TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
Jacobs School of Music
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Author: Marin Mersenne
Title: Traitez de la voix, et des chants
Source: Harmonie Universelle, contenant la theorie et la pratique de la musique, 3 vols. (Paris: Sebastien Cramoisy, 1636; reprint ed. Paris: Centre national de la recherche scientifique, 1965), 2:ff.air-aivv, 1-88.
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[-f.air-] TRAITEZ DE LA VOIX, ET DES CHANTS.

[-f.aiir-] A Monsievr

MONSIEVR HALLE

Seignevr de Bovcqveval, Conseiller du Roy, et Maistre des Contes.

MONSIEVR,

Vous sçauez l'estat que tous les grands Personnages ont fait de la Musique, depuis qu'il a pleu à Dieu de l'enseigner aux hommes iusques à present; et que Platon, lequel pour son excellente Philosophie a merité le surnom de Diuin, s'en est tousiours seruy pour exprimer ses pensees: et vous auez souuent leu que Dauid chassoit le mauuais esprit qui tourmentoit Saül, auec les chants de sa Harpe. Car les Demons se sont rendus ennemis de l'Harmonie, depuis qu'ils ont rompu celle qui les lioit auec Dieu, et qu'ils se sont opposez à nos plaisirs innocens. Quelques-vns croyent qu'il les chassoit en appliquant les dix noms de Dieu Adonai, Sadai, Elohim, Iehoua, et les autres, auec leurs dix Sephiroths, aux dix chordes de son instrument, ou par [-f.aiiv-] quelque Cantique spirituel opposé à leurs mauuais desseins. En effet les chants, et les recits des Cantiques, et des Psalmes ont vne grande vertu, et sont tres-agreables à Dieu; c'est pourquoy l'Eglise Vniuerselle les recite perpetuellement, et les ordonne tellement, qu'on les chante tous chaque semaine; de là vient que vous prenez vn si grand contentement à les mediter, que vous en faites le principal obiet de vos deuotions et de vos estudes. C'est ce qui me fait croire que vous lirez auec plaisir les liures que ie vous presente, dans lesquels vous verrez l'Art d'en faire tant qu'il vous plaira, sur les Psalmes, et sur les Cantiques sacrez, pour charmer les ennuys et les douleurs, qui nous assujetissent au corps, et qui nous font cognoistre que nostre repos n'est pas en ce monde, mais qu'il le faut chercher dans les Cieux auec celuy qui y a monté le premier, apres auoir recité le Psalme In manus tuas Domine commendo spiritum meum, pour nous preparer notre demeure eternelle.

Ie sçay que c'est là où tous vos desirs sont portez, et que l'Harmonie Archetype vous touche dauantage que l'Elementaire, dont nous vsons maintenant, laquelle n'est que l'image, ou, l'ombre de la Diuine. Voyez donc, MONSIEVR, ces liures Harmoniques, en attendant que vous ioüissiez des contentemens de l'Harmonie du Ciel, dont les Anges s'entretiennent pour honorer la naissance du Sauueur, pour donner la gloire à Dieu, et pour [-f.aiiir-] exprimer le desir qu'ils ont que les hommes iouissent d'vne paix eternelle, qui commence en terre pour ne finir iamais au Ciel, suiuant la lettre de leur Musique, Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bona voluntatis.

Ie ne doute nullement que si les sens des Bienheureux iouyssent d'vne beatitude particuliere dans l'vnion de leurs obiets, et que chacun reçoiue vn plaisir proportionné à celuy qui luy est naturel, l'oreille ne soit charmée par la douceur des sons, comme l'esprit par la veuë de l'Essence diuine, afin que le corps ayt tous ses apanages, et toutes ses perfections, et qu'il accompagne aussi bien l'ame dans la gloire, comme il a fait dans les souffrances. Ce sont, MONSIEVR, toutes ces considerations, et plusieurs autres que i'obmets, qui me font croire que ces liures vous seront agreables, et que vous les receurez d'aussi bonne affection que celle auec laquelle vous les presente

MONSIEVR,

Vostre tres-humble et tres-obligé seruiteur Frère Marin Mersenne de l'Ordre des Minimes.

[-f.aiiiv-] Preface au Lecteur.

LEs liures de la Voix, et des Chants, qui suiuent, pourront exciter plusieurs bons esprits à traiter du mesme sujet plus amplement et plus exactement: et le crayon grossier que i'en ay tracé, seruira pour donner de l'esclat à des ouurages plus parfaits, car il n'y a quasi nulle Proposition dans ces Traitez dont on ne puisse faire vn liure entier; par exemple si l'on veut exprimer toutes les dictions monosyllabes, et celles dont ie parle dans la 44. Proposition du liure de la Voix, et que l'on vueille leur donner la signification suiuant la primauté, et l'excellence des choses qui sont l'estre, il faudra plus de cent rames de papier. Surquoy l'on peut voit les monosyllabes Allemands, Grecs et Latins, que Steuin a mis au commencement de sa Geographie, pour monstrer vn eschantillon de l'idiome du siecle, qu'il nomme sage, et dont le langage seroit restitué par nostre 47. Proposition. Quant aux dictions de la 48. Proposition, elles ne pourroient estre contenuës en autant de rames de papier qu'il y a de grains de sable dans la mer. La 43. Proposition merite semblablement vn traité particulier, aussi bien que la 50. 51. 52. et 53.

I'ay laissé plusieurs choses qui concernent la Voix, par exemple que ceux qui ne peuuent parler à cause des trous, qui se font quelquefois au palais superieur, recouurent la parole en bouchant lesdits trous d'vn linge, ou de coton: qu'il y a moyen de corriger les bêgues, et de leur faire perdre le begayement, s'ils s'accoustument à parler aussi lentement que ceux qui chantent. Il y a mille autres difficultez qui regardent la Voix, et l'ouye, dont on peut faire des volumes entiers: par exemple que l'on peut faire vne langue artificielle, pour reparer le defaut de la naturelle qui est coupée, comme l'on vse de dents d'argent, ou d'iuoire, et cetera. Et si l'on vouloit discourir de toutes les manieres de tromper l'oeil et l'oreille, dont ie parle dans la derniere Proposition, il faudroit expliquer toute la Perspectiue, et la comparer aux accidents, et proprietez du son, et de l'oreille.

Le liure des Chants contient encore beaucoup de choses tres-vtiles, et tres-remarquables, car les tables des Conbinations peuuent estre appliquées à vne infinité de choses, et soulageront grandement ceux qui ont des operations à faire, qui supposent lesdites tables, dont celles de la huictiesme Proposition est fort laborieuse. La 9. Proposition apprend à chanter tout ce que comprend l'vt, re, mi, fa, sol, la. La 10. monstre l'Art de faire des Anagrammes: la 13, 14, 15 et 16, comme l'on peut lire, et escrire des lettres dont le dechifrement est impossible, si l'on n'vse des dignitez de l'Algebre: et les autres enseignent en combien de manieres toutes sortes de Chants peuuent estre variez en quelque maniere qu'on les puisse prendre. Quant à la 13. Proposition elle monstre la maniere de composer tel idiome que l'on voudra; par exemple s'il estoit vray que la langue matrice, et vniuerselle, dont les autres dependent, eust toutes ses racines de trois lettres, comme il arriue à l'Hebraïque, le 4. nombre de la table de toutes les dictions possibles, que i'ay mise dans ladite Proposition, monstre qu'il y a 10648 racines, ou mots primitifs dans cette langue, qui [-f.aivr-] ont seulement trois lettres, ou caracteres: quoy qu'il fust à propos d'y adjouster les 22 dictions d'vne seule lettre, et les 484 de deux lettres, afin d'auoir le meilleur idiome de tous les possibles, suiuant la 47. Proposition du liure de la Voix: et d'augmenter le nombre des racines iusques à 1154. ausquelles il faudroit donner leurs propres significations. Et si l'on n'a pas assez de dictions pour exprimer tout ce qui est au monde, il est aysé d'y adjouster celles de quatre lettres, et cetera comme l'on void dans la table susdite. Ie n'ay pas voulu parler des differentes sortes de Caracteres, dont on peut vser pour auoir vne escriture Vniuerselle, qui responde à cet idiome primitif, parce qu'il est aysé d'en inuenter tant que l'on voudra; par exemple l'on peut se seruir des nombres pour ce sujet, qui donneront iustement 8877690 characteres, par lesquels on signifiera autant de choses differentes, encore que l'on n'vse que des dix chifres ordinaires, qui seruent pour conter depuis vn iusques à dix; de sorte que dix caracteres feront l'Alphabet entier de cette langue, lequel seruira aussi bien aux Chinois qu'aux François, et à toutes sortes de Nations: car si l'on suppose que l'vnité signifie Dieu, c'est à dire l'estre independent et souuerain; et que les dix premiers nombres, à sçauoir 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10, representent les dix perfections Diuines, et cetera chaque peuple lira cette escriture en sa propre langue, c'est à dire que les Grecs liront [Theos], les Iuifs Adonaï, les François Dieu, et cetera en voyant le premier nombre 1, et ainsi des autres choses. Ie laisse les points qui se peuuent mettre dessus, dessous et à costé des nombres pour marquer les cas des noms, et les modes, les temps, et tout ce qui arriue aux differentes coniugaisons des Verbes, qu'il est aysé de reduire à vne seule coniugaison, pour faciliter toutes sortes d'idiomes. Où l'on doit remarquer que tout ce que i'ay dit des dix premiers nombres peut estre accommodé aux dix premiers caracteres de chaque Alphabet. Mais les plus grandes difficultez de ce liure consistent dans la 21, 22, et 39. Proposition, qui meritent le trauail des meilleurs esprits du monde. Or il faut corriger les fautes de l'impression auant que de lire ces liures, dont i'en mets icy les principales.

Fautes suruenuës en l'impression.

PAge 35. ligne 33. lisez science.

Page 70. ligne 27. apres vser lisez de.

Page 71 dans la table des nombres vis à vis de 4 lisez 130. 321: vis à vis de 20 le penultiesme chifre est 0 et non 6. vis à vis de 23 au commencement du nombre lisez 257 et non 275. vis à vis de 29 lisez 1212982199458, et cetera.

à la 8. ligne apres les nombres lisez par lequel au lieu de puis il.

Page 79 lisez LII. au titre de la Proposition, et

page 81 LIII.

Page 86 ligne premiere de la premiere colomne lisez toute pour mon.

Page 95 à la 4. ligne de Musique il faut baisser la derniere note d'vn ton, pour dire vt au lieu de re.

Page 112 à la 3. colomne ligne 22 lisez vt et non tu.

Page 138 ligne 25 lisez escriuoit.

Page 140 ligne 36 lisez de la 12. Proposition.

ligne 39. de la 13.

Page 145 ligne 15 lisez assemble. Il sera aysé de corriger les autres fautes, si l'on en rencontre à la lecture, et de tirer plusieurs vtilitez d'vne grande partie des Propositions, sans qu'il soit necessaire de les particulariser dauantage. I'adjouste seulement que les mouuemens que i'ay attribué aux differentes especes des airs propres à dancer, ou à chanter: en les marquant par les pieds metriques, ne se rencontrent pas tousiours exactement dans les exemples, [-f.aivv-] dont plusieurs ont d'autres mouuemens, d'autant que ie m'estois proposé d'autres exemples que ceux que i'ay mis, lors que i'en feis la description: mais il suffit que lesdits mouuemens puissent seruir aux mesmes especes.

Ceux qui veulent sçauoir tous les mouuemens, ou les pieds, sur lesquels chaque espece de dance peut estre faite, attendront des Traitez particuliers sur ce sujet, de la Methode de chanter toutes sortes de vers mesurez, suiuant la maniere des Grecs; par exemple comme l'on doit chanter les Odes de Pindare, d'Anacreon, et d'Horace, et particulierement ceux que Monsieur Doni tres-sçauant dans l'antiquité, et Monsieur du Chemin Aduocat au Parlement preparent pour les donner au public quand il leur plaira. Ceux qui desirent des regles plus particulieres pour faire de bons chants, et des Airs sur chaque sujet, les trouuerront dans le traité de la Methode, et de l'Art de bien chanter: quoy qu'il n'y ayt peut-estre nul meilleur moyen d'apprendre ces Arts, que d'imiter les Sieurs Guedron, Boëffet, Chancy, Moulinié, et les autres Maistres, qui ont rencontré par leur trauail continuel, et à la faueur de leur bon genie les belles manieres de composer les Airs, qui consistent particulierement aux beaux mouuemens, et au choix des chordes de chaque mode: de sorte que leurs Compositions peuuent seruir de modelle à ceux qui veulent former leur stile, et qui desirent acquerir quelque sorte d'adresse, et de perfection dans l'Art de faire des chants, et des Airs, iusques à ce que l'on ayt restitué la Rythmique et la Melodie des Grecs par d'aussi profondes meditations de chaque son, interualle, et mouuement propres pour chaque passion, et chaque vocable, comme celles qu'ils ont euës, suiuant ce que s'imaginent ceux qui croyent tout ce qu'ils lisent de la Musique des Anciens, et dans les liures de Platon, d'Aristote, et des autres tant Grecs que Latins, dont ie parle plus amplement dans le liure de la Metbode de chanter.

[-1-] LIVRE PREMIER.

De la voix, des parties qvi servent à la former, de sa definition, de ses proprietez, et de l'Oüye.

QVelqves-vns croyent que le nombre des Muses a esté pris du nombre des parties qui aident à former la voix, dont l'vne des plus necessaires est appellee poulmon, qui pousse l'air qu'il auoit attiré; c'est ce qu'on appelle inspirer, et expirer: l'aspre artere est la seconde partie, qui sert de canal et de conduit au vent: le larynx suit apres, dont l'ouuerture s'appelle glotte, ou languette, qui ressemble à l'anche des flustes: la quatriesme est le palais, dont la concauité fait resonner l'air, ou le son: la cinquiesme est appellee gargareon: et la sixiesme est la langue qui forme la parole par son mouuement. En septiesme lieu les quatre dents de deuant seruent à former la voix par les differens rencontres de la langue qui les frappe. L'air est la huictiesme chose, sans laquelle toutes les autres parties ne seruiroient de rien: et la bouche est la derniere partie, dont les levres forment la plus-part des lettres que l'on appelle Consonantes, et particulierement celles que les Hebreux appellent labiales, comme nous dirons ailleurs. Quant au nom des Muses, il a pris son origine de la Musique, et la Musique a pris le sien du verbe Grec [mao], qui signifie chercher.

Or pour comprendre briefuement et clairement tout ce qui appartient à la Voix, il faut premierement expliquer sa cause efficiente, et les instrumens, et organes qui seruent à la former: Secondement, quelle est la cause formelle, ou sa definition; et puis quelles sont ses proprietez, ses effets, ses maladies, et plusieurs autres choses que l'on verra dans la suitte des Propositions.

PREMIERE PROPOSITION.

La faculté ou vertu motrice de l'ame est la principale , et la premiere cause de la voix des animaux, et a son siege dans les tendons.

Ie ne veux pas m'amuser à expliquer le nombre des facultez et des puissances de l'ame, car ie suppose que l'on entend la Philosophie ordinaire; ie diray seulement que l'ame des animaux a la force et la puissance de mouuoir toutes les parties [-2-] du corps qu'elle informe, comme elle a la puissance de voir, d'oüir, et de faire ses autres fonctions, et que cette puissance s'appelle motrice, ou mouuante.

Or il faut remarquer que i'ay dit, des animaux, afin que l'on sçache que ie ne traitte pas icy de la voix des Orgues; ou des autres voix qui se forment par le vent sans l'entremise des organes viuans et animez, bien que la plus grande partie de telles voix dépendent de la faculté motrice de l'homme, qui imite la voix des animaux par le moyen de l'air, du vent, des rouës, des poids, et de plusieurs autres ressorts; mais ces voix imitées n'ont le nom de voix que par emprunt de celles dont nous traitons en ce discours.

I'ay aussi dit que cette vertu de l'ame est la premiere et la principale cause de la voix, car encore que l'ame soit la source et l'origine de toutes les actions de l'animal, neantmoins l'on prend ordinairement la cause la plus prochaine, et la plus immediate pour la cause premiere et principale: mais il faut remarquer qu'il y a deux puissances motrices dans l'animal, dont l'vne est appellee naturelle, parce qu'elle ne dépend de nulle connoissance, et consequemment qu'elle fait ses fonctions sans les connoistre, comme l'on void au mouuement du coeur et des arteres, et à celuy de la respiration.

Cette puissance n'est pas differente de la faculté vitale qui est dans les huistres, et dans les autres poissons et animaux à coquille: l'autre puissance est l'animale, laquelle nous est commune auec toutes sortes d'animaux, et qui est subdiuisee en trois autres, à sçauoir en celle qui conduit, en celle qui pousse, et en celle qui met en execution, lesquelles on peut appeller directrice, impultrice, et executrice.

La phantaisie est celle qui dirige par la connoissance qu'elle a de l'objet; celle qui excite et se porte plus particulierement à l'action, est appellee appetit; et la faculté motrice, que l'on nomme executrice, met nos desirs en execution, et est la cause efficiente de tous nos mouuemens.

Quant à la phantaisie et à l'appetit, ils en sont plustost causes morales, que physiques et naturelles, et ont vn autre sujet que la faculté motrice, car la fantaisie est dans le cerueau; et l'appetit sensitif, dont nous parlons, est dans le coeur; mais la faculté motrice est dans les muscles, ou, suiuant l'opinion d'Aristote, dans la jointure des os, qu'il appelle le commencement et la fin du mouuement, qui se fait en poussant, et en tirant; ce qu'il a peut-estre creu, parce que le concaue, et le connexe des os qui re rencontrent, sont semblables aux gons et aux pantures des portes, dont ceux-la seruent de conuexe, qui demeure immobile, et celles-cy de concaue qui tourne sur les gonds.

Or le muscle attire les os quand il se restraint et se retire, mais quand il s'estend ils retournent en leur place. De là vient que Galien au liure qu'il a fait des causes de la respiration, compare la faculté motrice à vn Caualier, le muscle au cheual, et les resnes au tendon, dont le muscle se sert pour mouuoir les os, comme le Caualier se sert de la bride pour faire marcher le cheual; et quand le muscle s'estend, il pousse les os.

Ceux qui disent que les esprits animaux seruent de siege et de sujet à cette faculté, parce que l'animal est priué du mouuement, quand ces esprits ne peuuent descendre, et se communiquer par les nerfs, n'ont pas pris garde que cette puissance ne peut resider dans vn sujet qui n'a point de vie, puis qu'elle est viuante; et nul ne doute que les esprits animaux n'ont pas dauantage de vie que le sang, puis qu'ils ne sont autre chose qu'vn sang épuré et subtil, semblable à la vapeur qui se fait par l'ebulition.

[-3-] Il faut donc conclure que le muscle est le propre siege et le sujet de la faculté motrice de l'ame, mais l'on n'est pas d'accord de la partie: neantmoins les plus sçauans Medecins tiennent que la queuë du muscle (qu'ils appellent [mus], parce qu'elle est semblable à la queuë d'vne souris, et qui fait le tendon qui se termine à l'extremité de l'os) est le siege de cette faculté, car elle n'est pas dans le nerf qui ne sert que de canal pour porter l'esprit animal, ny dans les arteres qui l'accompagnent, parce qu'elles seruent seulement pour porter l'esprit vital: et la chair ne sert que pour remplir les espaces qui sont vuides; par consequent le tendon, ou les fibres seruent de propre sujet, ou de siege principal à cette faculté.

Quoy que l'on puisse dire que le propre sujet de la faculté motrice est l'ame, ou l'animal, qui est le suppost auquel on attribuë toutes les actions; mais ie parle icy du sujet et du siege organique et instrumental.

PROPOSITION II.

De tous les muscles du corps ceux de la poictrine, et du larynx, seruent plus particulierement, et plus immediatement à la voix.

Les Anatomistes ons remarqué 425 muscles dans le corps de l'homme, et sçauoir 64 à la teste et au col, 45 au tronc du corps, 51 à chaque main, et 56 à chaque pied: or ceux de la poictrine sont grandement necessaires à la voix, parce qu'il faut que la poictrine s'eslargisse, afin que l'air soit attiré aux poulmons, et qu'elle s'estressisse pour chaffer les vapeurs; c'est pourquoy elle a 32 muscles pour l'inspiration qui se fait quand la poictrine s'eslargit, et 32 pour l'expiration, car elle en a 16 de chaque costé qui eslargissent les costes, et 16 autres qui les referment et les restreignent.

Les huict muscles de l'epigastre seruent aussi à l'inspiration, et consequemment à la voix, comme enseigne Du-Laurens au cinquiesme liure de son Anatomie, où il tient que les muscles intercostaux internes resserrent la poictrine, et que les externes l'ouurent, et que ceux-la seruent à l'expiration, et ceux-cy à l'inspiration. A quoy il ajouste que les externes sont plus forts et plus grands, dautant que le muscle d'orsal ou sacrolombe a douze tendons qui le rendent plus fort. D'où l'on peut ce semble conclure que l'inspiration est plus necessfaire à l'homme que l'expiration, puis que la nature a pourueu plus soigneusement et plus puissamment à l'inspiration de l'air.

Mais de tous les muscles de la poictrine le diafragme est le plus necessaire pour la respiration ordinaire, comme les autres sont plus necessaires pour les respirations violentes, qui font enfler la poictrine extraordinairement.

Quant à l'origine de ce muscle, qui presque tout seul fait la respiration naturelle, laquelle est quasi insensible, les vns disent qu'il commence à son milieu proche de son cercle nerueux; et les autres disent qu'il prend son origine de toute la circonference de la poictrine, et qu'il aboutit audit cercle nerueux comme à son centre, et par consequent qu'il a sa queuë au milieu, et sa teste vers le sternon, et les extremitez des fausses costes.

Sa figure est semblable à celle d'vne Raye ,et est reuestu de la pleure en sa partie superieure, et du peritoine en l'inferieure. Il est percé en deux lieux pour faire place à l'oesophage qui descend en bas, et à la veine caue qui monte au coeur. Il s'appelle diaphragme, parce qu'il diuise l'ame irascible d'auec la concupiscible, c'est à dire le foye d'auec le coeur, et les parties naturelles d'auec les vitales, et sert pour esuenter [-4-] les hypocondres, pour presser les boyaux, et pour empescher que les excremens ne sortent par en haut. Finalement on l'appelle [phrenes], comme s'il estoit le siege de la prudence, parce que lors qu'il est enflammé, on est en vn delire perpetuel à cause de sa grande sympatie auec le cerueau. Or ce delire, et les symptomes de la frenesie preuuent que ce muscle est necessaire à la voix, dautant que lors qu'il est affecté la respiration est petite et frequente, et la voix aiguë, parce que son inflamation empesche que le thorax s'eslargisse, et se restraigne, et fait que ce muscle se retire en haut, et qu'il rend le thorax plus estroit. La pleure, qui couure toutes les costes, sert aussi à la voix, car elle se redouble quand elle est arriuee au sternon, et puis elle va droit iusques à l'espine du dos. Ce redoublement s'appelle mediastin, qui tient le coeur suspendu, et diuise le thorax en deux parties: or il est tellement disposé, que l'vne des parties de la membrane est esloigné de trois doigts ou enuiron de l'autre, afin de laisser vne espace libre pour le coeur; mais le lieu dont le coeur n'a pas de besoin, fait vne concauité pour seruir d'Echo à la voix, et pour faire le resonnement qui accompagne et qui suit les grosses voix quand elles acheuent de chanter, ou de parler.

La seconde partie de cette proposition m'oblige à parler du larynx, qui est le propre instrument de la voix, et sert de fluste naturelle aux animaux. Il est à la teste de la trachee, ou aspre artere, et est cartaligineux, afin que l'air estant frappé et battu, soit propre pour former la voix. Il est composé de trois cartilages, à sçauoir du thyroide, ou scutiforme, (qui auance plus à la gorge des masles que des femelles, et qui s'appelle anterieur) du circoide, ou annulaire, qui tient tousiours l'artere ouuerte, et de l'arytenoide, ou posterieur, où est la glotte dont l'ouuerture fait la voix graue, ou aiguë.

Cette glotte est couuerte de l'epligotte, de peur que l'aliment que nous prenons ne tombe dans le larynx, et nous suffoque. Quant au larynx, il a quatorze muscles qui l'ouurent, et le ferment diuersement selon les differentes voix de l'animal. Il y en a quatre communs, dont les deux premiers sont appellez bronchij, qui naissent du sternon, et montent par les costez de la trachee artere, iusques à ce qu'ils soient inserez aux parties inferieures du thyroide, qu'ils resserrent en élargissant les superieures. Les deux autres sont opposez aux precedens, et sortent de l'os hyoide pour aller aux parties inferieures dudit thyroide, et pour l'attirer en haut en resserrant les parties superieures du larynx, et en eslargissant les inferieures.

Les deux autres muscles communs seruent plustost à la deglutition qu'à la voix, c'est pourquoy ils enuironnent l'oesophage de tous costez.

Mais il a dix muscles propres, dont le premier resserre la partie de deuant, et l'inferieure du thyroide, afin d'eslargir la partie superieure du larynx. Le second finit à l'arytenoide, et ouure la glotte. Le troisiesme est porté au mesme cartilage pour ouurir les parties posterieures de la mesme glotte, et pour fermer les anterieures. Le quatriesme fait vne action contraire à celle du troisiesme, et le dernier qui est le moindre de tous, ouure le conduit. Or les petites branches du nerf recurrent sont épanduës dans tous ces muscles, c'est pourquoy la voix se perd quand ce nerf est couppé.

PROPOSITION III.

La Glotte est la cause la plus prochaine, et la plus immediate de la voix.

La glotte est vne fente faite de deux productions du cartilage aritenoide, et [-5-] est semblable à l'anche des flustes que l'on fait de deux lames de roseaux jointes ensemble pour mettre à l'emboucheure des Flustes. L'epiglotte est couchee sur la glotte en forme de fueille de lierre, dont la base est en la partie superieure interne du cartilage tyroide, et la pointe vers le palais. Elle est cartilagineuse, afin de s'abaisser facilement quand les alimens descendent au ventricule, de peur qu'ils n'entrent dans l'artere vocale, et aux poulmons, et afin de se releuer promptement pour frapper l'air auec impetuosité, quand il est poussé par les poulmons, comme par des soufflets animez pour en former la voix. Neantmoins l'epiglotte ne se ferme iamais si iustement qu'elle ne laisse passer quelque peu d'humidité dans l'artere quand on boit, et est tousiours vn peu ouuerte tant en l'inspiration, qu'en l'expiration.

Quant à la glotte elle est composee d'vn cartilage, d'vn muscle, et d'vne m'embrane, afin que la voix se fasse par vn mouuement volontaire, dont le muscle est le principe, car il l'estraint et la ferme, ou l'eslargit et l'ouure, suiuant la voix que l'on forme.

Le cartilage l'affermit, de peur qu'elle ne soit renuersee par l'impetuosité du vent, et la membrane est cause qu'elle s'ouure, et se ferme aisément.

Cette membrane donne le poly à la glotte, et couure le muscle, afin qu'il ne soit nullement offensé par la frequente agitation de l'air, et que la glotte ne se rompe pas quand elle est pleine de vent, ou qu'elle ne reçoiue de l'incommodité de la fumee, de la poudre, du froid, ou de quelqu'autre accident. Elle est grasse, et humide, afin d'humecter la glotte; car nous aurions de la peine à parler si elle se dessechoit, comme il arriue à ceux qui sont trauaillez d'vne fievre ardente, ou d'vn long chemin, qui ne peuuent quasi parler, ou qui ont la voix semblable à celle des gruës et des oyes, iusques à ce qu'ils ayent humecté leur membrane. Il ne la faut pourtant pas trop arroser, de peur que la voix deuienne rauque comme celle des caterreux qui ont le rheume.

L'humidité de cette membrane est onctueuse, qui n'est pas si tost dissipee et exhalee que si elle estoit de la nature de l'eau, comme il arriue à l'humidité des anches qu'il faut souuent humecter et moüiller, parce qu'elle se perd bientost, et qu'elle s'euapore incontinent.

L'ouuerture de la glotte a quasi la figure d'vne ouale, mais ses extremitez sont vn peu plus aiguës, et est de mesme grandeur que le larynx: Elle a ordinairement du rapport à la respiration, parce que ceux qui ont besoin d'vne plus grande respiration, ont aussi besoin d'vne plus grande ouuerture; ce qu'on remarque particulierement à celle des boeufs.

La glotte commence au cartilage arytenoide, et finit au scutiforme, ausquels le circoide sert de base immobile: mais il faut remarquer que son ouuerture s'estend depuis les parties du deuant iusques à celles du derriere, et non de trauers, afin que le vent qui forme la voix s'en aille droit au haut du palais, pour estre conuertie en parole par le moyen de la langue.

Cette glotte a de petites concauitez qui retiennent le vent, et qui luy seruent pour resister plus facilement au mouuement des 44 muscles du thorax: or encore que l'epiglotte soit abbaissee par le poids de l'aliment, elle est aussi abbaissee par vn muscle particulier, et eleuee par vn autre; quoy que les oiseaux en soient priuez, afin qu'ils ne reçoiuent point d'empeschement en prenant leur nourriture, qui consiste souuent en quelques petits grains qu'ils auallent si viste, qu'ils n'e pourroient pas entrer dans leur gorge, s'ils auoient vne epiglotte qu'il falust baisser à [-6-] chaque grain: neantmoins la nature les a recompensez, car leur glotte se ferme plus iustement que celle des autres animaux, et est cartilagineuse, afin que les petits cailloux et les autres choses dures qu'ils auallent ne les puissent blesser.

PROPOSITION IV.

Les muscles et les nerfs du larynx sont necessaires pour faire la voix graue et aiguë.

Nous auons desia dit beaucoup de choses de ces muscles: à quoy il faut encore adiouster que le cartilage scutiforme est meu par deux muscles, dont l'vn le tire en haut, et estressit la fente de la glotte, afin de faire la voix aiguë; de là vient que le larynx monte en haut quand nous chantons le Dessus. Les autres muscles tirent le mesme cartilage en bas, et l'ouurent pour faire la voix graue; ce qui se fait quand le larynx descend en bas en chantant la Basse. Il se fait vn autre mouuement en large et en trauers du cartilage scutiforme, par le moyen de quelques muscles qui l'ouurent et le ferment, et qui font faire le mesme mouuement à la glotte. Il y a encore d'autres muscles inserez au circoide, qui ouurent, et qui serrent larytenoide, et donnent les mesmes mouuemens à la glotte.

Quant aux nerfs qui seruent à la voix, ils s'inserent dans les six muscles du larynx, ausquels ils communiquent l'esprit animal du cerueau pour faire leurs fonctions; car lors que le rameau gauche de la sixiesme paire de nerfs est descendu, il enuoye deux rameaux au larynx, à sçauoir le gauche et le droit, que l'on appelle recurrents. Ie ne veux pas parler des autres nerfs qui viennent d'ailleurs dans les muscles du larynx, parce que les Anatomistes n'ont pas encore expliqué comme ils seruent à la voix.

Or il faut remarquer que les qualitez de la voix peuuent estre reduites à trois differences, car elle est foible et forte, claire et rauque, graue et aigue: La forte se fait par le violent mouuement des muscles du thorax, la claire par l'humidité bien temperee des cartilages, des membranes, et des muscles du larynx, et la rauque par la trop grande humidité, ou secheresse des mesmes parties.

Quant à la voix graue et aiguë, elle se fait en trois manieres, que l'on peut expliquer par les instrumens qui font le son plus graue, ou plus aigu, à proportion qu'ils sont plus grands, ou plus petits, comme l'on void à la fluste; car quand on ouure le trou qui est proche de l'emboucheure, elle fait le son plus aigu, parce qu'elle est plus courte, sa longueur n'estant prise que depuis sa lumiere, ou depuis son anche iusques au premier trou que l'on tient ouuert.

L'autre cause vient de ce que les flustes sont estroites et deliées, ou larges et grosses: et la troisiesme se prend de l'ouuerture des trous, et de la bouche, ou lumiere des tuyaux d'Orgues, car le son est d'autant plus aigu, que le trou est plus ouuert.

Mais il est difficile d'appliquer ces trois causes, ou celles qui se rencontrent aux instrumens à chorde, à la maniere dont le larynx et la glotte font les voix graues et aiguës. Car l'on ne peut ce semble dire auec raison, que l'alongement ou l'acourcissement de l'artere vocale, qui se fait quand ses anneaux s'esloignent ou s'approchent les vns des autres, soit cause du graue et de l'aigu de la voix, dautant que cet artere ne sert qu'à porter le vent depuis le poulmon iusques au larynx, comme fait le pied d'vn tuyau d'Orgue, qui porte le vent au registre dans le corps du tuyau, sans qu'il puisse varier le graue et l'aigu du son, car de quelque longueur que soit ce pied, le tuyau fait tousiours vn mesme son.

[-7-] Ptolomee compare l'artere vocale à la fluste dans le troisiesme chapitre du premier liure de sa Musique, entre lesquelles il met cette difference, que le lieu de celuy qui jouë de la fluste demeure ferme et immobile, et que les endroits de son corps qui sont ouuerts, ou bouchez, sont mobiles, à raison des trous qui sont plus proches ou plus esloignez de l'anche, ou de la languette; et que le lieu de l'artere qui est frappé demeure immobile; mais que celuy qui joüe, ou qui bat l'air est mobile et sçait trouuer le lieu de l'artere d'où il enuoye le vent, dont la distance d'auec l'air exterieur est en mesme raison que les interualles des sons que l'on fait. Ce qui n'est pas facile à comprendre, peut estre veritable; car s'il veut que le vent poussé d'vne partie plus ou moins profonde de l'artere soit cause que le son soit plus ou moins aigu, il dit la mesme chose que ceux qui croyent que la longueur, ou la briefueté de la mesme artere fait la difference du graue et de l'aigu; mais il ne parle point de l'ouuerture de la glotte, qui fait la voix plus ou moins aiguë, quoy qu'il soit mal aisé d'expliquer comme cette differente ouuerture fait toute la diuersité des voix, qui sont comprises dans vne double ou triple Octaue, c'est à dire dans la Quinziesme, ou dans la Vingt-deuxiesme, à laquelle montent plusieurs voix, qui font tous les sons de la Vingt-deuxiesme. Il n'y a rien qui puisse mieux seruir à l'explication de ceste difficulté que l'anche des regales, que l'on appelle voix humaines; car à proportion que l'on ouure ceste anche en retirant le mouuement en haut, la voix deuient plus graue; et quand on le pousse plus bas pour fermer l'anche, elle deuient plus aiguë: De mesme quand la glotte s'ouure dauantage, elle fait la voix plus graue, et quand elle se ferme, elle la fait plus aiguë. Mais ie traicteray encore de ceste matiere dans la 16. Proposition, qui suppleera ce qui manque à celle-cy.

PROPOSITION V.

La Voix est le son que fait l'animal par le moyen de l'artere vocale, du larynx, de la glotte, et des autres parties dont nous auons parlé, auec intention de signifier quelque chose.

Le son sert de genre à ceste definition: Car la voix a cela de commun auec toutes sortes de bruits, qu'elle est vn son. Ces paroles, que fait l'animal auec l'artere vocale, et cetera distingue le son des animaux d'auec les sons des corps inanimez, et de ceux que font les animaux sans vser de la bouche, comme est le bruit que l'on fait en frappant les mains; et parce qu'il y a des sons si semblables à la voix, que l'on ne les peut discerner d'auec elle, i'ay adiousté, auec intention de signifier, pour la difference de ceste definition; de sorte que quand l'animal fait quelque son sans ceste intention, il ne merite pas le nom de voix, encore qu'il le fasse auec les instrumens de la voix: et si l'animal a intention de signifier quelque chose par d'autres sons que par la voix, on les appelle signes, et non voix: Neantmoins ils peuuent estre appellez voix à cause de ceste intention: de là vient qu'on dit qu'vn muet parle par signes, et que toutes les creatures sont des voix qui nous annoncent la puissance, et nous declarent la bonté de Dieu, parce qu'il a eu intention en les faisant qu'elles nous seruissent à ce sujet.

[-8-] PROPOSITION VI.

Les voix des hommes sont aussi differentes que leurs visages; de sorte que l'on se peut reconnoistre et distinguer les vns des autres par la Voix; et consequemment l'on peut establir la Phtongonomie, ou la Phoniscopie pour la Voix, comme la Pbysionomie pour les Visages.

L'experience enseigne la verité de cette Proposition, car la voix nous donne plus de lumiere pour connoistre quelqu'vn que ne fait le toucher; de là vient qu'Isaac fut trompé en touchant Iacob qu'il reconnut à la voix. Et si l'on rencontre des hommes qui ayent la voix si semblable qu'on n'y puisse trouuer de difference, il y a semblablement des viages que l'on ne peut distinguer les vns d'auec les autres.

Or ie parle maintenant de la voix naturelle qui n'est pas déguisée; car ie feray vn discours particulier des voix que l'on contrefait, et que l'on imite si parfaitement, qu'elles peuuent aussi bien tromper l'oreille, comme la semblance des escritures et des visages trompe l'oeil.

Galien a reconnu la capacité du thorax par la voix, quand il a dit que ceux qui ont la voix forte, et qui la peuuent continuer sans interruption, ont vn grand thorax: Ce qu'il confirme par l'exemple de ceux qui font faire audience dans les lieux publics, en faisant vne dipodie Iambique, qui se trouue en ces deux dictions, [akoue laos] ou [akoue pas]; ce qu'il appelle, dire le pied, [poda legein], suiuant l'explication de Ioseph Scaliger, qui compare cette dipodie à celle de ces paroles, or escoutez; et qui reprend l'explication de Mercurial, qui entend ce passage de la voix, dont on vsoit pour appeller les Luiteurs à la course, ou au combat. Pollux parle d'vn autre pied qu'il falloit laisser entre le lieu destiné pour le ieu des trompettes, et celuy où l'on bastissoit des maisons.

Ceux qui rapportent toutes choses à la prouidence de Dieu, la remarquent dans la diuersité des visages, qui empesche que nous ne soyons trompez au commerce, et fait que ceux qui ont le visage semblable sont reconnus à leur parole: Et bien que toutes les parties du corps soient peut estre aussi distinctes en chaque corps different, que les visages, et la voix, neantmoins ces deux parties de l'homme nous frappent les sens, et font vne plus viue impression dans l'esprit. A quoy l'on peut adiouster que le visage, et la voix sont les miroirs de l'ame, qui suppleent en quelque façon à la fenestre que Momus desiroit vis à vis du coeur.

PROPOSITION VII.

La Voix des animaux sert pour signifier les passions de l'ame, mais elle ne signifie pas tousiours le temperament du corps.

L'experience enseigne la premiere partie de cette Proposition; car les oiseaux, les chiens, et les autres animaux font vn autre cry quand ils se faschent, qu'ils se plaignent, ou qu'ils sont malades, que quand ils se réjoüissent, et se portent bien; et la voix est plus aiguë en la tristesse et en la cholere, que hors de ces passions; car la bile fait la voix aiguë, la melancholie, et le phlegme la fait graue, et l'humeur sanguin la rend temperée. De là vient que l'aiguë est comparée au feu, la graue à la terre et à l'eau, et la temperée à l'air.

Gosselin compare la plus graue à Iupiter, que l'on appelle [hupatos], c'est à [-9-] dire principal; et descrit vne ligne spirale dans la Main Harmonique de Guy Aretin, où

[Mersenne, Traitez de la voix, 9,1; text: gouuerne la seconde voix, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, l'vnziesme, 12, 13, 14, 15.] [MERHU2_1 01GF]

Car il descrit les Planettes suiuant l'ordre qu'elles tiennent de la circonference au centre, et dispose les voix du centre à la circonference, c'est à dire qu'il descend de [signum] a la [signum], et monte de l'VT iusques au LA: De sorte que les voix plus graues se rapportent aux Planettes superieurs, dont les cieux sont plus grands, et les plus aiguës aux Planettes inferieurs. A quoy il adiouste que les voix qui sont attribuées à vn Planette tres-benin, comme à Iupiter et à Venus, font les parfaites Consonances auec la voix la plus graue, ou la premiere; que celles qui rencontrent vn Planette mediocrement benin, comme la Lune et Mercure, font les Consonances imparfaites; et que celles qui rencontrent vn Planette malin, c'est à dire [signum] et [signum], font les Dissonances.

Il dit encore que

[Mersenne, Traitez de la voix, 9,2; text: gouuerne les secondes voix qui sont enroüées, basses, et pesantes; septiesmes, aspres, hastiues, et messeantes, et que ces deux voix ne s'accordent iamais auec la premiere: les voix moyennes, et particulierement la troisiesme, gayes, et pleines d'alegresse, et particulierement la cinquiesme, molles et lasciues, sixiesme, douces et constantes, comme est la huictiesme] [MERHU2_1 01GF]

celles qui ont vne grace particuliere.

Certainement ceste speculation ne doit pas estre negligée à cause du rencontre lequel est semblable aux Consonances, comme aux aspects benins, et aux Dissonances, comme aux aspects que l'on appelle mauuais. Mais il n'est nullement necessaire que le Musicien connoisse la proprieté des Planettes pour composer de bons chants: car l'on peut composer toutes sortes de pieces de Musique sans connoistre les Planettes, qui n'ont point de particuliere influence sur la voix. Et l'experience fait voir que du Caurroy, Claudin, Guedron, Boësset, Moulinié, et les autres Compositeurs, ont fait de tres-bonnes pieces de Musique, et de bons airs, quoy qu'ils n'ayent pas sceu l'Astrologie. Quant aux voix differentes des animaux, il faudroit faire de particulieres obseruations pour sçauoir combien la voix des vns est plus aiguë que celle des autres lors qu'ils sont en cholere, et qu'ils sont emportez de quelqu'autre passion, et voir ce qui se peut connoistre de leurs temperamens, ou du degré de leurs passions par leurs cris differens, ou par leurs voix naturelles, dont on peut remarquer les interualles: par exemple, le coucou fait vne Tierce mineure en chantant, dont la premiere syllabe est plus aiguë que la seconde: et le muglement des vaches est composé de la dixiesme majeure, dont la premiere partie est la plus graue, et la seconde est la plus aiguë. La seconde partie de ceste Proposition est éuidente, car tel est d'vn temperament chaud et bilieux, qui a la voix aussi graue et aussi forte que celuy qui a le temperament froid et terrestre: et l'on trouue des Chantres dont la Basse est égale, qui ont le temperament bien different; de sorte qu'il faut conclurre que le graue et l'aigu de la voix n'est pas vn signe infallible du temperament, ny de la force de l'homme, ou de l'animal; et plusieurs ont la voix forte et grosse, qui sont plus foibles que ceux qui l'ont plus foible et plus aiguë. De là vient que la grauité de la voix ne conclud autre chose qu'vne plus grande ouuerture de la glotte; et que la force de la voix n'est signe que de la grandeur du thorax, ou de celle du poulmon, ou de la force des muscles du larynx. Neantmoins l'on peut dire que les plus grosses et les plus fortes voix sont souuent accompagnées d'vne plus grande force de corps, dont elles sont comme le symbole et la marque.

[-10-] Quant aux autres qualitez de la voix, comme sont l'aigreur, la douceur, et la vistesse, elles nous peuuent ce semble donner des signes plus certains du temperament; car ceux qui parlent viste et brusquement sont ordinairement bilieux; et ceux qui parlent tardiuement sont melancholiques: mais ceux dont la parole est moderée, sont sanguins, et d'vn bon temperament. Platon a creu que la voix monstre l'interieur des hommes; car il commandoit aux enfans de parler afin de les connoistre, et de sçauoir leur portée, et leur disoit, parle, afin que ie te voye.

PROPOSITION VIII.

La voix des animaux est necessaire, et celle des hommes est libre; c'est à dire que l'homme parle librement, et que les animaux crient, chantent, et se seruent de leurs voix necessairement.

Nous experimentons la liberté que nous auons de parler, ou de nous taire à tous momens, quand mesme la passion nous fait parler; si ce n'est qu'elle soit si forte qu'elle nous oste l'vsage de la raison: car la langue, le larynx, et tous ses muscles auec les autres parties qui seruent à la voix, obeissent aussi promptement à l'esprit que le pied et la main: de sorte que l'on peut dire que la langue est la main de l'esprit, comme la main l'est de la langue, dautant que la langue escrit les pensees, ou les paroles de l'esprit, comme la main escrit les paroles de la langue.

Quant aux animaux, plusieurs disent qu'ils ne crient pas necessairement, dautant qu'il n'y a ce semble rien de plus libre que le chant des oiseaux, comme du rossignol, du chardonnet, et des autres, et neantmoins il faut aduoüer qu'ils ne chantent que par necessité, soit que la volupté, ou la tristesse les pousse à chanter, ou qu'ils y soient excitez par quelque instinct naturel, qui ne leur laisse nulle liberté de se taire, ou de cesser quand ils ont commencé à chanter. Et quand ils oyent vn Luth, ou quelque autre son harmonieux, et qu'ils chantent à l'enuy les vns des autres, les sons qu'ils imitent, ou qui les excitent à chanter, frappent tellement leur imagination, qu'ils ne peuuent pas se taire; car leur appetit sensitif estant échauffé par l'impression de l'imagination, commande necessairement à la faculté motrice de mouuoir toutes les parties qui sont necessaires à la voix.

PROPOSITION IX.

La voix est la matiere de la parole, et n'y a que l'homme qui puisse parler.

La premiere partie de ceste Proposition est si éuidente, qu'il n'est pas besoin de la prouuer, puis que nous nous seruons de la voix pour former la parole, comme les Sculpteurs se seruent du bois et des pierres pour faire les images; car les images ou statuës se font par les differentes figures que l'on donne à la matiere dont elles sont faites: et le discours est vne perspectiue harmonique, à qui la voix sert de tableau pour receuoir toutes sortes d'images, puis que les paroles sont les images des notions de l'esprit.

Il faut donc dire qu'elle est la forme, l'ornement et la perfection de la voix, qui ne peut estre formée et figurée en parole que par l'homme, comme la parole ne peut estre formée en discours que par l'esprit: car les perroquets et les autres oiseaux qui parlent ne sçauent ce qu'ils disent, et apprennent leur leçon sans sçauoir ce qu'elle signifie, de sorte que leur jargon n'est pas digne du nom de parole, si nous la prenons en la mesme signification que les Latins prennent verbum, qui se [-11-] doit prononcer auec intention de signifier par chaque parole les choses pour lesquelles elles ont esté inuentées, ou du moins il faut auoir dessein de signifier ses pensees à celuy à qui l'on parle.

C'est pourquoy les voix qui sont naturelles aux oiseaux approchent plus pres de la nature de la parole, que la parole qu'ils prononcent par artifice, parce qu'ils se seruent de leurs voix pour exprimer leurs passions naturelles, et non des paroles qu'on leur a enseignées. Ie ne veux pas icy rapporter tous les oiseaux qui parlent, n'y expliquer comme ils parlent, d'autant que cela merite vn discours particulier; n'y m'estendre plus amplement sur les differens vsages de la voix, ou de la parole, dont les Dialecticiens font des liures entiers; ny parler de la voix des Orgues, des Trompettes, et cetera parce que i'en traite au liure des Instrumens.

PROPOSITION X.

A sçauoir si l'homme pourroit parler ou chanter s'il n'entendoit point de sons ny de paroles.

La solution de ceste difficulté depend ce semble d'vne experience, laquelle est presque impossible; car il faudroit nourrir vn ensant dés le premier iour de sa naissance iusques à 20 ou 30 ans dans vn lieu où il ne peust oüir de sons, ce qui ne peut arriuer, puis que les moindres mouuemens font des sons. Il est semblablement difficile de le nourrir sans qu'il oye quelque parole; et quand l'experience s'en pourroit faire, puis que l'on ne l'a point encore experimenté que ie sçache, nous ne pouuons iuger de ceste experience pour en tirer la solution de ce doute. C'est pourquoy il faut se seruir de la seule raison, qui dicte qu'vn homme ne parleroit point s'il n'auoit iamais oüy de paroles, parce qu'il ne s'imagineroit pas que les paroles peussent seruir à expliquer les pensées de l'esprit, et les desirs de la volonté: et quand il se l'imagineroit, il ne sçauroit pas de qu'elles dictions il deuroit se seruir pour se faire entendre. On peut donc ce semble conclure que l'homme ne parleroit point s'il n'auoit appris à parler: neantmoins puis que les oiseaux chantent naturellement, et que l'homme se peut imaginer que les sons aigus et vistes se font par vn mouuement plus brusque, et qu'ils ont des figures differentes, et consequemment qu'ils peuuent representer des choses differentes, l'on peut dire que l'homme parleroit encore qu'il n'eust point oüy parler, pourueu qu'il eust quelqu'vn à qu'il addressast ses paroles.

PROPOSITION XI.

Supposé que l'on nourrist des enfans en vn lieu où ils n'entendissent point parler, à scauoir de quelle langue ils se seruiroient pour parler entr'eux.

Ie suppose que les enfans, dont ie parle en cette Proposition, inuenteroient des sons, et des dictions pour signifier leurs desirs, car nous ne sommes plus dans la difficulté precedente, qui considere vn homme tout seul qui n'a personne à qui parler. Or si nous ne supposions la verité de la foy, qui nous apprend que le premier homme a esté creé droit, iuste et sçauant, nous croirions auec les Philosophes Payens, que les premiers hommes ont inuenté la premiere langue, qui peut estre appellée langue Originaire et Matrice, d'où les autres ont esté tirées: ou du moins il nous seroit tres-difficile, et peut estre impossible d'expliquer le progrez des langues depuis l'eternelle duree qu'ils disent s'estre écoulee iusques à present, car plusieurs [-12-] d'entr'eux tiennent que le monde est eternel, et que les hommes ont toujours esté. Mais afin que les differentes opinions de la duree ou du commencement du monde ne nous empeschent point, supposons que l'on nourrisse des enfans dans quelque lieu ou l'on ne leur parle point, ie dy premierement qu'ils formerent des sons pour se communiquer leurs pensées. Secondement, qu'il est impossible de sçauoir de quels sons ou de quelles paroles ils vseroient pour se faire entendre les vns aux autres; car toutes les paroles estant indifferentes pour signifier tout ce que l'on veut, il n'y a que la seule volonté qui les puisse determiner à signifier vne chose plustost qu'vne autre. Quant aux differentes voix qui seruent à expliquer les passions de l'ame, et les douleurs, elles sont aussi naturelles à l'homme qu'aux autres animaux: mais puis que les paroles sont artificielles, elles dépendent de l'imagination et de la volonté d'vn chacun. Or si l'on suppose qu'vn homme n'ait iamais oüy parler, et qu'il veüille signifier la lumiere du Soleil, ou de la chandelle, ie ne croy pas que l'on se puisse imaginer comme il l'appellera, et par quelle voix il la signifiera, puis que toutes les voix et les paroles sont indifferentes à cela, et y sont aussi propres, ou plustost aussi peu propres les vnes que les autres.

Si les objets qui font impression sur nos sens nous faisoient former des dictions conformes ausdites impressions, ceux qui receuroient les mesmes impressions imiteroient les mesmes vocables; mais l'on donne ordinairement les noms aux choses par hazard, et ensuite d'autres dictions, et d'autres choses auec qui elles ont quelque ressemblance; c'est pourquoy nous ne pouuons pas iuger des paroles que prononceroient les enfans que l'on n'a point enseignez à parler par nos vocables, qui tiennent à mon aduis plus de l'art, que ne feroient ceux qu'ils formeroient.

PROPOSITION XII.

A sçauoir si le Musicien peut inuenter la meilleure langue de toutes celles par lesquelles les conceptions de l'esprit peuuent estre expliquees.

Ie deuois ce semble faire preceder vne autre Proposition pour determiner s'il appartient au Musicien d'imposer les noms aux choses, et d'inuenter les langues, si celles que nous auons estoient perduës; mais puis qu'il a la science des sons dont les langues sont formees, et que ie parle icy d'vn Musicien Philosophe, on ne peut douter qu'il ne luy appartienne d'imposer les noms à chaque chose. C'est pourquoy ie passe plus auant, et demande s'il peut inuenter la meilleure langue de toutes les possibles. Où il faut remarquer que ie ne demande pas s'il peut inuenter vne langue qui signifie naturellement les choses, car il faudroit premierement sçauoir si cela est possible; et il n'est pas necessaire qu'vne langue soit naturelle pour estre la meilleure de toutes, mais il suffit qu'elle exprime le plus nettement et le plus briefuement qui se puisse faire les pensees de l'esprit, et les desirs de la volonté. Or l'on aura ceste langue si l'on fait les dictions les plus courtes de toutes celles qui se peuuent imaginer, comme sont les monosyllabes d'vne, de deux, et de trois lettres; et premierement les 22 lettres de nostre alphabet peuuent seruir de 22 dictions; ou si l'on veut ioindre les dix-sept consonantes aux 5 voyelles, l'on aura 85. dictions en commençant par les consonantes, et 85 si l'on commence par les voyelles, c'est à dire 170. Et apres que l'on aura fait toutes les dictions monosyllabes de 2 lettres, on trouuera celles de 3 et de 4 lettres; et si se nombre des choses est plus grand que ces dictions, on prendra celles de 2 syllabes, qui seront en tres-grand nombre. Quant à la prononciation de ces dictions, et à l'accent, et au [-13-] ton de la voix qu'il leur faut donner, il appartient au seul Musicien Philosophe de les determiner, et prescrire combien l'on doit éleuer et abbaisser la voix en prononçant toutes sortes de dictions, de sentences, et de periodes.

Si l'on veut sçauoir combien l'on peut faire de dictions de 2, 3, 4, 5, et 6 lettres, ou de tel autre nombre que l'on voudra, l'on trouuera tout ce qui se peut desirer sur ce sujet dans le liure des Airs et des Chansons, car tour ce qui y est dit du nombre des Chants, s'entend aussi du nombre des dictions. I'adioûte seulement que la table generale pourroit seruir pour establir vne langue vniuerselle, qui seroit la meilleure de toutes les possibles, si l'on sçauoit l'ordre des idées que Dieu a de toutes choses; mais ie traicteray plus amplement de ceste matiere dans la 47. Proposition.

PROPOSITION XIII.

A sçauoir combien l'homme peut faire d'especes ou de sortes de sons auec la bouche, et les autres organes de la voix et de la parole.

La grande varieté des sons que l'homme fait procede de la diuersité des organes, et des instrumens de la voix, ou de la differente maniere dont ils se peuuent mouuoir pour battre l'air: car quand le larynx ou la glotte donnent vn libre passage à l'air sans qu'il s'arreste dans la bouche, l'on ne peut oüir ce mouuement d'air, parce qu'il fait la respiration naturelle que l'on oyt lors qu'elle est forcee, ou vehemente, comme il arriue à ceux qui dorment, ou qui soufflent la bouche ouuerte, ce que l'on appelle ordinairement exsufflation, qui se fait simplement, ou auec vn rallement de gorge, dont les Basses de Musique vsent quelquesfois pour suppleer à la voix naturelle qui leur manque, et qui n'est pas assez creuse Or ceste exsufflation reçoit plusieurs differences suiuant la force et la vistesse dont elle est faite. Le second bruit se fait par le vent, ou par l'air que l'on pousse la bouche estant fermee, l'on peut l'appeller sufflation, dont on vse pour souffler, et allumer le feu, ou pour refroidir les boüillons trop chauds, car ce souffle refroidit l'air, comme l'exsufflation l'eschauffe. Le troisiesme est le sifflement, dont on vse pour imiter le son des flustes et des flageollets, et le chant des oiseaux; dont quelques-vns vsent auec tant d'artifice, qu'il n'y a pas moins de plaisir à les oüir que le chant des oiseaux, ou des instrumens qu'ils imitent, comme tesmoignent ceux qui ont oüy Fauerole, et quelques autres. Le quatriesme bruit ou son se peut appeller voix, ou cry, qui est commun aux hommes et aux animaux, et qui se fait sans former des syllabes: et le cinquiesme est la voix conjointe aux syllabes, et qui forme la parole et le chant. Or si l'on vouloit particulariser toutes les especes des sons qui peuuent estre faits par le moyen de la bouche et des autres organes de la voix, il faudroit descrire toutes les manieres dont les oiseaux chantent, et dont toutes sortes d'animaux crient; car les hommes contrefont et imitent le rugissement des lyons, le buglement des taureaux, le hannissement des cheuaux , le son de toutes sortes de ieux d'Orgues, et celuy de tous les autres Instrumens: de sorte qu'il faudroit expliquer tous les bruits et les sons de la nature pour sçauoir tout ce que peut faire la voix de l'homme, laquelle contient la nature de tous les antres sons, comme sa nature comprend celle de toutes les autres creatures: De maniere que l'on peut appliquer que l'on chante le iour de la Pentecoste à la voix de l'homme, à sçauoir: [-14-] Quod continet omnia scientiam habet vocis, car l'homme n'a pas seulement la science, mais aussi la pratique de toutes sortes de voix, dont la plus excellente est celle qu'il employe à chanter les loüanges de Dieu.

PROPOSITION XIV.

Si la nature n'auoit point donné les voix dont on exprime les passions, à sçauoir si l'on inuenteroit les mesmes voix dont elle vse, ou si l'on en pourroit inuenter de meilleures et de plus conuenables.

Si nous auions vne langue naturelle, l'on pourroit faire la mesme question, à sçauoir si nous la pourrions establir, supposé qu'elle se perdist: et parce que nous confessons que nous ne sçaurions maintenant trouuer vne langue naturelle, encore que nous soyons de mesme condition que celle où nous serions apres l'auoir perduë, il faut semblablement auoüer que l'art et la raison que nous auons ne pourroit nous fournir les mesmes voix qui nous seruent naturellement à expliquer nos passions, si nous en auions perdu l'vsage; Car qui pourroit deuiner que les pleurs et les sanglots accompagnez de cris et d'hurlemens sont des signes plus propres pour representer la tristesse, et que le ris est plus propre pour signifier la joye que plusieurs autres signes dont on pourroit s'aduiser? Car à quel propos de verser des ruisseaux de larmes pour tesmoigner la douleur? les picqueures qui font sortir le sang seroient beaucoup plus propres à cela. Mais parce que nous traictons icy plus particulierement de la voix que des autres signes exterieurs, ie ne croy pas que l'on puisse demonstrer que les voix que nous appellons naturelles, et qui seruent de langue aux passions, soient plus propres à les exprimer que plusieurs autres voix que l'on peut establir pour ce sujet.

Et si l'on remarque les voix dont les animaux expriment leurs passions et leurs affections, on les iugera aussi indifferentes pour signifier lesdites passions, comme sont nos paroles pour signifier nos conceptions, ou les autres choses dont nous voulons parler; car la syllabe kik n'a pas dauantage de proportion à la fuite des poussins, quoy que la poule s'en serue pour les faire éuader, que la syllabe glo, dont elle vse pour les rappeller. L'on peut dire la mesme chose des autres voix dont vsent toutes les sortes d'animaux, ausquelles ie ne sçay pourquoy il se sont plustost determinez qu'à d'autres sortes de cris et de voix, si ce n'est que les ayans trouuees plus aisees, ils les ont retenuës sans en inuenter d'autres; car si l'on dit que la Nature ne leur a pas fait les organes capables de former d'autres articles, c'est ce qu'il faudroit prouuer; et si l'on n'auoit iamais enseigné les oiseaux à parler, l'on pourroit semblablement s'imaginer que la nature les auroit priuez des organes necessaires à la parole, ce qui seroit neantmoins tres-faux.

Certainement encore que nous ne sçachions pas pourquoy les voix des animaux, ou celles des hommes signifient naturellement les passions, à raison des differentes difficultez que i'ay apportees, ou que l'on se peut imaginer, il y a neantmoins grande apparence qu'elles sont naturelles, et qu'elles ont en elles quelque chose de plus propre pour signifier les passions, que n'ont les autres qui peuuent estre inuentees. Ce qui est d'autant plus probable, que l'on tient plus asseurément que l'Autheur de la nature, ou la nature intelligente determine les animaux, et les conduit tellement, qu'ils n'ont nulle liberté en leurs actions. Car encore que [-15-] l'on puisse repliquer que les petits sont enseignez de leurs peres et de leurs meres tandis qu'ils sont dans le nid, ou mesme dans la coque, il faut neantmoins que le premier pere et la premiere mere ayent formé les voix sans les auoir apprises, et consequemment qu'elles leurs soient aussi naturelles que le boire et le manger: si ce n'est que l'on die qu'Adam a enseigné telles voix qu'il a voulu à chaque sorte d'animal pour exprimer ses passions, ou que l'on en rapporte la premiere institution à Dieu, qui a distingué leurs langages, afin que les differentes especes fussent distinctes par les voix, comme elles le sont par la figure exterieure, et par leurs autres qualitez.

Mais il n'est pas necessaire de nous seruir de ces solutions, puis que l'on experimente que les poulets ou les poussins, dont les oeufs sont éclos dans les fours d'Egypte, ont les mesmes voix que ceux qui ont ouy leurs peres et leurs meres; d'où il faut conclure qu'elles leurs sont naturelles: or il faudroit trouuer la proportion de leurs voix auec leurs passions, pour prouuer qu'elles sont plus propres que d'autres voix.

L'on peut dire en general que les voix les plus dures et les plus aspres sont les plus propres pour signifier les passions, et les fascheries et les desplaisirs; et que les voix les plus douces sont propres pour les passions amoureuses, et que les grands cris representent mieux les grandes douleurs et tristesses. A la verité il est tres-difficile de se contenter sur ceste matiere, à raison que nous ne connoissons pas la nature des animaux, ny celles de leurs passions; de là vient que nous ne pouuons sçauoir quelles voix sont plus propres pour les exprimer: quoy que si l'on auoit remarqué tres-exactement toutes les voix dont ils vsent l'on peût establir quelque chose sur ce sujet, lequel est assez grand pour occuper vn Philosophe.

Si les parties des animaux se restreignant font les voix dont ils signifient leur tristesse, et que la dilatation des mesmes parties ou de quelques autres fassent les voix dont ils vsent pour exprimer leur joye, et que ceste restriction et dilatation ne puisse arriuer qu'elle ne forme ces voix, il faut auoüer qu'elles sont naturelles, quoy que nous n'en sçachions pas les raisons: ce qu'il faut semblablement confesser, si l'Autheur de la nature leur a donné ces voix pour exprimer leurs passions; car ce que Dieu donne à chaque chose au commencement de sa creation et de sa production, a coustume d'estre naturel, parce qu'il est conforme aux principes et à la nature de chaque chose: de sorte qu'il faut seulement trouuer la conformité des voix, ou du langage de chaque animal auec les passions qu'il exprime, pour resoudre la difficulté de ceste Proposition.

COROLAIRE.

Il ne suffit pas de dire qu'vne chose est naturelle à l'animal, ou à quelque corps, si l'on ne monstre pourquoy elle luy est naturelle; mais parce que ceste demonstration suppose la parfaite connoissance de l'animal, ou du corps, laquelle l'homme ne peut auoir en ce monde, il faut éleuer nostre esprit à Dieu au lieu de l'occuper plus long-temps dans ces considerations, et admirer sa prouidence et sa sagesse, qui est si éminente en chaque creature, qu'il nous est impossible de la comprendre, iusques à ce qu'il ait osté le cachet qui nous ferme ce mystere, et qu'il nous ait éclairez de la lumiere de gloire.

[-16-] PROPOSITION XV

Que l'on peut chanter la Musique Chromatique, et l'Enarmonique, et faire le ton maieur et le mineur, et mesme le comma en tous lieux où l'on voudra.

Il est tres-aisé deprouuer ceste Proposition, car si l'on suit les sons de l'Instrument, ou du systeme parfait, et particulierement ceux de l'Orgue, qui contient les trois genres de Musique, l'on chantera tous les interualles de la Chromatique et de l'Enarmonique; et lors que l'on aura accoustumé la voix à ces interualles, elles les chantera aussi aisément que ceux de la Diatonique. Il faut dire la mesme chose des interualles qui sont dans les especes des trois genres; car il n'y a point d'interualles ausquels la voix humaine ne puisse s'accommoder, pourueu qu'ils ne passent pas sa portée et son estenduë. Et si les Practiciens prennent la peine d'instruire quelques enfans auec l'Orgue diuisé en ces interualles, ils auront le contentement de faire chanter l'Enharmonique. L'on peut aussi contraindre les Chantres de faire lesdits interualles, pourueu qu'ils veüillent chanter ce qu'ils sçauent; car si l'on prend le mesme chant plus haut ou plus bas qu'eux d'vne diese Enharmonique, l'on entendra tousiours ceste diese.

D'ailleurs, l'on peut faire voir les lieux où se fait le ton mineur ou le majeur, car si l'vn tient ferme sur vne mesme note, et que l'autre chante par degrez conjoints, s'il commence à faire la Tierce mineure, et puis qu'il face la Quarte, il fera le ton mineur; et s'il monte à la Quinte, il fera le ton majeur; et s'il passe à la Sexte majeure, il fera le ton mineur. Semblablement s'il fait premierement la Tierce mineure, et puis la majeure, il fera le demi-ton mineur; ce qui arriue aussi lors que l'on passe de la Sexte mineure à la majeure, ou de la majeure à la mineure.

Et finalement s'il passe du demi-ton mineur au majeur, il fera la diese Enharmonique: Or l'on peut encore prouuer que la voix est capable de tous ces interualles par l'experience que l'on fait dans les chants des Eglises, et dans les Concerts, dans lesquels les voix montent ou descendent peu à peu, comme l'on apperçoit à la fin, où elles se trouuent souuent plus hautes, ou plus basses d'vn demi-ton, auquel elles ne sont pas arriuées tout d'vn coup, mais insensiblement; de sorte que si elles ont baissé à chaque mesure, l'on peut dire qu'elles ont diuisé le demi-ton, ou l'interualle, par lequel elles sont descenduës ou montees par autant de parties qu'il y a de mesures.

L'on experimente la mesme chose aux anches des Orgues, dont la languette estant ouuerte ou fermee monte ou baisse si peu que l'on veut: ce qui arriue semblablement aux autres tuyaux qui peuuent estre si peu élargis ou estrecis par le bout auec l'accordoir, et dont la lumiere peut estre si peu augmentee ou diminuee par le moyen des oreilles qui l'ombragent, que l'on fera le quart d'vn Comma, qui peut estre diuisé en autant de parties que l'on voudra: ce que l'on peut aussi faire sur les Instrumens à chorde, dont nous parlerons ailleurs.

Mais puis que Dieu nous a donné la voix si flexible, qu'elle peut passer par tous ces degrez, il est raisonnable que nous les employons à sa loüange, et que lors que nous ferons les interualles des Consonances, ou des Dissonances, nous pensions aux inrerualles et aux distances qui nous separent du Concert des Bien-heureux, dont les Musiciens doiuent exprimer le desir par le Psalme 144. Exaltabo te Deus meus Rex, et benedicam nomini tuo in saeculum et in saeculum saeculi.

[-17-] Ie veux sacrer à la memoire

Mon Dieu mon Roy qu'elle est ta gloire,

Publiant ton nom redouté

Plus outre que l'eternité.

PROPOSITION XVI.

Expliquer comme se fait le graue et l'aigu de la voix, c'est à dire en quelle maniere la voix se hausse ou s'abaisse en parlant, ou en chantant: où les questions qu'Aristrte a proposees sur ce suiet sont expliquees.

Si nous n'auions l'exemple des anches qui nous font comprendre les mouuemens de la languette du larynx, que les Anatomistes appellent glotte, il seroit malaisé de sçauoir comment la voix d'vn homme peut auoir l'estenduë de 3 ou 4 Octaues, d'autant que la seule largeur de l'artere vocale et du larynx ne suffisent pas, comme l'on experimente aux tuyaux ordinaires des Orgues, qui ne peuuent estre assez élargis pour faire l'Octaue, quoy qu'ils soient six ou sept fois plus larges ou plus estroits, si quant et quant on ne les allonge; car l'experience enseigne que de plusieurs tuyaux de mesme hauteur celuy qui est deux fois plus large ne descend que d'vn ton plus bas, et s'il est quatre fois plus large il ne descend que d'vne Tierce majeure, comme i'ay remarqué au traicté des Orgues. Or il faut remarquer que la longueur de l'artere ne sert de rien pour rendre la voix plus basse ou plus haute, c'est à dire plus graue ou plus aiguë, comme i'ay desia dit dans la quatriesme Proposition, quoy que s'imaginent les Anatomistes, d'autant qu'elle ne sert pas dauantge à la languette du larynx, que le pied du tuyau, qui porte le vent des soufflets iusques à la lumiere où se rencontre la languette taillee en bizeau qui coupe l'air, car l'artere porte seulement le vent du poulmon au larynx, dont la languette demeure tousiours au mesme ton tandis qu'elle a vne mesme ouuerture, et que le vent est poussé d'vne égale force, de sorte que ce ton ne changeroit pas, encore que l'artere eust vne toise, ou qu'elle n'eust qu'vn poulce de longueur, comme l'on demonstre par le pied d'vn tuyau qui n'en change pas que le ton, quoy que l'on en diminuë la longueur tant que l'on veut.

I'ay dit cy-dessus, pourueu que le vent soit poussé d'vne égale force, à raison que la mesme ouerture et la mesme languette d'vn tuyau fait plusieurs tons differens par le moyen de la differente force du vent que l'on pousse auec la bouche, ou auec des soufflets: d'où l'on peut semblablement conclurre que la mesme ouuerture de la languette du larynx peut seruir à plusieurs tons differens, lors que l'on pousse le vent auec vne plus grande violence, quoy qu'il ne soit pas certain si ladite ouuerture s'estressit tousiours à chaque ton plus aigu, et si elle s'élargit à chaque ton plus bas, et plus graue.

Or il n'est pas icy necessaire de repeter ce que nous auons dit des parties, des vsages, et de la composition de la languette ou de la glotte dans la troisiesme Proposition; c'est pourquoy ie m'arreste seulement dans celle-cy à expliquer les mouuemens qu'elle a, ou la figure qu'elle prend en faisant les voix graues et aiguës, et dis qu'il faut necessairement que la languette soit plus ouuerte aux sons graues qu'aux aigus, ou si elle garde vne mesme ouuerture en faisant deux, ou plusieurs voix differentes quant au graue, et à l'aigu, qu'il faut que le vent soit poussé differemment, à sçauoir plus fort pour faire la voix aiguë, et plus foiblement pour faire la voix graue. Si la languette du larynx est semblable a l'anche des flustes, et qu'elle [-18-] face la voix graue et aiguës de mesme manier il est tres-aisé d'expliquer comme elle fait ceste difference de voix; car nous experimentons que ladite anche fait le son par ses tremblemens, comme font les chordes des autres Instrumens, et qu'elle les fait d'autant plus graues ou aigus, qu'elle tremble plus lentement ou plus viste; de sorte que si la raison du son graue à l'aigu est double, c'est à dire de 2 à 1, il est certain que l'anche tremble deux fois plus viste en faisant le son aigu, et consequemment qu'elle tremble cent fois en faisant le son aigu, lors qu'elle tremble cinquante fois en faisant le son graue.

Mais si elle n'est pas semblable à ladite anche, ou à la languette des Regales, et qu'elle ne tremble pas autant de fois pour faire l'Vnisson, mais qu'elle demeure ferme et stable comme fait la languette des tuyaux d'Orgues, qui n'ont point d'anches, tels que ceux de la monstre, il faut que l'air tremble autant de fois en passant par l'ouuerture du larynx, comme la chorde ou l'anche qui fait l'Vnisson, puis que le son n'est autre chose que le mouuement, ou le tremblement de l'air sous le nom de son aigu, lors qu'il est viste, c'est à dire lors qu'il tremble beaucoup de fois en peu de temps, et sous le nom de graue lors qu'il tremble lentement. Car il arriue la mesme chose lors que l'air est coupé, rompu, ou frapé par vne languette, et par vn autre corps mobile, ou par vn corps immobile, comme l'on experimente aux trous des murailles, et des rochers, qui font le son ou le sifflement d'autant plus aigu, que l'air tremble plus de fois en entrant; ce qui arriue lors qu'il est poussé auec plus d'impetuosité et de vehemence, ou qu'il entre par vne moindre ouuerture qui le diuise dans vn plus grand nombre de parties, et qui le couppe plus menu; et parce qu'il n'importe nullement pour chanter de sçauoir si la languette du larynx tremble et bat l'air autant de fois que les anches des flustes, ou si l'air se diuise autant de fois en sortant dehors pour faire la voix, il n'est pas necessaire de nous estendre plus amplement sur ce sujet; quoy qu'vne recherche plus exacte de la maniere dont la voix est renduë plus graue ou plus aiguë, et des mouuemens de chaque muscle, et des autres parties du larynx et de sa languette soit digne de l'estude d'vn Anatomiste et d'vn Philosophe, afin de connoistre la plus grande et la moindre ouuerture que peut auoir ceste languette en chantant, et qu'elles sont les differentes formes du corps exterieur, et des concauitez interieures du larynx lors que l'on oit toutes sortes de voix.

Mais il faut icy expliquer vne grande difficulté, à sçauoir comme le son est modifié quant à l'aigu et au graue, lors que l'on frappe vn autre corps: par exemple, lors que l'on frappe d'vn marteau sur l'enclume, ou sur quelqu'autre corps, et que l'on frappe les mains l'vne contre l'autre; car ces battemens font des sons, dont les vns sont plus graues, et les autres plus aigus, et neantmoins il semble que l'air ne tremble pas, et qu'il est seulement pressé ou rompu pour vn peu de temps, et qu'il retourne tout aussi tost à sa situation ordinaire. A quoy ie responds que iamais l'air ne fait nul son graue ou aigu, qu'il ne les face par ses tremblemens, par ses petits flots, ou par son flux et reflux, ou par des cercles, ou autres mouuemens, qui font le mesme effet que lesdits tremblemens; car puis que nous experimentons aux Instrumens à vent et à chordes que le son est fait graue ou aigu en ceste maniere, il est raisonnable de garder l'vniformité dans les autres bruits, quoy que nous ne puissions iuger de leur aigu et de leur grauité, à raison que leurs mouuemens ne sont pas enfermez dans vn tuyau, ou dans quelqu'autre corps, par lequel ils soient conseruez vniformement, et qu'ils sont quelquesfois si graues ou si aigus, qu'ils surpassent l'estenduë de l'oüye, qui ne peut souuent iuger du ton, si elle ne le compare [-19-] auec d'autres tons plus graues ou plus aigus: car la plus grande partie de nostre connoissance consiste dans les comparaisons d'vne chose à l'autre, sans lesquelles nous ne pouuons quasi rien sçauoir, comme i'ay monstré ailleurs, où i'ay donné la maniere de trouuer le ton des pierres, des bois, et de toutes autres sortes de corps.

Il faut donc conclurre que l'air ou le vent doit trembler, ou se mouuoir autant de fois que la chorde d'vn Luth, ou la languette du larynx ou des flustes, pour faire vn bruit Vnisson à ladite chorde, et consequemment que le petit tambour, c'est à dire la membrane de l'oreille, doit estre frappé autant de fois par toutes sortes de bruits Vnissons.

COROLLAIRE.

Où sont expliquez les Problemes d'Aristote qui appartiennent aux voix graues et aiguës.

Aristote a proposé plusieurs difficultez sur ce sujet, afin d'expliquer la raison pourquoy la voix de l'homme et des animaux est graue ou aiguë; car il demande dans le dixiesme Probleme de l'vnziesme Section, pourquoy l'eau froide qui tombe fait des sons plus aigus, que lors qu'elle est chaude: dans le 13, 15, et 50, puorquoy ceux qui pleurent ont la voix aiguë, et que ceux qui rient l'ont graue: dans le 14, pourquoy les enfans et les autres animaux ont la voix aiguë lors qu'ils sont ieunes: dans le 16, 36, et 62, pourquoy les femmes, les vieillards, et les eunuques ont la voix aiguë, et que les autres l'ont graue: dans le 17 et le 61, pourquoy nous auons la voix plus graue en hyuer qu'en esté: dans le 18, pourquoy la voix deuient plus graue par la boisson, par les vomissemens, et par le froid: dans le 21, pourquoy ceux qui ont trauaillé et qui sont foibles ont la voix plus aiguë: dans le 24, pourquoy les veaux ont la voix plus graue que les boeufs, veu que dans toutes les autres especes des animaux les ieunes ont la voix plus aiguë: dans le 32, et 53, pourquoy ceux qui ont l'esprit troublé, ont la parole graue, ou grosse: dans le 40, pourquoy les animaux ont leurs cris plus aigus quand ils sont plus forts, et que la mesme chose arriue à l'homme lors qu'il est plus foible: dans le 56, pourquoy ceux qui sont sobres ont la voix aiguë en hyuer, et les yurongnes en esté. Or il est tres-aisé de respondre à toutes ces questions, et à toutes les autres que l'on peut faire sur ce sujet, si l'on suit nos fondemens; car la vraye raison pour laquelle les sons ou les voix des animaux et des hommes sont plus graues ou plus aiguës, se prend de ce qu'ils battent l'air plus ou moins de fois, soit que l'air battu ait vne grande ou petite estenduë, et qu'il soit condensé, ou rarefié, comme l'experience fait voir aux chordes des Instrumens, dont les sons font l'Vnisson, quoy qu'elles battent plus ou moins d'air, et que l'air soit grossier, ou subtil, pourueu que le nombre de leurs battemens soit égal en temps égal, comme il a esté prouué dans les Liures des Instrumens à chorde, et ailleurs.

Ie dis donc à la premiere difficulté, qui consiste à sçauoir pourquoy l'eau froide fait le bruit plus aigu que la chaude, que si cela arriue (comme ie suppose maintenant, parce que ie ne veux pas icy disputer de l'experience) qu'il faut en tirer la raison de la plus grande impetuosité de la cheute de l'eau froide, qui pressant l'air est cause qu'il fait plus de reflexions ou de retours en mesme temps, quoy que les differences des pesanteurs de l'eau chaude et de la froide ne soit pas si sensible qu'Aristote l'ait remarquee, car si on l'experimente, l'on trouuera que les plus iustes balances demeurent en équilibre, lors que l'on met autant d'eau chaude dans l'vn des bassinets, que de froide dans l'autre.

[-20-] Et puis ie ne doute nullement qu'Aristote n'ait creu que les differentes vistesses des mouuemens que font les choses pesantes en descendant sont sensibles, lors que les differences des pesanteurs sont sensibles, quoy que l'espace des mouuemens n'excede pas 50 pieds; ce qui est neantmoins faux, et contre l'experience, qui monstre qu'vne pierre de cent liures ne descend pas plus viste que celle d'vne once, comme i'ay dit plus amplement dans vn autre lieu. Neantmoins il ne s'ensuit pas que le son ne soit plus aigu, lors que le corps qui bat l'air est plus pesant, encore qu'il ne descende pas plus viste; car comme de deux corps d'égale pesanteur, et qui vont d'vne égale vistesse, celuy qui est plus dur ou plus pointu fait plus de douleur, et frappe plus fort, de mesme il fait le son plus aigu; quoy que sa dureté ne soit pas si grande qu'elle surpasse sensiblement celle de l'autre corps; de sorte qu'il n'est pas necessaire que la pesanteur ou la dureté de l'eau froide soit sensiblement plus grande que celle de la chaude pour faire le son plus aigu, puis que l'on experimente en plusieurs pistoles, escus, et autres pieces de monnoye, que les vnes font des sons plus aigus que les autres, encore qu'elles soient de mesme poids, et de mesme matiere: ce qui arriue semblablement aux verres, dont les sons sont si differens, quoy qu'ils soient de mesme grandeur, et de mesme poids, qu'entre plusieurs milliers il est mal-aisé d'en rencontrer deux qui soient à l'Vnisson.

Or si quelqu'vn ne croid pas que l'eau chaude fasse le son plus graue que la froide, il est aisé de l'experimenter, si ce n'est que l'on craigne de n'auoir pas l'oreille si bonne qu'Aristote, ou que ceux qui luy one proposé cette experience, pour pouuoir remarquer la difference de ces sons, car ie ne iuge pas maintenant du fait, comme i'ay dit cy-deuant; et puis ce n'est pas icy le lieu d'examiner si l'eau chaude est plus legere, et d'où ceste legereté peut venir; ny s'il est vray qu'vne torche allumee dont on frappe quelqu'vn, luy fait moins de mal que lors qu'elle est esteinte, comme il dit, quoy que ie ne croye pas qu'il en ait fait l'experience, ou qu'il soit vray: c'est pourquoy ie passe à la seconde difficulté, à laquelle on peut rapporter la plus grande partie des autres.

Ie demande donc pourquoy ceux qui pleurent ont la voix plus aiguë que ceux qui rient, ce qu'il dit semblablement des enfans, des femmes, des vieillards, des eunuques, de ceux qui ont trauaillé, et de ceux qui sont foibles; A quoy il faut respondre que la principale voix aiguë de ceux qu'il propose doit estre prise de la languette, ou de l'ouuerture du larynx, qui est estroite, et non pas de l'impulsion de l'air plus forte, ou plus foible, car lors que l'on embouche vn cornet, vn tuyau d'Orgue, ou quelqu'autre Instrument à vent, le son ne deuient pas tousiours plus aigu quand on leur donne plus de vent, ou que l'on pousse l'air plus fort, quoy qu'il s'en rencontre qui montent à l'Octaue, et à la Douziesme, comme fait la Trompette, mais cela n'arriue pas à plusieurs autres, qui ne montent tout au plus que d'vn demy-ton, quoy qu'on leur donne beaucoup plus de vent.

Certainement ie m'estonne de la solution d'Aristote, qui dit que ceux qui pleurent et qui sont tristes ont la voix aiguë, parce qu'estant foibles ils poussent fort peu d'air, qui va dautant plus viste, qu'il est en moindre quantité, vû qu'vne petite quantité d'air a son mouuement aussi tardif qu'vne plus grande quantité, lors que la force qui pousse l'air est augmentée en mesme raison que la quantité d'air, comme l'on experimente à la chorde de Luth, laquelle estant double en longueur fait l'Vnisson auec la souz-double, encore qu'elle meuue deux fois, et peut estre 4 ou 8 fois plus d'air que la souz-double, parce que la plus grande tension augmente sa force, comme i'ay demonstré dans le liure des Instrumens à chorde. Et puis [-21-] nous experimentons que plusieurs ont la voix plus aiguë en riant, qu'en pleurant, et en la ioye qu'en la tristesse, de sorte qu'il n'est pas à propos de chercher la raison d'vne proposition qui n'est pas constante, et l'on doit se contenter de sçauoir que la voix de ceux qui rient, et des autres, ne peut estre plus graue s'ils n'ouurent l'anche du larynx, ou s'ils ne poussent vne grande quantité d'air plus lentement que ceux qui ont la voix aiguë, comme ie monstre plus amplement dans le liure des Orgues.

Quant au ris, et aux pleurs, i'en parleray dans vn autre lieu. Il faut encore remarquer qu'Aristote se trompe lors qu'il dit dans le 13. Probleme, que ceux qui sont chauds font le son plus graue lors qu'ils embouchent des flustes, et que ceux qui sont froids les font plus aigus, car le son des flustes est modifié par la grandeur de leurs lumieres, ou par leurs trous, et ont le mesme son, soit que le vent qu'on y pousse vienne d'vn lieu chaud, ou d'vn froid; mais cette difficulté appartient aux Orgues, et aux autres instrumens à vent, dont ie traite ailleurs.

Il fait les mesmes fautes dans le 16. Probleme, et dans les autres, où il suppose tousiours qu'vne moindre quantité d'air est meuë plus viste, quoy que la force qui le meut soit foible, et que celle qui meut la plus grande multitude d'air, soit tres-forte, à raison, dit il, que le peu d'air est semblable à vne ligne, et la plus grande quantité d'air est semblable à vn corps: d'où il faut conclure que de deux tuyaux d'Orgue, dont l'vn a deux pieds de long, et l'autre vn, que celuy qui n'a qu'vn pied de long a le son plus graue que l'autre, lors qu'il est quatre ou huict fois plus large, puis que le cylindre concaue d'vn pied de long, dont le diametre est quadruple, ou octuple d'vn cylindre concaue de deux pieds de long, contient beaucoup dauantage, comme l'on demonstre dans la Geometrie; et neantmoins c'est chose tres-asseuree, que ce cylindre ou tuyau qui contient d'auantage d'air, a le son beaucoup plus aigu que le cylindre ou le tuyau de deux pieds de long. D'abondant il est tres-certain que les eunuques et les autres poussent vne plus grande quantité d'air lors qu'ils parlent bien fort, que les hommes les plus robustes, dont la parole est foible, et neantmoins ceux-cy ont la voix plus grosse et plus graue que ceux-là. Or il n'est pas necessaire d'examiner ses autres questions, puis qu'il s'appuye toujours sur les mesmes principes, dont la fausseté est euidente: Par exemple, il dit que les voix sont plus graues à l'hyuer qu'à l'esté, à raison que l'air est plus espais, et moins propre aux mouuemens: Mais si nous suiuons l'experience, nos Basses ne souscriront pas à ce qu'il dit, car elles sont aussi creuses et aussi profondes en esté qu'en hyuer, puisqu'elles chantent tousiours les mesmes pieces de Musique au mesme ton: Et puis si l'air est plus grossier (dont ceux-là ne demeurent pas d'accord, qui tiennent qu'il est plus espais en esté) la force de l'estomac et du poulmon est semblablement plus grande en hyuer, comme l'on experimente, et comme il aduouë luy-mesme en d'autres lieux apres Hypocrate, qui remarque que les ventres des animaux sont plus chauds à l'hyuer qu'à l'esté; de sorte que ceste force qui dépend de la chaleur recompense l'épaisseur de l'air. Il faut donc conclure que l'aigu ou le graue des sons et des voix n'a point d'autre cause que la plus grande vistesse et multitude des retours, des reflexions ou des flus et reflus de l'air, sans que la quantité dudit air puisse apporter de changement au graue et à l'aigu, comme i'ay demonstré ailleurs.

I'adioûte neantmoins que s'il entend parler de ces retours ou battemens d'air, lors qu'il dit que le son est d'autant plus aigu que le mouuement de l'air est plus viste, qu'il a raison. Or l'on peut ce semble coniecturer de son 19 Probleme, qu'il [-22-] a eu ce sentiment, quoy qu'il tombe dans vn autre erreur, puis qu'il suppose dans ce Probleme, et dans le 20, que les voix semblent estre plus aiguës lors que l'on en est plus éloigné; car si l'on chante ou si l'on monte vn Instrument à l'Vnisson lors que l'on est bien éloigné des autres Instrumens, l'on trouue que le chant et l'Instrument font le mesme Vnisson auec les Instrumens ou les voix dont on s'approche.

D'ailleurs, la raison qu'il donne de ceste experience n'est pas bonne, car encore que l'air qui se meut dans vn espace éloigné fust en moindre quantité, et qu'il se fust beaucoup diminué depuis le lieu où le son a commencé, le mesme éloignement pourroit estre cause que son mouuement seroit plus tardif, comme il confesse ailleurs, et consequemment le son éloigné deuroit plustost estre plus graue que plus aigu, puis que l'aigu du son est fait par la vistesse du mouuement, et non par la quantité d'air, comme i'ay dit cy-deuant. Mais peut estre que ceux qui ont rapporté l'experience à Aristote, ont pris la voix plus foible pour la plus aiguë, car ce qui est foible est comparé à ce qui est mince et delié.

Quant aux vaches et aux veaux, dont il dit que les voix sont plus graues que celles des taureaux et des boeufs, et dont il traite plus amplement au septiesme chapitre du cinquiesme liure des animaux, si cela est veritable, il faut necessairement que le vent de leur poulmon soit poussé plus foiblement, ou que l'ouuerture du larynx des veaux et des vaches, que l'on appelle la glotte, soit plus grande que celle des boeufs et des taureaux, ce qui est faux. Il faudroit donc qu'Aristote prouuast qu'vne petite quantité d'air est meuë lentement par les veaux, dont il suppose tousiours le contraire dans ses autres questions, où il maintient que le mouuement d'vne petite quantité d'air est viste, quoy qu'il puisse estre tres-lent quand la force qui le meut est tres-foible. Il faut pourtant remarquer que l'on inspire d'autant plus d'air, que le coeur est plus chaud, puis que l'inspiration se fait pour le rafraichir, ou pour luy fournir la matiere de ses esprits, et consequemment que la voix qui se fait par l'expiration du mesme air, est plus forte ou plus grosse que celle de ceux dont le coeur est moins chaud, et qui expirent vne moindre quantité d'air, supposé que les Instrumens de la voix soient égaux.

Or l'on peut conclure de tout ce discours, que la voix des animaux est tousiours d'autant plus aiguë que leur anche est moins grande, soit que l'ouuerture de la glotte se diminuë par les fluxions, par la crainte, par la tristesse, et par les autres passions, ou par la nature, par la vieillesse, ou par quelqu'autre maniere que l'on voudra. Mais ie desire que le Lecteur remarque, que l'on me fera plaisir si l'on peut verifier qu'Aristote n'a point failly dans tous les lieux où il a parlé des voix; car encore que plusieurs croyent qu'il n'est pas l'autheur des Problemes, celuy qui monstrera la verité de leurs solutions ou de leurs hypotheses m'obligera grandement.

PROPOSITION XVII.

A sçauoir s'il est plus facile de conduire la voix du son graue à l'aigu, que de l'aigu au graue.

Il semble qu'il est plus facile de chanter de bas en haut, c'est à dire en descendant qu'en montant, parce que les sons graues approchent plus du silence et du neant, auquel nous sommes naturellement enclins, que ne font les sons aigus; Et puis les sons graues sont plus simples n'ayant pas besoin d'vn si grand nombre de mouuemens et de battemens d'air que les sons aigus, qui sont moins excellens [-23-] que les graues, comme dit Aristote au Probleme 20, car ils sont plus composez et plus multipliez; c'est pourquoy il a remarqué qu'il faut que les plus basses voix recitent la chanson qui represente le repos, qu'il appelle [melos malakon, kai eremaion], parce qu'elles approchent du repos et du silence, et qu'elles se font par vn battement d'air foible et mol, comme l'on voit au 50 Probleme de sa 19 Section. Or il est plus facile de venir du composé au simple par l'analyse et par la diuision, que de simple au composé par la synthese et composition, ou multiplication. D'abondant, nous experimentons le plus souuent que les Chantres sont contraints de rehausser leurs voix à la fin de leurs Motets ou Cantiques, dautant qu'elles se sont naturellement abaissees sans qu'ils l'ayent remarqué, et sans qu'ils le puissent reconnoistre infalliblement sans l'aide d'vn tuyau d'Orgue, ou de quelqu'autre Instrument qui les remet dans leur ton; l'aigu ayant besoin d'vn secours exterieur pour estre conserué dans son mouuement, comme nous auons besoin du secours surnaturel de Dieu pour nous maintenir dans le mouuement de son Amour. Ce qui fait voir que le mouuement du haut en bas est plus naturel à la voix que le mouuement contraire, qui contraint le corps du larynx de monter trop haut; ce qui nous fait plus de peine et de douleur que quand il descend en bas, dautant que la descente luy est plus naturelle, comme il arriue aux autres corps pesans.

D'ailleurs, supposé que la voix qui se meut ne s'estende et ne monte pas iusques à l'esclat, ny ne descende pas aussi iusques au rauque, qui sont les termes qui blessent l'oreille, et qui combattent la melodie, l'on trouue que la voix graue est la plus agreable; comme l'on remarque au Luth, dont la chanterelle ne rend pas tant de melodie, et n'est pas si douce que les basses, dont les mouuemens ne se font pas auec tant de violence et de precipitation que ceux de ladite chanterelle: De là vient que nous sommes comme gesnez, et comme si nous portions sur nos épaules ceux qui s'efforcent pour monter et pour chanter en haut: or si la voix graue est plus agreable, il y a de l'apparence qu'il est plus facile d'y arriuer qu'à l'aiguë qui est moins agreable: et bien que l'aiguë fust plus agreable, neantmoins la contention et le trauail qui est necessaire pour produire ceste voix, diuertit et diminuë le plaisir de l'oreille, car quand le plaisir ne passe pas la peine,il ne peut estre grand.

L'on peut encore icy considerer s'il est plus difficile d'ouurir la glotte, que de la serrer outre son naturel; et si les muscles du thorax et du larynx, et le poulmon s'efforcent dauantage pour chanter de haut en bas, que de bas en haut: mais parce qu'il semble que ce soit vne mesme chose, ou du moins qu'il n'y ait pas grande difference, et que les experiences des Chantres ne soient pas si certaines ny si vniformes que nous en puissions tirer vn iugement asseuré; et mesme que celuy qui ne s'appuye que sur l'experience ne penetre iamais les secrets de la Nature et de la verité, dont la raison seule nous ouure la porte, et que la pratique ne nous peut mener à l'vniuersalité, la seule speculation trouuant des veritez qui ne peuuent iamais tomher en aucun organe materiel, outre que l'experience est suiette aux sens, dont on ne peut pas tousiours tirer vn iugement veritable, et moins en la Musique qu'en nulle autre chose, pour les differentes passions et inclinations des hommes, qui tombent rarement d'accord en ce qui concerne les excellences des diuersitez qui ornent la Musique, il faut plustost auoir recours à la raison qu'aux experiences: car il n'arriue pas tant de dissentions entre ceux qui font abstraction de tout ce qui est corporel, et qui cherchent vn principe épuré de tout mélange, qu'entre le Practiciens qui sont aueugles en leur art, et n'ont pas tant d'asseurance que de routine, qui tombe quelquesfois par hazard en quelque bon rencontre. [-24-] Il faut donc suiure la raison qui semble nous dicter qu'il est plus agreable de chanter en montant qu'en baissant, dautant que l'on va comme de la mort à la vie, et du neant à l'estre, puis que la voix aiguë a plus de mouuement, et que son aigu estant produit par des battemens d'air qui sont plus frequens, et qui se suiuent de plus pres, approche plus du continu, dont l'estre et la consistence est plus ferme et plus vniforme que n'est celle du son graue, dont les parties sont plus separees, et par consequent plus proches de leur ruine et de leur neant, que tous les estres fuyent de toute leur force. Et nous experimentons que les Dessus des Concerts, tant aux voix qu'aux Instrumens, réueillent bien dauantage l'attention, et sont beaucoup plus agreables, comme approchans de plus pres du ciel et de la vie, que les Basses: or nous prenons plus de plaisir à nous approcher de ce qui est plus parfait et plus remply de vie, que de ce qui est plus imparfait et plus pres de la mort: De la vient que l'on aime et que l'on caresse plus les enfans que les vieillards, qui sont semblables aux sons grands et pesans, et à l'hyuer, comme les enfans au printemps ou à l'esté, et à la chaleur ou au feu. Les voix basses sont semblables aux tenebres, qui ne sont recherchees que par les hiboux et les lutins; mais les voix hautes sont semblables à la lumiere et au iour, qui seruent d'ornement à la Nature, comme les sons aigus à la Musique, qui perd tout son charme quand elle n'a pas de bons Dessus; les voix basses ne seruans quasi d'autre chose que pour faire apperceuoir les aiguës, et pour les faire entrer dans l'oreille et dans l'esprit auec plus de diuersité et de plaisir.

Voila à mon aduis vne partie de ce que l'on peut s'imaginer pour la preuue de l'vne ou de l'autre partie de ceste difficulté, qui se doit ce me semble resoudre en la maniere qui suit; sans neantmoins que ie vueille preiudicier à ceux qui produiront de meilleures raisons pour l'vn ou l'autre party, ce que ie desire que l'on entende de toutes les autres difficultez, dont la solution ne consiste pas en de veritables demonstrations, mais seulement en des conjectures ou raisons probables, qui sont sujettes à estre contrariees et combattuës.

L'on peut donc aller du graue à l'aigu, ou de l'aigu au graue en deux manieres, à sçauoir par degrez conjoints, ou par degrez dis-joints et separez: C'est pourquoy il faut voir quel est le plus facile, ou le plus difficile; et parce que l'Octaue contient deux sons separez, que l'on ne peut chanter qu'en sautant de l'vn à l'autre, nous commencerons par ceste Consonance.

Ie dy donc premierement qu'il est plus facile de monter à l'Octaue que d'y descendre, dautant qu'il est plus facile de diuiser vne chose en deux parties, qu'il n'est de luy adioûter autant, ou de la redoubler:

[Mersenne, Traitez de la voix, 24; text: A, B, C, E] [MERHU2_1 01GF]

Par exemple, il est plus facile de diuiser la ligne A B en deux parties par le milieu, que de luy adioûter la ligne égale B C: car l'on voit les deux extremitez de la ligne A B que l'on veut diuiser en deux: mais on ne voit que l'vne des extremitez de la ligne égale qu'il faut allonger, à sçauoir B, et l'oeil et la main s'occupent tellement à tracer la ligne B C, que l'on ne se souuient quasi plus des deux extremitez A B, ny par consequent de la longueur de la ligne A B.

Il arriue la mesme chose quand on monte à l'Octaue, dautant qu'il est plus facile de diuiser l'air de la bouche en deux parties, que de luy en adioûter autant, parce que nous auons déja ce que nous diuisons, mais nous n'auons pas ce qu'il faut adioûter. Or il est plus facile de disposer et d'ordonner de ce que nous auons, et de ce qui nous est present, que de ce que nous n'auons pas, et de ce qui est absent.

[-25-] Mais pour entendre cecy plus clairement, il faut se souuenir que la voix aiguë est semblable à la chanterelle d'vn Luth, ou à la chorde la plus deliee et plus courte, et la voix graue à la plus grosse, ou plus longue: car le larynx, et la glotte sont plus larges et plus ouuerts aux sons graues qu'aux sons aigus, et parce que les aigus se font par la diuision ou diminution des graues, il s'ensuit qu'il est plus facile de monter à l'aigu, que de descendre au graue, ce que l'on peut appliquer aux autres sons, ausquels on monte, comme nous auons fait à l'Octaue; voyez Aristote dans le probleme 13.

Quant aux degrez conjoints, il y en a qui maintiennent qu'il est plus facile de descendre que de monter, suiuant la remarque d'Aristote au 33. Probleme de la 19. section, d'autant qu'il semble que le son aigu est le commencement du graue, et que le son moyen, que les Grecs appellent Mese, est le conducteur et comme le Prince du Tetrachorde [hegemon oxutate tou tetrachordou]: car le son graue est le plus genereux, et le plus sonore [baru gennaioteron, kai euphonoteron]. Mais cette difficulté sera expliquée dans la proposition dans laquelle nous verrons si le son graue est plus excellent et plus agreable que l'aigu. Il faut neantmoins remarquer qu'Aristote enseigne le contraire au 47. probleme, où il dit que la voix degenere, et finit souuent à l'aigu en montant plus haut qu'elle ne doit, parce que l'aigu est plus facile à chanter: quoy qu'il tienne le contraite au 57. probleme, où il enseigne qu'il est difficile de chanter les voix aigues à raison de la grande contention et de la violence qu'il y faut apporter, ne se souuenant pas qu'il auoit dit dans l'vnziesme, que la voix paroist plus aiguë à la fin qu'au commencement, parce qu'elle est moindre et plus foible; or il est plus aisé de faire vne moindre chose qu'vne plus grande, dautant qu'il faut moins de force pour celle-là que pour celle-cy, comme il faut moins de temps pour faire peu de chemin que pour en faire beaucoup. Ce qu'il confirme au probleme 6, et 20 de l'vnziesme section, et au 13, 14, l5, 16, et plusieurs autres, dans lesquels il rapporte la cause des voix aiguës à la foiblesse et à l'infirmité de ceux qui parlent, ou qui chantent, comme nous auons veu dans la 17. proposition.

Mais il suffit de remarquer qu'Aristote n'est pas trop constant en ceste matiere, et qu'il y en a plusieurs autres qui tiennent qu'il est plus facile de chanter en descendant qu'en montant, par exemple, qu'il est plus facile de chanter la, sol, fa, mi, re, que re, mi, fa, sol, la, d'autant que le la fait trois tremblemens pendant que le re en fait deux; de là vient que l'vn des tremblemens de la ne s'accorde pas auec les tremblemens du re, car le deuxiesme tremblement de la, ne s'vnit point auec aucune partie des tremblements de re. Mais le re n'a nul tremblement qui ne s'vnisse à quelqu'vn des precedens tremblemens du la: d'abondant les tremblements du re s'vnissent tousiours au second coup, mais ceux du la ne s'vnissent qu'au troisiesme coup en mesme temps, et l'vn de ces tremblements de trois en trois coups demeure comme separé sans s'vnir auec aucune partie des tremblemens du re, de sorte que la chorde ou la voix la fait du moins trois cens tremblemens en chaque moment de temps qui ne s'vnissent point.

Semblablement, qu'il est plus agreable de chanter fa, mi, re, que re, mi, fa, dautant que fa a quatre tremblemens qui ne s'vnissent auec nul des tremblemens de re, mais re n'a que trois tremblemens qui ne s'vnissent point aux tremblemens de la; or il est plus agreable de finir par les sons qui s'approchent le plus de l'vnité, comme sont les plus graues, c'est pourquoy la cadence finale des chansons se fait presque tousiours en descendant; mais parce que l'on peut se seruir de la [-26-] raison que i'ay apportee pour l'Octaue, et que l'on peut dire qu'il est plus aisé de diminuer la glotte qui fait le son graue, pour en faire vn plus aigu, tant aux degrez conjoints qu'aux separez, par exemple, qu'il est plus facile de diminuer l'ouuerture de la glotte, et l'air d'vne neufiesme ou dixiesme partie pour monter de l'vt au re, ou du re au mi, qu'il n'est d'adioûter vne semblable partie d'ouuerture ou d'air pour descendre de mi à re, ou de re à vt: il faut conclure qu'il est plus facile de monter que de descendre, tant par degrez que par interualles, et que la raison qui se tire du tremblement du la, qui ne se rencontre auec nul tremblement du re, n'est pas bonne, dautant que le la est finy quand on prononce re; c'est pourquoy il n'importe pas que l'vn des tremblemens n'ait point de rapport aux autres, puis que ledit tremblement est finy quand les autres commencent.

Mais il faut respondre aux raisons du party contraire, et dire en premier lieu que chacun fuit le neant, et tout ce qui en approche, tant qu'il peut: or cette fuite vient du mesme principe qui nous fait rechercher ce qui aide à nous maintenir, et à nous conseruer dans nostre estre. Car encore que les sons graues soient plus simples en leurs mouuemens, neantmoins puis qu'ils sont plus grands, ils requierent vne plus grande force, à raison de la plus grande quantité d'air qu'il faut pousser, comme l'on experimente quand on veut faire sonner les gros tuyaux des Orgues: car le poulmon ne peut fournir la quantité du vent qui est necessaire pour les faire parler; et quand on chante la Basse l'on ne peut continuer la voix aussi long-temps comme quand on chante plus haut, c'est pourquoy l'on est plus souuent contraint de reprendre haleine: et le son graue de l'Octaue contient deux fois l'aigu, et est comparé à l'angle obtus au probleme huictiesme, comme le son aigu à l'angle aigu.

Or encore qu'il soit ce semble plus naturel d'aller en bas, et que les voix s'abbaissent d'elles-mesmes quand on chante long-temps, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus agreable, ny mesme plus facile de descendre que de monter, dautant que ceste inclination naturelle d'aller en bas est vne imperfection qui nous rameine vers le neant; et quant à la facilité, l'experience enseigne qu'il est plus facile de chanter en montant qu'en descendant, particulierement quand on vse de passages, ou de fredons. A quoy il faut adioûter que comme la Nature, et mesme les Arts et les sciences commencent par les choses les plus simples et les plus faciles, que l'on doit aussi commencer par les voix basses plustost que par les aiguës, puis qu'elles sont les plus simples et les plus faciles, suiuant l'opinion des autres: et quand on rabaisse en chantant long-temps, cela vient de quelques voix qui ne se peuuent conformer au ton qu'elles ont pris, lequel est trop haut pour elles; c'est pourquoy elles descendent tousiours iusques à ce qu'elles ayent rencontré leur ton naturel; de sorte qu'elles emportent tellement les autres, qu'elles les contraignent de descendre.

Finalement la raison que l'on prend de ce que les tons graues sont plus agreables que les aigus, suppose ce qui n'est pas encore determiné, dont il faudra faire vn discours particulier. Cependant nous pouuons respondre que plusieurs maintiennent que les sons aigus sont plus agreables que les graues, et qu'ils reçoiuent plus de plaisir à oüir chanter le Dessus que la Basse, ou les autres parties.

[-27-] PROPOSITION XVIII.

A sçauoir s'il est plus facile de chanter par degrez conioints, que par degrez separez ou disioints.

Ceste difficulté merite d'estre éclaircie, encore qu'il semble qu'elle se peut decider par le commun aduis des Practiciens, qui tiennent qu'il est plus facile de chanter par degrez conjoints, que par degrez disioints, sans en excepter les Consonances: Neantmoins si l'on se souuient quand on chante par degrez conjoints, qu'il est plus difficile que l'imagination diminuë ou adioûte les mouuemens necessaires pour faire les tons et les demi-tons, que quand on chante par degrez disjoints consonans, il sera difficile de suiure leur aduis, et l'experience qui leur fauorise ce semble auec la raison: car il est plus difficile, par exemple, de prendre la huict ou la neufiesme partie d'vn tout, et de l'augmenter ou diminuer d vne huict ou neufiesme partie, que de l'augmenter ou diminuer de la moitié, puis que la moitié est plus facile à trouuer, et que le tout se diuise plus aysément en deux ou trois parties, qu'en huict ou neuf. Or quand on chante par degrez conjoints, par exemple vt re mt, le vt a huict parties, c'est à dire s'il respond à huict tremblemens de chorde, re en aura neuf, et mi dix, donc il faut augmenter vt d'vne huictiesme partie pour faire re, et re d'vne neufiesme partie pour faire mi; et si l'on monte de mi à fa, il faut augmenter mi d'vne quinziesme partie de mi pour faire fa.

Mais pour monter à l'Octaue, il faut augmenter le son graue de moitié, et si l'on veut descendre d'vne Octaue, il faut diminuer le son de moitié. Semblablement si l'on veut monter à la Douziesme, il faut tripler le son, et que l'imagination retienne les deux tiers. Il semble que ceste difficulté se puisse resoudre en deux façons, dont l'vne est que l'Octaue contenant l'eschelle de Musique, qu'il est plus facile de monter iusques au haut par degrez, qu'en sautant et en passant sans degrez, car il y a moins d'espace de vt a re, que de l'vn des sons de l'Octaue, ou des autres Consonances à l'autre: et l'autre, que l'on peut dire que la longue accoustumance et le grand exercice que l'on a pour chanter par degrez conjoints, les a rendus plus faciles et plus naturels que les Consonances; car quant aux plus grandes Dissonances, elles sont plus difficiles à chanter, tant à cause de l'éloignement qui est entre leurs sons, que de la difficulté qu'ont lesdits sons auant que de s'vnir. Et puis il y a moins de peine à ouurir la glotte par degrez conjoints que par interualles, dautant qu'il y a moindre difference entre ces ouuertures; par exemple, il faut seulement ouurir ou fermer la glotte plus ou moins d'vne huict ou neufiesme partie en chantant vt re, ou re vt; mais quand on fait l'Octaue, il faut l'ouurir ou la fermer deux fois autant qu'auparauant. Finalement tout passage qui se fait d'vne extremité à l'autre sans milieu, est plus difficile que celuy qui se fait en passant par le milieu.

PROPOSITION XIX.

A sçauoir si l'on peut connoistre asseurément quel est le graue ou l'aigu du son que l'on oit.

Ceste difficulté est si grande, que plusieurs Musiciens se trompent souuent en iugeant des sons, car ils croyent et iugent que le son qu'ils oyent est plus bas [-28-] ou plus haut d'vne Octaue qu'il n'est. Ce qui arriue particulierement aux sons des chordes, des Orgues, ou des petits enfans, qui sont souuent l'Octaue en haut ou en bas auec le son, lequel nous pensions estre à l'Vnisson desdites voix ou des sons.

Or l'vn des moyens pour le connoistre dépend d'vne autre voix, ou d'vn autre son, qu'il faut mettre à la Quinte, ou a la Quarte du son, ou de la voix, dont l'on doute; car si l'on pense faire la Quinte en bas, et neantmoins que le son soit plus bas d'vne Octaue que l'on ne l'auoit imaginé, le son que l'on pensoit estre à la quinte se trouuera à la quarte; au contraire si l'on pense faire la quarte, l'on fera la quinte; et parce que la quarte est plus dure et plus rude que la quinte, elle pourra facilement estre discernee; et si le son estoit plus bas d'vne quinziesme que l'on ne s'imagine, on feroit l'Vnziesme au lieu de la Douziesme: ce qui se peut expliquer par nombres en ceste maniere; si le son est 3 au lieu de 6 que l'on s'imagine, il faudra toucher 4 pour faire la quinte auec 6, et parce que l'on a pris 6 pour 3, l'on fera la quarte, et non la quinte; par où l'on peut entendre le reste du discours.

L'autre maniere dépend des chordes; car si nous croyons par exemple faire la Douziesme, et neantmoins que nous fassions l'Vnziesme, c'est à dire, si le son est plus bas d'vne quinziesme que nous ne l'imaginons, quand nous toucherons la chorde qui nous trompe, elle ne fera pas trembler l'autre chorde si sensiblement, comme elle feroit si elle faisoit la Douziesme, et non l'Vnziesme: il faut dire la mesme chose à proportion de la quinte et de la quarte: I'ay dit à proportion, car la chorde qui fait la Douziesme estant touchee, fait trembler plus fort la chorde qui est à la Douziesme, que celle qui est à la quinte, comme i'ay prouué ailleurs.

Ie laisse la troisiesme maniere qui est la plus subtile, parce qu'il est aisé de l'entendre par le discours que i'ay fait du nombre des tremblemens de chaque chorde dans le liure de l'Epinette.

PROPOSITION XX.

L'on peut apprendre à bien parler et à bien prononcer par le moyen de la Musique.

Puis que la parole consiste à battre l'air, et que l'on parle bien lors que l'on accentuë, et que l'on prononce les dictions comme il faut, il n'est pas mal-aisé de comprendre comme la Musique peut seruir à bien parler, car elle traicte des accents, et nous ferons voir dans la 47 Proposition, que le Musicien parfait peut inuenter la meilleure langue de toutes les possibles, et qu'il la peut faire parler en perfection. Or si l'on considere que c'est que de bien parler, l'on trouuera que ce n'est autre chose que de prononcer distinctement, et de faire les syllabes longues, ou brefues, suiuant leur nature, ou l'imposition de ceux qui ont inuenté les dictions et qui en ont prescrit la prononciation et l'vsage: à quoy il faut adioûter les accents, car encore que l'on prononce tres-distinctement, et que l'on garde la mesure des syllabes, il arriue souuent que le discours est des-agreable à raison du mauuais accent que l'on luy donne: De là vient que les Parisiens reprennent les accents des Gascons, des Normans, des Prouençaux, et de ceux des autres Prouinces, et que l'on dit de certains Predicateurs qu'ils ont l'accent de leur païs, quoy qu'il soit difficile [-29-] de demonstrer que ces accents soient des-agreables, et quel est le plus agreable ou des-agreable de plusieurs sortes d'accents proposez, car chaque Prouince peut maintenir que sa maniere de parler et d'accentuer le discours est aussi bonne que celle des autres, quoy que la raison semble dicter que le discours de la Cour est le meilleur, à raison des esprits épurez et rafinez qui s'y treuuent, et qui en vsent; si ce n'est que l'on die que le meilleur discours, et la plus excellente maniere de parler se rencontre parmy les doctes, et dans le barreau, afin que ceux qui ont des pensees et des speculations plus fortes, plus solides, et plus éleuees, ayent aussi de meilleures dictions, et de meilleurs accents pour les exprimer.

Mais il faut reseruer ceste difficulté pour vn autre lieu, car il suffit maintenant de monstrer que la Musique peut apprendre à bien parler, et à corriger les mauuais accents que l'on a, pourueu que l'on demeure d'accord de la meilleure maniere de parler, car l'on peut aussi aisément apprendre à parler comme les Normans, ou les Prouençaux, par le moyen de la Musique, que comme ceux de Blois, d'Orleans, et de Paris; ce que ie prouue en ceste maniere. Ce qui est des-agreable dans la parole, ou dans le discours, ne peut venir de nulle autre cause que des syllabes que l'on fait trop longues, ou trop courtes, et trop graues ou trop aiguës; comme l'on experimente en ceux qui traisnent trop quelques parties de certaines dictions, ou qui se precipitent en prononçant; or la Musique qui traite de la valeur des notes, et de toutes sortes de temps, enseigne quant et quant le temps qu'il faut employer sur chaque syllabe, et consequemment quelle proportion doit garder le temps de chaque syllabe, donnee auec le temps de toutes les autres.

Elle monstre aussi combien il faut éleuer chaque syllabe, et combien la derniere, sur laquelle l'accent se fait ordinaiaement, doit estre plus aiguë ou plus graue que la premiere; de sorte qu'il n'y a rien de considerable dans les dictions qui ne soit sujet aux regles, et à la science de la Musique, comme il est aisé à conclure de tout ce qui a esté dit dans les liures precedens. Et si l'on rencontre plusieurs Musiciens qui parlent mal, ou qui ayent de mauuais accents, ils se peuuent corriger, puis qu'ils connoissent comme il y faut proceder. Mais nous parlerons encore de ceste matiere dans le discours du profit que les Orateurs et les Predicateurs peuuent tirer de la Musique.

PROPOSITION XXI.

Expliquer comme la voix peut estre augmentee et affoiblie.

Nous auons monstré dans la 16. Proposition comme la voix est renduë plus graue et plus aiguë; il faut voir en celle-cy les manieres qui la rendent plus forte ou plus foible, dont la premiere consiste à pousser plus ou moins d'air; car l'experience enseigne que le son est dautant plus grand et plus fort que la quantité d'air que l'on frappe est plus grande: par exemple, lors que l'on touche les chordes du Luth, ou d'vn autre instrument auec plus de force, elles sonnent plus fort, à raison qu'elles battent et fendent vne plus grande quantité d'air, ce qui arriue semblablement aux languettes des anches et du larynx; car lors que l'on parle plus fort, l'on pousse plus d'air, lequel sort auec plus de violence, comme fait l'eau par vn canal, lors qu'elle est plus chargee ou plus pressee; car encore que l'ouuerture du canal semble tousiours estre remplie, neantmoins il est plus plein lors que l'eau sort d'vne plus grande violence. Mais il y a d'autres manieres de renforcer la voix qui dépendent des corps exterieurs, comme l'on experimente aux chordes que l'on [-30-] touche dans l'air qui est libre, lors qu'elles ne sont pas attachees sur vn instrument, et qu'il n'y a nul corps qui en conserue le son, qui paroist fort foible et petit en comparaison de ce qu'il est, quand on entend la mesme chorde sur vn corps concaue, comme sur le Luth, et sur les autres instrumens à chorde. D'où l'on peut conclure que tous les lieux qui sont creux et concaues renforcent la voix, dautant qu'ils conseruent plus long-temps le mouuement de l'air, ou qu'ils sont cause qu'vne plus grande quantité d'air se meut et tremble plus long-temps: Et puis que les contraires viennent des causes contraires, il faut aduoüer que la voix est d'autant plus foible, que le lieu où elle se fait est moins concaue, et plus solide: de là vient que la table des Luths resonne mieux quand elle est plus mince et plus deliee, et que les sons deuiennent plus sourds lors qu'elle est plus épaisse: et consequemment que les tables d'or, d'argent, d'yuoire, de büis, ou d'autre bois solide et massif, ne sont pas si bonnes que celles de cedre, de sapin, ou des autres bois qui sont plus legers, plus poreux, et plus rares; ce qui leur donne vne certaine espece de concauité, et vn tremblement qui apporte de la grace et de la force aux sons. Et si nous n'auions point de palais, et que le son se fist simplement par la languette sans estre retenu et conserué dans la bouche, il paroistroit beaucoup moindre et plus foible. Quant aux autres manieres de renforcer la voix, qui dependent de la reflexion qui se fait par le moyen des corps formez et figurez en ouale, en parabole, ou en hyperbole, nous en parlerons apres.

Il y a encore vne autre maniere qui sert à renforcer la voix, à sçauoir la continuation des corps qui seruent à faire le son, on qui le conseruent dans vn long espace, comme l'on experimente aux poûtres, au bout desquelles on oit les moindres coups dont on les frappe à l'autre bout, et aux voûtes et arcades des ponts, qui portent la voix et les autres bruits par toute l'arcade, beaucoup plus loin qu'ils n'iroient sans ceste aide. Ie laisse mille autres manieres dont on peut aider la voix, parce qu'elles peuuent estre rapportees aux precedentes, ou qu'il en faudra traiter dans vn autre lieu.

COROLLAIRE.

L'on pout considerer plusieurs choses sur ce sujet, particulierement que Dieu ne nous a pas donné deux ou plusieurs ouuertures du larynx, ou plusieurs arteres pour faire deux ou plusieurs sons en mesme temps, parce qu'ils nous eussent esté inutiles, et que l'vn eust peu empescher l'autre; et puis l'harmonie de deux ou plusieurs parties qu'vn mesme homme eust peu faire, ne luy est pas necessaire; et Dieu a voulu que ce plaisir dépendist des autres, afin que l'harmonie des voix inuitast les hommes à l'harmonie des moeurs, et à vne amitié reciproque, qui est representee par les Consonances. Il ne nous a pas aussi donné la voix si forte qu'elle puisse estre oüye par tout le monde, afin que chacun ait des lieux dans l'air où il puisse exercer sa voix sans qu'elle soit empeschee par d'autres bruits, dont l'air seroit tousiours meu si les voix penetroient toute son estenduë. Ie laisse mille autres considerations qui peuuent seruir de sujet pour admirer la sagesse du Souuerain ouurier.

[-31-] PROPOSITION XXII.

Determiner si vn seul homme peut chanter deux ou trois parties differentes en mesme temps, et s'il peut monter ou descendre plus haut par quelque sorte d'artifice qu'il ne fait naturellement.

Encore qu'il semble qu'vn mesme homme ne puisse chanter deux parties differentes en mesme temps, à raison qu'vne seule partie occupe tellement la bouche, la gorge, et les autres organes de la voix, qu'il ne peut rien prononcer que ce qu'il chante; neantmoins l'experience enseigne que l'on peut chanter vne partie auec la gorge, et vne autre en sifflant, comme fait le fils de la Pierre d'Auignon, lequel on estime pour ce sujet l'vn des plus rares hommes du monde: mais l'on n'a point encore veu d'homme qui profere deux dictions, ou qui chante deux notes en mesme temps, en prononçant quelque syllabe, par exemple VT et RE; car ceux qui parlent du gosier ou du fonds de la bouche pour faire croire qu'ils sont éloignez, ou pour imiter l'echo, ne peuuent proferer d'autres paroles en mesme temps, parce que la langue, et les autres organes de la parole ne peuuent auoir deux mouuemens en mesme temps.

Quant au sifflet, il dépend de la seule pression des levres moindre ou plus grande, laquelle n'empesche pas que la gorge et la langue ne se meuuent, comme il est aisé d'experimenter à toute heure; car il y en a peu qui ne puissent siffler en chantant, pourueu qu'ils ne soient pas obligez à proferer les paroles, quoy que cela se puisse aisément acquerir par vn long exercice.

Or puis que le sifflet des levres n'est pas obligé au graue et à l'aigu de la voix, ou des syllabes que l'on prononce, il ne faut pas s'estonner de ce qu'il fait le Dessus, parce que l'aigu de ses sons est determiné par l'ouuerture, ou par la pression des levres, et par la multitude differente des battemens de l'air qui se font par le rencontre des levres. I'ay remarqué que l'on siffle plus aisément à l'Octaue, et à la Douziesme de la voix, ou de la parole que l'on prononce, que l'on ne fait à d'autres interualles, mais chacun peut faire des experiences particulieres sur ce sujet. A quoy i'adioûte que l'on peut encore faire vne troisiesme partie auec le vent du nez par le moyen d'vne fluste, ou plusieurs parties, si l'on pousse le vent du nez en plusieurs flustes en mesme temps: mais outre qu'il est tres-difficile de s'accoustumer à faire ces parties, elles sont beaucoup moins agreables que quand chaque homme chante la sienne.

L'autre partie de la Proposition semble plus mal-aisee à resoudre, car encore que l'experience nous face voir que la Fueille monte plus haut de 8 ou 10 tons qu'à l'ordinaire, par le moyen d'vne fueille de lierre qu'il met sur sa langue, et qui luy sert comme d'vn flageollet, ou d'vn autre instrument, dont le son est tres-aigu, neantmoins nous n'auons point trouué de semblable industrie pour descendre plus bas de 8 ou 10 tons au dessous du ton le plus creux de la voix naturelle. Et lors que l'on monte par le moyen de ceste fueille, on ne peut prononcer les paroles, car elle fait seulement que les mouuemens et les battemens de l'air ou du vent que l'on pousse du poulmon sont d'autant plus frequens que les tons ausquels on monte sont plus aigus: de sorte qu'il faudroit allentir les mouuemens, et faire vne moindre multitude de battemens dans l'air pour descendre plus bas que le ton naturel de la voix, comme il arriue lors que l'on vse du Serpent, ou de quelqu'autre Basse d'instrument à vent.

[-32-] PROPOSITION XXIII.

Determiner comme il faut bastir les