TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
Jacobs School of Music
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Fn and Ft: PERMUS TEXT
Author: Perrault, Claude
Title: De la musique des anciens
Source: Du Bruit. Et de la Musique des anciens. Extraits des OEuvres diverses de physique et de mécanique (Tome 2) (Leide: Pierre Vander, 1721; reprint ed. Genève: Minkoff, 2003), 294-321.

[-294-] DE LA MUSIQUE DES ANCIENS.

AVERTISSEMENT.

QUOIQUE ce Traité ne soit pas de Physique, la connexion, qu'il a avec le précedent, lui a fait avoir place ici, à cause de son sujet, qui est de la rencontre des differens sons dont l'harmonie est composée: car pour suivre la methode observée dans les autres Traitez de ce Recueuil il m'a semblé qu'il n'étoit pas hors de propos, qu'après avoir expliqué les paradoxes de ce qui appartient au Bruit traité philosophiquement on touchât aussi quelque chose des paradoxes qui se rencontrent dans la partie historique de la Musique; dans laquelle il ne s'en peut trouver de plus considerable, que de dire, que les Anciens ont ignoré quelque chose dans cette Science, c'est-à-dire, dans celle dont ils se sont toûjours fait le plus d'honneur, et dans laquelle ils ont crû avoir principalement excellé.

Si le titre que j'ai mis, DE LA MUSIQUE DES ANCIENS, paroit mal soutenu par un si petit Traité, ce ne sera, peut-être, qu'à cause de la trop grande opinion que l'on a de cette Musique des Anciens, et que cette estime toute mal fondée qu'elle me paroit, ne laisse pas d'être generalement établie dans l'esprit de ceux qui ont quelque connoissance de l'Antiquité: et je crois que le peu que je dis ici de cette Musique, ne laissera pas de suffire pour donner une idée de tout ce qui lui appartient, parce qu'en effet tout cela consiste en très peu de chose, si on le compare avec ce que nôtre harmonie a de beautez essentielles, qui lui sont particulieres, et qui ont été inconnues à toute l'Antiquité.

[-295-] DE LA MUSIQUE DES ANCIENS.

[On ignore diverses choses, et pourquoi. in marg.] IL y a beaucoup de choses de l'Antiquité dont nous ne pouvons avoir de connoissance certaine, à cause de la négligence des Ecrivains, qui n'en ont point laissé de description, ou qui l'ont faite si obscurément, qu'elle ne nous en pouvoit donner qu'une idée très imparfaite. Ainsi nous ignorons plusieurs particularitez de leurs Habits, de leurs Bâtimens, de leurs Machines de guerre, de leurs Vaisseaux; à cause qu'il est difficile de bien exprimer par écrit ce que la vûe seule peut faire concevoir.

[La Musique des Anciens est peu connue. in marg.] Mais il est étonnant que nous soyons si peu informez de leur Musique, vû la facilité qu'il y a de faire comprendre par le discours tout ce qui lui appartient, et vû la quantité des Volumes qu'ils nous en ont laissez, où cependant nous ne trouvons point qu'ils traitrent des principales parties de ce bel Art: comme si les Auteurs de ces Livres s'étoient défiez de nous pouvoir expliquer ces choses, eux qui étoient la plûpart ou des Philosophes, ou des Mathematiciens, qui entreprenent ordinairement de prouver et de démontrer tout.

[Témoignages dont on se sert pour faire connoitre quelle a été cette Musique. in marg.] Les témoignages, que nous avons des Anciens pour faire connoitre quelle a été leur Musique, sont de trois sortes; les uns se trouvent dans les écrits des Auteurs, qui ont traité expressément des principes et des préceptes de cet Art; les autres se prenent dans ceux qui en disent quelque chose seulement en passsant; et les autres dans ceux qui ne parlent que des merveilleux effets qu'elle produisoit parmi eux.

[Ces témoignages se détruissent les uns les autres. in marg.] Avec tous ces témoignages on n'est point bien instruit sur ce sujet, peut-être parce que (s'il faut ainsi dire) ces témoignages se détruisent les uns les autres: car les miracles, que les uns attribuent à cette Musique, en ont donné une si haute opinion, que lorsque les autres, qui la traitent dogmatiquement, font voir combien c'étoit peu de chose, même en comparaison de la nôtre, qui ne fait point marcher les forêts ni les rochers, on ne sçait que penser; et avec toute la veneration qui est dûe à l'Antiquité, l'on a bien de la peine à quoi se déterminer; sçavoir, si l'on doit croire ou qu'elle ait ignoré ce qu'il y a de plus beau dans la Musique, ou que ses Ecrivains en ayent retenu et caché la connoissance à la posterité, par une malignité incroyable; [Pourquoi on la tient cachée? in marg.] quoiqu'elle [-296-] se remarque encore aujourd'hui dans ceux que l'on estime les plus sçavans dans la Musique des Anciens, qui s'obstinent à n'en point vouloir découvrir les mysteres, peut-être par un motif pareil à celui qui fait cacher le prétendu secret de la Pierre Philosophale.

[En quoi consiste la Musique? in marg.] La Musique, telle que nous la connoissons, consiste en deux choses; l'une regarde la modulation du simple chant; l'autre regarde le mêlange de plusieurs parties qui chantent ensemble des sujets differens. [L'harmonie ignorée par les Anciens. in marg.] Cette seconde partie, qui est la principale et la plus belle, est celle que l'on peut dire avoir été ignorée par les Anciens; parce que leurs Auteurs qui ont écrit expressément de la Musique n'en disent rien, et qu'il n'y a que ceux qui n'en parlent qu'en passant, qui puissent donner lieu à quelques conjectures, sur lesquelles est établie l'opinion commune, qui ne veut point que les Anciens ayent ignoré la plus belle partie de la Musique. Ces conjectures seront examinées dans la suite, après que l'on aura fait voir ce qui est contenu dans les Ouvrages Didactiques des Auteurs qui ont traité de la Musique, qui disent tous les mêmes choses; [Que contient la Musique des Anciens? in marg.] mais ces choses toutes embrouillées qu'elles sont par beaucoup de vetilleries, ne contiennent constamment que ce qui appartient au simple chant.

[Sa définition. in marg.] Ils définissent la Musique 1 l'art qui apprend à bien chanter; l'art qui apprend à composer un beau chant; 2 la connoissance du chant et de ce qui lui appartient. Selon l'idée que nous avons de la Musique, nous n'appellons point Musique quand une seule voix chante; [Ce que c'est que leur harmonie. in marg.] et quand plusieurs entonnent un même chant, nous n'appellons point aussi cela harmonie. Cependant les Anciens par harmonie n'entendent autre chose que 3 l'ordre de plusieurs sons, qui se suivent, et non pas le mêlange de plusieurs sons comme nous l'entendons, ainsi qu'il sera expliqué ci-après.

[A quoi ils donnoient le nom de Musique? in marg.] La division de la Musique en ses especes fait encore connoitre assès distinctement, que le simple chant étoit le seul objet de cet Art; j'entens de la Musique qu'ils appelloient harmonique, pour la distinguer des autres genres de Musique: car ils étendoient le nom de Musique à tout ce qui avoit un certain mouvement mesuré, que nous appellons cadence; en sorte que selon les differences de ce mouvement mesuré ils faisoient six genres de Musique; 4 [Leurs genres de Musique quels? in marg.] sçavoir, la Rhythmique, qui contenoit les préceptes pour regler le mouvement de la Danse; la Metrique, qui étoit pour la cadence de la Recitation; l'Organique, qui regloit le jeu des Instrumens; la Poëtique, qui prescrivoit le nombre et la grandeur des pieds des Vers; l'Hypocritique, qui donnoit la regle des gestes des Pantomimes; et l'Harmonique, qui donnoit les regles du Chant.

[-297-] [Les parties de la Musique harmonique. in marg.] La Musique harmonique avoit sept parties; car elle traitoit des Sons, des Intervalles, des Systemes, des Genres, des Tons, des Muances, et du Chant.

[Ce qu'étoient les Sons. in marg.] Ils entendoient par les Sons un bruit resonnant, qui étoit la matiere des six autres parties de l'Harmonie; car ces Sons suivant leurs differentes tensions ou relâchemens composoient les Intervalles, les Genres, les Systemes, les Tons, les Muances, et le Chant, auquel les cinq autres parties se rapportent.

[Qu'appelloient-ils Intervalle? in marg.] Ils appelloient Diasteme ou Intervalle ce qui est contenu entre deux sons voisins, dont l'un est plus haut, et l'autre plus bas.

[Ce qu'étoient les Systemes. in marg.] Les Systemes étoient les Intervalles, qui ne sont pas entre deux sons voisins, que l'on pourroit appeller Intervalles simples, mais qui sont composez d'autres Intervalles, qui sont voisins; ainsi l'Intervalle, qui fait le Systeme mi sol, est composé des Intervalles mi fa et fa sol, qui sont voisins. Ces Systems étoient de deux especes; [Leurs deux especes. in marg.] il y en avoit de discordans, comme la Seconde, la Tierce, la Sixieme, et la Septieme; et de concordans, comme la Quarte, la Quinte, l'Octave, et leurs redoublemens.

[Les Genres, et leurs especes. in marg.] Les Genres étoient les differentes suites des quatre sons, qui font le Tetracorde ou la Quarte. Cette suite étoit de plusieurs especes; mais les plus celebres étoient le Genre Diatonique, le Chromatique, et l'Enharmonique, qui sont les seuls dont nous ayons quelque connoissance. Dans le Diatonique les trois Intervalles du Tetracorde étoient naturels, c'est-à-dire, que le premier étoit d'un demi-ton, et les deux derniers de chacun un ton; mais dans le Chromatique les deux premiers Intervalles étoient chacun d'un demi-ton, et le troisieme étoit d'un ton et demi, qui étoit appellé Trihemitonium ou tierce mineure. Dans l'Enharmonique les deux premiers Intervalles n'étoient chacun que d'une diese ou quart de ton; le troisieme étoit de deux tons entiers appellé Ditonum ou tierce majeure.

[Ce qu'étoient les Tons. in marg.] Les Tons étoient certains lieux marquez dans tout le grand Systeme, qui étoit de deux octaves: ces lieux sont le commencement de chacune des octaves, qui se rencontrent dans le grand Systeme, et qui contiennent les cadences de toute la modulation, en sorte que ces cadences se doivent rencontrer sur la quarte et sur la quarte et sur la quinte, qui divise cette octave. Ces Tons étoient ce que les Modernes appellent Modes. [Pourquoi ainsi appellez? in marg.] Ils étoient appellez Tons, ainsi que Ptolomée remarque, parce que les premiers Musiciens ne mettoient que trois Tons ou Modes; sçavoir, le Dorien, le Phrygien, et le Lydien, qui étoient distans l'un de l'autre d'un ton. Mais Aristoxene en a compté jusqu'à treize.

[Ce qu'étoient les Muances, et en combien de [-298-] manieres elles se faisoient. in marg.] Les Muances étoient les changemens qui se font dans le Chant; ce qui se faisoit en quatre manieres: car la Muance étoit ou d'un genre en l'autre, sçavoir, du Diatonique dans le Chromatique; ou d'un systeme en un autre, comme d'une quarte en une autre quarte; ou [-298-] enfin d'un sujet en un autre, comme quand on passe d'un sujet triste et bas en un autre qui est gai et relevé.

[La melopée ou le Chant, et ses parties. in marg.] La derniere partie de la Musique, qui étoit la Melopée ou le Chant, consistoit en quatre choses; la permiere étoit 1 la suite de sons, comme quand on dit mi fa sol la, la sol fa mi; la seconde étoit 2 l'entrelacement, comme mi sol fa la, la fa sol mi; la troisieme étoit 3 la battement et la repetition d'une même note, comme fa fa fa; la quatrieme étoit 4 la tenue, quand la voix demeure quelque temps sur une même note.

[Auteurs qui ont écrit de la Musique. in marg.] Voilà en peu de mots le sujet de tout ce qui est écrit dans les Livres que nous avons d'Aristoxene, d'Euclide, de Plutarque, de Ptolomée, de Psellus, de Nicomachus, d'Alipius, de Gaudentius, de Bacchius, d'Aristides Quintilianus, de Cassiodore, de Martianus Capella, de Boëtius, et de plusieurs autres, qui ont traité de la Musique harmonique. [A quoi se rapporte ce qu'ils en ont dit? in marg.] Cependant il n'y a rien dans tout ce qu'ils disent de cette harmonique qui puisse appartenir à nôtre question, si ce n'est la partie qui traite des Systemes ou Accords tant bons que mauvais; mais il est évident que les Anciens ne consideroient point tant les Systemes comme devant servir en qualité d'accord, [Comment ils consideroient les Systemes? in marg.] ainsi que nous les employons, c'est-à-dire, comme sonnans ensemble, que comme étant composez d'un certain nombre d'Intervalles simples, auxquels il étoit nécessaire d'avoir égard afin d'accoutumer la voix à passer d'une extrêmité d'un Systeme à l'autre. 5 [Maniere dont Aristoxene les explique. in marg.] Aristoxene explique cet usage assès clairement, quand il dit que l'on considere l'ordre des tons qui composent les consonnances et les dissonnances, de même qu'on prend garde à celui des lettres dans l'écriture: c'est-à-dire, que de même qu'il est nécessaire de parcourir les lettres dont un mot est composé pour le lire, il faut aussi passer par tous les tons d'un Systeme pour l'entonner; autrement si les Systemes avoient été employez par les Anciens à la composition 6 harmonieuse à notre maniere, la comparaison ne seroit pas juste, parce que de même que dans nôtre composition harmonieuse ut joint à sol fait une quinte, il faudroit que dans l'écriture M jointe avec A fît Musa. [A quoi leur servoit le nombre des sons? in marg.] Mais il y a apparence que cette consideration du nombre des sons, qui compose l'intervalle des consonnances, leur servoit à passer avec plus de justesse et de certitude d'une extrêmité du Systeme à l'autre, en faisant ce que nos Musiciens appellent Solfier, quand on dit ut re mi, ut mi; ut re mi fa, ut fa; ut re mi fa sol, ut sol, pour aquerir l'habitude d'entonner juste ut mi, ut fa, ut sol. [Differences et divisions des Systemes selon eux. in marg.] Ce-la se prouve par les differences que les Anciens mettoient entre les Systemes, qu'ils divisoient en plusieurs especes; car il y avoit trois [-299-] sortes de quartes, qui étoient differentes par la disposition du demi-ton, qui étoit dans les unes au commencement, dans les autres à la fin, et dans les autres au milieu du Systeme; [Consonances comment considerées par les mêmes? in marg.] cela fait voir, ce me semble, assès évidemment que les consonnances n'étoient presque jamais considerées par eux pour mêler un ton avec un autre; puisqu'il est constant, que pour cet usage il est indifferent quelle espece de quarte on employe, et que dans la composition toutes les quartes sont égales.

[Quelles étoient ces consonnances selon eux? in marg.] Mais la division, qu'ils faisoient des consonnances en leurs especes, donne encore mieux à entendre qu'ils ne les employoient point dans une composition harmonieuse; car ils ne connoissoient des consonnances que la 1 quarte, la quinte, l'octave, et les reduplications de ces trois consonnances; les Systemes, qui étoient au-dessous de la quarte, sçavoir, la tierce majeure, la mineure, la seconde, et l'unisson, étoient mis avec la sexte et la septieme au rang des dissonnaces.

[Deux especes de Systemes selon Plutarque. in marg.] Plutarque 2 fait deux especes de Systemes; les uns sont formez par la composition de deux sons, qui se chantent ensemble, les autres de deux sons, qui se chantent simplement, c'est-à-dire, l'un après l'autre. Ceux de la premiere espece, qui sont les véritables accords, étoient au nombre de cinq, sçavoir, la quarte, la quinte, l'octave, la douzieme, qui est la quinte au-dessus de l'octave, et la double octave. [Quels ils sont? in marg.] Les Systemes de la seconde espece étoient aussi au nombre de cinq, sçavoir, la diese, le demi-ton, le ton, la tierce mineure, et la tierce majeure.

[Differences des consonnances et des dissonnances ignorées des Anciens. in marg.] Il falloit avoir bien peu de pratique des consonnances pour en parler de cette sorte. Aussi est-il vrai, (ainsi qu'Aristoxene assûre 3) que tous les Ecrivains qui avoient traité de la Musique n'avoient point parlé des Systemes avant lui, et qu'ils n'avoient pas dit un mot qui pût faire croire qu'ils eussent sçû quelles étoient les differences des consonnances non plus que celles des dissonnances.

[Quelles sont les plus belles consonnances? in marg.] Mais Aristoxene lui-même, avec toutes ses belles speculations et les profondes connoissances de la Musique, pouvoit-il sçavoir nôtre composition sans s'être apperçû que les deux tierces sont les plus belles et les plus parfaites des consonnances? que la quarte, dont toute l'Antiquité a parlé, comme de la premiere des consonnances, est la plus imparfaite, et qu'elle ne merite pas même le nom de consonnance; que l'octave ni la quarte ne sont point d'une si grande utilité dans la composition que la tierce, qui a seule le privilege de paroitre plusieurs fois de suite, à cause de la diversité que les differentes qualitez qu'elle a de majeure et de mineure font avoir aux consonnances par son moyen. Enfin est-il probable que de bons Compositeurs de Musique [-300-] ayent eu dessein d'écrire de tout ce qui appartient à la Musique, comme Aristides Quintilianus a fait, [Elles ont été ignorées des Anciens. in marg.] sans avoir rien dit de sa principale et de sa plus noble partie, si elle leur avoit été connue? et que parlant des consonnances ils n'eussent point enseigné quelles sont les loix, que l'observation de leurs proprietez a fait établir, pour leurs variations, leurs relations, leur suite, et leur mêlange avec les dissonances, [La Musique des Modernes est au-dessus de celle des Anciens. in marg.] et toutes les autres particularitez de la composition ou contre-point, qui élevent nôtre Musique au- dessus de celle des Anciens, de même que les mixtes sont au-dessus des élemens, et les animaux au-dessus des mixtes: car on peut dire que la Musique des Anciens n'étoit que la matiere dont la nôtre est composée.

[Entêtement des admirateurs de l'Antiquité. in marg.] Cependant les Admirateurs passionnez de l'Antiquité ne se veulent point rendre à des preuves si évidentes, ni avouër que la Musique des Anciens consistât en si peu de chose; quoiqu'ils n'ayent rien à repliquer, sinon qu'il n'est pas croyable que cela soit ainsi, et que nôtre ignorance seule nous empêche de penetrer les mysteres merveilleux de cet Art des Anciens. [La Musique des Anciens manque de préceptes. in marg.] Mais outre qu'il est clair que dans tout ce qu'ils ont laissé par écrit, on ne trouve aucun des préceptes que nos Modernes nous fournissent en grand nombre, pour ce qui regarde les regles de la composition à plusieurs parties, qu'ils appellent le Contre-point; on peut dire qu'il n'est pas croyable, puisqu'il s'agit de probabilité, qu'ils ayent tû ces préceptes par une autre raison que parce qu'ils les ignoroient: car je dis que supposé qu'il y ait beaucoup de choses dans leurs écrits que nous n'entendions point, il y en a aussi assès entre celles que nous entendons, [Elle étoit fort imparfaite. in marg.] qui nous peuvent faire connoitre que leur Musique étoit beaucoup éloignée de la perfection qu'elle a dans le Contre-point; puisque même elle n'étoit pas encore arrivée à celle dont le simple chant est capable, à quoi néanmoins les Musiciens avoient tant travaillé, ainsi qu'il se void par la quantité des volumes qu'ils ont écrit sur cette matiere.

Je me contenterai de rapporter quelques preuves de cette vérité, entre plusieurs autres, qui pourront être trouvées par ceux qui y regarderont encore de plus près que moi. [Leur modulation quelle? in marg.] Il est évident que leur modulation ou simple chant n'avoit point la douceur qui se trouve dans la nôtre, faute des demi-tons, qui servent à faire les cadences avec agrêment. [Leur Tetracorde et celui des Modernes quels? in marg.] Le Vitruve François explique cela assès clairement dans les Notes sur le IV. chapitre du V. livre, où il est montré que le Tetracorde des Anciens n'avoit effectivement que quatre cordes, au-lieu que le nôtre en a six, à cause de celles que nous avons ajoutées à chaque tetrachorde; sçavoir, deux dans le tetracorde hypaton, dont l'une est entre le parypate hypaton et le lichanos hypaton, et l'autre entre le lichanos hypaton et l'hypate meson: dans le tetracorde meson, une entre le parypate meson et le lichanos meson, et une autre entre le lichanos meson et le mesé; et ainsi de même dans les autres tetracordes.

[-301-] [La Musique des Anciens n'étoit que pour le simple chant. in marg.] Il reste encore un témoignage dont on infere avec beaucoup de vrai-semblance que toute leur Musique n'étoit que pour le simple chant: il se prend de l'étendue de leur Systeme, que tous leurs Ecrivains déclarent ne passer point l'étendue que la voix peut avoir naturellement, qui est celle de deux octaves: car bien-que dans l'étendue de deux octaves on puisse faire une Musique à plusieurs parties, ainsi que nous la faisons avec une Guiterre, il est bien difficile de concevoir qu'ils en fussent venus jusque-là, et qu'ils n'eussent point passé outre, ainsi que nous avons fait dans nos instrumens, sur lesquels nous jouons plusieurs parties, qui ont les trois ou les quatre octaves nécessaires pour cela.

Enfin pour avoir une idée entiere de la Musique des Anciens et de l'étendue de sa perfection, par les témoignages des Auteurs qui en ont écrit expressément, il faut voir ce que Plutarque 1 en rapporte; [Qu'est ce que Plutarque dit des Inventeurs de la Musique? in marg.] car lorsqu'il traite de ceux qui l'ont inventée et augmentée, il établit seulement deux genres de ces Inventeurs. Les uns ont trouvé les sujets des Poëmes que l'on chantoit, sçavoir, les Gymnopédies, les Endymaties, les Orthies, les Elegies, les Péanes, les Hyporchemes, les Odes, et les Dithyrambes. Les autres ont inventé les Genres de chant, les Rhythmes ou cadences, et les Modes: mais il n'est fait aucune mention de la division de la Musique en simple et composée de plusieurs parties: car comme il est croyable que l'on a chanté à une seule voix, avant que d'avoir chanté à plusieurs, Plutarque n'auroit pas manqué de marquer les Inventeurs de ces deux genres de Musique, pour faire voir le progrès qu'elle a fait en differens temps, et ne se seroit pas contenté de donner pour les Auteurs des nouveautez, qui avoient été introduites, les Inventeurs des nouveaux Modes, tels qu'étoient le Philanthropique et le Thematique de Timothée et de Philoxene; ces inventions n'appartenant qu'au simple chant, et n'étant point capables d'établir des differences essentielles dans la Musique, comme sont celles qui se prenent de sa simplicité et de sa composition.

Il faut maintenant passer à la seconde partie des témoignages que les Anciens nous ont laissez par écrit de la perfection de leur Musique, lorsqu'ils n'en ont parlé qu'en passant. [Que dit Aristote de certains instrumens de Musique? in marg.] Aristote 2 dit qu'Architas de Tarente fut le premier qui inventa les jouëts qui font du bruit pour amuser les enfans; parce que naturellement l'homme se plait au bruit, et qu'il jugea que la Nature, qui a mis dans le premier âge l'incapacité qu'il a de discerner le beau bruit d'avec celui qui ne l'est pas, rendroit les enfans assès satisfaits de celui d'une Cresserelle et d'un Grelot, jusqu'à ce qu'un esprit et un jugement plus mûr et plus formé leur fit aimer et rechercher un bruit plus raisonnable et moins confus.

[Qu'étoit proprement la Musique des Anciens? in marg.] Si l'on considere la Musique des Anciens selon l'idée que ce qu'ils en ont écrit peut former dans nôtre esprit, on trouvera que c'étoit [-302-] un bruit fort convenable à l'enfance du Monde. Philon Juif a dit que Moïse étoit sçavant en Musique, peut-étre avec la même probabilité que quelques uns ont dit qu'il sçavoit la Chimie; mais il paroit que sa soeur ne sçavoit pas le fin de la Musique, lorsqu'elle fit un concert de Tambours avec les autres Dames de l'armée qui sortoient de la Mer Rouge. [Quelle étoit la Symphonie du temps de Moïse, de Saül, et de David? in marg.] Les autres Musiques, qui furent faites depuis, comme à l'entrée de Saül et de David après la défaite des Philistins, n'étoient guerre mieux concertées. Les Tambours et les Cymbales, que l'on employoit dans ces Musiques, ne faisoient guere de meilleur effet que des Cresserelles et des Grelots; et avec tout le respect qu'on doit à la Musique qui se faisoit au chant des Pseaumes de David, il est difficile de s'empêcher d'avoir mauvaise opinion d'une Symphonie, où les Cors de chasse, les Tambours, et les Cymbales étoient mêlées aux Harpes et aux Psalterions.

[Cette Symphonie est soutenue, et par qui. in marg.] On me dira que le bruit des Tambours ou des coups d'épée, qui dans la Musique de nos Opera a été mêlé aux voix et aux instrumens, faisoit une composition qui avoit quelque chose de fort agréable au gout de la plûpart des Auditeurs; et qu'il ne faut point alleguer le mêlange des Tambours et des Cymbales comme une preuve de la mauvaise Musique des Anciens, dans laquelle ces instrumens étoient employez. Mais il faut aussi demeurer d'accord, que cette particularité ne prouve point la bonté de leur Musique, ou du moins que cet assemblage de voix et de tambours n'étoit point une composition qui eût rien de la composition harmonieuse dont il s'agit: [En quoi consiste la composition harmonieuse? in marg.] car cette composition harmonieuse consiste dans la proportion qu'il y a entre les differens tons des parties, qui font une rencontre agréable, eu égard à la nature des tons. [Les Tambours et les Cymbales quels instrumens? in marg.] Or dans les Tambours et dans les Cymbales il ne se trouve ni tons ni inflexions de sons, leurs sons n'étant point differens par degrez, mais seulement par espece, l'un étant sourd, et l'autre éclatant. Enfin le jeu de ces instrumens n'a rien qui puisse appartenir à la Musique, que le mouvement et la cadence, qui fait à la vérité une partie de la Musique en general, mais qui ne lui appartient point en qualité de Musique composée à plusieurs parties, telle qu'est celle dont nous entendons parler. Aussi ce que nous rapportons de la Musique du passage de la Mer Rouge et du Triomphe de Saül, [Qu'étoit la composition de la Musique des Anciens? in marg.] est principalement pour donner une idée de la composition de la Musique des Anciens, et pour faire voir que ce n'étoit qu'un amas tumultueux et confus des voix et des instrumens de plusieurs Musiciens, qui n'avoient point concerté ce qu'ils chantoient, et qui étoient seulement reglez par un sujet connu de tous ceux qui composoient cette Musique, faisant comme un Plein-chant, dont les Tambours et les Cymbales suivoient la cadence.

[Les Vers des Anciens quels? in marg.] Il faut néanmoins avouër, que la beauté des Vers des Anciens, qui faisoient une partie de leur Musique, a un charme dont il est bien difficile [-303-] de se défendre, et qui fait qu'il est impossible de ne se pas laisser prévenir d'une opinion bien avantageuse pour le reste de leur Musique, dont nous avons un échantillon si parfait. Cela étant joint à ce que les Philosophes et les Historiens ont ajouté aux témoignages, que les Poëtes ont donné de la Musique de leur temps, on peut dire que la croyance pieuse, que les Adorateurs de l'Antiquité ont, que leur Musique avoit la derniere perfection, a quelque fondement; [Ce qui nous reste de leur Musique sur quoi fondé? in marg.] mais à dire la vérité, il est pareil aux fondemens que l'on fouille dans les ruines des Palais, dont il ne reste rien autre chose que de premieres assises de pierres brutes et mal taillées, sur lesquelles on peut présumer qu'il y avoit quelque chose de beau et de magnifique, mais dont on n'a pourtant point de connoissance certaine.

[Les argumens des Auteurs en faveur de la Musique des Anciens sur quoi fondez? in marg.] Il y a un assès grand nombre d'expressions dans les Auteurs anciens, qui semblent être fort avantageuses à leur Musique; mais il est aisé d'éluder la force de tous les argumens qu'on peut tirer de ces témoignages, qui sont presque tous fondez sur le mot de Symphonie, qui signifie en general l'assemblage de plusieurs sons, que nous appellons accord; mais ce mot a plusieurs autres significations particulieres, qu'il est nécessaire d'expliquer, pour faire voir qu'il n'y en a point dont on puisse conclure que les Anciens chantassent à plusieurs parties comme nous.

[L'instrument appellé par Daniel Symphonia quel? in marg.] Il est parlé dans 1 Daniel chapitre III. versets 5. 7. d'un instrument de Musique appellé Symphonia, que l'on veut faire passer pour quelque chose de plus parfait et de plus capable d'une Harmonie composée que n'étoit la Lyre à trois ou quatre cordes, et le Psalterion, sur lesquels on ne pouvoit jouër qu'une partie; mais il ne paroit point que cet instrument fit un autre effet qu'un accord qui servoit de bourdon aux autres, c'est-à-dire, à la Lyre et au Psalterion, qui jouoient un sujet à l'unisson.

Il n'y a pas long temps que cet instrument, que Daniel appelle Symphonia, étoit encore en usage parmis nos Vielleurs: 2 un des Musiciens le touchoit, pendant qu'un autre jouoit du dessus du Violon: [Quand en usage, et comment fait? in marg.] cet instrument étoit fait en forme d'un arc, sur lequel trois cordes étoient tendues: il ne servoit que comme de bourdon: et celui qui en sonnoit n'avoit rien autre chose à faire qu'à suivre le mouvement et la cadence du Violon.

Cette Musique représentoit assès bien celle des Anciens, en ce qui regarde l'Harmonie appellée Symphonie, [La Symphonie comment définie par Cassiodore? in marg.] telle qu'elle est définie par Cassiodore 3: car c'est assès que plusieurs tons se rencontrent agréablement ensemble pour satisfaire à toutes les conditions de cette définition, [-304-] suivant laquelle il n'est point nécessaire de changer cet accord, ni de varier par les diverses modulations des parties qui chantent chacune leur sujet à part; [En quoi consiste la véritable Harmonie? in marg.] et c'est en cela que consiste la difference specifique, qui établit l'essence de l'Harmonie dont il est question, et que Cassiodore et les autres n'auroient point omise, si elle leur avoit été connue, vû le soin que cet Auteur a pris d'ajouter d'autres circonstances, qui sont tout-à-fait inutiles, comme celles qu'il prend de la voix, du pincement des cordes, et du soufflement des flutes, [A qui inconnue? in marg.] qui sont indifferentes à la véritable Harmonie, n'y ayant point d'autres regles dans nôtre Harmonie pour les flutes que pour les instrumens à corde et pour la voix.

[La Symphonie des Anciens quelle? in marg.] Cela fait voir combien ils étoient peu avancez dans la connoissance de cette matiere, même au temps de Cassiodore, qui ayant écrit des derniers, a dû sçavoir tout ce que l'Antiquité avoit inventé dans la Musique; et il est évident que leur gout pour les choses de cet Art n'étoit point encore parvenu à la delicatesse que l'on a euë depuis; mais qu'il étoit fort conforme à celui qui regne encore parmi les Nations barbares, [Celle des Nations barbares en quoi consiste-t-elle? in marg.] où la Symphonie de la Musique consiste principalement dans un bruit confus pour ce qui est de tons, mais fort bien reglé à l'égard du mouvement: nous en avons vû un échantillon il n'y a pas long temps dans le concert des Hiroquois, qui furent amenez en cette ville. Ce concert consistoit dans le chant de quelques uns de toute la troupe des Musiciens, qui chantoient à l'unisson et à l'octave, pendant que le reste accompagnoit ce chant en grondant rudement comme des pourceaux, avec des secousses marquées par un mouvement et par une cadence fort bien reglée. [Son essence où renfermée? in marg.] Or il n'y a personne qui puisse nier que toute l'essence de la Symphonie, ainsi que Cassiodore l'explique, ne soit enfermée dans celle des Hiroquois, où la point et l'éclat des voix qui chantent le sujet étoit temperée par le mêlange de la gravité du grondement rhythmique des autres Symphonistes.

[Autre espece de Symphonie parmi les Anciens quelle? in marg.] Outre cette Symphonie temperée du grave et de l'aigu, il y en avoit une autre parmi les Anciens qui étoit plus simple. Elle consistoit dans la conformité d'un même chant, d'un même mouvement, et d'un même ton, qui sont les mêmes conditions qui font la perfection du Plein-chant, qui est une Symphonie, [Le Plein-chant quelle Symphonie? in marg.] dont la beauté, la douceur, et les charmes touchent la plûpart du monde avec beaucoup plus de force quand elle est bien juste, que ne fait l'Harmonie à plusieurs parties.

[Comparaison prise de cette Symphonie. in marg.] C'est de cette Symphonie que Saint Ignace, ancien Pere de l'Eglise, a pris une comparaison, dont il se sert en l'Epitre 1 qu'il a écrite aux Ephesiens, lorsqu' exhortant les Prêtres à la concorde, il demande qu'elle soit semblable à la Symphonie de la Musique, et qu'elle soit si juste, qu'ils ne fassent tous qu'une voix. De maniere que [-305-] quand Horace dit 1 que la Symphonie mal accordée offense les oreilles, [Qu'est-ce qu'Horace entend par Symphonie? in marg.] cette Symphonie ne signifie point nécessairement autre chose que l'accord des voix, qui chantant à l'unisson, ou à l'octave, ou à la tierce, ne chantent toutes qu'un même chant.

Car le mot de Symphonie signifioit toutes ces manieres de chanter. Je trouve premierement que Symphonie se prenoit pour le chant d'un même sujet chanté par deux voix, ou par deux instrumens accordez à l'unisson. [Qu'est-ce qu'en dit Aristote? in marg.] Aristote 2 fait entendre que cela est ainsi, lorsqu'il dit que la Symphonie n'est pas si agréable que l'Antiphonie; parce que dans la Symphonie, dit-il, 3 l'une des voix étant tout-à-fait semblable à l'autre, il arrive nécessairement qu'il y en a une qui obscurcit l'autre, c'est-à-dire, qu'il semble qu'il n'y ait qu'une voix. Or supposé que les Anciens pratiquassent nôtre composition à plusieurs parties, ces paroles à la vérité pourroient signifier que l'unisson dans le contre-point n'est pas si agréable que les autres consonnances; mais la suite du discours fait voir que cela ne se peut entendre ainsi, et qu'il ne s'agit pas de contre-point: car il est dit au même endroit 4, qu'il n'y a que l'octave qui se puisse chanter, et que la quinte ne se chante point. Or il n'est pas vrai qu'il n'y ait que l'octave qui s'employe dans le contre-point, et que la quinte 5 n'y soit point reçûe. Il est donc constant que par les mots de se chanter il faut entendre le Plein-chant, dans lequel les voix chantent un même sujet; parce que le Plein-chant ne souffre point la suite de plusieurs quintes, mais bien de plusieurs octaves, de plusieurs unissons, et quelquefois de plusienrs tierces, ce qu'Aristote appelle magadizein 6, ainsi qu'il sera expliqué dans la suite.

[Deux especes de Symphonie selon ce Philosophie. in marg.] Je trouve en second lieu qu'Aristote fait deux especes de Symphonie; l'une, qui retient le nom du genre, et qu'il appelle Symphonon, qui est le chant à l'unisson dont il vient d'être parlé; et l'autre, qu'il appelle Antiphonon, et Pindare Antiphthongon dans Athenée livre XIV. Cette Musique Antiphonique étoit, lorsque deux voix ou deux instrumens accordez à l'octave chantoient le même sujet, et cette maniere de chanter s'appelloit magadizein 7, à cause de l'instrument Magadis, [Qu'étoit-ce que magadizein? in marg.] dans lequel les cordes comme au Clavessin ou au Luth étant accordées à l'octave, et étand pincées ensemble, ne passoient que pour une et ne faisoient que comme un seul ton. Cela est confirmé par Plutarque [-306-] au Traité de l'inscription du Temple de Delphes, [Les cordes des instrumens de Musique comment considerées par Plutarque? in marg.] qui considere les cordes des instrumens de Musique en deux façons, sçavoir, ou comme plusieurs cordes ne faisant qu'un ton, et il appelle cet assemblage 1 Polychordia; ou comme étant de tons differens, et il appelle cela 2 Poecilia.

[Le Magadis ou le Barbiton quel instrument de Musique suivant Athenée et Horace? in marg.] Athenée dit que le Magadis étoit le même que le Barbiton et le Pectis; et il y a apparence que c'est pour cette raison que les Modernes appellent nôtre Luth Barbiton: et c'est peut-être encore aussi pour cela que la Muse, qui dans Horace 3 est dite jouër du Barbiton, a été appellée Polyphmnie, c'est-à-dire, qui jouë plus d'une chanson à la fois, à cause qu'elle a été l'inventrice du Magadis ou Barbiton, dans lequel deux cordes étant pincées ensemble pouvoient en un sens être dites chanter deux chansons à la fois: et en effet Euphorion dans Athenée parle de la statue ancienne d'une Muse, qui tenoit en sa main l'instrument Magadis, et cette Muse apparemment étoit Polyhymnie.

Cet instrument au rapport d'Anacreon 4 avoit vingt cordes, qui est un assès grand nombre pour faire conjecturer que ces cordes étoient doublées comme à nos Luths, parce que les instrumens des Anciens n'avoient que peu de tons. [Combien de cordes il avoit? in marg.] C'est ce qui faisoit croire à Posidonius que les vingt cordes du Magadis étoient pour jouër les trois Modes anciens, sçavoir, le Dorien, le Phrygien, et le Lydien, qui avoient chacun sept cordes. [A quoi étoient-elles employées? in marg.] Mais Posidonius est taxé d'ignorance par Athenée; et et effet pour jouër les trois Modes, qui n'étoient distans que d'un ton l'un de l'autre, c'étoit assès d'ajouter deux cordes aux sept, et une troisieme pour parfaire l'octave du Lydien; et cela faisoit le nombre de dix, qui étant doublé en mettant les cordes deux à deux produisoit les vingt dont parle Anacreon.

[Comparaison et proverbe tirez de cet instrument. in marg.] Le Poëte Comique Alexandride 5 use d'une comparaison prise de cet instrument, qui fait entendre qu'on en touchoit deux cordes à la fois, et que ces cordes n'étoient pas à l'unisson, lorsqu'il dit, je vai comme le Magadis vous faire entendre une chose qui est tout ensemble et basse et relevée; et cette comparaison prise du Magadis avoit donné lieu à un proverbe 6, par lequel on exprimoit la jonction de deux choses differentes.

[Il étoit composé de deux flutes. in marg.] Athenée dit que le Poëte Ion a crû, contre l'opinion d'Aristoxene, que le Magadis étoit composé de deux flutes; et en effet on void encore en quantité de sculptures anciennes de Bacchanales et de sacrifices, que les Musiciens qui y sont représentez jouënt de deux flutes à [-307-] la fois; car bien-que ces flutes soient égales en longueur, il n'est pas impossible qu'elles sonnassent des tons differens, parce qu'elles étoient de grosseur differente, [Quelles étoient ces flutes, et de quoi faites? in marg.] ainsi que Pline au livre XVI. chapitre XXXVI. et Theophraste au livre IV. de l'Histoire des Plantes remarquent, qui disent que les flutes droites étoient faites du haut de la canne, qui est le plus menu, et les gauches du bas, qui est le plus gros: car cette grosseur differente faisoit aussi que les tons étoient differens, les deliées rendant un ton plus bas avec un son plus foible, et les grosses un ton plus aigu et plus fort. Mais soit que ces flutes soient le Magadis ou non, il est bien difficile que ces deux flutes, qui n'avoient chacune qu'une main qui en jouât, pûssent faire une fort belle Musique; [Qu'est-ce que les Anciens appelloient Symphonie? in marg.] et il n'importe point aussi de discuter si le Magadis étoit composé de cordes ou de flutes, c'est assès qu'elles fussent jointes deux à deux, pour faire voir que dans la Musique des Anciens l'on chantoit un même sujet, quelquefois à l'unisson, quelquefois à l'octave; et que cela s'appelloit Symphonie, pour montrer que le mot de Symphonie ne signifioit pas parmi eux une Musique à plusieurs parties, comme parmi nous.

Mais il faut encore remarquer, que les cordes du Magadis n'étoient pas seulement accordées à l'octave, mais aussi quelquefois à la tierce. [Avec quoi s'accordoient les cordes du Magadis? in marg.] Je trouve cela dans ce qu'Athenée rapporte de Pindare, qui écrivant à Heron dit que la Musique chantée par un enfant, qui joint sa voix à celle d'un homme, s'appelle Magadis, parce qu'ils chantent ensemble l'un et l'autre un même chant selon deux modes; [Qu'est-ce que chanter selon deux modes? in marg.] et je trouve que chanter selon deux modes ne sçauroit signifier autre chose que chanter à la tierce, et que ce ne sçauroit être à la quinte, ni à la quarte; parce qu'Aristote dit expressément, que ces consonnances ne se magadizent point, c'est-à-dire, qu'elles ne se chantent point ensemble et de suite comme l'octave et l'unisson. Horace 1 me fournit cette explication, quand il dit que l'on peut chanter ensemble deux modes, sçavoir, le Dorien, et le Barbare, c'est-à-dire, le Lydien, et non pas le Phrygien, ainsi que les Commentateurs d'Horace l'interpretent; parce que le Phrygien est à un ton près du Dorien, ce qui fait la seconde, qui ne se chante point; [Quel modes peuvent être chanter ensemble? in marg.] mais le Lydien, qui est à la tierce, se pouvoit fort bien chanter, à cause de la proprieté que la tierce a de pouvoir être chantée de suite sans choquer l'oreille, comme la quinte le fait, soit dans les voix, soit dans les cordes des instrumens, n'y ayant que l'Orgue qui la puisse souffrir dans le mêlange des tuyaux qui font le Nazard.

On peut encore ajouter une remarque, qui peut servir à expliquer la difference qu'il y a entre le 2 Symphonon et 3 l'Antiphonon des Anciens, [-308-] qui est le nom qui a été retenu pour le chant de nos Eglises, que l'on appelle Antiphone ou Antienne, [Qu'est-ce que l'Antiphone de l'Eglise? in marg.] qui est cette partie du service qui se chante par tout le Choeur, la voix des enfans de Choeur étant jointe avec celle des Chantres ou Chappiers pour chanter ensemble un même sujet: car les Antiphones sont vrai-semblablement ainsi appellées, pour les distinguer des Repons, dans lesquels les Chantres ou Chappiers chantent quelquefois deux à deux, ou quatre à quatre à l'unisson, et alternativement avec tout le Choeur; au-lieu que les Antiphones sont chantées par tout le Choeur, à la reserve du premier mot, qui est chanté à l'unisson par les Chappiers.

[Si les Anciens ignoroient la composition à plusieurs parties. in marg.] On dira peut-être que puisque les Anciens avoient une connoissance des consonnances assès particuliere pour sçavoir les proprietez qu'elles ont, les unes de pouvoir être mises de suite, et les autres de ne le pouvoir souffrir; il s'ensuit qu'ils n'étoient pas ignorans de la composition à plusieurs parties, qui est fondée sur la connoissance de ces proprietez des consonnances.

[Que la connoissance des proprietez des consonnances est très facile. in marg.] Mais il n'est point évident que cette consequence soit nécessaire; il s'ensuit seulement que la connoissance de ces proprietez est très facile, étant sujette à un sens, et que ce qu'il y a de doux et de rude non seulement dans les consonnances, mais même dans l'ordre et dans le rapport qu'elles ont les unes aux autres, est sensible à toutes les oreilles qui sont capables de connoitre l'Harmonie; mais il ne s'ensuit pas qu'avec la faculté que l'on a de connoitre qu'une chose est belle et agréable, quand on la void ou quand on l'entend, on ait le pouvoir de la faire ou de l'inventer; et nous avons d'ailleurs assès de marques convaincantes de la pauvreté de la Musique des Anciens, pour n'être point obligez de juger avantageusement de leur capacité sur ce sujet.

[Qu'est-ce qu'Horace entend par le mêlange des Clairons et des Trompettes? in marg.] Ainsi quand Horace 1 parle du mêlange des Clairons et des Trompettes, il ne signifie point que ces instrumens fissent une autre Harmonie que celle qu'ils font encore à présent: car bien-qu'il y ait des consonnances des Trompettes entre elles, et des Trompettes avec le Clairon, on ne peut pas dire qu'elles fassent une Musique à plusieurs parties, parce que la variation des consonnances et le chant different ne s'y rencontrent pas: car il ne s'agit point de montrer que les Anciens employoient des consonnances dans leur Musique, mais seulement de sçavoir si ces consonnances étoient variées par des relations differentes, et par la diversité des chants de chacune des parties.

[Que la variation des consonnances a été ignorée des Anciens. in marg.] Or cela ne se trouve point dans les écrits des Anciens bien entendus et bien expliquez; mais seulement, lorsque (ainsi qu'il arrive assès souvent) ils se servent de comparaisons tirées de la Musique; car si l'on n'y prend garde, on donne aisément à ces comparaisons une interpretation selon la pensée que l'on a, et non pas selon le sens naturel [-309-] des paroles. [Si Longin a parlé des consonnances et des dissonnances. in marg.] Ainsi quand on trouve par exemple dans Longin 1, que le style sublime peut souffrir quelquefois des expressions moins relevées, parce qu'elles servent à faire paroitre le reste avec plus de pompe et d'éclat, de même que dans la Musique il est bon d'entremêler le rude avec le doux, afin d'en augmenter l'agrêment; il est certain que si l'on ne prenoit garde à la véritable signification des termes dont cet Auteur s'est servi, l'on ne manqueroit pas d'entendre qu'il veut parler des consonnances et des dissonnances, que l'on mêle souvent ensemble avec un grand succès dans la composition de la Musique à plusieurs parties: parce que la connoissance, que nous avons que cela se pratique dans nôtre Musique, nous fait aisément penser que cela se doit interpreter de la sorte. Cependant Longin n'a jamais eu la pensée que l'on lui attribue: car il ne parle point de consonnance ni de dissonnance, mais seulement des 2 sons, dont il fait deux especes; [Comment il distingue les sons, et qu'est ce qu'il entend? in marg.] il appelle les uns les 3 principaux ou dominans, et les autres les 4 extraordinaires; et il entend, que pour faire un beau chant il faut que les cadences tombent quelquefois sur des cordes extraordinaires, c'est-à-dire, qui soient hors le mode, afin que venant ensuite à s'a rêter sur les cordes principales et dominantes, le chant ait plus de douceur et d'agrêment; mais cela n'est dit que pour le simple Chant.

[Que dit Ciceron des ports de voix? in marg.] La même chose se doit entendre, ce me semble, lorsque Ciceron 5 dit, que les ports de voix qui la font passer par de faux tons, sont plus agréables que lorsque la voix s'arrête justement sur les tons, et qu'elle saute de l'un à l'autre sans couler sur les tons qui sont entre deux: car ces faux tons ne sont point, ainsi que quelques uns veulent, des dissonnances, ni les tons justes ne doivent point être pris pour des accords parfaits, que l'on mêle agréablement ensemble dans la composition de la Musique à plusieurs parties.

[Qu'entend Platon par le nombre des divers sons? in marg.] Ainsi quand on voudra employer ce que Platon au livre III. de la Republique rapporte du nombre des divers sons qui s'accompagnent dans l'execution du Chant, pour en tirer des inductions de tout ce que ce grand personnage dit de ceux qui jugeoient de la Musique plûtôt par l'oreille que par la raison; et de ceux qu cherchoient les causes naturelles de l'agrêment et de la rudesse des accords; on peut avouër que cela fait voir que les Anciens employoient les accords dans le jeu de quelques instrumens; mais il ne s'ensuit pas de là que toute Musique, où il y a quelque accord d'un grave avec un aigu, soit une Musique à plusieurs parties: [La Musique des Anciens n'étoit point à plusieurs parties in marg.] car outre ce qui a déja été dit de l'instrument Magadis, ceux qui sçavent quel étoit le jeu de la simple Mandore, dont l'usage est aboli depuis quelque temps, peuvent aisément [-310-] concevoir, comment dans les instrumens des Anciens il se pouvoit rencontrer des accords sans que leur Musique fût à plusieurs parties: car la Mandore 1 étoit du temps des Anciens.

[La Mandore quel instrument? in marg.] Cet instrument est monté de quatre cordes, dont la chanterelle sert à jouër le sujet; elle est pincée par le doigt index, auquel une plume est attachée, qui tient lieu du Plectrum ou Pecten des Anciens. Les trois autres cordes font une octave remplie de sa quinte, et sont frappées l'une après l'autre par le pouce, [Comment on en jouoit? in marg.] au hazard si ces trois cordes qui sont comme autant de bourdons s'accordent avec les tons du sujet, qui doit être néanmoins dans le mode sur lequel le bourdon est accordé, c'est-à-dire, que la chanterelle doit être accordée en sorte que les cadences principales et les dominantes tombent sur les bourdons. Il faut encore remarquer, que le pouce frappe les bourdons suivant le rhythme ou la cadence, qui est propre à la chanson qui se jouë: car il frappe quatre ou huit coups pour chaque mesure si elle est binaire, et trois seulement si elle est triple. [Qu'est-ce qu'en dit Horace? in marg.] Horace 2 semble designer le jeu de cet instrument, quand il dit: Prenez garde, vous qui voulez joindre vótre voix au son de ma Lyre, que la mesure de la chanson que je jouë est sapphique, et que les battemens de mon pouce vous la marquent.

[En quoi consiste la principale partie de la Musique des Anciens? in marg.] Or les differentes regles, qu'ils avoient pour ce mouvemens, faisoient la principale partie de leur Musique: c'est pourquoi les Tambours et les Cymbales, qui n'ont rien autre chose que le mouvement et la cadence, étoient mis entre les instrumens les plus considerables. [Que dit Platon de la cadence et de l'Harmonie? in marg.] Platon dit 3 que ce qu'il y a de bien ou de mal dans la cadence, a autant de force pour émouvoir ou pour ne pas émouvoir, que ce qu'il y a de bien ou de mal dans l'Harmonie. Mais il faut rematquer, (ainsi qu'il a été dit) qu'Harmonie ne signifioit point les accords de plusieurs parties, mais seulement la beauté du chant ou le contraire; et qu'Euarmoste ou Anarmoste ne se disoit pas des bonnes ou des mauvaises consonnances, mais des chants agréables ou desagréables. Cela se prouve par tous les endroits où Platon parle de la Musique: [Qu'appelle-t-il Harmonie? in marg.] car il appelle toûjours Harmonie ce que nous appellons Mode; il dit que les Harmonies Ioniennes et Lydiennes sont molles et effeminées, pour signifier que les cadences de ces Modes ont une douceur qui ne se trouve point dans le Dorien ni dans le Phrygien. Or il est constant que le Mode n'appartient point à la Musique à plusieurs parties, mais seulement au simple Chant.

[Qu'entend il par le mot de Panharmonie? in marg.] Quand Platon fait distinction entre le Chant simple et celui qui est composé de tous les genres d'Harmonie, qu'il appelle 4 Panharmonie, il est certain qu'il n'entend point la composition de plusieurs sons par [-311-] la rencontre que des chants divers peuvent faire, mais seulement un chant qui est composé de trois genres: [Qu'entend Euclide par le quatrieme genre d'Harmonie? in marg.] car Euclide 1 enseigne qu'il y avoit un quatrieme genre composé des trois ordinaires, sçavoir, du Diatonique, du Chromatique, et de l'Enharmonique: où par ce genre composé il entend la Musique qui se jouoit sur l'instrument à vingt cordes, dont parle Anacreon, et dont il a été fait mention ci-devant, qui suffisoit à jouër tous les Modes: ou si l'on veut que cette Harmonie signifie un accord, il n'y a rien qui oblige de croire que cet accord fût autre chose que le bourdon à trois cordes, qui comprend toute l'Harmonie des Anciens, c'est-à-dire, toutes les consonnances qu'ils connoissoient, sçavoir, la quarte, la quinte, et l'octave: [De quoi étoit composée l'Harmonie des Anciens? in marg.] parce que dans ces trois bourdons, dont les deux extrêmes sont à l'octave, celui du milieu, qui remplit l'octave, fait la quinte à l'égard de l'octave d'en-bas, et la quarte à l'égard de l'octave d'en-haut.

[Qu'entend Seneque par un Choeur de Musique composé de plusieurs voix, qui ne rendent qu'un seul son? in marg.] Par la même raison, quand Seneque parle 2 d'un Choeur de Musique composé de plusieurs voix qui ne rendent qu'un seul son, et où ces voix sont les unes hautes, les autres basses, les autres moyennes; où les voix des hommes et des femmes sont tellement mêlées au son des Flutes, que l'on ne les entend point séparément, mais toutes ensemble; cela ne signifie point nécessairement autre chose qu'un Plein-chant, dans lequel la voix claire des femmes étant à l'octave de celle des hommes, et les Flutes étant à la double octave, il est vrai de dire, qu'il y en a de hautes, de basses, et de moyennes: enfin cela ne signifie point un concert à plusieurs parties, si les chants ne sont differens, et s'il n'y a variation de consonnance; et il est clair que cette variation n'étoit point dans ce Plein-chant, parce qu'il est dit que l'on n'entend point distinctement ce que chacun chante en son particulier, ce qui seroit, s'il y avoit des parties qui chantassent des chants differens.

[Si l'Harmonie des Anciens étoit aussi parfaite que celle des Modernes. in marg.] Après avoir expliqué ce que l'on trouve dans les écrits des Anciens en faveur de l'oninion de ceux qui croyent que leur Musique étoit à plusieurs parties, et après avoir fait voir que l'on n'en peut rien conclure de certain, il reste de satisfaire aux témoignages qu'ils ont rendu des merveilleux effets de leur Harmonie, afin d'examiner s'il s'ensuit de là qu'elle eût toute la perfection qui se trouve dans la nôtre.

[Qu'est-ce qui faisoit le principal agrêment de la Musique? in marg.] Il faut premierement considerer deux choses. La premiere est, que la beauté des Vers qui se chantoient par une seule voix, ou par une voix jointe aux instrumens qui jouoient le sujet qu'elle chantoit, faisoit la plus grande partie de l'agrêment de cette Musique, ainsi qu'Horace [-312-] témoigne, quand it dit 1, Ce sont vous mes Vers qui faites que le son de ma Lyre a quelque chose d'agréable. Car ces paroles font entendre, que le bruit et le pincement des cordes a véritablement de la douceur, mais qu'il est nécessaire que celle des Vers y soit jointe; autrement ce son simple est une chose mediocrement agréable, de même que des Castagnettes sans les Violons et sans la danse ne sont pas fort divertissantes. Cela fait voir aussi que le jeu de leur Lyre étoit assès pauvre et bien different de celui de nos Luths, de nos Tuorbes, et de nos Clavessins, qui n'ont point besoin que la voix ni les paroles y soient jointes pour contenter les oreilles.

[Que les Modernes ne sont pas bien disposez pour juger de ce que les Poëtes anciens ont dit de la Musique. in marg.] Il faut remarquer en second lieu, que nous ne sommes pas disposez comme il seroit nécessaire pour bien juger des expressions que les Poëtes anciens nous ont laissées de leur Musique, qui nous la font paroitre si merveilleuse et si touchante: parce que nôtre imagination, qui est remplie de l'idée des choses dont nous avons la connoissance, ne manque jamais à nous l'offrir pour nous représenter celle des choses de leur genre dont nous n'avons point la connoissance aussi-tôt qu'elles sont proferées; et de même que tout homme, qui n'auroit point vû les femmes des Negres, si on lui parloit de la plus belle femme de tout le Royaume d'Ardres, ne pourroit s'empêcher de se représenter quelque chose de beau: il est aussi bien difficile que l'idée de l'excellente Musique, que nous entendons tous les jours, ne se présente à nôtre imagination, quand nous lisons la description qu'Horace 2 fait par exemple des agréables concerts de Flutes et de Lyres, dont Mecenas faisoit retentir son superbe Palais dans ses magnifiques festins: [L'Harmonie des Modernes quelle? in marg.] il est bien difficile de ne se pas représenter les Hotterres avec Philebert, qui joignent la douceur de leurs Flutes au Clavessin de Monsieur Chambonniere, au Tuorbe de Monsieur Itier, et à la Basse de viole de Monsieur le Camus, le tout par la conduite et sur la composition de Monsieur Lully: où toutes les parties ont chacune leur chant à part, qui avec la liberté, que sa beauté et son agrêment semblent témoigner, se laisse conduire par des loix étroites et rigoureuses, qui l'obligent de se rendre aux accords où il semble se rencontrer par hazard, mais en cent façons differentes, dans lesquelles une même douceur, une même beauté se remarque perpetuellement. [Elle est bien differente de ce qu'en dit Horace. in marg.] Cependant tout ce qu'Horace dit de son mêlange de Flutes douces et de Lyres; tout ce qu'il marque des differens Modes dont on se sert dans cette Musique; tout le Dorien et tout le Lydien qu'il étalle avec tant de pompe ne signifie rien qui ne puisse être executé par un Violon joint au Flageoloet accordez [-313-] ensemble à la tierce; ce qui ne fait point un concert fort agréable, et qui n'est point aussi à plusieurs parties, quoiqu'il soit composé de plusieurs instrumens.

[Ses grandes douceurs inconnues aux Anciens. in marg.] Or les grandes douceurs, qui sont dans l'Harmonie de nôtre Musique, n'étoient pas seulement inconnues aux Anciens, parce que le peu qu'il y en avoit dans leur Musique les charmoit assès pour les empêcher de penser à quelque chose de plus beau; [Il étoit défendu chès les Anciens de rendre la Musique trop agréable. in marg.] mais il étoit même défendu par leurs loix de rendre la Musique trop agréable, de crainte qu'en amollissant les esprits elle ne corrompît les moeurs: il semble même que Plutarque prévoyoit le reproche que l'on devoit faire à la Musique de son temps sur sa pauvreté, lorsqu'il dit, que ce n'étoit point par ignorance que la Musique des Anciens à son égard étoit si simple et si nue, mais qu'ils la vouloient ainsi par politique.

[Effets merveilleux de la Musique des Anciens. in marg.] Mais cependant le moyen d'avoir des pensées si basses pour une Musique, qui avoit bâti Thebes, qui avoit apprivoisé les animaux les plus farouches, qui avoit attiré les forêts, qui avoit arrêté les vents et les fleuves, enfin qui avoit chassé la peste, et ressuscité les morts? Je ne répondrai point à cela, que pour en trop dire les Anciens donnent lieu de ne rien croire de tout ce qu'ils disent sur ce sujet: [Les Anciens étoient fort contens de leur Musique. in marg.] je dirai seulement que toutes ces expressions fabuleuses ne prouvent rien autre chose, sinon qu'ils étoient fort contens de leur Musique telle qu'ils l'avoient, et qu'ils n'auroient pas peut-être exprimé moins fortement le plaisir qu'elle leur causoit quand elle auroit encore été moins bonne qu'elle n'étoit. On void tous les jours des gens transportez d'un excès d'amour pour des choses que tout le reste du monde ne trouve que mediocrement aimables: parce que la grandeur de l'amour dépend autant de la disposition de ceux qui aiment, que de l'excellence des objets de leur amour. [Diversité des gouts dans les differens Peuples. in marg.] Les Anciens pouvoient être sujets à des tendresses pour des beautez dont nous ne serions point touchez. Nous en faisons l'experience dans les divers naturels des nations, et même des personnes differentes. Les Asiatiques sont sensibles jusqu'à l'extase pour des douceurs qui ne nous émeuvent que legerement: un bracelet de cheveux qu'un Amant a de sa Maitresse, une action d'esprit qu'une mere remarque en son enfant qu'elle a à la mammelle, donne des plaisirs dont la grandeur n'est point proportionnée au merite de ces choses-là.

[Que la passion ne doit point affoiblir la justesse du jugement. in marg.] Il ne faut point dire que ces transports excessifs n'arrivent qu'à des personnes dont le jugement est affoibli par la passion, qui étant une maladie de l'esprit ne doit point faire avoir une mauvaise opinion de la justesse du jugement, dont ce même esprit peutêtre capable lorsqu'il est dans son état naturel; que la bonté du gout des Anciens est assès averée par les autres choses qu'ils ont estimées avec raison, puisque l'excellence de ces choses nous est connue; [Qu'est-ce qu'on peut dire du [-314-] gout et des ouvrages des Anciens? in marg.] et enfin qu'étant persuadez comme nous le sommes, que les autres ouvrages admirables, [-314-] que leurs grands genies ont produit dans la Peinture, dans l'Architecture, dans la Sculpture, dans la Poësie, et cetera ne sont point indignes des grandes louanges que les Ecrivains leur ont données, nous devons présumer qu'il en est de même de leur Musique.

Car je répons que si nous sommes persuadez de la grandeur incomparable de toutes ces merveilles, il se peut faire que ce n'est que faute d'y avoir pensé assès attentivement; [Qu'est-ce que l'on doit croire de leur Peinture et de leur Sculpture? in marg.] et que les miracles que l'on allegue de leur Peinture, pour ne point parler des autres, ne sont point plus croyables que ceux que l'on attribue à leur Musique, si l'on examine ce que cette Peinture pouvoit être par les témoignages que les restes de l'Antiquité nous peuvent fournir, qui se reduisent à leurs ouvrages de Sculpture, qui seuls ont été conservez, et aux conjectures que l'on peut tirer de ce que leurs Auteurs ont écrit de la Peinture.

Or pour ce qui est de la Sculpture, il est vrai que nous en avons de fort beaux ouvrages; mais la perfection des ouvrages de Sculpture ne doit point faire conclure celle de la Peinture; [En quoi different un Sculpteur et un Peintre? in marg.] parce qu'il n'y a aucune comparaison de l'art et de l'industrie qui est nécessaire pour reüssir dans la Peinture, avec ce qui suffit pour la Sculpture. La raison de cela est, qu'un Sculpteur n'est à l'égard de la nature qu'il imite, que ce qu'un Peintre copiste est à l'égard d'un tableau qu'il copie; ou que le Maçon, qui moule une statue, est à l'égard du Sculpteur qui l'a faite.

[Ce qu'il y a de difficile dans la Peinture. in marg.] L'art, qui est particulier à la Peinture pour représenter les distances et les reliefs, et la véritable figure des corps par l'apparence des distances et des reliefs, est une chose très difficile, dans laquelle les Anciens pourroient n'avoir reüssi que mediocrement, quoiqu'ils eussent excellé dans la Sculpture; [Les Anciens ont ignoré le fin de la Peinture. in marg.] mais ces mêmes ouvrages de Sculpture, qu'ils nous ont laissez, nous font connoitre qu'ils ont ignoré le fin de la Peinture, puisqu'ils font voir qu'ils ont manqué dans les principes les plus communs; [Ils n'observoient point de regles dans leurs bas-reliefs. in marg.] cela se prouve par les bas-reliefs que nous avons d'eux, où l'on remarque qu'ils n'observoient point les regles nécessaires à la représentaion des distances dans leurs Peintures, puisqu'ils ne les observoient point dans leurs bas-reliefs, qui sont des ouvrages que l'on peut dire participer autant de la Peinture que de la Sculpture: car il se trouve dans leurs bas-reliefs que les figures qu'ils veulent représenter éloignées ont la même force et la même grandeur que celles qu'ils veulent faire paroitre proches.

[Ils étoient peu avancez dans les secrets de la Peinture. in marg.] Pour ce qui est des particularitez que nous lisons dans leurs Auteurs, qui peuvent nous faire connoitre quelle étoit l'excellence de l'art que les Peintres employoient dans leurs ouvrages, je me contenterai d'apporter quelques uns des témoignages, qui sont en grand nombre, pour faire voir combien ils étoient peu avancez dans la connoissance des secrets de la Peinture. 1 Pline au livre XXXVI. chapitre XXV. rapporte [-315-] comme une chose merveilleuse l'art dont Sosus s'étoit avisé pour peindre l'ombre que la tête d'une colombe faisoit sur l'eau où elle beuvoit; ce qui fait voir que la pratique du jour et des ombres étoit une chose peu commune en ce temps-là, [En quoi consistoit l'excellence de leur Peinture? in marg.] et que l'excellence de leur Peinture consistoit principalement dans la propreté et la delicatesse du pinceau, ainsi qu'il paroit, à ce que le même 1 Auteur au livre XXXV. chapitre X. dit d'un merveilleux tableau, qui avoit été long temps gardé à Rome, et qui fut brulé lorsque le feu prit à la maison de César. Ce tableau avoit été consideré de toute l'Antiquité comme le plus bel effet de l'art de la Peinture: la beauté de ce tableau consistoit en une ligne fort déliée qu'Appellès avoit tracée, sur laquelle Protogene en avoit tiré une autre, et Apellès encore une troisieme presque imperceptible.

[La Peinture des Chinois quelle, et en quoi elle consiste? in marg.] Cette sorte de perfection de la Peinture est encore en laquelle les Chinois excellent, ainsi que nous voyons dans leurs ouvrages de vernis, où ils usent d'une propreté et d'une justesse presque inimitable; mais où ils n'y a ni dessein, ni proportion, ni esprit. Si nous n'avions point vû de ces ouvrages, et que l'on nous dît que les Chinois sont en possession de cultiver les Sciences et les Arts plusieurs siecles avant que les Grecs eussent commencé à s'y adonner, et que les plus habiles qui ont excellé dans toutes les autres nations n'ont été que des aveugles en comparaison d'eux; croirions-nous que leur Peinture fût si peu de chose, et que tout son art fût renfermé dans cette seule delicatesse? qui est l'effet d'une application que l'on peut dire être particuliere aux bêtes, [Les ouvrages des bêtes en quoi differens de ceux des hommes? in marg.] puisqu'elle est semblable à celle avec laquelle les abeilles et les araignées travaillent à leurs ouvrages, dont la justesse et la regularité, toute inimitable qu'elle est à l'industrie humaine, n'approche point de la structure de nos palais, ni de la tissure de nos tapisseries, dont l'excellence dépend davantage du dessein et de l'esprit, que de la justesse de l'execution.

[Quelle partie de la Musique et de la Peinture ont cultivé les Anciens? in marg.] Qu'est-ce donc qui nous empêche de croire que les Anciens ne se sont attachez qu'à cultiver la seule partie de la Musique qui consiste dans le simple Chant, auquel ils ont donné si l'on veut toute la propreté et toute la delicatesse dont il étoit capable? de même que dans la Peinture ils n'ont point été au-delà de la delicatesse des traits, qui fait la moindre partie de l'excellence de nôtre Peinture; et que dans l'une et dans l'autre de ces Sciences ils ne se sont appliquez qu'à perfectionner ce qui les peut rendre capables d'émouvoir les sens ou le coeur, et qu'ils ont négligé ce qui peut toucher l'esprit.

[Manieres dont la Musique et la Peinture nous peuvent toucher. in marg.] Car il faut considerer que la Musique et la Peinture nous peuvent toucher en ces trois manieres. La Peinture par la vivacité du coloris et par la delicatesse des traits, de même que la Musique par la netteté [-316-] et par la justesse de la voix charme nos sens; la Peinture par la simple représentation des passions, de même que la Musique par les accens et par les modes ou gais ou tristes nous cause des émotions de joye ou de tristesse; et la Peinture par l'ingenieuse et artiste représentation de ce qu'elle veut représenter, de même que la Musique par le sçavant mêlange et par la belle suite des consonnances contente l'esprit, et lui cause une admiration, où le coeur et les sens ont fort peu de part; comme au contraire ce qui est pour toucher les sens et le coeur n'a que faire pour cela d'aucun artifice, et y reüssit mieux par l'exposition nue et simple de la chose même telle qu'elle est dans son naturel, que si l'on apportoit beaucoup d'esprit pour la représenter, parce que les reflexions et le raisonnement, qui sont nécessaires pour gouter les choses où il y a beaucoup d'esprit, détournent l'ame de cette entiere et attentive application, dont le coeur et les sens ont besoin dans leurs operations.

[Pourquoi les Musiciens et les Peintres de l'Antiquité pouvoient faire de si grands miracles avec si peu d'art? in marg.] Il ne faut donc pas s'étonner si les Musiciens et les Peintres de l'Antiquité faisoient de si grands miracles avec si peu d'art, puisqu'ils ne s'étudioient qu'à toucher le coeur et à contenter les sens; ce qui est bien plus aisé que de satisfaire l'esprit; parce que le coeur peut aimer également tous les objets, et même quelquefois plus fortement les moins aimables; ce qui n'arrive pas à l'esprit, qui n'est point sujet aux aveuglemens dont le coeur est capable, et qui n'estime ordinairement les choses qu'à proportion qu'elles sont estimables.

[De quoi ils ne se sont point mis en peine? in marg.] C'est pourquoi ceux des Anciens qui faisoient profession de la Peinture et de la Musique, voyant qu'ils reüssissoient assès dans ces Arts en touchant les sens et le coeur, et que cela leur attiroit des approbations capables de satisfaire toute leur ambition, ne se sont point mis en peine de chercher un autre genre de perfection, qui même pouvoit nuire au dessein qu'ils se proposoient, qui étoit de plaire à la multitude, qu'il est ordinairement plus aisé d'émouvoir par les sens et par le coeur, que par l'esprit.

[Que faisoient-ils dans leurs Pieces de Théatre? in marg.] Cela se remarque dans leurs Pieces de Théatre, où ils faisoient valoir le merveilleux, le tendre, le pitoyable, et le terrible, bien moins par les belles sentences et les ingenieuses descriptions, que par des expressions naïves, où le spectacle avoit plus de part que l'éloquence. Cela se void dans les longues tirades d'interjections plaintives et lamentables, dont ils remplissoient leurs Pieces, qui persuadent mieux et expriment plus fortement les passions que la plus belle Rhetorique.

[Differens jugemens sur les ouvrages de Peinture. in marg.] Il en est de même de la Peinture; car si l'on expose un tableau peint avec tout l'art et toute l'industrie imaginables, ceux qui n'ont pas assès de connoissance des secrets de la Peinture pour voir ce qui fait sa beauté, ne s'attacheront qu'à ce qui est représenté; et si c'est un sujet pitoyable, par exemple, Medée qui égorge ses enfans, ils ne remarqueront autre chose sinon que Medée étoit une miserable femme, [-317-] et que l'état où sa passion l'avoit reduite étoit bien déplorable; mais ils n'en diroient pas moins si le tableau étoit peint avec moins de science, pourvû-qu'il fût assès bien peint pour faire comprendre l'histoire qu'il représente. Au contraire ceux qui sçavent en quoi consiste le fin de la Peinture, ne feront aucune reflexion sur le sujet du tableau; et ce ne sera ni la pitié, ni l'horreur qui les touchera dans les sujets les plus tristes et les plus funestes, mais le plaisir de voir et de découvrir le merveilleux artifice avec lequel le sçavant Peintre a pû exprimer les choses qu'il a voulu représenter.

[Differens effets que produit la Musique. in marg.] De la même maniere ceux qui n'ont pas un esprit capable d'être touché par ce qu'il y a d'admirable dans la diversité et dans le bel ordre des consonnances de la Musique à plusieurs parties, mais qui n'ont que des oreilles pour juger de la netteté et de la justesse de la voix, et qu'un coeur pour aimer la gayeté de la cadence, ou la douceur plaintive d'un mode triste, aimeront mieux une belle voix ou une Flute douce seule, qu'un concert à plusieurs parties, qui a une beauté qu'ils ne connoissent point; au-lieu qu'un esprit sçavant dans la composition de la Musique sera ravi d'admiration, lorsqu'il entendra un excellent contre-point, quoique chanté par des voix peu agréables d'elles-mêmes; de même qu'un Peintre sera charmé par une figure bien dessinée, quoique ce ne soit qu'avec un charbon.

[Diversité des gouts sur les ouvrages de Peinture et de Musique. in marg.] Or puisque nous sçavons que dans nôtre siecle ces desseins faits avec du charbon, qui sont aimez par les sçavans en Peinture, et qu'un concert de voix mediocrement bonnes, que les intelligens et connoisseurs écoutent avec plaisir à cause de la belle composition, déplait et semble ridicule à tout le reste du monde; ne pouvons-nous pas présumer que l'Antiquité a pû avoir ce même gout? et que toute la beauté et l'agrêment de la Musique n'étant parmi eux que pour toucher les sens et le coeur, elle peut avoir causé tous les merveilleux effets que l'on en raconte, par la justesse de la cadence et du beau mouvement, par la netteté du son de la voix et des instrumens, par la gayeté ou par la tristesse des modes, par les consonnances d'unisson, d'octave, et de quinte chantées de suite selon la maniere qu'ils appelloient magadizein, ou en maniere de bourdon, ainsi qu'il à été expliqué, puisque nous n'avons nulle preuve que les choses ayent été autrement?

[Si les Musiciens de l'Antiquité se servoient des accords. in marg.] Mais on dira, supposé que les écrits des Anciens n'expliquassent pas bien distinctement de quelle maniere leurs Musiciens se servoient des accords, s'ensuivroit-il de là que l'on dût assûrer qu'ils ne s'en servoient point comme nous? et ne peut- on pas dire que ces bourdons, par lesquels on explique la maniere de leur Harmonie, est une chose imaginaire, puisqu'il ne se trouve rien écrit ni de bourdons, ni de tout ce qui peut appartenir à l'application d'un chant continu et d'un seul sujet à ces bourdons? car la théorie de cette application du sujet [-318-] au bourdon, qui est de faire que toutes les notes, qui sont remarquables dans le chant, se rencontrent à propos avec les battemens, et suivant les regles de nôtre Harmonie, par exemple que ces rencontres ne se fassent point sur des systemes discordans, et même qu'elles ne soient point telles que le sujet fasse deux octaves ou deux quintes de suite avec les bourdons, (car cela peut arriver) cette théorie, dira-t-on, auroit bien merité que leurs Auteurs en eussent écrit quelque chose, si ces bourdons avoient été en usage parmi eux.

[Qu'est-ce qui plaisoit le plus aux Anciens dans la Musique? in marg.] On avouë qu'à la vérité ils n'ont rien écrit de ces bourdons, mais il y a grande apparence que la Mandore, qui a été décrite ci-devant, et dont il est parlé dans Athenée 1; et même que nos Vielles et nos Cornemuses sont des traditions des Anciens: et s'ils n'ont rien écrit des accords de ces bourdons, c'est que l'Harmonie des accords n'étoit pas ce qui leur plaisoit dans la Musique, et que la beauté d'un Chant simple, qui étoit leur Harmonie, (ainsi qu'il a été montré) les charmoit davantage, jusque-là même que le Chant qui étoit le plus simple leur sembloit le plus beau. Le Poëte Ion fait cette remarque au rapport d'Euclide 2, lorsqu'il parle des Lyres à sept et à dix cordes, où il dit que les Grecs aimoient les chansons qui se chantoient avec peu de cordes, c'est-à-dire, où peu de tons étoient employez. Et Platon 3 rapporte que Terpander et Olympe rejettérent la multitude des cordes jusqu'à n'en vouloir que trois.

[A quoi ils appliquoient leur esprit? in marg.] Enfin la speculation des proprietez de chaque consonnance comme telle, et des differentes relations qui font la beauté de nôtre Harmonie, ne leur sembloit pas si digne d'occuper leur esprit que les speculations 4 qu'ils faisoient sur le rapport des sept tons aux sept planetes; des trois consonnances avec les trois genres d'être, qui sont le spirituel, le corporel, et celui qui est mêlé de l'un et de l'autre, comme l'homme Et l'on peut même croire que l'on auroit eu du dégout en ce temps-là pour l'Harmonie à plusieurs parties, de même qu'on a eu depuis pour elle beaucoup d'inclination.

[Les gouts differens dans certains siecles et dans certaines nations. in marg.] Cette diversité du gout qui regne dans certains siecles et dans certaines nations n'est point une chose tout-à- fait incroyable, quoiqu'on en ignore la cause. Les exemples, que l'on a de la vérité positive du fait en certaines choses, le peuvent rendre croyable en d'autres; et il me semble que pour cela c'est assès de considerer que l'Antiquité a aimé jusqu'à l'excès des choses que l'on a haïes depuis jusqu'à l'horreur. Le garum donne un exemple bien illustre de cette vérité.

[Exemple de cela au sujet du garum. in marg.] C'étoit une friandise tellement estimée parmi les Anciens, que son prix égaloit celui des parfums les plus précieux, à ce que dit Pline; et l'on s'en servoit dans les sausses, comme nous faisons de verjus ou [-319-] de vinaigre: ce garum étoit fait de la pourriture des tripes de certains poissons, que l'on gardoit jusqu'à ce que la corruption les fit fondre. Quelle difficulté y a-t-il de concevoir que ceux qui aimoient autrefois le garum, que les derniers siecles ont eu en abomination, ne puissent pas avoir eu quelque aversion pour l'Harmonie, que les derniers siecles ont tant aimée?

[La Musique à plusieurs parties est méprisée. in marg.] Mais il n'est point nécessaire de prouver la these en general, ni de faire voir que le dégout pour la Musique à plusieurs parties est une chose possible, puisque l'experience nous apprend qu'elle l'est actuellement; toutes les Relations, que nous avons des moeurs et du gout des Chinois, font foi que ces Peuples, qui passent pour avoir eu de tout temps les esprits les plus polis et les plus delicats de toute la terre, ne sçauroient souffrir nôtre Musique à plusieurs parties, qu'ils trouvent tout-à-fait ridicule.

[Elle devient ennuyeuse et importune, et à qui. in marg.] Parmi nous elle commence à devenir ennuyeuse et importune, non seulement à plus grande partie du monde, mais la vérité est, que de cent personnes qui font profession d'aimer la Musique il n'y en a pas deux qui prenent plaisir à celle qui est à plusieurs parties, et qui n'aimassent mieux entendre une belle voix seule, que quand elle est mêlée avec d'autres, qui l'offusquent et qui l'étouffent: car il se trouvera que hors un petit nombre de personnes, qui ont des oreilles pour entendre ce qu'il y a de fin dans l'Harmonie, tous les autres n'en ont que pour en entendre le bruit; et toute la capacité, que l'on a ordinairement à gouter la Musique, ne va qu'à juger de la beauté du chant; mais dès lors que plusieurs chantent ensemble differentes parties, c'est de même que si tous les Comédiens parloient ensemble; c'est une confusion ennuyeuse et insupportable: on ne peut même souffrir que la Symphonie accompagne une voix qui chante, si elle n'éclatte pour se faire entendre sans comparaison bien plus distinctement qu'aucune des parties qui composent la Symphonie: autrement on craint de prendre le change, et de ne pouvoir suivre ce beau chant du sujet que l'on aime.

[A qui elle est agréable et satisfaisante? in marg.] Au contraire ceux qui sont nez capables de gouter l'Harmonie à plusieurs parties, loin d'être embarrassez du grand nombre des chants differens, font consister tout leur plaisir à démêler cette agréable confusion: de sorte que pour satisfaire ce plaisir c'est un des préceptes de l'art d'augmenter cette prétendue confusion dans ce qu'on appelle le contre-point figuré: car au-lieu que dans le contre-point simple toutes les parties n'ont qu'un rhythme, et qu'avec une mesure toute pareille elles prononcent ensemble les mêmes paroles; dans le figuré elles tiennent des chemins differens, et pendant que l'une s'arrête, l'autre passe outre et prononce des paroles, qu'une autre reprend ensuite au même temps que l'autre poursuit à en dire d'autres; et tout cela afin [-320-] de faire cette agréable diversité, qui n'est pour la plus grande partie du monde qu'une importune confusion.

[Les Maitres de Musique ont changé leur maniere de composer, et pourquoi. in marg.] C'est pourquoi les Maitres de Musique, pour parvenir à la principale fin de leur Art, qui est de plaire, ont changé depuis peu leur manier de composer; et quelque persuadez qu'ils soient que la perfection de la Musique consiste dans l'Harmonie de plusieurs parties, ils ne font plus leurs Airs et leurs Motets que par recits; et ces Motets sont chantez par un dessus, une basse, et les autres parties; mais elles se taisent pendant qu'une chante; et de même chacune à son tour chante pendant que les autres se taisent; [La Musique des Modernes retourne à la simplicité de celle des Anciens. in marg.] de sorte qu'il y a grande apparence que nôtre Musique ne tardera guere a retourner à la simplicité qu'elle avoit chès les Anciens, puisque l'on void que les excellens ouvrages d'Orlande, de Claudin, de Boësset, et des autres illustres Auteurs de composition à plusieurs parties ne sont plus chantez, et que des Airs il ne s'imprime plus que le sujet: ou si la basse y est ajoutée, ce n'est que pour conduire la Symphonie des Tuorbes, des Clavessins, et des Basses de viole, à qui il n'est plus permis de se faire entendre, et de servir d'autre chose que comme de bourdon.

[Si ces raisons alleguées pour et contre la Musique seront reçûes. in marg.] On peut esperer que ces raisons pourront être reçûes par la plus grande partie du monde, parce qu'elles le doivent être par ceux qui sont dépourvûs du gout qui fait aimer la Musique à plusieurs parties: car tous ceux qui sont dans cette disposition, c'est-à-dire, presque tout le monde, ne trouveront pas étrange que les Anciens n'ayent point parlé de cette sorte de Musique, parce qu'ils ne s'y sont point adonnez; puisqu'ils sçavent par eux-mêmes qu'il se peut faire qu'ils n'y prenoient point de plaisir, et qu'on ne s'adonne guere à cultiver les plantes qui ne produisent que des fruits que l'on n'aime point. Mais ceux qui sont également charmez par la douceur de nôtre véritable Harmonie et par les merveilles que la beauté des esprits de l'Antiquité a produites, auront bien de la peine à se ranger à une opinion qui fait tort à l'estime qu'ils veulent qu'on ait pour leur bien-aimée Antiquité: ils en demeureront toûjours à dire, qu'il n'est point croyable que cette ingenieuse Maitresse ait pû travailler avec tant de soin à cultiver celui des Arts qu'elle cherissoit le plus tendrement, [Que disent les Partisans de l'Antiquité en faveur de la Musique ancienne? in marg.] et dont elle se glorifioit davantage, et qu'elle n'en ait pû découvrir le fin, elle qui les a tous inventez, et qui leur a donné la derniere perfection: ils diront que pour n'avoir point parlé d'une chose, cela n'induit point que l'on l'ait ignorée: que puisque les Modernes ne se vantent point dans leurs écrits d'avoir inventé cette sorte de Musique, ils n'en doivent point être les Inventeurs plûtôt que les Anciens, ce silence étant égal dans les uns et dans les autres: et enfin que dans le doute où l'on est, il y a plus de raison d'attribuer une invention à des gens éclairez, et à un siecle poli, sçavant, et fécond en merveilles, qu'à un siecle [-321-] barbare et grossier, tel qu'étoit celui dans lequel on prétend que cette invention a pris naissance.

[Que soutiennent leurs Antagonistes? in marg.] Mais si l'on a à faire à des gens assès peu engagez dans les intérêts de l'Antiquité pour se pouvoir servir de leur jugement, il ne faut point dire, est-il croyable que l'Antiquité ait ignoré le fin de la Musique, dont elle a cherché tous les secrets avec tant de soin, après que nous sçavons qu'elle a ignoré tant de belles choses de la Physique et de la Mechanique, qui n'ont été découvertes que dans les derniers siecles, quoiqu'elle se soit appliquée à leur recherche avec toute l'exactitude possible. La connoissance de la conversion de l'aimant, celle de la refraction des verres des lunettes, celle de la soudaine rarefaction de la poudre à canon, et les admirables usages d'un grand nombre de pareilles choses ont été ignorées par l'Antiquité, qui a travaillé de tout temps, et qui a incessamment philosophé sur les merveilles de l'aimant, sur les raisons de ce qui fait paroitre un bâton rompu dans l'eau, et sur les effets surprenans des machines d'Archimede: cependant cette sçavante Maitresse avec toute sa lumiere, sa politesse, sa science, et sa fécondité pour toutes sortes de merveilles n'a pas été assès heureuse pour produire celle de l'aiguille aimantée, des lunettes d'approche, et de l'artillerie, auxquelles un siecle barbare et grossier a donné la naissance, et qui sont des merveilles assès considerables pour faire présumer qu'il n'a pas été incapable de produire celles qui sont dans la Musique à plusieurs parties.

On peut encore apporter d'autres raisons, pour faire voir que les Anciens n'ont point composé à plusieurs parties; [Recapitulation de ce qui a été dit sur la composition à plusieurs parties. in marg.] mais je crois que cela est suffisamment prouvé par les trois propositions, qui sont établies dans ce Discours; sçavoir en premier lieu, que les anciens Auteurs, qui ont traité expressément de la Musique, n'ont rien écrit qui appartienne à cette composition, puisqu'ils n'ont parlé des consonnances qu'entant qu'elles sont employées dans le simple Chant. En second lieu, que tout ce qu'ils ont dit de Symphonie ne se peut entendre des accords differens, qui se font par la rencontre de plusieurs parties qui ont chacune un chant particulier, mais seulement des accords qui se font par des voix qui chantent un même sujet à l'unisson ou à l'octave. En troisieme lieu, que les merveilles, qu'ils ont racontées de la douceur et de la puissance de leur Musique, n'en persuadent point nécessairement l'excellence; ou du moins que cette excellence pouvoit être dans un autre genre, dont la perfection consistoit en la simplicité, en la netteté, et en la distinction, qui manque à nôtre Musique à plusieurs parties, au sentiment de la plus grande partie du monde; mais il ne s'ensuit point de là, que la perfection qui se rencontre dans la Musique à plusieurs parties dût être dans la Musique des Anciens.

FIN.

1. [cf. p. 296] [Techne teleiou melous.] Aristides libro 1.

2. [cf. p. 296] [Eidesis melous kai peri melous sumbainonton.] Bacchius.

3. [cf. p. 296] [Hermosmenon estin ek phthongon kai diastematon, poian taxin echonton, to sungkeimenon.] Aristides libro 1.

4. [cf. p. 296] Proclus sur l'Harmonie de Ptolomée.

1. [cf. p. 298] [agoge.]

2. [cf. p. 298] [ploke.]

3. [cf. p. 298] [petteia.]

4. [cf. p. 298] [tone.] Euclides Introductio Harmonica.

5. [cf. p. 298] [Esti de toiaute tis peri to emmeles te kai ekmeles taxis, hoia kai peri ton grammaton sunthesis en to dialegesthai.] Aristoxenus libro 2.

6. [cf. p. 298] [Harmonia men estin he sustematon suntaxis.] Psellus.

1. [cf. p. 299] [Esti de diaphona ta elattona tou diatessaron, elattona men oun esti tou diatessaron, tonos, triemitonion, ditonon.] Euclid.

2. [cf. p. 299] Au Traité de l'inscription du Temple de Delphes; [sumphona, melodeta.]

3. [cf. p. 299] [Peri men gar emmelous, kai ekmelous haplos oudena logon pepoientai hoi pro hemon.]

1. [cf. p. 301] Au Traité de la Musique.

2. [cf. p. 301] Au huitieme livre des Politiques.

1. [cf. p. 303] In hora, quâ audieritis sonitum Tubae, et Fistulae, et Citharae, et Sambucae, et Psalterii, et Symphoniae, et cetera.

2. [cf. p. 303] Cette explication est de A. de Lyra sur Daniel.

3. [cf. p. 303] Symphonia est temperamentum sonitus gravis ad acutum, vel acuti ad gravem, modulamen efficiens, sive in voce, sive in percussione, sive in flatu. Cassiodorus de Musica.

1. [cf. p. 304] [Hina sumphonoi ontes en homonoia, en henoteti adete en phone mia.]

1. [cf. p. 305] Ut gratas inter coenas symphonia discors Offendit. De Arte Poëtica.

2. [cf. p. 305] [Hedion to antiphonon tou sumphonou.] Problemata XVI. Sectione XIX.

3. [cf. p. 305] [Hoti anangke ten heteran homophonein, hoste duo pros mian phonen ginomenai aphanizousi ten heteran.] Ibidem 8.

4. [cf. p. 305] [Dia pason sumphonia mone adetai.] Ibidem.

5. [cf. p. 305] [Diapente ouk adetai antiphon.] Ibidem.

6. [cf. p. 305] [Magadizein.]

7. [cf. p. 305] [Magadidas de ta dia pason, kai pros isa ta mere ton adonton hermosmena.] Athenée livre XIV.

1. [cf. p. 306] [Poluchordia.]

2. [cf. p. 306] [Poikilia.]

3. [cf. p. 306] ___ nec Polyhymnia.

Lesboum refugit tendere Barbiton. Carmina libro I. ode I.

4. [cf. p. 306] [Psallo de eikoti chozdaisi magadin echon.]

5. [cf. p. 306] [Magadin laleso mikron homa soi kai megan.] Athenée.

6. [cf. p. 306] Erasmus Chiliadis Adagiorum IV. Centuria VI. Junius Centuria VII.

1. [cf. p. 307] Sonante mistum Tibiis carmen Lyrâ,

Hac Dorium, illis Barbarum. Epodi IX.

2. [cf. p. 307] [Sumphonon.]

3. [cf. p. 307] [Antiphonon.]

1. [cf. p. 308] ___ et Lituo Tuba

Permistus sonitus ___. Carmina libro I. ode I.

1. [cf. p. 309] [Hoste kai en mousike dia ton paraphonon kaloumenon ho kurios phthongos hedian apoteleitai.]

2. [cf. p. 309] [Phthongoi.]

3. [cf. p. 309] [kupios.]

4. [cf. p. 309] [Paraphonoi.]

5. [cf. p. 309] Molliores sunt et delicatiores in cantu flexiones et falsae voculae, quàm certae et serverae. libro III. de Oratore. tome I. page 271.

1. [cf. p. 310] Elle est appellée [pandoran] dans Athenée livre IV.

2. [cf. p. 310] Lesbium servate pedem, meique

Pollicis ictum. Carmina libro IV. ode VI.

3. [cf. p. 310] [To euruthmon te kai arruthmon. To euarmoston kai anarmoston.]

4. [cf. p. 310] [Panarmonian.]

1. [cf. p. 311] [Koinon kai mikton, en ha duo e treis charakteres genikoi emphainontai.] Introductio.

2. [cf. p. 311] Non vides quàm multorum vocibus Chorus constet? Unus tamen ex omnibus sonus redditur. Aliqua illic acuta est, aliqua gravis, aliqua media. Accedunt viris foeminae, interponuntur Tibiae: singulorum ibi latent voces, omnium apparent. Epistulae LXXXIV.

1. [cf. p. 312] O, testudinis aureae

Dulcem quae strepitum, Pieri, temperas! Carmina libro IV. ode III.

2. [cf. p. 312] Tecum sub alta (sic Jovi gratum) domo,

Beate Maecenas, bibam,

Sonante mistum Tibiis carmen Lyrâ,

Hac Dorium, illis Barbarum. Epodi IX.

1. [cf. p. 314] Mirabilis ibi columba bibens, et aquam umbrâ capitis infuscans.

1. [cf. p. 315] Placuitque sic eam tabulam posteris tradi, omnium quidem, sed artificum praecipuo miraculo.

1. [cf. p. 318] [Pandoron.] libro IV.

2. [cf. p. 318] [Hellenes spanian mousan aeiramenoi.]

3. [cf. p. 318] [Panton organon hosa poluchorda kai poluarmonia demiourgous ou threpsomen.] Libro III. de Republica.

4. [cf. p. 318] Aristides Quintilianus libro III.


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