TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Ancelet
Title: Observations sur la Musique
Source: Observations sur la Musique, les Musiciens, et les Instrumens (Amsterdam: 1757; reprint ed. Genève: Minkoff, 1984).

[-1-] OBSERVATIONS sur LA MUSIQUE, LES MUSICIENS, ET LES INSTRUMENS.

A AMSTERDAM,

Aux dépens de la Compagnie.

1757.

[-3-] AVERTISSEMENT.

J'AI fait ce petit Ouvrage pour m'amuser à la campagne, sans avoir imaginé qu'il méritât d'être mis au jour. Un Musicien qui a eu la complaisance d'y passer quelques jours avec moi, m'a engagé à lui en donner une copie: je n'en ai fait aucune difficulté, en exigeant de lui de ne la montrer à qui que ce soit, sans avoir auparavant supprimé tout ce qui pourroit mortifier quelqu'un ou lui nuire, quoique je n'en aye jamais eu la moindre intention. Je sçais que l'on dira que je me suis trompé souvent dans mes observations, et que mon style est aussi mauvais que ma façon de plaisanter: j'en conviens de la meilleure foi du monde, et je promets [-4-] bien sincerement de n'y plus retomber. Quel bonheur pour le Public, si ceux qui l'ont ennuyé beaucoup plus souvent que moi, vouloient suivre mon exemple!

[-5-] OBSERVATIONS SUR LA MUSIQUE, LES MUSICIENS, ET LES INSTRUMENS.

JE n'entrerai pas dans les disputes éternelles et fatigantes des différens partisans de la Musique Françoise et Italienne; je n'en connois qu'une seule, qui est celle qui fait tableau, qui peint le mieux les passions et les différens caracteres, celle en un mot qui emploie avec choix la mélodie et l'harmonie, selon la nature et la vérité, en conséquence des sujets et des paroles.

Chaque Langue entraîne nécessairement avec elle une Musique différente, et relative à ses tours, ses usages et ses [-6-] accens; ce qui établit dans chaque genre un préjugé d'oreille, qui nous détermine par habitude en faveur de notre idiome naturel. Cela étant accordé, il est bien difficile d'établir aucune préférence, et de prouver à ceux qui ont adopté une Musique dès la plus tendre enfance, qu'ils n'ont point choisi la véritable et la meilleure, ne pouvant avoir d'autre juge sur cela que l'habitude et le sentiment. On doit convenir qu'avec du génie l'on pourra faire d'excellente Musique Françoise et Italienne; que cependant cette derniere a des avantages prouvés sur la premiere, au moins par rapport à la Langue. L'excellent Ecrit de Monsieur Rousseau de Geneve, composé sur ce sujet, nous prouve chaque jour qu'il nous a annoncé la vérité; je m'en rapporte aux gens éclairés et de bonne foi. L'estime particuliere que j'ai pour cet Auteur, ne m'a pas tant déterminé en faveur de son Ouvrage, que la bonté et la solidité de ses démonstrations.

Je n'adopte aucun Pays par préférence, puisque les Arts voyagent, et je n'ai dessein dans cet Ecrit que de parler succintement, selon mon expérience et mes foibles lumieres, de ce que j'ai observé en [-7-] entendant de la Musique de toutes les espéces, et les plus habiles Maîtres François et Etrangers. Je ne parlerai aussi dans cet Ouvrage que de ceux qui ont joué des instrumens, m'étant attaché à eux plus particulierement. L'on doit juger du goût d'un Musicien par le choix du morceau qu'il exécute. Un connoisseur s'attache à la beauté du chant, au choix de l'harmonie, et non aux difficultés surchargées de notes, qui le plus souvent ne rendent que des sons bizarres, sans expression. Je préfererois aussi la netteté, la qualité du son et la justesse, à la rapide exécution. Les ignorans et les écoliers médiocres prennent pour du neuf les écarts d'imagination d'un compositeur sans génie. On n'est occupé sur chaque instrument qu'à chercher des traits extraordinaires, et impraticables à ceux qui n'ont pas eu la patience de les exercer; certains faiseurs de Sonates en sont la preuve la plus complette.

Si l'on est équitable, l'on conviendra que les Musiciens sont journaliers, qu'il faut les entendre plusiurs fois avant de prononcer. Quantité de gens se trompent, et jugent les Etrangers avec trop de précipitation, [-8-] et le préjugé du goût national a presque toujours occasionné des critiques très-peu judicieuses.

Je proteste bien sincerement que je n'ai aucun dessein de desobliger qui que ce soit. Si je fais sentir le mérite et les défauts de quelques Maîtres, je n'ai eu d'autre motif que de leur inspirer l'envie de se corriger, supposé qu'il y ait quelque justesse et quelque exactitude dans ma critique. Quant à mes plaisanteries, le seul mal qu'elles pourront faire, sera d'ennuyer le Lecteur.

Je ne prétends point faire adopter mes sentimens aux personnes qui ne sont point en état de juger par elles-mêmes; elles se laissent entraîner par les jaloux et les intéressés, qui appréhendent que l'on ne compare leur médiocrité avec le mérite réel de ceux qui paroissent avec des talens distingués. Que d'intrigues, que de cabales n'employent-ils pas, dans la crainte que les nouveaux venus ne captivent les suffrages? Les connoisseurs même sont très-souvent séduits par la nouveauté; mais leur méprise ne dure pas, quand ils n'ont aucune raison particuliere de la protéger.

[-9-] Je commencerai par les Orchestres, qui doivent tous leurs progrès au célebre Rameau. Je ne m'étendrai pas sur le chapitre de ce grand Musicien: quantité de plumes meilleures que la mienne en ont fait l'éloge; je me contenterai de dire qu'il jouit maintenant de la réputation que ses Ouvrages lui ont méritée à si juste titre, et qu'il a terrassé la critique et l'envie, qui s'attachent plus particulierement aux gens célébres, et dont l'ouvrage incomparable du plus grand Peintre de l'Europe vient de ressentir les traits. La basse jalousie n'a cependant fait qu'augmenter sa gloire, et il ne nous reste que des regrets de voir passer son chef-d'oeuvre dans le Pays étranger.

Je reviens à l'Orchestre de l'Opéra, qui n'est point assez nombreux ni assez récompensé. Il faudroit trouver les moyens d'en augmenter les appointemens. Quantité d'habiles gens qui composent cet Orchestre, gagnent à peine une subsistance honnête, qu'ils pourroient prétendre en faisant des écoliers: ne seroit-il pas juste de les dédommager? Si leur travail et leur assiduité étoient mieux récompensés, ils s'attacheroient bien différemment à [-10-] leur devoir, ils seroient bien plus réguliers dans le choix et la qualité de leurs instrumens, et dans la façon de les monter; ce qui est plus essentiel que l'on ne pense, puisqu'il est prouvé que six violons en bon état feront plus d'effet, et fourniront un plus grand son, que dix violons négligés.

Les Orchestres des Comédies Françoise et Italienne sont dans le même cas, quoiqu'ils soient aussi composés de quelques bons sujets: il est impossible qu'ils fassent beaucoup d'effet, par leur nombre et la construction de leurs Orchestres, sur-tout celui des François, qui est pour ainsi dire enterré dans un endroit profond et resserré, qui absorbe totalement le son des instrumens, outre que les Musiciens, quoique habiles, sont assujettis très-souvent à exécuter de la Musique qui les ennuie autant que le Public. Les Ballets sont la plupart du tems isolés, et fort inutiles à la Comédie Françoise, qui est, sans contredit, le premier Théatre de l'Europe: ils causent une très-grande dépense aux Comédiens, qui n'épargnent rien pour amuser et pour plaire. Les excellens Acteurs et Actrices qui composent [-11-] cette Comédie, la quantité de Piéces inimitables qu'ils représentent avec l'applaudissement universel, devroient bien leur épargner cette dépense.

L'Orchestre de l'Opéra Comique fait beaucoup plus d'effet, par le choix de la Musique que l'on y exécute, par l'ensemble des Musiciens, et par la construction de la Salle, qui est la plus sonore qu'il y ait en France. Si le Directeur de cet Opéra avoit eu les ressources des autres Spectacles, il auroit rendu le sien beaucoup plus intéressant qu'il n'a été jusqu'ici, et auroit mérité un plus grand nombre de suffrages.

Je dois aussi rendre justice aux Directeurs du grand Opéra: ils emploient tous leurs soins pour satisfaire le Public, et sont autant guidés par l'honneur que par l'intérêt. Ils réussiroient plus encore, s'ils trouvoient les moyens d'amuser les Etrangers, sur qui notre ancienne Musique ne fait aucune impression. Ces Directeurs éclairés doivent faire leurs efforts pour concilier les goûts différens qui partagent la Nation; plus l'entreprise est difficile, plus elle leur fera d'honneur.

Parlons des Maîtres de violon qui se [-12-] sont le plus distingués depuis quarante ans, nous étant inutile de remonter dans les tems d'ignorance. Je parlerai dans la suite de ceux qui se sont occupés uniquement à faire des écoliers.

Il est certain que le violon est le plus beau et le plus parfait des instrumens, par la qualité du son, par son étendue et par son exécution, qui embrasse tous les genres et les caracteres de Musique. Je ne puis en mieux faire l'éloge, qu'en disant qu'il est indispensable dans les Motets, les Opéras, et presque dans tous les genres de concert; qu'il n'y a point d instrument plus capable d'inspirer la joie et la gaieté; les bals, les danses, les fêtes de village en sont la preuve.

Venons maintenant aux Maîtres François; je parlerai dans la suite des Etrangers, en citant les noms de ceux qui se font le plus distingués en paroissant en France.

Baptiste a été le premier Violon de son tems; il avoit le tact excellent, de la justesse et de l'archet; le célébre Corelli lui avoit donné des leçons, et lui avoit appris à jouer correctement ses Sonates, que fort peu de gens en ce tems-là étoient [-13-] en état d'exécuter. Baptiste joignoit à son talent beaucoup de caprice; d'ailleurs il étoit médiocre lecteur, et nullement compositeur.

Senalié, homme de goût, et d'assez foible exécution, a formé un grand nombre d'écoliers; il a composé plusieurs Livres de Sonates, qui ont plû généralement par la beauté de leur chant. Et comme il étoit absolument nécessaire de se concilier avec la basse de viole, qui étoit à la mode en ce tems-là, Senalié, pour la faire valoir, composa des Basses travaillées, remplies de batteries et de difficultés. L'amour-propre des accompagnateurs y fut intéressé, parce qu'il étoit comme décidé que celui qui faisoit une plus grande quantité de notes étoit le plus brillant et le plus habile; de sorte que ses Sonates eurent un débit prodigieux, dont Senalié a profité pour secourir et établir sa famille. Bel exemple pour les Musiciens.

Le violon vint de plus en plus à la mode, et les gens de condition eurent la permission d'en jouer. Le Clair, qui a voyagé en Italie et dans les Pays étrangers, arriva en France pour instruire et [-14-] enseigner: c'est à cet habile homme que les Violons François ont le plus d'obligation; il leur a montré la maniere de vaincre les difficultés; il a couronné ce mérite en composant des Ouvrages sçavans et corrects, qui doivent servir de modele et d'instruction à ceux qui auront assez de génie pour entrer dans la carriere de la composition. Pour ce qui regarde sa façon de jouer du violon, tout le monde convient qu'il est exact, précis, rigide observateur des régles, et que toutes ces belles qualités réunies, peuvent contribuer à refroidir son jeu. La trop grande exactitude exclut ordinairement la vivacité et le feu de l'imagination, mais le tempérament influe sur tout; et si on lui reproche ce défaut, combien n'est-on pas dédommagé par son sçavoir et la netteté de son exécution?

Guignon a été autrefois rival de Le Clair, et a paru même avoir de l'ascendant sur lui: il a embrassé un genre plus fier, plus hardi, et qui en impose à la tête d'un Orchestre, qu'il maîtrise, pour ainsi dire, par la supériorité de son archet. Il joint à cela des tournures et [-15-] des saillies, qui varient son jeu, et le rendent intéressant, sans jamais négliger la plus belle qualité de son: personne peut-être ne l'auroit emporté sur lui, s'il s'étoit attaché à la composition avec autant de persévérance et d'étude que son rival, qui sans contestation a excellé dans ce genre.

Guillemain mérite d'être admis dans la classe des grands Violons; il a une main prodigieuse, une habitude étonnante des difficultés, qu'il a trop souvent prodiguées dans ses premiers Ouvrages: sa grande timidité l'a empêché de se faire entendre au Concert spirituel, qui est, sans contredit, la premiere place et la plus avantageuse pour se faire connoître. Plusieurs autres très-habiles gens attachés à la Musique du Roi, ont été dans le même cas.

Cupis, né avec les plus heureuses dispositions, a profité dans sa premiere jeunesse des meilleurs Maîtres François et Italiens; mais il a eu le mérite de se former un genre et un goût, pour ainsi dire, original, qui a plû généralement aux Dames: son jeu coquet et séduisant fait valoir la Musique la plus commune, et [-16-] l'on peut le regarder comme un des meilleurs Violons de chambre qui ait paru.

On n'a point assez rendu justice à Dauvergne. Quoiqu'il joue très-bien du violon, il mérite d'être loué par un endroit bien supérieur: ses Ouvrages, et sur-tout ceux qu'il a composés pour l'Opéra, méritent qu'on l'admette dans la classe de nos meilleurs compositeurs. Il a été un de ceux qui ait été le plus mal récompensé de ses travaux, qu'il auroit continués avec succès, si on lui avoit donné plus d'émulation. Je préférerois son ingénieux Ouvrage des Troqueurs, fait pour la Foire, à plusieurs grands Opéras ennuyeux et languissans, soutenus par la brigue et la protection, qui sont les fléaux du Public.

Mondonville en paroissant sur la scène, étonna par le feu et la rapidité de son exécution; mais le talent qu'il a pour la composition, l'a fait triompher d'un grand nombre de compositeurs, à qui il donna l'alarme en débutant par ses premiers Ouvrages, qui sont remplis d'images et de tableaux dignes des plus grands Peintres. Les jaloux firent l'impossible, pour persuader qu'il n'en étoit pas l'Auteur. [-17-] L'applaudissement universel qu'ils reçurent au Concert spirituel étoit plus que suffisant pour les engager à soutenir une pareille imposture; mais il leur ferma la bouche par l'excellence des derniers ouvrages qu'il a donnés au Public, et qui ont forcé la cabale de lui restituer les premiers. Ainsi c'est son mérite reconnu qui lui a procuré la place distinguée, qu'il a l'honneur d'occuper aujourd'hui à la Chapelle du Roi.

Pagin, imitateur scrupuleux et idolâtre de Tartini son Maître, n'a pas en arrivant réussi autant qu'il le méritoit: il est cependant le Violon le plus fini qui ait paru en France. Mais quoiqu'il ait réuni généralement le suffrage des véritables Connoisseurs, il n'a pas bien jugé du goût de la Nation, qui n'étant point accoutumée au genre pathetique de Tartini, s'y seroit habitué insensiblement, sans même s'en appercevoir, ce qui est prouvé par le progrès que fait journellement ici la Musique étrangere. Pagin parut au Concert spirituel devant une foule de gens à préjugés qu'il falloit ménager, en conséquence de leurs oreilles mal cultiuées; il devoit donc choisir [-18-] une Musique plus analogue au goût dominant de la Nation, sans se laisser entraîner par l'amitié et la reconnoissance qu'il a pour son incomparable Maître. Nous aurions joui plus longtemps de cet excellent homme, s'il ne s'étoit impatienté trop tôt contre les ignorans; mais il est bien dédommagé par la générosité d'un grand Prince, qui lui a fait sa fortune, et qui lui accorde son suffrage et sa protection.

Gaviniez est né avec toutes les dispositions que l'on peut désirer pour le violon: il a du goût, des doigts, et de l'archet; il est excellent lecteur, et saisit avec une facilité incroyable les différens genres ou manieres, ainsi que les traits les plus difficiles à ceux même qui les ont pratiqués depuis longtems. Son jeu embrasse tous les caracteres: il est touchant par la beauté du son, et il étonne par l'exécution. Mais le Public est privé du plaisir de l'entendre, puisqu'il a quitté le Concert spirituel, pour se livrer aux Concerts particuliers, dans lesquels il n'exécute que des symphonies bruyantes, qui le confondent avec les médiocres. Il sçait parfaitement que le Solo attire une attention [-19-] plus particuliere des Auditeurs, et qu'il exige un jeu plus exact et plus fini. Ne trouvera-t'il pas quelques amis sinceres qui lui persuadent de cultiver son talent avec plus d'émulation. A quel degré de perfection ne le pousseroit-il pas, s'il s'attachoit avec plus d'ardeur à la composition, et s'il voyageoit surtout dans les Pays étrangers.

Je parlerai maintenant de plusieurs Maîtres qui se sont attachés uniquement à faire des écoliers. Je n'en nommerai aucuns, dans la crainte de donner des préférences, et de faire le moindre tort à qui que ce soit, en mettant le Lecteur à portée de comparer leurs talens: je me contenterai de dire, que ces Maîtres bien choisis sont les plus utiles et les plus nécessaires, puisque la Musique et les Instrumens font partie de l'éducation de la jeunesse. Heureux les enfans qui, sans négliger les devoirs de leur état, ont un goût décidé pour les plaisirs honnêtes qu'elle procure! Ils éviteront bien des ennuis, et même des désordres inséparables de gens oisifs et désoeuvrés. Je donnerois la préférence aux Maîtres qui ayant moins d'exécution, montrent par [-20-] raisonnement, en faisant sentir à l'écolier combien il est important, pour réussir, de répéter longtems la leçon qu'ils leur ont donnée, et de ne la point abandonner, sans en avoir vaincu les difficultés. L'impatience des écoliers retarde leurs progrès: ils passent les Adagio dans les Sonates; l'Allégro leur paroît plus brillant, de sorte que préférant presque toujours les morceaux de vîtesse, ils négligent la qualité du son, la netteté, l'exactitude des notes et la régularité de l'archet.

Certains Maîtres jouent continuellement devant leurs écoliers, et prétendent s'en faire imiter machinalement, sans expliquer les moyens d'y parvenir, n'ayant pour tout objet que le cachet de la leçon. Plusieurs aussi d'entr'eux ont adopté la méthode de faire jouer des Sonates trop difficiles au commencement: ils s'imaginent que, quand on a exercé quelque temps les choses difficiles, on vient à bout très-aisément du reste. Ils se trompent, s'ils ne persuadent à leurs écoliers de s'attacher à tirer un beau son, à acquérir la justesse, et à se former un archet, qui est la partie la plus essentielle et la plus négligée.

[-21-] J'ai entendu un Maître qui exécutoit littéralement les caprices de Locatelli, et qui n'étoit point en état de faire plaisir en jouant un simple Menuet. C'est le sort de tous ceux qui, n'ayant que quelque pratique et quelque adresse, choisissent des traits bisares et difficiles, qui n'expriment que du bruit. Les nouveaux écoliers se laissent presque tous éblouir par ce faux brillant: ils préferent même la Musique pleine de dissonances. Les véritables Connoisseurs au contraire, et les Musiciens consommés, n'admettent que les difficultés placées, qui sont rendues, sans faire sentir le travail et la contrainte, et celles qui peuvent contribuer à embellir le sujet. Combien faut-il de tems à certaines gens, pour être persuadés de cette vérité! Ils ne peuvent être désabusés que par l'expérience et par une très-longue habitude; je conclus de-là que presque tout dépend du choix d'un bon Maître. Il y auroit de l'ingratitude à nous de ne pas louer les habiles gens qui nous sont venus des Pays étrangers, et qui nous ont procuré tant de plaisir. Nos Musiciens ont profité de leurs recherches et de leurs travaux, ils leur [-22-] doivent presque tout ce quils ont acquis.

Les plus célébres que j'ai connus et entendus out été Madonis, Somis, Soucarini, Pugniani, Chiabran, Canavas, Vodeska, Desjardins, Ferari, Valmalder, Stamit et Geminiani: ces deux derniers nous ont laissé des ouvrages qui méritent les plus grands éloges.

Parlons maintenant du Violoncelle, qui est sans contestation un des plus beaux Instrumens, et celui qui a le plus de ressource, puisque l'on peut l'employer généralement partout. On ne peut trop approuver les Amateurs et les Professeurs qui, par la bonté de leurs caracteres, ont choisis et se sont voués à l'accompagnement. Peut-on jouer un rôle plus utile à la Société? Toujours patients, dociles et cependant indispensables, ils ne sont occupés qu'à faire valoir les autres et à se faire des amis. La seule Basse-de- Viole a déclaré la guerre au Violoncelle qui a remporté la victoire; et elle a été si complette, que l'on craint maintenant que la fameuse Viole, l'incomparable Sicilienne, ne soit vendue à quelque inventaire à un prix médiocre, et que quelque Luthier profane ne s'avise d'en faire une enseigne.

[-23-] Forcroix est le seul geant qui combat pour elle. Cet excellent homme né avec des talens supérieurs, nous fait continuellement regretter, lorsqu'on entend sa prodigieuse exécution, qu'il ait employé son tems à cultiver un Instrument si ingrat. Il s'est servi de tous les moyens d'en tirer partie: il a essayé bien des différentes formes et constructions; il a voulu retrancher des cordes qui surchargent la table de l'Instrument: malgré toutes ses recherches, il a été obligé de conserver la même chanterelle.

La Basse-de-Viole est donc maintenant releguée dans les cabinets des vieux Partisans de l'ancieune Musique, qui, après s'être amusés toute leur vie, semblent vouloir perpétuer leur goût en inspirant à leurs enfans, et surtout aux jeunes Demoiselles, de préférer par décence le Pardessus de Viole aux autres Instrumens, comme s'il étoit moins honnête de mettre un Violon sur l'épaule qu'un Pardessus entre les jambes.

L'on doit cependant convenir que la Basse-de-Viole a des agrémens, et que si elle est bannie des grands Concerts, par rapport à la foiblesse du son, elle [-24-] est fort agréable dans la chambre, surtout avec le Clavecin, si l'on choisit des piéces dans lesquelles Forcroix n'a trouvé personne qui puisse l'égaler. Mais bien des gens ne peuvent approuver la façon trop sçavante dont il accompagne: il n'exécute jamais la Basse telle qu'elle est écrite; il prétend la rendre beaucoup meilleure par la grande quantité de traits brillans que lui fournit sa tête; il lutte, pour ainsi dire, avec celui qui joue le dessus; toute espéce de Musique ne lui paroît être qu'un canevas, qu'il prétend embellir en le travaillant, et souvent le Compositeur de l'ouvrage est aussi mécontent que le Violon qui l'exécute. Cet amour propre mal entendu en a imposé à bien des gens.

Pour ce qui regarde le Pardessus de Viole, Mademoiselle Levi en a tiré le meilleur parti: elle a le talent de bien enseigner, et rend, pour ainsi dire, son Instrument égal au Violon par la beauté de son exécution.

Revenons au Violoncelle: il y a peu de Maîtres qui, en les entendant, ne nous laissent rien a désirer. Baptistin est le premier en France qui l'ait fait admirer. [-25-] Ceux qui après lui ont eu le plus de réputation parmi les François, sont Edouard, Bariere, Patoir, Labé, Martin, Chrétien et Bertaut; ce dernier est aussi surprenant que singulier. Davesne ne doit point être oublié; ses ouvrages le placent avec justice parmi les habiles gens. Venons aux Maîtres étrangers: Lanchetti, Canavas, Massar, Gratiani et Ferari se sont distingués, et nous ont appris quelle ressource et quel parti l'on peut tirer de ce bel Instrument.

L'on a éprouvé combien la Contre-Basse est encore nécessaire dans les grands Orchestres. Monteclair, Sagioni et Janotti nous ont suffisamment fait connoître combien cet Instrument soutient et nourrit l'harmonie: le dernier est en état de donner les meilleurs principes de la composition. Ce petit ouvrage ne me permet pas de m'étendre plus au long sur le mérite de chaque Musicien; je me contente de citer ceux qui ont paru avec plus d'éclat dans chaque genre: je ne parlerai pas même d'une grande quantité d'autres qui mériteroient nos suffrages, et qui me sont inconnus. Ils ne peuvent sans injustice m'en sçavoir [-26-] mauvais gré, puisque je suis plus disposé que personne à rendre justice à leur mérite, quand je serai en état d'en juger. Je suis dans les mêmes sentimens, à l'égard de ceux qui cultivent les autres Instrumens.

Que l'on ait donc la bonté de se souvenir, que mon dessein n'est pas de diminuer la réputation d'aucun Musicien, ayant donné toute ma vie des preuves du contraire.

Parlons mantenant des Instrumens à vent: je commencerai par l'Orgue, qui est le pere de l'harmonie. Il ne manque à sa perfection, que d'enfler et de diminuer le son; il a l'avantage de le faire durer, nul Instrument ne peut lui être comparé, il forme seul un Concert dont l'ensemble est parfait. Quels sons supérieurs, quelle variété dans ses différens jeux, quelle carriere ce majestueux Instrument ne fournit-il pas au Musicien qui a de la tête et du génie!

Couperin, Marchand, Calvieres, Rameau, Daquin, Dornel, Forcroix, Clairambault et Balbatre ont eu la plus grande réputation, et nous avons l'obligation à ce dernier, d'avoir employé l'Orgue dans un genre nouveau, qui a été généralement applaudi.

[-27-] Je joindrai à ces habiles gens les Maîtres de Clavecin, qui ont formé tant d'admirables écoliers, dont le goût et le touché délicats rendent ce bel instrument susceptible de mélodie. Je rends hommage à leurs talens, et j'aurois cité leurs noms, si je n'avois craint de leur déplaire; le respect que j'ai pour elles eu exigeoit la permission. Je ne citerai donc que ceux de leurs Maîtres que j'ai eu le plaisir d'entendre, et entre autres Bournonville, Couperin, Rameau, Dufli, Clairambault fils, Royer et Balbatre: rien ne peut faire mieux leur éloge, que les excellentes écolieres qu'ils ont formées.

Si l'on veut parler exactement sur le chapitre de la Flûte, on conviendra qu'elle n'embrasse pas tous les genres et les caracteres de Musique, tels que sont les airs de Démons, de Furies, de Guerriers, de Tempêtes, de Matelots, et de plusieurs autres, dans lesquels elle n'est pas du moins employée en principal: elle sera donc mieux placée dans les morceaux tendres et pathetiques, dans les accompagnemens, dans les petits airs et les brunettes, que dans les Sonates et les Concerto réservés aux meilleurs [-28-] Maîtres, qui ne doivent point eux-mêmes en abuser. On conviendra aussi, si l'on est sincere, qu'il est très-difficile de jouer juste de cet instrument. J'aurois cru même la chose impraticable à ceux qui ont exercé le plus longtems, si l'inimitable Blavet ne m'avoit prouvé le contraire, en l'entendant exécuter des morceaux difficiles, choisis dans les tons dieze et bémol, qu'il joue à la satisfaction complette de l'oreille la plus scrupuleuse: son exactitude, son embouchure pleine et nourrie, et son goût lui ont acquis la premiere place.

Parmi les Etrangers, Pufardin a été un des meilleurs que nous ayons entendus. Quantité d'autres, François, Allemands et Italiens ont paru avec succès au Concert spirituel, et Taillard y a été applaudi avec justice. Les petites Flûtes, les Flageolets même seront utiles au compositeur quand il les placera à propos. La longueur de certains Opéra nous fait éprouver chaque jour, combien la variété des Instrumens leur est nécessaire. Les Hautbois et les Bassons, par le même endroit, seront d'une grande ressource à celui qui compose: il doit employer [-29-] dans son tableau, quand il est bien dessiné, la différence des sons que l'on peut comparer à la diversité des couleurs, ainsi que le Piano et le Forte, aux ombres et aux nuances: cet article si essentiel est très-négligé dans nos Orchestres.

Le Hautbois a la qualité du son tendre, et cependant martiale: il doit être employé dans les fêtes guerrieres et champêtres, ainsi que dans certains accompagnemens. Les meilleurs Maîtres françois ont été Philidor, Halé, Desjardins, Rault, pere et fils, Salentin et Bureau; parmi les Etrangers Besousi, Pla, gniace, Prouver, et Lavau.

Parmi les Bassons, Belleville, Dubois, Blaise, Capel, Brunel, France, Saintsuir, et surtout Besousi, dont la tête, ainsi que celle de son frere, sont dans le même bonnet; que l'on me passe cette expression, elle est connue des bons Musiciens. Tous ces habiles gens conviennent du caprice de leur embouchure: ne pourroit-on pas trouver une pommade salutaire pour les levres de ceux qui employent si généreusement leur poitrine à nos plaisirs? cela leur tiendroit lieu de la colophone que les Violons [-30-] acheptent à si bon marché.

Je ne suis point en état de prononcer sur le Luth, le Téorbe, la Guittare, la Harpe, le Timpanon, et le Psalterion, n'en ayant entendus que très-rarement: ces sortes d'Instrumens sont faits pour la chambre. La Guittare entre les mains des Dames a un agrement infini, surtout si elle accompagne la voix. Si elle fait peu d'effet dans les Concerts nombreux, elle s'en dédommage avec usure dans la petite Musique de Société, et dans les soupers choisis, qui sont les seuls désirables.

Jeliote, Berard et Lagarde sont ceux qui l'ont mise le plus en vogue: ils ont trouvé commode de ne chanter qu'à demie-voix, et n'en font pas moins de plaisir. Certains Acteurs et Actrices de l'Opéra qui chantent à pleine tête, et qui font des efforts incroyables, pour faire paroître leur voix, font trembler ceux qui ont quelque connoissance de l'Anatomie; tous les bons coeurs même en sont alarmés.

Lagarde a travaillé pour l'Opéra, la Cour et la Société. Ses ouvrages, et surtout ses Duo, ont charmé Paris et les [-31-] Etrangers. Pour ce qui concerne Jeliote, il réunit tant de talens enchanteurs, qu'il seroit heureux pour nous, qu'il n'eût point abandonné sitôt le Théâtre; il étoit seul capable de soutenir son parti languissant. Mademoiselle Fel et lui sont les modeles du chant françois, que l'on doit tâcher d'imiter. Jeliote jusqu'ici n'a pas eu d'égal dans son genre; il réunit en un mot tous les talens, j'y joins même ceux de la Société. Quelle perte pour les compositeurs, que de regrets pour la Nation!

Je me garderai bien de passer sous silence la Musette et la Vielle, quoique ceux qui logent dans leur voisinage, soient beaucoup plus que moi en état de les apprécier. Je serois bien fâché d'indisposer contre moi la multitude de leurs Partisans, en ne rendant que foiblement justice à deux Instrumens si à la mode. Les Maîtres qui les ont choisis de préférence, sont peut-être mieux récompensés de leurs travaux, que les meilleurs Organistes.

Charpentier, Chedeville, Dangui, Ravet et Baton ont joui et jouissent de la réputation la plus célebre. La Musette, [-32-] dans sa parure, efface tous les autres Instrumens; aucuns ne lui peuvent disputer l'avantage des pompons, des franges et des rubans. Elle est consacrée aux fêtes champêtres, et en couleur de rose, ainsi que la Vielle, elle ne sort jamais des tons C sol ut, et de G ré sol: cette persévérance ne seroit-elle point l'image de la constance des Bergers?

Dangui, Ravet et Baton ont, sans contredit, surpassé les Savoyards: ils ont poussé cet Instrument à un dégré de perfection, que l'on a peine à concevoir. Si Vivaldi n'étoit pas mort, combien ne seroit-il pas flatté d'entendre la Vielle exécuter son printems! L'accord perpétuel et harmonieux qui l'accompagne, sa Trompette et son Bourdon sont plus que suffisans, pour déterminer en sa faveur les Partisans de la véritable harmonie. Je ne finirai pas cependant cet article, sans avouer bien sincerement que j'admire le talent de Dangui, qui avec un Instrument aussi borné a trouvé les moyens de plaire.

Les Allemands nous ont appris à employer les Cors de chasse: ce sont eux qui nous ont montré combien ces Instrumens [-33-] soutiennent et remplissent un Orchestre. Ils brillent dans les forêts, et contribuent, par l'ardeur qu'ils inspirent, à un plaisir noble, qui est l'image de la guerre. La chasse occupe presque toute la Noblesse du Royaume, et procure la santé par son exercice continuel. Elle est condamnée des paresseux, et cependant de quelle ressource n'est-elle pas à ceux qui n'ont aucun goût pour le jeu et les Spectacles: quantité de gens d'esprit aiment la chasse, mais ils se gardent bien d'en abuser dans la conversation.

Les Cors de chasse plaisent encore davantage, quand ils accompagnent les Clarinettes, instrumens ignorés jusqu'ici en France, et qui ont sur nos coeurs et sur nos oreilles, des droits qui nous étoient inconnus. Quel emploi nos compositeurs n'en pourroient-ils pas faire dans leur Musique!

Les Timbales, les Trompettes et les Tambours nous font ressentir la puissance que la Musique a sur nos ames: ils excitent le courage du soldat. Il y a bien peu d'organes à qui le son de ces instrumens n'en impose; ils sont faits pour émouvoir [-34-] la multitude: on doit par conséquent les employer dans les fêtes publiques, les grands spectacles et les réjouissances, et sur-tout à la guerre.

Il ne me reste plus à parler que de quelques autres instrumens dont on peut se servir dans la Musique Asiatique et Chinoise, qui nous a procuré des Ballets intéressans à la Foire et à la Comédie Italienne. Je ne puis me dispenser d'applaudir le compositeur des Ballets de cette derniere: ses Danseurs et Danseuses expriment toujours un sujet qui intéresse le coeur et l'esprit; on n'y voit point danser de longues Chaconnes, qui ne représentent que de belles attitudes et des pas réguliers. Si la danse est faite pour peindre, elle doit représenter un tableau. L'Auteur qui a composé un excellent Livre sur ce sujet, doit servir de guide à ceux qui voudront composer des Ballets beaucoup plus intéressans qu'ils n'ont été jusqu'ici: son Ouvrage est d'un homme de goût, qui a de l'usage et des lumieres.

Revenons aux instrumens Asiatiques et Chinois: je n'en connois parmi nous que très-peu qui ayent un caractere particulier, et qui puissent être employés dans [-35-] ce genre qui doit être original. Après y avoir réfléchi, je n'ai trouvé que les tambours de basque, les fifres, les tambourins, les sonnettes et les grelots; ces derniers ne sont peut-être pas si indifférens que l'on s'imagine, sur-tout si l'on en juge par l'impression qu'ils font sur les mulets. Les Musiciens en général doivent être pénétrés de reconnoissance envers Mr. D. L. P. il a toujours été le protecteur des Arts, et le citoyen qui a fait le mieux les honneurs de la France, en accordant généreusement des secours et sa protection, non seulement aux François, mais encore aux Etrangers qui ont paru avec des talens distingués. S'il a joui lui-même du bien qu'il a fait, il a partagé ses plaisirs avec ses amis, et avec ceux qui sont en état d'entendre, de comparer et de juger.

Je finirai par l'article des Concerts, qui ont été la source de tant de partis et de disputes, qui ne finiront qu'à proportion que l'on sera plus éclairé et mieux instruit.

Ce sont les endroits qui mettent le plus à portée de juger les Musiciens: il y en a dans Paris d'Italiens, de François, et [-36-] d'autres composés des deux genres. Je me garderai bien de prononcer en faveur des uns ou des autres; j'aurois affaire à trop forte partie, puisque l'on ne rencontre que trop souvent des gens de beaucoup d'esprit qui déraisonnent en fait de Musique, sans s'appercevoir que pour en juger et en bien parler, il faut plus de sentiment que d'esprit, sur-tout de ce sentiment éclairé et cultivé, qui met en état de comparer les différens genres, sans se laisser entraîner par la prévention si ordinaire à nos compatriotes. Quantité d'entr'eux, par exemple, déclament contre la Musique Italienne, sans la connoître, n'ayant entendu sur le Théatre que les Bouffons, qui sont les sujets les plus médiocres qu'il y ait en Italie. D'autres prononcent sur quelques morceaux défigurés et mal exécutés qu'ils ont entendus dans les Concerts de leur société: ils sont les uns et les autres dans le cas des Etrangers, qui s'aviseroient de juger et de prononcer sur nos meilleurs Opéras, n'ayant entendu que le Dom Quichotte de Boismortier. Ceux d'entr'eux qui voyagent en Italie, abandonnent à leur retour leur opiniâtreté, et c'est dans cette [-37-] seule situation qu'ils peuvent être réputés juges et connoisseurs, sur-tout s'ils ne donnent point dans l'extrêmité contraire, en condamnant sans appel la bonne Musique Françoise, qui, de l'aveu des plus sçavans Italiens, méritera toujours d'être admirée. L'on ne doit pas non plus être surpris que les Maîtres François qui l'ont enseignée toute leur vie, se déchaînent contre la Musique étrangere; ils y ont un intérêt trop marqué. Comment auroient-ils pû se résoudre à revenir à l'école, et à étudier une Musique dont ils n'auroient pû saisir le goût et les agrémens, qui ne s'acquierent que dans la plus tendre jeunesse, et par une très-longue habitude?

Les Dames auroient elles voulu renoncer à des talens acquis avec tant de peines, et qui jusqu'ici leur ont attiré tous les suffrages? Il étoit bien plus court de déclarer totalement la guerre à la Musique Italienne, et de faire leurs efforts pour la proscrire, ou au moins la tourner en ridicule. Ajoutez à cela la quantité d'ouvrages insipides qu'il auroit fallu abandonner, malgré l'inclination que l'on a pour leurs Auteurs. Tous ces motifs sont plus que suffisans, pour avoir retardé les [-38-] progrès de la Musique étrangere en France.

Je reviens donc aux différentes espéces de Concerts qui partagent les suffrages. Je crois que les gens sans prévention, et qui ne consultent que leur plaisir, feront beaucoup de cas du Concert Spirituel et du Concert Italien, chacun dans son genre, ainsi que de quelques Opéras de Lulli, dont Quinault partage la gloire, et de plusieurs Opéras modernes, dont les Auteurs sont faciles à deviner: je crois en même tems qu'ils seroient charmés d'entendre une fois la semaine les Bouffons.

Quant aux Concerts particuliers, ils forment des assemblées composées d'une grande quantité de gens desoeuvrés, et d'un petit nombre de connoisseurs; les Dames en font l'ornement, et donnent de l'émulation aux Acteurs. Plusieurs d'entr'elles sont en état de juger les talens, et même de prononcer; la plus grande quantité aussi n'y viennent que pour s'amuser, causer, et s'y montrer. Un grand nombre de jeunes gens inconsidérés, qui n'ont pour objet que l'assemblée, viennent s'y faire voir, et blâment par air ce qu'il faudroit applaudir.

[-39-] Les peres et meres y menent leurs enfans, pour leur procurer une certaine hardiesse et confiance, si nécessaires pour exécuter ou chanter en public; ils veulent aussi jouir des dépenses qu'ils ont faites pour leur éducation. On est assommé par ces talens naissans, de Sonates et de Cantatilles, que l'on est forcé d'applaudir pour plaire aux parens. Une jeune Demoiselle timide se fait long-tems prier pour chanter: on la détermine à passer au clavecin. Après grand nombre de révérences, elle assure qu'elle est enrhumée, et chante à la fin par coeur la leçon de son Maître. A force de presser la mesure, la Cantatille finit, les révérences recommencent. A peine les gens qui ont un vrai talent ont-ils le tems de se faire entendre.

Chaque maison a son Musicien favori: ce sont eux qui donnent le ton; leurs écoliers sont entêtés de leurs productions, tous les pupitres en sont garnis; le maître de la maison n'est occupé qu'à vanter leurs ouvrages, et d'en procurer des exemplaires à ceux qui ont la complaisance d'en acheter. L'on termine le concert par une piéce de clavecin usée: [-40-] les auditeurs pâtissent, l'ennui gagne, on baille, on fait la révérence, et l'on sort.

Je crois avoir parlé à peu près de tous les instrumens qui nous sont les plus connus; je n'ai exclu dans ce grand nombre que le Sifflet: chacun a ses raisons.

Ce petit Ouvrage, selon les apparences, sera trouvé assez mal fait. Si quelqu'un mieux instruit que moi, vouloit en s'amusant en faire un meilleur et beaucoup plus étendu sur le même sujet, il rendroit service au Public. S'il a cette bonne volonté, je l'en remercie d'avance de la part de tous les Musiciens qui aiment à s'instruire. S'il me fait même l'honneur de me critiquer, il doit compter sur ma docilité, et plus encore sur ma parfaite reconnoissance.


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