TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
Jacobs School of Music
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Fn and Ft: MAURES TEXT
Author: Maugars, André
Title: Response faite à vn Curieux
Source: Response faite à vn curieux, svr le sentiment de la mvsiqve d'Italie (Rome, 1639; reprint ed. Genève: Minkoff, 1993).

[-1-] RESPONSE faite à vn Curieux, SVR LE SENTIMENT DE LA MVSIQVE d'Italie.

Escrite à Rome le premier Octobre 1639.

[-3-] MONSIEVR,

Vous ne deuez pas vous estonner, si j'ay esté si long temps à vous respondre: vous voulez que ie vous die mon sentiment de la Musique, pour laquelle j'en devrois auoir bien peu; puis qu'elle m'a fait faire vne fugue si mal suiuie, et si discordante, en m'éloignant de ce souuerain objet, qui seul peut eschauffer mes esprits, et donner le mouuement à ma plume. L'esperance neantmoins que vous me donnez, que ie seray encore vne fois regardé de l'aspect fauorable de cet Astre benin, et que desia vn rayon de sa bonté accoustumée respandu sur mon innocence, a dissipé toutes ces noires vapeurs que la calomnie auoit éleué contre ma franchise; cette esperance, dis-je, commence à me redonner courage.

Or pour respondre en quelque sorte à [-4-] la bonne opinion que vous auez conceüe de la connoissance que j'ay de la Musique, ie me resous en fin de vous escrire ingenuëment le sentiment que j'ay de celle d'italie, et la difference que j'y trouue d'auec la nostre, vous conjurant par l'affection que vous auez tousiours eüe pour cet Art diuin, et par le desir que j'ay de vous plaire, de iuger sincerement de ce petit Raisonnement Harmonique. Ie pretens doncques de vous dire aujourd'huy sans passion et sans déguisement, ce que l'experience m'en a apris depuis douze ou quinze mois que ie frequente en Italie les plus excellens hommes de l'Art, et que j'ay entendu soigneusement les plus celebres concerts qui se sont faits dans Rome.

Ie trouue en premier lieu, que leurs compositions de Chappelle ont beaucoup plus d'art, de science, et de varieté que les nostres; mais aussi elles ont plus de licence. Et pour moy, comme ie ne sçaurois blasmer cette licence, quand elle se fait auec discretion, et auec vn artifice qui [-5-] trompe insensiblement les sens; aussi ne puis-je approuuer l'opiniastreté de nos Compositeurs, qui se tiennent trop religieusement renfermez dans des cathegories pedantesques, et qui croiroient faire des soloecismes contre les regles de l'Art, s'ils faisoient deux quintes de suite, ou s'ils sortoient tant soit peu de leurs modes. C'est sans doute dans ces sorties agreables, où consiste tout le secret de l'Art; la Musique ayant ses figures aussi bien que la Rhetorique, qui ne tendent toutes qu'à charmer et tromper insensiblement l'Auditeur. A vray dire, il n'est pas si necessaire de nous amuser à obseruer si rigoureusement ces regles, que cela nous fasse perdre la suite d'vne fugue, et la beauté d'vn chant; veu que ces regles n'ont esté inuentées que pour tenir en bride les ieunes escoliers, et pour les empescher de s'émanciper auant qu'ils ayent atteint l'aage du iugement C'est pourquoy vn homme iudicieux, consommé dans la science, n'est pas condamné par vn Arrest definitif, de [-6-] demeurer toujours dans ces prisons étroites, il peut adroitement prendre l'essor, selon que son caprice le portera à quelque belle recherche, et que la vertu des paroles, ou la beauté des parties le desireront. C'est ce que les Italiens pratiquent parfaitement bien; et comme ils sont beaucoup plus raffinez que nous dans la Musique, ils se mocquent aussi de nostre regularité; et ainsi ils composent leurs Motets auec plus d'art, de science, de varieté, et d'agrément que les nostres.

Outre ces grands auantages qu'ils ont sur nous; ce qui fait encore trouuer leurs Musiques plus agreables, c'est qu'ils apportent vn bien meilleur ordre dans leurs concerts, et disposent mieux leurs choeurs que nous, mettant à chacun d'eux vn petit Orgue, qui les fait indubitablement chanter auec bien plus de iustesse.

Pour vous faire mieux comprendre cet ordre, ie vous en donneray vn exemple, en vous faisant vne description du plus celebre et du plus excellent concert que i'aye [-7-] ouy dans Rome, la veille et le iour Sainct Dominique, en l'Eglise de la Minerue. Cette Eglise est assez longue et spacieuse, dans laquelle il y a deux grands Orgues esleuez des deux costez du maistre Autel, où l'on auoit mis deux choeurs de musique. Le long de la nef il y auoit huit autres choeurs, quatre d'vn costé, et quatre de l'autre, éleuez sur des eschaffaux de huit à neuf pieds de haut, éloignez de pareille distance les vns des autres, et se regardans tous. A chaque choeur il y auoit vn Orgue portatif, comme c'est la coustume: il ne s'en faut pas estonner, puis qu'on en peut trouuer dans Rome plus de deux cens, au lieu que dans Paris à peine en sçauroit-on trouuer deux de mesme ton. Le maistre Compositeur battoit la principale mesure dans le premier choeur, accompagné des plus belles voix. A chacun des autres il y auoit vn homme qui ne faisoit autre chose que ietter les yeux sur cette mesure primitiue, afin d'y conformer la sienne; de sorte que tous les choeurs chantoient d'vne mesme [-8-] mesure, sans traisner. Le contrepoint de la Musique estoit figuré, remply de beaux chants, et de quantité d'agreables recits. Tantost vn Dessus du premier choeur faisoit vn recit, puis celuy du second, du troisiesme, du quatriesme, et du dixiesme respondoit. Quelquefois ils chantoient deux, trois, quatre, et cinq voix ensemble de differens choeurs, et d'autrefois les parties de tous les choeurs recitoient chacun à leur tour à l'enuy les vns des autres. Tantost deux choeurs se battoient l'vn contre l'autre, puis deux autres respondoient. Vne autre fois ils chantoient trois, quatre, et cinq choeurs ensemble; puis vne, deux, trois, quatre et cinq voix seules: et au Gloria Patri, tous les dix choeurs reprenoient ensemble. Il faut que ie vous auoüe que ie n'eus iamais vn tel rauissement: mais sur tout dans l'Hymne et dans la Prose, où ordinairement le Maistre s'efforce de mieux faire, et où veritablement j'entendis de parfaitement beaux chants, des varietez tres-recherchées, des inuentions tres-excellentes, [-9-] et de tres-agreables et differens mouuemens. Dans les Antiennes ils firent encore de tres-bonnes symphonies d'vn, de deux, ou trois Violons auec l'Orgue, et de quelques Archiluths, ioüans de certains airs de rmesure de Ballet, et se respondans les vns aux autres.

Mettons, Monsievr, la main sur la conscience, et iugeons sincerement si nous auons de semblables compositions; et quand bien nous en aurions, il me semble que nous n'auons pas beaucoup de voix pour les executer à l'heure mesme, il leur faudroit vn long temps pour les concerter enscmble; là où ces Musiciens Italiens ne concertent iamais, mais chantent tous leurs parties à l'improuiste; et ce que ie trouue de plus admirable, c'est qu'ils ne manquent iamais, quoy que la Musique soit tres-difficile, et qu'vne voix d'vn choeur chante souuent auec celle d'vn autre choeur qu'elle n'aura peut-estre iamais veüe ny ouye. Ce que ie vous supplie de remarquer, c'est qu'ils ne chantent iamais [-10-] deux fois les mesmes Motets, encore qu'il ne se passe guere iour de la semaine qu'il ne soit feste en quelque Eglise, et où l'on ne fasse quelque bonne Musique, de sorte qu'on est asseuré d'entendre tous les iours de la composition nouuelle. C'est là le plus agreable diuertissement que j'aye dans Rome.

Mais il y a encore vne autre sorte de Musique, qui n'est point du tout en vsage en France, et qui pour cette raison merite bien que ie vous en fasse vn recit particulier. Cela s'appelle, Stile recitatif. La meilleure que j'ay entenduë, ç'a esté en l'Oratoire Sainct Marcel, où il y a vne Congregation des Freres du Sainct Crucifix, composée des plus grands seigneurs de Rome, qui par consequent ont le pouuoir d'assembler tout ce que l'ltalie produit de plus rare; et en effect, les plus excellens Musiciens se picquent de s'y trouuer, et les plus suffisans Compositeurs briguent l'honneur d'y faire entendre leurs compositions, et s'efforcent d'y faire paroistre [-11-] tout ce qu'ils ont de meilleur dans leur estude.

Cette admirable et rauissante Musique ne se fait que les Vendredis de Caresme, depuis trois heures iusques à six. L'Eglise n'est pas du tout si grande que la Saincte Chappelle de Paris, au bout de laquelle il y a vn spacieux Iubé, auec vn moyen Orgue tres-doux, et tres-propre pour les voix. Aux deux costez de l'Eglise il y a encore deux autres petites Tribunes, où estoient les plus excellens de la Musique Instrumentale. Les voix commençoient par vn Psalme en forme de Motet, et puis tous les instrumens faisoient vne tres-bonne symphonie. Les voix apres chantoient vne histoire du vieil Testament, en forme d'vne Comedie spirituelle; comme celle de Susanne, de Iudith et d'Holoferne, de Dauid et de Goliat. Chaque Chantre representoit vn personnage de l'histoire, et exprimoit parfaitement bien l'energie des paroles. En suite vn des plus celebres Predicateurs faisoit l'exhortation, [-12-] laquelle finie, la Musique recitoit l'Euangile du iour, comme l'histoire de la Samaritaine, de la Cananée, du Lazare, de la Magdelaine, et de la Passion de Nostre Seigneur: les Chantres imitans parfaitement bien les diuers personnages que rapporte l'Euangeliste. Ie ne vous sçaurois loüer assez cette Musique Recitatiue, il faut l'auoir entenduë sur les lieux pour bien iuger de son merite.

Quant à la Musique Instrumentale, elle estoit composée d'vn Orgue, d'vn grand Clauessin, d'vne Lyre, de deux ou trois Violons, et de deux ou trois Archiluths. Tantost vn Violon sonnoit seul auec l'Orgue, et puis vn autre respondoit: vne autrefois ils touchoient tous trois ensemble differentes parties, et puis tous les Instrumens reprenoient ensemble. Tantost vn Archiluth faisoit mille varietez sur dix ou douze notes, chaque note de cinq ou six mesures; puis l'autre touchoit la mesme chose, quoy que differemment. Il me souuient qu'vn Violon sonna de la pure [-13-] Chromatique; et bien que d'abord cela me sembla fort rude à l'oreille, neantmoins ie m'accoustumay peu à peu à cette nouuelle maniere, et y pris vn extreme plaisir. Mais sur tout ce grand Friscobaldi fit paroistre mille sortes d'inuentions sur son Clauessin, l'Orgue tenant tousiours ferme.

Ce n'est pas sans cause que ce fameux Organiste de Sainct Pierre a acquis tant de reputation dans l'Europe: car bien que ses oeuures imprimées rendent assez de témoignage de sa suffisance, toutefois pour bien iuger de sa profonde science, il faut l'entendre à l'improuiste faire des toccades pleines de recherches et d'inuentions admirables. C'est pourquoy il merite bien que vous le proposiez comme vn original à tous nos Organistes, pour leur donner enuie de le venir entendre à Rome. Puis que ie suis tombé insensiblement sur la loüange de cet excellent homme, il ne sera pas hors de propos que ie vous die icy mon sentiment des autres.

[-14-] Celuy qui tient le premier lieu pour la Harpe, est ce renommé Horatio, qui s'estant rencontré dans vn temps fauorable à l'harmonie, et ayant trouué le Cardinal de Montalte sensible à ses accords, s'est tiré hors du pair, plus par cinq ou six mille escus de rente que cet Esprit harmonique luy a liberalement donné, que par son bien-joüer et sa suffisance. Ie ne veux pas pourtant affoiblir la loüange qu'il a meritée, puis que nous ne pouuons pas toujours estre ce que nous auons esté; et que l'aage nous assoupit peu à peu les sens, et nous dérobe insensiblement ces gentillesses et ces mignardises, et particulierement cette agilité des doigts, que nous ne possedons que pendant nostre ieunesse, les Anciens ayans eu raison de peindre toujours Apollon ieune et vigoureux.

Apres ces deux icy, ie n'en ay point veu dans l'Italie qui merite d'estre mis en parangon auec eux. Ils sont bien dix ou douze qui font merueille du Violon, et cinq ou six autres pour l'Archiluth, n'y [-15-] avant autre difference de l'Archiluth d'auec la Thuorbe, sinon qu'ils font monter la seconde et la chanterelle en haut, se seruans de la Thuorbe pour chanter, et de l'Archiluth pour toucher auec l'Orgue, auec mille belles varietez, et vne vistesse de main incroyable.

La Lyre est encore en recommandation parmy eux; mais ie n'en ay ouy aucun qui fust à comparer à Farabosco d'Angleterre.

Il s'en trouue d'autres excellens pour la Harpe, comme la signora Constancia, qui la touche parfaitement bien. Voila, Monsievr, ceux qui excellent sur les Instrumens. Il est vray que j'en ay ouy plusieurs qui suiuent fort bien vne fugue sur l'Orgue; mais ils n'ont pas tant d'agreement que les nostres: ie nesçay si c'est à cause que leurs Orgues n'ont pas tant de registres et de ieux differens, comme ceux que nous auons aujourd'huy dans Paris; et il semble que la pluspart de leurs Orgues ne soient que pour seruir les voix, et pour faire paroistre les autres Instrumens.

[-16-] Pour l'Espinette, ils la touchent bien diffemment des nostres. I'ay veu quelques curieux qui en ont fait faire à deux clauiers; l'vn propre pour sonner le mode Dorien, et l'autre le Phrygien, diuisans le ton en quatre chordes, pour tascher à sonner purement les genres Chromatique et Enharmonique, et pour destourner facilement d'vn demy ton en l'autre. Ie vous asseure que cela produit vn bel effet: mais dautant que ces deux genres n'ont pas encore esté traittez assez intelligiblement en nostre langue, j'espere, si Dieu me fait la grace de retourner vn iour à Paris, de vous donner vn Discours sur ce sujet, tiré tant des meilleurs Autheurs anciens, que des modernes, Italiens et Anglois, qui se sont efforcez dans leurs escrits de nous r'establir ces deux genres, perdus par l'inondation des Barbares, qui ont causé vne si longue discontinuation de la Musique par tant de siecles, en sorte que des trois genres dont les Anciens se sont seruis si efficacement, le seul Diatonique nous est [-17-] resté, qui veritablement est aujourd'huy en vn haut degré de perfection.

Quant à la Viole, il n'y a personne maintenant dans l'Italie qui excelle; et mesme elle est fort peu exercée dans Rome: c'est de quoy ie me suis fort estonné, veu qu'ils ont eu autrefois vn Horatio de Parme, qui en a fait merueille, et qui a laissé à la posterité de fort bonnes pieces, dont quelques-vns des nostres se sont seruis finement sur d'autres Instrumens, comme de leur propre; et aussi que le pere de ce grand Farabosco Italien en a apporté le premier l'vsage aux Anglois, qui depuis ont surpassé toutes les autres nations.

Vous ne sçauriez croire, Monsievr, l'estime que les Italiens font de ceux qui excellent sur les Instrumens, et combien ils prisent plus la Musique Instrumentale que la Vocale, disans qu'vn homme seul peut produire de plus belles inuentions que quatre voix ensemble, et qu'elle a des charmes et des licences que la vocale n'a pas. Mais ie ne serois pas absolument de [-18-] cet aduis, s'il se pouuoit trouuer quatre voix bien iustes, égales, accordantes, et qui ne poussassent pas plus les vnes que les autres. Pour soustenir cette opinion, ils disent qu'elle a produit de plus puissans effets que la vocale, ainsi qu'il est aisé de prouuer par les histoires anciennes, celebrans la force et la vertu de la Lyre de Pythagore: Pythagoras perturbationes animi lyrâ componebat; de la Harpe de Timothée, qui émouuoit les passions d'Alexandre comme bon luy sembloit, et de plusieurs autres: mais comme ces autres exemples ont esté rapportez par les Poëtes, ausquels ie n'euz iamais guere de creance, ie les laisse à part, pour me seruir seulement de deux ou trois histoires sainctes, de peur de passer les bornes d'vne lettre. Dauid chassoit les malins Esprits qui possedoient Saül, et rendoit son ame tranquille par les accords melodieux de sa Harpe. Saincte Cecile fit abjurer le Paganisme à Tiburce et à Valere, et leur fit embrasser la Foy Chrestienne, cantantibus organis. Et Sainct François demandant [-19-] à Dieu dans la ferueur de ses meditations, de luy faire ouyr vne des ioyes des Bienheureux, entendit vn concert d'Anges qui ioüoient de la Viole, comme estant le plus doux et le plus charmant de tous les Instrumens. Cecy suffira pour le present, touchant la Musique Instrumentale: Il reste maintenant, suiuant mon dessein, que ie vous entretienne de la Vocale, des Chantres, et de la façon de chanter d'Italie.

Il y a vn grand nombre de Castrati pour le Dessus et pour la Hautecontre, de fort belles Tailles naturelles, mais fort peu de Basses creuses. Ils sont tous tres-asseurez de leurs parties, et chantent à liure ouuert la plus difficile Musique. Outre ce, ils sont presque tous Comediens naturellement; et c'est pour cette raison qu'ils reüssissent si parfaitement bien dans leurs Comedies musicales. Ie les en ay veu representer trois ou quatre cet hyuer dernier, mais il faut auoüer auec verité qu'ils sont incomparables et inimitables en cette Musique [-20-] Scenique, non seulement pour le chant, mais encore pour l'expression des paroles, des postures, et des gestes des personnages qu'ils representent naturellement bien.

Pour leur façon de chanter, elle est bien plus animée que la nostre: ils ont certaines flexions de voix que nous n'auons point; il est vray qu'ils font leurs passages auec bien plus de rudesse, mais aujourd'huy ils commencent à s'en corriger.

Parmy les excellens, le Cheualier Loretto, et Marco Antonio tiennent le premier rang; mais il me semble qu'ils ne chantent pas si agreablement les Airs que la Leonora, fille de cette belle Adriana Mantoüane, qui a esté vn miracle de son temps, et qui en a produit encore vn plus grand, en mettant au monde la plus parfaite personne pour le bien chanter.

Ie croirois icy faire tort à la vertu de cette illustre Leonora, si ie ne vous faisois mention d'elle comme d'vne merueille du monde: mais ie ne pretens pas pourtant [-21-] l'encherir sur ces puissans Genies d'Italie, qui pour celebrer dignement le merite de cette incomparable Dame, ont grossy vn volume d'excellentes pieces Latines, Grecques, Françoises, Italiennes et Espagnoles, qu'ils ont fait imprimer à Rome sous le titre d'Applausi Poëtici alle glorie della signiora Leonora Baroni: Ie me contenteray seulement de vous dire, qu'elle est doüée d'vn bel esprit, qu'elle a le iugement fort bon, pour discerner la mauuaise d'auec la bonne Musique; qu'elle l'entend parfaitement bien, voire mesme qu'elle y compose: ce qui fait qu'elle possede absolument ce qu'elle chante, et qu'elle prononce et exprime parfaitement bien le sens des paroles. Elle ne se picque pas d'estre belle, mais elle n'est pas desagreable, ny coquette. Elle chante auec vne pudeur asseurée, auec vne genereuse modestie, et auec vne douce grauité. Sa voix est d'vne haute estenduë, iuste, sonore, harmonieuse, l'adoucissant, et la renforceant sans peine, et sans faire aucunes [-22-] grimaces. Ses eslans et ses souspirs ne sont point lascifs, ses regards n'ont rien d'impudique, et ses gestes sont de la bienseance d'vne honneste fille. En passant d'vn ton en l'autre, elle fait quelquefois sentir les diuisions des genres Enharmonique et Chromatique, auec tant d'adresse et d'agreement, qu'il n'y a personne qui ne soit rauie à cette belle et difficile methode de chanter. Elle n'a pas besoin de mandier l'aide d'vne Thuorbe, ou d'vne Viole, sans l'vn desquels son chant seroit imparfait; car elle-mesme touche tous les deux Instrumens parfaitement. En fin j'ay eu le bien de l'entendre chanter plusieurs fois plus de trente Airs differens, auec des seconds et troisiesmes couplets qu'elle composoit elle-mesme. Il faut que ie vous die, qu'vn iour elle me fit vne grace particuliere de chanter auec fa mere et sa soeur, sa mere touchant la Lyre, sa soeur la Harpe, et elle la Thuorbe. Ce concert composé de trois belles voix, et de trois Instrumens differens, me surprit [-23-] si fort les sens, et me porta dans vn tel rauissement, que j'oubliay ma condition mortelle, et creuz estre desia parmy les Anges iouyssant des contentemens des Bienheureux: Aussi pour vous parler Chrestiennement, le propre de la Musique est, en touchant nos coeurs, les éleuer à Dieu, puis que c'est vn eschantillon en ce monde de la ioye eternelle, et non pas les porter aux vices par des gestes lascifs, où nous ne sommes que trop enclins naturellement.

Ce fut dans cette vertueuse maison, où ie fus premierement obligé, à la priere de ces rares personnes, de faire paroistre dans Rome le talent qu'il a pleû à Dieu me donner, en presence encore de dix ou douze des plus intelligens de toute l'Italie, lesquels apres m'auoir ouy attentiuement, me flatterent de quelques loüanges, mais ce ne fust pas sans ialousie. Pour m'esprouuer dauantage, ils obligerent la signiora Leonora de garder ma Viole, et de me prier de reuenir le lendemain; ce que [-24-] ie feis; et ayant esté aduerty par vn Amy, qu'ils disoient que ie ioüois fort bien des pieces estudiées; Ie leur donnay tant de sortes de Preludes et de Fantaisies cette seconde fois, que veritablement ils m'estimerent plus qu'ils n'auoient pas fait la premiere. Depuis, j'ay esté visité des honnestes gens curieux, ma Viole ne voulant point sortir de ma chambre que pour la Pourpre, à qui elle est accoustumée d'obeyr depuis tant d'années. Apres l'estime des honnestes gens, cela ne fut pas encore assez, pour gagner absolument celle des gens du mestier, vn peu trop raffinez, et par trop retenus à applaudir les estrangers. On me donna aduis qu'ils confessoient que ie ioüois fort bien seul, et qu'ils n'auoient iamais ouy toucher tant de parties sur la Viole; mais qu'ils doutoient qu'estant François, ie fusse capable de traitter et diuersifier vn Subjet à l'improuiste. Vous sçauez, Monsievr, que c'est là où ie ne reüssis pas le moins. Ces mesmes paroles m'ayant esté dites [-25-] la veille sainct Louys, dans l'Eglise des François, en entendant vne excellente Musique qui s'y faisoit; cela me fit resoudre le lendemain matin, animé de ce sainct nom de Louys, de l'honneur de la Nation, et de la presence de vingt-trois Cardinaux qui assisterent à la Messe, de monter dans vne Tribune, où ayant esté receu auec applaudissement, on me donna quinze ou vingt notes pour sonner auec vn petit Orgue, apres le troisiesme Kyrie eleison, lesquelles ie traittay auec tant de varietez, qu'ils en demeurerent tres-satisfaits, et me firent prier de la part des Cardinaux de ioüer encore vne fois apres l'Agnus Dei. Ie m'estimay bienheureux de rendre vn si petit seruice à vne si Eminente Compagnie: on m'enuoya vn autre Subjet vn peu plus gay que le premier, lequel ie diuersifiay auec tant de sortes d'inuentions, de differens mouuemens, et de vistesse, qu'ils en furent tres-estonnez, et vindrent aussi tost pour me payer de complimens, mais ie me retiray en [-26-] ma chambre pour me reposer.

Cette action me procura le plus grand honneur que ie receuray iamais: car estant espanduë par tout Rome, le bruit en vint iusqu'aux oreilles de sa Saincteté, qui peu de iours apres me fit vne grace speciale de m'enuoyer querir, et me dit entre les autres paroles celles-cy: Noi habbiamo sentito che lei ha vna virtu singolare, la sentiremmo volontieri. Ie ne vous diray point icy la satisfaction que sa Saincteté me tesmoigna, apres m'auoir fait l'honneur de m'entendre plus de deux heures; vous verrez vn iour des personnes dignes de foy qui vous en feront vn ample recit.

L'amitié que vous auez pour moy, me persuade, Monsievr, que vous ne m'accuserez point de vanité dans cette digression, que ie n'ay faite à autre fin que pour vous faire cognoistre, qu'il est necessaire qu'vn François qui desire acquerir de la reputation dans Rome, soit bien ferré; dautant qu'ils ne croyent pas que nous soyons capables de traitter vn [-27-] Subjet à l'improuiste. Et certes tout homme qui touche vn Instrument, ne merite pas d'estre estimé excellent s'il ne le sçait faire, et particulierement la Viole, qui estant de soy ingrate, à cause du peu de chordes, et de la difficulté qu'il y a de toucher des parties, son propre talent est de s'égayer sur le Subjet presenté, et de produire de belles inuentions, et des diminutions agreables. Mais deux qualitez essentielles et naturelles sont tres-necessaires pour cet effet; auoir l'imaginatiue viue et forte, et vne vistesse de main pour executer promptement les pensées: c'est pourquoy les naturels froids et lents ne reüssiront iamais bien.

Mais pour conclure ce Raisonnement, mon sentiment est, que si nos Chantres vouloient prendre vn peu plus de peine à estudier, et à frequenter les estrangers, ils reüssiroient aussi agreablement qu'eux auons vn exemple en vn Gentilhomme François, à qui les Muses n'ont pas dénié [-28-] leurs plus singulieres faueurs, qui a si bien ajusté la methode Italienne auec la Françoise, qu'il en a receu vn applaudissement general de tous les honnestes gens, et a merité auec d'autres bonnes qualitez qu'il possede, d'auoir l'honneur de seruir le plus iuste, et le plus intelligent Monarque du monde.

Pour nos Compositeurs, s'ils vouloient vn peu plus s'émanciper de leurs regles pedantesques, et faire quelques voyages pour obseruer les Musiques estrangeres, mon sentiment est, qu'ils reüssiroient mieux qu'ils ne font pas. Ce n'est pas que ie ne sçache que nous en auons de tres-capables en France, et entre les autres, cet illustre Intendant de la Musique du Roy, qui sçait toucher si iudicieusement les belles chordes dans ses charmans Motets, dans ses Airs rauissans, et dans sa maniere de bien chanter, que toute la Musique d'Italie ne sera iamais assez puissante de me faire perdre l'estime que ie fais de son merite et de sa vertu.

[-29-] Et pour tirer en fin quelque vtilité de ce Discours, j'ay obserué en general, que nous pechons dans le defaut, et les Italiens dans l'excez. Il me semble qu'il seroit aisé à vn bon esprit de faire des compositions qui eussent leurs belles varietez, sans auoir toutefois leurs extrauagances; nous ne les deuons pas mespriser:

Nec verò terrae ferre omnes omnia possunt.

Il n'y a point de pays qui n'ayt quelque chose de singulier. Nous composons admirablement bien les Airs de mouuement; et les Italiens merueilleusement bien la Musique de Chappelle. Nous ioüons fort bien du Luth; et les Italiens tres-bien de l'Archiluth. Nous sonnons l'Orgue tres-agreablement, et les Italiens tres-sçauamment. Nous touchons l'Espinette excellemment, et les Anglois touchent la Viole parfaitement. Ie confesse que ie leur ay quelque obligation, et que ie les ay imitez dans leurs accords, mais non pas en d'autres choses; la naissance et la nourriture Françoise nous donnant [-30-] cet auantage au dessus de toutes les autres Nations, qu'elles ne sçauroient nous égaler dans les beaux mouuemens, dans les agreables diminutions, et particulierement dans les chants naturels des Courantes et des Ballets.

Ie finissois en cet endroit; mais ie m'apperçois d'vn crime, que ma memoire m'alloit faire commettre, oubliant ce grand Monteuerde, Maistre Compositeur de l'Eglise de sainct Marc, qui a trouué vne nouuelle maniere de composer tres-admirable, tant pour les Instrumens que pour les Voix, qui m'oblige à vous le proposer, comme vn des premiers Compositeurs du monde, duquel ie vous enuoyeray les oeuures nouuelles, lors que Dieu me fera la grace de passer à Venize.

Voila, Monsievr, ce que vous auez desiré auec tant de passion de sçauoir, touchant la Musique d'Italie: mais ie préuois qu'en satisfaisant à vostre curiosité, ie ne satisferay pas à la vanité de quelques-vns [-31-] de nos presomptueux Musiciens, si vous leur communiquez cette Lettre, et que vous me ferez perdre leurs bonnes graces: Neantmoins s'ils veulent vn peu desiller les yeux, et se despoüiller de passion, comme ie suis destaché de toutes sortes d'interests, et qu'ils considerent et pesent ce Raisonnement, en faisant reflexion sur leurs Musiques par trop regulieres; a moins que d'estre tenus pour opiniastres ennemis de la raison, ils trouueront que j'ay fait vn iugement sincere et veritable, et feront sans doute profit de mes obseruations. Si cela arriue, à la bonne heure, ie m'estimeray bienheureux d'auoir donné quelque ouuerture pour faire vn plus grand progrez dans la Musique: mais s'ils persistent dans leurs obstinations, il ne m'importe, du moins ils ne pourront pas m'empescher que ie n'aye cette satisfaction dans mon ame, d'auoir rendu vn fidele tesmoignage à la verité, en satisfaisant aux deuoirs de l'amitié; ainsi j'espere de contenter les [-32-] personnes de merite et de sçauoir, et de n'estre pas indigne de la profession que j'ay tousiours faite d'estre sans feintise,

Monsievr,

Vostre tres humble, et tres-affectionné seruiteur,

M.

Ce sentiment a esté trouué si iudicieux, et si veritable par les Amateurs de la bonne Musique, et par des personnes d'honneur qui ont cogneu l'Autheur à Rome, qu'ils l'ont iugé digne d'estre communiqué au public à son insceu.


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