TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
School of Music
Indiana University
Bloomington, IN 47405
(phone: [812] 855-6889; Internet: pslemon@indiana.edu)

Data entry: Timothy K. Chenette
Checked by: Peter Slemon
Approved by: Peter Slemon

Fn and Ft: ALEREF TEXT
Author: d'Alembert [Arnauld? Rousse?], Jean-Le Rond
Title: Reflexions sur la musique en general
Source: Reflexions sur la musique en general, et sur la musique Françoise en particulier (1754; reprint ed. Genève: Minkoff, 1973).

[-3-] REFLEXIONS SUR LA MUSIQUE EN GENERAL, et sur LA MUSIQUE FRANÇOISE en particulier.

[Par Monsieur dalembert.]

M. DCC. LIV.

[-5-] REFLEXIONS SUR LA MUSIQUE EN GENERAL, ET SUR LA MUSIQUE FRANÇOISE en particulier.

Chaque Art a une théorie qui contient ses principes fondamentaux, et rend raison des effets qu'il produit. Cette théorie, comme l'a très-bien remarqué Monsieur Rousseau, est du ressort des Philosophes. Peut-être même sont-ils les seuls qui la possédent. Au moins, l'esprit d'analyse qu'elle demande, ne paroît-il guères compatible avec le génie de l'invention, qui suppose des perceptions vives et une imagination prompte. J'ai donc cru que, sans être Musicien, on pouvoit examiner la nature de la Musique, et analyser ses effets. Cette voie qu'on n'a pas encore tentée, me paroît devoir conduire plus sûrement à la résolution [-6-] de la question qui s'est élevée sur la prééminence de la Musique Italienne sur la Françoise, que toutes celles qu'on a mises en usage jusqu'à présent.

On convient assez généralement que le but de tous les Arts est l'imitation de la nature; mais les moyens qu'ils emploient, ne sont pas les mêmes, non plus que la maniére dont ils produisent leurs effets. Je crois qu'on n'a pas fait assez d'attention à ces moyens, et aux bornes qu'ils ont posées entre chacun de ces Arts. La Poësie qui fait usage des signes les plus ordinaires de nos pensées, a cru que tout étoit de son ressort; les différentes passions, les êtres physiques et moraux, tout lui est soumis: elle atteint son but, lorsqu'elle parvient à nous donner des idées plus vives qu'éxactes des différents objets qu'elle se propose de peindre. La Peinture qui enleve, pour ainsi dire, de dessus les corps leurs couleurs et leurs différents contours, pour [-7-] les placer sur une toile, offre à nos yeux la nature elle-même. La Musique emploie les sons harmonieux, pour peindre les passions et les différentes situations de l'ame. Elle ne touche aux autres objets, qu'en imitant les sons qu'ils sont capables de produire. Analysons ces moyens, et voyons si nous ne pourrions pas découvrir comment ils produisent les effets que nous leur connoissons.

La Poësie ne faisant usage que des signes, auxquels les hommes sont convenus d'attacher leurs idées, ne peut que réveiller les idées que ces signes représentent. La Peinture produit sur nos sens les mêmes impressions, que les objets naturels. La Musique réunit les avantages de l'une et de l'autre: comme la Peinture, elle a ses tableaux, qui font sur l'organe de l'ouïe les mêmes impressions que les objets qu'ils représentent: comme la Poësie, elle peut réveiller nos idées par le secours des signes naturels, et même d'institution.

[-8-] Mais de ce que la Musique n'emploie que des sons dans ses tableaux, je crois pouvoir en déduire, qu'elle ne peut pas peindre toute sorte d'objets; et que comme le pinceau le plus habile ne sçauroit imiter un son, une odeur, le goût d'un fruit, et cetera il y a bien des choses dans la nature que les sons ne sçauroient représenter. Nous allons parcourir les différents objets qui peuvent être du domaine de la Musique.

Les sons peuvent peindre tout ce qui est capable de faire du bruit: le tonnerre, les vents, les mugissemens de la mer, le bruit des armes, le chant mélodieux des oiseaux, les cris des animaux, la chute d'une cascade, le doux murmure d'un ruisseau, et cetera. Tous ces différents objets peuvent donc entrer dans le tableau musical, (si j'ose me servir de cette expression;) et il n'y a qu'eux, ou ceux qui leur sont analogues, qui puissent y trouver place. Mais comme ces [-9-] idées sont souvent jointes à d'autres, qui sont entrées dans notre esprit en même temps qu'elles, elles les réveilleront nécessairement toutes les fois qu'elles seront bien rendues. Ainsi, si un Musicien réussissoit à imiter les affreux mugissemens de la mer, les éclats du tonnerre, les sifflemens des aquilons, l'horrible fracas d'un vaisseau qui se brise sur des rochers, qu'il fît entendre les cris des matelots éperdus; il n'est personne en qui cela ne réveillât l'idée d'un naufrage, qui ne crût voir des vagues, des rochers, des malheureux en proie à la fureur des ondes. La liaison que les idées ont entre elles, nous fait appercevoir un aimable réduit champêtre dans l'imitation du chant des oiseaux, du murmure d'un ruisseau, d'un leger zéphyre, ou du bruit que font des branches agitées: on se croit transporté dans une prairie émaillée de fleurs. Qu'on y ajoûte une musette, on voit un berger [-10-] aux pieds de sa bergere, leurs troupeaux confondus bondissent sur l'herbe: tantôt on se représente un côteau riant, d'où l'on voit jaillir une fontaine qui se précipitant dans le vallon, va arroser mille fleurs. Mais cela dépend principalement de la disposition de l'esprit; et ces objets que le Musicien ne peint pas, ne se retracent qu'en conséquence du plus ou du moins de liaison que ces différentes idées ont avec les sons dont il fait usage.

Il y a de ces liaisons qui sont si naturelles, qu'un Musicien peut presque toujours se promettre de réveiller les idées ainsi unies aux images harmoniques qu'il emploie. J'oserois même dire, que ce sont les seules qu'il doive essayer de faire naître; car pour celles dont la liaison n'est pas si intime, s'il peut esperer de les réveiller dans quelques personnes, elles seront si foibles, que leur impression s'évanouira presque aussi-tôt qu'elle sera formée.

[-11-] Cette Musique que j'oserois appeller une peinture harmonique, ayant son modele dans la nature, (je veux dire, les sons qu'elle imite) est commune à toutes les nations. Tout génie capable de saisir avec précision le caractere de chacun de ces sons, et de les rendre avec justesse, réussira à peindre ces différents objets, et réveillera d'autant plus vivement leurs idées, qu'il accompagnera ses tableaux d'un plus grand nombre d'images. Il doit cependant éviter de les multiplier au point de les rendre confuses; car ce n'est pas tant la multiplicité des images qui est capable de réveiller les idées, que le grand nombre d'images distinctes. Toutes les Musiques sont ici de niveau: le caractere des langues ne peut influer en aucune maniére dans ces effets. Ceux-là seuls ont quelque avantage, qui connoissant mieux les objets que la Musique peut peindre, étudient avec soin la nature; et [-12-] qui étant doués d'une imagination vive et facile, sçavent la saisir et la rendre. Il est arrivé plus d'une fois à nos Compositeurs de vouloir peindre des objets qui n'avoient aucun rapport avec les sons; et notre indulgence, ou plutôt notre prévention, nous a souvent persuadés qu'ils avoient réussi. J'ai vû des gens qui croyoient voir naître l'aurore dans l'ouverture du dernier Opéra de Monsieur Mondonville, ouvrage d'ailleurs très-digne de l'accueil favorable qu'il a reçu du public. J'avouerai de bonne foi, que soit défaut d'organes en moi, ou lenteur d'imagination, je n'ai jamais été assez heureux pour rien démêler dans ce tableau. J'oserois comparer cette espece de Musiciens à un Peintre, qui croiroit m'avoir donné l'idée du chant du rossignol, parce qu'il auroit peint ce petit animal la gorge enflée, et dans l'attitude qu'il prend pour chanter. Je conviens que cette image pourroit me [-13-] rappeller que j'ai autrefois entendu chanter des rossignols, que leur chant m'a fait plaisir; mais cela ne suffit pas pour réveiller l'impression vive que ce chant a coûtume de faire sur tous ceux qui l'entendent. Ce n'est pas en cela seulement qu'on croit se rappeller l'idée d'une chose, lorsqu'on n'en rappelle que le nom. Je ne prétends pas dire par-là que nos Compositeurs n'ont jamais peint que de tels objets; je sçai que nous avons une infinité de morceaux excellents en ce genre, qui peut-être ne le cédent à aucun de ceux dont les Italiens font le plus de cas. Je n'ai jamais entendu jouer l'ouverture de Pigmalion, que je ne me sois cru dans l'attelier de Le Moine. Je voyois cet habile Artiste, le ciseau à la main, façonner un bloc de marbre; il en sortoit une Vénus.

Le peu de liaison qu'il y a entre les sons et toutes les autres idées que la Musique pourroit vouloir exprimer, [-14-] feroit penser qu'elle est incapable de les peindre. Il est certain en effet, qu'on ne sçauroit appercevoir rien de semblable à un sentiment, par exemple, dans aucune des combinaisons possibles des sons harmoniques: mais comme les hommes ont lié leurs idées à des sons, ces sons qui en sont devenus les signes, ont acquis la faculté de réveiller, non-seulement ces idées, mais encore celles des sentimens et des différents états de l'ame. Ainsi, les sons harmoniques ne peuvent pas peindre le sentiment, mais ils peuvent en réveiller l'idée, et mettre l'ame dans l'état où l'on suppose qu'est celle du personnage qu'on fait agir; et c'est même, de tous les moyens qu'elle emploie pour émouvoir, celui qui produit le plus sûrement cet effet.

Lorsque les hommes commencerent à former des sociétés, la nécessité où ils se trouverent de se communiquer leurs [-15-] idées, leur fit inventer des sons pour en être les signes. Chacun de ces sons en particulier n'avoit cependant rien en lui, qui le rendît signe d'une idée plutôt que d'une autre, indépendamment de la convention que les hommes firent entre eux d'y attacher telle idée particuliére. Mais comme avant cette convention les hommes agités de quelque passion, ou dont l'ame étoit dans un état violent, poussoient des cris qui exprimoient leur état, l'idée de ces passions et de ces états a dû se lier naturellement à ces cris. Il y a même beaucoup d'apparence que d'abord les hommes n'employerent, pour exprimer leurs différentes idées, que les sons que la nature leur avoit suggerés; sons qui vrai-semblablement, et à en juger par ce que nous observons dans les animaux, étoient les mêmes chez tous les hommes. Mais comme depuis ce temps-là, la multiplicité des idées, et les nouvelles [-16-] passions que le commerce des hommes entre eux a fait naître, les différentes nuances même des passions naturelles, nuances, qui quoiqu'elles fussent dans la nature, n'avoient cependant qu'une expression; et peut-être encore plus que tout cela, la nécessité où les hommes se sont trouvés de communiquer aux autres des affections et des passions qu'ils n'éprouvoient plus, les ont obligés d'ajoûter de nouveaux signes à ceux qu'ils avoient reçus de la nature, trop peu nombreux pour marquer toutes ces différences. Ces nouveaux signes retinrent d'abord quelque chose du caractere des signes naturels: ils en avoient vrai-semblablement les tons; outre les noms des différents objets, ils en réveilloient l'idée par la façon dont ils étoient prononcés. Dans la suite, les idées se sont si fort multipliées, on s'est si fort accoûtumé à en lier toutes les parties à des mots particuliers, qu'on n'a [-17-] plus eu besoin d'en conserver le ton, de sorte qu'il s'est perdu insensiblement. Il n'y a eu que les passions extrêmement violentes, qui ont retenu quelque chose des cris naturels. Ces cris même ont beaucoup perdu de leurs modifications, se sont rapprochés insensiblement du ton du langage commun, et en ont subi toutes les vicissitudes, quoiqu'ils ayent toujours conservé un caractere particulier qui les distingue.

La Musique n'ayant d'autre modèle que ces sons, a dû nécessairement en suivre toutes les variations, et par conséquent celles du langage. Si ces sons eussent conservé leur ton naturel, ils auroient fourni à la Musique un modèle fixe et déterminé; au lieu qu'elle a été forcée de se régler sur ceux que la convention des hommes leur a substitués. Par conséquent, chaque nation qui a sa langue particulière, doit avoir une Musique analogue à sa langue; Musique [-18-] qui fera des impressions d'autant plus fortes, que le ton du signe ajoûtera davantage à son expression. Car il n'est pas douteux que des hommes accoûtumés à lier leurs idées au ton du signe, ainsi qu'au signe lui-même, devront être plus affectés que ceux chez qui le ton seroit toujours le même, et par conséquent n'exprimeroit rien. Ainsi, plus la prosodie d'une langue sera variée, plus ceux qui la parlent devront être sensibles aux expressions de la Musique; plus leur Musique devra être expressive. Mais lorsque les langues n'ont aucune, ou presqu'aucune prosodie, la Musique, faute de modèles, ne peut rien exprimer. Les hommes qui les parlent, accoûtumés à n'attacher leurs idées qu'aux mots, doivent être peu sensibles à leurs différents tons. Car la prosodie, à proprement parler, n'est autre chose qu'une espece de prononciation harmonique, dont les tons ne sont pas à la vérité [-19-] bien appréciés, mais qui cependant doivent toujours avoir un certain rapport entre eux. Plus le rapport de ces tons sera déterminé, et plus les idées qui y seront attachées, seront aisées à rendre en Musique, et au contraire. Il suit de-là, que dans une langue comme la nôtre, dont tous les mots se prononcent presque sur le même ton, la Musique ne peut rendre qu'un petit nombre d'idées; parce qu'il n'y en a guères qui ayent pour signe des sons appréciés, tels que ceux dont la Musique fait usage. Je sçai bien que nous avons une espece de prosodie, qui peut ajoûter quelque chose à certaines expressions; mais elle est si peu sensible, qu'il n'y a que des oreilles extrêmement délicates, et accoûtumées de bonne heure à entendre des gens qui parlent bien, qui soient capables de la saisir. D'ailleurs, l'échelle de ses tons est si peu étendue, qu'il n'est guères possible d'en apprécier les différentes [-20-] parties, et encore moins de les imiter par des tons, dont les plus petits intervalles égalent presque les plus grands de cette prosodie. La plus légère attention sur la prononciation des gens qui parlent le mieux, suffira pour convaincre de cette vérité.

Il est vrai que dans la déclamation cette prosodie est plus sensible; mais sert-elle autant à l'expression qu'on pourroit l'imaginer, et les intervalles de ses tons sont-ils bien appréciables? Il suffit de comparer la déclamation des Acteurs les plus applaudis, pour se convaincre que le ton est ce qui contribue le moins à l'expression. Je suis persuadé qu'on n'en trouveroit pas deux, qui déclamassent le même morceau sur le même ton. D'ailleurs, ce ton n'est autre chose que celui de la prosodie ordinaire, un peu plus marqué à la vérité, mais toujours inappréciable. Il faut cependant l'avouer, c'est le seul modèle sur lequel nos Musiciens puissent se régler pour [-21-] peindre les passions. Ils ne sçauroient donc mieux faire que d'imiter Lully, qui, dit-on, avoit coûtume de faire déclamer ses Opéra avant que de les mettre en Musique. Il est vrai que de-là il n'en peut résulter qu'une Musique monotone; mais c'est le défaut de notre langue et de nos organes: nous ne sommes pas faits pour jouir de ces images musicales, si sensibles pour des peuples qui parleroient une langue dont la prosodie seroit bien marquée.

Mais d'où vient, me dira-t-on, que nous goûtons tant de plaisir à la représentation de nos Opéra, et qu'un si grand nombre de personnes croit y distinguer des images bien rendues? Ne seroit-ce qu'une illusion? Ce plaisir est très-réel, et on ne se trompe que dans la cause à laquelle on l'attribue. La Musique se propose pour but, non-seulement de peindre, mais encore d'émouvoir; et nous avons l'organe de l'ouïe tellement conformé, que [-22-] tous les sons harmoniques l'affectent d'une façon agréable, indépendamment des images qu'ils peuvent présenter à l'esprit, ou des idées qu'ils sont capables de réveiller. C'est ainsi que le chant des oiseaux, qui certainement n'exprime rien pour nous, a cependant coûtume de nous donner du plaisir.

Quant à la seconde question, il est bon de se rappeller ce que j'ai dit ci-dessus, que toute Musique étoit capable de peindre les objets qui rendent des sons, ou dont l'idée est jointe à quelque son; que les idées des passions ayant pour signes des sons plus ou moins appréciables, la Musique peut aider à les réveiller, et qu'elle n'est capable de rendre les autres idées que dans la supposition que le ton des mots ajoûteroit à leur expression: par conséquent on peut trouver dans nos Opéra des images de la première espece. Et quoique la Musique n'entre que pour une partie dans celles de [-23-] la seconde, que les paroles, les gestes, le visage de l'Acteur contribuent plus qu'elle à les former; il n'est pas étonnant que des gens qui ne réfléchissent point sur la source de leurs sentimens, ne les ayent attribués qu'à elle seule; et que dans la suite, s'étant accoûtumés à lier à ces sons les idées de ces images, ils ayent suffi pour les réveiller. Pour ce qui est des autres idées, notre Musique est incapable de les rendre, faute de modèles que la langue ne sçauroit lui fournir, puisque sa prosodie est presqu'insensible: mais il est encore arrivé ici, ce que nous venons de dire qu'il étoit arrivé à l'égard des passions. On a attribué à la Musique l'effet des paroles et du jeu de l'Acteur. Il seroit possible de s'assurer de la vérité de tout ce que j'avance, par une expérience qui exigeroit de grandes précautions, mais qui cependant ne me paroît pas difficile à faire. Je voudrois qu'on fît chanter par [-24-] quelqu'un qui fût caché derriére un rideau, la note seule des morceaux les plus expressifs de nos Opéra, ou qu'on les fît jouer sur tels instrumens qu'on voudroit, en présence d'une personne de goût, qui ne les connût pas. Je suis persuadé, qu'excepté les tableaux de la premiére espèce, elle ne distingueroit dans tout le reste qu'une suite de sons harmonieux, fort agréables pour elle, peut-être même capables de faire naître quelque sentiment dans son coeur, mais qui ne réveilleroient aucune idée dans son esprit. On doit bien prendre garde de ne pas confondre ces deux effets de la Musique: l'un dépend presque toujours de la disposition de l'Auditeur, et l'autre est l'ouvrage du seul Musicien. Tel air capable de passioner une femme sensible, ne fera pas la plus légère impression sur ce Philosophe, dont le coeur ne s'est jamais ouvert à aucun sentiment, tandis qu'un morceau véritablement [-25-] pittoresque réveillera dans l'un et dans l'autre les mêmes idées.

Ce seroit ici le lieu d'appliquer nos principes à la Musique Italienne; mais je sens que c'est au dessus de mes forces: Je ne connois pas assez cette Musique, ni la langue sur laquelle elle est formée, pour pouvoir porter un jugement exact. Je me contenterai de remarquer que le reproche qu'on lui fait, qu'elle n'est agréable que pour les gens qui y sont habitués, et que ses beautés ne sont sensibles que pour des oreilles Italiennes, et pour ceux qui l'ont étudiée, est une preuve des principes que j'ai établis. Car, comme je l'ai fait remarquer, les sons par eux-mêmes sont incapables de représenter autre chose que des sons, et ils ne parviennent à nous donner d'autres idées, qu'en conséquence de quelque convention que les hommes ont faite entre eux d'y attacher telle ou telle idée. Il faut, avant de pouvoir sentir [-26-] les expressions d'une Musique, s'être habitué à lier ses idées aux sons qui lui ont servi de modèle: il faut avoir appris à l'entendre.

Ce seroit donc inutilement qu'on substitueroit un Opéra Italien à notre Opéra François. Notre oreille peu faite pour cette Musique, ne distingueroit que des sons harmonieux: les différentes images qu'elle pourroit peindre, seroient perdues pour nous, et ne réveilleroient aucune idée dans notre esprit peu accoûtumé à lier ses idées à de tels sons. La Musique Françoise, quoiqu'elle soit très-peu expressive, étant plus analogue à notre langue, est plus faite pour nos organes.

Encore une réflexion, et je finis. On trouve tous les jours des gens qui distinguent dans nos Motets, des tableaux et des images que notre Musique est hors d'état de peindre; ils y voient la grandeur du Tout-puissant, sa bonté, les [-27-] respects que lui rendent les créatures, et cetera. Je voudrois bien que les gens qui ont les organes assez délicats pour saisir ces images, me disent quels rapports ils trouvent entre ces idées purement métaphysiques et des sons, ou en vertu de quelle convention tel ou tel son a acquis le pouvoir de les réveiller. Pour moi, quelque plaisir que j'aie senti en les entendant, je ne me rappelle pas d'y avoir démêlé d'autres images que celles que j'ai dit que toutes les Musiques pouvoient peindre. La langue Latine est à notre égard dans le même cas que la langue Françoise: nous n'avons plus sa prosodie, et nous la prononçons comme le François. Il est très-vrai-semblable qu'autrefois elle prêtoit plus à la Musique, et que sa prosodie étant plus marquée, elle lui fournissoit des modèles pour un plus grand nombre d'idées.

FIN.


Return to the 18th-Century Filelist

Return to the TFM home page