PLvsievrs font icy de grandes questions, et se trauaillent fort, [Pourquoy le diapason est plustost diuisé en 5. tons, et deux demy tons, qu'en six tons. in marg.] pour sçauoir pourquoy le diapason est plustost composé de 5. tons, et deux demy, que de six tons entiers: ou bien pourquoy les deux demy tons ne peuuent accomplir vn ton entier: le ton se prennant icy en la seconde signification, à sçauoir pour la distance qu'il y a de chascune notte à sa voysine, sauf que du my au fa il n'y a que demy ton. Boëce en emplit son iij. liure entier: Plutarque plusieurs chapitres du liure de la procreation de l'ame: Iean Froschius tout son xiij. chapitre: Franciscus Maurolicus quasi tout son traicté de la musique: Glarean le x. chapitre de son premier liure, et plusieurs autres y ont fort trauaillé comme à la principale difficulté de la musique. [Le ton ne peut estre diuisé en deux parties egales. Deux trois tons excedent le diapason, qui est vn signe euident que le diapason contient moins de six tons, et par consequent les deux demy tons petits ne sont point vn ton entier. in marg.] Et prouuent par plusieurs belles demonstrations, qu'il est impossible que le ton puisse estre diuisé en deux parties egales, ains seulement en deux demy tons, l'vn grand, et l'autre petit, d'où s'ensuyt, que les deux demy tons petits ne peuuent accomplir vn ton, et par consequent, le diapason contient moins de 6. tons: comme il se peut veoir aussi par l'experience, d'autant que deux trois-tons excedent notoirement le diapason.

Mais sans nous arrester plus long temps à telles [-14-] speculations, lesquelles ne peuuent apporter qu'obscurité (renuoyans les curieux aux lieux susalleguez) nous disons briefuement, que comme nature ne faict rien sans cause, aussi que ceste composition a esté ainsi naturellement ordonnee, pour le plus grand ornement de la musique. Car comme nous voyons, que la varieté cause vn embellissement et bien-seance en toute chose (comme il se voit és fleurs, peintures, tapisseries, et autres choses semblables) aussi est-il certain, que de ceste varieté de tons, et demy tons, procede toute la beauté, toute la douceur, et toute l'harmonie qu'il y a en la musique. Car si le diapason eut esté composé de six tons entiers, sans demy tons, il n'y eut eu qu'vne sorte de chant, qu'vne espece de consonance, sans aucune harmonie, d'autant que c'est le demy ton qui cause la difference entre les consonances, la varieté du chant, et finalement toute l'harmonie de la musique, comme se voira cy apres. [Le demy ton cause toute l'harmonie de la musique. in marg.] Mais si aucuns curieux veulent auoir quelque raison, pourquoy le diapason ne peut estre diuisé en six tons, ains seulement en 5. tons, et deux demy, nous en donnerons deux: l'vne tirée de Glarean, au 2. chapitre de son premier liure, où il monstre que le diapason ne peut estre composé de six tons, à cause du genre diatonique, lequel requiert, qu'apres trois tons, suyue tousiours vn demy ton, comme il se peut veoir plus amplement au lieu susallegué. L'autre (qui faict [-15-] plus à nostre propos) est, qu'il falloit que la matiere fut proportionnee à la forme: Or comme nous auons dict au chapitre precedent que la forme du diapason consiste principalement en la mediation, qui est entre les deux extremitez, laquelle le separe et diuise en deux parties inegales: il falloit aussi, que la matiere fut disposee pour receuoir ceste forme: [Le diapason ne peut estre diuisé en deux parties egales. in marg.] Et ne sçauroit estre mieux composee (presupposee la longueur et estenduë du diapason) que de cincq tons et deux demy, lesquels ne pouuants estre diuisez en deux parties egales, elle est necessairement diuisee en deux parties inegales, l'vne contenant deux tons et demy, l'autre trois tons et demy: ceste-cy s'appelle diapente (que nous disons vne quinte) et l'autre, diatessaron, que nous appellons vne quarte. [Combien est excellente la diuision du diapason, et vn diapente, et vn diatessaron. in marg.] Laquelle repartition du diapason en vn diapente, et vn diatessaron, est si parfaicte, et si admirable, les parties si bien proportionnees, et la mediation si bien compassee, qu'il semble veritablement que la nature ait voulu employer toutes ses forces, pour monstrer ses merueilles en vn si petit sujet. Car la quarte (qui est le premier nombre composé de pair) et la quinte (qui est le premier nombre composé de pair et impair, qui sont les deux premiers nombres en proportion superparticuliere, à sçauoir, sesquitierce, et sesquialtere) viennent à composer le premier nombre, en proportion double, qui [-16-] est l'octaue ou diapason, auecq ceste forme si excellente, et si admirable, qu'elle sert d'idee, et de patron, à toute sorte de musique qu'on sçauroit imaginer: Et faut necessairement, que toute musique telle qu'elle soit, soit moulee, et formee, sur ce modelle; si auant mesmes, que ceste musique sera tenuë pour la plus parfaicte, qui participera le plus de ceste forme, comme se verra plus amplement cy apres. Et en ceste forme, c'est à dire en ceste mediation qui diuise le diapason en vn diapente et vn diatessaron, consiste ce que vulgairement (combien qu'improprement) on appelle ton, les autres mode, les autres harmonie, comme dirons cy apres.

Chapitre V.

Où se prouue ce qu'a esté dict.

QVe la mode ou harmonie soit telle qu'a esté dict, il se peut facilement prouuer. Mais deuant que proceder à la preuue susdicte, d'autant que nous auons appellé la mode, harmonie, faut premierement noter (affin que nul ne s'abuse) que ceste harmonie ne presuppose point de consonance, [Difference entre harmonie et consonance. in marg.] car pour la consonance il est necessaire, que les parties soyent ouyës en vn mesme temps et moment: Et pour la mode ou harmonie cy dessus declaree, il suffit que les parties susdites, à sçauoir diapason, diapente, et diatessaron, soyent considerees auec [-17-] interualle, et succession de temps. Comme l'enseigne fort bien Froschius, au chapitre 14. de sa musique, ainsi que s'ensuyt : Non enim statim modus est, vbi fuerit consonantia, neque protinus consonantia, vbi modus est, cuius termini simul non permiscentur. Et dict encore expressement Thyard, tout au commencement du 2. solitaire, que l'harmonie est differente de la consonance. Ce qui se voit aussi par experience, par-ce qu'vne partie ou vn chant seul, peut contenir et nous representer vne mode ou harmonie entiere et tres-parfaicte: comme il se voit au chant Gregorien, ou toutesfois il n'y a point de consonance: ains suffit pour la raison de l'harmonie (comme le tesmoigne aussi Froschius, au lieu susallegué) que l'entendement comprenne et considere le diapason, auec vne mediation, qui le diuise en vn diapente, et vn diatessaron: ou bien, que l'entendement comprenne et considere la proportion double, qui est entre les deux extremitez du diapason, et les proportions sesquitierce, et sesquialtere, qu'il y a des deux extremitez susdites, à la mediation. Pour venir, doncq, à nostre preuue, et pour faire paroistre que la raison ou la nature de la mode, ou de l'harmonie, consiste en la mediation, qui separe et diuise le diapason en vn diapente et vn diatessaron comme a esté dict, [En quoy consiste l'harmonie. in marg.] nous alleguerons l'authorité generale des Musiciens, par-ce que tous conformément remarquent ceste mediation. Premierement les modernes s'y accordent, d'autant qu'ils la descriuent par vn diapason, [-18-] diuisé en vn diapente, et vn diatessaron. Ioannes Litanicus, liure 1. chapitre 11. dit: Modi, igitur, musici sunt ipsius diapason species, quarum compositio ex quarta et quinta notanda est. Gregorius Faber, liure 1. chapitre 17. Harmoniae genera, dit-il, ex diapason consonantiae speciebus, pro varia diapente, et diatessaron connexione, existunt. Glarean liure 1. chapitre 11. dit ainsi: Modi musici nihil aliud sunt, quàm ipsius diapason species, quae et ipsae ex varijs diapente et diatessaron speciebus conflantur. Semblablement les anciens: car Plutarque au chapitre 11. de sa musique, dict expressement, que l'harmonie est composee d'vne quinte, et d'vne quarte. Tous lesquels exemples, encores qu'ils ne facent aucune mention de la mediation, si est-ce qu'ils la presupposent, par-ce que le diapason ne peut estre diuisé en deux pieces, s'il n'y a vne mediation, qui le separe. Mais les autres le disent plus expressement. Thyard, au second solitaire: L'harmonie, dit-il, est tirée d'vn certain mepartement (ainsi appelle-il la mediation) proportionnant les deux extremitez du diapason. Plutarque, au 9. liure des propos de table, dit, qu'il y a trois bornes qui font l'interualle du diapason; la nete, la meze, et l'hypate; ou expressement il note la mediation. [Voyes Plutarque au 8. chapitre des questions Platoniques. in marg.] Le mesme nous veut signifier Platon, en ses liures de republica, quant il accompare les trois puissances de l'ame, à sçauoir, la raisonnable, la concupiscible, et l'irascible à l'harmonie du diapason, ayant, dit-il, vne quinte au milieu. Où on [-19-] voit qu'il ne faict point cas, de nommer les deux parties, pourueu que la mediation soit notee.

Les autres expriment ceste mediation icy, par les proportions. Ioannes Froschius, chapitre 14. de sa musique, dit, que la nature de la mode consiste en la proportion double qui est entre les deux extremitez du diapason, et en la proportion simple qu'il y a des deux extremitez susdites à la mediation. Plutarque, au 9. chapitre de sa musique, dit expressement, que l'harmonie consiste en la proportion double, et qu'il faut prendre les medietez en proportion sesquitierce, et sesquialtere: et de faict, le monstre par exemple, prennant l'interualle qu'il y a depuis l'hypate des moyens, iusques à la nete des disioints, que nous disons, depuis Elamy iusques elamy. Les medietez qu'il prend en proportion sesquitierce et sesquialtere, sont meze et parameze, que nous disons, alamire et b fa [sqb] my, comme on peut veoir plus amplement par tout le 9. et 10. chapitre de sa musique. Touts lesquels exemples declarent euidemment, que la mode ou l'harmonie est telle, que nous auons dict, et que sa nature consiste en la mediation, qui separe le diapason en vn diapente, et vn diatessaron. Mais d'autant que cecy est le poinct principal, et le fondement de tout ce que nous auons à dire, affin de le mieux prouuer, nous auons trouué expedient de traicter icy briefuement de la musique naturelle, laquelle nous monstrerons, non [-20-] seulement estre conforme à ce qu'auons dict, ains aussi estre la source et origine de celle que nous auons pour le iourd'huy. Ceux qui ne vouldront prendre la peine de le lire, pourront passer oultre iusques au chapitre viij. ou se continuë le fil de nostre discours.

Chapitre VI.

De la musique naturelle.

AVcvns (peut estre) se mescontenteront, que nous vsons de nombres, et de proportions, pour prouuer nostre dire, desquels ils ne veulent ouyr parler, ains les reiettent comme choses obscures et difficiles, et du tout inutiles et impertinentes à la musique, ne voulants admettre autre harmonie que celle qui se reçoit des oreilles. Ausquels nous respondons, que tant s'en fault qu'elles soient impertinentes, qu'il n'y a rien plus vtile ny plus necessaire; d'autant que d'icelles tirent leur source et origine les consonances de musique, comme se voyra cy apres

[Le iugement des consonances de musique appartient proprement aux oreilles. in marg.] Ie sçay bien, que le iugement des consonances de musique, appartient proprement aux oreilles, (car s'il n'y auoit point d'ouye, il ne seroit besoin de disputer, ny de consonance, ny de voix) mais estant le iugement des sens fort fragile et incertain (car quelle certitude ou asseurance pouuez vous tirer des sens, [-21-] qui ne sont ny à tous les mesmes, ny aux mesmes, tousiours semblables: tesmoings les defluxions, catarrhes, ou autres maladies, qui font iournellement perdre, changer, ou alterer la veuë, l'ouye, et aultres sens) il est du tout necessaire, d'auoir quelque raison, ou quelques reigles, lesquelles nous puissent rendre certains, et asseurez, contre l'abus et erreur des sens susdits. De sorte, que combien que les bonnes consonnances soient iugées par l'ouye, si est-ce que s'il suruient quelque difficulté, s'il en faut cognoistre les differences, il ne se faut plus rapporter aux oreilles (lesquelles nous pourroient facilement tromper) ains aux proportions susdits; [Aux difficultez de la musique faut auoir recours aux proportions. in marg.] par le moyen desquelles, les moindres differences sont apperceuës. Dequoy nous debuons grands remercimens au Philosophe Pytagore, qui les a le premier remarqué. Car comme ce venerable personnage n'eut rien, toute sa vie, en plus affectueuse recommandation, que d'arracher l'inconstance des oeuures de nature, pour leur assigner vn ordre certain et vn fondement non fortuit, ou à l'aduenture, ains ferme en vne certaine et constante raison (comme dict Thyard) considerant, que le iugement des consonnances de musique (le mettant à l'arbitre des oreilles) estoit peu asseuré, il fut long temps empesché, à rechercher les causes de ladicte consonnance pour nous en donner vne raison certaine et asseuree, tant que passant, quelque iour, pardeuant la maison d'vn mareschal, il ouyt quelque consonnance qui procedoit de diuers sons [-22-] des marteaux: dont entrant en l'ouuroir, fit changer les marteaux, pour voir si la force des hommes ne causoit point ceste diuersité de sons: mais voyant que ceste diuersité suyuoit, non la force des hommes, ains la grandeur et poix des marteaux, il les fit tous peser; lesquels il trouua exceder l'vn l'autre, à sçauoir les deux qui s'accordoient ensemble en la consonnance de diapason, en proportion double: ceux qui s'accordoient en vn diapente, en proportion sesquialtere: et ceux qui sonnoient vn diatessaron, en proportion sesquitierce, comme plus amplement se peut veoir, au 10. chapitre de Boëce, premier liure de sa musique. Ce qu'ayant long temps consideré, et faict plusieurs espreuues de semblables proportions, tant en magnitudes, grandeurs, et mesures, qu'en poids diuers, il entendit certainement et s'asseura, les consonnances de musique tirer leur source et origine des proportions susdictes. Maurolicus le dit ainsi: Pytagoram casu praetereuntem fabrilem per officinam exictibus malleorum sonitu audito per eorum pondera explorasse consonantiarum proportiones. Easque sub his numeris contentas 12. 9. 8. 6. In quibus patet dictarum proportionum et excessuum inter se connexio. Hinc quoque Pytagoram in vasibus canoris ac neruis temperasse mensuras ad reddendos talium proportionum sonos, vt proxis speculationi, et experimentum arti respondeat. Et partant ledict Pytagore ne voulut plus, qu'aux difficultez de la musique, on [-23-] s'arrestat à l'arbitre des oreilles, comme peu asseuré; ains disoit, le iugement en appartenir à l'entendement, lequel, par le discours de la raison, en pouuoit donner vne certaine asseurance, comme le tesmoigne Plutarque, au 17. chapitre de sa musique. Et ruminant souuent sur le faict des proportions susdits, il les trouua si excellentes, et si admirables, qu'il asseura, le premier de tous, les Philosophes, non seulement les consonnances de musique, ains tout ce qui est au monde, estre fabricqué par ceste harmonie musicale, qui despend des proportions susdits. Laquelle opinion a esté depuis suyuie des principaux Philosophes de la Grece: tesmoing Plutarque, au dernier chapitre de sa musique; où il tient pour certain, que, pour ceste cause principalement, Pytagore à merité le rang qu'il tient entre les Philosophes. Ce que tesmoigne aussi Pierre Gregoire, liure 13. chapitre vj. (apres Atheneus, liure xiiij. chapitre xiij.) quand il dict: Pytagoras Samius, tantum nominis, non aliunde consecutus in philosophia refertur, quàm quod vniuersi mundi machinam, ex musicis rationibus esse demonstraret.

[D'où a pris son origine la musique naturelle. in marg.] D'icy a prins son origine la musique naturelle, laquelle n'enseigne autre chose, sinon que les corps naturels, tant celestes, que humains, sont tous fabriquez de musique et d'harmonie: [Par les proportions musicales est monstré que tout ce qui est au monde est fabriqué de musique. in marg.] d'autant qu'ils sont composez de mesmes proportions, [-24-] que la musique ou l'harmonie. Les tesmoignages nous en sont manifestes, car Platon, en son Timee, vse des proportions susdits pour prouuer l'harmonie des quatre elements, disant: Primam ex omni firmamento partem tulit [scilicet Deus] hinc sumpsit duplam partem prioris, Tertiam verò secundae hemioliam, sed primae triplam: et quartam triplam secundae, et cetera. Par lesquelles parolles (comme tous conformement l'explicquent) il nous veut subtilement signifier, toutes les proportions susdits, soubs le nombre de 1. 2. 3. et 4. [Comme par les nombres 1. 2. 3. 4. dont vse Platon en son Timee pour prouuer l'harmonie des elemens se doiuent entendre les proportions musicales. in marg.] Par ce que de 1. à 2. il y a proportion double, qui represente le diapason: de 2. à 3. proportion sesquialtere, qui represente diapente: de 3. à 4. proportion sesquitierce, qui represente le diatessaron: et de 1. à 3. proportion triple, qui represente le diapason, auec diapente, qui est la xij. et de 1. à 4. proportion quadruple, qui est le disdiapason, qu'on appelle double octaue. Voyez Plutarque, au ix. chapitre de sa musique, et Thyard au 2. solitaire. Et Iean Froschius le dict expressement au 7. chapitre comme s'ensuyt: Tu vero in hoc mundanae (vt ille vocat) animae contextu iam enarrato, vides esse proportiones, duplam, qua diapason, sesquialteram, qua diapente, sesquitertiam qua diatessaron, et cetera. Franciscus Venetus, emplit vn grand volume intitulé harmonia mundi, pour prouuer l'harmonie de tout le monde, et au xiij. chapitre du troisiesme ton, sur le premier cantique prouue particulierement l'harmonie et consonance des quatre elemens par les proportions auant-dictes comme se peult veoir au lieu susallegué: concluant sur la fin dudit [-25-] chapitre disant: Est igitur in elementis ex omni parte tanta consonantia, vt non sit mirum, si in compositis, et in locis suis magna suauitate quiescant. Hinc canit Boëtius, Pythagoreos imitatus:

Tu numeris elementa ligas: vt frigora flammis,

Arida conueniant liquidis: ne purior ignis

Euolet, aut mersas deducant pondere terras.

Nec alia ratio adduci potest elegantior, cur aqua terram non suffocet, cum superior ea sit, nisi quia non vult discedere à consonantia, qua eadem ligauit opifex in seipsis, et in compositis tanto perfectius, quanto compositum partibus suis perfectius est.

[L'harmonie des cieux prouuée par les mesmes proportions. in marg.] Pytagore prouue l'harmonie des cieux, par les mesmes proportions, comme le tesmoigne Pline, liure 2. chapitre 22. disant: Sed et Pytagoras interdum ex musica ratione appellat tonum, quantum absit à terra luna, ab ea ad Mercurium, et cetera. Entendant par la raison musicale, les proportions susdictes, comme l'a remarqué Plutarque en sa musique. Et à cause des proportions susdictes qui se retrouuent entre les cieux, les anciens Philosophes, pour monstrer l'harmonie des cieux, composent des sept planettes, comme de sept interualles, vn diapason, attribuant à chacune planette sa voix particuliere; ordonnant pour la lune (comme la plus basse) hypate; pour Mercure, parhypate; pour Venus, lichanos; pour le Soleil, meze; parameze pour Mars; et paranette pour Iupiter; representant la septiesme, comme du plus hault son, Saturne, sur le nom de nete. Voyez Thyard au lieu susallegué. Et pour mieux prouuer l'harmonie, [-26-] Platon au 10. liure de l'institution de sa republique faisant raconter à Erus Armenien les merueilles diuines et celestes, entres autres choses dict, que sur chacun ciel est assise vne Sirene, qui iette vne voix, de tel son, que les huict ensemble rendent vne parfaicte harmonie.

Les autres ne se contentent de prouuer, que les cieux sont tous composez d'harmonie, s'ils ne monstrent encores euidemment, que leur action et influence (par laquelle ils gouuernent ce monde inferieur) n'a aucune force ny puissance, si elle n'est suyuie et accompagnée d'harmonie. Et pour ceste cause, nous voyons que combien que les sept iours de la sepmaine prennent leur appellation des sept planettes susdites (desquelles aussi ils reçoiuent l'influence) elles ne peuuent toutesfois auoir aucune operation, si l'harmonie n'y est concomitante. [Les iours de la sepmaine qui tirent leur appellation des sept planettes, sont disposés en tetracordes comme la musique ancienne. in marg.] Et partant a esté necessaire, de disposer les iours de la sepmaine en tetracordes, c'est à dire, de quarte en quarte, comme les anciens disposoient leur musique, et leur grand Systeme. Et pour le veoir plus clairement, imaginons vn cercle, auquel les sept planettes soient disposées en leur ordre commun, descendant du haut en bas: à sçauoir, Saturnus, Iupiter, Mars, Sol, Venus, Mercurius, Luna. Le premier iour sainct (entre les Hebrieux) est Samedy, soubs le nom de Saturne: or contons (en descendant) depuis Saturne, iusque au quatriesme ciel ensuyuant, nous trouuerons le Soleil, duquel le Dimanche [-27-] est nommé: le quatriéme depuis le Soleil, est la Lune, ordonnée au Lundy: le quatriéme en rang depuis la Lune, est Mars, duquel est appellé Mardy: Mercurius, duquel est appellé Mercredy, est quatriéme de Mars: Iupiter quatriéme de Mercure, lequel est rapporté au Ioeudy: Venus, de laquelle Vendredy est nommé, est au quatriéme lieu de Iupiter; demeurant Saturne en son quatriéme lieu, formant ainsi vn diatessaron l'vne à lautre, par quatre caracteres et trois interualles.

[Maillart, Les Tons, 27; text: Lundy, Samedy, Jeudy, Mardy, Dimenche, Vendredy, Mercredy] [MAITON1 02GF]

Tellement qu'il est euident, les noms auoir esté [-28-] donnez aux iours de la sepmaine, par constitution d'harmonie, pour monstrer tant plus clairement, non seulement les astres, ains tout ce qui en depend, estre disposez selon les proportions, dont l'harmonie est composée, comme fort bien le tesmoigne Iean Froschius, au 7. chapitre de sa musique, quand il dict: Praeterea, neque hoc contemnendum, nedum ignorandum erit, quod in ipso mundi corpore, interualla syderum inter se et eousque à terra distantium, aequalibus huiuscemodi numeris et proportionibus, duplaribus scilicet, triplis, quadruplis, epitritis, hemiolijs distare, et epogdois, semitonijsque compleri, Platonici credendum statuerunt. Eiusmodi et Plinius scriptam reliquit sententiam. Et adiouste encor, que les aspects du Soleil, de la Lune, et des autres planettes s'acheuent et accomplissent par les proportions susdictes. Ad haec, duorum luminarium solis ac lunae et quinque stellarum errantium accessus et recessus per quos Astrologi aërem, et sublunaria haec vniuersa mutari, et adfici autumant, per duodecim zodiaci sectionum et signorum status, huiusmodi numeris et proportionibus perfici et absolui receptum est. Voila pour les corps celestes et elements.

[Les membres de l'homme sont rapportez l'vn à l'autre par les proportions musicales. in marg.] Quant au corps humain, il est raisonnable (selon Pierre Gregoire) que l'homme, qui est le petit monde, responde au grand monde, par mesmes proportions. De cecy nous en auons tant d'exemples, et tant de tesmoignages, que ce seroit chose superfluë de les reciter icy. Albertus Durerus en a escrit vn liure entier. Eriphilus medicus à faict [-29-] le mesme: Voyez Pierre Gregoire, au lieu susallegué. Aristote libro 8. Politicorum capitulo 5. videtur cognatio quaedam esse nobis cum harmonijs, quapropter multi sapientum dixere alij quidem animam esse harmoniam alij vero habere harmoniam. Thyard, au deuxiesme solitaire, en faict vn beau discours, ou s'esmerueillant des oeuures de nature, s'escrie en ceste sorte. Admirable est la Symetrie, par laquelle les membres de l'homme sont rapportez l'vn à l'autre: [Les membres de l'homme se rapportent l'vn à l'autre selon les proportions musicalles. in marg.] et bien que diuerses soient les statuës, semblables toutesfois, en la plus-part, se trouuent les proportions, desquelles vous sçauez les consonances musicales estre tirées. Ce qu'il monstre par-apres, non seulement en toutes les parties du corps, ains encores prouue fort pertinemment, la beauté, la santé, les complexions, et tout ce entierement qui est en l'homme, dependre des proportions susdites, comme pourra veoir le curieux, au lieu susallegué. Et à la verité, s'il estoit possible de faire vne anatomie, non seulement de ce qu'il y a de corporel, mais aussi de ce qu'il y a d'incorporel, au corps humain, il est certain, qu'on le trouueroit, tant en son interieur, qu'exterieur, tout farcy d'harmonie. [Le corps humain tant en son interieur qu'exterieur est tout composé d'harmonie. in marg.] Car en premier lieu, la voix humaine y est si bien appropriée, que non seulement sa portee ordinaire est d'vn diapason (comme dict Iosephus Zarlinus) propre à monter vne quinte, et descendre vne quarte, ains y est naturellement si bien façonnee et accommodee, que iournellement les petits enfans, et ieunes [-30-] fillettes, vsent de diapason, ou octaue (chantans auec autres) auant auoir ouy parler d'harmonie. En apres, nous voyons, que les hommes grossiers et mechaniques vsent, non seulement de diapason, diapente, et diatessaron, ains aussi qu'ils font des mediations, composent des chansons, et des voix de villes, contenantes des harmonies entieres et tres-parfaictes, sans auoir iamais eu autre maistre que la nature mesme: ce que Guichardin, en sa description des pays bas, tesmoigne auoir remarqué au pays bas, plus que null'-autre part. D'auantage, on voit que chacun, de quel aage, de quel sexe, et de quelle qualité ou condition qu'il soit, est naturellement affectionné à la musique. [Voyes Aristote liure 8. chapitre 5. des Politiques. in marg.] Dequoy Boëce, liure 1. chapitre 1. ne donne autre raison, sinon, que nous sommes composez de semblables proportions, quant il dict: Cum enim ex eo quod in nobis est iunctum, conuenienterque coaptatum, illud recipimus, quod in sonis aptè conuenienterque coniunctum est, eoque delectamur, nos quoque ipsos eadem similitudine compactos esse, cognoscimus: Amica enim est similitudo (inquit) dissimilitudo vero odiosa atque contraria. Mais quest-il besoin de tant de preuues? La raison y est manifeste. Car s'il est ainsi (comme dict Thiard) qu'en la composition bien ordonnee de toute chose, la proportion doit estre choisie, selon la qualité de l'oeuure: il est certain, qu'en la composition admirable des corps naturels, les proportions auront aussi esté choisies, les plus excellentes en toute perfection. Or est-il, qu'il n'y en a point de plus [-31-] parfaictes, ny plus excellentes, que les susdictes (comme dict Zarlinus) d'autant qu'elles sont tirees des nombres plus simples, et plus parfaicts; à sçauoir, 1. 2. 3. et 4. par-ce que d'vn à deux il y a la proportion double: de deux à trois proportion sesquialtere: et de trois à quatre proportion sesquitierce, comme a esté dict; il s'ensuyt, donc, par bonne consequence, que les corps naturels, tant celestes, que humains, auront esté composez par les proportions susdictes. Par où appert, que nostre musique respond à la naturelle, estant composee de semblables proportions.

Les autres prouuent cecy autrement, et disent, que tout a esté composé par le nombre de sept. [Autres disent que tout ce qui est au monde est composé par le nombre de sept. in marg.] Mais tout reuient au mesme, d'autant que le nombre septenaire est composé de quatre et trois d'où prouiennent les consonances de diapente et diatessaron, comme a esté monstré au 4. chapitre lesquelles consonances tirent leur source des proportions susdictes, comme encor se dira cy apres. Philon le Iuif, en ce petit liuret qu'il a escrit, De mundi opificio, monstre cecy fort disertement. Et premierement quant à l'homme, il prouue qu'il est composé de sept, par-ce que de sept en sept ans, il est renouuellé. D'auantage toutes les parties, tant interieures qu'exterieures, sont en nombre de sept. Les exterieures sont, la teste, les deux bras, les deux iambes, la poictrine, et le ventre. La teste mesme (qui est la principale partie de l'homme) a sept instruments necessaires, à scauoir, les deux yeulx, deux oreilles, [-32-] deux narrines, et vne bouche. Les interieurs sont, l'estomach, le coeur, le foye, le polmon, la rate, et deux roignons.

[Sept choses seulement se peuuent veoir. in marg.] Les choses sensibles sont semblablement en nombre de sept, car il est certain, que sept choses seulement se peuuent veoir, le corps, la distance, la figure, la grandeur, la couleur, le mouuement, et la stabilité. [Sept autres se peuuent ouyr. in marg.] Sept autres se peuuent ouyr, comme se peut veoir plus au long, au liure susdite.

Quant aux choses celestes, il est certain, qu'elles sont aussi composees de sept, car on leur donne ordinairemenr sept ceintures, [Le ciel a sept ceintures. in marg.] à sçauoir, Circulus Arcticus, antarcticus, tropicus solstitialis, tropicus brumalis, aequinoctialis, signifer, et lacteus. Les planettes qui gouuernent cest vniuers (comme chacun sçait) sont en nombre de sept. Vrsa minor contient sept estoilles: les Pleiades semblablement sont en nombre de sept: la Lune, par ses quartiers, se change de sept en sept iours; et son changement faict changer, non seulement les fluz et refluz de la mer, ains tout ce qui est en ce monde inferieur. Que diray-ie d'auantage? [Le temps diuisé en sepmaines qui est vn temps de sept iours. in marg.] Le temps mesme, qui faict et defaict toute chose, est diuisé en sepmaines, qui est vn temps de sept iours. Et ce grand Architecte (qui pouuoit creer tout le monde, ie ne dis point en vn iour, ains en vn seul moment) y a neantmoins employé sept iours, non sans grand mystere du nombre septenaire. Ce qu'il a obserué, [-33-] non seulement en la creation du monde, mais aussi en la recreation (s'il faut dire ainsi) d'iceluy, quant, apres le deluge, pour la restauration de l'vniuers, il a commandé de reseruer sept couples d'animaux de chacune espece. Et si nous nous voulions eslargir vn peu d'auantage, nous pourrions monstrer, cecy auoir esté obserué, non seulement és choses corporelles, ains encores és choses spirituelles. [Les choses spirituelles diuisé en sept. in marg.] Car comme les graces et dons du Sainct Esprit (qui recreent et renouuellent toute chose, et donnent la vie spirituelle) sont en nombre de sept, aussi les vices et pechez (qui ruinent ceste vie spirituelle) sont reduicts en sept chefs. Et les vertus contraires (qui maintiennent ceste vie spirituelle) sont en nombre semblable. Le iuste tombe sept fois le iour: et s'il fault prier, affin de se pouuoir releuer, ce sera semblablement sept fois le iour: et s'il fault pardonner, affin d'obtenir pardon, ce sera non seulement sept fois, ains septante fois sept fois. [Tout se fait par sept, aussi bien és choses spirituelles que corporelles. in marg.] De sorte, qu'il appert, que tout se faict par sept, aussi bien és choses spirituelles, que corporelles. A cecy se rapportent toutes les figures, tous les mysteres, et Sacrements de la saincte Escripture, de laquelle ie ne veux icy parler, n'estant de mon faict; mais i'ay seulement voulu dire ce mot en passant, pour monstrer la perfection du nombre de sept: [Force admirable du nombre septenaire. in marg.] la force et energie duquel est tant admirable, qu'il semble, à la verité, que rien ne peut estre faict que par luy. Si auant mesmes, [-34-] que les artisans, et architectes, ne feront nul beau dessein, ou pourtraict, nulle belle figure, nul ouurage d'importance; que la forme, ou proportion ne soit tiree du nombre susdict. [Le nombre de sept tire sa force des proportions musicales. in marg.] Mais ceste force et energie n'est point deuë proprement et par soy, au nombre de sept, ains seulement à raison de l'harmonie ou des proportions susdites, encloses et contenuës au nombre susdite: ou bien par-ce que les proportions susdites, composees de quatre et trois, comprennent le nombre de sept. De quoy Philon le Iuif, au lieu susallegué, donne bon tesmoignage. Car encore qu'il louë extremement le nombre susdite, luy attribuant le tiltre de saincteté, et l'appellant Operatorius, perfectiuus, absolutorius, si est-ce qu'il monstre euidemment, que ces tiltres icy ne luy appartiennent point essentiellement, ains seulement à raison des proportions qu'il contient en soy, quand il dict: Est autem non solùm perfectiuus, sed vt verbo dicam, maximè harmonicus, et quodammodo fons pulcherrimi diagrammatis, quod omnes harmonias, scilicet, diatessaron, diapente, et diapason, omnes item proportiones, continet. Et vn peu deuant le prouue encor plus manifestement, disant: Impossibile autem erat, corpora septenario metiri, iuxta illam, è tribus dimensionibus suisque finibus, compositionem, ni contigisset primorum numerorum idaeas, videlicet, vnius, duorum, trium, et quatuor (in quibus fundatur denarius) in se complecti naturam septenarij. Où il dit expressement, que la force susdite est attribuee au nombre septenaire, à raison des nombres, 1. 2. 3. 4. desquels auons dit [-35-] estre tirees les proportions double, sesquialtere, et sesquitierce, lesquelles composent l'harmonie, contenuë au nombre de sept. Par où appert, que tout ce qui est composé de sept, est composé d'harmonie, et des mesmes proportions que nostre musique. Mais est il vray, que nostre musique est composee de proportion? car nous auons dict, que cela est debatu de plusieurs. Il n'y a rien de plus certain, ny mieux prouué, encore qu'il n'y auroit autre argument, que cetuy de Pytagore, cy dessus allegué, au chapitre 6. Mais, si les modernes sont plus croyables que les anciens; [Les consonances de musique tirent leur force des proportions auandites. in marg.] Iosephus Zarlinus dict expressement, que toute la force des consonances de musique est tiree des proportions susdites: et dict au liure premier, chapitre xiij. que la forme du diapason, ou octaue, consiste en la proportion double: la forme du diapente, ou de la quinte, en la proportion sesquialtere: et la forme du diatessaron, ou de la quarte, en la proportion sesquitierce. Maurolicus en sa tradition de musique. Praecipuas consonantias à primis quatuor numeris, vnitate scilicet, binario, triade, ac tetrade proportionem suscipere. In his enim quatuor numeris contineri duplam, triplam, quadruplam, sesquialteram, ac sesquitertiam proportionem. Ex dupla diapason; ex quadrupla disdiapason: ex tripla, diapason cum diapente: ex sesquialtera, diapentem solam: ex sesquitertia diatessaron. Qui est cause que Boëce, liure 1. chapitre 7. tient les consonances de musique, et les proportions susdites, pour vne mesme chose, quant il dit: Et vocabitur, quae in numeris sesquitertia [-36-] est, diatessaron in sonis: quae in numeris sesquialtera, diapente appellatur in vocibus: quae verò in proportionibus dupla est, diapason in consonantijs. Ce que monstre encore fort bien Plutarque, au x. chapitre de sa musique, quand il rapporte les proportions susdites, aux nombres de 6. 8. 9. et 12. ou il rapporte la proportion double de l'octaue, aux nombres de 6. et 12. et les proportions sesquitierce et sesquialtere, aux nombres moyens de 8. et 9. Or la mesme proportion qu'il y a de six a huit (qui est sesquitierce) se trouue aussi de neuf à douze: et la mesme qu'il y a de six à neuf (qui est sesquialtere) y a il aussi de huict à douze. Tout ainsi que le mesme accord ou consonance qui est de Elamy en alamire, se trouue aussi de [rob] fa [sqb] my en elamy, qui est vne quarte; et le mesme qu'il y a d'Elamy en [rob] fa [sqb] my (qui est vne quinte) le mesme y a il aussi d'alamire en elamy, comme plus au long se peut veoir, au lieu susallegué; [Les consonances de musiqne se rapportent entierement aux proportions auant-dictes. in marg.] ou il monstre tres-euidemment, les consonances de musique se rapporter entierement aux proportions susdites, comme l'effect à sa cause formelle, ou efficiente. De toutes lesquelles choses nous pouuons tirer argument et preuue suffisante, non seulement que nous auons la vraye harmonie et essentielle musique, telle qu'ont eu les anciens, ains aussi qu'elle ne peut estre changee, ny alteree aucunement; en tant qu'elle tire sa source et origine des proportions susdites, qui sont de nature celeste et diuine, et, par consequent, non sujettes à [-37-] changement ny alteration quelconque. Ce que confirme Aristote, comme le recite Plutarque, en sa musique, quand il dict: Mais que l'harmonie soit vne chose digne, grande, et diuine, Aristote (dit-il) qui estoit disciple de Platon, le dit ainsi: l'harmonie est celeste, ayant la nature belle, et plus que humaine, et estant partie en quatre de sa nature, à deux medietez l'vne Arithmetique, et l'autre Harmonique, et ce qui s'ensuyt. Où on voit manifestement, qu'il parle de nostre musique, en tant que nous vsons encores auiourd'huy des mesmes termes dont il vse, pour signifier les deux medietez: dont ceste là, s'appelle Arithmetique, qui met la quarte dessoubs la quinte: et l'autre, harmonique, qui met la quinte dessoubs la quarte, en la constitution du diapason, comme se voira cy apres. Neantmoins, dit, qu'elle est celeste, diuine, et plus qu'humaine, ayant esgard aux proportions, desquelles elle depend, qui sont du tout spirituelles, et non sujectes à changement, ny alteration quelconque.

Chapitre VII.

Solution d'aucun doubte.

MAis aucuns diront (peut estre) que les Musiciens modernes, et les anciens, semblent estre differents, touchant l'explication de la nature de l'harmonie. [Les modernes ne demandent qu'vne medieté pour l'harmonie, et les anciens semblent en desirer deux. in marg.] Car les modernes ne font estat que d'vne medieté, qui diuise le diapason en vn diapente, et vn diatessaron; et semble qu'il n'en faut point d'auantage, par-ce qu'elle est suffisante, pour distinguer les parties, [-38-] et monstrer la proportion double qu'il y a entre les deux extremitez du diapason, et les proportions simples qu'il y a des deux extremitez susdictes, à la mediation, en quoy nous auons dit que consiste la nature de l'harmonie. Au contraire, les anciens semblent desirer deux medietez: Car Platon, in Tymeo, parle de deux: Vt binae medietates (dit-il) singula spatia colligarent. Et Plutarque, expliquant le mesme texte de Platon, au 9. chapitre de sa musique, dit en ces mesmes termes, qu'en chacun interualle, il a mis deux medietez, selon la raison musicale. Et plus auant, au chapitre 10. (pour le donner mieux à entendre) il le monstre par effect, mettant deux medietez entre les deux extremitez du diapason d'Elamy en elamy, à sçauoir, alamire et [rob] fa [sqb] my. Semblablement aux nombres (affin que tout fut conforme) entre six et douze, il prend huict et neuf, pour les deux medietez. Et Aristote (selon qu'a esté dict cy dessus) dict expressement, que l'harmonie est partie en quatre de sa nature, et a deux medietez: [L'harmonie diuisée en quatre par les anciens. in marg.] l'vne Arithmetique, et l'autre Harmonique. De sorte qu'il semble, que les anciens ayent eu vne autre harmonie, ou autre mode que nous, d'autant que nous nous contentons d'vne medieté, et eux, au contraire, semblent en demander deux. Mais si nous voulons bien examiner les authoritez susdictes, et sonder vn peu plus auant l'intention de leurs autheurs; tant s'en faut que les trouuerons contraires aux Musiciens du iourd'huy, qu'il n'y a rien qui les [-39-] rende plus d'accord que les deux medietez susdictes: [Les modernes sont d'accord auecq les anciens touchant les deux medietées qui diuisent le diapason en vn diapente et vn diatessaron. Le diapason diuisé en deux sortes. in marg.] par lesquelles les anciens, en peu de mots, nous veullent signifier les deux diuisions du diapason, lesquelles, sans aucune contradiction, sont encores auiourd'huy aduouées de tous, comme se verra cy apres. La premiere est, quant la quinte est dessoubs la quarte: l'autre, quant la quarte est dessoubs la quinte; ceste-cy s'appellant arithmetique, l'autre harmonique, comme auons dict tantost. Ce que Plutarque declare entendre ainsi, quand il dit (donnant raison des deux medietez susdictes) que l'accord qui est d'Elamy en [rob] fa [sqb] my, est aussi d'alamire en elamy, qui est vne quinte: et le mesme qui est d'Elamy en alamire, est aussi de [rob] fa [sqb] my en elamy, qui est vne quarte. Où on voit manifestement, qu'il met vne fois la quinte dessoubs la quarte, l'autre-fois, la quarte dessoubs la quinte: donnant assez à entendre, que, par les medietez susdictes, il ne veult signifier autre chose, que les deux diuisions susdictes. Ce qu'Aristote signifie encore plus clairement, quand il appelle les deux medietez susdictes, par les noms d'harmonique, et arithmetique, desquels on vse encore auiourd'huy, pour signifier ces deux diuisions, comme a esté dict cy dessus. Car toute l'escole des Musiciens confesse et aduouë que le diapason se peut diuiser en deux sortes: [Le diapason diuisé en deux sortes. in marg.] dont la diuision, par laquelle le diapente est dessoubs la quarte, s'appelle encor auiourd'huy harmonique, et celle qui met la quarte dessoubs la quinte, est appellée Arithmetique. [-40-] Voiez Glarean, liure 2. chapitre 4. Ioannes Litanicus, liure 1. chapitre 11. Et affin que nul ne doubte, que par les deux medietez susdictes, on donne à entendre les deux diuisions: Faber liure 1. chapitre dernier, le monstre euidemment, expliquant l'vn par l'autre, comme s'ensuyt. [Preuue que par les deux medietez se doiuent entendre les deux diuisions du diapason. in marg.] Vt verò intelligant adolescentes (ce dit il) quid sit Harmonica, et Arithmetica mediatio, obseruent, diapason duobus modis, ex diapente. quae sesquialtera, et diatessaron, quae sesquitertia ratione constat, constitui, vnde quoque duplex est mediatio, vna Harmonica, quae fit quando diapente infra diatessaron constituitur, altera Arithmetica, quae fit quando diatessaron infra diapente collocatur. Et comme les modernes vsent aucunesfois de deux medietez, pour signifier les deux diuisions susdictes, aussi les anciens n'vsent que d'vne medieté, quant ils ne veulent signifier qu'vne diuision: [Les anciens ne recognoissent aucunesfois qu'vne medieté. in marg.] comme quant ils disent, que le diapason ne tient que trois bornes, à sçauoir, la nete, la meze, et l'hypate, comme a esté monstré cy dessus. Par où on voit euidemment, non seulement que les anciens ont eu les mesmes harmonies, ou les mesmes modes que nous, mais aussi qu'ils les ont diuisez comme nous.

Et ne fault oublier de remarquer icy, qu'Aristote dit, que l'harmonie, ou diapason, est partie en quatre, de sa nature ayant deux medietez, et cetera contre ceux qui ont bien osé escrire que les modernes ont inuenté les deux diuisions susdictes, et que par succession de temps, les modes ont esté ainsy augmentées. Car il fault croire certainement, que de tout temps, et de leur nature, elles [-41-] sont ainsi diuisées, et partant ont esté tousiours en mesme nombre qu'elles sont pour le present. Et n'importe, que nous lisons souuent, tant en Plutarque, qu'autres Autheurs, que l'vn a inuenté la mode Dorienne, l'autre la mode Phrigienne, l'autre la Mixolidienne, et ainsi des autres: car on ne peut inferer de là, que l'vne des modes a esté deuant l'autre, par-ce que ceste inuention se doit entendre de l'vsage et praticque des hommes, entendant que l'vne des modes a esté plustost mise en vsage que l'autre. Mais selon leur nature, l'vne n'est point plus vieille, ny plus ancienne, que l'autre: selon mesme le tesmoignage de Plutarque, chapitre 8. de sa musique. [Les modes ont esté tousiours diuisees comme elles sont auiourd'huy. in marg.] D'où s'ensuyt, qu'elles ont esté, tousiours, et de leur nature, diuisées en mesme sorte, et en mesme nombre qu'elles sont pour le iourd'huy.

Chapitre VIII.

De la difference, par laquelle se donnent à cognoistre les especes de diapason.

COmbien que le diapason puisse estre diuisé en plusieurs sortes (comme toute autre quantité) si est-ce qu'il a esté necessaire, le diuiser particulierement en vn diapente, et vn diatessaron: tant pour plusieurs autres raisons, que principallement par-ce que ceste diuision est du tout conuenable à la nature de l'harmonie. [L'harmonie est composée de choses dissemblables. in marg.] Car estant l'harmonie de telle nature, qu'elle veut estre composée de choses dissemblables: [-42-] par ceste diuision, les parties sont si bien prises, qu'il n'en y a pas vne d'icelles qui soit composées de choses semblables. Quant au diapason, il est certain, qu'il est composé de choses dissemblables: A sçauoir, d'vne quinte, et d'vne quarte, comme ja plusieurs fois a esté dit. La quinte est composée de deux parties, l'vne contenante deux tons (qui est vne tierce parfaicte) et l'autre vn ton et demy qui est vne tierce imparfaicte. La quarte est composée de deux parties, l'vne contenante vn ton, et l'autre contenant vn ton et demy. Le ton mesme (comme a esté dict) est composé de deux demy tons, l'vn parfaict, et l'autre imparfaict. De sorte qu'il est tres-veritable ce que disent aucuns, que l'harmonie est composée de discordans accords. Qui est cause de cecy? c'est le demy ton imparfaict: car estant tel de sa nature, qu'auecq son semblable il ne peut acheuer vn ton parfaict (la raison est donnée par Boëce, liure 3. chapitre premier, et par Glarean, liure premier chapitre 10.) il faut necessairement, que la partie, à laquelle il sera ioinct, soit inesgale à l'autre: [Le demy ton est cause des diuerses especes de toutes les consonances de musique. in marg.] et sa presence ne rend point seulement la partie inesgale, ains sa diuerse disposition cause les diuerses especes de toutes les consonances. Tant a de force le demy ton en l'harmonie. C'est en luy, doncq, que consiste toute la difference de la musique: car bien qu'il soit la moindre partie de l'accord (dit Thyard) il a toutesfois la force, de faire mutation, autant de fois qu'il change de place. D'où s'ensuyt, qu'autant que chascune consonance [-43-] enclot d'interualles en soy: [Autant de fois que le demy ton peut estre changé, en quelque consonance, il en y a autant d'especes. in marg.] ou bien, autant de fois que le demy ton peut estre changé, en quelque consonance, il est certain, qu'elle peut estre diuersifiée en autant d'especes. Doncq pour-ce que la quarte n'enclot que trois interualles, il n'en peut auoir aussi que trois especes, à sçauoir, [Il ne peut auoir que trois especes de quarte. in marg.]

{vt, fa,

{re, sol

{my, la

[En quoy different les especes de quarte. in marg.] Lesquelles ne different l'vne de l'autre, que par la diuerse disposition du demy ton susdit; à sçauoir, qu'en la premiere espece, le demy ton est mis entre les deux dernieres nottes: en la seconde espece, entre les deux nottes du millieu: et en la derniere, entre les deux premieres.

[Il ne peult auoir que quatre especes de quinte. in marg.] La quinte contient quatre interualles, et pourtant a quatre diuerses especes, à sçauoir,

{vt, sol,

{re, la,

{my, my,

{fa, fa

[En quoy different les especes de quinte. in marg.] Lesquelles semblablement ne different l'vne de l'autre, que par la diuerse situation du demy ton, comme a esté dict cy dessus. Doncq pour sçauoir à la verité, combien il y a d'especes de diapason, il fault conferer et lier les especes susdites par ensemble, [Autant de fois que se peuuent rencontrer les especes de diapente et diatessaron, in marg.] et autant de fois qu'elles se peuuent rencontrer, pour former vn Diapason, il est certain qu'il en y a autant d'especes. Ie dis, pour former vn Diapason; car si on veut [-44-] conioindre autant de fois que faire se peut, [pour former vn diapason, autant y a il despeces de diapason. in marg.] les deux consonances susdictes, il est certain, qu'elles se peuuent assembler en 24. sortes. Car si dessus chascune des quatre especes de diapente, vous adioustez les trois especes de diatessaron, trois multipliez par quatre, faict douze: et si vous adioustez dessoubs chacune des 4. espece de diapente, les trois de diatessaron, de mesme multiplication en naistront encor douze, qui font ensemble 24. Mais à cause qu'en ceste disposition se rencontrent quelquefois quatre ou cinq plains tons suyuans l'vn l'autre, sans estre entremeslez de demy tons (comme si à la 2. ou 3. espece de diapente on adiouste la premiere de diatessaron) autrefois vn ton seulement entre deux demy tons, l'vn ioignant l'autre (comme, pour exemple, si à la 4. espece de diapente on adiouste la 2. ou 3. espece de diatessaron) conditions toutes impertinentes, pour former vn diapason au genre Diatonique, qui requiert (comme dict est) qu'apres deux et trois tons parfaicts, suyue tousiours vn demy ton; à ceste cause (dy-ie) il y en a douze qui sont reiettées, comme inutiles. Tellement, qu'il appert, qu'elles ne se peuuent conioindre qu'en douze sortes, pour former douze especes de diapason: A sçauoir six montant du diapente au diatessaron, selon la diuision harmonique, et six montant du diatessaron au diapente, selon la diuision Arithmetique, comme s'ensuyt:

[-45-] [Maillart, Les Tons, 45; text: Exemple des six especes Harmoniques. Exemple des six especes Arithmetiques.] [MAITON1 02GF]

Et faut notter, que toutes les douze especes susdictes se peuuent transporter et escrire vne quarte plus hault par bmol, [Toutes les especes de diapason peuuent estre transposées en les escriuant vne quarte plus haut, par bmol. in marg.] changeant les six premieres de nature en bmol, et les six autres de [sqb] quaire en nature, sans que pour cela les especes de diapason soyent augmentées: car veu que les especes de diapenté et diatessaron ne sont changées, les especes de diapason demeurent aussi les mesmes. Ce que i'ay bien voulu dire icy en passant, affin que nul ne s'embroüille, meslant les exemples bmolaires, auec les autres. Car quant il est question de monstrer le vray nombre des especes de diapason, il les fault chercher en leur place et lieu naturel, d'autant que c'est du chant naturel que nous entendons parler, et non d'autre, si ce n'est par consequent, et en tant que le chant de bmol suyt et imite le chant de nature. Car le chant de bmol a esté inuenté à l'imitation entierement du chant de nature. Ce que verra clairement celuy qui voudra considerer [-46-] les mutations de l'vn et de l'autre. Et partant tout ce qui se dict de l'vn, se peult accommoder à l'autre, considerant seulement le chant de bmol vne quarte plus haut, comme a esté dict. Et ne faut croire ce que quelques-vns ont bien osé escrire, qu'aucuns tons, ainsi appellent ils les modes, ne peuuent estre escrits par bmol, et aucuns sans bmol: car ces exemples monstrent trop euidemment le contraire.

[Maillart, Les Tons, 46; text: Exemple des six especes Harmoniques par bmol. Exemple des six especes Arithmetiques par bmol.] [MAITON1 02GF]

Chapitre IX.

Où est monstré que les douze especes susdictes sont necessaires.

[Par l'assemblement des especes de Diapenté et Diatessaron, se composent douze especes de Diapason. in marg.] AYant, donc, briefuement monstré, que de trois especes de Diatessaron, et quatre de Diapenté, diuersement disposées par ensemble, se composent six especes de Diapason, lesquelles diuersifiez en deux sortes, nous fournissent douze especes, telles qu'auons monstré cy dessus, qui nous representent les douze Modes, qu'aucuns appellent [-47-] les douze tons musicaux, comme aussi l'enseigne Glarean quasi par tout son deuxiesme liure, pour ce intitulé Dodecachordon, qui vaut autant à dire que les douze modes: reste maintenant à monstrer, que ce nombre icy est le vray nombre et legitime, non seulement par ce qu'il est bien seant, conforme, et respondant aux principaux fondements de la musique, ains principallement par-ce qu'il est du tout requis et necessaire, pour l'accomplissement et perfection du corps de musique. Ce qu'esperons (Dieu aydant) faire paroistre, tant par arguments, que par l'authorité des anciens, le plus briefuement qu'il nous sera possible.

Premierement, doncq, il appert, que ce nombre icy est le vray et essentiel nombre des modes, par-ce que le nombre des six modes principales conuient et respond fort bien au nombre des six nottes, [Les six nottes de musique representent les six modes principalles. in marg.] à sçauoir, vt, re, my, fa, sol, la, qui sont comme les principaux fondements du corps de musique. Et comme nous auons dict cy dessus, que le bastiment bien dressé, doit estre proportionné aux fondements: aussi est il necessaire, que les parties se rencontrent et se rapportent l'vne à l'aultre, en bonne proportion: et partant faut que le nombre des modes particulieres, qui sont les parties du bastiment musical, responde aux six nottes susdictes, qui sont comme les six pieres fondamentales du bastiment susdict. Car combien que toutes les six nottes susdictes seruent de matiere à tous les six modes indifferemment, si est-ce, [-48-] que chasque mode a sa notte particuliere, qui luy sert de base et de fondement, [Chasque mode est tellement affectée à vne des nottes susdictes, que le diapason, le diapente, et le diatessaron commence et fine par ladicte notte. in marg.] à laquelle elle est tellement dediée, qu'encor qu'elle soit composée de toutes les nottes ensemble, elles sont neantmoins repetées auecq vn tel artifice et industrie, que chacune mode ne fine point seulement en l'vne d'icelles, ains le diapason, le diapente, le diatessaron de chacune mode commence et fine à la notte à laquelle elle est affectée. Comme il se voit clairement aux exemples cy dessus alleguez, lesquels, pour ceste cause principalement, auons disposé selon l'ordre des nottes susdictes, affin de remarquer plus facillement ce que dessus. D'auantage, veu que chacune mode a son effect, sa proprieté, et sa qualité particuliere (comme auons prouué cy deuant en l'epistre dedicatoire) laquelle ordinairement se remarque par la qualité de la notte (car nous disons, que le re, est graue; le my, triste; le fa, doux; et ainsi des autres, comme l'enseigne Glarean liure 1. chapitre 2. il est expedient, que chascune mode ait sa notte particuliere, pour nous representer et signifier incontinent la qualité et proprieté de la mode, par la qualité de la notte.

Et si on veut examiner et bien considerer par qui, quant, comment, et pourquoy les six nottes susdits ont esté inuentées, on trouuera, sans doubte, que ç'a esté pour nous representer les six modes principales de musique. Et esperant que cela pourra donner quelque esclarcissement à nostre discours nous [-49-] declarerons le tout le plus briefuement qu'il nous sera possible.

Mais quelqu'vn pourra demander s'il n'y auoit nulles nottes, deuant que les six susdictes fussent inuentées? on ne le peut nyer, car nous auons dict cy dessus, que les anciens auoient autres nottes que nous: [Les anciens ont eu autres nottes que nous. in marg.] et estoit necessaire d'en auoir, pour suppler au deffaut de la voix humaine, laquelle ne pouuant estre escritte (comme on sçait) par-ce que sa subsistence ne consiste qu'en l'action qui passe, il a esté besoin d'inuenter des nottes, ou marques, qui fussent permanentes, lesquelles on puisse auoir tousiours à la main, pour s'en seruir et ayder quant il est question de parler ou disputer des sons. Dont la premiere estoit appellée proslambanomenos, la deuxiesme hypate hypaton, la troisiesme parhypate hypaton, et ainsi des autres, comme dirons cy apres. En suite dequoy Boëce dict, au chapitre iij. du iiij. liure de sa musique, que les anciens ont inuenté certaines nottes pour euiter la repetition des mots susdits, comme s'ensuyt: Veteres, enim propter compendium scriptionis, ne integra semper nomina necesse esset apponere, excogitarunt notulas quasdam quibus neruorum vocabula notarentur. Ils auoient donc des nottes, pour signifier les voix et les cordes, mais ils n'auoient point telles sillabes pour solfier et chanter leur musique comme nous auons maintenant; [Qui a inuenté les six nottes de musique, et quant. in marg.] Car Guido a esté le premier qui les a inuenté enuiron l'an 1024. ainsi que le tesmoigne Genebrard liure 4. comme s'ensuyt: Guido Aretinus, monachus [-50-] Sancti Benedicti in Italia, primus (dict-il) excogitauit nouam rationem cantus, per sex sillabas, seu notulas, digitis lenae manus, per integrum diapason, distinguendas, vt, re, mi, fa, sol, la, vt planum, siue Gregorianum cantum in artem redigeret. C'a esté luy, donc, qui a inuenté le premier ceste maniere de chanter, par les six nottes ou sillabes auant-dictes: car auparauant, les sons, ou les voix, estoient signifiées premierement par lettres Grecques, et depuis par lettres Latines, ainsi que le declare Ericius Puteanus, en son liure intitulé, Musathena, chapitre 8. [La musique diuisee en ancienne, moienne et nouuelle. in marg.] où il faict trois ordres de musique, à sçauoir, ancienne, moyenne, et nouuelle, lesquelles il dit auoir eu diuerses nottes, comme s'ensuyt: [De quelles nottes on vsoit en l'ancienne musique. in marg.] Vetus litteras notas habuit, sed Craecas, nunc rectas, nunc incisas, nunc alio situ locatas, et cetera. [De quelles on vsoit en la moienne. in marg.] In media, litterarum etiam vsus, sed latinarum, A, B, C, D, E, F, G, quibus voces suas musici notabant, atque efferebant vestigia extant, et cetera et en donne quelque tesmoignage. De sorte qu'il declare manifestement, qu'en la musique moyenne, c'est à dire, deuant l'inuention de Guido, les voix estoient signifiées par les lettres susdictes: lesquelles Guido n'a poinct reiecté (encor que Puteanus semble le vouloir signifier au 9. chapitre, disant: [De quelles nottes on vse en la musique du iourd'huy. in marg.] Amissa veteri, reiectáque media canendi ratione, Guido Aretinus, musicae peritia inter aeui sui primos (sub Henrico III. Imperatore vixit) sex notas syllabicas, senarij numeri perfectione delectatus, introduxit, vt, re, mi, fa, sol, la, car elles durent encor auiourd'huy, [-51-] et l'ordre d'icelles sert aussi pour nous apprendre l'ordre des Tons des Pseaumes, comme se dira cy apres. Mais à chasque lettre, il a adiousté certaines sillabes, lesquelles seruent comme de coing, ou marque, pour specifier la nature de la voix, qui auparauant estoit confuse en vn son commun et general. De sorte qu'il n'a rien osté ny reiecté, ains a adiousté et reuestu le son d'vn nom propre, par lequel sa nature, et sa qualité est recogneuë, suyuant la qualité des nottes specifié cy dessus. Venons maintenant à la forme, et à la maniere dont a vsé Guido en ce changement, qui est fort bien descrite par Glarean, liure premier chapitre deuxiesme, disant: [La maniere dont a vsé Guido, pour reformer les nottes. in marg.] Has autem claues, in ordinem, tanquam in scalam, ad Graecam olim chordarum dispositionem, redegit Guido Aretinus, eximiae eruditionis vir, quem nostra aetas sequitur; ita vt infimo gradu, in linea paralela, poneret vocem, vt, praescripta tertia Graecorum littera, G. proximè deinde, in spatio supra primam lineam paralelam, vocem, re, praeposita littera, A, et cetera. Et vn peu plus auant, au mesme chapitre, il dict: Porrò dein, in spatio supra secundam lineam, duas Guido ponit voces, fa, ac vt, praeposita, C, littera, vt nouus hic sex vocum ordo incipiat, et cetera. Où on voit clairement, que le changement de Guido consiste en deux points: [Deux choses remarquées au changement de Guido: à sçauoir le nombre de six nottes, et l'ordre des clefs. in marg.] Le premier, en ce qu'il a voulu auoir six nottes telles qu'a esté dict cy dessus: l'autre, en ce qu'il a changé l'ordre des lettres, ayant colloqué, G vt, dessoubs A re, affin que l'vt fust par tout dessoubs le re. [-52-] Nous declarant, par les six nottes, les six Modes de Musique, et par le changement de l'ordre, il nous monstre quasi au doigt, que celuy là est le nombre essentiel d'icelles modes, d'autant qu'en tout le diapason (comme dict Genebrard) il n'en peut auoir d'auantage; [L'ordre des clefs choisi par Guido, monstre excellemment les douze modes de musique: à sçauoir six principles, et six subalternes, ou inferieures. in marg.] Car commençant de la clef de C favt (qui est le siege naturel de l'vt) on trouuera six clefs continuelles, sans aucune interruption, lesquelles nous fournissent six especes de diapason, selon la diuision harmonique, ayant toutes vne quarte en bas, pour fournir six autres especes de diapason, selon la diuision Arithmetique, comme il se peut veoir aux exemples cy dessus allegués. Et pour monstrer que toutes les especes susdictes sont differentes, il a voulu auoir six nottes differentes, lesquelles sont si dextrement appropriées aux six especes susdictes, que chacune espece a sa notte particuliere, affin de par la diuersité d'icelles (comme par vne diuerse couleur, ou liurée differente) nous faire mieux paroistre la difference des especes susdictes. Toutes lesquelles choses nous font croire asseurement, que les six nottes ont esté inuentées pour signifier et representer les six Modes principalles. Autrement, pourquoy n'eust il pas plustost choisy le nombre de sept, pour respondre aux sept clefs? lesquelles ordinairement, et à iuste tiltre, sont appellées le siege des nottes. Mais considerant que l'vne des clefs est inutile pour former vn diapason (car [rob] fa [sqb] my n'a point de quinte en montant, ayant moins de demy ton: [-53-] ny de quarte en descendant, ayant trop de demy ton, et partant ne pouuant former vn diapason, ny en l'vne diuision, ny en l'autre) à bon droit Guido l'a voulu priuer de notte propre et naturelle, pour monstrer, qu'il veult, que le nombre des modes suyue et responde, par tout, au nombre des nottes.

[Pourquoy les six nottes susdictes ont esté inuentees. in marg.] Et ne fault, oublier de remarquer icy la cause de ce changement, que Genebrard dict auoir esté faict, pour remedier au chant Gregorien, disant. Vt planum, fine Gregorianum cantum, in artem redigeret: D'autant que cela faict encor à nostre propos. Car s'il estoit question de remedier et redresser le chant Gregorien, il falloit premierement declarer les modes de musique, [On ne peut redresser le chant Gregorien, si on n'a la cognoissance des modes de musique. in marg.] estant impossible de bien redresser le chant susdict sans prealablement auoir cognoissance des modes. A quoy Ioannes Litanicus nous sert de garand, disant en son epistre dedicatoire, comme s'ensuyt: Omnia in tantam venêre corruptionem, vt nemo hodie certum de vero cantu iudicium dare, nec quisquam in codicibus perperam notata, ex arte, emendare possit: quod inde accidit, quod ipsum musices scopum vnicum nesciunt: nempe modorum solidam cognitionem.

Il est certain, que le chant de l'Eglise a esté fort corrompu et gasté: Car enuiron l'an 790. L'empereur Charlemagne, estant à Rome, requist le Pape Adrien, d'auoir aucuns chantres de l'Eglise Romaine, pour corriger le chant de l'Eglise Gallicane, qui estoit fort corrompu: dont Theodore, et Benoist, chantres tres-doctes, y furent enuoyés, qui [-54-] corrigearent le chant susdit, comme se peut veoir en la vie dudict Empereur Charlemagne, publiée par Pierre Pytou. Et autres depuis y ont encor remedié, comme se peult entendre par les histoires ecclesiastiques. Mais enuiron l'an 1024. Guido Aretinus, y voulant remedier à bon escient, et considerant que la corruption du chant susdict prouenoit de la mode mal obseruée, iugea qu'il falloit premierement redresser les modes, lesquelles seruent de reigle, et de patron, sur lequel doit estre redressé le chant susdit. [Ce qui a esté corrigé au chant Gregorien a esté tousiours à cause de la mode mal obseruée. in marg.] Et si on veult bien considerer tout ce qui a esté corrigé iusques a present, il est certain qu'on trouuera, que ç'a esté tousiours à cause de la mode mal obseruée. Ce qu'on pourroit monstrer et verifier par vne infinité d'exemples; mais affin de le faire brief, nous prendrons seulement ceux qui ont esté changé de nostre memoire. On souloit commencer ceste belle antienne de nostre dame, en ceste sorte,

[Maillart, Les Tons, 54,1; text: Inuiolata.] [MAITON1 02GF]

Et maintenant on chante, selon les exemplaires de nostre Eglise de Tournay, imprimés par Plantin:

[Maillart, Les Tons, 54,2; text: Inuiolata.] [MAITON1 02GF]

Pourquoy a esté faict [-55-] ce changement, adioustant ceste quarte embas, sinon pour monstrer, que la mode est de la diuision arithmetique? en tant que ceste quarte nous monstre euidemment ce diapason:

[Maillart, Les Tons, 55,1] [MAITON1 03GF]

En ceste hymne de la saincte Croix, qui commence:

Vexilla regis prodeunt, on souloit chanter:

[Maillart, Les Tons, 55,2; text: Quo carne carnis conditor.] [MAITON1 03GF]

Et maintenant a esté bien corrigé, et se chante en nostre Eglise de Tournay:

[Maillart, Les Tons, 55,3; text: Quo carne carnis conditor.] [MAITON1 03GF]

Pourquoy ce changement? sinon pour plus euidemment declarer la mode, par ce diapason:

[Maillart, Les Tons, 55,4] [MAITON1 03GF]

Au contraire, en ceste antienne autant celebre que commune, Salue Regina, on souloit chanter:

[-56-] [Maillart, Les Tons, 56,1; text: Et Iesum benedictum.] [MAITON1 03GF]

Et maintenant on chante:

[Maillart, Les Tons, 56,2; text: Et Iesum benedictum.] [MAITON1 03GF]

Pourquoy a esté retranché ceste quarte embas? sinon pour monstrer, que la mode est de la diuision harmonique, montant de la quinte à la quarte, et partant ne peut auoir autre quarte dessoubs la quinte, si on ne veult rendre la mode confuse et douteuse. Et ainsi (sans le faire plus long) tous vrais Musiciens confesseront volontiers, que tout ce qui a esté corrigé au chant Gregorien, et qu'on peut encor corriger, est tousiours à raison de la mode mal obseruée. Qui est cause, qu'on ne peut redresser le chant de l'Eglise (comme dict Litanicus) sans auoir cognoissance des modes de musique, pour lesquelles, sans doubte, les nottes auant-dittes ont esté inuentées: ce que voira clairement celuy, qui voudra raporter les deux poincts changez par Guido, aux abus qu'il y auoit auparauant.

Les Ecclesiastiques auoient institué 8. tons, pour chanter leurs pseaumes, [Les lettres monstrent l'ordre des tons. in marg.] fondez sur l'ordre des lettres auant-dites, A, B, C, D, ayant prins les voix respondantes [-57-] aux quatre lettres susdictes, que nous appellons maintenant, re, mi, fa, sol, pour signifier l'ordre des tons susdits; qui dure encor auiourd'huy: estans le premier et deuxiesme tons, affectés au re: le 3. et 4. au mi; le 5. et 6. au fa: le 7. et 8. au sol, suiuant la reigle qu'en donnerons cy apres. Sur lesquels tons, tout le chant de l'Eglise a esté fondé et basty: qui est cause, qu'en tout le chant susdicte le re d'Are, est la plus basse notte, pour nous apprendre, que le chant de l'Eglise a esté institué du temps de la musique moienne, en laquelle (comme a esté dit) Are, estoit la plus basse clef. Or estans les ecclesiastiques fort curieux de faire obseruer les tons susdicts, ayants inuenté plusieurs reigles, et axiomes, seruans à la pratique d'iceux, (comme se dira cy apres) plusieurs, estimans qu'il n'y auoit rien à obseruer d'auantage au chant susdits, ont tellement negligé ce qui concernoit la nature de la mode, que par succession de temps, les modes ont esté tellement oubliées, que peu de musiciens sçauoient que c'estoit de mode, ains appelloient l'vn et l'autre par le nom de ton, estimans le ton et la mode estre vne mesme chose, n'en ont voulu que viij. pour tout, suyuant l'ordre que nous auons dict cy dessus. D'où sont procedees les diuerses opinions, les absurdites et tout le desordre qu'on voit encor auiourd'huy aux tons, et aux modes de musique, comme plus amplement sera le tout declaré en la ij. partie de cest oeuure. A quoy voulant remedier Guido, considerant [-58-] que la nature du diapason requeroit douze modes, à sçauoir six superieures, et six inferieures, et que tout estoit reduit en viij. tons seulement, soubs vn certain ordre, qui causoit le desordre, [Par le nombre des six nottes et par le changement des clefs, Guido a prouué et verifié les xij. modes de musique et iceux estre autres que les viij. tons de l'Eglise. in marg.] comme vn maistre tres-expert, par vne dexterité admirable a inuenté le nombre et disposition des susdictes six nottes pour monstrer que le nombre et disposition des modes est aultre, que és viij. tons de l'Eglise.

Par où appert encor que son inuention n'a pas esté fondée seulement et simplement sur la perfection du nombre senaire, selon l'opinion de Puteanus, disant que Guido Aretinus auoit choisy le nombre des six nottes, senarij numeri perfectione delectatus, veu que la perfection du nombre senaire est inutile pour la musique, laquelle tire tous ses accords du nombre quaternaire, comme ja plusieurs fois a esté dict, reiectant tous ceux qui prennent leur source d'vn nombre plus hault, comme le tesmoigne Zarlinus (apres Macrobius) au chapitre ij. de sa ij. partie. A quoy s'accorde Franciscus Georgius Venetus au xiij. chapitre de son troisiesme ton sur le premier cantique, disant: Aliam insuper conuenientiam ad inuenere Academici in numero quaternario vsque ad quadruplam proportionem deuenientes, ad quam duntaxat musicae rationes procedunt, vlterius enim progrediendo aures videntur offendi. De sorte que le nombre senaire encor qu'il soit tres-parfait en soy, si est-ce que sa perfection est impertinent à la musique. [-59-] Mais c'est autre chose de la perfection du nombre quaternaire lequel combien qu'il soit d'ailleurs tres-parfaict, estant la racine et le commencement de tous autres nombres, d'autant que 1. 2. 3. 4. font le nombre de dix, outre lequel nombre, nulle nation n'a iamais procedé, comme dict Aristote en ses questions problematiques. Post decem enim dicimus, vndecim, duodecim, treidecim, quatuordecim, et cetera. Et ainsi recommençant derechef à l'vnité, nous procedons à tous les autres nombres et par disaines nous paruenons à cent, et par centaines à mil, et ainsi de suyte. [Perfection admirable du nombre quaternaire. in marg.] Si est-ce que la perfection dudict nombre se monstre plus manifestement en ce qu'il contient en soy toutes les consonances de musique, ainsi que plusieurs fois a esté monstré, pour laquelle cause les Pytagoriens (maistre des nombres) en faisoient tant de cas et le tenoient en telle veneration qu'ils l'estimoient appartenir à la perfection de l'ame, de sorte que quant il estoit question de prester quelque serment solemnel, et faire foy indubitable de quelque chose, ilz disoient: Ie iure par celuy qui donne à nostre ame le nombre quaternaire. Comme le tesmoigne Zarlinus apres Macrobius au lieu susallegué. Et le confirme aussi ledict Franciscus Georgius Venetus au lieu cy dessus notté, disant: Continet insuper quaternarius omnem musicam consonantiam cum in ipso sit proportio dupla, tripla, quadrupla, sesquialtera, sesquitertia: vnde diapason, diapente, diatessaron, et diapason simul cum diapente resultat. Hinc Hierocles Pytagorae interpres hunc numerum [-60-] adeo extollit vt eum opificem et causam omnium asserat: quia nihil dici aut fieri potest nisi à quaternario numero tamquam à radice et fundamento omnium proueniat: hinc per ipsum tamquam per sacrum quoddam iurabant Pytagorei, alludentes (vt opinor) ad Tetragrammon Hebraeorum à quibus secretiora illa dogmata suscepere. Plutarque en la creation de l'ame du monde chapitre xiiij. apres auoir raconté les proprietés du nombre de quarante, raporte toutes ses perfections au nombre de quatre, comme s'ensuit: Et ce nombre (dit il) vient par multiplication de la vertu du quaternaire: car si vous multipliez quatre fois chacun des quatre premiers nombres pris à part soy, c'est à sçauoir vn, deux, trois, quatre, il en prouiendra quatre, huict, douze, seize, qui sommes ensemble feront quarante. Et ces quarante là contiennent encor toutes les raisons et proportions des consonances, pour ce que seize comparé à douze à proportion sesquitierce, à huit double, à quatre quadruple, et les douze à huit, sesquialtere, à quatre triple qui font les proportions de la quarte, de la quinte, de l'octaue et de la quinziesme, et cetera. A toutes les perfections susdictes, on peult encor adiouster que le nombre quaternaire peut suffire pour les nottes de musique, d'autant que les nottes susdittes se repetent de quarte en quarte comme se dira au chapitre suiuant: et partant fault croire que Guido l'eust plustot choisy qu'vn plus grand, s'il n'eust eu autre esgard qu'à la perfection du nombre, comme dit Puteanus. Mais les raisons cy dessus alleguées monstrent euidemment les six nottes susdicts auoir esté inuentées pour representer les six modes principales de musique.

[-61-] Chapitre X.

Où est respondu à aucunes obiections.

MAis que dirons nous qu'aucuns de nostre temps ont changé et augmenté le nombre des nottes susdictes, [Huit nottes inuentees par aucuns modernes. in marg.] les vns en forgeant huit nottes toutes neuues, les autres en adioustant seulement deux nouuelles aux six susdictes pour auoir viij. nottes, à sçauoir, vt, re, mi, fa, sol, la, sy, o, respondantes à leur viij. tons: ne semble il point qu'ils ont les mesmes raisons, et le mesme fondement, que nous. Car pourquoy ne leur sera il licite, par leurs viij. tons prouuer viij. nottes, comme par nos six nottes nous prouuons six modes principalles? veu mesmement (comme a esté dict) que l'vn des nombres, se doit rapporter à l'autre. Et à la verité, s'ils pouuoient prouuer viij. modes principalles, facilement ie leur accorderoy les viij. nottes, par-ce que l'vn et l'aultre procede d'vn mesme fondement. Mais comme l'antecedent est faux, et du tout impossible (ainsi que monstrerons cy apres) aussi la consequence ne peut estre d'aucune valeur. Si est-ce toutesfois, qu'elles ont esté plausiblement receuës. Car l'an 1574. lors que ie demeuroy en la ville d'Anuers, on ne parloit entre les musiciens, que des nouuelles nottes: tant est la nature de l'homme, conuoiteuse de nouueautez, et curieuse de les receuoir.

[Autres ont inuenté quatre clefs seulement. in marg.] Autres ont forgé des clefs toutes nouuelles, et pour [-62-] tout, n'en ont voulu auoir que quatre, [Autres ont inuenté quatre clefs seulement. in marg.] à sçauoir, Ffaut, Csolfavt, bmol, et l'espace dessoubs Gsolrevt, nottées comme s'ensuyt.

[Maillart, Les Tons, 62,1] [MAITON1 03GF]

[Nouuelle methode pour apprendre en peu de temps à chanter sa partie. in marg.] Adioustant pour tout precepte vne reigle generale et infaillible qui est telle.

Ffavt, monte par cinq et descend par quatre.

Csolfavt monte par quatre et descend par cinq:

Bmol monte par cinq et descend par quatre.

L'espace dessoubs Gsolrevt monte par cinq et descend par quatre.

Monter par cinq, signifie monter par fa, sol, re, my fa.

Monter par quatre, est monter, par fa, re, my, fa,

Descendre par cinq, c'est descendre par fa, my, la, sol, fa.

Et descendre par quatre, c'est descendre par fa, la, sol, fa.

Exemple.

[Maillart, Les Tons, 62,2; text: re, my, fa, sol, la] [MAITON1 03GF]

[-63-] Le fondement de ceste nouuelle inuention est tiré de ce, que les mutations de la musique, se commencet tousiours apres le fa, soit en montant, ou en descendant: et partant nous monstre les quatre clefs, ou plustost les quatre marques, qui nous enseignent, où on doit chanter fa: et d'autant que la quinte et la quarte s'entresuyuent tousiours l'vn l'autre (qui cause l'alternatiue des chants susdicts) sçachant laquelle des clefs commence par cinq, et laquelle commence par quatre, tant en montant qu'en descendant, facilement se peut colliger la reste des nottes. Ceste inuention est fort subtile, par laquelle on pourroit, en peu de iours, apprendre à chanter les nottes de toute sorte de chant, sans auoir cognoissance d'autre clefs que des susdictes. Et moy-mesme en ay faict l'espreuue quelquefois. Mais comme vne chose qui n'a point bon fondement, ne peut estre de longue durée: aussi ceste inuention nouuelle (qui n'enseignoit autre chose que les mutations de la musique, et ne penetroit point plus oultre que l'escorce) en peu de temps est tellement esuanouye, qu'auiourd'huy nul ne sçait quasi à parler du changement susdict. Or tant s'en fault que le changement de Guido ait esté tel, qu'au contraire il a osté l'abus, et reduit le tout en son naturel. Car le nombre de six nottes n'a point esté choisy legierement, ny à la volée, ains tiré de la nature du diapason, qui est le vray fondement de la musique. Et comme il a esté monstré cy dessus, que la nature du diapason ne souffre que six [-64-] modes principalles, aussi est il facile de prouuer, qu'elle ne souffre que six nottes. [Pourquoy il ne peut auoir que six nottes. in marg.] Car si la disposition du diapason requiert, qu'apres la quinte, suyue tousiours la quarte, et qu'apres la quarte suyue infailliblement la quinte (d'où prouiennent les deux sortes de chant, qui suyuent continuellement l'vn l'autre, que nous appellons ordinairement de nature, et de [sqb] quaire, d'ont l'vn monte par fa, re, my, fa, et l'autre par fa, sol, re, my, fa, comme tantost a esté dict) il est impossible, qu'apres le la, il y puisse auoir certaine notte; d'autant qu'il n'y a point de certaine mesure: car apres le la, d'elamy, il ne suyt qu'vn demy ton: et apres le la, d'alamire, il suyt vn ton parfaict. Par où appert, que la mesure n'est pas esgale, et partant ne peut auoir de notte certaine. Car la notte n'est autre chose, qu'vne marque d'vne certaine mesure qu'il y a de chascune notte à sa voisine, ce que pouuons prouuer par la praticque ordinaire. Car de l'vt au re, il y a tousiours vn ton parfaict; semblablement du re au my; mais du my au fa, il n'y a que demy ton; et du fa au sol, il y a vn ton parfaict; et du sol, au la, semblablement vn ton. Ce qui est tellement veritable, que c'est ce que l'on doit croire le premier (appellé par les Philosophes, Primò verum) comme le principe et le premier fondement de la musique. Qui est cause, que le premier qu'on enseigne, c'est d'entonner, vt, re, my, fa, sol, la. Et partant veu que du la, en auant, il n'y a point de certaine mesure iusques à la notte ensuyuante, [-65-] par-ce qu'aucunefois il suyt vn ton, aucunefois vn demy ton (comme a esté monstré) il appert, qu'il ne peut auoir de notte certaine apres le la, et, par consequent, qu'il ne peut auoir que les six nottes susdictes.

Il est bien vray, que le nombre des nottes susdictes peut estre moindre pour chanter toutes sortes de chant (car veu qu'apres le demy ton, les nottes se repetent, selon les diuerses mutations qu'auons dict cy dessus, et qu'au plus tart, le demy ton se rencontre à la cinquiesme notte, comme il se voit en ceste quinte, fa, sol, re, my, fa, il est manifeste, que quatre nottes diuerses peuuent suffire, pour chanter toute sorte de chant) [Quatre nottes peuuent suffire, pour chanter toute sorte de musique. in marg.] mais il ne peut estre le vray nombre des nottes, d'autant qu'il ne satisfaict à la grandeur et estenduë du diapason, qui est la reigle et la mesure de tout ce qui est en la musique. Et pour ceste cause Guido en a institué six, qui est la nombre complet et bastant à la grandeur susdicte, comme le tesmoigne Genebrardus, quand il dict, que Guido primus excogitauit sex notulas, per integrum diapason distinguendas. Par-ce qu'en tout le diapason n'en peut auoir que six diuerses, en gardant, dy-ie, l'entresuytte de deux sortes de chant, de nature et de [sqb] quaire, cmome il a esté dict.

Ie sçay bien, si on veut considerer seulement les sept interualles du diapason, signifiées par les sept clefs que nous auons auiourd'huy en la musique, à sçauoir A lamire, B fa [sqb] my, C solfavt, D lasolre, E lamy, F favt, G solrevt, qu'on pourroit [-66-] en quelque maniere constituer sept nottes, accommodant à chasque clef vne notte, sans plus, ne prenant esgard à la diuersité des chants de nature et de [sqb] quaire, aux deductions, mutations, ny à changement quelconque, soit que le chant monte ou descende. [Ericius Puteanus a inuenté sept nottes. in marg.] Comme a faict Ericius Puteanus, homme tres-docte, en son liure intitulé Musathena, lequel est venu en mes mains lors primes que ie deliberoy de mettre cest'oeuure en lumiere. Et combien que par la suytte de nostre discours, on puisse assés entendre, que ledict liure ne faict rien contre nous, ayant ja suffisamment respondu quasi à cas semblable, et specialement lors que nous auons monstré en ce mesme chapitre que la clef de bfa [sqb] my est inutile pour former vn diapason n'ayant point de quinte en montant, ny de quarte en descendant: et partant ne merite point de notte propre. Toutesfois, d'autant que le nombre de sept, et les raisons qu'allegue ledict Puteanus, sembles directement batre contre le nombre de six nottes, que nous auons posé, comme six pierres fondamentales, sur lesquelles nous auons fondé les six modes principales, nous auons trouué expedient, de nous arrester icy vn peu. Protestant toutesfois bien expressement, que n'entendons nous attaquer audict personnage en maniere quelconque, le recognoissant vn million de fois plus suffisant que nous: et n'entendons refuter ny controler son opinion; ains seulement deffendre, guarantir, et expliquer [-67-] la nostre, et donner raison pertinente, pourquoy nous reiectons le nombre des sept nottes, comme inutil pour nostre dessein, encor qu'il soit (peut estre) propre pour le sien, comme monstrerons briefuement.

[L'intention de l'autheur en commençant cest'oeuure. in marg.] Nostre intention n'a esté autre, et n'auons entreprins cest'oeuure, que pour enseigner et expliquer les modes de musique, et les distinguer des tons de l'Eglise, comme porte le tiltre de nostre liure. A quoy ledict autheur n'a prins nul esgard, ains appert par son discours, qu'il n'a augmenté le nombre des nottes, en adioustant la septiesme, [L'intention de Puteanus en adioustant la septiesme notte. in marg.] que pour euiter les difficultés et facheries qu'il y a à cognoistre le changement et mutation du chant et repetition des nottes, disant au ix. chapitre comme s'ensuyt. Senae hae notae (parlant des six nottes que nous auons auiourd'huy.) Sic inuentae vsum sui apud musicum passim gregem, sed tardum admodum difficilemque praebent. Quae enim mora mutationum, confusio clauium, substitutio vocum? videas plerosque, atque indigneris, bonam aetatem impendisse huic arti, et exiguum tamen profecisse, perfectos annis prius quam istiusmodi lectione. Difficultas scilicet obstat, remoramque pl