TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Blainville, Charles Henri de
Title: L'Esprit de l'art musical
Source: L'Esprit de l'art musical, ou réflexions sur la musique, et ses différentes parties (Genêve, 1754; reprint ed., Genève: Minkoff, 1974).

[-i-] L'ESPRIT DE L'ART MUSICAL, ou RÉFLEXIONS SUR LA MUSIQUE, ET SES DIFFÉRENTES PARTIES

Par C. H. Blainville.

A GENÊVE.

M. DCC. LIV.

[-iii-] AVERTISSEMENT.

CEt écrit, qui est le fruit de douze à quinze années d'études, et de réflexions sur mon art, ne peut être pris que comme l'esquisse d'un Ouvrage, pour lequel, si j'en avois la capacité, il me faudroit encore autant d'autres années, pour le traiter dans toute son étendue. Cet essai purement didactique, ne sera pas pris, à coup sûr, pour une piece d'Eloquence; ce n'est, tout au plus, qu'un petit terrein sauvage. S'il s'y rencontre quelques fleurs, c'est que la nature les y aura fait naître comme par hazard. Pourvu [-iv-] qu'on le juge écrit par un Musicien, c'est tout ce que je désire.

[-1-] L'ESPRIT DE L'ART MUSICAL.

DE LA VOIX.

UNe Nation dont la Langue n'occasionneroit aucun défaut, soit de sifflemens ou de pesanteur, du nez ou de la gorge; cette Nation, dis-je, fourniroit aisément de belles Voix, et en différentes sortes. Cette voix naturelle, que nous supposons pouvoir parcourir une octave et demie au moins d'étendue par des sons également suivis, donnés [-2-] purement du gosier, sans aigre ni gras, ni trop de force de poulmons, seroit ce qu'on appelle une voix sonore, propre aux différentes inflexions que demande le goût et le brillant du chant.

Une Nation dont le Théâtre Drammatique seroit reconnu de toute l'Europe comme l'école de la belle déclamation, ne pourroit qu'avoir une langue propre au chant musical.

Les François peuvent donc avoir une Musique, à moins que, par une maladie singuliere, il ne nous arrivât de devenir sourds et muets; je n'y vois pas d'autre empêchement.

En vain on nous vantera les avantages de la Langue Italienne: s'il n'est question que d'en venir aux comparaisons, cette Langue [-3-] n'a-t'elle pas des o qui valent bien nos e muets? Qu'est-ce que c'est que leurs u, le z, gn, ci, et cetera toutes prononciations qu'un François ne pourroit acquérir, que par un exercice aussi pénible que ridicule?

Chaque Langue a ses inconvéniens; l'imagination sembleroit suffire pour composer de la Musique Italienne: mais pour en composer de la Françoise, il faut y joindre un goût exquis. Préventions à part de la Langue, on ne peut disputer à la Nation Françoise d'avoir de très-belles voix en tous genres, au moins en ce qui regarde les voix naturelles; car pour les voix factices, nous ne les adoptons pas sur nos Théâtres. Ces sortes de voix ont leurs beautés; mais ce ne sont jamais que [-4-] des singes de la belle nature; et pour peu qu'on oublie l'illusion de trois ou quatre octaves, et de tous leurs tours de passe-passe, on ne s'accommode pas aisément d'un son de fausset dans le haut, de gorge dans le médion, et de

creux de la poitrine dans le bas; non plus que de leurs cadences, qui ne sont, à le bien prendre, qu'un chevrottement précipité.

On sçait que chaque siecle fournit quelques chanteurs en ce genre, dont les talens sçavent pallier ces défauts; mais peut on croire qu'une voix seule puisse suppléer aux différentes especes que nous employons, et dont à peine les Italiens ont idée? Nous fera-t'on croire, dis-je, que Jules Cesar, Empereur Romain, puisse chanter comme un Enfant de Choeur?

[-5-] On peut distinguer la Musique en trois genres.

Genere  Harmonico.
        Sonabile.
        Cantabile.

GENERE HARMONICO.

LE genre Harmonique consiste dans un ordre symétrique de sons soutenus d'une sorte de chant dans toutes les parties, sans qu'il y ait cependant un caractere bien particulier; c'est ce qu'on appelle le vieux style. Ces sortes de Musique ne sont pas sans mérite; si elles ne remuent pas l'ame, au moins lui procurent-t'elles un sentiment de repos, d'admiration qui lui plaît. Ce genre ne doit pas être rejetté; la difficulté consiste [-6-] à l'employer à propos, comme le début du Concerto di Natale de Corelli; les Tems sont arrivés, dans les Elémens; le début du Stabat de Pergolèse, et cetera chef-d'oeuvres en ce genre, d'autant plus précieux qu'ils empruntent peu le Cantabile, et aucunement le Sonabile.

Comme ces morceaux sont voisins de ce que nous appellons Sommeil, un Musicien, s'il employe ce genre, se garde bien de s'y trop arrêter. L'art de ces morceaux consiste dans le choix des cordes, dont le passage velouté et moëlleux imprime un sentiment grave et majestueux; ce sont de ces conversations philosophiques qui auroient été propres autrefois à l'Aréopage d'Athenes, et dont à présent nous ne [-7-] voulons que des lueurs passageres.

Notre ancienne Ecole dominoit en ce genre préférablement aux deux autres, dans lesquels cependant elle avoit quelquefois d'heureux instans; mais néanmoins le genre Harmonique l'emportoit: il n'est, pour s'en convaincre, que de comparer Corelly à Tartini, Lully à R***, la Lande à M**. Je laisse à décider ce qu'on y a gagné. Passons au Genere Sonabile.

GENERE SONABILE.

LE Genere Sonabile consiste dans une volubilité de nottes, qui portant tout-à-coup à l'imagination, nous éveille, nous anime et nous [-8-] égaye. Ce genre nous amuse souvent, quoique le Compositeur ne se soit proposé aucune peinture, ni aucun caractere particulier; tels sont beaucoup de concerts de Vivaldi et de Locatelli, et tant de symphonies, trios, ouvertures; sortes de musique qui ne consistent le plus souvent que dans une rapidité de notes bien entendues dans toutes les parties.

Ce jeu, ce mouvement nous plaît, nous amuse, par la seule idée de gayeté et d'effet qu'il nous présente.

Mais, combien aussi de ces sortes de Musique, où il n'entre aucune trace des autres genres; où l'ordre des sons n'étant pas même observé, ne font que du bruit, et moins encore?

Le Genere Sonabile est, si l'on [-9-] peut dire, trop fluet, trop mince de sa nature; c'est ce que l'on peut appeller les enfantillages de la Musique: on diroit que ce sont des enfans qui folâtrent les uns après les autres, des écoliers qui sortent de classe, un peuple amassé qui crie tumultueusement; enfin c'est un bruit musical, qui sert à animer les deux autres genres, à les mettre en mouvement; et lorsqu'il est employé avec génie, il fait peinture à son tour, ou du moins il rend les deux autres genres plus intéressans, il en fait le clair obscur.

Les morceaux du genere sonabile qui se ressentent d'une teinte des deux autres, qui ont un caractere, un objet particulier, sont très-satisfaisans à entendre; tels sont le Printems de Vivaldi, [-10-] le seul début paroît annoncer un ciel calme et serein, tout semble renaître dans la nature; les oiseaux voltigent dans les airs, tout retentit de leurs ramages; les Bergers accourent, et dansent avec les Bergeres au son de leurs musettes; tout y respire les plaisirs champêtres qu'annonce cette riante saison. Dans les autres saisons, avec d'aussi heureuses pensées, le Musicien s'y montre toujours un habile peintre; au moins c'est ce que nous avons de mieux jusqu'ici en ce genre. Le Concerto de Paques de Tartini est aussi fort heureux, ce sont des pensées vives et délicates qui inspirent une joie sage, et répondent très-bien à l'intention qu'on donne à l'Auteur. Quelques trios de Martini, Locatelli, Bezzossi, valent bien [-11-] encore qu'on y fasse attention: Quando sonara tromba, vo solcando, et cetera. Un nombre immense, (si l'on peut dire) d'Ariettes Italiennes, offrent tout ce que l'on peut entendre de plus brillant.

Autant la Musique Françoise est éloignée de ce genre, autant l'Italienne sçait s'en servir avantageusement, et on peut dire que c'est-là proprement le caractéristique de leur musique. C'est un genre qui ne manque jamais de plaire, lorsqu'il est nourri, et ennobli des deux autres; c'est une jolie coquette toujours séduisante.

Nous allons voir si nous lui préférerons une femme naïve et aimable.

[-12-] GENERE CANTABILE.

CE genre, ou le chant proprement dit, est le premier cri de la nature, c'est la souche de tout l'art Musical. L'homme chante même en parlant, de-là naît la Musique. Les Pastres, nos premiers peres, vouloient danser; ils prirent une flute, un chalumeau, ils jouerent des airs.

Dans leurs nôces, dans leurs festins, dans les sacrifices, ils penserent à animer les paroles consacrées à leurs Fêtes; et ils chanterent, inspirés par le seul instinct. Le chant est donc le genre supérieur en Musique, puisque c'est le premier sentiment dont les hommes ont été inspirés, et [-13-] auquel la Musique doit son origine.

Ce genre ajoute à la parole, anime les mouvemens des passions, soit de joie ou de tristesse, de crainte ou de fureur, et cetera. Il sert encore à exprimer les images de ce qui se passe au dehors de nous, comme ramages d'oiseaux,

tempête, bruit de guerre, et cetera. En un mot, le chant dont le caractere est pris dans la nature, est le coup de pinçeau qui exprime toutes ces diverses choses.

L'art de ce genre consiste à sçavoir employer avec une valeur mesurée, les différens intervalles de tierce, quarte, quinte, et de tons et de demi-tons, et d'en former une suite de modulations ou modes propres à la passion, ou peinture qu'on s'est proposé? Art qu'on [-14-] ne peut enseigner, et qui s'exprime, selon qu'il est plus ou moins gravé dans l'esprit du Compositeur; il en est de la Musique comme de la Poësie: en vain donnera-t'on des regles, si l'on n'est inspiré par le génie.

Un Musicien entre en enthousiasme au moment qu'il y pense le moins; l'imagination s'enflamme, le coeur se dilate, le sang circule rapidement, hors de lui-même: un nuage lumineux l'environne, il est transporté dans un espace immense; c'est-là qu'il existe, tous les sens lui prêtent un mutuel secours, et se transforment tour-à-tour dans la passion, dans l'image qu'il veut peindre; tout vient en foule, il dirige, il choisit. Elevé au-dessus de lui-même, il trace, sans le sçavoir, [-15-] des beautés qu'il connoît à peine: tel qu'une autre Pithie, il entre en fureur, il parle le langage des Dieux; il s'épuise enfin, les forces lui manquent; il revient à lui comme des routes de l'empirée; il s'admire, il chante, il repasse les beautés qu'il vient d'enfanter. O momens de plaisir! de ravissement au dessus des Couronnes et des Empires! ô moment seul où l'homme ressent les douces influences de la Divinité qui l'a fait naître!

Suite du même Article.

Cantabile, naturel aux François.

Le caractere du chant François tient particulierement au Cantabile qu'on examine. Nos chants se saisissent, se retiennent aisément [-16-] par coeur; nos plus beaux Monologues s'entendent même avec plaisir, quoique sans accompagnement. Il en est autrement des morceaux Italiens qui ne se montrent que parés de tous leurs atours, dont les beautés échappent à l'instant comme une flamme subtile; on diroit que c'est un langage fait pour les Dieux, qu'il n'est permis qu'à un petit nombre d'entendre. A l'égard des chants réservés pour notre société, pour nos plaisirs, nous les savourons avec délices; leur simplicité fait l'amusement des adeptes, comme des initiés. En effet, quel nombre d'airs, tous plus beaux les uns que les autres, qui ne tirent leur mérite que du Cantabile! La nature enfante ces airs, l'imagination y prend peu de part, mais le goût [-17-] seul les dicte. Quel mérite dans ces productions du seul génie!combien un jour à venir ces étincelles seront précieuses, lorsque le sein avare de la nature ne donnera plus de ces hommes, dont le coeur est la source où ils puisent leurs pensées, d'autant plus belles, qu'il n'appartient pas toujours à l'homme le plus éclairé de les produire, mais à l'homme de plus de goût.

Nous avons aussi quelques morceaux de caractere, dans lesquels des traits heureux de pinceau, ou pour mieux dire, d'accompagnement, ne laissent aucun doute que cette partie de l'art ne soit à notre commandement.

Beaucoup d'airs de caractere, brillans ou majestueux; nombre de choeurs remplis de feu, riches [-18-] d'imagination; des morceaux de sentimens d'expression, soutenus d'une belle harmonie, font assez voir que le Sonabile rit assez à notre imagination, et que l'Harmonico nous affecte au point de l'employer avec avantage: mais tenons-nous-en particulierement au Cantabile, genre musical le plus précieux, et qui fait le caractéristique de notre Musique. Nous chantons par-tout, même jusqu'aux Enfers; et nous sçavons que, s'il y a un goût de chant pour les Dieux, il en est un aussi pour les Démons.

Les Intermedes Italiens ont des morceaux qui nous ont charmé, ce qui prouve le bon goût de la Nation; mais cet aveu nous met entre un précipice et une prairie bordée de fleurs. Entre notre genre, [-19-] le genre Italien, et les Saggionnades, il y a des nuances qui pourroient échapper, même aux plus habiles Artistes; voilà le précipice. Notre genre est simple, naïf, ferme et vigoureux; le genre Italien a des beautés d'expression, des finesses d'agrément que nous pouvons acquérir, voilà les fleurs; c'est à nous de les cueillir, sans perdre de vue que nous sommes François.

DE LA PROSODIE, et de la Mesure.

UN Chanteur qui a le tact délicat, sçait faire sentir à son auditeur les longues et les breves, tel doit être aussi le talent du Compositeur. En convenant que les longues et les breves ne sont [-20-] pas si déterminées dans la Langue Françoise que dans la Langue Italienne, on est forcé d'avouer par un nombre infini de morceaux de nos Opéras, où la Prosodie est bien rendue, que c'est un mérite de plus au Compositeur de la sentir, et au chanteur de la bien rendre; puisqu'il faut pour cela un discernement fondé sur le goût et l'expérience des regles que nous n'avons point. * Déclamation, caractere, passion, air, sentiment, chants, ariette; la prosodie peut s'observer en tous ces genres, par des nuances que le François seul peut sentir comme un caratere propre à sa Langue, et dont il n'appartient qu'à lui seul de décider.

[-21-] La mesure est de moitié avec les intervalles, pour donner au sujet le caractere qui lui convient, et je ne sache pas qu'il nous soit arrivé de faire cas des morceaux où elle ne fait pas expression. S'il s'en trouve, où le chant est dans une mesure pendant que les accompagnemens sont dans une autre, nous les rejettons sans difficulté, comme des morceaux embrouillés et dictés par le mauvais goût. Dira-t'on que nos morceaux de chant ne répondent pas à l'exactitude du rithme? il est à la vérité des situations où le chanteur, pour l'intérêt du geste, ou de certains tours de chant, presse ou ralentit la mesure, mais ce sont de ces situations dont il n'appartient qu'aux gens de goût de sentir tout le mérite. Qu'on s'en [-22-] prenne aux Musiciens qui n'ont pas une telle garantie, et non à la Musique. Qui entend mieux que nous la variété des mesures? et où cette connoissance est-elle plus nécessaire et mieux entendue que dans nos Operas, qui sont remplis d'une si grande variété de morceaux? talent qui nous est particulier, et qui rend nos spectacles de Musique bien plus intéressans du côté du goût, et par conséquent fort au dessus de ceux des autres Nations de l'Europe.

DE L'UNITÉ DE MELODIE.

LA Melodie est à la Musique, ce que les pensées sont aux discours; c'est pour mieux dire le Cantabile; ce qui dépend, comme [-23-] j'ai dit ci-devant, du choix des notes et des intervalles, moyen par lequel on peint dans une seule partie les plus grandes beautés de sentiment ou d'image.

On ajoute à cette expression par les accompagnemens qui font harmonie. Ces parties doivent faire entr'elles unité de melodie, car en soi l'harmonie n'est rien, si elle ne concourt à l'effet; c'est la couleur qui donne l'ame au dessein, ou qui le gâte si elle est mal employée. L'unité de mélodie consiste donc en ce que le chant des accompagnemens soit d'un caractere propre et conforme au sujet principal, c'est-à-dire dans la même modulation, le même caractere et la même mesure, qu'il le suive pas à pas. Il faut que ces notes écoutent, [-24-] considerent, répondent; enfin le chant est acteur, et l accompagnement pantomime: tantôt il s'emporte, ou bien il est tranquille, il écoute, il regarde, il est immobile. Il s'anime des yeux et du geste, toujours conforme à son acteur qu'il ne perd point de vue. Il annonce, il soutient, il prend les vuides, il termine; enfin il fait dans son genre ce que le chanteur fait dans le sien, il peint en symphonie ce que l'autre peint en chant. Il faut avouer qu'à ce sujet les Italiens nous sont fort supérieurs; voyons comment nous en approchons.

Les accompagnemens sont de différens genres; ils sont syllabiques, coupés, ou d'un caractere marqué.

[-25-] DES ACCOMPAGNEMENS SYLLABIQUES.

CEs accompagnemens suivent le chant en valeur à peu près égale; ce genre est fort usité dans notre Musique, et nous n'en connoissons pas d'autre dans les caracteres gais et gracieux, je crois même qu'il est très-convenable. L'art de ces accompagnemens est plus difficile qu'on ne s'imagineroit; car il faut que toutes les parties chantent sans trop cbarger d'accords, afin que de cette harmonie il en provienne une mélodie agréable; genre simple et naïf, inconnu aux Italiens.

Dans les morceaux sérieux, dont le caractere n'est pas absolument [-26-] marqué, les accompagnemens suivent aussi le chant en notes très-simples, même par accords en double corde; ce qui produit un effet riche et moëlleux, lorsque les accords, sans être trop remplis, sont heureusement rencontrés.

Nous avons grand nombre de morceaux, où ces accompagnemens sont mis avec discernement; mais nous en avons tant, comme dit Monsieur Rousseau, qui sont dans une modulation, dans une mesure, pendant que le chant est dans une autre, que ce cahos ne fait que gâter le chant, et l'ensemble d'une Musique; joint à ce que ces accompagnemens uniformes, à force d'être répétés si souvent, ne peuvent manquer de répandre du froid et de la monotonie [-27-] dans la totalité d'un ouvrage: c'est une figure dont on n'apperçoit aucun dessein, et qui, à force d'être chargée de draperies, ne montre plus qu'un méchant bout de tête sans forme ni caractere; ce qui devroit bien nous faire ouvrir les yeux, et nous apprendre à ne point tant employer ces accompagnemens uniformes, ou à n'en mettre aucuns, à moins qu'ils ne soient de caractere. Nous pourrions quelquefois, comme les Italiens, faire l'accompagnement le même que le chant, ce moyen est épineux: nous voulons un chant François, et une symphonie Italienne: comment accorder ce contraste? Ce ne seroit donc que dans le cas que nos chants, sans trop sortir du genre François, auroient une [-28-] sorte de légéreté, une idée d'Italien qui le rapprocheroit de ce genre d'accompagnement. Il n'est pour s'assurer de la possibilité de ce genre, que d'examiner le Devin de village: cet ouvrage ne laisse pas que d'en être la preuve.

DES ACCOMPAGNEMENS coupés.

CEs accompagnemens sont de deux sortes: ou ils sont coupés en silence tous ensemble, ou ils sont répandu çà et là dans différentes parties. Cette distribution est propre pour les morceaux d'intérêt, riches d'expression; genre où l'on mêle artistement les fluttes, les haut-bois avec les violons, et les bassons avec les basses. Quelle intelligence! Quel discernement [-29-] pour les employer! Quelle dignité, quelle grace ne donnent-il pas aux morceaux qu'ils accompagnent!

Ce genre de beauté, les François ne le doivent qu'à eux seuls. Monsieur R<ameau> supérieur en ce genre, seroit un modéle à suivre, même pour les Italiens.

Il n'est pas moins singulier que Monsieur Rousseau, qui croit si peu à la Musique Françoise, se soit avisé de s'en servir dans le raccommodement de Colin et de Colette; il a cru sans doute puiser ce genre d'accompagnement dans la Musique Italienne, mais non. Par distraction, pourquoi n'auroit-il pas de ces instans où le coeur François se fait sentir par un instinct involontaire?

[-30-] DE L'ACCOMPAGNEMENT de Caractere.

CEt accompagnement consiste dans un chant suivi de deux, trois, ou même quatre croches ou noires d'un caractere dinstinct et continu. Ce genre s'employe lorsqu'il s'agit de quelque grande passion, ou de quelque forte peinture prise dans la nature. Ces accompagnemens doivent faire le personnage dont j'ai parlé ci-devant, c'est-à-dire, ajouter à l'expression du chant. Monsieur R<ameau> en a rencontré de très-heureux en ce genre: mais en général, nos accompagnemens sont au plus simple, sans un caractere absolument marqué. Leur effet est velouté, moëlleux, satisfaisant; mais ils ne percent pas [-31-] avec ces traits de feu qui se répandent en éclats, qui ravissent, transportent l'auditeur hors de lui-même. Aussi il faut avouer que les Italiens sont fort au-dessus de nous en ce genre, et c'est là même où consiste le sublime de leur Musique. Ils ont en ce genre des morceaux si supérieurs, qu'on oublie que ce sont des beautés musicales; l'illusion est forte au point qu'on croit que c'est la chose même que l'on voit, que c'est là qu'on existe. Un feu se répand dans les veines, on se sent soulever; l'imagination en désordre, le coeur ému, on est transporté comme dans un autre hémisphere: voilà de ces situations que les personnes sensibles à l'attrait Musical ont éprouvé avec un ravissement dont on n'a à se plaindre que du peu de durée.

[-32-] DU PROGRES DE LA MUSIQUE.

LE chant, comme j'ai dit ci-devant, est la partie essentielle de la Musique; c'est le chant qui dirige, ou pour mieux dire, qui enfante les deux autres genres, comme lui étant postérieurs. Le premier est la nature même; les deux autres sont bien produits par la nature, mais ils n'en viennent que par art et par réflexion. Pour mieux développer nos idées, voyons comment ces trois parties se sont perfectionnées, et faut-il dire amalgamées ensemble.

Le premier homme en France qui tira la Musique de la masse informe du contrepoint, qui forma des chants agréables, fut Lambert: [-33-] ses brunettes furent les premiers rayons de goût qui commencerent à peindre; à ses airs il sçut faire des basses harmonieuses; mais jusques-là ce n'étoit que des brunettes.

Lully vint ensuite, qui du premier vol forma une carriere vaste et hardie, qui depuis nous a servi de modele.

Il sçut pressentir de lui-même les différens caracteres de Musique; rage, désespoir, amour, furies, bergers, héros, divinités; tout, sous son pinçeau, devint un tableau fidele de la nature.

Il fut le premier qui enrichit la Langue de toute la force et de toute la noblesse, de l'expression musicale, et des graces du goût dont elle étoit susceptible.

La force du chant sur-tout, [-34-] fut le moteur de ses pensées; ce même chant lui suggéra son harmonie, et souvent des accompagnement d'un choix heureux.

Cet homme vaste dans ses idées, fut toujours grand, même dans les sujets les plus rians; et cet art qu'il reçut comme brut des mains de la nature, il le polit, à mesure que, par la force de son génie, il le forca de découvrir ses trésors les plus cachés.

S'attachant toujours aux parties essentielles, il chercha à faire parler ses héros plutôt qu'à les faire chanter; et pourvu qu'il donnât le caractere essentiel à un morçeau, négligeant les détails, il croyoit devoir suivre son idée, sans s'écarter du droit chemin.

Ces détails d'ornement semblent lui avoir échappé, ou plutôt, [-35-] c'est une carriere qu'il nous a abandonnée, pour nous dédommager des traits de force et de génie contre lesquels nous luttons en vain.

Ces fleurs sont écloses insensiblement. L'ingenieux Campra, sans s'écarter des routes du Grand, comme on le voit dans Tancrede, crut qu'on pouvoit être plus riant, plus animé dans l'Europe Galante. Destouches devint plus aisé, plus galant dans Issé.

R<ameau> brisant tous ces liens de terre à terre, se montra plus hardi, plus riche et plus varié dans Hippolyte et Aricie; donna plus de feu, plus de brillant dans les Indes Galantes. Il fut le premier qui sçut cueillir de ces fleurs agréables; et en les semant dans les Talens Lyriques et dans Pygmalion, il y répandit [-36-] un air de coquetterie et de volupté.

Alors on commença à s'appercevoir de toutes les richesses musicales. Les Bouffons ont achevé de tirer le rideau, et de nous convaincre de cette vérité par les charmes de leurs intermedes. Mais, quelles disputes? quels discours sans rien conclure? Sans doute que nous prendrons le parti opposé de n'en mot dire, et de les étudier en secret; et il est à présumer que ces beautés nous plairont davantage, lorsqu'un jour nous les verrons habillées à la Françoise.

[-37-] DE LA FACTURE en Musique.

QUand on voit une partition, on dit: cela est bien écrit; c'est-à-dire, que la basse est bien faite; que les parties sont bien les unes sur les autres, et que tout y est clair: voilà ce qu'on appelle Facture. Mais quand je regarde une partition, l'expérience m'a appris à mettre tout cela de côté, et à ne faire attention qu'aux pensées, aux images, aux traits de génie, au sensible du chant et de l'harmonie; à considérer si chaque partie chante comme elle doit chanter; si à la liaison le sens des phrases, et le tout ensemble, concourent au tableau et à un certain [-38-] désordre qui plaît; voilà la magie, voilà la vraie Facture: car celui qui a fait toutes ces choses, pour peu qu'il revienne sur lui-même, se rendra aisément le maître de cette régularité d'école, qui consiste à ne faire ni deux quintes ni deux octaves de suite, et de remplir l'harmonie sans l'étouffer. Combien de mauvaises nourrices leurrées de la chimere de trop soigner leurs enfans!

Je crois l'Ecole Italienne plus intelligente que la nôtre, quant à l'effet; mais moins habile, quant aux principes raisonnés de l'art.

Pour nous, sages dans nos idées, ne voulant rien faire au hazard, il n'y a point de plis et replis les plus secrets de cet art que nous n'ayons approfondis autant [-39-] en Philosophes * qu'en Musiciens; et c'est une gloire qu'aucune Nation de l'Europe ne peut se vanter de partager avec nous. Nous écrivons tellement avec pureté, avec sagesse, que s'il y avoit un reproche à nous faire, c'est d'aller jusqu'au scrupule. Si nous sentons l'effet, nous n'en sommes pas moins esclaves de la correction. Pour les Italiens, abandonnés naturellement aux désordres de l'imagination, ils semblent nés avec un penchant à la négligence; ils ne visent qu'à [-40-] l'effet; et je crois cette audace plus propre aux grandes choses, que cet esprit de raison toujours en garde contre lui-même. Autant la raison doit suivre de près nos jugemens; autant un beau délire ne se sent animé que par l'yvresse et par la folie. Aussi en fait de peinture et de musique, les Italiens ont un feu, un enthousiasme qu'il nous sera toujours difficile d'égaler.

Dans nos Operas, nous mettons deux ou trois tailles de violon, et les Italiens n'en mettent qu'une, qui seule vaut mieux que les nôtres. Les autres parties d'accompagnement sont faites dans le même esprit. Le premier, le second violon sont toujours à leur place, ou bien ils font la même chose que le chant, et la quinte que la [-41-] Basse. A l'égard de cette partie grave, elle a une marche simple et unie, et le chant domine sur toutes ces parties, comme une belle statue posée avec grace et dignité sur son pied d'estal; tout cela se fait sans obscurité, sans embarras, avec peu d'ouvrage. S'ils font des Sonates, des Trio, des Concerto, toujours même intelligence.

Que de réflexions à faire! Quelle étude pour un François qui pense sensément sur son art et sans partialité! Monsieur Rousseau a franchi le pas; et on ne peut lui refuser au moins d'avoir senti toute la force de ces vérités: rayon de lumiere que les Artistes en général n'appercevront, que lorsqu'ils seront guéris du préjugé que la Musique Italienne est toujours [-42-] la même. Cette uniformité qu'on lui reproche pourroit être une beauté qui donne toujours à connoître le génie et le climat à qui elle appartient, plutôt qu'un défaut du côté du genre, qui est très-riche en variété, quant aux pensées et à l'imagination.

DU STYLE EN MUSIQUE.

STyle en musique me paroît difficile à définir, au moins en ce qui regarde les pensées; car on sçait qu'il y a en musique un style pompeux et héroïque, comme le genre de musique qui convient aux Tragédies; le style noble et galant, pour les Ballets et Pastorales; et le style familier pour les Cantatilles, Chansons et Vaudevilles: [-43-] je veux dire, de plus, style qui consiste dans le caractere, le tour de chant, et dans la maniere d'ajouter la Basse, et les autres parties. Les Italiens sont aussi différens de nous en ce genre, qu'ils le sont de caractere et de langage.

En effet, le genre d'une Musique naît particulierement du caractere et de la Langue d'une Nation. Notre Langue est sage et naïve. Si elle n'a pas beaucoup d'éclat, elle est coulante et aisée; elle se prête peu aux images, mais elle a l'avantage d'être naturellement propre aux caracteres nobles, aux expressions de sentiment, et aux scenes galantes, aux fêtes héroïques et de divinités, aux fêtes infernales, aux fêtes des bois et des bergeries; enfin à tout [-44-] ce qui a rapport à nos sensations.

Les graces du goût, un tact aisé, délicat, un discernement vaste, étendu, ordonnent toutes ces choses avec une oeconomie, si l'on peut dire, admirable. Les détails pris séparément ne sont pas d'un feu, d'un éclat hardi, éblouissant; mais le tout ensemble fait un tableau de goût, dont la raison fait la principale ordonnance; genre auquel la Musique Italienne est totalement opposée. Les détails en sont admirables, inimitables, si l'on veut; mais de la variété, de l'ordonnance, de la distribution, n'en cherchez aucune.

Toutes ces différences ne viennent que du caractere de la Nation, ou plutôt de la Langue, et [-45-] de ce que telles ou telles idées sont plus naturelles à l'une qu'à l'autre, ainsi que de la différence des longues et des bréves. En effet dans la Langue Italienne les longues et les bréves ont leur mesure déterminée, ou plutôt ce sont tous monosyllabes égaux, qui se prêtent également à l'imagination du Poëte et du Musicien. Au contraire dans la Langue Françoise, les longues et les bréves sont tellement d'obligation, que loin que le Poëte et le Musicien puissent s'abandonner à tous les désordres de l'imagination, toujours en garde contre eux-mêmes, ils ne se laissent conduire que par le goût le plus épuré et la plus saine raison. La Poësie Italienne, vive et piquante, est propre aux images, aux divers phénomènes [-46-] qui se passent hors de nous; au contraire la Langue Françoise, sage, noble et circonspecte, ne se plaît particulierement qu'aux sentimens de nos passions, aux affections, aux mouvemens qui se passent en nous; enfin * le style des Italiens est grand, en ce qu'il est concis et serré; et le nôtre est beau, en ce qu'il est diffus et étendu. On peut comparer le premier, à cause de la violence, de la rapidité et de la véhémence avec laquelle il ravage, pour ainsi dire, et emporte tout, à une tempête, à un foudre.

Pour le nôtre, c'est un feu moderé qui ne s'éteint point, qui se nourrit à chaque pas, et à mesure [-47-] qu'il s'avance prend toujours de nouvelles forces.

L'un vaut mieux pour les exagérations fortes et les grandes passions, les grandes images, quand il faut, pour ainsi dire, étonner l'auditeur.

L'autre suave, et tranquille, par une abondance égale est meilleur, si l'on peut dire, à répandre une douce et agréable rosée dans les esprits. Enfin, pour dire en un mot, ce sont deux rivales qui subsisteront toujours par la raison même de leur opposition.

DU RECITATIF.

LE Recitatif, où la déclamation se présente à l'idée sous différentes sortes: ton de conversation; [-48-] déclamation du barreau; déclamation dramatique, et déclamation musicale.

Tous ces genres s'éloignent ou se rapprochent les uns des autres par des nuances à l'infini.

Nous nous exprimons dans la conversation, soit de la voix ou du geste, par des nuances inappréciables, parce que c'est le sentiment vif de la nature qui en est l'impulsion, et cela promptement, sans art ni réflexion.

C'est donc sur cette déclamation vivante que les autres doivent être modelées. Voyons en quoi elles peuvent et en doivent différer.

La déclamation des Orateurs modernes en approche le plus par sa simplicité; mais elle a bien moins d'action de la voix et du [-49-] geste, parce que l'Orateur est seul, et que son talent ne consiste qu'à se captiver l'attention de ses auditeurs.

La déclamation dramatique est plus sensible; elle a plus de feu, plus d'intérêt dans le ton de la voix, et sur-tout dans le geste; l'acteur ayant à répondre et à écouter d'autres acteurs, le feu des passions, les images de la Poësie, tout l'anime à l'action. Si c'est un bon acteur, il est lui-même le héros dont il fait le personnage; il entre dans les mêmes intérêts, dans les mêmes passions; il ressent les nuances vives et passageres de la conversation; mais comme il parle en Poëte, il faut un ton héroïque, plus élevé, plus pompeux que le ton de la conversation. Si l'intérêt du [-50-] geste le rapproche de ce ton simple, il est obligé de s'en éloigner par la grandeur et la magnificence d'un discours qui a une cadence et une mesure qu'il doit faire sentir.

La déclamation musicale est la même, quant au genre; mais elle est obligée de prendre un ton plus haut, plus composé; enfin sur un ton musical, qui doit être modelé d'abord sur la nature, qui est la conversation, ensuite sur l'art, qui est la déclamation dramatique. Elle doit avoir l'intérêt de l'action de la premiere, plus emphatique que la seconde, et ne doit en aucune façon tenir de la froide déclamation du barreau. La premiere fois que j'ai entendu le Recitatif Italien, il fit sur moi la même impression qu'un playdoyer; [-51-] j'y trouvois un esprit de vérité, mais un air roide et sauvage que le bon goût n'a jamais dicté. On a beau me dire que le Recitatif doit être la conversation même: oui, tout au plus, s'il n'est question que d'un simple dialogue ou récit; mais pour peu qu'il entre quelque passion, quelqu'image, le ton musical doit reprendre ses avantages. Enfin lorsque je vais à l'Opera, je ne vais ni à un sermon, ni à un plaidoyer; je vais entendre les effets de la nature rendus musicalement: voilà l'illusion, c'est à moi de m'y prêter, ou de n'y pas aller.

On aura beau me dire que le Recitatif Italien tranche mieux que le François, et que l'Ariette en ressort avec plus d'effet: tout [-52-] cela part d'un goût nationnal, dont les Italiens peuvent très-bien s'accommoder; d'où il résulte que dans un Opera Italien, il n'y a que deux genres, déclamation et ariette; car on a du s'appercevoir que dans les morceaux de caracteres, excepté quelques traits coupés d'accompagnemens, le chant conserve toujours la même roideur; il y a de la vérité à tout cela, mais souvent peu de goût.

Notre Recitatif, par des intervalles plus lians, plus agréables, tout à fait éloignés du ton du barreau, tient au genre de la déclamation dramatique: il ne tranche point assez, dira-t'on; les passages n'en sont point assez marqués; enfin, notre Recitatif chante trop, ou nos airs pas assez. Ce défaut [-53-] n'est pas au point que nous ne puissions y remédier. Si quelque Musicien François avoit assez d'émulation pour suivre la Comédie Françoise, et s'exercer à la belle déclamation, il est à présumer qu'il parviendroit à faire un Récitatif plein de charmes, où les sentimens et l'expression marcheroient d'un pas égal, et où les diversions menagées feroient leur effet en tems et lieu. Tantôt Poëte sage, tantôt Musicien habile, le Compositeur monteroit sa Lyre sur un ton simple, ou sur un ton élevé.

Monsieur Rousseau a rencontré fort à propos de ces endroits simples, tels, qui vous l'a dit, ma Colette êtes vous fâchée, je suis Colin.

Monsieur Rousseau a beau dire, il a fait du chant François, sans le [-54-] vouloir; mais pour quelques endroits de cette nature, combien de passages, sur-tout dans le rôle du Devin, d'une modulation peu flexible, qui met également l'auditeur et l'acteur dans les entraves, et cela pour avoir voulu sortir du genre propre à la Langue. On doit néanmoins lui savoir gré de nous avoir donné le premier à connoître qu'on pouvoit trouver des tours simples, et voisins de la nature dans le genre familier. Je les crois cependant plus difficiles à saisir dans le genre héroïque. Lully a bien commencé, et ce n'est qu'en l'étudiant qu'on peut parvenir à mieux faire.

En effet, pourquoi chanter, quand il ne faut que parler? pourquoi tant de cadences, ports de voix, coulés? et cetera: tous agrémens [-55-] qui ne doivent être employés qu'aux airs chantans, et rarement dans le Recitatif; agrémens qui ne font que rallentir l'art du geste, et l'action du chant et de la déclamation.

On sçait qu'il y a un genre d'agrémens particulier pour la Scene; mais pourvu que la belle prononciation et le tour propre à notre chant n'en souffrent pas, ne vaudroit-il pas mieux sacrifier ces agrémens à l'action du geste et de la déclamation. On y trouveroit double avantage; la Scene languiroit moins, les airs et les ariettes en ressortiroient avec plus d'effet.

Comment rompre la coutume? comment bannir l'esprit d'erreur que l'usage et l'idolâtrie consacrent comme des vérités?

[-56-] Qu'on essaye au moins si nos chants, même les plus anciens, ne peuvent pas être rendus d'un ton plus simple, moins chargé d'ornemens. Laissons chanter les Italiens leur Recitatif, comme parlent les matelots sur le port de Venise, et contentons nous de parler tantôt en Héros, en Poëtes, et tantôt en Musiciens.

Monsieur Rousseau aura donc raison de dire que nous chantons trop notre Recitatif; mais il aura tort d'en blâmer le genre, sur-tout lorsqu'il parle du Monologue Enfin il est en ma puissance; car il regne dans tout le morçeau un caractere animé, un esprit de noblesse et de majesté, qui convient très-bien au personnage et à la situation d'Armide. Il y a aussi des passages nués avec un sentiment [-57-] très-délicat, et cela avec très-peu de modulation; art précieux et difficile à manier.

Cette situation pourroit avoir plus de désordre; c'est ce qu'on ne peut assurer, jusqu'à ce que quelqu'un ait la force de nous en convaincre par l'expérience: mais, jusqu'à présent, on ne peut contester que ce morçeau ne soit en tout d'une grande beauté. * Il [-58-] n'y a point de passages violens outrés; c'est aussi ce que nous ne voulons pas, jaloux que le goût nous suive jusques dans les plus grandes fureurs. Nous pleurons sans crier, et c'est une volupté, dont on diroit que nous n'avons jamais assez pour nous; où si nous frémissons, et que les cheveux nous dressent à la tête, c'est une horreur dont notre ame est délivrée, sans voir nos Acteurs entrer en fureur comme des Bacchantes, ou les entendre crier comme des crocheteurs de Venise.

[-59-] DE L'ARIETTE.

L'Ariette est comme une beauté isolée; c'est un joli feston; c'est le clinquant, ou si l'on veut, le brillant, les gentillesses d'un Opéra. Quand le Poëte a l'adresse de la placer à propos, qu'elle naît du sujet, et que le Compositeur la rend d'une maniere intéressante, conformément au sens des paroles, sans trop de roulades, et que de son côté le chanteur fait augmentation de beautés, comme il arrive souvent à Monsieur J. et à Mademoiselle F. on ne peut disconvenir que c'est le moment qu'on attend, le moment de délices.

Avouons cependant que si nous avons de ces instans, ils ne nous [-60-] sont pas familiers; enfin ce genre ne vient point de nos institutions musicales.

Nous avons beaucoup d'airs, presque point d'Ariettes. Nous commençons à les desirer, à en sentir l'avantage; il est à présumer qu'avec le goût qui nous est naturel, nous ne les employerons qu'à propos, et non comme les Italiens qui en font des selles à tous chevaux; pourvû que nous convenions que ce n'est pas seulement avec les mots de regne, vole, victoire, qu'on fait un Ariette, et que ce genre peut avoir un objet, et peut être susceptible d'image et de peinture; ce qui, en joignant l'intérêt au brillant de l'exécution, ne peut manquer de la rendre plus intéressante. D'ailleurs, puisque ce n'est pas seulement [-61-] avec des Ariettes qu'on fait des Opéra, nous ne devons pas tant envier aux Italiens la supériorité qu'ils ont en ce genre.

Il est prouvé que nous avons le talent de les sçavoir placer, et que notre Langue s'y prête, quoiqu'avec difficulté.

Monsieur Rousseau lui-même en peut-il douter? De tous les morçeaux de son Opéra, l'Ariette du Devin, quoique de basse-taille, est la plus vive et la plus piquante.

DE LA MODULATION.

DAns la Modulation est renfermé tout l'art musical. La Modulation est le chant, l'harmonie, la mélodie; enfin c'est la source de toutes les beautés les plus délicates, [-62-] et les plus frappantes de la Musique.

On a cru jusqu'à présent devoir tirer les sources de la Modulation des harmoniques, des progressions fondamentales; et moi je pense que la Modulation tire ses beautés des différens intervalles de tons et de demi-tons en succession diatonique, comme elle prend ses principes des intervalles de tierce, quarte, ou quinte, que donnent les harmoniques du corps sonore.

Nous avons beaucoup écrit sur l'harmonie, de façon même qu'il semble qu'on n'a rien à desirer lorsqu'on entend avec clarté la génération harmonique de Monsieur R***. En considérant l'harmonie à son plus grand période, on est frappé d'étonnement de voir la melodie, comme un terrein en [-63-] friche. Aussi avouons que nous avons commencé par où nous devions finir, et qu'il nous reste à méditer la partie par où nous devions commencer.

On a dit qu'il y avoit un mode majeur et un mode mineur, une tonique, une quatrieme, une dominante, une notte sensible, des progressions que donnent les harmoniques; voilà bien quelques objets philosophiques de l'art: mais il y a des intervalles de ton et de demi-ton qui n'ont pas la même propriété dans une Modulation que dans une autre; un dieze, un b mol, un b quarre, à telle ou telle expression, selon la place où il se trouve; un mode transposé n'est point le même qu'un mode naturel.

On peut faire souvent de bonne [-64-] harmonie qui ne rend nul effet, et cela faute de Modulation. Il arrive encore de faire un chant dans une Modulation, pendant que l'accompagnement est dans une autre; enfin la marche d'un son grave jusqu'à son octave, trouve des difficultés en son chemin qu'on n'a pu résoudre: il y a dans notre systême des intervalles de triton et de fausse quinte qui le rendent imparfait; on va toujours son chemin en passant par dessus ces difficultés: et moi je crois que voilà le terrein qu'il faudroit défricher, et les vérités qui nous restent à méditer, et dont nous n'avons pas, ce me semble, les moindres notions. On a beau dire que les génies nous ont donné des modeles des plus beaux chants, et en tous genres, cela ne suffit [-65-] point. Quand je viens à considérer que les anciens Grecs ont eu un genre de musique, dont on raconte des merveilles, et que le nôtre n'y ressemble nullement, et qu'ils avoient des regles pour les différens genres de Musique et de Modulations, et que nous n'en avons, pour ainsi dire, aucunes; j'infére de-là que notre art est encore ideal, qu'il ne fait que naître, et qu'il est aussi loin d'évidence, que nous le croyons établi sur des principes solides.

Qui nous assûreroit qu'avant Lully, on ne croyoit pas l'art du contrepoint, le nec plus ultra de la Musique? Nous pensons de la nôtre avec le même avantage. Qui nous assurera, dis-je, que nos arriere-neveux ne nous regarderons pas à leur tour comme des [-66-] Gothiques, dont il ne sera plus question. Prévenons leur mépris, en ne leur laissant, s'il est possible, aucune pierre d'attente, de façon qu'ils n'ayent pas à faire à leur tour sur la melodie, ce que nous avons fait pour l'harmonie.

La Modulation constitue le chant et l'harmonie, elle en fait le caractere; on sçait la différence du mode majeur au mode mineur, naturel ou transposé, par les diezes, ou par les b mols. Souvent le majeur prend le tendre du mineur, lorsqu'on s'en sert par les b mols, comme le mineur prend la fermeté du majeur par les diezes; alors l'un et l'autre perdent, ce me semble, la force de leur expression, de leur propriété. Il est vrai que cette maniere de se servir indifféremment des modes [-67-] par les diezes, ou par les b mols, rend notre systême beaucoup plus étendu, que si on bornoit le majeur aux diezes, et le mineur aux b mols. Mais aussi les sensations n'en seroient-elles pas plus fortes, si nos oreilles s'accoutumoient à ne prendre chaque expression que pour ce qu'elle doit être: voilà je pense la raison des grands effets de la Musique des Grecs. Le mineur, par le b mol, ne seroit donc employé que pour les expressions tendres et pathétiques; le majeur, par le dieze, au contraire, pour les expressions vives et brillantes; car tel est leur nature. Si nous y perdons du côté des moyens de variété, nous gagnerons bien autant du côté de l'expression. Convention faite, préjugé levé, je m'en tiendrois au dernier.

[-68-] Nous disons encore: il y a un mode majeur, un mode mineur. Il est tout simple que ces modes ayent une tonique, une dominante, une soudominante, et une note sensible; on part de-là, on fait des chants, auxquels ces notes servent de boussole. On croit faire de la modulation, de la melodie; on ne fait souvent que de l'harmonie.

Ce n'est point de cette façon, ce me semble, qu'il faudroit l'entendre; ne seroit-il pas plus à propos de distinguer modes et modulation? Les modes seroient la note essentielle par où commence et finit un morceau, en majeur ou mineur; ces modes sont donnés par les intervalles de tierce, quarte ou quinte, que porte avec lui tout corps sonore, y compris [-69-] même le demi-ton sensible. Mais lorsque je viens à former des chants diatoniques, que de doutes, que de difficultés? On a beau me dire: faites une basse fondamentale; faux principe, ou au moins pas assez évident pour me conduire à coup sûr; car alors il n'est plus question de corps sonores; ce n'est tout au plus qu'un sous-entendu, qui m'éclairera dans des endroits, et me laissera en doute dans d'autres.

Il faudroit établir des regles de modulation, ou maniere de former des chants: regles qui ne donneroient pas le génie, mais qui au moins nous garantiroient d'erreur: des regles qui indiqueroient les routes, les propriétés de tel ou tel intervalle: la variété de suivre ces différens intervalles successivement, [-70-] de les joindre aux intervalles de tierce, quarte ou quinte: comment, ils doivent se lier les uns aux autres: commencer, se coudre, et terminer; de façon qu'un chant soit un, entier; c'est-à-dire, former une espece de réthorique pour le chant, comme il en est une pour le discours. Jusqu'à ce que nous ayons rempli cet objet, nous ne pourrons nous assurer d'avoir un vrai systême de Musique. Nous irons toujours secondés du génie; nous ferons de belles choses: Que ne ferions-nous pas, si nous étions affermis par des principes clairs, évidens pour la modulation, comme nous en avons pour l'harmonie? Lorsque secondés du génie, nous formerions des chants, loin d'être embrouillés, mal conçus, [-71-] peu assurés, froids et sans action, on seroit toujours sûr d'y donner la vraie expression, parce qu'on connoîtroit la propriété des intervales et de la mesure, la différence de l'harmonie et de la melodie, des modes et de la modulation; enfin on seroit Peintre et Poëte, et on est tout au plus que Musicien.

DE L'EXPRESSION.

EXpression en musique, c'est exprimer un sujet avec l'air de vérité qui lui est propre, d'un ton neuf, agréable, noble et piquant.

Il y a plusieurs especes d'expression en musique; il y a expression vocale et instrumentale, [-72-] et expression où toutes les deux se trouvent réunies.

Comme l'expression ne dépend pas seulement du caractere du sujet, mais encore de sa destination, le Compositeur doit avoir attention qu'il y a un local pour l'expression; et que, tel beau que puisse être un morceau, s'il manque par la convenance, c'est manquer comme à l'expression.

Pour remplir l'objet du beau, il ne faut pas seulement donner de l'expression, mais la traiter selon son genre et sa destination. Lully est sans contredit le plus grand Maître que nous ayons en ce genre. Soit qu'on considere un de ses Opéras en entier, ou un acte, ou des morceaux séparément, on y retrouve toujours l'unité, cet esprit de vérité et d'expression [-73-] si précieux. Nous ne manquons pas d'habiles gens qui ont suivi les traces; mais ne pourroit-on pas dire que c'est plûtôt un heureux effet du génie, que des vraies connoissances de l'art, puisque personne n'a encore écrit sur ce sujet.

Voyons comment, sans expérience, je pourrai le premier traiter une matiere aussi délicate. Témérité de ma part (je l'avoue) qui tend à m'instruire, et non à éclairer des Artistes plus expérimentés que moi: mais, parlons, puisque leur silence m'autorise.

Du sentiment, de l'Expression et de l'Effet.

S'il est un genre de Musique, où l'expression doit dominer, [-74-] c'est sur-tout dans la musique de Théâtre, où les sens sont avides, (si l'on peut dire) de se laisser toucher par le merveilleux.

L'Expression doit être l'ame de ce genre de musique, plus que de tout autre; il seroit même à souhaiter quelle s'y trouva au point que l'art n'y parût que comme un vernis pour bien joindre les pieces de rapport qui font le total de l'ouvrage; de façon que cet art apperçu seulement des Artistes, l'auditeur, sans en être distrait, ne fut intéressé que par les seules beautés du génie.

Il y a dans un Opéra, des morceaux d'expression, d'autres de sentiment, ceux là pour l'effet.

Les morceaux de sentimens, sont les Scenes galantes, tendres et pathétiques, les Scenes où l'amour, [-75-] l'amitié et la générosité se font un mutuel combat. Les Scenes opposées, sont les Scenes fortes, vives et animées, où les sentimens de crainte, de dépit, d'artifice, de jalousie, de parjure, se peignent sous les traits les plus noirs. Voilà les morceaux, les Scenes d'intérêts, où la Langue doit être traitée plutôt en pure déclamation, qu'en chant; de façon que l'acteur n'étant pas contraint par un chant trop musical, aye toute la liberté de donner plus de force au récit, tant par les inflexions du chant, que par l'expression du geste. De ces Scenes d'intérêts, naissent les morceaux d'expression, tels que les Monologues, les Duo, les morceaux animés par les passions décidées de joie ou de douleur, de [-76-] haine ou d'amour, et cetera. Passions qui doivent se peindre avec toute la force, la hardiesse, et la beauté de l'expression du chant musical.

C'est alors que l'instrumentale, jointe à la vocale, préte à celle-ci de nouvelles forces. Le prélude annonce le caractere de l'air, et prépare également l'auditeur et l'acteur à entrer dans la passion. Les endroits de silence qui se trouvent dans le chant, en répandant de la variété par les traits de l'instrumentale, que n'auroit pu faire la vocale, donnent en même-tems la facilité au chanteur de soutenir son air avec bien plus de vigueur, que s'il falloit qu'il le débite sans aucun repos.

Si c'est un morceau de crainte, de douleur, d'abattement, on [-77-] sçait qu'il faut avoir recours au mode mineur, par les b mols, ce qui donne un pathétique tendre, triste et douloureux, mêlant, avec ménagement, les flutes avec les bassons, même les cors dans les accompagnemens.

Plus le sujet est affecté de douleur, plus le chant doit être diatonique, plutôt en descendant, qu'en montant, expression qu'on augmente encore par les demitons qui naissent comme de la puissance de la modulation, ce qui ne peut manquer de rendre le chant tendre et flexible. Pour ajouter encore à ces expressions, les habiles gens se servent de silences, d'instans coupés, de cordes, de modulations sensibles, emmenées par la force du chant, et non par des traits empruntés [-78-] d'une modulation artificielle.

S'il s'agit du genre opposé, tels que les morceaux de fureur, de rage, de désespoir, et cetera. Il est simple de mettre en usage les modes majeurs par les diezes; et plus la passion est violente, moins il faut craindre de heurter le coup de pinceau dans les instans de l'invention: au contraire, vous abandonnant tout à fait au délire, oubliés l'art, s'il est possible, pour ne vous livrer uniquement qu'à l'expression, soit par des intervales forts et marqués, plûtôt disjoints, que diatoniques, et par des cordes de modulation et d'harmonie frappantes.

Etudiés la nature, voyez quelle variété, quels contrastes elle vous offre: là, c'est un désert aride, borné par des rochers excarpés; [-79-] séjour de silence et d'effroi.

Ici est une plaine agréable, des côteaux touffus, une prairie émaillée de fleurs et de verdure, où tout inspire l'allégresse.

Ou bien représentez-vous les effets d'un orage, d'une tempête, un bruit souterrain, le sifflement des vents, le soulevement des vagues de la mer, le bruit des eaux qui se mêle au bruit du tonnerre; que tout peigne le desordre et le ravage que cause cette guerre passagere: mais le Soleil reparoît, le vent cesse, l'air devient calme et serein; les oiseaux rassurés, reviennent par leurs doux gazouillemens, annoncer la paix des Elémens.

Transportez-vous encore dans la Théologie Payenne, ou dans la Fécrie: voyez Tysiphone, [-80-] Alecton, ces cruelles furies, le flambeau d'une main, un poignard de l'autre, prêtes à immoler à leur barbarie une victime innocente.

Voyez des monstres qui vomissent feu et flammes, un Palais qui s'embrase, qui s'écroule, un autre qui s'éleve. Minerve descend, et dissipe ce désordre: Jupiter, tout l'Olympe paroît à l'instant, et changent ces lieux d'horreur, en un séjour de gloire et de félicité. Enfin représentez-vous une sombre prison, qui fait place à d'agréables bosquets, à de rians bocages, un verd gazon, le murmure d'un ruisseau, des ramages d'oiseaux; tout attire en foule, sylvains, faunes et satyres, bergers, paysans, pastres et bergeres, qui ne respirent que la joie [-81-] la plus vive, et l'envie de célébrer leur bonheur naturel. C'est dans ces fêtes qu'il faut se sentir animé d'un feu plus que divin; il est question alors de morceaux d'effet, de délices, tels que nous en avons tant de Monsieur R***.

Airs, muzettes, gavottes *, tambourins, et cetera choeurs mélodieux, ariettes brillantes, naïves chasonnettes; tout dans ces instans voluptueux ne doit respirer que la joie la plus vive, et l'idée du bonheur le plus durable. C'est à l'imagination à trouver toutes ces choses; à l'ame, au coeur de les sentir; au goût et à la raison de les dicter.

Voulez-vous mieux que tous ces conseils, lisez les Poëtes, [-82-] voyez les tableaux des fameux peintres, soyez attentif aux fêtes, aux spectacles publics; car tout ce qui vous environne doit être un objet musical, que vous trouverez toujours à peindre par ces trois moyens, sentiment, expression, et effets: moyens que vous trouverez diversement répandus dans les Ouvrages des Lully, Campra, Destouches, Rameau, et cetera.

S'il s'agit de la Musique Latine, consulter la Lande, Mond. L'un vous dictera pour l'expression, ce que l'autre vous enseignera pour l'effet.

Pour la Musique de Chambre, voyez Clérambault, Baptistain Mouret, et cetera.

Si la Musique purement Instrumentale, parcourez sur-tout la [-83-] Musique * Italienne: voyez Corelly, Tartini, Locatelli, Ge. Vivaldi, Telleman, le Cl. Senaillier, les Hasse, Pergolèse, Taradeglias, Iumelli.

[-84-] Les morceaux de tous ces grands Maitres en général, sont des leçons vivantes qu'il ne faut étudier que pour en sentir toute la force et le Sublime, et même leurs foiblesses, s'il leur en échappe: et en prenant leur esprit, gardez-vous d'en être les copistes; c'est un écueil qu'il faut avoir grand soin d'éviter.

Il est bon de connoître le ton du siecle, le goût du Public, de juger de ce qui lui plaît: mais en s'attachant au vrai [-85-] beau, (a) dont le genre ne peut changer, les détails d'ornement nous prêteront toujours assez de quoi satisfaire aux variations des goûts.

VÉRITÉ, PROPORTION, et variété en Musique.

VErité en Musique est un chant d'un ton si naturel, qu'on n'a rien à desirer du côté de l'expression, ou dont le tour simple (b) et naïf plaît même par ce seul caractere de simplicité.

[-86-] Il est aussi des morceaux de Musique purement instrumentale, suivis avec tant de vérité, qu'ils semblent suggérer des paroles, des idées de passion, d'image ou de peinture: telle me paroît être la Musique de Tartini, vrai langage des Sons; phrases musicales, fondées sur la mélodie la plus pure, et sur l'art de faire chanter le violon. En effet, ses Concerto sont vra<i>ment le triomphe de cet instrument, qui semble alors déclamer un beau discours, auquel les autres parties ne paroissent jointes que pour entretenir le ton et la liaison des idées. Si les tutti en étoient plus variés, soit par des reprises plus vives, des traits plus détachés, des cordes d'harmonie plus frappantes, ces Concerto ne pourroient manquer [-87-] de plaire plus généralement: mais en tout, la Musique de cet Auteur n'en est pas moins précieuse à ceux qui chérissent assez le vrai de l'instrument, pour faire abstraction de tout ce qui ne fait qu'augmentation de beautés.

Locatelli est moins original, moins riche d'expression et d'imagination; mais plus gai et plus riant: il pourroit plaire davantage; et pour être varié, il n'en conserve pas moins un air naïf, qui semble lui être naturel.

Gem. sans être aussi original, semble tenir le milieu entre les deux; car on trouve également l'homme de goût dans ses Sonates, et le grand Artiste dans ses Concerto.

A l'égard de Le Cl. conservant dans ses Sonates le caractere nationnal, [-88-] à travers tous les traits dont il sçait embellir ce genre de Musique, on y découvre également la supériorité de son talent, dans l'art de composer, ou d'exécuter: double corde, choix des motifs, contrastes, variété des idées, l'art du dessus et de la Basse; tout y annonce le Corelly de la France. Pour Senaillier, qui n'a pas peu de gloire de l'avoir précédé, ses Sonates simples et naïves seroient peut-être plus précieuses, s'il avoit moins cherché à en travailler les basses.

L'air de vérité, en Musique, consiste encore dans le local, dans le genre de sa destination; c'est-à-dire, qu'une Musique de Théâtre ne doit point tenir, en général, de la Musique de concert, et encore moins de la Musique [-89-] d'Eglise, non plus que ces deux dernieres ne doivent tenir de la premiere.

La chansonnette, l'air de table, doit avoir aussi son air de vérité, son caractere particulier.

Les pieces d'orgues ont une majesté qui les differe beaucoup des gentillesses et du sémillant de nos pieces de clavecin. Quel tact délicat! quelle profondeur de talent, pour ne faire que ce qu'il faut, et convenablement!

Quel goût, pour n'inspirer dans la Musique de Théâtre que les passions les plus fortes, les images les plus vives, des tableaux frappans, et la volupté la plus délicieuse: faire ensorte qu'un Opera soit un, entier; et que les genres qui conviennent à la Tragédie, au Ballet, ou à la [-90-] Pastorale, se montrent toujours distinctement dans l'un ou dans l'autre, sans que la simplicité de cette derniere emprunte la magnificence de la Tragédie, ou le brillant du Ballet!

Quelle dignité, quelle force d'idées ne faut-il pas encore, pour n'inspirer dans la Musique d'Eglise que cet esprit de ferveur, de vénération, de candeur, et de joie toujours sage! Genre qu'il faut bien se garder de confondre avec le brillant de la Musique de chambre, ou la naïveté de la Musique de table; et encore moins avec le ton voluptueux du Théâtre.

Proportion en Musique, c'est l'art de donner à un morceau (méchanisme à part) la longueur convenable, de façon que le milieu [-91-] réponde au commencement, à la fin, et qu'il soit varié sans sortir de son genre, ni de son caractere. C'est de cette perfection que dépend sur-tout l'esprit d'unité: * art précieux que nous possédons en tous arts généralement. Je craindrois cependant qu'à examiner des morceaux de Musique séparément, il parût que nous n'ayons qu'à force d'art, ce que les Italiens semblent avoir par abondance de génie.

Variété en Musique, consiste [-92-] en ce qu'un morceau, outre qu'il doit être traité selon son genre, on doit encore y rencontrer de ces traits de beautés analogues dont il peut être enrichi; ce qui le rend bien plus vif et plus intéressant, que s'il étoit traité d'une maniere simple et uniforme. Ce genre est la pierre de touche du génie, et c'est le point où nous en sommes aujourd'hui. Jadis l'homme de talent, guidé par le sentiment et l'instinct, laissoit couler sa plume, et l'idée de détail ne l'arrêtoit pas au moment de l'inspiration; mais l'auditeur aguerri, devenu difficile à force d'avoir trop entendu, ne se contente plus de la seule expression; il lui faut des traits, de la saillie; ce qui dans l'aurore de la Musique paroissoit très-vif et très-piquant, [-93-] n'a plus qu'un air monotone, au prix de ce qu'on croit devoir exiger aujourd'hui, et tel qui eut fait trente Opéra; n'en donneroit à présent que trois ou quatre, avec grande difficulté.

Peut-être que la nature, jalouse de ses droits, commence par épuiser notre instinct, et ne nous laisse plus ensuite que l'esprit et les connoissances: foible ressource, lorsque nous n'avons plus que cet aiguillon pour moteur de nos pensées. Le coeur est le sentier de la volupté, lorsqu'il parle, l'esprit est toujours éloquent; et s'il est muet, nous parlerons en vain. Les sens ne connoissent vrayement de plaisir, que celui qui leur est présenté des mains de la nature: tout ce qui leur vient d'une autre source est étranger [-94-] pour eux, ils y sont insensibles.

Mais, s'il est vrai que les arts tendent toujours à leur perfection, et que le génie nous fournit à proportion des connoissances acquises, il est donc vrai aussi qu'il ne faut pas seulement une Musique d'expression, mais encore variée dans son expression même; soit par la modulation, par les cordes d'harmonie; soit par le tour du chant, par le style ou la facture; soit enfin par les morceaux pris séparément, comme par l'ensemble et le total d'un ouvrage.

Si notre Langue nous porte à une belle expression, simple, touchante et ingénue, dictée par le sentiment; elle nous éloigne bien autant de cet esprit de variété, auquel se prête si aisément [-95-] la Langue Italienne. Ce n'est donc que par un goût exquis, et une connoissance profonde de l'art, qu'on peut allier ces deux beautés opposées. Peut-être pouvons-nous y aspirer dans le genre noble, galant et familier; mais à l'égard du comique, ou bouffon, autant nous sommes supérieurs aux Italiens en ce genre de Poësie, autant nous leur sommes inférieurs, en fait de Musique de ce même genre. Laissons aux Italiens le genre pantomime, ils en sont en possession par droit de nature: le geste, le ton de voix, la prononciation, tout parle chez eux en faveur de ce genre. D'ailleurs, ils ont un pittoresque, un sel, une finesse qui leur sied; ils sont plaisans dans la chose même: à peine en avons-nous l'apparence, [-96-] nous dont le chant est sérieux dans les instans même les plus gais. A l'égard de la variété en Musique, nous ne l'avons acquise, je crois, qu'en cultivant la Musique Italienne: nous ne pouvons donc mieux faire, que de suivre cette même route.

DU CONTREPOINT, ou de la Fugue.

LE Contrepoint est comme la peinture sur verre, c'est un art perdu, dont on cherche en vain les regles, sans pouvoir les retrouver. C'est cependant au génie du contrepoint que nous devons nos institutions musicales; l'art de composer à plusieurs parties, systême fort différent, et supérieur [-97-] par conséquent à celui des Grecs anciens et modernes, et de tous les autres peuples du Levant.

Peu-à-peu l'aurore du bon goût venant à paroître, à éclipsé ce goût Gothique, pour ne pas dire grotesque. Ce goût s'est cependant conservé dans nos Eglises, où le vaste espace d'où nous entendons cette masse musicale, en laissant perdre dans le lointain la lourdeur de ce chant grossier, nous le fait entendre avec une sorte de plaisir. Ce genre a ses beautés, si l'on peut dire, même précieuses: et si chaque siecle a son genre de beautés, on peut dire que le Plainchant, Fauxbourdon, Contrepoint, a eu dans son origine un lustre, où nous ne pourrions atteindre à présent. Les chants de la Préface, du Pange [-98-] lingua, du Dies irae, et cetera, nous en sont une bonne preuve.

C'est sur ce Plainchant qu'a été formé le Contrepoint; on le distinguoit en plusieurs sortes, simple, composé et figuré. Le premier, c'est le chant qu'on ajoute sur les Pseaumes; ou ce qu'on appelle Fauxbourdon.

Le Contrepoint, composé ou figuré, se composoit de deux façons: on mettoit le sujet du Plainchant, au dessus, ou à la basse; dans les commencemens, on ne faisoit que des tierces, des quintes et des octaves, pour toute harmonie; mais les progressions, ou plutôt, la modulation en étoit si forte, si riche, et si variée, sans presqu'aucune teinte de dominante, ni de note sensible, que cette beauté [-99-] de modulation tenoit lieu de tout. Nous avons encore d'anciens Cantiques, qui ne sont susceptibles que de ce genre d'harmonie; c'est ce que j'ai expérimenté, et les modulations diatoniques sont la clef de ce vieux style: modulation qui conserve à ce genre un caractere franc et hardi; caractere tout-à-fait différent du nôtre, ce qui mérite attention.

Dans le Contrepoint figuré, on se permit par la suite de faire usage des dissonances simples, comme seconde, quarte, septième, neuvième; mais on regardoit comme impropre à ce genre les dissonances diminuées et superflues.

Le grand art du tissu de cette Musique, consistoit à commencer les parties, après le chant donné par la Fugue, la Contrefugue, [-100-] ou la réponse; et dans le courant du morceau, à répandre ce genre d'imitation de quatre en quatre mesures, autant que faire se pouvoit.

Dans les Musiques particulieres, comme Messes, Motets, et cetera, peu à peu ce genre devint plus arrondi, moins roide, plus moëlleux, plus léger; enfin plus chantant. Si on faisoit des morceaux par Fugues, ils étoient entrelassés de morceaux de chants, et ces Fugues devinrent elles-mêmes plus riantes, par les images agréables, et les traits brillans qu'on parvint à y sçavoir répandre: de plus, le motif d'une Fugue n'étoit goûté qu'autant qu'il étoit nerveux, et animé de ce feu, qu'on appelle enthousiasme, et c'est de quoi Corelly et Lalandes [-101-] nous sont garans. Partout ailleurs on mépriseroit ce genre de Musique; et on fait grand cas de ce qui est sorti de la plume de ces deux grands hommes, parce qu'ils ont égayé ce genre sérieux des graces du chant, et l'ont animé de traits nobles et éclatans. Chez eux c'est toujours Raphaël qui peint avec grandeur, et sur un ton noble et sérieux; mais avec toutes les graces de la belle nature, et la correction la plus exacte.

Quoi qu'on en dise, la Musique la plus riante et la plus vive tient, sans qu'on s'en apperçoive, à ce genre de musique. Dans des Trios, on entend des traits de chant qui se répondent; ce sont différentes phrases qui forment un dialogue. A la différence près que [-102-] les idées sont plus riantes, ce n'est autre chose que des imitations successives: la tournure en est différente; mais dans le fond le genre est le même. Ce sont plusieurs figures qui forment un tableau; le mérite consiste dans le choix des caracteres.

Enfin, on ne fait cas des Fugues, qu'autant quelles sont formées de ces traits de feu, qui partent proprement de l'imagination; et dans le cas qu'on y ajoute des paroles, ce ne doit être qu'autant qu'elles font expression. La plus belle ouverture d'Handel est une Fugue; Scarlatti en a répandu d'agréables dans ses pieces de claveçin: encore une fois, il est incontestable que la Fugue est l'origine de notre Musique, et d'un genre très-d'accord avec le [-103-] bon goût. C'est un Colosse, c'est l'Hercule Farneze, toujours beau de tel côté qu'on l'envisage: mais, quelle hardiesse, quel goût, pour donner le coup de cizeau à propos!

DES GENRES EN MUSIQUE.

NOus avons Musique de Théâtre, Musique de chambre, et Musique de table. Ce sont trois genres que nous sçavons très-bien distinguer; et nous convenons même que tel qui seroit très-propre à l'un, soit pour la composition, ou pour l'exécution, seroit fort ridicule dans un autre. Cependant il nous arrive de confondre ces genres par l'usage. Nous exécutons des Opéra en [-104-] en chambre: on chante à table de ces sortes d'airs; et pour nos Théâtres, nous composons aussi des airs, qui ne devroient être réservés qu'à nos amusemens de société. Nous n'avons, je crois, pour garant de cet usage, que le motif de nos plaisirs: le plaisir connoît il la raison?

* Les anciens Grecs ne pensoient pas ainsi. Tous les genres étoient distincts, non-seulement par les institutions, par le caractere, mais même encore par l'usage Tel genre de Musique consacré à l'héroïque, ne descendoit jamais aux amusemens particuliers, non plus que les chansonnettes n'avilissoient pas de leur petitesse la grandeur du chant [-105-] héroïque. La raison de cette différence est bien simple. Le discernement des Grecs, leur jugement étoit celui de toute la Nation réunie, qui venoit en foule chercher le plaisir dans un esprit d'admiration pour les belles choses, capables de les toucher, ou d'indignation, pour qui avoit le malheur de lui déplaire. Parmi nous, c'est tout l'opposé: ce sont quelques particuliers qui viennent s'assembler à nos Théâtres, avec un esprit d'amusement à peu près le même que dans nos sociétés; le même génie, que les Grecs, nous inspire, même avec un goût plus épuré; mais ce n'est pas avec cette vigueur, cette franchise et cette hardiesse naturelles au génie populaire.

Joint à ce qu'ici, plus que partout [-106-] ailleurs, le jugement des femmes prévaut souvent sur les lumieres des connoisseurs: le sexe n'est que trop aimable dans ses goûts, et ce qui lui plaît, peut même se promettre un succès assuré; mais elles ne sont pas toujours amies des grandes beautés de l'art; et tel connoisseur qui s'y plairoit, les fuit par complaisance: pour moi, je ne crois de bon jugement, que celui qui part de notre propre fonds.

Ce n'est pas que nous n'ayons parmi nous nombre de gens de très-bon goût, et d'un jugement sain et délicat: mais tel est l'esprit national, de ne juger que par les seules sensations, et de vouloir trouver partout un air d'aisance et d'amusement, que nous respirons comme on respire un air natal.

[-107-] Il est vrai que la sensation est le moteur de nos jugemens; le coeur, qui en est le mobile, ne s'y trompe gueres: la premiere impression faite, le jugement est prononcé, c'est un arrêt irrévocable: mais à ces premiers effets, ne peut-on pas ajouter tant d'autres genres de beautés, qui suffisent à peine à la bizarrerie de nos humeurs, de notre âge, et de notre état?

Courtisan, citoyen, paysan, jeune homme, vieillard, âge mûr, autant de jugemens différens: encore, quel tact prompt, délicat! quelles lumieres! quelle expérience, avant d'acquérir ce jugement sain, qui nous fait distinguer le médiocre du bon, ce dernier du sublime, et enfin décider par nos propres lumieres!

[-108-] Vous avez acquis ce talent, cela est on ne peut mieux: il arrive une catastrophe, le goût change, il faut changer vous même, ou vous résoudre à vous morfondre, pester, crier contre le mauvais goût du siecle. Vous aurez beau vous écrier: de mon temps? de mon tems? on vous laissera dire, et les choses n'en iront pas moins leur cours.

N'a-t'on pas vu passer successivement le goût de Lully à celui de R***, et ce dernier s'éclipser pour un moment à la vue des bouffons? Ces genres n'ont-ils pas commencé par essuyer des difficultés? A-t'on distingué d'abord leurs vraies beautés? Me dira-ton à présent qu'il n'est question que de juger du mérite des choses par la premiere impression? [-109-] Par cette seule opinion, nul progrès dans les arts, au moins quant à certains genres de beautés. Cet instinct, ou pour mieux dire, ces sensations nous tromperoient donc souvent, si elles ne sont guidées par les lumieres de l'esprit, et par des connoissances solides: réflexion qui doit nous garantir de porter nos jugemens avec trop de promptitude.

En faveur de nos disputes, je me flatte qu'on voudra bien me passer cette digression.

Nous avons deux Ecoles en Musique, je veux dire maniere ou style, celui de Lully et de R***: voyons en quoi ils se rapprochent, et en quoi ils different l'un de l'autre.

Comme je me crois obligé de [-110-] dire ici ce que je pense, le Public à qui ceci s'adresse, me dispensera d'une idolâtrie aveugle. Si on a critiqué les plus belles pieces de Corneille, n'osera-t'on parler du meilleur de nos Musiciens?

Autant Lully est rempli d'ame et d'action dans sa déclamation, et dans beaucoup de morceaux de caractere, autant ses choeurs sont nuds, ses symphonies et ses fêtes sont froides et peu intéressantes; ce qui répand dans le total de ses Opéra, un sombre, ou pour mieux dire un silence, dont les Opéra de R*** nous ont fait appercevoir. Il est vrai que ce grand homme, à travers sa simplicité, a de grandes beautés d'expression, et conserve toujours à chaque genre le caractere qui lui convient, il semble que la belle [-111-] nature se plaise à se montrer uniquement par les traits de son génie. R***, plus chaud, plus animé, dans ses airs, dans ses fêtes, rempli d'esprit et d'agrément, déployant toutes les ressources de l'art, semble avoir de trop, de ce que l'autre n'a pas assez. Il n'importe, le coup n'en est pas moins porté; je doute qu'on en revienne. A peine les hommes sont-ils constans dans le même plaisir: comment leur faire oublier un attrait qu'ils ont une fois connu? On aura beau se sentir porté d'admiration pour Lully, on voudra de l'amusement; où en trouver, sans variété? Il étoit un moyen; c'étoit de conserver les Scenes, et quelques autres morceaux précieux de ses ouvrages, retranchant d'ailleurs tout ce qui n'est [-112-] pas de l'action du Poëme; ajouter d'une même main les airs, les chants et les fêtes: et pour dire, en un mot, refaire tous les ornemens de ce bâtiment, qui ne montre qu'un beau fonds d'architecture, dont tous les dehors paroissent négligés. Peut-être vaudroit-il mieux le refaire tout en entier, ce qui ne paroît pas possible, vu que cet Auteur est encore trop récent pour les amateurs de son tems. A la bonne heur dans vingt ou trente années d'ici, que l'art aura fait les progrès nécessaires, il pourra se trouver quelque génie assez vigoureux pour une telle entreprise.

On croiroit peut-être qu'il seroit mieux de n'ajoûter que quelques airs du même genre, ce qui paroîtroit plus sage: mais non, [-113-] on ne s'y amuseroit pas davantage; on voudroit au contraire qu'il y eût dans le total un air neuf, et dans le ton du siecle. Je souhaite que dorénavant le succès de ses Opéra acheve de me prouver mon insuffisance. Sans doute qu'on aura des acteurs tels qu'il en étoit du tems de Lully; on refondra aussi le génie de la Nation, en lui donnant la même façon de penser quelle avoit de ce tems-là. J'avois tenté l'aventure, par l'Opera de Thesée: * les secours, [-114-] l'exécution, tout s'est présenté au-delà de mes espérances: on parut satisfait des fêtes et des airs de simple agrément; aveu que je ne dois prendre que comme un motif d'émulation; mais les morceaux les plus essentiels n'ayant pu être entendus, faute de l'exécution, on aura eu lieu de me regarder peut-être comme un homme d'un talent médiocre. De plus, le Récitatif de ma façon, que j'ai mal à propos mêlé à celui de Lully, aura pu aussi me faire croire mal-habile en ce genre. En pouvoit-il être autrement? Un jeune Auteur lutter contre un homme d'une réputation d'un demi-siécle: c'étoit proprement le combat d'un Pygmée contre un Géant. Il n'importe: quand mon amour propre en auroit [-115-] dû souffrir davantage, peut-on payer trop cher les lumieres qu'on acquiert par l'expérience? Tel étoit mon dessein, ce dont je prie mes juges d'être persuadés. J'en estime autant Lully, et pense de même qu'auparavant.

Si l'Auteur d'Hippolyte et Aricie (talent à part) n'eut pu parvenir à mieux faire exécuter son Opéra, on auroit perdu cet ouvrage et tant d'autres, qui sont sortis de cette plume sçavante. Que ne lui a-t'on pas dit? Que n'a-t'il pas essuyé, pour résister au torrent? Il a tenu bon, c'est le parti que doit prendre tout homme qui sent jusqu'à quel point on doit respecter le goût du Public: c'est aussi ce que je pense. Si je n'ai point de talent, le Public n'y [-116-] perdra rien. Si par aventure j'en avois, il ne pourroit qu'y gagner beaucoup.

DU CHANT, ET DE LA MUSIQUE en général.

LA Musique est pour l'ouïe, ce que la peinture est pour les yeux. Elle doit intéresser l'auditeur, attirer son attention, en lui retraçant l'idée de ses perceptions, en variant le tableau: tantôt passer du sentiment des passions aux images physiques de la nature: tantôt du genre noble au genre familier; du ton pathétique, au ton gai; du genre sérieux, au genre brillant; de façon que ces mouvemens successifs venant à passer de l'imagination au coeur, [-117-] et du coeur à l'esprit, l'ame ainsi entretenue dans cette douce agitation, ses facultés ne puissent manquer de se plaire dans un état où la variété sert d'aliment à ses plaisirs: car, pour peu qu'il y ait d'inaction, l'ame se distrait, le dégoût prend, le plaisir disparoît; tout cesse, faute de mouvement.

Telle est la carriere épineuse que doivent remplir les arts, et sur-tout la Musique, dont les effets étant plus prompts, plus passagers, doivent être plus riches et plus variés. La Musique peut remplir cet objet par la voix, ou par les instrumens. On peut dire que le chant tient ses beautés de la nature, comme de la premiere main, et que la symphonie ne les a qu'en second. Le chant est la nature même, dont la symphonie [-118-] n'est qu'une foible imitation. La voix est le mobile du chant; je la suppose aussi belle qu'on la puisse désirer: le grand art du chant ne consiste pas tant à faire briller la voix, qu'à donner aux sons une ame, des inflexions, un caractere convenable au sujet. Car ne chanter que pour la voix, c'est ne parler qu'à l'ouie; mais nuancer le son de la voix du foible au fort, y répandre un caractere triste ou gai, sombre ou véhément, ajouter les inflexions, les agrémens convenables aux diverses expressions, augmenter ces beautés par l'ensemble du geste; de façon que l'auditeur reçoive l'impression du sujet, à ne le prendre que pour ce qu'il doit être. Voilà, je crois, le vrai art du chant; autrement ce sont des sons qui [-119-] flattent l'ouïe agréablement, sans parvenir jusqu'à l'ame; ce n'est plus cette illusion, cet enthousiasme, dont plusieurs de nos Orphées nous ont fait pressentir, jusqu'où pouvoit aller l'art divin d'émouvoir, de ravir les sens. Mademoiselle L. M. ne se fait-elle pas autant admirer par la belle déclamation, et par l'action, le geste, et la grande expression de son chant, que par la voix la plus mélodieuse qu'on ait jamais entendue.

Monsieur Ch. saisit, avec tout le talent possible, les nuances des différens caracteres de la Scene; il fait prendre un ton convenable, selon les passions tendres ou véhémentes: mais sur-tout cela, il paroît inimitable dans l'art du geste; c'est un Sultan, un Roi, un Héros tendre, passionné, furieux; [-120-] c est Roland, Hercule, Poliphême; c'est même un berger, qui tient la houlette avec autant de grace, qu'il remue avec une noble fureur la massuë d'Hercule. Jusques-là, toutes les ressources du chant tendent encore à se faire connoître. Mais Monsieur J. force, pour la premiere fois, le chant François à déployer toutes ses beautés: on s'apperçoit qu'il y a un piano, un dolce, et un forte dans la Musique. En effet, quelle grace, quelle variété, quel brillant, ce nouvel Apollon répand dans l'Ariette! genre dont on peut le dire comme le créateur, par les beautés qu'il ajoute aux pensées du Compositeur, et que le Public émerveillé écoute toujours avec un nouveau plaisir.

On oublie en ce moment les [-121-] Bouffons, les intermedes, tous les Castrati de l'Italie; parce qu'en retrouvant le même brillant, on le voit soutenu d'un ton de noblesse, de naïveté, et d'une grace particuliere à la Nation.

Car, qu'on y fasse attention, si les Italiens ont un art infini dans leur chant, des nuances subtiles, vives et délicates, que Mademoiselle F. et Monsieur J. sçavent imiter, quand il leur plaît; il leur manque, aux Italiens, un air de noblesse et de vérité, ou plutôt on démêle à la longue un ton pantomime dans le caractere de la Musique, et la façon de la chanter, qui dégrade dans l'esprit d'un connoisseur toutes ces beautés ravissantes. Si nous n'excellons pas autant qu'eux dans toutes les parties musicales, nous chantons plus simplement, et d'un ton plus voisin [-122-] de la nature. Les Italiens ont beau dire, un François capable de porter la parole, ou qui sçait déclamer, ou seulement chanter cavalierement, a cent fois plus de graces que les autres peuples de l'Europe; c'est un ensemble, une harmonie où ils n'arriveront jamais. Quelle aisance, quel naturel! Ce n'est pas un pigeon, un rossignol; ce n'est pas un taureau; c'est un homme qui parle simplement le langage des Dieux. En convenant des beautés particulieres à la Musique Italienne, s'il en est d'un genre propre à notre Langue, nous saurons aisément les saisir, et les placer avec goût. C'est un talent particulier aux François, et qui équivaut bien aux ressources d'imagination, dont le désordre voisine souvent [-123-] au trivial et à l'extravagance. Un Musicien Italien monte sa lyre, à peu près sur l'ame des paroles; après cela, va comme tu pourras, il faut de la modulation, des roulades à perte de vue. Vous y eussiez mis d'autres paroles, ou n'y en eut-il point, que l'air feroit tout aussi bien.

Nous avons une Musique, et le goût, qui nous suit pas à pas, sçaura nous garantir de pareilles extravagances. Le chant est parmi nous la pierre de touche de la belle prononciation, le langage des Dieux et la volupté de l'ame. Quand il exprime bien ce que l'on dit, elle en savoure les délices; il n'est fait que pour elle: l'esprit n'a rien à dévorer; on peut la ravir ou l'instruire, elle est toujours prête à ressentir toutes les [-124-] impressions et les sentimens dont la nature l'a douée.

Voudroit-on que nous eussions une Musique Italienne sur des paroles Françoises? c'est proposer une Musique Françoise sur des paroles Italiennes: personne, je crois, n'imagine une pareille métamorphose. Il nous faut une Musique naturelle, telle que notre Langue et notre caractere nous la suggere. Tous les peuples de l'Europe, dira-t'on, s'accordent sur la préséance à la Musique Italienne; à la bonne heure, ils le sentent ainsi, et nous différemment qu'eux; ou plutôt, c'est parce que leur langue ne préte pas à l'accent musical.

D'ailleurs, il faut considérer qu'un Parisien ne voit pas les choses avec la même vivacité [-125-] qu'un Provençal, et ce dernier, qu'un Italien: d'où il résulte qu'un Italien, dont l'imagination est beaucoup plus vive, ne doit voir dans notre Musique, que monotonie et lenteur. Le François, au contraire, qui voit les choses avec plus de raison et de sang froid, ne doit trouver que folie, et qu'un genre outré dans la Musique Italienne. Tous les deux auront également tort de juger par comparaison; mais il seront bientôt d'accord, lorsqu'ils jugeront séparément, et qu'ils conviendront qu'une Nation differe autant d'une autre, par ses plaisirs et ses amusemens, que par son langage, ses moeurs et ses habillemens.

Nous ne sommes venus, * (dit [-126-] Monsieur de Voltaire) les Anglois et nous, qu'après les Italiens, qui en tout ont été nos Maîtres, et que nous avons surpassés en quelques choses. Je ne sçai à la quelle des trois Nations il faudra donner la préférence; mais heureux celui qui sçait sentir leurs différens mérites, et qui n'a point la sotise de n'aimer que ce qui vient de son pays.

FIN.

[-127-] TABLE DES ARTICLES.

DE la Voix, page 1

        {Harmonico. 5
Genere  {Sonabile. 7
        {Cantabile. 12

Cantabile, naturel aux François. 15

De la Prosodie et de la Mesure. 19

De l'unité de Melodie. 22

Des Accompagnemens Syllabibiques. 25

Des Accompagnemens coupés. 28

De l'Accompagnement de Caractere. 30

Du progrès de la Musique. 32

De la Facture en Musique. 37

Du Style en Musique. 42

Du Récitatif. 47

De l'Ariette. 59

De la Modulation. 61

[-128-] De l'Expression. 71

Du sentiment de l'Expression, et de l'Effet. 73

Vérité, proportion, et variété en Musique. 85

Du Contrepoint, ou de la Fugue. 96

Des Genres en Musique. 103

Du Chant, et de la Musique en général. 116

Fin de la Table.


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