TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Mersenne, Marin
Title: Traitez des Consonances
Source: Harmonie Universelle, contenant la theorie et la pratique de la musique, 3 vols. (Paris: Sebastien Cramoisy, 1636; reprint ed. Paris: Centre national de la recherche scientifique, 1965), 2:ff.air-aviv, 1-112.
Graphics: MERHU2_3 01GF-MERHU2_3 04GF

[-f.air-] TRAITEZ DES CONSONANCES, DES DISSONANCES, des Genres, des Modes, et de la Composition.

[-f.aiir-] A MONSIEVR,

MONSIEVR NICOLAS CLAVDE FABRY

SIEVR DE PEIRESC ET DE CALLAS, Baron de Rians, Abbé et Seigneur de Guistres, et Conseiller du Roy en la Cour de Parlement d'Aix en Prouence.

MONSIEVR,

Ie ne doute nullement que les Traitez de l'Harmonie que ie vous enuoye ne vous soient agreables, puis que vous les auez tirez de l'obscurité et des tenebres, qui les eussent peut-estre tousiours enuelopez et enseuelis sans vne main assez bonne et assez puissante pour les faire iouir de la lumiere, comme vous auez fait; de sorte que tous ceux qui les liront, vous en seront entierement redeuables.

Ce ne sont pas les premieres faueurs que le public, et particulierement ceux qui cherissent les muses ont receu de vostre liberalité, dont vous auez tellement chargé toute l'Europe, qu'il est difficile de faire rencontre d'vne compagnie d'honnestes gens et d'hommes sçauans, qui ne le tesmoigne auec vn contentement tres-sensible et tres-particulier, [-f.aiiv-] et qui n'aduouë franchement que les bonnes lettres, et ceux qui les cultiuent vous doiuent autant, ou dauantage qu'à nul homme qui viue maintenant.

Car vous ne leur fournissez seulement pas les tres-rares manuscrits, les medailles et les autres reliques de la venerable antiquité dont vostre Cabinet est enrichi, pour ayder à conduire leurs ouurages à la perfection que l'on en peut esperer, mais vous leur faites venir tout ce qu'il y a de plus curieux au Leuant, et dans toutes les autres parties de la terre, sans en pretendre autre chose que d'ayder à faire valoir le talent d'vn chacun, et à faire paroistre la portée et l'estenduë de l'esprit humain. D'où ie ne veux pas conclure l'obligation que nous vous en auons tous, parce que la conclusion est si euidente, que ie ferois tort à ceux qui raisonnent de la deduire. Et nous pourrions mesmes esperer des secours beaucoup plus grands, si la prouidence Diuine vous auoit ouuert le chemin de la Chine pour accomplir vos genereux desseins, qui nous feroient voir les caracteres de leur Chronologie, les principes de leur Philosophie, leurs obseruations celestes, la capacité de leurs esprits, et l'ordre qu'ils tiennent dans toutes les sciences. Ie ne veux pas parler des faueurs et des caresses que tous les Doctes reçoiuent chez vous, puis que nul ne vous peut visiter que vous ne le contraignez de croire et d'aduouër qu'il semble que vous n'ayez dressé vostre cabinet que pour [-f.aiijr-] luy, et que tous vos biens soient aussi communs aux sçauans, que l'air et l'eau à tous ceux qui respirent: de sorte que ie suis asseuré qu'ils approuueront entierement l'offre que ie vous fais de cet ouurage, afin que nostre siecle tesmoigne à la posterité qu'il a donné vn homme qui peut seruir de modele à tous ceux qui voudront, comme vous, imiter la bonté de Dieu, qui ne cesse iamais de bien faire, et que l'Harmonie mesme qui se presente pour vous offrir ce qu'elle a de plus excellent s'employe toute entiere à reciter les loüanges de celuy qui luy a donné l'estre et la lumiere. Peut-estre que vous receurez quelque contentement particulier des raisonnemens qu'elle employe pour persuader que l'vnion des mouuemens donne la grace et les charmes aux accords les plus doux; et qu'elle jouyra des rauissans accueils que vous faites aux Muses. Si ses traits sont trop grossiers et qu'elle ne merite pas d'entrer dans vostre Cabinet, elle aura du moins l'honneur d'estre enuisagée de celuy qui n'a iamais encore rien refusé à personne: et ie m'asseure que le genre Enharmonic qu'elle vous representera dans sa perfection auec tous ses compagnons; et les Modes qu'elle a vestus à la moderne ne vous seront pas desagreables. Et si ses Compositions ne sont pas si charmantes qu'on les pourroit desirer, à raison de leur grande simplicité, dont elle a voulu vser pour en faire entrer l'art et la science dans l'esprit, et dans l'oreille des auditeurs, ie suis asseuré que leur suiet recompensera, [-f.aiijv-] puis qu'il est capable de rauir les hommes et les Anges, à sçauoir MISERICORDIAS DOMINI IN AETERNVM CANTABO.

Ie vous prie donc, MONSIEVR, de voir tous ces Traitez Harmoniques, et de me faire la faueur de m'en descouurir les ombrages et les defauts, afin que i'y puisse remedier soit en retranchant le superflu, ou en adioustant ce qui y manque, et que vous puissiez les receuoir vne autrefois dans vn meilleur ordre et auec moins d'imperfection. C'est de quoy ie vous supplie, dautant que ie ne desire pas dauantage excuser mes fautes, que si je les apperceuois dans vn autre, et que i'establis la sincerité de la vraye amitié, et de l'affection bien reglée dans la franchise dont les honnestes hommes ont coustume d'vser vers leurs amis et dont ils procurent, ou desirent le bien et l'honneur. Ie sçay que ce que ie vous presente est fort peu de chose, ce qui ne m'empeschera pas neantmoins de vous prier de le receuoir de la mesme affection, dont ie supplie le grand Maistre de l'harmonie de l'Vniuers de vous donner vne santé aussi bonne, et aussi longue que vous la desire celuy qui tient à tres-grand honneur d'estre

Vostre tres-humble et tres-obligé seruiteur Frère Marin Mersenne de l'Ordre de sainct François de Paule.

De nostre Maison de la place Royale ce 18. Aoust 1635.

[-f.aiiijr-] Preface, et Aduertissement au Lecteur.

LA premiere chose que ie desire de ceux qui prendront la peine de lire ces liures, consiste à corriger les fautes de l'impression, dont i'en mettray quelques-vnes des plus importantes à la fin de cette Preface, afin qu'estant corrigées elles ne les retardent et ne les empeschent nullement.

La seconde, à laquelle on doit prendre garde, est que ie ne repete point icy plusieurs choses que l'on pourroit desirer, parce que i'en ay fait des Traitez particuliers: par exemple ie ne mets pas les diuisions, les definitions et les descriptions des differentes especes de Musique, d'autant que ie les ay données dans les 17 premiers Theorêmes du premier liure du Traité de l'Harmonie Vniuerselle imprimé l'an 1627, où ie les explique si amplement qu'il est difficile d'y adiouster, soit qu'on regarde le sujet, et l'objet tant materiel que formel de la Musique, à sçauoir le Son dont ie parle fort au long dans le 7, 8, 9 et 10 Theorême: ou que l'on considere l'Harmonie Speculatiue, Practique, Diuine, Creée, Mondaine, Humaine, Instrumentale, et cetera. A quoy l'on peut adiouster les deux Autheurs Grecs que i'ay torné en François, à sçauoir Bacchius et Euclide, dont i'ay donné la Musique toute entiere dans le 17 Theorême auec des Tables particulieres pour en faciliter l'intelligence. Et puis i'ay donné tous les principes de la Musique tant Theorique que Practique dans les autres Theoremes qui suiuent, iusques au 30, qui comprend ce que Salinas a de meilleur dans ses liures. Quant au second liure il contient toutes les comparaisons qui se peuuent faire des Sons, et de l'harmonie auec toutes les choses du monde qui sont proportionnées, de sorte qu'il n'est pas aysé d'adiouster aux 15 Theoremes dudit liure.

I'ay encore traité de plusieurs autres difficultez touchant ce sujet, dans deux liures particuliers, à sçauoir dans les Preludes de l'harmonie, et dans les Questions Harmoniques l'an 1634, par exemple quel doit estre l'Horoscope du parfait Musicien, où ie monstre par les principes de l'Astrologie que l'on ne peut rien predire du temperament, ou de la vie des hommes par la cognoissance que l'on a des Astres, et où ie mets trois horoscopes d'vn parfait Musicien selon l'opinion de trois excellens Astrologues de ce siecle. I'ay traité aussi du temperament, de la capacité et de la science que doit auoir vn parfait Musicien; du Iuge des concerts, si c'est l'oreille, ou l'entendement; s'il est expedient d'vser du genre Enharmonic, par quel endroit se romperoit vne chorde esgale en toutes ses parties, laquelle seroit tirée esgalement: pourquoy les Grecs ont reglé toute leur Musique sur les Quartes; pourquoy les Sons seruent à former les moeurs des hommes: quel iugement l'on doit faire de ceux qui hayssent la Musique, et si elle merite l'attention des hommes d'vn grand iugement et d'vn bon esprit: s'il appartient aux sçauans ou aux ignorans de iuger de la bonté des concerts: si la Theorie est preferable à la Pratique: si les Grecs ont esté meilleurs Musiciens que les François, et d'où vient que la nature et les hommes se plaisent à la diuersité, dont ie parle dans la 14 Question Physique. Ie laisse ce que i'ay dit des raisons, des proportions, des medietez, [-f.aiiijv-] des tons; et de tous les autres moindres, ou plus grands interualles de la Musique dans le second liure de la Verité des Sciences imprimé l'an 1625, et dans la 56 et 57 question diuisée en dix-sept Articles, inserée dans le Commentaire sur la Genese, où l'on void quasi tout ce qui concerne l'harmonie.

La troisiesme chose est, que ie ne desire pas que l'on prenne les dictions demonstrer et determiner dont i'vse souuent au commencement des Propositions, au mesme sens, et en la mesme signification qu'en Geometrie, mais seulement comme l'autre diction à sçauoir, ou examiner et cetera dont ie me sers pour mesme suiet, car ie sçay qu'il est trop difficile de pouuoir demonstrer aucune chose dans la Physique, si l'on prend la demonstration à la rigueur. C'est pourquoy chacun est libre de suiure telle opinion qu'il voudra, selon les raisons les plus vrayes semblables: par exemple, ceux qui aymeront mieux tenir que tous les tons et les demitons doiuent estre esgaux (lesquels i'explique dans l'onziesme Proposition du liure des Dissonances) comme fait Steuin au commencement du premier liure de sa Geographie, et les Aristoxeniens d'Italie auec plusieurs autres, et non inesgaux comme les met Ptolomée, ne manqueront pas de raison; et il sera difficile de leur demonstrer que la Quinte est iustement en raison sesquialtere, et le ton en raison sesquioctaue, ou s'il s'en faut vne milliesme partie, et cetera.

Or bien que l'on puisse mettre tel ordre que l'on voudra entre ces liures, lesquels nous auons esté contraints de commencer par de nouueaux nombres et alphabets, neantmoins ceux qui preferent l'harmonie à la Physique pourront commencer à les lire par ces quatre liures des Consonances, qui a esté en effet le premier imprimé; auquel succedent celuy des Dissonances, des Genres, des Especes de chaque Consonance, des Modes et de la Composition. Et puis il sera bon de lire le liure de la Voix et des Chants; et ceux des instrumens à chordes, à vent et de percussion: et finalement celuy des Sons, et du mouuement de toutes sortes de corps, par lesquels ceux qui ayment mieux la Physique, et les Mechaniques pourront commencer, de sorte qu'ils pourront mettre le liure du Mouuement de toutes sortes de corps le premier: celuy du mouuement et des autres proprietez des chordes le second: celuy des Sons le troisiesme: celuy des Chants le quatriesme: celuy de l'Art de bien chanter, et cetera le cinquiesme: celuy des Consonances le septiesme: celuy des Dissonances le huictiesme: celuy des Genres et des Modes le neufiesme: celuy de la Composition le dixiesme: et puis les quatre des Instrumens à chordes, et les trois autres des Instrumens à vent et de percussion, de sorte que cet ouurage contiendra 17, ou 18 liures s'il s'accomplit.

La quatriesme chose dont i'auertis le Lecteur, est que ie me suis quelquefois estendu fort amplement sur quelques Propositions que l'on peut obmettre si l'on veut, quoy qu'elles soient fort recreatiues, et qu'elles contiennent plusieurs choses à remarquer, comme sont la 2, 3 et 4 du liure des Consonances, et que si l'on trouue quelques difficultez qui semblent estre traitées trop briefuement en vn lieu, i'en parle pour l'ordinaire plus amplement ailleurs. Ie ne veux pas adiouster que ie crains que quelques-vns trouuent mauuais, ou hors de propos que i'aye tiré des conclusions morales, ou spirituelles en quelques endroits, par exemple dans la quatriesme Proposition du liure des Consonances, ou que ie me sois serui de similitudes prises des Sons, et de leurs accords pour esleuer l'esprit à Dieu, parce que ie ne les ay pas mises pour [-f.avr-] ceux à qui elles deplairont (si toutesfois il se peut rencontrer quelqu'vn à qui les pensées que l'on a de Dieu en traitant des sciences humaines deplaisent) mais seulement pour ceux qui se resiouyssent du continuel rapport que l'on fait de toutes choses à Dieu, ce qui est tres-iuste, et par consequent tres-honneste, puis qu'elles luy appartiennent entierement, et qu'il n'est iamais hors de propos d'en parler comme il faut, puis qu'il n'est hors d'aucun lieu.

La cinquiesme chose appartient aux raisons, aux proportions et à leurs medietez ou milieux; dont ie parle dans la 34. Proposition du premier liure: dans laquelle il faut remarquer que la cinquiesme maniere que i'ay dit n'estre pas generale, peut estre renduë vniuerselle en y procedant en cette façon. L'on trouuera le milieu harmonic de la Dixiesme maieure, c'est à dire de la raison double sesquialtere de 5 à 2, si l'on oste le moindre terme du plus grand, et que l'on multiplie la difference par le moindre, car le produit sera le numerateur, et la somme des deux termes de la raison sera le denominateur; mais il faut tousiours repeter le moindre terme deuant la fraction, et si le numerateur est plus grand que le denominateur, it faut reduire les nombres en entiers: i'oste donc deux de cinq, il reste trois, lequel est la difference de cinq à deux; et puis ie multiplie trois par deux pour auoir le numerateur six; le denominateur vient de l'addition de cinq à deux, qui font sept, de sorte que 2 6/7 est le milieu harmonic entre 5 et 2. L'on trouuera tout le reste de la mesme maniere.

Or il est aysé de trouuer ce milieu en plusieurs autres façons: par exemple, lors que trois fractions ont vn mesme numerateur, et que leurs denominateurs sont en progression Arithmetique, la fraction du milieu est le milieu harmonic entre les deux extremes, comme l'on void en ces trois fractions 2/3 2/5 2/7, car 2/5 est le milieu harmonic. Et si les fractions ont differens numerateurs, il les faut reduire à vn mesme numerateur, afin de trouuer tres-promptement le milieu harmonic entre tous les termes proposez: de là vient que toutes les fractions qui ont l'vnité pour leur numerateur, et qui se suiuent en progression naturelle, comme 1/2 1/3 1/4 1/5 1/6, et cetera iusques à l'infiny ont perpetuellement des milieux harmonics, car 1/3 est le milieu harmonic entre 1/2, et 1/4; et 1/4 est le milieu entre 1/3 et 1/5, et ainsi des autres iusques à l'infini.

L'on trouue aussi ce milieu harmonic en adioustant les deux termes de la raison, et en les multipliant par la moitié du produit, car la somme qui vient des deux extremes se multipliant donne ledit milieu: par exemple, quinze est le milieu harmonic entre 20 et 12 qui sont en raison de cinq à trois, lesquels estant adioustez font huict, dont la moitié 4 les multipliant l'on a 20 et 12, et trois multipliant cinq, on a quinze pour ledit milieu.

Ie veux encore adiouster vne autre maniere, qui suppose que trois nombres se suiuent en progression Arithmetique, comme 2, 3, 4; cecy posé, le premier nombre qui se peut diuiser par ces trois nombres, à sçauoir douze, estant diuisé donne 6, 4, 3, entre lesquels 4 est le milieu harmonic. Où il faut remarquer que ces six nombres, c'est à dire les diuiseurs et les quotiens, sont en raison alterne, puis que 4 est à 6, comme 2 à 3, 3 à 4, comme 3 à 4, et 2 à 4, comme 3 à 6, quoy que les trois quotiens ne soient pas continuellement proportionels, comme les trois diuiseurs. Mais puis que ce milieu sert si peu dans la Musique, comme i'ay monstré en plusieurs endroits, ie ne m'y arreste pas dauantage: ceux qui ayment la cognoissance et la pratique des raisons, et des [-f.avv-] proportions, trouueront de quoy se contenter dans le cinquiesme liure des Elemens d'Euclide, dont les Doctes Geometres font plus d'estat que des autres.

La sixiesme chose concerne en general toutes les difficultez que i'ay touché, dont ie ne pretends pas tellement auoir donné les veritables solutions, que ie ne sois bien ayse d'en receuoir de meilleures de qui que ce soit: et mesmes i'en ay mis plusieurs qui ne me contentent pas entierement, afin de donner suiet aux meilleurs esprits de rechercher de si bonnes raisons de tout ce que i'ay proposé, ou de tout ce qu'ils y voudront adiouster, qu'elles satisfacent à tout le monde. Or bien que ie puisse sembler trop long à plusieurs en de certaines difficultez, par exemple dans la trente-troisiesme Proposition, ou ie recherche pourquoy il n'y a que sept Consonances, et dans quelques autres Propositions, neantmoins si l'on considere la grandeur des difficultez qui y sont proposées, ie croy que l'on iugera qu'elles meritent des liures entiers. Quant à celles qui sont fondées sur les obseruations et les experiences, que i'ay fait, i'ay retenu pour quelque temps les instrumens necessaires pour contenter les plus difficiles, et pour leur faire voir ce qu'ils desireront sçauoir: quoy qu'elles soient assez aysées à faire sans l'ayde d'aucun, si l'on prend la peine de lire la maniere dont ie m'en suis serui en presence de plusieurs qui y ont aydé, et qui les ont iugé tres-exactes.

La derniere chose consiste à expliquer pourquoy la figure circulaire toute pleine de nombres a esté adioustée à la planche en taille douce de la XII. Proposition du second liure des Dissonances, sans aucune explication: ce qui est arriué parce qu'elle a esté grauée apres l'impression, afin de conseruer la pensée et le labeur du sieur Cornu, qui a compris toute la theorie et les raisons des interualles harmoniques dans ce petit cercle, afin d'expliquer toutes les Consonances et les Dissonances qui se trouuent sur toutes les touches de l'Epinette, ou de l'Orgue. C'est pourquoy i'adiouste icy cette explication, que l'on peut transporter dans ladite douziesme Proposition; et pour ce suiet ie repete les treize lettres de l'Octaue diuisée en douze demitons, comme elle est sur l'Epinette, afin que l'on comprenne plus aysément toutes les raisons qui sont d'vne lettre à l'autre. Soient donc les treize lettres de ladite figure circulaire C, c[x], et cetera où il faut remarquer que les deux G ne sont differents que d'vn comma, et qu'ils ne sont pris que pour vne seule chorde, ce que i'explique si clairement dans le troisiesme liure des Genres, et dans ceux des instrumens, qu'il n'est pas besoin d'en parler maintenant.

C

c[x]

D

d[x]

E

F

f[x]

G

G

g[x]

A

B

[sqb]

I'adiouste seulement que ledit sieur a tellement compris le secret de ces deux G, qu'il à fort bien remarqué que l'on n'a point de Diapente en haut, ny de Diatessaron en bas lors qu'il n'y a qu'vn G, et que l'on fait les interualles iustes: car quant aux Facteurs d'Orgues ils diminuent vn peu chaque ton maieur, et augmentent le mineur pour distribuer le comma, qui est entre ces deux G, dont ie monstre l'vsage dans la 25 et 26 Proposition du liure des Genres.

Cecy estant posé, les treize touches, ou lettres contiennent sept Tierces maieures de cinq à quatre, six Tierces mineures de six à cinq, neuf Quartes de quatre à trois, et neuf Quintes de trois à deux, six Sextes maieures de cinq à trois, sept mineures de huict à cinq, deux Septiesmes maieures de quinze à huict, et quatre mineures de neuf à cinq.

[-f.avir-] [Mersenne, Traitez des Consonances, f.avir; text: Tierces maieures. Tierces mineures. Quartes. Quintes. Sexte maieur. Sexte mineur. Septiesme maieure. Septiesme mineure. A, B, C, D, E, F, G, c, e, f, g] [MERHU2_3 01GF]

Quant aux Dissonances qui se rencontrent dans la mesme figure, elles sont contenuës dans l'autre table qui suit, dans laquelle les petites lettres Italiennes signifient les degrez Chromatiques, quoy qu'elles soient sans les caracteres des dieses.

[sqb] à D, G à [sqb], C à E de 32 à 27 Tierce mineure diminuée d'vn comma.

D à G, f à [sqb] 27 à 20 Quarte diminuée d'vn comma.

[sqb] à f, e à f, F à g 75 à 64 Tierce mineure diminuée d'vne diese.

e à G 81 à 64 Tierce maieure trop grande d'vn comma.

B à G, D à [sqb], d à C 27 à 16 Sexte maieure trop grande d'vn comma.

e à B, 405 à 256 Sexte maieure diminuée d'vn limma.

e à c, B à g 225 à 128 Septiesme mineure diminuée d'vne diese.

F à e, G à F, g à f, [sqb] à A, C à B, E à D, 15 à 9 Septiesme mineure diminuée d'vn comma.

g à F, f à e, c à B, 128 à 75 Sexte maieure trop grande d'vne diese.

[sqb] à f, G à D, 40 à 27 Quinte diminuée d'vn comma.

G à e, 128 à 81 Sexte mineure diminuée d'vn comma.

f à B, c à F, g à c, 32 à 25 Tierce maieure trop grande d'vne diese.

C à f, G à c, 25 à 18 Quarte trop grande d'vn demiton mineur.

c à e, g à B, 256 à 225 Ton mineur trop grand d'vne diese.

c à G, f à C, 36 à 25 Quinte diminuée d'vn demiton mineur.

c à g, 675 à 512 Tierce maieure augmentée d'vn demiton moyen.

E à B, g à D, A à e, [sqb] à F, 64 à 45 Quinte diminuée d'vn demiton moyen.

g à e, 1024 à 675 Sexte mineure diminuée d'vn demiton moyen.

[sqb] à e, 512 à 405 Quarte diminuée d'vn demiton moyen.

B à f, C à g, F à c, 25 à 16 Sexte mineure diminuée d'vne diese.

B à E, e à A, F à [sqb], D à g, 45 à 32 Quarte augmentée d'vn demiton moyen.

Or il n'est pas necessaire d'expliquer les raisons des demitons et de la diese, puis que i'en parle tres-amplement dans la seconde Proposition du liure des Dissonances. Ie laisse plusieurs autres choses, qu'il est aysé de conclure des discours de chaque proposition, afin d'adiouster les principales fautes de l'impression, que ie mets dans la page qui suit.

[-f.aviv-] Fautes suruenuës en l'impression.

PAge 5. lisez Proposition II.

Dans la 92 page, où ie dis que la 5 maniere de trouuer le milieu harmonic n'est pas generale, i'adiouste qu'il y a moyen de la rendre generale, comme ie monstre dans vn autre lieu.

Page 134. ligne 8. apres toises lisez en.

ligne 14. adioustez 0 à 100.

Page 135. ligne 25. apres cheu lisez pendant,

ligne 137 pour 25" lisez 10".

ligne 138 apres cheu lisez de.

ligne 139. apres lieu lisez d'où.

Page 136. quatre lignes pres de la fin adioustez 0 à 3".

Page 182. il faut mettre vne note quarrée de deux mesures pour la mediante de la Quinte du 4 Mode,

et au titre du 12 souz hyperphrygien.

Page 263 ligne 35 lisez maieur au lieu de mineur.

ligne 38 lisez d'vne Tierce mineure au lieu d'vn ton maieur.

ligne 41 lisez huictiesme et non pas neufiesme.

Page 262 ligne 9 qu'il pour qui. en la Musique mettez 6 entre le dernier 6 et 10'. et effacez la dixiesme note de la 2 Basse.

Page 264 ligne 10 lisez 15 et non 14.

et au titre de la Proposition lisez XXIII.

Page 266 entre les deux derniers 6 des nombres de dessus la Musique mettez 7.

à la 18 ligne mineure.

Page 268 escriuez à la Basse de la cadence [Mersenne, Traitez des Consonances, f.aviv] [MERHU2_3 01GF]

Page 269 ligne 32 lisez Trios.

[-1-] LIVRE PREMIER, DES CONSONANCES.

PREMIERE PROPOSITION.

A sçauoir s'il y a des Consonances et des Dissonances dans la Musique, et quelles elles sont.

CEvx qui ne prennent nul plaisir à la Musique, ou qui tiennent toutes choses indifferentes, nient qu'il y ait des Consonances, ou des Dissonances, tant parce qu'ils ne prennent nul plaisir aux vnes ny aux autres, que parce qu'ils n'estiment rien d'agreable ou de des-agreable dans la nature, dautant que ce qui plaist à l'vn déplaist à l'autre. Et puis, quel plaisir y a t'il d'apperceuoir que l'air est battu deux ou trois fois par vne chorde, pendant qu'il est battu quatre ou six fois par vn autre? L'oreille et l'imagination n'est-elle pas plus contente de demeurer en repos que d'estre trauaillee par quarante-huit battemens d'air d'vn costé, et par nonante et six de l'autre, comme il arriue lors qu'on fait l'Octaue?

D'ailleurs, pourquoy les battemens qui font la Seconde ou la Septiesme mineure, sont-ils plus des-agreables que ceux qui font la Quinte ou la Tierce? Certainement cette difficulté n'est pas l'vne des moindres de la Musique; car si le vray plaisir consiste à conseruer ou à faire croistre ce que nous auons, il est difficile de monstrer que les battemens d'air qui font les Consonances, aident à nostre conseruation, et augmentent la perfection du corps ou de l'esprit, puis que l'on experimente que ceux qui n'aiment pas la Musique, et qui la tiennent inutile, ou tout au plus indifferente, ne sont pas moins parfaits du corps et de l'esprit que ceux qui l'aiment auec passion.

Neanmoins il est bien difficile de rencontrer des hommes qui prennent autant de plaisir à oüir vne Dissonance, par exemple la Seconde, ou le Triton, comme à oüir l'Octaue et la Quinte. Et bien que l'on en puisse trouuer qui maintiennent qu'il n'y a point de plaisir à oüir les Consonances, ou qu'il n'y a point de Consonances, ny de Dissonances, ils seront contraints d'auoüer que le Triton, ou les Secondes sont plus des-agreables que la Douziesme, ou l'Octaue, s'ils se donnent le loisir de considerer et d'oüir ces interualles, et consequemment s'ils ne veulent pas confesser qu'il y a des interualles agreables, ils auoüeront qu'il y en a de plus agreables les vnes que les autres, ou qu'ils s'imaginent [-2-] quelque chose de moins des-agreable dans l'Octaue que dans le Triton; et s'ils n'osent rien asseurer, de peur de faire tort à la liberté Pyrrhonienne, et de perdre l'Vnisson et l'equilibre de leur esprit, dont ils vsent pour suspendre leur iugement, ils n'oseront pas nier que les interualles dissonans ne soient des-agreables, et que les Consonances ne soient agreables, puis qu'ils craignent autant l'affirmation que la negation.

Mais puis que tous les autres auoüent et asseurent que les interualles que nous appellons consonans sont agreables, et que les dissonans sont des-agreables, et que nous auons d'assez bonnes raisons pour prouuer cette verité, il n'y a nul danger d'asseurer qu'il y a des Consonances et des Dissonances, dont ie traiteray amplement dans ce liure, quand i'auray respondu aux obiections precedentes, dont la premiere oppose tous ceux qui ne trouuent rien d'agreable dans la nature, ce qui ne peut arriuer: car il n'y a point d'homme, ny mesme d'animal, qui ne reçoiue quelque plaisir, puis que tous les hommes aiment quelque chose, et qu'il n'est pas possible que ce que l'on aime deplaise tandis que l'on l'aime: or l'on ne trouue point d'homme qui n'aime la vie, et ce qui est necessaire pour la conseruation de son estre; et consequemment il y a quelque chose d'agreable, soit que la mesme chose agree à tous, ou seulement à quelques-vns; et s'il se rencontre quelque chose qui soit aimee de tous, elle sera semblablement agreable à tout le monde

Ceux qui desireront voir d'où l'on doit prendre le iugement des sons, et de leur agreement, pourront lire la 6 question des Preludes de l'Harmonie, où ie determine si le sens de l'oüye doit estre le iuge de la douceur des Concerts, ou si cét office appartient à l'entendement: et puis i'ay rapporté beaucoup de choses sur ce sujet dans la premiere question Harmonique, dans laquelle i'examine fort amplement si la Musique est agreable, si les hommes sçauans y doiuent prendre plaisir, et quel iugement l'on doit faire de ceux qui ne s'y plaisent pas, ou qui la mesprisent. L'on trouuera au mesme lieu vn excellent discours Sceptique, dont les raisons estant jointes aux 30 qui sont dans la question, font vn traité assez ample. Il y a encore dautres questions Harmoniques en suite de ce discours, dont on peut tirer de la lumiere pour les difficultez de cette premiere proposition.

Quant aux raisons pour lesquelles les battemens d'air qui font les Consonances sont agreables, et ceux qui font les Dissonances sont des-agreables, ie les expliqueray dans le discours particulier de chaque Consonance, et dans celuy que ie feray de la Beauté et de la Proportion qui rend les choses agreables. Mais afin que l'on ait quelque legere connoissance des Consonances dont nous parlerons desormais, ie les expliqueray icy briefuement dans les tables qui suiuent, et qui font voir toutes les simples Consonances, dont la premiere explique tellement leurs termes, que le plus grand nombre represente la plus longue ou la plus grosse chorde, et commence par l'Vnisson qui est marqué par l'vnité, et puis les autres suiuent depuis la moindre Consonance, à sçauoir depuis la Tierce mineure iusques à l'Octaue. Mais la seconde qui commence par l'Octaue, et finit par la Tierce mineure, represente les mouuemens ou les battemens de l'air qui font lesdites Consonances. C'est pourquoy ses moindres nombres qui sont en bas representent les plus grandes chordes, dont les retours sont plus lents; et les plus grands nombres qui sont en haut signifient le plus grand nombre des retours et des battemens que font les moindres chordes.

[-3-] [Mersenne, Traitez des Consonances, 3,1; text: Vnisson. Tierce mineure. Tierce maieure. Quarte. Quinte. Sexte mineur. Sexte maieur. Octaue. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 8] [MERHU2_3 01GF]

Quant aux repliques ou repetitions des Consonances, i'en parleray dans vn autre lieu. Neanmoins ie veux remarquer toutes les Consonances qui sont naturelles, afin de confirmer qu'il y a des Consonances dans la nature, puis que la Trompette nous les apprend, car lors qu'on en joüe, et que l'on commence par le son le plus graue de tous ceux qu'elle peut faire, l'on ne sçauroit passer de ce premier son à aucun son plus proche qu'à celuy de l'Octaue; si l'on veut monter plus haut que le second son il faut faire vne Quinte entiere; et si l'on passe outre, l'on ne peut faire vn moindre interualle que la Quarte: de sorte que ces trois interualles suiuent le progez naturel des nombres; et si l'on fait vn 4 et vn 5 interualle, l'on fera la Tierce majeure et la mineure, dont le son aigu est éloigné d'vne Douziesme du plus graue de la Trompette.

Or ie donneray la raison pourquoy la Trompette fait plustost ces interualles que nuls autres dans le discours particulier de la Trompette; car il suffit maintenant de marquer tous ces interualles dans la table qui suit,

[Mersenne, Traitez des Consonances, 3,2; text: I, II, III, IV, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 8, 15, 20, 25, 30, 40, 60, 120] [MERHU2_3 01GF]

dont le premier rang contient les trois clefs de la Musique; le second les notes ordinaires; le troisiesme les nombres, qui monstrent tellement la raison des 6 consonances, que les plus grands signifient les plus grandes chordes: mais le dernier rang contient les nombres qui continuent tellement les raisons, que les moindres nombres signifient les retours des plus grandes chordes; et parce qu'ils sont beaucoup moindres que ceux du 3 rang, quoy qu'ils soient les moindres de tous ceux qui peuuent continuer les raisons de toutes les consonances, il s'ensuit que la representation des battemens de l'air est plus excellente que celle de la longueur des chordes, puis que les nombres qui signifient lesdits battemens s'éloignent moins de l'vnité, qui est la source de la science, de la perfection, et du plaisir.

Or puis que nous auons parlé des Dissonances dans ce discours, il est raisonnable de les expliquer dans la table qui suit, et qui contient les six simples Dissonances qui sont comprises par l'Octaue.

[Mersenne, Traitez des Consonances, 3,3; text: Dissonances. Semidiapente. Seconde mineure. Seconde maieure. Triton. Fausse quinte. Septiesme mineure. Septiesme maieure. 16, 15, 9, 8, 45, 32, 64, 5] [MERHU2_3 01GF]

Où il faut remarquer que les moindres termes signifient les plus grandes chordes, parce qu'elles ne battent pas tant de fois l'air que les moindres qui sont representees par les plus grands nombres. Mais ie veux encore donner vne autre figure qui contiendra les trois precedentes, et tous les degrez qui sont dans la [-4-] Vingtdeuxiesme, dont la premiere colomne a 22 notes, la seconde contient les nombres qui expliquent les raisons de chaque degré suiuant la vraye Theorie, qui met l'inégalité des sons, c'est à dire qui met le ton majeur et le mineur, et consequemment les Tierces et les Sextes iustes, et qui vsent des moindres nombres pour signifier le moindre nombre des retours que font les plus longues ou les plus grosses chordes, et des plus grands pour exprimer le plus grand nombre des retours que font les moindres chordes; ce qui n'arriue pas à la troisiesme colomne, à raison qu'elle a les nombres Pythagoriques, qui n'ont que le ton majeur, et qui n'ont point d'autre demiton que le Pythagorique, dont nous parlerons ailleurs. La quatriesme contient les syllabes qu'il faut prononcer sur chaque note: où il faut remarquer que i'vse de la nouuelle maniere de chanter dans les syllabes de la premiere Octaue, afin de monstrer comme l'on peut chanter sans muances en mettant la syllabe BI au lieu de MI, et en disant Vt, re, mi, fa, sol, la, bi, vt, au lieu de Vt, re, mi, fa, sol, re, mi, fa, qui suiuent en montant pour accomplir le Trisdiapasion de cette table. Mais i'expliqueray cette maniere de chanter plus au long dans le traité de la Methode et de l'Art de bien chanter. La cinquiesme monstre toutes les Consonances qui sont dans trois Octaues, c'est à dire dans la Vingtdeuxiesme; et la derniere contient les Dissonances, dont ie traiteray plus particulierement en plusieurs propositions: car il suffit maintenant de considerer tout ce que nous venons de dire dans la table qui suit.

[Mersenne, Traitez des Consonances, 4; text: Nombres. Consonances. Legitimes. Pythagoriques. Notes. Dissonances. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 14, 16, 21, 24, 27, 30, 32, 36, 40, 45, 48, 54, 60, 64, 72, 80, 90, 96, 108, 120, 128, 140, 160, 180, 192, 480, 512, 826, 998, 979, 765, 864, 972, 1024, 1652, 1996, 1958, 1530, 1728, 1944, 2048, 2304, 2592, 2916, 3072, 3456, 3888, I, III, IV, V, VI, VIII, X, XI, XII, XIII, XV, XVII, XVIII, XIX, XX, XXII, VT, RE, MI, FA, SOL, LA, BI] [MERHU2_3 02GF]

[-5-] Or il faut commencer par l'Vnisson, dautant qu'il est plus simple que les Consonances, et moins simple que le son, puis qu'il n'est pas possible de faire l'Vnisson, si du moins l'on n'vse de deux sons differens; de sorte que l'Vnisson s'éloigne de la simplicité du son, comme la raison d'égalité s'éloigne de l'vnité: quoy que l'on ne puisse pas comparer le son auec l'vnité en toutes choses, dautant que le son est composé de plusieurs battemens d'air, et que l'vnité n'est nullement composee; et puis le son est materiel, et l'vnité est immaterielle: et finalement le son dépend de l'oreille et de l'air, et l'vnité ne dépend que de Dieu, ou de l'entendement. Mais ie parleray plus amplement de la difference de l'Vnisson d'auec le son dans la proposition qui suit.

COROLLAIRE I.

Si l'on entend la derniere figure de cette proposition, et particulierement la 2 colomne qui contient les moindres nombres, l'on pourra restituer toute la Musique, encore qu'elle fust perduë, et l'on sçaura mieux la Theorie que tous ceux qui nous ont precedez, et qui en ont escrit: car le moindre nombre exprime le nombre des battemens de l'air, qui font le son d'vn tuyau d'Orgue de 8 pieds; et le plus grand nombre signifie le moindre des battemens du tuyau d'vn pied: d'où l'on peut conclure le nombre des battemens que font les autres sons de la Vingt-deuxiesme, et mesmes ceux qui sont necessaires pour faire tel son que l'on voudra.

COROLLAIRE II.

I'eusse peu traiter plusieurs difficultez dans cette proposition, par exemple, si les animaux font distinction entre les Consonances, et les Dissonances, et si les vnes leur plaisent dauantage que les autres: combien il y a de Consonances et de Dissonàces, et pourquoy il n'y en a qu'vn certain nombre, et cetera mais i'en parleray en d'autres propositions, car il suffit icy de sçauoir que les Consonances se font de deux, ou de plusieurs sons, dont la conionction est agreable à l'oreille, et dont la premiere est appellee Vnisson, duquel ie traite dans les propositions qui suiuent.

PROPOSITION XV.

Determiner la difference qui est entre le son et l'Vnisson, et qu'elle est l'origine et la cause de l'Vnisson.

Plusieurs s'estonnent souuent des questions que l'on propose, parce qu'ils ne sçauent pas la difficulté qui s'y rencontre, mais lors qu'ils ont consideré les raisons que l'on a de douter, ils auoüent que lesdites questions meritent d'estre proposees, comme est celle-cy, dont la difficulté consiste à sçauoir quelle difference il y a entre l'Vnisson et le son: car si l'on considere deux battemens d'vn mesme son, et que l'on les compare ensemble, l'on trouuera qu'ils font l'Vnisson, et consequemment que les parties d'vn mesme son peuuent faire l'Vnisson. Et parce que les deux parties du mesme son ne peuuent faire l'Vnisson si elles ne sont vnies ensemble, et qu'elles ne peuuent faire le son si elles ne sont des-vnies, c'est à dire si elles n'ont leurs duree en des temps differens, il s'ensuit que l'Vnisson est ce semble plus simple que le son, ou du moins plus conjoint et plus vny: car encore que l'oüye ne soit pas assez subtile pour discerner la discontinuité ou la succession [-6-] des battemens de l'air qui font le son, neanmoins ils succedent veritablement les vns aux autres, et ne frappent pas l'oreille en mesme temps, à proprement parler.

Il ne s'ensuit pourtant nullement que l'Vnisson soit plus simple que le son, comme nous auons dit cy-deuant, car l'on peut dire que le son est deux fois plus simple, puis qu'il n'est iamais fait que d'vn seul battement d'air en mesme temps; par exemple, chaque battement de l'air qui fait le son du tuyau d'Orgue de 4 pieds ouuert, dure 1/46 d'vne seconde minute, de sorte que chaque battement fait vn son.

Mais l'Vnisson ne se peut faire sans deux battemens d'air qui se fassent en mesme temps: d'où il appert qu'il est deux fois moins simple que le son, et consequemment que l'Vnisson vient du son comme de son origine. Il faut neanmoins remarquer que les deux battemens qui font vn parfait Vnisson ont quasi le mesme effet qu'vn seul battement d'air, quand il est aussi fort que les deux precedens; car bien que les voix, les chordes, ou les sons des autres Instrumens n'ayent quasi iamais vne si grande égalité que les deux battemens d'air qui se touchent, ou se suiuent immediatement dans vn mesme son, neanmoins les deux sons ou les deux battemens de deux chordes de Luth ou d'Epinette, lors que lesdites chordes sont d'vne mesme matiere, et d'vne mesme longueur, grosseur et tension, et qu'elles sont également touchees, ou tirees de leur assiette naturelle, sont plus égaux que les deux battemens qui se suiuent dans vn mesme son, dautant que le premier battement est plus grand et plus fort que le second, comme i'ay demonstré dans vn autre lieu: de sorte que si ces deux battemens pouuoient estre joints ensemble, ils ne feroient pas vn Vnisson si parfait que les deux sons des deux chordes susdites, dont les deux battemens qui s'vnissent sont aussi grands et aussi forts que l'autre; d'où il s'ensuit que le premier Vnisson seroit semblable à celuy qui se fait de deux voix, dont l'vne est plus forte ou plus pleine que l'autre. Or comme nous auons besoin de plusieurs battemens d'air pour faire vn son qui puisse estre apperceu de l'oüye, quoy qu'il soit mal-aisé de determiner le nombre de ces battemens, il faut aussi plusieurs battemens de 2 chordes pour rendre l'Vnisson sensible à l'oreille.

COROLLAIRE I.

L'on peut conclure de cette proposition qu'il n'y a point d'autres sons graues ou aigus que la moindre, ou la plus grande multitude de battemens d'air qui se font en mesme temps, et consequemment qu'il vaudroit mieux dire, à proprement parler, que l'on apperçoit vn certain nombre de battemens d'air, que de dire que l'on oit vn son graue ou aigu; quoy que l'vn reuienne à l'autre, et que l'vn soit la cause, et l'autre l'effet.

L'on peut dire la mesme chose des battemens qui font l'Vnisson, et les autres Consonances: par exemple, l'Octaue n'est autre chose que deux battemens d'air comparez à vn battement d'air; de sorte que l'on peut dire que deux oiseaux qui volent, dont l'vn bat l'air deux fois plus viste que l'autre, font l'Octaue, car encore que l'on n'oye pas ces battemens, ils font neantmoins des sons qui peuuent estre oüis par des oreilles plus subtiles que les nostres. Il faut dire la mesme chose de tous les autres battemens de l'air qui sont faits par les boulets de canon, et des autres missiles que l'on jette dans l'air.

[-7-] COROLLAIRE II.

Il s'ensuit aussi de ce discours, qu'il n'importe pas que l'vn des battemens qui fait vne partie du mesme son, ou des Consonances, soit plus grand ou plus fort que l'autre battement, pourueu qu'ils se fassent en mesme temps; car bien que l'vn ait cent degrez de force, et l'autre cent degrez de foiblesse, s'ils durent autant l'vn que l'autre ils feront vn mesme son s'ils succedent l'vn à l'autre: et s'ils sont conjoints ils feront l'Vnisson; et si l'vn se fait deux fois plus viste que l'autre, ils feront l'Octaue: mais i'ay parle de ces battemens dans vn autre lieu, dont ie diray encore beaucoup de choses dans le discours particulier des Consonances, que ie commence par l'Vnisson, qui prend son origine du son, comme l'on a veu dans cette proposition. Mais il faut maintenant considerer les autres difficultez de l'Vnisson, par exemple s'il est Consonance; s'il est plus agreable que les autres Consonances; qu'elle est sa nature et sa definition, et quels sont ses effets, et cetera.

PROPOSITION III.

Expliquer en quelle maniere l'Vnisson prend son origine du son.

Les esprits excellens ne se contentent pas toûjours de sçauoir l'origine et le commencement des choses, et de connoistre la cause des effets, si quant et quant ils ne sçauent comme ils ont esté produits, quoy que la maniere nous soit souuent inconnuë; et si tost que l'on nous apprend la cause d'vn effet, nous demandons en quelle maniere la cause a produit cét effet. Par exemple, lors que la Theologie nous enseigne que Dieu a produit le monde, nous demandons comment, s'il la produit necessairement, ou librement, s'il la fait par sa puissance, ou par sa volonté, et cetera.

Or puis que nous voulons penetrer la Musique iusques à la premiere racine de ses proportions, il est raisonnable de considerer comment l'Vnisson prend son origine du son: ce qui est tres-aisé si l'on s'imagine le son comme vne ligne droite, qui est representee par la chorde du Monochorde, ou d'vn autre Instrument qui fait vn son; car si l'on diuise ladite chorde par le milieu auec vn cheualet, ou auec le doigt, les deux parties de la chorde estant touchees en mesme temps feront l'Vnisson, comme l'on void dans la chorde A B, laquelle estant diuisee par le milieu au point C, rend les chordes A C et C B parfaitement égales, dont les sons font l'Vnisson: de sorte que la diuision que l'on fait du son en deux parties égales fait l'Vnisson, car A B ne bat qu'vne fois l'air en mesme temps qu'A C, ou C B le bat deux fois, et consequemment l'on a quatre battemens pour vn, car chaque costé de la chorde le bat 2 fois en mesme temps que la chorde entiere le bat vne seule fois.

C'est pourquoy il faut dire que l'origine de l'Vnisson vient de la diuision du temps et de la chorde, ou des autres corps, et de la multiplication des mouuemens, et que l'on peut dire que la resolution et la composition concurrent ensemble également;

[Mersenne, Traitez des Consonances, 7; text: A, B, C] [MERHU2_3 02GF]

car chaque retour d'A C se fait deux fois plus viste que chaque retour d'A B. D'où l'on peut conclure que toute la Musique consiste en la relation et au rapport qui se fait d'vn son à l'autre; car si l'on ne comparoit les 2 sons d'A C et de C B ensemble, il n'y auroit point d'Vnisson, comme il n'y auroit point [-8-] de son dont on peust iuger, si l'on ne cosideroit la vistesse des battemens d'air qui produisent le son.

L'on peut neanmoins considerer l'origine de l'Vnisson d'vne autre maniere, car si l'on prend vne chorde égale à B A, elle fera l'Vnisson auec elle sans vser de diuision: de sorte que l'addition, qui est vne espece de multiplication, suffit pour produire ledit Vnisson: quoy qu'il soit plus aisé de le trouuer par la diuision, tant parce qu'il est plus facile d'auoir vne chorde que d'en auoir deux, que parce que l'on n'a pas besoin d'vne nouuelle tension ny d'experience pour connoistre si les deux chordes differentes et separees sont également tenduës, car la diuision que l'on fait d'A B au point C donne deux chordes également tenduës.

Et si la maxime de la Philosophie est veritable, laquelle enseigne qu'il faut tousiours choisir le chemin le plus court, afin d'éuiter les choses superfluës, et la multitude, quand l'vnité suffit; il s'ensuit que l'origine de l'Vnisson est mieux prise de la diuision du son, ou de la chorde, que de la comparaison d'vn nouueau son, ou d'vne nouuelle chorde égale à B A: et consequemment l'Vnisson vient de la premiere diuision qui est la plus aisee de toutes les diuisions, et dont nous tirerons l'origine de l'Octaue apres les discours de l'Vnisson.

COROLLAIRE I.

Il semble que quand l'esprit se laisse emporter à la consideration des creatures qui out leur origine de Dieu, qu'il se peut imaginer qu'elles viennent en quelque maniere de la diuision qu'il a faite de ses idees d'auec elles, dont elles sont vn crayon grossier, et vne image imparfaite, comme l'Vnisson est le portrait et l'image du son. Et c'est peut-estre ce que Platon a voulu dire en comparant la dualité à l'vnité; quoy que ces comparaisons, et toutes les autres que l'on tire des estres dependans, soient trop éloignees et trop imparfaites pour nous faire conceuoir sa grandeur immense, qui n'a pas plus de rapport auec les sons, que l'immobile auec le mobile, et l'estre auec le neant: C'est pourquoy il nous suffit maintenant de l'adorer en esprit, et dans la verité de la foy, tandis que nous attendons le sejour où il nous découurira la splendeur de sa diuinité.

COROLLAIRE II.

Il faut remarquer que ce que i'ay dit des deux battemens ou des deux parties du son qui font l'Vnisson, doit semblablement estre entendu de 4, 6, 8, 12, ou de tel autre nombre de battemens du mesme son que l'on voudra. Par exemple, si l'on compare les 48 premiers battemens ou retours de la chorde qui est à l'Vnisson d'vn tuyau d'Orgue de 4 pieds ouuert, auec les 48 seconds battemens de la mesme chorde; c'est à dire si l'on compare le mouuement de la chorde ou de l'air qui se fait à la premiere seconde d'heure auec celuy de la deuxiesme seconde, l'on aura l'Vnisson, qui n'est autre chose qu'vn mesme son repeté ou multiplié.

COROLLAIRE III.

Si la seule vitesse du mouuement de l'air faisoit le son aigu, l'on pourroit dire que toutes les Consonances viendroient d'vn mesme son, dautant que la premiere partie du premier retour de la chorde est plus viste que la seconde partie, et [-9-] que l'on peut assez trouuer de differentes vitesses dans les retours qui font le mesme son pour les raisons de toutes les Consonances, et mesme des Dissonances: Mais puis que tous les retours de la chorde continuent seulement vn mesme son, et que le deuxmilliesme retour de la chorde n'est pas plus graue ou plus aigu que le premier ou le second, il s'ensuit que ces retours estant joints ensemble ne peuuent faire que l'Vnisson; si ce n'est que l'on die que le son d'vne chorde ou d'vn autre corps comprend en soy tous les sons, à raison des differens battemens de l'air qui se font par chaque point, ou partie de la chorde qui se meut d'vne differente vitesse; car les parties se meuuent dautant plus viste qu'elles sont plus proches du milieu; quoy que l'égale vitesse de chaque retour de la chorde entiere determine tellement le son qu'il semble tousiours également graue ou aigu; car il n'y a nulle apparence de dire que l'oreille se trompe, et qu'elle est tellement preuenuë et preoccupee par le son du precedent retour, qu'elle n'est plus capable de iuger du son des autres retours, puis que l'on experimente que celuy qui arriue sur la fin des retours, et qui n'a point oüy le son des premiers, trouue le mesme son que celuy qui a entendu le son des premiers retours; car si le premier mesure le son des premiers tremblemens de la chorde auec vn tuyau d'Orgue, et que le second mesure aussi le son des derniers tremblemens auec vn tuyau, l'on trouuera que les deux tuyaux font l'Vnisson.

COROLLAIRE IV.

Puis que chaque retour de la chorde fait vn son également graue ou aigu, il s'ensuit que ce son contient plusieurs Vnissons, car quand la chorde tremble 2000 fois, l'on peut dire qu'elle comprend mille Vnissons, ou mille fois l'Vnisson, dautant que si l'on ajoûte les 2 tremblemens qui se suiuent immediatement ils feront l'Vnisson: mais il faut remarquer que l'Vnisson des deux battemens qui se suiuent immediatement est plus parfait que celuy des deux qui sont éloignez, et consequemment que le premier et le dernier tremblement estant comparez et ajoûtez ensemble font l'Vnisson le plus imparfait de tous ceux qui se rencontrent dans le mesme son.

COROLLAIRE V.

Il faut encore remarquer que l'Vnisson peut venir d'vn mesme battement d'air, ou d'vn mesme tremblement de chorde, car si le battement a, par exemple, 2 degrez de force, et que l'on diuise cette force en deux parties égales l'on fera l'Vnisson, pourueu que chaque partie du son dure autant l'vne que l'autre: mais parce que l'on ne peut pas diuiser la force si quant et quant on ne diuise le son, et que le son, entant qu'il est son, ne peut estre diuisé qu'en se faisant plus aigu, il vaut mieux considerer celuy qui se fait par vn mesme retour, ou battement d'air, afin de comparer la premiere partie du battement à celle du milieu, et à la derniere, parce que si elles estoient jointes ensemble elles feroient l'Vnisson. Mais cette consideration est trop subtile pour la pratique, car il n'est pas possible que les hommes separent les parties d'vn mesme battement pour les joindre ensemble.

COROLLAIRE VI.

Il est quelquefois difficile de connoistre si deux sons font l'Vnisson ou l'Octaue, [-10-] ce qui arriue particulierement lors que les Instrumens sont de differentes especes, ou que l'vne des voix est grosse, forte et pleine, et l'autre foible et deliee, comme il arriue au son de l'Orgue, et des Instrumens à chordes, et aux voix des hommes et des enfans qui chantent souuent à l'Octaue, lors que l'on croit qu'ils chantent à l'Vnisson. Mais ie traiteray de cette difficulté dans plusieurs autres lieux, et particulierement dans les liures de la Pratique que ie ne veux pas mesler auec la Theorie, afin d'imiter la sagesse et la bonté diuine qui s'est employee de toute eternité à la theorie et à la contemplation de son essence, auant que de venir à la pratique qu'elle a fait paroistre dans l'harmonie de l'Vniuers.

PROPOSITION IV.

Determiner si l'Vnisson est Consonance, et s'il est plus doux et plus agreable que l'Octaue.

Ceux qui maintiennent que l'vnisson est entre les Consonances ce que l'vnité est entre les nombres, nient qu'il doiue estre appellé Consonance, parce qu'il n'a nulle varieté de sons quant au graue et à l'aigu: mais ceux qui croyent que l'vnisson est la Reyne des consonances sont de contraire aduis, dautant qu'il suffit que les sons soient differens en nombre pour faire vne consonance, et que l'vnion des sons estant la raison formelle desdites consonances, celle qui les vnit si parfaitement, qu'ils sont oüys comme n'estant quasi qu'vn mesme son, ne doit pas estre priuee du nom qu'elle donne aux autres. Ce que l'on peut confirmer par les noms que nous donnons à Dieu, quand nous l'appellons l'estre, le bon, le beau, et cetera car encore que Dieu n'ayt pas l'estre, la bonté, ou la beauté que nous auons, et qu'il ayt ces perfections en vn degré infiniment plus parfait, toutesfois il est permis d'en parler en cette maniere, dont se sert la saincte Escriture pour nostre instruction; et consequemment l'vnisson estant la cause exemplaire, et la fin des consonances, puis qu'elles tendent toutes audit vnisson, d'où elles tirent leur origine, comme les raisons d'inegalité tirent la leur de la raison d'egalité, ce n'est pas sans raison si l'on tient qu'il est la premiere consonance.

Or l'vnisson est consideré en deux manieres, car il se peut continuër dans vn mesme ton, c'est à dire sur vne mesme chorde, comme il arriue lors qu'on chante sans hausser ou baisser la voix dans le choeur des Religieux qui n'vsent point de Plainchant; ce que l'on peut nommer chant en Isson, c'est à dire égal, et dont la suite est semblable au commencement, et toutes les parties sont vnissones.

L'autre espece d'vnisson est celuy du plainchant, qui se sert de toutes sortes de degrez pour monter on descendre, et qui a plus de varieté que l'autre, lequel est semblable à vne voix qui tient ferme sur vne mesme note, et qui n'a point d'autre distinction que celle qui vient des differentes syllabes, ou de quelques interruptions, pauses, et repos pour reprendre haleine, et pour respirer, et soulager la voix et l'estomach.

Ces deux manieres d'vnisson sont differentes, en ce que la premiere n'a qu'vne seule espece de voix, ou de sons, et que l'autre a vn nombre d'especes aussi grand, comme est la difference de l'aigu, ou du graue; c'est pourquoy le premier vnisson est plus simple que le second, et l'vn et l'autre est consonance, puis qu'ils font l'vnion de deux, ou de plusieurs sons, qui est agreable à l'oreille, quoy qu'ils [-11-] n'ayent point d'autre difference que leur nature particuliere, et indiuiduelle, laquelle est la moindre difference de celles qui sont entre les substances.

Car cette difference suffit pour establir la raison d'egalité qui est distincte de celle de l'identité qui est plus simple, quoy qu'Aristote die au 39 Probleme de sa Section 19, que l'Octaue est plus agreable que l'Vnisson, parce qu'il n'est qu'vn simple son. Et dans le 2 liure des Politiques chapitre 5, que celuy qui met l'Vnisson entre les Consonances est semblable à celuy qui introduit la communauté de toutes choses dans les Republiques, et qui confond les vers auec le pied. Mais Iean des Murs au liure 2 du miroir de la Musique, chapitre 10, maintient qu'il est Consonance, dont tous ceux-là demeureront d'accord qui aiment mieux suiure la raison et l'experience que l'authorité. Et quant à la communauté des Republiques, à laquelle Aristote s'est opposé pour contredire à son Maistre, elle est tres-souhaitable; mais il ne la faut pas esperer tandis que l'on prefere la diuersité à l'égalité; car toutes les choses les plus excellentes nous conuient à cette égalité et communion de biens, puis que dans la nature la terre, l'air, et les cieux sont également faits pour tout le monde; que dans l'estat de la grace il n'y a qu'vne mesme foy, mesme esperance, mesmes commandemens, et mesme loy; et dans celuy de la gloire qu'vn mesme Dieu, qui sera toutes choses en tous, omnia in omnibus, lors que toutes choses luy seront assujetties, et qu'elles auront quité la diuersité, qui est la source de la corruption. De sorte que l'on peut dire que Platon, dont l'esprit a ce semble atteint iusques à la plus grande lumiere de la natuture, contemploit la beauté des idees eternelles quand il proposa l'heureuse communion des biens, que son disciple est contraint d'embrasser lors qu'il aduoüe que les biens des amis doiuent estre communs. Or tous les hommes doiuent estre amis, puis qu'ils sont freres, et enfans d'vn mesme pere, et que la vraye religion nous enseigne que les fideles doiuent estre vn mesme corps et vn mesme esprit, puis qu'ils ont tous l'amour et la gloire de Dieu pour leur derniere fin. De là vient que toute l'Escriture saincte n'a point d'autre but que de nous faire embrasser la communion des biens tant de l'esprit que du corps, et de nous vnir à Dieu pour iamais, afin que l'Vnisson qui n'est pas icy dans l'estime qu'il doit estre, triomphe de la diuersité dont procede l'erreur, et ioüisse eternellement des prerogatiues dont on le veut priuer dans les differences du temps et du mouuement dont on vse maintenant.

Quant à l'autre partie de la proposition, à sçauoir si l'Vnisson est plus doux et plus agreable que l'Octaue, ie dis premierement qu'il n'y a nul d<o>ute qu'il ne soit plus doux, puis qu'il vnit ses sons plus souuent et plus aisement, car l'Vnisson estant d'vn à vn, tous les battemens de l'air s'vnissent à chaque coup, au lieu que les battemens de l'Octaue ne s'vnissent que de deux en deux coups; et l'on trouuera toujours dans les operations de tous les sens, que ce qui s'vnit le plus aisément est le plus doux; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit le plus agreable: car encore que le sucre et le miel soit tres-doux, il n'est pourtant pas agreable à ceux qui aiment mieux les choses aigres et ameres: c'est pourquoy il faut voir si l'Vnisson est plus agreable que l'Octaue.

Ie dis donc secondement qu'il semble que l'Vnisson est plus agreable que l'Octaue, parce qu'il chatoüille dauantage l'oreille, et qu'il se comprend plus facilement par l'imagination, laquelle est le principal siege du plaisir.

Et si l'on veut vser de comparaisons pour confirmer cette verité, la nature [-12-] nous en fournit dans toutes les sciences, car le grand plaisir de l'Algebre consiste à trouuer toutes sortes d'équations qui se rencontrent par le moyen de l'égalité. La science des Mechaniques a son fondement dans l'équilibre, qui est vne certaine espece d'Vnisson. Et la Medecine n'a ce semble nulle fin ou speculation plus releuee que le temperament des corps reduit à l'égalité des humeurs. Et s'il est permis de monter plus haut nous trouuerons vn eternel Vnisson dans la diuinité, puis que les trois personnes ne sont qu'vne mesme nature, et n'ont qu'vne mesme volonté, mesme puissance, et mesme bonté, quoy qu'elles soient reellement distinctes. Ce qui sera peut-estre cause que les Bien-heureux chanteront perpetuellement à l'Vnisson, afin que leur chant soit conforme à l'égalité des trois personnes, et à l'estat d'égalité, qui prend son origine de la beatitude eternelle, qui n'est susceptible d'aucune alteration, et laquelle estant tres-simple requiert des chants tres-simples, qui ne peuuent estre plus simples quand plusieurs chantent, que lors qu'ils chantent à l'Vnisson.

L'on peut encore confirmer la mesme chose par le commencement et la fin des compositions qui font quasi toujours l'Vnisson, lequel est la fin de la Musique, puis que l'on experimente que toutes les Consonances tendent à l'Vnisson, comme ie demonstre ailleurs. Et si l'on fait la comparaison de la force qu'a l'Vnisson du Pleinchant auec celle des Consonances de la Musique, l'on trouuera qu'il est plus puissant, et qu'il fait vne plus forte impression sur l'esprit qui n'est nullement distrait par la varieté des Consonances ou des Dissonances, et qui commence à goûter la Musique des Bien-heureux lors qu'il oit l'Vnisson, qui luy fait souuenir de son origine, et de la beatitude qu'il espere et qu'il attend.

La puissance de l'Vnisson n'imprime pas seulement ses effets sur l'esprit, et sur les ames, mais aussi sur les corps inanimez; car autant de fois que l'on touche vne chorde de Luth, de Viole, ou de quelqu'autre Instrument, elle esbranle et fait trembler les autres chordes qui sont disposees et tenduës à l'Vnisson; et consequemment elle peut seruir pour faire mouuoir toutes sortes de machines, et pour faire ioüer le canon: De sorte que l'on peut assieger et forcer les villes par le moyen de l'Vnisson, comme l'on dit qu'Orphee les bâtissoit auec le son de sa Harpe. Mais il faut reseruer ce discours pour le traité des sons dont on vse à la guerre.

Or l'vne des plus fortes raisons qui persuadent que l'Vnisson est plus agreable et plus naturel que l'Octaue se tire de l'experience, qui monstre que l'on s'ennuye beaucoup plutost d'oüir chanter à l'Octaue qu'à l'Vnisson, lequel on oit dans les Eglises l'espace de plusieurs heures auec plaisir: et bien que les enfans chantent naturellement à l'Octaue des hommes, neanmoins leur intention est de chanter à l'Vnisson, auquel tendent toutes les voix, qui sont conseruees et fortifiees par leurs semblables; car la ressemblance est la source de l'amour, et la conseruation de l'estre et de la nature de chaque chose, qui se conserue mieux par l'vniformité que par la difformité. Or les mouuemens que nos esprits reçoiuent de l'Vnisson sont parfaitement vniformes et égaux, et ceux de l'Octaue sont inégaux, puis que les vns sont deux fois plus vistes que les autres.

Et si nous comparons les sons aux objets du toucher, nous trouuerons que l'oreille reçoit autant de plaisir à oüir chanter l'Vnisson, que les sens du toucher au maniment des choses polies, molles, et douces, comme sont les satins, et mille autres choses semblables. De là vient que les Dissonances sont appellees dures, [-13-] et rudes, parce que leurs sons ressemblent aux corps durs, rudes, et inegaux, qui blessent la main, et qui destruisent les esprits qui seruent au sens du toucher.

Toutefois plusieurs croyent que l'Octaue et les autres Consonances sont plus agreables que l'Vnisson, dautant qu'elles ont de la varieté dans leur vnion, et que la nature se plaist à la diuersité, comme nous auons prouué dans vne proposition particuliere: et si l'on fait reflexion sur les accords qui charment l'esprit dans les Concerts, on sera contraint d'auoüer qu'il se rencontre quelquefois de certains endroits qui rauissent l'auditeur; ce qui ne se fait iamais si puissamment par l'Vnisson.

Et puis les differentes voix de la Musique qui sont doublees sont autant d'Vnissons qui sont enrichis et releuez par la diuersité des Consonances; de sorte que s'ils sont bons et agreables estant tous seuls, ils doiuent encore estre meilleurs et plus agreables lors qu'ils sont ioints ausdits accords.

Quant à la grande egalité et vnion des sons qui font l'Vnisson, elle est ce semble trop simple pour donner du plaisir, puis que l'on experimente dans plusieurs choses, et particulierement dans les visibles, que ce qui est trop simple, et ce qui n'est pas composé de plusieurs parties n'est pas estimé agreable; car vne seule ligne, soit droite ou circulaire, n'est pas belle ny agreable. Or l'Vnisson est semblable aux lignes qui sont toutes seules, comme le son est semblable au point et à l'vnité.

A quoy l'on peut ajoûter qu'il n'est pas possible de discerner l'Vnisson d'auec le simple son lors qu'il est parfait, c'est à dire quand les voix qui font l'Vnisson sont parfaitement egales; et consequemment qu'il n'est pas plus agreable qu'vne voix, puis qu'il est oüy de la mesme sorte que s'il n'y en auoit qu'vne seule.

L'on peut encore rapporter icy toutes les raisons dont ie me suis seruy ailleurs pour prouuer que la diuersité plaist aux sens, et la comparaison dont vse Zarlin au troisiesme liure de ses Institutions, chapitre huictiesme, où il tient que l'Vnisson et l'Octaue sont semblables aux couleurs extremes, c'est à dire au blanc et au noir; et les autres Consonances moyennes, à sçauoir la Quinte, la Quarte, et les Tierces, aux couleurs moyennes, c'est à dire au verd, au rouge, et à l'azur, et consequemment que l'Vnisson et l'Octaue ne sont pas si agreables que les autres Consonances, puis que le blanc et le noir sont moins agreables que les couleurs meslees ou moyennes. Ce qui n'empesche pas neanmoins que l'on ne puisse conclure que l'Vnisson plairoit dauantage à toute sortes d'hommes s'ils estoient dans l'estat de la perfection, qui repugne ce semble à la diuersité, dont le plaisir tesmoigne nostre indigence et nostre imperfection. Car puis que toute la Musique n'est que pour l'Vnisson qui en est la fin, pourquoy ne le prise-on dauantage que tous les accords? la fin est elle pas meilleure et plus agreable que les moyens dont on vse pour y paruenir? Mais ceux qui prennent plus de plaisir aux autres accords qu'à l'Vnisson sont semblables à ceux qui aiment mieux vn temps sombre et couuert en plein midy, que la pure lumiere du Soleil; et qui preferent les couleurs qui participent des tenebres, comme sont les moyennes, que le blanc qui est l'image de la lumiere, et qui sert de couleur aux habits dont les Anges se reuestent pour paroistre aux hommes, et dont nostre Sauueur a vsé dans sa Transfiguration, car ses habits estoient blancs comme [-14-] neige, et brillans comme la lumiere. En effet ceux qui font plus d'estat du verd et des autres couleurs composees que du blanc, et des Consonances imparfaites que de l'Vnisson, sont semblables à ceux dont l'oeil ne peut souffrir la lumiere, et qui reçoiuent plus de contentement de la speculation des veritez particulieres, que de l'vniuerselle qui est en Dieu, et qui aiment mieux ioüir des creatures et des voluptez passageres, que du createur, et des plaisirs eternels.

Quant à ceux qui sont montez au dessus de tout ce qui est creé, et qui ont mille fois experimenté le degoust que l'on a de toutes les veritez des Mathematiques, et de la Physique, lors qu'elles ont esté trouuees, et dont on ne reçoit quasi nul contentement que dans le labeur que l'on souffre en les cherchant, ils ne reçoiuent nul contentement des Concerts, et aiment mieux oüir chanter à l'Vnisson qu'à plusieurs parties, dautant que l'Vnisson leur represente le sejour des Bien-heureux, et la parfaite vnion des trois personnes diuines qui sont à l'Vnisson d'vne parfaite egalité.

Et parce que les Vnissons que l'on fait icy ne sont pas parfaits, ceux qui s'esleuent par dessus tout ce qui est corporel, et qui commencent à s'vnir d'vn ardent amour auec Dieu, ne reçoiuent nul contentement des Vnissons, sinon quand ils ont quelque lettre dont ils se seruent pour estre rauis dans la contemplation de l'estre souuerain; et sont plus aises de n'oüir point chanter afin de n'estre nullement distraits de la pensee qu'ils ont de l'vnité increée, à laquelle ils sont tellement arrestez, que nulle chose du monde ne les en peut separer.

I'estime donc que l'Vnisson est plus agreable que les Consonances, et qu'il faut porter compassion à la fragilité et inconstance des hommes qui n'ont pas ce sentiment, et qui font plus grand estat de la diuersité et de l'inegalité, que de l'vnité et de l'égalité, dautant qu'ils ne iugent pas des choses parce qu'elles ont de plus simple et de plus excellent, mais par ce qui reuient le mieux à leur appetit et à leur fantaisie.

Or l'on peut confirmer cette verité par vne puissante consideration de tout ce qui rend les choses agreables, c'est à dire de ce qui leur donne l'estre, les facultez et l'action; car il ne faut nullement douter que ce qui rend les choses agreables ne soit encore plus agreable que lesdites choses, puis qu'elles n'ont rien qu'elles ne l'ayent emprunté, et qu'elles ne sont agreables que par ce qu'elles ont emprunté de la source dont elles ont pris leur origine.

Les lignes, les figures et les corps n'ont rien que ce qu'ils empruntent du point, puis que la ligne n'est autre chose que le mouuement du point, comme les figures et les corps ne sont que le mouuement des lignes et des plans; car si l'on oste tous les points il ne demeure plus rien, de sorte que si l'on contemple la beauté et la perfection du point on aduoûra qu'il a la beauté des lignes et des figures en eminence et en perfection.

Et toutes les creatures qui ne dependent pas moins de Dieu que les lignes dependent du point, n'ont nulle beauté ny rien d'agreable que ce qu'elles reçoiuent de la presence de Dieu qui les crée perpetuellement; de sorte qu'il n'y a rien de parfait dans les creatures que Dieu. Delà vient que la plus grande beauté des creatures est la plus grande assistance que Dieu leur donne, et la plus grande quantité de sa lumiere qu'il leur depart, et dont il les illumine: comme les [-15-] nombres sont les plus grands, à qui l'vnité enuoye la plus grande multitude de ses rayons, et à qui elle se communique plus amplement; de sorte que l'on peut dire que tous les nombres possibles ne sont rien autre chose que l'vnité communiquee, ou l'amour, la perfection et communication de l'vnité, sans laquelle nul nombre ne peut subsister.

Or les Consonances dependent de l'Vnisson, comme les lignes du point, les nombres de l'vnité, et les creatures de Dieu, c'est pourquoy elles sont dautant plus douces qu'elles s'en approchent dauantage, car elles n'ont rien de doux ny d'agreable que ce qu'elles empruntent de l'vnion, de leurs sons, laquelle est d'autant plus grande qu'elle tient dauantage de l'Vnisson: quoy que plusieurs n'en reçoiuent pas vn si grand plaisir que des autres Consonances, dautant qu'ils n'ont pas l'esprit assez fort ny eleué pour contempler le point et l'vnité dans leur simplicité, ou pour s'arrester à la seule presence de la diuinité consideree sans aucun rapport aux choses visibles. Car l'esprit de la plus-part des hommes est tellement renfermé dans le corps, et borné par les phantosmes, qu'il ne peut se porter par dessus les sens; et s'il arriue qu'ils s'eleuent iusques au centre de la diuinité que les Cabalistes appellent l'Aleph tenebreux, et l'Ensoph, ils se trouuent tous eperdus parmy les tenebres dont leur entendement est saisi, dautant que les phantosmes qui leur donnoient quelque apparence de lumiere ne les accompagnent plus, ce qui les contraint de retomber dans la fausse lumiere qui eclypse les rayons du soleil intelligible, et qui nous rauit la vraye beauté pour nous repaistre d'vne beauté mandiee qui n'apporte nul plaisir qui soit solide et permanent. Ce que sainct Augustin a remarqué dans le troisiesme chapitre du liure de la connoissance que l'on doit auoir de la vraye vie, dans lequel ayant monstré la puissance de la Dialectique, il ajoûte, Dialectica namque disserendi potens, potenter quoque dubia definiens, cunctas scripturas euibrans, et euiscerans, cunctam humanam sapientiam annihilans, cùm in diuinitatem intendit, tantâ maiestatis luce repercussa pauidum caput tremefacta reflectit, atque in abdita mundanae sapientiae fugiens delitescit, dissolutisque syllogismorum nexibus stulta obmutescit.

De sorte que toute la sagesse et la capacité de l'entendement humain ne peut nullement nous descouurir la lumiere de la premiere verité, et nous faire auoüer que le parfait contentement consiste dans la parfaite simplicité, que l'on ne gouste iamais assez que lors qu'on la contemple dans elle mesme, et que l'on quitte entierement la diuersité pour embrasser l'vnité diuine, à laquelle aspiroit le Prophete Royal, lors qu'il chantoit ces paroles, Satiabor cùm apparuerit gloria tua.

Neanmoins quand on sçait l'art et l'vsage de la meditation du vray plaisir, on trouue aisément que les idees eternelles en sont le seul et le veritable object, et consequemment que nous nous mesprenons lors que nous croyons que la beauté à son siege dans l'estre des creatures separé ou distinct de l'estre du createur; car la beauté, et ce que nous appellons agreable dans les choses sensibles ou intelligibles depend de l'estre incree, comme les nombres dependent de l'vnité, les lignes du point, le temps du moment, le mouuement de l'immobile, et les Consonances de l'Vnisson.

Or les nombres n'ont rien dans soy que l'vnité, qui les rend moindres ou [-16-] plus grands à proportion qu'elle se communique plus ou moins; par exemple, le nombre de mille est dix fois plus grand que le nombre de cent, parce que l'vnité se communique dix fois dauantage à mille qu'à cent; mais elle a vne puissance infinie qui luy est si propre qu'elle ne la peut communiquer, puis qu'elle ne peut rendre le nombre infiny, comme Dieu ne peut communiquer son infinité ny son independance: d'où l'on peut conclure qu'il faut regarder le createur dans les creatures, comme l'vnité dans les nombres, et comme Vnisson dans les Consonances.

En effet l'on experimente que les Consonances sont deux, trois, ou quatre fois meilleures et plus excellentes, à qui l'vnisson se communique deux, trois, ou quatre fois dauantage, comme ie demonstreray dans vn discours particulier; car lors qu'il leur communique deux degrez d'vnion, elles sont deux fois meilleures que quand il ne leur communique qu'vn degré, et ainsi consequemment iusques à ce qu'elles soient reduites à l'Vnisson par la soustraction des degrez de la varieté qui determinent la matiere des Consonances, comme l'vnion en determine la forme; car si l'inegalité et la diuersité sert de corps aux Consonances, l'egalité et l'vnion en est l'ame et l'esprit, comme l'on verra dans le traité des Diuisions, et dans celuy des Suppositions de chaque Consonance, ou ie demonstre que de toutes les diuisions de chaque Consonance, celle-là est la plus douce et la plus agreable qui vnit ses sons plus parfaitement; et que de deux ou plusieurs suppositions d'vne mesme Consonance, ou de plusieurs, soit en haut ou en bas, celle-la est la meilleure et la plus naturelle dont l'vnion est plus grande.

Et quand nous aurons despoüillé les creatures de leurs differences, et de leur varietez, et que le voile des apparences exterieures et finies en sera leué, nous apperceurons l'esprit diuin qui les fait mouuoir, et lors nous serons vn mesme esprit auec Dieu, suiuant le beau mot de l'Apostre, Qui adhaeret Deo, vnus spiritus est cum eo; car si tost que nous verrons qu'il n'y a nulle bonté ny beauté dans les creatures que la bonté et la beauté diuine, nostre esprit s'attachera si puissamment à cét objet qui rauit les Bien-heureux, qu'il semblera estre vne mesme chose auec luy, comme les objets entendus et l'entendement ne sont plus qu'vne mesme chose dans l'escole des Peripateticiens.

Mais comme nous souffrons patiemment dans l'imperfection de l'estat où nous sommes, que l'on nous batte les oreilles de la varieté des Consonances en attendant le sejour ou nous serons rauis par le parfait Vnisson, dont nous ne pouuons parfaitement comprendre la beauté pendant que nous auons besoin de la diuersité pour nostre conseruation: de mesme nous ne pouuons entendre la beauté et l'excellence diuine iusques à ce qu'elle ait dessillé nos yeux, et qu'elle ait expliqué l'enigme qui nous la cache, et qui nous en oste la veüe, comme les vapeurs et les nuës tres-épaisses nous ostent celle du Soleil. De là vient que les consommez et la gelee ne donnent pas vne nourriture si forte, si vtile, et si agreable à ceux qui se portent bien, comme le pain, la chair, et les autres viandes qui ne sont point despoüillees de leurs differentes imperfections, dautant que le corps de l'homme a plusieurs parties differentes, dont chacune requiert vn aliment different: de sorte que l'or potable, ou l'elixir dont se vantent les Chymistes et les Cabalistes, n'est pas propre pour la nourriture, parce qu'il est trop-simple et trop pur.

[-17-] D'ailleurs, l'experience fait voir que nous ne pouuons icy subsister longtemps sans la varieté des differentes actions et passions, dont chacune nous lasse, et nous déplaist incontinent: par exemple, lors que l'on est las on prend plaisir à s'asseoir, mais si tost que l'on a demeuré deux ou trois heures assis on se trouue aussi las que deuant, et l'on aime mieux recommencer le labeur iusques à vne nouuelle lassitude, que de demeurer plus long-temps assis. Ce qui preuue clairement que le plaisir de l'homme ne peut subsister sans la varieté, pendant qu'il est dans vn estat variable; et consequemment que la continuation de l'Vnisson ne luy peut estre si agreable, que lors qu'il est interrompu par les autres accords, ou mesme par les Dissonances: quoy que cette diuersité n'empesche nullement que l'Vnisson ne soit plus agreable que les autres Consonances quand on en vse aux endroits où il est requis ou permis selon les regles de l'art.

Or cét estat de varieté où l'on est, est cause que l'on éuite tant qu'on peut l'Vnisson, parce qu'il est trop doux et trop excellent pour cette vie. De là vient que l'on finit plustost la Musique par l'Octaue, la Quinte, la Tierce, ou leurs repliques que par l'Vnisson; et quand on finit par luy, on l'accompagne des autres accords, parce que tandis que l'esprit est sujet à la matiere qui l'assujetit aux phantosmes, aux tenebres, et à l'erreur, il n'ose quasi s'esleuer à la perfection de l'vnité, qui est entierement dépoüillee de la varieté et de l'inégalité qui se rencontre dans les autres accords; par où il témoigne que l'Vnisson est quasi hors de la Musique, comme Dieu est au dela de sa portee, et que lors que l'on oit l'Vnisson, il faut se souuenir que le moindre plaisir de l'Harmonie diuine est plus excellent que la parfaite connoissance de l'Harmonie dont nous vsons, comme l'on peut inferer de ce beau mot de sainct Augustin, Incomparabili foelicitate praestantius est Deum ex quantulacunque particulâ piâ mente sentire, quàm quae facta sunt vniuersa comprehendere, au 5 chapitre de la Genese selon la lettre, chapitre 16. D'où l'on peut conclure, à proportion que le plaisir que l'esprit separé de l'erreur et du phantosme reçoit de l'Vnisson surpasse tous les contentemens qui viennent des autres accords, puis qu'il est l'image de l'Harmonie diuine, et la source desdits plaisirs.

Mais l'on peut encore faire vne objection qui semble dépoüiller l'Vnisson de la prerogatiue que nous luy donnons, à sçauoir que l'esprit a plus de plaisir à conceuoir les choses qui augmentent sa connoissance. De là vient que la nature se plaist à la diuersité, comme i'ay prouué par cette mesme raison dans vn discours particulier. Or on n'apprend rien en considerant l'Vnisson, puis qu'il ne contient nul interualle, et que tous ses sons ne sont qu'vne mesme chose: et l'on apprend dans les autres Consonances la difference des sons graues et aigus, et le contentement qui procede de leur mélange; et consequemment l'Vnisson est l'accord le plus pauure et le moins agreable de toutes les Consonances, puis qu'il ne donne point de nouuelle connoissance.

Et puis, si la plus grande vnion de ses sons est cause d'vn plus grand contentement, il s'ensuit qu'il y a plus de contentement à voir vne chambre dont les murailles se touchent, ou sont fort peu éloignees, et vne petite maison, qu'à voir vn grand Louure, parce que les parties de la petite maison sont plus vnies que celles d'vn grand Palais. On peut dire la mesme chose de tout ce qui est grand et magnifique, et qui peut estre abregé et racourcy, parce que les racourcissemens [-18-] font que les parties des choses que l'on racourcit sont plus vnies que lors qu'elles ont vne plus grande estenduë.

Finalement, la difference de toutes les creatures sera entierement conseruee au ciel, où elle plaira dauantage à tous les Saincts, que si elles n'estoient toutes qu'vne mesme chose, et qu'elles n'eussent nulle difference entr'elles; car il semble que tout le plaisir de la connoissance des creatures consiste dans le rapport et la comparaison que l'on fait d'elles à Dieu, et des vnes auec les autres.

Mais il est aisé de respondre à ces objections, puis qu'elles supposent l'estat imparfait des hommes, dont la connoissance sera beaucoup plus parfaite lors qu'ils verront clairement la grande vnion de toutes les creatures, et qu'ils reconnoistront que la diuersité des objets exerce vne grande tyrannie sur nos esprits, qu'elle diuertit de la contemplation et des pensees qui nous portent à l'vnité, à laquelle on ne peut atteindre qu'en dépoüillant les creatures de leur diuersité, afin d'y rencontrer l'vnité qui y regne absolument, et de n'y voir plus que la racine de l'estre, et le centre de la souueraine raison, comme l'on ne voit plus que les termes radicaux des raisons Harmoniques, Arithmetiques et Geometriques, quand on a dépoüillé les plus grands nombres de ce qu'ils auoient de superflu et d'inutile, et que l'on n'apperçoit plus que les esprits, et la quintessence des mixtes, quand on a rejetté le terrestre, et tout ce qui les rendoit sujets à la corruption, et aux differentes alterations.

Quant à la plus grande connoissance qui vient des autres Consonances, on la peut comparer à la lumiere de plusieurs petites chandelles, ou à celle des vers luisans: mais celle de l'vnité et de l'Vnisson est semblable à la lumiere du Soleil qui obscurcit toutes les autres par sa presence, comme la grace et l'excellence de l'Vnisson fait éuanoüir celle des autres Consonances; car encore que nous ne joüissions pas icy de tout le plaisir qui peut venir de l'Vnisson, à cause des distractions que nous donne la diuersité des Consonances, neanmoins le peu d'attention que nous apportons pour considerer son excellence nous donne vne connoissance beaucoup plus noble et plus releuee que n'est celle des autres Consonances; comme le peu de connoissance que nous auons du ciel est beaucoup plus excellente que celle des elemens, quoy que plus grande et plus certaine.

Il ne s'ensuit pas neanmoins qu'vne chambre estroite soit plus agreable qu'vne grande sale, ou qu'vne petite maison soit plus belle qu'vn grand palais, dautant que l'on ne mesure pas la beauté des edifices par l'vnion, mais par le rapport et la symmetrie de leurs parties, comme l'on mesure celle des Consonances par l'vnion de leurs sons. Et quant à la diuersité des corps et des esprits du Paradis, elle sera tellement temperee de l'vnion, que quelques-vns tiennent que tous les corps des Bien-heureux seront compris par l'humanité de Iesus-Christ, comme leurs esprits seront abysmez dans sa diuinité, afin que Dieu soit toutes choses en tous, et qu'il regne absolument dans l'estre de toutes les creatures, qui ne peuuent paruenir à vn plus haut degré de perfection, qu'en entrant dans le parfait Vnisson de l'estre creé auec l'increé, qui consiste à n'auoir plus de connoissance ny d'amour que de la diuinité.

L'on peut encore prouuer que l'Vnisson est plus excellent que les autres Consonances par l'Astrologie, qui trouue les Consonances dans les aspects des Astres, dautant que la conjonction est la plus puissante et la plus excellente de tous les [-19-] aspects; et plusieurs nient qu'elle merite le nom d'aspect, comme ils nient que l'Vnisson soit du nombre des Consonances. En effet, si la conjonction des Astres represente l'Vnisson, comme ils tiennent que l'opposition represente l'Octaue, l'aspect-Trin la Quinte, le Quarré la Quarte, et le Sextil les Tierces, et les Sextes, et que ladite conjonction soit plus puissante que les autres aspects, on peut dire qu'elle a vne grande conuenance auec l'Vnisson. Mais i'expliqueray les aspects des Astres dans le premier liure des Instrumens à chorde: et il suffit maintenant de considerer que toutes choses se portent auec autant d'affection et d'inclination à l'vnion, comme elles se portent à leur conseruation.

De là vient que l'homme fait tout ce qu'il peut pour s'vnir auec toutes sortes de biens, dont il espere de l'auantage pour sa commodité, et pour conseruer et augmenter son estre; et que le plus grand bien qui puisse entrer dans l'esprit de l'homme, à sçauoir la gloire eternelle, consiste dans l'vnion que les hommes auront auec Dieu quant à l'esprit, et auec l'humanité de nostre Sauueur quant au corps, comme sainct Paul enseigne au chapitre 4 de son Epistre aux Ephesiens, qu'il console dans l'esperance que tous les Chrestiens doiuent auoir du changement de leurs corps qui sont maintenant sujets à toutes sortes de varietez, à vn autre corps parfait auec lequel nous rencontrerons Iesus-Christ, dont les annees seruiront de modelle pour nous establir dans le printemps d'vn âge tres-agreable et tres-parfait, Denec occurramus ei in virum perfectum, in mensuram aetatis plenitudinis Christi. Or toutes ces considerations nous portent à reconnoistre que lVnisson est la plus parfaite et la plus agreable Consonance de la Musique, puis qu'elle participe plus abondamment de ce qui la rend douce et agreable; et qu'il n'y a que la seule imperfection de la varieté qui nous preoccupe, et qui nous fait preferer ce qui est plus semblable à nostre fragilité et à nostre misere, qui ne peut icy subsister sans la diuersité, qui est la mere de corruption, quoy que nous aspirions à l'Vnisson et à l'vnité. Ce qui nous est representé par cét excellent mot de l'Euangile, Porrò vnum est necessarium.

Or si la Musique sert à quelque chose dans ce monde, l'on en doit particulierement vser pour r'appeller la memoire d'vne partie de ces considerations, afin qu'il ne soit pas dit dans l'eternité que les hommes qui font profession de la raison, et qui doiuent se seruir des recreations et des speculations pour la fin à laquelle Dieu les a destinees, ayent abusé du plaisir chaste et raisonnable de la Musique, et ayent imité quelques Musiciens, qui ne s'éleuent point plus haut qu'à la passion et à l'action des sens, et au plaisir de l'oreille, qui doit seulement seruir de canal pour donner vne libre entree à la contemplation des choses eternelles, et au plaisir qui vient de la pensee de la derniere fin, dont les vrais Philosophes se doiuent entretenir incessamment. Mais il est temps de parler des autres difficultez qui se rencontrent dans l'Vnisson, dont la definition est expliquee dans la proposition qui suit, apres les cinq Corollaires que i'ajoûte pour preuenir quantité de difficultez et d'objections qui sont fondees sur la preoccupation des Musiciens, et dautres personnes qui s'imaginent plusieurs choses qui ne sont pas; et pour façonner l'esprit de ceux qui chantent ou qui aiment la Musique à se seruir de l'Harmonie pour s'éleuer à Dieu, et pour contempler la grandeur de sa bonté, et la douceur de ses benedictions et de sa misericorde dont ioüissent tous ceux de qui parle le Prophete Royal en ce premier verset du Psalme 72. Quàm bonus Israël Deus his qui recto sunt corde.

[-20-] COROLLAIRE I.

L'on peut conclure du discours que i'ay fait de l'Vnisson, que la preoccupation empesche que les Praticiens ne fassent vn iugement asseuré de ce qui est bon ou mauuais, pire ou meilleur, et agreable ou des-agreable dans les Consonances; et qu'il ne faut pas leur croire trop facilement s'ils n'apportent quelque raison pour preuue de ce qu'ils maintiennent: et consequemment qu'il faut tousiours plustost suiure la raison que leur opinion, puis que sa lumiere surpasse l'experience, et dissipe l'opiniastreté, comme le soleil dissipe les nuës qui obscurcissent le iour.

Et si l'on s'estonne de ce que les Musiciens se sont trompez iusques à present d'auoir creu que l'Vnisson n'estoit pas l'accord le plus parfait et le plus agreable de toute la Musique, cét estonnement cessera si l'on considere qu'ils s'abusent en plusieurs autres choses, comme lors qu'ils croyent que la diuision Harmonique de l'Octaue est plus agreable que la diuision Arithmetique; que la Quinte est aussi bonne ou meilleure que la Douziesme; que les compositions à plusieurs parties sont meilleures que les simples recits; et plusieurs autres choses, dont i'ay prouué le contraire dans des discours particuliers.

Mais ce vice de preoccupation n'est pas particulier aux seuls Musiciens, car il regne quasi par tout, comme l'on experimente dans les mouuemens naturels des corps pesans qui descendent vers le centre de la terre, dont les plus pesans ne descendent pas plus viste de 50 pieds de haut, que les plus legers, comme l'on experimente dans vne grosse pierre de cent liures, et vne petite d'vne liure, et dans vne boule de fer et de buis d'vne mesme grosseur, et cetera qui sont aussi tost à terre les vnes que les autres. L'on experimente semblablement qu'vn corps mort n'est pas plus pesant que quand il vit, contre ce que l'on a tenu iusques à maintenant. Ie laisse mille autres choses, dont les hommes sont tellement preoccupez et preuenus, qu'il leur est quasi impossible de quitter leurs vieilles erreurs, tant l'idolatrie est grande dont ils les cherissent.

C'est pourquoy l'on ne doit pas s'estonner si Diogene cherchoit par tout vn homme sans en pouuoir trouuer, quoy qu'il fust dans le milieu des villes bien peuplees, puis que l'on en rencontre si peu qui vsent de la droite raison, laquelle donne l'estre et le nom à l'homme, et qui le separe et le distingue d'auec les bestes, qui nous doiuent faire rougir de honte, et dont nous deuons apprendre nostre leçon, puis qu'elles se trompent moins souuent que nous, encore qu'elles n'ayent point d'autre lumiere que le sens commun et l'instinct naturel pour la conduite de leurs actions.

COROLLAIRE II.

Les Musiciens peuuent prendre occasion de tout ce discours, particulierement les Maistres et ceux qui composent, ou qui conduisent et reglent les Concerts, d'estudier à la raison s'ils veulent cultiuer la partie dans laquelle Dieu a graué son image, et s'ils desirent sortir de la captiuité et de la prison des sens, dont les tenebres obscurcissent si fort le iugement qu'il perd quasi sa fonction principale, qui consiste à iuger selon l'équité et la raison. Or s'ils ont assez d'affection pour vouloir monter à la cime de Parnasse, ou à celle du mont Olympe, où l'on dit qu'il n'y a plus de nuës ny de vents, et où le calme, la tranquillité, et la splendeur [-21-] d'vn air tres-subtil et tres-épuré decouure la nature et la situation veritable des objets, il faut qu'ils marchent doucement, et qu'ils aillent pas à pas, ou comme l'on dit, pied à pied: c'est à dire qu'ils doiuent commencer par les simples raisons, depeur d'estre ébloüis par l'éclat des plus subtiles, plus abstruses et plus releuees, comme il arriue à ceux qui sortent d'vne prison tres-obscure et tres-longue, dont les yeux ne peuuent supporter la lumiere du Soleil iusques à ce qu'ils y soient accoustumez. Mais quand ils ont experimenté le plaisir qu'il y a de voir le iour, et d'estre libres, et qu'ils comparent leurs miseres passees aux contentemens qu'ils ressentent de leur deliurance, il n'est pas quasi possible d'exprimer leur ioye exterieure. Or les Musiciens qui estudiront à la raison, et qui se seruiront de sa lumiere pour dissiper l'erreur dont ils ont esté preuenus, receuront vn semblable contentement, d'où ils prendront apres occasion de s'éleuer en toutes sortes de rencontres et de difficultez par dessus les sens, et de penser à la ioye et au plaisir indicible qu'ils auront dans le ciel, où ils seront portez par les Anges pour aller ioüir de l'Harmonie Archetype, et pour contempler le centre infiny de l'esprit increé, où se terminent toutes les raisons et l'Vnisson eternel des hommes auec les Anges, et des hommes et des Anges auec Dieu, et où toutes les Consonances se rencontrent dans leur souueraine perfection.

COROLLAIRE III.

Or si les Praticiens se mettent en peine de sçauoir comme il est possible que l'on n'aye pas sceu iusques à present que l'Vnisson est meilleur que l'Octaue, il est facile de leur respondre et de leur satisfaire, puis que les choses les plus excellentes ne s'apperçoiuent pas d'ordinaire que par ceux qui s'éleuent sur tout ce qui est materiel, et qui se seruent seulement du corps pour porter l'esprit, et pour luy fournir les especes des objets comme des crayons tres-grossiers et tres-imparfaits, qu'il dépoüille incontinent de leur imperfection et de leur ombrage, et dont il forme des idees tres-excellentes qui ne sont plus sujetes aux lieux ny au temps, et qui n'ont plus rien que le simple rayon d'vne lumiere intellectuelle, qui surpasse autant celle du Soleil que le corps surpasse l'ombre, et que l'esprit surpasse le corps.

Iamais la lumiere du Soleil n'est plus pure ny plus viue, que quand elle est reflechie par la glace d'vn miroir parabolique dans le lieu que l'on applle le focus, qui est le centre de son ardeur; et neanmoins il n'est pas possible d'apperceuoir cette lumiere quoy que tres-forte et tres-viue, si on ne luy oppose vn corps opaque qui la renuoye aux yeux, et qui en fasse paroistre la vigueur par sa propre destruction. Et iamais la verité ne paroist quoy que tres-excellente, et qu'elle remplisse tout le monde, si l'on ne luy oppose l'entendement, qui seul nous la peut faite voir: ce qu'il fait sans sa propre destruction, puis qu'il en tire sa perfection, qui consiste particulierement dans la connoissance de la souueraine verité que Dieu appella toute sorte de bien, quand il parla à Moyse au chapitre 33 de l'Exode, Ostendam tibi omne bonum: quoy que la destruction du corps opaque qui reçoit la pointe du cone ardent de la glace parabolique arriue seulement à raison qu'il est corruptible, et composé de differentes parties, et consequemment qu'il n'est pas capable d'vne si grande lumiere qui s'efforce de le conuertir en soy, ou du moins de faire l'Vnisson auec luy.

Mais l'entendement estant capable de conceuoir que l'Vnisson est meilleur [-22-] que l'Octaue, et les autres Consonances, reconnoistra facilement son erreur apres s'estre rendu égal à la verité de cette proposition, et apres auoir apperceu ce qu'il n'auoit peu voir, parce qu'il n'auoit pas reflechy les rayons de la raison sur la conclusion que nous en auons tiree.

D'où l'on peut conclure que l'entendement est semblable à la glace d'vn miroir, sans lequel on ne peut voir nul rayon de verité; et que comme il est necessaire de donner vne bonne situation à la glace, et de la bien polir pour luy faire reflechir les images des objets en tel lieu que l'on veut, qu'il faut aussi que l'entendement regarde la raison d'vn bon biais, et qu'il quitte toutes les taches et les inégalitez qui empeschent son poly et sa netteté, s'il veut se rendre capable de receuoir la verité, et d'estre esbranlé par sa puissance, comme les chordes le sont par celle de l'Vnisson.

COROLLAIRE IV.

Il est aisé de tirer de si grands proffits spirituels de ce discours que les Musiciens n'auront nullement besoin d'autres instructions pour se porter à Dieu, puis que l'Vnisson de toutes les choses du monde les y conduit; car tout ce que produit la terre se fait par l'Vnisson des rayons du Soleil, et des autres Astres qui s'vnissent auec chaque plante lors qu'ils éueillent la nature, et qu'ils la font croistre: et quand les membres obeïssent à l'ame, c'est par le mouuement des esprits qui la font mouuoir, comme l'Vnisson fait mouuoir les chordes; ce que l'on remarque aisément dans le coeur dont le mouuement fait mouuoir les arteres en mesme temps. Si l'on considere la connoissance de la verité, l'on auoüera que ce n'est autre chose que l'Vnisson qu'elle fait auec l'entendement; et si l'on monte encore plus haut on trouuera que c'est par la force de l'Vnisson que Dieu fait agir toutes les creatures, et qu'il nous conuertit à luy par la grace efficace qui est semblable à vne chorde dont les battemens sont si puissans qu'ils esbranlent toujours nos volontez sans qu'elles y resistent iamais.

COROLLAIRE V.

I'ajoûte ce cinquiesme corollaire pour remarquer que ie laisse à la liberté d'vn chacun d'appeller l'Vnisson Consonance, ou principe des Consonances, dautant qu'il n'importe pas que l'on tienne l'vn ou l'autre pour l'establissement de la Musique, quoy qu'il me semble que les raisons que i'ay apportees pour prouuer qu'il merite le nom de Consonance suffisent pour le faire croire. Et si quelques-vns ne veulent pas auoüer qu'il soit plus agreable que l'Octaue ou la Quinte, cela n'empeschera nullement que les autres propositions ne soient veritables, dautant qu'elles ne dependent pas de celle-cy. C'est pourquoy la conclusion que i'ay suiuie ne peut preiudicier à ce que nous dirons apres, quoy que i'estime que tous ceux-là seront de mon aduis qui iugeront de la beauté et bonté des objets qui frappent les sens par leur vnion et leur douceur, et qui considereront qu'il n'appartient pas à l'oreille de regler tellement l'esprit qu'il ne puisse iuger qu'à sa faueur, et de le lier si estroitement qu'il ne puisse estendre sa iurisdiction au delà de sa portee: car encore que l'oüye soit ce semble necessaire pour apprehender les sons auant que l'entendement puisse iuger de leur bonté, neanmoins il reçoit seulement vne legere impression de ce que l'oreille luy presente, dont il ne peut iuger en dernier ressort qu'il n'en ait epuré les images qu'il éleue iusques à la nature [-23-] des esprits, et qu'il rend intelligibles afin qu'elles luy soient proportionnees, et que l'entendement et les images du son ne soient quasi plus qu'vne mesme chose. Or cette vnion qui est si estroite, et qui cause vne si grande paix dans l'ame qu'il n'y a nulle contrarieté, ny d'issemblance de l'objet auec l'esprit, nous doit seruir de motif et de predicateur pour nous faire rechercher auec affection et ardeur l'eternelle vnion de nos volontez auec celle de Dieu, et de nous faire rompre les liens qui nous attachent trop fort à l'amour des choses de ce monde, afin que nous n'ayons plus d'autre chose à faire qu'à presenter incessamment des sacrifices de loüange au grand Maistre de l'Harmonie en chantant à l'Vnisson du Prophete Royal, Dirupisti Domine vincula mea tibi sacrificabo hostiam laudis; et en nous reposant dans la paix eternelle de l'Vnisson diuin qui est representé par ces paroles, que tous les Chrestiens doiuent auoir dans la bouche et au coeur, In pace in idipsum dormiam et requiescam.

PROPOSITION V.

L'Vnisson est la conionction ou l'vnion de deux ou plusieurs sons, qui se ressemblent si parfaitement que l'oreille les oit comme vn seul son; et est le plus puissant de tous les accords.

Cette definition de l'Vnisson n'a pas quasi besoin d'explication, si l'on comprend tout ce qui a esté dit dans la quatriesme proposition, c'est pourquoy ie ne m'y arresteray pas beaucoup; ie remarque seulement en premier lieu que i'ay dit, vnion, ou conionction, dautant que deux sons ne peuuent faire l'Vnisson, quoy qu'ils soient egaux, s'ils ne se ioignent et s'vnissent ensemble, et consequemment s'ils ne frappent l'oreille en mesme temps. De là vient que les deux sons dont on vse pour interroger et pour respondre ne font pas l'Vnisson, encore qu'ils soient d'vn mesme ton, c'est à dire qu'ils soient égaux quant à l'aigu, à raison que l'on ne les oit pas en mesme temps, car l'interrogation precede la responce. Semblablement les deux sons dont l'vn se fait à Paris et l'autre à Rome en mesme temps ne font pas l'Vnisson, parce que la trop grande distance empesche qu'ils ne se ioignent ensemble, quoy que l'on puisse dire que l'on respond à l'Vnisson quand on respond en mesme ton, c'est à dire lors que ceux qui parlent et conferent ensemble vsent d'vne voix qui respond à vne mesme note, ou à vne mesme chorde.

Secondement i'ay dit, de deux, ou plusieurs sons, dautant que la nature de l'Vnisson est toujours conseruee, quoy que les sons de tous les Instrumens du monde se fissent en mesme temps, pourueu qu'ils ayent vn nombre égal de battemens d'air en mesme temps.

En troisiesme lieu, la parfaite ressemblance ou égalité des sons est necessaire pour faire vn parfait Vnisson; de là vient que la plus grosse chorde d'vn Instrument et la voix d'vne Basse ne peuuent faire le parfait Vnisson auec les Chanterelles et les voix du Dessus, à raison que le son de celles-là est plus plein et plus remply, et a plus de corps que le son de celle-cy: de là vient que l'on oit plus l'vn des sons que l'autre, ou que l'on oit seulement le plus fort qui obscurcit et cache le plus foible, comme la plus grande lumiere cache la moindre: et parce qu'il est difficile de rencontrer des chordes ou des voix si égales que l'on n'y puisse remarquer quelque difference, il est semblablement mal-aisé de faire vn parfait Vnisson, [-24-] car l'vne des voix est souuent plus rauque, plus claire, plus gresle, plus grosse, ou plus esclatante, plus douce, plus ferme, plus molle, ou plus rude que l'autre.

Toutefois les Vnissons des Instrumens et des bonnes voix sont ordinairement assez parfaits pour contenter l'oreille qui n'a pas coûtume d'oüir les choses plus parfaites en ce monde, et qui consequemment n'en peut reconnoistre l'imperfection. Ce qu'il faut semblablement entendre des autres Consonances, afin qu'il ne soit nullement besoin de les repeter ailleurs.

Finalement i'ay dit que l'Vnisson est plus puissant que les autres Consonances, dautant qu'il fait trembler les chordes plus sensiblement et plus long-temps que les autres accords. Ce qui arriue aussi lors que l'on traine le doigt sur le bord d'vn verre, soit que l'on mette de l'eau dedans, ou qu'il soit vuide, car l'autre verre qui est à l'vnisson tremble bien fort, et s'il y a de l'eau dedans elle fremit et boüillonne, encore que les verres soient assez esloignez l'vn de l'autre, et qu'ils soient sur differentes tables, ou que l'on les soustienne de la main dans l'air; ce que l'on experimente auec vne espingle pliee que l'on met sur le bord, dont on vse aussi pour apperceuoir le mouuement des chordes qui ne sont point touchees; mais on se peut seruir d'vne paille, ou de tel autre corps que l'on voudra, quoy que la main soit suffisante pour faire cette experience; car si l'on touche les chordes auec les doigts on sent leur tremblement, que l'on peut mesme voir sans les toucher, dont nous parlerons plus amplement dans vne autre proposition, apres auoir remarqué plusieurs choses sur ce sujet dans les corollaires suiuans.

COROLLAIRE I.

L'on peut conclure de ce discours, qu'vn sourd qui est semblablement aueugle peut connoistre si les Instrumens sont d'accord, puis qu'il peut trouuer l'Vnisson auec la main; car encore que les chordes tremblent par la force de l'Octaue et de la Douziesme, neanmoins elles ne tremblent pas si fort que par la force de l'Vnisson; de sorte qu'il est tres-aisé de discerner celles qui sont à l'Vnisson d'auec les autres. Or vn sourd peut mettre toutes les chordes à l'Vnisson les vnes apres les autres par le moyen d'vn cheualet mobile, ou du doigt; et l'Vnisson des chordes estant donné, et leur longueur estant connuë, il peut remarquer auec la main ou auec quelque instrument si vn Luth est d'accord: il le peut aussi mettre à tel accord qu'il voudra: et plusieurs connoissent au milieu des tenebres par le seul tremblement, sans se seruir de leur oreille, si vn Luth est d'accord: Il arriue la mesme chose aux autres Instrumens à chorde. Mais i'expliqueray vne autre maniere dont les sourds peuuent vser pour mettre toutes sortes d'Instrumens à toutes sortes d'accords dans le troisiesme liure des Instrumens, sans qu'il soit besoin de connoistre lesdits tremblemens par le moyen du toucher.

COROLLAIRE II.

L'on peut inuenter de nouueaux problesmes fondez sur l'Vnisson semblables à celuy d'Archimede, pris du 40 de ses Artifices, comme remarque Pappus, lequel est enoncé en cette matiere, [te dotheise dunamei, to dothen baros kinesai], c'est à dire, La force estant donnee, mouuoir, et enleuer le poids. D'où ledit Archimede a pris la hardiesse d'auancer cette proposition, [dos moi pod sto, kai kino ten gen], c'est à dire, [-25-] Donnez-moy vn lieu ferme où ie puisse mettre le pied, et ie leueray la terre: Ce qui se peut faire auec la vis sans fin, ou auec le Polyspaste. Sur quoy l'on peut voir la supputation de Steuin au 3 liure de sa Statique, dans laquelle il demonstre que l'on enleuera la terre de son lieu dans l'espace de 10 ans chacun de 365 iours, d'vn 10512/24600000000000000000 de pied par le moyen du Pancration, ou du Charistion, supposé que la terre pese 2400000000000000000000000 liures, que celuy qui torne le manche de la machine puisse leuer les poids de cent liures de trois pieds de haut à chaque tour du manche, qu'il le torne 4000 fois à chaque heure, et qu'il trauaille continuellement iour et nuit. Or l'on peut enoncer le problesme de l'Vnisson en cette maniere: Le corps que l'on veut faire trembler et mouuoir estant donné, donner le son: car si l'on frappoit vne autre terre qui fust hors de la nostre, elle pourroit faire trembler la nostre.

Fracastor dit au second chapitre de la Sympathie, qu'il a veu des images de cire dans vne Eglise qui trembloient au son d'vne cloche. Et l'on pourroit faire des statuës de bois, ou d'argent, ou d'vne autre matiere, qui danseroient au son des cloches, ou des autres Instrumens, ou de la voix. L'on remarque aussi que le son de quelques tuyaux d'Orgue fait trembler de certaines pierres dans les Eglises.

COROLLAIRE III.

Il peut semblablement arriuer qu'vn homme tremble et qu'il tombe par la force de la parole d'vn autre, et les larynx auec les autres instrumens de la voix estant egalement tendus se peuuent faire trembler. Mais il est mal-aisé d'experimenter de qu'elle distance les sons font trembler les corps; car encore que l'on l'experimente seulement pour l'ordinaire de la longueur d'vne table, ou d'vne chambre, neanmoins ie croy qu'ils peuuent trembler d'aussi loin comme l'on oit le son, et consequemment qu'ils peuuent trembler de 10 lieuës quand le son est assez fort pour estre oüy de cét espace, comme il arriue au bruit du canon. Mais ie veux acheuer ce discours par la consideration de la voix de Dieu, qui ne fait pas seulement trembler, et tomber les corps, comme il fist en renuersant les soldats par cette parole, Ego sum, mais qui fait paroistre ce qui n'est point comme s'il estoit, c'est à dire qui donne l'estre à toutes choses par sa parole, Vocat ea quae non sunt, tanquam ea quae sunt, comme sainct Paul enseigne au quatriesme chapitre de l'Epistre aux Romains; et qui appellera tous les morts au iugement general qu'il fera de tous les hommes, par la voix de la trompette, In tuba Dei, comme parle le mesme sainct Paul dans la premiere Epistre qu'il escrit à ceux de Thessalone, chapitre quatriesme, qu'il appelle la derniere trompette dans le quatorziesme chapitre, de la premiere aux Corinthiens, In nouissima tuba, canet enim tuba, et mortui resurgent incorrupti.

D'où les Musiciens qui n'arrestent pas leur pensee au seul plaisir, ou au profit, et qui ont des yeux assez penetrans pour regarder l'eternité peuuent prendre sujet de penser au son de cette trompette qui mettra fin à la Musique de ce monde, et donnera commencement à celle des Bien-heureux, et quant et quant au desordre et aux dissonances des mal-heureux, du nombre desquels seront tous ceux qui auront vsé de la Musique à mauuaise intention, et qui auront abusé de leur temps, de leurs mains, et de leur esprit, s'ils ne remettent en ordre ce qu'ils ont peruerti par les dissonances, et par le des-ordre de leurs pensees et de leurs affections.

[-26-] COROLLAIRE IV.

Puis que les sons ne sont autre chose qu'vn battement d'air, et que les deux sons qui font l'Vnisson sont deux ou plusieurs battemens d'air qui sont egaux, l'on peut exprimer la definition de l'Vnisson en ces termes, L'Vnisson est la comparaison que l'on fait de deux ou plusieurs mouuemens d'air, dont les battemens sont egaux en nombre; c'est pourquoy iamais deux ou plusieurs corps ne battent l'air egalement qu'ils ne fassent l'Vnisson; et iamais deux nombres egaux de battemens d'air ne frappent l'oüye assez fort qu'elle ne l'apperçoiue: quoy que l'on ne donne pas le nom de l'Vnisson ausdits battemens d'air, s'ils ne sont assez violens pour estre oüys si sensiblement que l'on puisse iuger par le moyen de l'oreille qu'ils sont egaux en nombre; car lors que l'oüye, ou l'entendement par le moyen de l'oüye iuge de l'Vnisson, il iuge à proprement parler que le nombre des differens battemens d'air, qu'il sent, est egal.

PROPOSITION VI.

Expliquer la vraye raison et la cause du tremblement des chordes qui sont à l'Vnisson.

Les hommes ont introduit la sympathie et l'antipathie, et les qualitez occultes dans les arts et dans les sciences pour en couurir les deffauts, et pour excuser leur ignorance, ou plustost pour confesser ingenuëment qu'ils ne sçauent rien; car c'est vne mesme chose de respondre que les chordes qui sont à l'Vnisson se font trembler à raison de la sympathie qu'elles ont ensemble, que de respondre que l'on n'en sçait pas la cause. Il faut dire la mesme chose de la sympathie que l'on met entre l'aimant et le fer, la paille et l'ambre, le naphte et le feu, et l'or et le mercure; et de celles que l'on met entre plusieurs autres choses: car lors que l'on connoist les raisons de ces effets la sympathie s'éuanoüit auec l'ignorance, comme ie demonstre dans le tremblement des chordes qui sont à l'Vnisson.

[Mersenne, Traitez des Consonances, 26; text: A, B, C, D, E, F, G, H, I] [MERHU2_3 02GF]

Ie suppose donc que les deux chordes A B et C D soient egalement tenduës, et consequemment qu'elles soient à l'Vnisson, et dis que la vraye raison pour laquelle A B estant touchee et meuë fait trembler C D, se prend des battemens de l'air que fait A B, dont il n'y en a nul qui n'aide à pousser et mouuoir C D vers le point E; car apres que la chorde A B tiree en H retorne vers la chorde C D, l'air qu'elle pousse deuant soy frappe ladite chorde au point G, et la fait aller vers E, de sorte que ce point E se rencontre iustement au point I lors que le point H renuoye l'air de son second tour, et consequemment il repousse encore la chorde C D; ce que ie demonstre ainsi: Quand H a enuoyé l'air à C D contre G elle reuient de I à F, tandis que G va iusques à E, et pendant que H reuient de F vers le lieu ou A B a premierement esté tiree, E reuient à G: et finalement tandis que H retourne à F, G vient à I; de sorte qu'à mesme temps que le point H veut aller de F à I, il rencontre la chorde C D, à laquelle il imprime vn nouueau mouuement qui la fait toujours trembler iusques à ce qu'A B se repose; [-27-] comme l'on experimente auec vne paille, ou vn autre corps; car si l'on empesche le tremblement de la chorde C D auec la main, ou autrement, si tost que l'on oste l'empeschement elle recommence à trembler, pourueu que l'on n'arreste pas la chorde A B.

Quant aux autres chordes qui ne sont pas à l'Vnisson, ny à l'Octaue, ou aux autres Consonances qui font trembler les chordes, elles ne se rencontrent iamais en nulle disposition qui soit susceptible du mouuement de l'air poussé par la chorde que l'on touche, comme ie demonstreray dans le discours de l'Octaue, autrement toutes les chordes trembleroient sensiblement; ce qui n'arriue pas, à raison que la premiere percussion de l'air qui frappe les chordes dissonantes n'est pas aidee par la seconde, ny par la 3 ou 4, et cetera qui ruinent et empeschent l'effet du premier mouuement que la chorde touchee auoit imprimé à l'autre, comme i'expliqueray ailleurs.

Mais ie veux remarquer plusieurs choses sur ce sujet dans les huit corollaires qui suiuent, afin que ie ne quitte pas l'Vnisson qui est la meilleure partie de l'Harmonie, sans en tirer le proffit que les vrais Chrestiens cherchent et trouuent dans toutes les creatures pour s'eleuer au Createur qui doit estre la derniere et la souueraine fin de nos desseins.

COROLLAIRE I.

Il faudroit considerer si les autres effets que l'on rapporte à la sympatihe et aux vertus occultes se peuuente expliquer par le mouuement de l'air, ou par celuy des esprits et de l'ame vniuerselle du monde, supposé qu'il y en ait vne: par exemple, si les esprits des freres qui ressentent vn mesme mal en mesme temps impriment quelque mouuement, et font quelque impression les vns sur les autres: si l'imagination de la mere imprime quelque particulier mouuement sur le lieu du corps de l'enfant sur lequel differentes figures paroissent: si les tremblemens de terre et les terreurs paniques procedent du mouuement de quelque astre qui fasse l'Vnisson ou quelqu'autre Consonance auec les corps qui se ressentent de ces mouuemens: et finalement s'il y a dautres effets dans la nature qui puissent estre rapportez à la force des accords.

COROLLAIRE II.

Or l'on peut conclure de ce discours que les Consonances sont dautant plus excellentes qu'elles font trembler plus fort les corps qui sont à mesme accord, puis qu'elles ont vne plus grande puissance, qui suit la nature, comme l'effet et l'action suiuent la puissance. Et s'il est permis de nous eleuer des choses corporelles aux spirituelles, l'on peut dire que quand nos volontez sont à l'vnisson de celle de Dieu, c'est à dire qu'elles sont conformes et vnies à la sienne, qu'elles sont assez puissantes pour faire trembler les corps et les esprits, comme l'on experimente aux exorcismes, et aux commandemens des Saints qui font trembler les demons, et les chassent des possedez. En effet il n'y a rien de difficile à celuy qui est aimé de Dieu, et dont la volonté ne veut rien que ce qui luy plaist; ce qui a fait dire à l'Apostre, Omnia possum in eo qui me confortat: et c'est le plus souuent par la force de cét vnisson spirituel que les Saincts font des miracles, et que les predestinez monteront au ciel pour ioüir de l'harmonie des Bien-heureux.

[-28-] COROLLAIRE III.

Il est maintenant tres-aisé de voir que les comparaisons dont on a coustume d'vser pour expliquer la sympatie des chordes qui se font trembler n'est plus necessaire; par exemple, qu'il n'y a que les liqueurs de mesme nature qui se meslent parfaitement ensemble, comme font 2 goutes d'eau, d'huile, ou de vin; que les seuls fruits à noyau s'vnissent auec les mesmes fruits, comme l'on experimente aux greffes que l'on ente sur les sauuageons; et que les liqueurs qui ne se meslent pas bien, et les fruits à noyau comparez aux fruits à pepin sont semblables aux Dissonances qui ne peuuent faire trembler les chordes; ausquelles il arriue la mesme chose qu'aux hommes qui ont vne naturelle auersion les vns des autres. Car encore qu'il y ait quelque fondement dans ces rapports, comme entre ceux que l'on fait de l'aimant au fer, de l'onguent sympathetique aux playes des absens, du sang que iette le corps mort en la presence du meurtrier, de celuy qui bâille lors qu'il voit bâiller vn autre, et de mille autres choses semblables que l'on rapporte pour couurir l'ignorance, et pour establir la sympathie: neanmoins c'est chose inutile de se seruir de comparaisons lors que l'on a la demonstration.

COROLLAIRE IV.

Si l'on dispose tellement quelques chordes qu'elles soient detenuës pour faire ioüer les ressorts de telle machine hydraulique, et pneumatique, ou de tel automate que l'on voudra, on les fera mouuoir et lascher par le moyen de l'Vnisson; car puis que l'on peut donner la force quand la resistance est donnee, le tremblement de la chorde qui est attachee aux machines pourra les faire ioüer, et consequemment elle pourra faire tirer l'artillerie, et mouuoir toutes sortes de corps si tost que quelqu'vn ioüera du Luth, ou d'vn autre Instrument.

COROLLAIRE V.

Et si l'on veut auoir le plaisir d'accorder deux Luths, deux Violes, ou deux autres Instrumens l'vn sur l'autre, sans qu'il soit besoin de les toucher tous deux ensemble, il est aisé d'accorder le second sur le premier, car si l'on tend toutes les chordes du second les vnes apres les autres iusques à ce qu'elles fassent trembler celles du premier, les deux Instrumens seront d'accord. Or l'on peut oüir ce tremblement, car si l'on ioüe du Luth, de la Mandore, et cetera les chordes des autres Instrumens qui se rencontreront à l'vnisson desdites chordes, ou des voix leur respondront, et feront vn son si rauissant, que si l'on auoit oüy vn Concert qui fust seulement composé de ce doux echo et resonnement qui se fait sans toucher les chordes, l'on ne voudroit plus oüir d'autre Musique iusques à ce que les idees de ce plaisir extraordinaire fussent effacees, lequel touche l'ame si delicatement que tous les autres sons luy semblent rudes, des-agreables, et indignes de l'oreille, comme les plaisirs du corps dont on vse en ce monde sont iugez indignes de l'homme par les Bien-heureux; car ceux qui possedent les vrais biens et les vrais plaisirs mesprisent ceux qui n'ont rien que l'apparence.

[-29-] COROLLAIRE VI.

Puis que l'Vnisson a plus de force sur les corps inanimez que sur les hommes, attendu qu'il fait trembler et sonner les chordes plus fort que nulle autre consonance, et qu'il les fait trembler dautant plus fort que ses sons s'vnissent mieux les vns auec les autres, c'est à dire deux fois plus fort que l'Octaue, trois fois plus fort que la Douziesme, et six fois plus fort que la Quinte, il s'ensuit que les choses inanimees doiuent seruir de maistre et d'instruction à plusieurs, afin de leur apprendre qu'ils sont aussi eloignez du solide iugement qu'il faut faire de la bonté des Consonances, comme les choses inanimees sont eloignees de leur esprit. Ce qui arriue parce qu'ils croyent qu'il appartient à l'oüye de iuger de la bonté de la Musique, quoy qu'elle n'en puisse pas mieux iuger que les animaux, dont plusieurs ont l'oüye plus subtile que les Musiciens, car le iugement ne se peut faire sans la raison, qui n'est pas dans l'oüye de l'homme non plus qu'en celle des bestes. Mais i'ay parlé plus amplement de ce sujet dans la 6 question des Preludes de l'Harmonie, où i'ay examiné si l'oüye peut et doit iuger de la douceur des sons et des Concerts, ou si ce iugement appartient à la raison.

COROLLAIRE VII.

Puis que l'Vnisson represente la vertu et les thresors de la diuinité, et qu'il est semblable aux premieres maximes de la morale que sainct Augustin appelle les regles et la lumiere des vertus au 2 liure du Libre arbitre chap. 10, qui sont fondees sur ce qu'il faut viure iustement; qu'il faut preferer les choses bonnes aux mauuaises; qu'il faut rendre à chacun ce qui luy appartient; que les choses immortelles et incorruptibles sont meilleures que les corruptibles; et sur quelques autres maximes generales qui sont auoüees de tout le monde; il faut que les Musiciens prennent de là occrsion de fuir le vice, d'embrasser la vertu, d'eleuer souuent leur esprit à Dieu, et de croire que la Musique n'est pas digne d'vn bon esprit s'il n'en vse pour se porter aux choses eternelles qui gardent vn ordre si parfait qu'il ne s'y peut rencontrer de Dissonances, car la plus part des pechez viennent de la negligence des hommes, qui ne pensent quasi iamais à la derniere fin, comme a remarqué le mesme Sainct dans le premier liure chapitre 3, Nihil est aliud malefacere, quam neglectis rebus aeternis, quibus per seipsam mens fruitur, et per seipsam percipit, et quas amans amittere non potest, temporalia, et quae per corpus hominis partem vilissimam sentiuntur, et nunquam esse certa possunt, quasi magna et miranda sectari. Nam hoc vno genere omnia malefacta, idest peccata, mihi videntur includi. D'où l'on peut conclure qu'il comprend les Musiciens et leurs auditeurs qui loüent tellement les recits et les Concerts quand ils leurs plaisent, et que les voix sont excellentes, qu'ils n'ont point de moindres paroles pour s'expliquer que celles des extases, des miracles, et des rauissemens; car ils ne doiuent pas terminer leur contentement aux sons et à l'harmonie, dont il faut seulement vser pour monner plus haut, et pour visiter nostre demeure eternelle qui n'est autre chose que Dieu, comme remarque sainct Augustin au liure de la quantité de l'ame chapitre premier, Propriam quandam habitationem animae, ac patriam Deum ipsum credo esse, à quo creata est. C'est pourquoy il faut incessamment aspirer à cette demeure, dont il est parlé auec tant d'ardeur dans le Psalme: Quàm dilecta tabernacula tua Domine virtutum, concupiscit et deficit anima mea in atria Domini: Où [-30-] le Prophete décrit la demeure que le iuste doit faire en Dieu; car il faut croire que l'on n'arriue pas à ce torrent de volupté, dont il parle ailleurs en ses termes, Torrente voluptatis tuae potabis eos; ny à cette beatitude qu'il descrit à la fin du Psalme precedent, Beati qui habitant in domo tua Domine in saecula saeculorum laudabunt te, si l'on ne recherche les moyens d'y paruenir auec toute sorte de diligence et d'affection; comme enseigne sainct Augustin au liure des Moeurs de l'Eglise Catholique, chapitre 17, Si sapientia et veritas non totis animi viribus concupiscatur, inueniri nullo modo potest: At si ita quaeratur vt dignum est, subtrahere se atque abscondere à suis dilectoribus non potest; hinc est illud Mathaei 7, petite et accipietis, quaerite et inuenietis: Amore petitur, amore quaeritur, amore pulsatur, amore reuelatur, amore denique in eo quod reuelatum fuerit permanetur.

COROLLAIRE VIII.

L'on peut dire que toute la Musique n'est quasi autre chose que l'Vnisson, comme les vertus