TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
Jacobs School of Music
Indiana University
Bloomington, IN 47405
(phone: [812] 855-6889; Internet: pslemon@indiana.edu)

Data entry: Peter Slemon with OCR
Checked by: John Reef
Approved by: Peter Slemon

Fn and Ft: CERCOM2 TEXT
Author: Le Cerf de la Viéville, Jean Laurent
Title: Comparaison de la musique italienne, et de la musique françoise, Seconde Partie: Lettre, Vers et Quatriéme Dialogue
Source: Comparaison de la musique italienne, et de la musique françoise, Seconde Edition (Bruxelles: Foppens, 1705; reprint ed. Genève, Minkoff, 1972), 56-93.

[-f.air-] COMPARAISON DE LA MUSIQUE ITALIENNE, ET DE LA MUSIQUE FRANÇOISE.

Où, en examinant en détail les avantages des Spectacles, et le mérite des Compositeurs DES DEUX NATIONS, On montre quelles sont les vrayes beautez de la Musique.

SECONDE PARTIE.

Qui contient, une nouvelle Lettre.

Un Recueil de Vers chantans.

Et trois nouveaux Dialogues.

Dans lesquels sont renfermez,

Une Histoire de la Musique, et des Opera.

Une Vie de Lulli.

Une Réfutation du Traité de Monsieur Perraut, de la Musique des Anciens.

Et un Traité du bon goût en Musique.

A BRUXELLES,

Chez François Foppens, au Saint Esprit. 1705.

[-f.aiv-] ERRATA

PAge 12. ligne 1. il chantoit mieux, lisez, chanta.

page 47. vers. 2. vous livre encore, lisez, vous livre encor.

page 55. au milieu, scaurez faire mon bien, lisez, sçaurez faire mon bien.

page 65. ligne 23. ces heros, lisez, ses.

page 66. ligne 55 [5] sont gardées, lisez, y sont.

page 68. ligne 27. que les autres, lisez, que les autres Lettres.

page 71. ligne 17. je haïs, lisez, je hais.

page 90. ligne 4. deux quintes, ni deux octaves; c'est à ces mots que se raporte la note qui est au bas de la page précédente.

page 94. ligne 18. le Musicien, lisez, le Milesien,

page 100, ligne 23. cét air fit tant, lisez, qui fit tant.

page 102. la notte, voyez la table, et cetera se raporte à Monsieur le Marquis de Bullion, et cetera.

page 103. au bas de la note à, si Monsieur Durfè, et cetera ces dernieres lignes doivent être en caractere Romain.

page 112. ligne 26. les diminutions charmantes, lisez, ces.

page 113. ligne 2. le malheur, lisez, ce.

ligne 24. les diverses, lisez, ces.

page 115. ligne 6. nulles cadences, lisez, nulles justes cadences.

ligne 23. qu'en les poussant, lisez, en les,

ligne 30 exprimez, lisez, exprimé.

page 118. ligne 14. ce violon de M. lisez, le violon.

page 121. ligne 19. d'aimable? lisez, d'aimables?

page 124 ligne 23. sujettes les, lisez, ces,

ligne 27. étant, lisez, et tant,

page 128. ligne 25. persuadé, lisez, persuadée.

page 229 [129]. ligne 23. serois obligé, lisez, obligée.

page 132. ligne 12. a critiqué ces, lisez, les.

page 236. ligne 18. demie-heure, lisez, demi-heure.

page 241. ligne 20. tous les auteurs, lisez, tous ces

page 144. ligne 16. au moins ornées, lisez, ornez. Au moins, doit être à la ligne précédente aprés, Ballets.

page 145. ligne 9. le Ciel, lisez, le Cid.

page 147. ligne 18. de Féte, lisez, des.

page 148. ligne 16. ne souffrent souvent, lisez, sur tout.

ligne 22. au pied, lisez, aux pieds.

[page] 151. ligne 15. attirez, lisez, attiré. la notte, cét [-f.aijr-] air, et cetera se raporte à terminez mes tourmens.

page 152. ligne 4. pressez, lisez, pressiez.

page 154. ligne 2. qui ait, lisez, qui a.

page 156. ligne 11. choses, lisez, causes.

ligne 30. qu'à nous, lisez, qu'à l'utile.

page 157. ligne 4. maison qui serve, effacez, qui.

page 158. ligne 18. avec laquelle il étoit et qui, lisez, avec laquelle il croit qu'il.

ligne 28. le tems venoit, lisez, ce tems.

page 159. ligne 18. à cette, lisez, en.

ligne 20. toute la, effacez la.

page 160. ligne 14. ils ne devoient, lisez, ne doivent.

page 161. ligne 13. et c'est, lisez, et ce.

ligne 26. dit M. lisez, dit Mademoiselle M.

page 166. [ligne 15]. il n'en est pas ainsi, lisez, il en est ainsi.

page 180. ligne 12. cadence, lisez, cadences, ce qui est un desagrément.

page 203. ligne 10. Poësie, lisez, Musique.

page 249. ligne 10. il y avoit, lisez, il y a.

page 259. ligne 10. le longin, lisez, ce.

page 272. ligne 23. Mathematiques Grecs, effacez, Grecs.

page 280. ligne 20. grande cherté, lisez, grand' cherté.

page 282. ligne 27. Madame, de, lisez, de vouloir.

page 288. ligne 24. j'ai environ, lisez, j'ai vû environ.

page 297. ligne 15. n'est que ce, lisez, que le

page 307. ligne 6. ce mouvement, lisez, le mouvement.

page 334. ligne 25. des chanteurs, lisez, des bons chanteurs.

[-f.aijv-] AVERTISSEMENT.

LEs fautes d'impression de cette seconde Partie, montreront trop que l'Auteur n'a pas plus veillé à cette Edition-ci, qu'aux deux Editions de la premiere. On a été obligé de mettre ici un Errata des fautes qui pourroient faire de la peine aux Lecteurs, sur lequel ils voudront bien corriger leurs Exemplaires. Il paroîtra dans quelques mois une troisiéme Partie, qui sera composée des Fragmens d'un Opera Chrétien, et d'un Discours sur la Musique d'Eglise; et il en pourra paroître ensuite une quatriéme, qui sera la derniere, et qui contiendra plusieurs petits Traitez, que l'achevement du dessein semble demander. Un Catalogue critique des Opera François: Une idée de réforme pour nôtre Musique prophane: Une idée de réforme pour nôtre Musique d'Eglise: Un Dialogue contre les Musiciens Mathématiciens, et cetera.

[-f.aiijr-] TABLE

SEconde Lettre. A Madame de..... Page 1

Recueil de Vers chantans, page 22

Quatriéme Dialogue, page 60

Cinquiéme Dialogue, page 146

Histoire de la Musique, page 153

Histoire des Opera, page 169

Histoire de Lulli, page 182

Sixiéme Dialogue, page 239

Réfutation du Traité de la Musique des Anciens. page 241

Traité du bon goût en Musique, page 282

[-1-] COMPARAISON DE LA MUSIQUE ITALIENNE, ET DE LA MUSIQUE FRANÇOISE.

SECONDE LETTRE.

A MADAME D....

L'Interêt que vous prénez à la Musique Françoise nous est avantageux à vous et à moi, Madame. Il vous fait dire les plus jolies choses du monde, et il me les fait adresser. Veritablement j'y gagne plusque vous, car vous parleriez de même sur toutes sortes de sujets, et je ne sçaurois être loüé [-2-] que sur celui là. Mais aussi n'êtes-vous pas obligez de me loüer, tous tant que vous êtes de Musiciens et de Musiciennes de bon goût? Je suis d'avis de prétendre, qu'en me disant des douceurs les uns et les autres, vous ne faites que vôtre devoir.

Je ne sçache point qu'on nous ait refutez. On m'assura, il y a plus de deux mois, que Monsieur l'Abbé R... avoit sur sa table une replique toute prête, mais il faut qu'elle n'ait point paru. Elle n'auroit pas échapé à plusieurs Amis que j'ai à Paris: outre que les Journaux n'en ont rien dit. On m'a même mandé que la mode de la Musique Italienne semble baisser, et qu'on paroît un peu moins engoüé de sonates. N'ayez point de peur, Madame, que je ne m'en attribuë l'honneur: Quelque vain que vôtre Lettre m'ait rendu, je ne me méconnois pas encore tout-à-fait. Je pense qu'il en a été comme de ces maladies violentes, au cours desquelles on ne s'est point opposé pendant leur grande furie. Lorsqu'elles sont prêtes à décliner, le moindre remede fait des merveilles, et quoiqu'il n'ait qu'une petite part à la guerison, qui sans lui étoit toûjours sure, il ne laisse pas de l'avancer. Les Dialogues sont venus à propros, voilà tout leur mérite et la cause de ce qu'ils ont eû de bonheur. Je vous demande pardon, Madame, de me servir ainsi d'une comparaison de Medecine: cela n'est gueres [-3-] galant, Mais avec vous, je ne cherche qu'à me faire entendre.

Content de sçavoir bien lire,

Je vous laisse écrire bien.

Mieux qu'autrui je vous admire,

Hors vous je n'admire rien:

Ce que vôtre Esprit m'inspire

Fait assez d'honneur au mien.

Ici, ni ailleurs, je ne veux pas disputer d'agrément contre vous.

Pendant ces Vacations j'ai travaillé aux nouveaux Dialogues, que vous m'aviez exhorté d'ajoûter aux autres, et j'espere que ceux-ci s'attireront la même indulgence que les trois premiers. J'avois, pour ainsi dire, défriché la matiere, il m'a été permis de l'embellir, et de m'étendre un peu davantage, bien fâché de ne pouvoir pas m'étendre, autant que j'aurois voulu. Mais un Provincial, et encore un Provincial qui habite la Ville que vous connoissez, n'est pas en état de faire tout ce qu'il voudroit. Il auroit fallu, pour remplir parfaitement mon dessein, que je sçusse mille petites particularitez agréables, je n'en ai appris que la moindre partie dans mes Livres, et dans les Mémoires que je ramassai cet Eté à Paris: comment, et où apprendre le reste? Vous comprendrez sans peine que je n'ai pas eû plus de secours cette fois-ci que l'autre. J'employe mon quatriéme Dialogue à répondre à plusieurs [-4-] Objections que quelques gens de Paris me firent. En y répondant, j'ajoûte beaucoup à ce que j'avois déja dit, et si je ne me trompe, je pousse assez loin certains Articles, par exemple celui où j'attaque le méchant ramage des Italiens. Dans le cinquiéme Dialogue, je fais cette Histoire de la Musique, de l'Opera, et de Lulli, que vous m'aviez demandée, ou plûtôt je la commence. En attendant que j'aye dequoi l'achever, vous trouverez toûjours plus, là, qu'en aucun autre Livre que je connoisse. Le dernier Dialogue est premierement, une réfutation d'un Traité de Monsieur Perraut le Medecin sur la Musique des anciens. Ici guarda la gamba. La matiere est singuliere et gaillarde entre deux femmes et deux gens du monde. J'apprehende un peu que l'érudition, que j'ai pourtant épargnée autant que je l'ai pû, ne m'ait fait glisser le pied. Mais enfin c'est un plaisir que j'ai donné à un ami que je révere. J'e n'ai pû lui refuser de prendre l'occasion que la Musique me presentoit de défendre et de vanger l'antiquité outragée. En tout cas, peut-être que vous me passerez mes citations necessaires en faveur du petit Traité du bon goût en Musique, par où je finirai le sixiéme Dialogue, et qui sera le fruit des Réflexions que je me suis dés long temps accoûtumé à faire sur mes propres méprises.

[-5-] Pour compliment au commencement de cette Année, je vous souhaite, Madame, toute la santé dont vôtre voix a besoin. N'ayez pendant ces douze mois-ci ni enroûment ni rhume, et puissiez-vous dans cinquante ans chanter encore avec autant de de netteté qu'aujourd'hui. Ce n'est pas grande chose que d'avoir la voix nette: cependant n'est-il pas vrai que mon souhait n'est pas trop mal flatteur? Et il n'y a rien d'impossible. Ne vous allarmez pas du petit regne que Monsieur l'Abbé donne à nos chanteuses. Je lui ai déja montré par des exemples qu'il abbrege un peu trop le temps de leur gloire et à ces exemples-là, j'en pourrois ajoûter quantité, pour vous rassurer entierement, vous, et toutes les jeunes chanteuses, que Monsieur l'Abbé a effrayées. La du Verdier a chanté aux spectacles depuis 15. ans jusqu'à prés de 60. qu'elle finit par le rôle de Cerés, dans Proserpine. Je pense qu'elle chante encore chez elle, aussi-bien que la Aubri, qui, ayant commencé dans les Opera de Monsieur le Marquis de Sourdeac, ne s'est retirée, qu'aprés avoir joüé dans Amadis, cet admirable rôle d'Oriane, (quoiqu'un peu trop pleureur) qui avoit été fait pour elle. Ces filles d'Opera s'usent pourrant plûtôt que d'autres, et d'ailleurs lorsqu'elles commencent à être usées, elles sont d'ordinaire moins en humeur de chanter. Voyez, Madame, [-6-] jusqu'où vous pouvez aller, vous, qui n'êtes pas fille d'Opera, par malheur pour bien d'honnêtes gens. La fameuse Hilaire belle-soeur, ou parente fort proche de Lambert et que j'ai eu tort d'appeller sa fille dans le troisiéme Dialogue, a conservé sa voix jusqu'à 70 ans, et la Saint Christophle, dont vous trouvez le nom dans tous les Ballets du Roi, dans la Musique duquel elle étoit, y a brillé 50 bonnes années. Je vins aux deux difficultez de Monsieur vôtre Cousin.

Il dit que j'enveloppe trop généralemnt les Italiens dans la Condamnation que je fais de leur mauvais goût, comme je loüe trop généralement les François de l'avoir bon. Qu'il y a quantité d'Italiens du goût François, et quantité de François du goût Italien, et que même à le bien prendre, il n'y a point de goût, ni Italien, ni François: chacun, et en France et en Italie, ayant le sien particulier, ou du moins assez peu semblabIe à celui de son voisin: ce qui fait cent et cent goûts differens.

Il est des choses si claires et si constantes, qu'elles ne veulent point être prouvées. Qu'il regne en chaque Nation un certain genie, de certaines affections, si vous me permettez de parler ainsi, cela ne peut être révoqué en doute. Quand je vous dirai que les Allemans aiment le vin, et les Espagnols les femmes, m'obligerez-vous à vous le prouver? Mais [-7-] est-ce que tous les Allemans boivent, et que tous les Espgagnols ont des Maîtresses? Je croi que non. Il suffit que la plûpart soient de cette humeur: le grand nombre emporte le reste, et on a droit de le prendre pour le tout. On a dit qu'il y a eu un temps où la Cour de France aimoit les pointes. Cela est si vrai, que le galant Maréchal de Bassompierre, celui de tous nos vieux Courtisans dont la mémoire est demeurée la plus brillante, se lassa lui-même aller à la vilaine mode d'en dire: Cependant, il est vrai semblable qu'il se trouvoit en ce temps là quelques Courtisans François d'un bon sens ferme qui ne méritoient point la honte de ce reproche: mais parce que le plus grand nombre, le nombre dominant et remarquable étoit en effet tombé dans cet égarement, la honte du reproche à été et a pû être générale. Ainsi, Madame, j'ai pû et j'ai dû imputer à l'Italie en général, le goût, dont on ne sçauroit justifier mille Italiens, et en verité leurs Musiciens, comme leurs Poëtes, sont précisément conformes en tant de points, que les petites differences que l'humeur, l'éducation, ou la fortune particuliere de chacun d'eux, peuvent mettre entr'eux, ne sçauroient gueres être comptées. Maintenant, que leur goût soit vicieux, c'est ce que je me flâte d'avoir montré et de montrer encore dans ce que vous lirez, par des preuves de la [-8-] bonté desquelles il ne me convient point de juger. Mais pourvû qu'on reçoive la definition de Monsieur d'Acier, que j'avois imaginée et reçuë avant que de la voir dans la belle Préface de sa Poëtique d'Aristote, quest-ce que le bon et le beau? c'est ce qui plaît à la Nature? L'affaire des Italiens est en fort mauvais état.

La Nature assurement

N'est point une précieuse.

Elle parle vivement

Mais sans effort, nettement,

Et n'est pas grande parleuse.

Quand elle n'a rien à dire,

La Nature ne dit rien:

Quand son mouvement l'inspire,

Elle suit ce qui l'attire,

Elle parle juste et bien.

Du reste tant s'en faut que j'aye ignoré ou dissimulé qu'il y a quantité d'Italiens du goût François, et de François du goût Italien: qu'aucontraire, au commencement du deuxiéme Dialogue je nomme plusieurs Musiciens d'Italie, admirateurs de Lulli, et que je dispute, j'invective par tout contre les Musiciens de France, qui ont abandonné la justesse des sentimens François, pour se livrer au faux de l'Italie. En un mot la Patrie n'y fait rien. Les Italiens [-9-] qui sçavent condamner * les disparates de leur Musique, ses prétenduës belles saillies qui tournent souvent en extravagances, ses détonations affectées, et trop souvent répetées, et les licences dont elle est chargée, qui font une Musique de gouttieres. (Ce sont, Madame, les propres termes dont Perrin ose se servir dans une Lettre à un Prélat Italien, et que je place ici pour vous faire voir en passant qu'on jugeoit à Paris il y a prés de 50 ans, de la Musique des Opera d'Italie, tout comme nous en jugeons à present.) Les Italiens, dis-je, qui sçavent condamner et fuir une Musique de ce plaisant caractere, et approuver, imiter celle qui est d'un caractere opposé, sont des François à cet égard, et de même les François qui courent aprés la Musique de gouttieres d'Italie, et qui se cassent la tête pour parvenir à l'agrément du chant des Italiens et des chats, sont de vrais Italiens. Lorsque je prens la liberté de rire du goût des Italiens, (que seroit ce si j'étois aussi hardi Perrin?) Cela regarde un Parisien, amoureux des fausses beautez de la Musique Italienne, comme un Gondolier de Venise et un Citadin Romain: Lorsque je tâche de mettre en son jour la justesse et le bon sens de la Musique Françoise, mes loüanges tombent sur un [-10-] Italien d'un goût droit, caché au fond de la Toscane, comme sur un homme de Versailles. En voilà assez, Madame, pour la premiere difficulté de Monsieur vôtre Cousin. L'avantage que ce nous seroit de gagner en lui un homme de beaucoup d'Esprit, m'a fait passer par dessus la crainte de répeter ici plusieurs choses que vous avez vûës, ou que vous verrez ailleurs.

Au regard de ce qu'il prétend que j'ai trop élevé Armide, ce que vous avez eu la bonté de lui répondre pour moi suffisoit pour lui fermer la bouche. Les Dames m'ont obligation d'avoir pris leur goût à l'égard d'Armide, qui est leur Opera: Je vous en ai, Madame, d'avoir appuyé la préference que je parois donner à cette Piece, et je suis assez content que nous nous en ayons ainsi l'un à l'autre. Mais je ne crains point de le dire encore plus hautement que je n'ai fait. Parmi neuf ou dix Opera de Lulli, entre lesquels la seulle inclination de l'Auditeur décide ordinairement, je ne balancerois point à me déclarer pour Armide. Si vous avez entendu Armide bien executé, vous pouvez vous flâter d'avoir entendu le plus beau morceau de Musique qui se soit fait depuis quinze ou seize siecles: voilà dequoi je suis fort persuadé. Imaginez vous que vous vintes au monde le jour que Neron mourut, et soûtenez sans crainte que depuis que vous y êtes, il [-11-] n'avoit rien paru, avant Armide, qui l'égalât. Peut-être même pourrions-nous remonter plus haut que Neron, mais nous sommes bien aises de n'avancer rien, dont nôtre bonne antiquité ait le moindre lieu de se plaindre, et il me semble que ce fut aprés la mort de ce Prince, Musicien trop passionné pour que la Musique n'ait pas été tres florissante de son temps, que celle des Anciens dût baisser. Pour moi, je croi avoir vû une Representation d'Armide qui me donne droit de mettre cette Piéce au-dessus de tout ce que tant de siecles ont pû produire. Le souvenir de ce soir-là m'est toûjours demeuré, et je le garde avec delices. Il a souvent diminué le plaisir que j'aurois pris à l'Opera, mais en récompense, il me consolera de n'y aller plus, en cas que j'y renonce: Comme quelques amis severes, dont j'aurai peine à me défendre, tâchent de m'y contraindre. La Rochois, aprés avoir été cinq ou six ans hors du Theatre, ayant trouvé que la voix lui étoit revenuë, voulut s'y remontrer. Elle avoit déja joüé deux fois Armide, le jour que je l'entendis, et elle étoit animée par des applaudissemens, qui lui étoient redevenus piquans. La Moreau et la Desmatins faisoient les deux confidentes, Dun, Hidraot, et du Mesnil, qui par bon-heur n'étoit point sou, Renaud. Il parut en verité assez aimable pour ne pas faire honte au Héros qu'il representoit, [-12-] et il chantoit mieux et plus juste qu'il n'avoit chanté, depuis la mort de Lulli: J'entendis à mon aise et à plaisir ces quatre ou cinq beaux tons qu'il avoit dans le milieu de la voix. (Car du Mesnil n'avoit que cela.) Boutlou chanta tous les petits Airs. Pecour et l'Etang danserent, l'un, avec ces beaux bras et ces pas majestueux, qui sur son déclin même, le rendent un Danseur presque sans pareil: l'autre, avec cet air d'homme de qualité qu'il est si rare qu'un Danseur atrappe. Avec cela, Madame, cet Orchestres toûjours admirable, et des Choeurs mieux remplis qu'en lieu de l'Europe. Qui m'auroit dit au sortir delà que je n'avois rien oüi qui vaille, au prix des Opera d'Italie, je pense que j'aurois été un peu brutal. Quand je me represente la Rochois, cette petite femme qui n'étoit plus jeune, coëffée en cheveux noirs, et armée d'une canne noire avec un ruban couleur de feu, s'agiter sur ce grand Theatre, qu'elle remplissoit presque toute seule, et tirant de temps en temps de sa poitrine des éclats de voix merveilleux, je vous assure que je frissonne encore, et comme je n'ai jamais été émû si vivement que je le fus alors, quoique j'aye été quatre ou cinq cens fois à l'Opera, je ne manque point de revenir à Armide, dés que je veux penser à une Piéce de Musique, souverainement belle.

Mais s'il falloit des raisons pour autoriser [-13-] encore nôtre goût, Madame: outre toutes celles que j'ai répanduës dans les Dialogues, et que vous avez alleguées, en voici une nouvelle qui en vaut seule cent: Une des plus grandes perfections d'un spectacle est que la beauté croisse d'Acte en Acte, et à mesure que l'intrigue avance. Regle bien établie dans ces discours d'une sincerité si noble et d'un bon sens si instructif, que le grand Corneille a faits sur ses propres Tragedies. Or vous ne trouverez point d'Opera, qui ait cet avantage comme Armide, et cet avantage est d'un prix immense. Armide est encore plus au dessus de tous les Opera de Lulli par cet endroit, que Rodogune au dessus de toutes les Tragedies de Corneille. Atys, Amadis, et cetera sont sans doute des Piéces excellentes: mais les deux derniers Actes d'Amadis sont languissans en comparaison des trois premiers; mais le premier Acte d'Atys est sans difficulté le plus beau, et il est trop beau. La Scene d'Atys et de Sangaride.

Sangaride ce jour est un grand jour pour vous.

Inspire à l'Auditeur des mouvemens qui s'affoiblissent necessairement ensuite, l'attention se refroidit, parce qu'on retourneroit toûjours volontiers à cette Scene. Thesée seroit le seul qui pourroit le disputer à Armide, au regard de cette vivacité qui augmente d'Acte en Acte: Le second Acte de [-14-] Thesée surpasse le premier, et ainsi du reste, jusqu'au cinquiéme, qui surpasse les quatre, qui l'ont précedé. L'Air,

Ah, faut-il me vanger en perdant ce que j'aime.

La Scene de Medée qui exhorte le Roi à empoisonner Thesée sans remords; la reconnoissance de ce Fils et de son Pere; la fuite de Medée, Eglé cédée au jeune Heros par le bon Vieillard: tous ces grands évenemens remplissent le cinquiéme Acte d'une maniere qui attache de plus en plus l'esprit et le coeur des Auditeurs. Cependant aprés le duo.

Les plus belles chaînes, et cetera.

On se leve d'ordinaire, et peu de gens demeurent au divertissement, par où finit froidement la Piece: ce qui est un malheur commun à tous les Opera qui finissent par un divertissement, par une chacone, ou par une passacaille, Amadis, Persée, Atys, et Galatée, et cetera on s'en va sans les entendre. Examinez Armide. Tous les Actes qui se succedent, se surpassent à peu prés l'un l'autre. Si le quatriéme peche, c'est la faute de Quinaut, qui le premier y a mis un vuide. Ce quatriéme Acte manqua de matiere, et quoique la beauté de cet Opera soit en partie d'être d'une constitution plus simple qu'aucun des nôtres (car l'intrigue égale en simplicité, toutes les Tragedies Grecques, [-15-] ce n'est proprement qu'une Idile.) Quinaut a été ici nû et sterile à l'excés. Il devoit y ménager quelque action, ou quelque épisode moins sec que la double rencontre de deux fausses maîtresses du Chevalier Danois et d'Ubalde. Repetition froide, jeu propre seulement à la Comedie, et qu'il faut retrancher, malgré l'art des Chants de Lulli. Mais enfin le divertissement, qui est exquis, répare et récompense cet Acte foible, et quand ce vient au cinquiéme, tout le monde demeure d'accord que rien n'a jamais été si parfait. Il est tout seul un Opera. Le divertissement est au milieu, l'attension de l'Auditeur demeure libre pour ce qui va suivre. Et qu'est-ce qui suit, mon Dieu! La derniere Scene efface autant les premieres que l'Acte efface les quatre premiers.

Le perfide Renaud me suit.

Combien de beautez! Quelle force, quelle adresse d'expression jusques dans les moindres choses! Par exemple remarquez en passant le port de voix et le tremblement sur la blanche du mot, me fuit, ce long ton ne veut-il pas dire, me fuit bien loin, me fuit pour jamais? On peut appeller cette Scene pour le pathétique, pour les graces, pour la diversité des mouvemens, le triomphe en abregé de la Musique Françoise. Cela finit par le Fracas du Palais enchanté, que les démons viennent détruire en un instant. Dans [-16-] l'émotion que cause une machine, amenée et placée avec un art si unique, la toile tombe, et l'Auditeur plein de sa passion, qu'on a augmentée jusqu'au dernier moment, ne peut pas ne la point remporter toute entiere. Il s'en retourne chez lui pénetré malgré qu'il en ait, rêveur, chagrin du mécontentement d'Armide. On dira me que Phaëton finit de la même façon, par une machine effrayante, par le trébuchement. Mais d'abord, le cinquiéme Acte de Phaëton est un peu inégal, un peu mêlé d'excellent et de médiocre, et le duo que font Climene et Theone aprés que Phaëton a trébuché, est peut-être pauvre.

O sort fatal, ô chûte affreuse,

O témerité malheureuse!

Au lieu s'approcher de ce trou, ils devroient tous s'enfuïr, sans rien dire, Theone, Lybie, Climene, Merops, et les Acteurs du Choeur, qui reprend inutilement ces deux Vers. Ainsi la machine d'Armide, que rien ne suit, me paroît plus heureuse. J'espere que ceux qui voudront bien réfléchir à la perfection et à l'importance de ce dénoüment, conviendront, qu'entre tous les Opera de Lulli, il peut tirer Armide du pair: quels que soient Atys, Amadis, Proserpine, Acis et Galatée, Persée, et cetera. On ne voit point que les petits Maîtres se levent là d'avance.

[-17-] [Les fâcheux. Scene 1. in marg.] Car les gens du bel air pour agir galamment

Se gardent bien sur tout d'oüir le dénoüment.

Ils ne perdent pas un mot de celui-là. Je ne sçai ce que l'esprit humain pourroit imaginer de superieur au cinquiéme Acte d'Armide, et cette Piéce montre à merveilles combien le Poëte contribuë à la sublime beauté ou à la langueur d'un Opera, par la bonne ou mauvaise constitution qu'il lui donne.

Je n'ai fait de Vers nouveaux d'aucun genre, et je ne m'exposerai point, s'il vous plaît, à en faire en si peu de temps, du genre que vous me marquez. Pour se promettre d'y réüssir, il faudroit être mieux auprés du Dieu de la Poësie, que je n'y suis.

Il me traitte ce Dieu, comme font les Bergers

Qui se veulent toûjours conserver un Amant.

S'il me fait des faveurs, il m'en fait de legeres,

Et ne m'en fait que rarement?

Mais, puisque vous me l'ordonnez, à propos de mes discours de Musique, je vais vous ramasser ce qui m'est demeuré de Vers chantans, et je vous noterai, pour un autre voyage de vôtre Messager les cinq ou six airs que je me suis avisé de faire autrefois en differentes rencontres. Il y a une Idile, qui n'a été luë que de trois ou quatre personnes, et [-18-] qui n'a point été mise en chant, non plus que la plûpart des autres paroles. Je ne me fais pas prier, Madame, comme vous voyez. C'est qu'il est toûjours beau de tenter de vous divertir, Madame la..... et vous, et il me semble que je prens le bon moment. Deux femmes, seulles à la Campagne par ce mauvais temps ci, sont moins difficiles qu'elles ne le seroient en tout autre temps. Si mes Vers tendres ne sont pas agréables par eux-mêmes, ils pourrant vous faire souvenir de quelque chose d'agréable, ce qui leur tiendra lieu de merite. Outre que je compte que trente ou quarante pensées des anciens dont je me suis accommodé, (j'ai l'honneur de voler tres-souvent ces bons Maîtres, qui le permettent.) Sçauront, vous gagner et vous faire agréer ma versification malgré vous. Du reste, Madame, je vous rends graces de l'honneur que vous m'avez procuré d'être connu de Madame la..... Mais je n'aurai point celui de lui aller faire la réverence, que vous me voulez procurer. Je craindrois qu'on ne me dît aussi crûment qu'Achille à sa maîtresse.

[Iphigenie Acte 2. in marg.] Vous en Aulide! vous! hé qu'y venez-vous faire?

Et ne serois-je pas bien payé d'avoir essuyé vingt lieuës de mauvais chemin? Je suis le moins propre de tous les hommes à soûtenir la froideur d'un premier abord, et à [-19-] trouver le début d'une premiere Lettre: ce qui empêchera aussi qu'elle n'en reçoive une de vôtre Musicien.

Ce n'est pas que son rang me donne de l'effroi:

J'ose bien quelquefois écrire à ma Bergere,

La Bergere qui m'a sçû plaire

Est plus qu'une Reine pour moi.

Mais j'ai affaire à ma Bergere et à vous, et je n'ai que faire à Madame la..... car il ne me seroit pas permis de la supplier d'avoir quelque bonté pour moi, comme je vous en supplie, Madame, pour cette année, et pour les cinquante autres que vous avez encore à chanter de la Musique Françoise. J'ai l'honneur d'être, avec, et cetera.

J'oubliois à vous répondre sur la Demoiselle de Madame la..... Voilà une fille bien opiniâtre de resister à vos raisons et à vôtre exemple, et de croire toûjours que rien n'aproche di qualche aria o arietta Italiana doublée et redoublée liberalement. Cependant de la maniere dont vous me la décrivez, cela ne m'étonne point, ni ne doit point non plus vous étonner. Elle a beaucoup travaillé pour se former le gosier: à force de soins elle se l'est enfin rendu plus leger et plus hardi, que les autres ne l'ont. Elle voit avec joye une roulade de cinq ou six mesures, et la passe avec une intrepidité de virtuose. Que voudriez-vous qu'elle fît de ce joli talent, [-20-] qui lui a tant coûté à acquerir, si une fois elle venoit à ne chanter que du françois? Elle ne brille que dans les dangers, dans les précipices de la Musique Italienne, et vous voulez qu'elle se réduise à estimer une Musique simple et unie! C'est vous, Madame, qui avez tort. Il est dans l'ordre qu'un sçavant, qui s'est usé les yeux et la cervelle à apprendre le Samaritain et le Syriaque soûtienne, que ce sont les deux seulles Langues dignes de nôtre étude: et qu'un Mathematicien, devenu étique sur des calculs d'algebre, décide net qu'il n'est de vraye Science que celle- là. Tous les faiseurs de pain d'épice vous diront qn'on ne devoit pas quitter la mode d'en avoir toûjours dans ses poches et d'en manger à tout moment, que Loüis treisiéme, qui aimoit le pain d'épice, avoit amenée. Les Parfumeurs vous assureront tout d'une voix que l'usage des odeurs est délicieux, qu'il ne fait point de mal à la tête, et qu'on ne pourroit mieux faire que d'en porter encore autant, qu'on faisoit au commencement du Regne du Roi. Il est naturel que chacun vante sa Marchandise. Ainsi on se tromperoit, d'esperer que ces fameuses chanteuses d'Italien, M..... et les autres, abandonnent jamais le goût qui leur a donné, et qui entretient leur réputation. Elles entendent trop bien leurs interest pour avoüer qu'un Air, où il n'y aura rien que de [-21-] facile, et que tout le monde pourra chanter comme elles, soit ce qu'on doit aimer. Quoique vous leur prouviez, elles demeureront Italiennes: plus ou moins, selon le degré de gloire plus ou moins élevé, où elles s'imaginent que l'Italien les met. Il n'y auroit qu'un secret de de les convertir. Ce seroit de leur persuader que les Airs de Lulli, de Monsieur des Touches, de Campra, et cetera ne leur feroient pas moins d'honneur que ceux de Bassani et de Buononcini. Peut-être, Madame, le persuaderiez-vous à des hommes qui vous regarderoient avec attention, mais malheureusement rien n'est homme dans la Musique Italienne, et les femmes ne vous en croiroient pas. Et elles auroient raison. Car, accoûtumées quelles sont à leur vitesses et à leurs broderies perpetuelles, l'art de soûtenir d'une maniere égale, nette, tendre, la juste gravité de nos chants, n'est plus de leur portée. On s'aperçoit même (Remarque certaine.) Que ces gosiers si admirables et si admirez ne chantent point bien les endroits lents de leurs propres Airs, et il est encore certain que les meilleurs violons qu'on nous a fait venir de Rome, joüent mal leurs adagio, qui aussi sont pour l'ordinaire plus mauvais que le reste, à proportion. Contentez-vous donc, Madame, de l'hommage secret que toutes les chanteuses rebelles rendent à la Musique Françoise, en dépit [-22-] qu'elles en ayent, en n'osant la condamner avec la même liberté, la même franchise que nous condamnons la leur, et par leur embarras, par le desordre et la foiblesse de leurs raisons, quand elles entreprennent d'abaisser l'une et de justifier l'autre. C'en est assez que cela. Ne prétendez point, n'attendez pas qu'elles renoncent au badinage, et, pour me servir d'une expression de Balzac, aux magnifiques bagatelles, d'Italie.

Ce 12. Janvier 1705.

Dissertation sur divers Ecrits, à Monsieur Conrad.

RECUEIL DE VERS CHANTANS.

Sur l'Air du bransle de Mets.

GRandeur, amour, et richesse,

C'est à vous qu'on fait la cour.

Richesse, grandeur, amour,

Bien fou qui pour vous s'empresse.

Richesse, amour, et grandeur,

Vous n'aurez jamais mon coeur.

A dormir manger et boire

On ne craint aucun danger.

[-23-] A dormir, boire et manger

Quoiqu'on trouve peu de gloire,

A manger, boire et dormir,

Je mettrai tout mon plaisir.

Sur un Air de M.....

A grand' peine la baillive

A mis son oeil et ses dents,

Que Monsieur le Comte arrive,

Et se campe là dedans.

Sans doute une raison forte

L'attire vers cette porte,

Mais on n'est pas bien certain,

Si c'est l'amour ou la faim.

Sur l'Air, Quand le peril est agréable, et cetera.

[Atys. Acte 1. in marg.] Phylis aime la Violette,

Tandis que Phylis l'aimera,

La Violette égalera

La fleur la plus parfaite.

C'est le Bluet qu'aime Lisette,

Tant que Lisette l'aimera,

Le Bluet des Prez n'en vira

Rose ni Violette.

Sur le Menuet, Il n'est pas bien là, et cetera.

La jeune Iris

A déja payé d'un soûris

[-24-] Mes tendres soins,

Dont j'ai ses beaux yeux pour témoins.

Peut-être un jour

Voulant couronner mon amour,

Son coeur au mien

Ne refusera plus rien.

Sur un Air de trompette de M...

Je suis Amant, je suis Amant fidelle,

Encore Amant, aprés tous vos refus.

Quand vous voudrez, je vous serai, la belle,

Je vous serai quelque chose de plus.

Sur un Air de Musette.

Rose inhumaine

Viens soûlager

La tendre peine

De ton Berger.

Si rien n'altere

Ta cruauté,

Que veux-tu faire

De ta beauté?

La feüille passe,

Et puis renaît:

La fleur s'efface,

Et reparoît.

Mais la jeunesse

Ne revient pas,

Et la vieillesse

Mene au trépas.

[-25-] Au Tombeau, Rose,

L'affreux sommeil

Dont on repose

Est sans réveil.

Dans ton bel âge

Pour tes plaisirs,

Mets en usage

Tous mes desirs.

Sur un Air champêtre de M.....

Phylis prit soin de me donner des chaînes:

C'est pour avoir la gloire de mes peines.

Elle défend que je m'éloigne d'elle:

C'est pour joüir de ma douleur cruelle.

De temps en temps je la vois me soûrire:

C'est pour nourrir ma vie et mon martyre.

Sur l'Air, Tandis qu'ici bas nous vivons, et cetera.

Lorsque vous n'étiez point époux,

Je vous voyois soûmis et doux.

Que d'amour!

Mille desirs en vôtre âme

Régnoient tour à tour.

Je suis vôtre femme.

Vous dormez la nuit, grondez le jour.

Sur la Sarabande de l'Opera Dissé.

Dés mon Printems j'ai brûlé pour Climene,

Et ses beaux yeux ont connu les ardeurs

Dont ils sont les auteurs.

[-26-] Loin d'adoucir ma longue peine,

Plus j'ai d'amour, plus elle a de rigueurs.

J'ai beau pleurer aux pieds de l'inhumaine,

Elle me dit que ma constance est vaine:

Rien ne peut l'attendrir.

C'est trop, c'est trop souffrir,

Il est temps de mourir.

Sur l'Air, Pour guerir de la rage, et cetera.

On n'ose aimer, ni boire,

Tandis qu'une sagesse noire

Tient tous nos desirs en prison.

C'est nôtre plus belle victoire

Que de chasser nôtre raison.

Sur un Rondeau de Monsieur Sallé.

Pour vos beaux yeux je vais perdre la vie,

Pour vos beaux yeux je vais perdre le jour.

De tous mes soins tel est le prix, Silvie.

Tremblez, tremblez, si c'est un Dieu qu'amour

Pour vos beaux yeux je vais, et cetera.

De me guerir ne formez plus l'envie,

Mon mal est enfin, cruelle, sans retour.

Pour vos beaux yeux je vais, et cetera.

Je vous aimois d'une flâme sincere,

Je vous aimois d'une fidelle ardeur.

Quel est, helas, le secret de vous plaire,

Et que faut-il pour toucher vôtre coeur?

[-27-] Je vous aimois d'une, et cetera.

Si l'on eût pû vous rendre moins severe

Ne devois-je pas joüir de ce bonheur?

Je vous aimois d'une, et cetera.

Sur le bransle de la Comedie du Mari Retrouvé.

Un mari doit, quand il s'égare

De lui-même se raprocher.

Eh vraiment il seroit trop rare

Que sa femme l'allât chercher.

Quelque soit l'objet de tes flâmes,

Ton seul argent l'attendrira.

En ce temps ci toutes les femmes

Sont des filles de l'Opera.

Menuet.

La jeune Iris fut la premiere

Dont les yeux sçurent m'engager.

Elle eut la gloire d'être fiere.

Et moi le plaisir de changer.

Sur l'Air, Un inconnu pour vos charmes soupire, et cetera.

Voi folâtrer dans sa vive jeunesse

Une Brebis que son Berger conduit.

Quand il la presse,

Elle le fuit,

S'il veut la fuir, c'est elle qui le suit.

Il en seroit ainsi de ta Maîtresse.

[-28-] Sur une Allemande.

Charmans Printemps, pere de la verdure,

Et des amours,

Ah, si l'on veut que nôtre plaisir dure,

Durez toûjours.

De la chaleur comme de la froidure

Coupant le cours,

C'est à vous seul que toute la Nature

Doit les beaux jours.

Sur un air de M....

Si vous avez une Maîtresse,

Buvez, ami, buvez à ses jeunes appas.

Si vous n'en avez pas,

Buvez au doux repos que le destin vous laisse.

Qui de l'amour craint la victoire,

Pour éloigner ses coups, doit boire nuit et jour.

Qui se donne à l'amour,

Pour bien nourrir ses feux, devroit encor mieux boire.

Sur l'air de Lambert, Beaux yeux de Climene, et cetera.

Que bien-tôt la Seine

Prenne un autre cours.

Que l'Hyver ameine

[-29-] Bien-tôt les beaux jours.

Ah, mon Berger,

Vous avez pû changer!

Aprés tant de larmes

De sermens, de soins:

Aprés tant de charmes

Goûtez sans témoins:

Ah, mon Berger,

Vous avez pû changer!

De ma Tourterelle

Le don me fut doux,

Et mon chien fidelle

Ne connoît que vous.

Ah, mon Berger,

Vous avez pû changer!

L'autre jour encore

(O Dieux, j'en rougis.)

Seulle aux champs de Flore

Je vous attendis.

Ah, mon Berger,

Vous avez pû changer!

Ma paupiere close

Dormoit à dessein:

Vous prîtes la Rose

Qui cachoit mon sein.

Ah, mon Berger,

Vous avez pû changer!

[-30-] LE ROI D'ASSYRIE MOURANT.

Fragment.

En espece de Cantata.

C'En est fait, que vôtre peur cesse,

Vos Ennemis sont repoussez.

J'en vais mourir, je sens que la parque me presse

De rejoindre aux Enfers ceux que j'ai terrassez.

Voyez tous ces gazons de mon sang arrosez.

Mais n'importe, belle Princesse,

Vous êtes libre et c'est assez.

Je ne t'accuse plus de m'être trop contraire,

O destin, tout le tort que tu m'avois pû faire

S'adoucit par cette faveur.

Je meurs, mais en servant l'objet qui m'a sçu plaire,

Je meurs, mais mon trépas, dés long-temps necessaire,

Va finir tous mes maux, et hâter son bonheur.

Oüi, divine Mandane, allez, vivez heureuse.

[-31-] Je troublois de Cyrus la flâme genereuse,

A ses justes desirs je vous cede aujourd'hui.

Payez ses feux dans une paix profonde:

Vous n'avez plus d'amant au monde

Qui vous merite mieux que lui.

Vôtre douce union sera-t-elle suivie

De quelque souvenir de mon rigoureux sort?

Sans moi, sans mon dernier effort

Vous alliez à Cyrus être encore ravie.

Oserois-je esperer, qu'en faveur de ma mort,

Vous me pardonnerez les crimes de ma vie?

Je vous aimois, helas, plus qu'on n'aima jamais.

Pour mettre en mon pouvoir de si charmans attraits.

Dequoi n'étois-je point capable?

Et pouvois-je ne point vous paroître coupable?

Je vous aimois, helas,

Et vous ne m'aimiez pas.

Je m'affoiblis, adieu Princesse incomparable,

Pour la derniere fois j'embrasse vos genoux.

Ne me haïssez plus, plaignez un miserable,

Qui ne l'eut point été sans vous.

Que vois-je? vos beaux yeux me donnent quelques larmes,

[-32-] Vôtre coeur s'attendrit, par la pitié vaincu.

O bonté trop aimable! ô mort pleine de charmes.

J'expire plus content que je n'aurois vécu.

Air.

Ce ruisseau nourrit nos Prairies,

L'Abeille se nourrit de fleurs,

Nos Moutons d'herbes fleuries,

Le cruel amour de pleurs.

Autre.

Asservi sous le joug d'un tyran que j'abhore,

Persecuté du sort, et des Dieux ennemis.

Il me reste un espoir que vous m'avez permis:

Souffrez mes tendres feux, je suis heureux encore.

Autre.

Beauté pour qui je meurs, vous plaignez mon trépas.

Vous donnez des regrets au tourment qui me presse.

Helas!

Que la pitié chez vous est loin de la tendresse.

Beauté pour qui je meurs, vous plaignez mon trépas,

Et vous ne me guerissez pas.

[-33-] Autre.

La jeune Lisette

A pris ma houlette,

Elle veut mon chien,

Et c'est tout mon bien.

Mais à ce qu'on aime

D'une amour extrême

Refuse-t'on rien?

Autre.

Rêveur et languissant Phylis vint me surprendre.

Quels mots elle me dit! en est-il de si doux:

Vents legers, qui bien-tôt vous tûtes pour l'entendre,

Reportez-les aux Dieux, ils en seront jaloux.

Autre, mis en Musique par Monsieur Charpentier.

Quand je vous dis que je me meurs d'amour.

Climene, vous montrez une froideur extrême.

De mille et mille amans, qui se plaignoient de même,

Aucun, répondez-vous, n'en a perdu le jour.

Helas, aimoient-ils comme j'aime?

Si vous voulez me sauver du trépas,

Ma vie est en vos mains, il ne faut plus attendre.

[-34-] D'un regard aujourd'hui vous pouvez me la rendre,

Et peut-être demain ne le pourriez-vous pas,

Avec le soûris le plus tendre.

Autre mis en Musique par Monsieur Cochereau, et par Monsieur Leger.

Les appas de Climene

Ont enchanté mes yeux:

Des belles de ces lieux

C'est la plus inhumaine.

Que mon destin me gêne!

Ah, faut-il en ce jour

Etouffer tant d'amour

Ou souffrir tant de peine!

La gloire de ma chaîne

Animera mon coeur.

Mais Ciel! quelle douleur

Si ma constance est vaine.

Que mon destin, et cetera.

Autre.

Voi la belle aurore,

Voi le Dieu du jour

Commençant son tour.

Celle que j'adore,

Sans soin, sans atour,

Brille plus encore.

[-35-] Autre.

L'autre jour la jeune Lisette

Prés de moi vint chanter une tendre chanson,

Puis se cacha contre un buisson.

Mais la follette

Ne voulut pas si-tôt ni si-bien se cacher,

Que je ne sçusse où la chercher.

Autre.

Je cours envain, mes soins sont superflus,

Il est parti: je ne le trouve plus.

Mais en se dérobant à ma perseverance

Cet objet qui m'aprit à pousser des soupis,

Emporte, helas, toute mon esperance

Et me laisse tous mes desirs.

Autre, mis en Musique par Monsieur Charpentier.

Et comment se garder des ruses de l'amour?

Il me fit boire l'autre jour

Dans le verre de Celimene.

Au lieu de vin, c'étoit un doux poison

Qui jusqu'à mon coeur coulant de veine en veine,

En un moment y noya ma raison.

Autre.

Cher favori de la Nature

Printems, ô doux vainqueur des frimats impuissans

[-36-] Avec la riande verdure,

Combien ramenez-vous de plaisirs innocens?

Helas, les goûterai-je encore?

Je voi la liberté prête à m'abandonner.

Heureux si les liens, dont on va m'enchaîner

N'étoient faits que des fleurs, que vous ferez éclore!

Autre.

Aprés la tendre Tourterelle

Vole son tendre compagnon,

Et prés de la brebis fidelle

Se rend le fidelle mouton.

Moi prés de vous belle Climene

C'est toûjours l'amour qui nous mene.

Sur les traces de la Genisse

Bondit le superbe Taureau:

Le poisson suit son doux caprice

Bien plus que le cours du ruisseau.

Bergere, je vous sui de même.

Que suivroit-on, que ce qu'on aime?

Autre.

Comment pourra cesser mon destin rigoureux?

Iris est toûjours fiere et belle.

Sa beauté me rend amoureux,

Et sa fierté ne sert qu'à me rendre fidelle.

Comment pourra cesser mon destin rigoureux?

[-37-] Autre.

Le plaisir que je pris à vous trouver si belle

M'a conduit aux tourmens dont je me sens saisir.

Mais j'espere qu'un jour ma tendresse fidelle

Sçaura me ramener de la peine au plaisir.

Autre.

La raison de l'amour condamne les ardeurs.

Mais que peut-elle sur nos coeurs?

Elle leur offre envain du repos, de la gloire?

Au milieu des plaisirs de la belle saison

A-t'on le tems d'écouter la raison?

A-t'on la force de la croire?

Autre.

Le sort m'éloigne aujourd'hui

De la beauté que j'adore.

Nous ne nous verrons plus, helas, mais, malgré lui,

Nous nous aimerons encore.

En lui faisant mes adieux

J'ai juré d'être fidelle.

Elle n'a sçu parler, mais ses yeux, ses beaux yeux

M'en ont dit autant pour elle.

[-38-] Autre.

Venus avois gagé que je deviendrois tendre,

Au fond d'un cabaret elle vint me surprendre

Dans tout son appareil, dans son éclat divin.

Elle me regardoit d'un air plein de tendresse,

Je lui criai, belle Déesse,

Va nous faire venir du vin.

Autre.

Petits oiseaux de ce bocage

Phylis vous vient écouter chaque jour.

Vous lui plaisez et vous parlez d'amour:

Aprenez moi vôtre ramage.

Autre.

Onde trop claire

Où ma Bergere

Voit ses appas:

Qu'elle porte souvent ses pas

Vers vôtre glace si sincere

Et qu'elle en revient toûjours fiere!

Autre.

Bravez l'amour beauté cruelle,

Bravez l'amour et ses appas.

Ce Dieu sçait triompher du coeur le plus rebelle,

[-39-] Le vôtre tôt ou tard ne s'en sauvera pas,

Mais vous craignez peu sa vengeance,

Et je voi la raison qu'il calme vôtre peur.

Vous trouvera-t'il un vainqueur

Qui n'ait pour vous, Iris, que de l'indifference?

Autre.

Lieu solitaire,

Heureux sejour,

Que tu dois plaire

A mon amour!

Dans cette pleine,

Sous ces ormeaux

A Celimene

Je dis mes maux.

Quelle étoit belle!

(Je croi la voir.)

Je voulois d'elle

Un peu d'espoir.

Jeune et severe

Elle en rougit,

Mais sans colere

Me répondit.

Autre.

O fleurs nouvelles,

O fleurs si belles,

Cedez toûjours

[-40-] A cette Rose

Sans soin éclose

Depuis deux jours.

C'est ma Sylvie

Qui l'a ceüillie.

Dieux quelle main!

Et la Bergere

La nuit entiere

L'eut dans son sein.

Autre.

Je n'ose cruelle beauté,

Je n'ose vous parler de ce que sent mon ame:

Mais tous mes regards m'ont flâté

Que les vôtres ont vû ma flâme.

Eh qui peut mieux

La bien connoître

Que les beaux yeux

Qui l'ont fait naître?

Ma tendre langueur me suffit,

Il est assez aisé, Climene, qu'on l'entende.

Vous sçavez trop ce qu'elle dit,

Vous sçavez ce qu'elle demande.

Eh qui peut mieux, et cetera.

[-41-] DIALOGUE.

Damete. Dans nos plus fameux paturages

Que mon Troupeau profite peu!

Ménalque. J'ai beau mener le mien le long de nos bocages,

L'herbe fraîche pour lui semble toûjours un feu.

Damete. Helas, je puis bien le connoître.

Ménalque. Helas, je le dois bien Juger.

Damete. Le même amour met en danger

Tous les Moutons, comme leur Maître.

Ménalque. Le même amour met en danger

Et les Moutons, et le Berger.

Ensemble.

Le même amour met en danger

Et les Moutons, et le Berger.

[-42-] L'INNOCENTE

IDILE EN MUSIQUE.

ACTEURS.

LISETTE. PHILIS. SILVANDRE. TIRCIS.

Troupe de Bergers et de Bergeres.

Le Théatre doit representer un Païsage.

SCENE I.

LISETTE, PHILIS.

LISETTE.

PAissez, heureux moutons, paissez l'herbe fleurie

De cette charmante Prairie.

PHILIS. Et parcourez en sureté

[-43-] Un rivage des loups en tout temps respecté.

LISETTE et PHILIS ensemble.

Paissez, heureux moutons, paissez l'herbe fleurie

De cette charmante Prairie,

Et parcourez en sureté

Un rivage des loups en tout temps respecté.

LISETTE.

Pour nos moutons ici je ne puis craindre

Aucun danger:

Mais je crains que quelque Berger

A l'écouter ne vous vienne contraindre.

Les discours, les soupirs d'un Berger amoureux

Sont plus cruels pour vous, que tous les loups pour eux.

PHILIS.

Plus d'un Berger soumis, complaisant et timide,

Me rend les mêmes soins que nous rendons aux Dieux:

Un seul de mes regards de leurs bonheur décide.

Ils lisent en tremblant leur destin dans mes yeux.

Par un respect tendre et sincere

Si l'on me devient odieux,

Comment faire

Pour me plaire?

LISETTE.

Gardez vous de souffrir les transports enchanteurs

[-44-] De ces amans flâteurs.

Si sans prétendre ancune récompense,

Ils nous montroient un amour empressé,

Que ne devroit-on point à leur perseverance?

Mais ils n'ont prés de nous qu'un zele interressé

Qui nous dispense

De la reconnoissance.

Tremblez, innocente Philis,

Tremblez de ces soins qu'ils vous rendent.

Ah quel prix, quel dangereux prix

Les perfides vous en demandent!

PHILIS.

Ils ne demandent que mon coeur.

Pour moi, pour eux, est-ce un mal, est-ce un crime?

Ce present n'est-il pas et sûr et legitime

Aprés qu'ils m'ont donné le leur?

LISETTE.

Voici déja l'impatient Silvandre.

Que de sermens trompeurs il va vous répeter!

PHILIS.

Amusons-nous à les entendre.

Quand on ne les croit point, que peut-il en couter?

[-45-] SCENE II.

LISETTE, PHILIS, SILVANDRE.

PHILIS.

VOus venez en ces lieux, si chers à la Nature,

Attendre les combats, pour Alcide établis.

SILVANDRE.

Un autre y chercheroit le frais et la verdure,

Mais je n'y cherche que Philis.

C'est pour Philis que je respire,

Je fais de la servir mon bien et mon devoir.

Pour la voir, fiere encor, je fuirois un Empire.

Que seroit ce, grands Dieux, si je pouvois la voir

Comme mon amour la desire!

PHILIS.

Lisette me défend d'engager mon repos,

Un vain espoir à mes pas vous attache.

L'amour, m'a-t-elle dit tantôt,

N'est qu'un serpent malin qui sous des fleurs se cache.

Je n'ose avec lui me risquer:

En me flâtant il pourroit me piquer.

LISETTE.

Une tranquilité constante

[-46-] Est le solide bien dont la douceur enchante.

Si le sort promettoit de nous tout accorder,

Que devroit-on lui demander?

Une tranquilité constante.

PHILIS.

Vous l'entendez: vôtre ardeur m'épouvante.

SILVANDRE.

Malgré ses leçons et vos soins,

L'amour sçaura bien-tôt vous épouvanter moins.

Il faut qu'un jour vôtre coeur aime:

Philis, il y va trop de l'honneur de l'amour.

Je doute seulement dans mon malheur extrême,

Si je verrai cet heureux jour.

SCENE III.

LISETTE, PHILIS, SILVANDRE, TIRCIS.

TIRCIS.

ENfin je voi Philis dans ces aimables lieux:

Mais je ne pourrai seul lui parler de ma flâme,

Et mon Rival goutoit un bien si précieux.

Ah, que de plaisir pour mes yeux,

Et que de peine pour mon ame!

[-47-] LISETTE.

Eloignez-vous.

Tircis vous livre encore de nouvelles allarmes.

L'amour leur a prêté ses redoutables armes,

Et ce n'est qu'en fuyant que l'on pare ses coups.

Eloignez-vous.

TIRCIS et SILVANDRE.

Ecoutez-nous.

TIRCIS.

Quoi, vous craignez mes soins timides!

Cruelle, ne me fuyez pas.

Je ne veux que nourrir par mes regards avides

Les feux qu'ont dans mon coeur allumé vos appas.

J'ai vû tantôt lever l'aurore,

J'ai du Soleil naissant contemplé la clarté:

Mais leur éclat me charme moins encore

Que celui de vôtre beauté.

PHILIS.

Quand vous me prodiguez ces loüanges pompeuses,

Vous attaquez, Tircis, mon coeur et ma raison.

Ma raison et mon coeur se gardent du poison

De ces loüanges si flâteuses.

[-48-] TIRCIS et SILVANDRE.

Ecoutez-nous.

LISETTE.

Eloignez-vous.

TIRCIS.

Les jaloux conseils de Lisette

Ne doivent point vous émouvoir.

Elle a contre l'amour quelque haine secrette

Que vous n'aurez pas lieu d'avoir.

SILVANDRE.

Croyez, croyez plutôt Silvandre.

Vos appas ont sçu l'enchaîner

Avant qu'il vous pressât de ne vous point défendre

D'une amour tendre.

Et Lisette peut-être avant que d'en donner

Avoit commencé par en prendre.

Croyez, croyez plutôt Silvandre.

SILVANDRE et TIRCIS ensemble.

Si vous voulez qu'un sort plein de douceur

A vos desirs réponde:

Servez l'amour, c'est sur lui que se fonde

L'assurance d'un vrai bonheur.

Eh, l'amour n'est-il pas l'auteur

De tous les biens du monde?

LISETTE.

Si vous voulez qu'un sort plein de douceur

A vos desirs réponde:

Craignez l'amour, c'est sur lui que se fonde

Le présage d'un long malheur.

[-49-] Eh, l'amour n'est-il pas l'auteur

De tous les maux du monde?

SILVANDRE, TIRCIS, et LISETTE.

Servez 

L'amour, c'est sur lui que se fonde

Craignez

L'assurance vrai bonheur.

d'un

Le présage long malheur.

Eh, l'amour n'est-il pas l'auteur

biens

De tous les du monde?

maux

TIRCIS.

Ce qu'un doux Soleil est aux fleurs,

Ce qu'est le calme aprés l'orage,

Dans les chaleurs

Ce qu'est l'ombrage,

Le tendre amour l'est pour les coeurs.

LISETTE.

Ce que le vent est pour les fleurs,

Sur les Mers ce qu'est le naufrage,

Aux moissonneurs

Ce qu'est l'orage,

L'affreux amour l'est pour les coeurs.

PHILIS.

Quels mouvemens divers cet amour vous inspire!

Bergers, de tant de maux l'accuse-t'on pour rien?

S'il n'avoit jamais fait de bien,

Lisette, en pourroit-on tant dire?

[-50-] SILVANDRE.

Quand assise avec son Berger,

Une Bergere, sans songer

Aux soins où son Troupeau l'engage,

Préfere quelque autre sauvage

Au plus agréable verger,

Au plus riche toit du Village.

Qui rend ainsi charmant le plus triste séjour?

L'amour.

LISETTE.

Quand une Bergre

Fuit le bruit des eaux,

Les lits de fougere,

Le chant des oiseaux,

Que la douce haleine

Des zéphirs la gêne.

Qui rend tout triste ainsi dans le plus beau séjour?

L'amour.

SILVANDRE, TIRCS et LISETTE.

Servez 

L'amour, c'est sur lui que se fonde

Craignez

L'assurance vrai bonheur.

d'un

Le présage long malheur.

Eh, l'Amour n'est il pas l'auteur

biens

De tous les du monde?

maux

TIRCIS.

On a pris en trahison

[-51-] La houlette d'Amarante.

Son mouton le plus cher languit sans guerison.

Ces maux sont oubliez: elle rit, elle chante.

Du chagrin au plaisir qui fait ce prompt retour?

L'amour.

LISETTE.

Iris des mains de Pan reçut une musette

Qui sçauroit animer les Rochers et les Bois.

Iris à tout moment en joüoit autrefois:

Iris est aujourd'hui muette.

Du plaisir au chagrin qui fait ce prompt retour?

L'amour.

SILVANDRE.

Si vous voulez qu'un sort plein de douceur

A vos desirs réponde.

SILVANDRE, TIRCIS et LISETTE.

Servez

L'amour, c'est sur lui que se fonde

Craignez

L'assurance vrai bonheur.

d'un

Le présage long malheur,

Eh, l'amour n'est-il pas l'auteur

biens

De tous les du monde?

maux

[-52-] PHILIS.

Aux Berger. à Lisette.

Vous voulez m'attendrir,

Vous voulez m'effrayer.

Sous des noms differens vous me faites paroître

Cet amour de cent coeurs le tiran ou le maître,

Et pour en juger bien quel chemin me fayer.

Ah, si je veux surement le connoître,

Je croi qu'il faut en essayer.

TIRCIS et SILVANDRE ensemble.

Essayez, charmante Bergere,

Essayez l'amoureuse loi.

SILVANDRE.

Mais ne l'essayez qu'avec moi.

TIRCIS.

Mais ne l'essayez qu'avec moi.

Tous deux ensemble.

C'est avec moi qu'elle sçaura vous plaire.

LISETTE.

La troupe des Bergers vient celebrer les jeux

Qui d'Hercule en ces lieux

Solennisent la fête.

A disputer le prix chaque Berger s'aprête.

TIRCIS à PHILIS.

Pour le mettre à vos pieds, je me joins avec eux.

[-53-] SCENE IV.

LISETTE, PHILIS, SILVANDRE, TIRCIS.

Troupe de Bergers et Bergeres chantans et dansans.

Les Bergers se rangent au tour du Théatre, Philis et Lisette au fond. Les Bergers foni une marche, qui est fermée par Tircis et par Silvandre. Aprés quoi on danse.

Choeur de Bergers.

NOus devenons ambitieux,

Nous soupirons pour la victoire,

Dans un jour où de si beaux yeux

Seront témoins de nôtre gloire.

On recommence à danser, puis Tircis presente à Philis une Couronne fort ornée, et il lui dit.

Daignez récompenser aujourd'hui le vainqueur.

De cette brillante Couronne.

Quel sera son prix pour mon coeur?

C'est l'honneur qui la fait, et Philis qui la donne.

SILVANDRE.

De triompher mon Rival est jaloux,

[-54-] De montrer son adresse un vain desir le pique:

Mais je lui laisserois ce Laurier magnifique

Si l'on le recevoit d'un autre que de vous.

Ah, qu'il obtienne, qu'il possede

Tous les honneurs de l'Univers:

Et qu'il me cede

Vos rigeurs mêmes et vos fers.

Je ne voudrois, Philis, signaler que l'ardeur

Dont vous avez rempli mon ame:

Content, pour tous Lauriers, de vaincre la froideur

Que vous opposez à ma flâme,

On danse encore et le Choeur des Bergers reprent

Nous devenons ambitieux,

Nous soupirons pour la victoire,

Dans un jour où de si beaux yeux

Seront témoins de nôtre gloire.

Les Bergers luttent. Tircis les terrasse tous, et terrasse Silvandre le dernier.

Choeur de Bergers.

Tircis a surmonté

Tous les Bergers du Village.

Tircis a surmonté

Son Rival, dont le courage

A vainement resisté.

[-55-] Silvandre va pleurer contre une coulisse. On danse autour de Tircis, et on l'amene à Philis, qui veut lui mettre la Couronne sur la tête. Il la refuse, et la met sur celle de Philis, en lui disant.

Est-ce Tircis qu'il faut que cette palme honore?

Mon front ne la mérite pas.

Qu'en vous, Berger que j'adore,

Elle couronne mille appas.

Cessez d'être ingrate et severe:

Pour mon parfait bonheur la gloire ne peut rien.

Vous avez fait mes maux, vous seulle sçaurez faire mon bien.

Un souris, un regard, un mot de vôtre bouche

Sont les biens souverains dont la douceur me touche.

Choeur de Bergers.

Tircis a surmonté

Tous les Bergers du Village.

Tircis a surmonté

Son Rival, dont le courage

A vainement resisté.

SILVANDRE.

Ayez pitié de mon malheur extrême.

Tircis m'a vaincu dans nos jeux.

Que ne combattions nous de l'ardeur de nos feux.

[-56-] Il n'en eut pas été de même.

Je mourrai, Philis, en ce jour

Si prés de vous aussi ce vainqueur me surmonte.

Mais je ne mourrai pas de honte:

Je mourrai, je mourrai de douleur et d'amour.

LISETTE.

De vos amans le combat mémorable

Dans vôtre indifference a dû vous confirmer.

Silvandre sçait le mieux aimer,

Et Tircis est le plus aimable.

Comment choisirez-vous sans devenir coupable,

Si vous n'avez qu'un coeur, qu'ils méritent tous deux?

Et l'un ne sçauroit être heureux,

Sans que l'autre soit miserable.

Quand deux amans d'un feu, d'un prix si peu commun,

Avec un zéle égal, briguent même couronne:

Il faut n'en couronner aucun.

La pitié le permet, la prudence l'ordonne.

PHILIS.

Aucun en ce moment ne vraincra ma froideur

Aucun n'aura ta préference:

Mais à tous deux, puis je pour tant d'ardeur,

[-57-] Refuser un peu d'esperance?

Quand deux amans demandent nôtre coeur,

S'il est trop dur de nommer un vainqueur,

Il faut attendre, aucun ne s'en offense.

Laissons-les tous les deux esperer ce bonheur,

Et faisons à loisir décider leur constance.

N'est-ce pas contenter la pitié, la prudence?

TIRCIS et SILVANDRE.

Je vous aime autant

Que vous êtes belle.

SILVANDRE.

Je serai constant.

TIRCIS.

Je serai fidelle.

SILVANDRE.

Vôtre beauté qui charmera toûjours

Vous promet pour mon coeur d'éternelles amours.

TIRCIS.

Vôtre beauté qui charmera toûjours

Vous promet pour mes yeux une amour éternelle.

Choeur de Bergers et de Bergeres.

Ecoutez le tendre désir

De deux amans dont la foi vous présage

Moins de danger que de plaisir.

Aimez: pouvez-vous mieux employer le bel âge,

Et pour aimer pouvez-vous mieux choisir?

[-58-] PHILIS aux deux Bergers.

Puisqu'on ne veut pas que je rompe

Les noeuds que vous me préparez.

Hé bien, j'y consens, esperez.

Si l'amour me trompe,

Vous m'en répondrez.

LISETTE.

De ces Bergers vous suivez le caprice!

Vainement j'ai tout fait pour vous en garantir!

Bien-tôt, mille tourmens, amante trop novice,

Que vous causera leur malice,

A vôtre coeur, hélas, vont se faire sentir.

Souvenez-vous qu'un repentir

Ne finit pas alors un amoureux suplice.

PHILIS.

Leurs cris m'ont empêché d'entendre vôtre voix,

Ils sçauront un jour me contraindre

A faire un choix.

Mais quand l'amour pourroit me tromper une fois,

Peut être aurois-je encore moins sujet de m'en plaindre

Que cent Bergeres de ces Bois.

Lisette s'en va.

[-59-] SCENE V.

PHILIS, SILVANDRE, TIRCIS.

Troupe de Bergers et de Bergeres.

SILVANDRE et TIRCIS.

LOrsqu'on trouve un Berger, soumis, fidelle et tendre,

Quelle imprudente erreur de rebuter ses Voeux!

TIRCIS.

On en trouve si peu qu'on fait bien de le prendre.

SILVANDRE.

Le peril même de se rendre,

Ne peut être aussi malheureux

Que la peine de s'en défendre.

Choeur de Bergers et de Bergeres.

Ecoutez le tendre desir

De deux amans dont la foi vous présage

Moins de danger que de plaisir.

Aimez: pouvez-vous mieux employer le bel âge

Et pour aimer pouvez-vous mieux choisir?

On peut finir par un Ballet général ou par des Branles, et lorsque c'est fait et que Philis se retire: elle donne une de ses mains à Tircis et l'autre à Silvandre.

[-60-] COMPARAISON DE LA MUSIQUE ITALIENNE, ET DE LA MUSIQUE FRANÇOISE.

QUATRIÉME DIALOGUE.

LE Marquis des E....et le Chevalier de..... étant sortis ensemble d'une maison, où ils s'étoient rencontrez, le Marquis demanda au Chevalier s'il vouloit venir voir la Comtesse du B... qui étoit nouvellement revenuë de la Campagne. Celui-ci ne répondit que par une inclination de tête, et ils y allerent: ils la rrouverent dans un salon bas, seule avec Mademoiselle M...... [-61-] qui est une fille, d'un ancien mérite, reconnu de presque toutes les femmes, mais assez peu recherché des hommes. Aprés avoir parlé quelque temps de choses indifferentes, le Marquis s'apperçut que le Chevalier ne se mêloit point a la conversation, et qu'il baissoit même les yeux, quand il rencontroit ceux de la Comtesse. Qu'est-ce que c'est, dit-il, Madame, que cet air de Favori disgracié qu'à Monsieur vôtre Cousin? Vous me paroissez un peu broüillez. La Comtesse fit une petite action, comme pour dire qu'il n'en étoit rien. Oh, je m'y connois bien, ajoûta le Marquis, ce n'étoient pas là cet Hyver vos manieres à l'un et à l'autre. Monsieur le Chevalier auroit-il fait ou dit quelque petite sotise, que Monsieur vôtre Mari ne sçut point, car je les vis encore hier tête à tête, en grande union? Monsieur le Chevalier n'est pas capable de faite ni de dire des sottises répondit froidement la Comtesse. Pour d'en écrire, je ne sçai: Mais toûjours il pourroit s'abstenir d'y mêler les gens. Vertubleu, s'écria le Marquis, des sottises écrites! Ce sont celles qui durent le plus. Mademoiselle, vous êtes l'amie solide de Madame: je vous prie de me raconter toute cette querelle-là. Il n'y a point de querelle à raconter, dit Mademoiselle M. de son ton serieux, j'ai seulement vû une comparaison de la Musique Italienne et de la Musique Françoise, qu'on attribuë [-62-] à Monsieur le Chevalier. Il est le maître de parler comme il lui plaira, mais la verité est qu'on pourroit ne pas exposer les Dames à parler au public, sans en avoir eu leur agrément: et quelquefois elles ne le donneroient pas. Je vous entends, reprit le Marquis, et je ferai mes Complimens à Monsieur le Chevalier, sur son Livre, quand la colere de Madame sera passée: je ne sçavois pas qu'il fut l'Auteur de ce petit Ouvrage. Du reste, Madame la Comtesse peut s'appaiser. Le Chevalier écrivit ce qu'il lui avoit entendu dire, hé, c'est qu'il aime à s'occuper d'elle: ce crime-là n'est pas mortel. Quant à l'indiscretion de l'impression, croyez-vous qu'il en soit coupable? Tous les Livres qu'on imprime, ne sont-ils pas dérobez à leurs Auteurs? Pardonnez, Madame, pardonnez au pauvre garçon. Le voilà terriblement contrit. Le Chevalier demeuroit sans rien dire, en une posture suppliante, dont la Comtesse ne pût s'empêcher de rire à la fin. Que vous êtes vive et redoutable, Madame, lui dit-il! Mais si c'étoit Monsieur vôtre Mari, qui eut recüeilli vos conversations? Et ce l'est assurément. Elles le retirérent de son aveuglement pour la Musique Italienne: il a voulu éclairer tous les aveugles comme lui. Il m'apprit le lendemain de son retour, qu'on vous avoit envoyé à la Campagne un Exemplaire de la Comparaison, et que la prévention où [-63-] vous étiez qu'elle venoit de moi, vous avoit horriblement irritée. Je n'osois paroître devant vous. Sans que j'ai renconté Monsieur le Marquis, à l'abri duquel je suis venu, je me serois allé confiner dans cette Roche pauvre, où Amadis et Donquixote firent penitence. Je tâcherai de payer quelque jour l'Eloquence de mon Avocat, en même monnoye. Souvenez vous-en, dit le Marquis, il est des occasions où cela sert, quoi qu'à mon âge on n'ait plus gueres affaire de ces sortes de services. Mais sçachons ce qui a fâché Madame dans les Dialogues: car il me semble qu'elle n'y fait qu'une figure agréable?... J'aurois voulu n'y en faire aucune, je me serois volontiers passée de cet honneur... Oüi, mais vous étiez necessaire au Chevalier, comment se seroit-il passé de vous, lui? Il faut une femme pour égayer la conversation. Sans cela le Dialogue languit, ou devient aisément plus grave, que le Lecteur ne le voudroit, pour peu que la matiere soit longue et serieuse. Monsieur de Fontenelle n'a-t'il pas eu besoin d'une femme pour faire ce Livre si aimable et si sçavant de la pluralité des Mondes? Et je suis sur qu'on a sçu bon gré a Monsieur de vous avoir mise dans le sien. La Musique Françoise vous a obligation: vous la protegez fort heureusement, sur tout depuis qu'il a été mention de ce ferini. Ne voilà-t'il pas ces Messieurs [-64-] qui rient, dit Mademoiselle M.? Et bien, on n'aime pas à faire rire les hommes, non plus qu'à les voir s'entretutayer, et sçachez que le stile sublime de Monsieur l'Abé R. n'a peut être pas été repris si justement, que ces tutayemens impolis. Ah, repartit le Marquis, les tutayements de la Comparaison vous ont déplu. Et vous avez du panchant à excuser le haut stile du Paralelle. Ce devroit être au Chevalier à vous répondre, mais je veux le dégager encore de les deux Objections. Il y a long-tems que je suis au monde, je ne vous le dirois pas, si vous ne vous en apperceviez malgré moi. Je vous assure que la Remarque de Platon, Traduite par * Theophile, est tres-vraye.

Les objets d'étrange mesure

Sont rares parmi les humains.

Il se trouve dans la Nature

Peu de Geans et peu de Nains.

Or comme la premiere et la plus inviolable de toutes les Regles, est de proportionner les paroles aux choses: croyez qu'on n'est presque jamais excusable de le prendre d'un ton si élevé. Un discours qui décrit, qui peint quelque chose, comme fait le Paralelle, qui est une Description abregée des avantages de la Musique Italienne, ne doit point sortir du stile médiocre. Et l'on confirme ce précepte du bon sens, par l'exemple de tous [-65-] ces anciens Auteurs, que ceux d'entre les nôtres, que nous estimons, ont imitez.

A l'égard des tutayemens du Comte et du Chevalier, ces deux gens là se sont en effet tutayez toute leur vie: il est vrai-semblable qu'ils se tutayeront quelquefois sur le papier. Ils ne s'y tutayent pas trop souvent. Et dans le monde, quoique cela soit plus commun aux jeunes gens, qu'à nous autres gens sages: cela ne laisse pas de nous arriver encore de temps en temps, quand nous sommes devant des femmes avec lesquelles nous vivons librement comme le Comte et le Chevalier, surs de la bonté de Madame, pouvoient y vivre. Et quelque soin que je prenne de m'observer là dessus, aprés avoir connu le goût de Mademoiselle, je ne sçai si je pourrai m'empêcher de tomber dans cette faute, avant que de sortir d'ici. Je vous dirai plus. Un Livre, que je voi extrêmement aimé, et même estimé de la plûpart des connoisseurs, fait ainsi tutayer tous ces Héros d'un bout à l'autre. C'est la fausse Clélie. Les femmes s'y entre-tutayent aussi. Vous n'oseriez l'estimer tout haut, Mesdames, parce qu'il est fort naturel et fort gaillard: mais je ne doute point que vous ne l'ayez lû plusieurs fois. Cette autorité met à couvert nôtre Ami. La fausse Clélie, reprit la Comtesse, oüi, j'en ai entendu parler. N'est-elle pas de ce Duc de Brancas, qui avoit [-66-] tant d'esprit, au milieu de ces distractions plaisantes, dont la Bruyere nous a fait une longue histoire? On la attribuée à Monsieur le Duc de Brancas, répondit le Chevalier, preuve que ses biensceances sont gardées, mais à tort. Dans la premiere Edition de Paris, où l'Auteur dédie le premier Tome à Monsieur le Duc de Vendôme, et le second à Monsieur le Grand Prieur, il marque son nom d'une S. C'étoit Subligni, le pere de la petite Subligni que nous voyons à l'Opera de Paris. Il n'est point besoin de croire qu'il n'a fait que préter son nom à Monsieur de Brancas. Il écrivoit comme sa fille danse, Et il nous a laissé plusieurs autres Ouvrages, qui répondent au mérite de la fausse Clélie. Les Lettres Portugaises, telles qu'on les lit, sont de sa façon. Monsieur le Chevalier, aujourd'hui Monsieur le Maréchal de Chamilli, revenant de Portugal, lui en donna les Originaux, que Subligni traduisit et augmenta à sa maniere. Les deux premiers Livres du Journal Amoureux de Madame de Ville-Dieu sont aussi de lui, et je croi avoir oüi dire, que, lorsqu'il mourut, (assez jeune, par malheur.) Il travailloit à faire des vies des Hommes Illustres de la Cour de François premier et de ses successeurs, qu'il tiroit de Brantôme, et des autres Mémoires de ce temps-là. De l'humeur dont étoit Subligni, cela n'auroit pas manqué d'être semé de force galanterie, que l'éloignement [-67-] n'auroit pas empêché de plaire. Hélas dit Mademoiselle Monsieur on est bien obligé de remonter aux vieilles Cours, pour en trouver. Oh! bien donc, reprit le Marquis, les Héros de ce Subligni si poli se tutayent toûjours. Et que driez-vous du Prophete des Marets, Moderne tres-Moderne en toutes façons, qui, dans les douze Entretiens de ce beau Livre qu'il a appellé Les delices de l'Esprit et où il traite d'un Dieu et d'une Religion, de l'immortalité de l'Ame, de l'humilité, de l'obéïssance, et cetera fait tutayer ses deux Héros, gens du grand monde, et gens posez, depuis le bon jour jusqu'à l'adieu, et cela au milieu du Jardin de Luxembourg?

Mais, puisque nous voici tous quatre sur la Comparaison du Chevalier, demandons-lui un peu compte de plusieurs choses hardies qu'il avance, et qu'il ne prouve pas assez, au gré des Juges intégres. Je ne suis pas dans ses interests, jusqu'à renoncer pour lui à la raison et à l'équité. Comme diantre il accommode cette pauvre Langue Italienne: de la maniere dont il en parle, non seulement le François seroit vingt fois plus propre à être chanté, mais l'Italien n'y seroit point propre du tout..... Et cependant, interrompit le Chevalier, je me suis encore retenu sur cet article. Je consens, si Madame le permet, à vous donner ici tous les éclaircissemens [-68-] que vous voudrez me demander, et pour commencer à vous satisfaire, je vais d'abord étendre une observation aussi desavantageuse à la Langue Italienne qu'aucune de celles que nous fîmes dans nôtre premiere Conversation. Tous les mots de cette Langue finissent par les quatre voyelles a e i o. En une page de Vers ou de Prose vous ne verrez pas six mots terminez par une consonne, et vous n'en verrez gueres plus d'un ou deux terminez par un u. Leurs élisions leur amenent quelques mots finis par la consonne r. Par exemple, quand ils mettent lor pour loro, amar pour amare, et cetera. Mais je ne dis rien d'excessif, quand je dis qu'avec cette licence, vous ne verrez pas en une page de Vers ou de Prose, six de ces mots, qu'une consonne finisse. Prenez y garde, et si cela ne se trouve pas exactement vrai, je me soumets à avoüer que l'Italien est une Langue admirable. Concevez vous bien ce que c'est qu'une Langue dont tous les mots finissent, sans exception, en a e i o? Quatre lettres pour toutes manieres de terminaisons! Quatre voyelles plus sensibles et d'un son plus picquant que les autres, et par consequent plus fades, plus ennuyeuses, plus gênantes à la longue! Comment mettre là la moindre varieté? Comment se sauver d'une cruelle uni-formité de son? Cela plaît peut-être dabord, [-69-] mais dans l'usage, cela choque mortellement ceux même qui n'ont pas observé ce défaut: cela est absolument insuportable pour ceux qui l'ont observé. C'est pis que ces vins doucereux, dont le troisiéme coup affadit le coeur. Le François, où toutes les consonnes viennent tour à tour apporter de la diversité, de la force ou de de l'agrément, du serieur ou du brillant, selon qu'il en est besoin: où les u joüent de temps en temps comme les autres voyelles, et où l'i et l'o, les plus bruyantes, sont les plus rares: le François est d'une autre structure et d'une autre beauté. Et le Grec et le Latin, Langues dont la beauté est reconnuë, sont-ils sans terminaisons de consonnes? Le Grec, le Latin, et le François sont semblables là-dessus. On a fait un mauvais present aux Dames, en leur donnant l'Italien en propre. Les Dames aiment la douceur et qu'on leur flâte les oreilles, mais les Dames ne sont point les duppes d'une douceur fade et énervée; et ont assez de goût pour se lasser bien-tôt d'un jargon si enfantin. Le malheur est qu'entre ces quatre voyelles perpetuelles, l'i est encore d'un degré plus frequent que les trois autres. La Langue des Italiens, sur tout leur Poësie fourmille de mots en i. Je défie qu'on me recite deux ou trois Vers, où il n'y ait de l'i. Cette terminaison est tres-badine, je l'avois remarqué [-70-] dans les Dialogues, mais de plus, vous sçavez qu'on fait hi hi en riant: La Scene * de Nicole qui rit au nez de Monsieur Jourdain habillé en homme de qualité, n'est pleine que de hi hi. Et dans les Opera où l'on ne rit que rarement, et où on ne devroit jamais rire, tant d'i ne peuvent éviter d'être vicieux à l'excés. En second lieu cette lettre a un défaut propre, qui la rend la moins favorable de toutes au chant, ou plûtôt la plus dangereuse aux chanteurs. Elle conduit à naziller. Il est impossible qu'on ne paroisse chanter tant soit peu du nez, en chantant ce nombre eternel d'i, et chanter du nez est avec vôtre permission une chose fâcheuse. L'idée seule en fait de la peine.

Je vois bien, dit Mademoiselle M. que Monsieur le Chevalier se prépare d'une étrange sorte à satisfaire ceux qui sont d'une autre opinion que lui. Mais voyons ce qui en arrivera. Voici une difficulté qu'on fait sur l'avantage qu'à, selon vous, nôtre Langue pour être chantée: C'est une objection que vous avez oubliée, et que je vous prie de me résoudre. On prétend que la quantité d'e muets, que nous avons en nôtre Langue: (vous entendez, Monsieur, honte, descendre, adorable.) Cette quantité d'e muets, qui n'ont point de son, défigurent toutes nos Piéces, et sont d'une imperfection [-71-] terrible pour le chant. Vraiment on vous renvoye bien loin de vôtre compte par ces e la. Un bel esprit, que je connoi, pense qu'ils donnent seuls à la Poësie Italienne une victire complette sur la nôtre, en fait de Musique.

Vôtre bel esprit a pû, Mademoiselle, répondit le Chevalier s'applaudir de cette objection, et vous en flâter, dans quelque moment où vous n'y étiez qu'à demi attentive: mais lorsque vous l'approfondirez, vous en allez voir le foible. Je ne vous dirai pas, aprés Messieurs * Charpentier et Perraut, * que cinq cens mots François qui finissent par des e muets, font la grace de nôre Langue, et l'élevent au dessus de la Grecque et de la Latine. Je haïs les exagerations, jusqu'à ne pas vouloir profiter de celles d'autrui. Vous seriez engagée à respecter ces deux Auteurs, et le dernier principalement vous doit être cher, et vénerable, mais il me paroîtroit qu'ils ont parlé si peu sçavamment et si peu juste, que j'aurois quelque honte de prétendre en tirer avantage. Du reste, vôtre objection, n'est pas nouvelle, et si je ne l'ai pas réfutée, ç'a été que Monsieur l'Abbé R. de qui je réfutois l'Ouvrage, ne nous l'a pas faite. Marque, peut-être, qu'elle n'est pas tres-forte. [-72-] Monsieur l'Abbé avoit assez de zéle et de lumieres, pour ne la pas negliger, pour peu qu'il eut esperé d'en tirer de profit. Nous avons donc, Mademoiselle, des e muets, et le son sourd de ces e produit de l'obscurité.....justement..... Il produit de la douceur et de la varieté: de l'obscurité non. De la douceur; cela est manifeste: rien ne coule mieux et plus doucement que ces e muets. De la varieté; en ce que les e ouvers, et les e fermez se font sentir les uns les autres: sincerité, sincere, difference remarquable, et les uns forment des rimes masculines, les autres des rimes feminines. Cette diversité de sons et de genres, dans la même lettre, est une espece de richesse, et la Poësie Italienne, qui a des rimes, comme la nôtre, a le desagrément de n'en avoir que de masculines. Cela est pauvre et incommode pour des Poëtes et des Musiciens, si riches d'ailleurs. Et cela apporte necessairement une uniformité languissante dans leur Poësie, dont leur Musique se ressent. Quoique les deux plus belles Langues du monde, la Grecque et la Latine, n'ayent point eu d'e muet, qui fût sensible, et qu'elles s'en soient bien passées, parce que les Vers de ces deux Langues n'étoient pas rimez: la nôtre, que je ne mets qu'aprés elles, et seulement devant toutes les langues vivantes, ne perd pas à cette difference d'e. [-73-] Mais il faut vous convaincre qu'ils ne rendent pas nos Vers obscurs. Je vais vous en choisir un exemple, qui ne sçauroit être plus favorable à vôtre opinion. C'est le premier Vers de la premiere Scene de Phaëton, qui n'est composé que de 4 mots, terminez tous 4 par un e muet.

Heureuse une ame indifferente.

Quand une Actrice vient chanter ces paroles, vous plaignez-vous de ne les entendre point? Ce que vous y pourriez réprendre seroit, que les e d'heureuse et d'une ne s'entendent gueres, qu'on entend comme s'il y avoit.

Heureus' un' ame indifferente.

Mais quelqu'un peut-il douter s'il y a heureux, ou heureuse, un' ou une, et le reste du Vers ne détermine-t'il pas suffisamment ces premiers mots? Le grand desagrément qu'il pourroit y avoir, viendroit de la chanteuse, si elle n'appuyoit pas sur la derniere syllabe et ne faisoit pas sentir le te, d'indifferente. Mais, grace au soin que nous avons de bien ouvrir la bouche et de bien prononcer, ce te sera entendu, et, parconsequent, nulle obscurité. Ainsi, en appuyant bien sur toutes les finales, comme on apprend à le faire à nos chanteurs, qui seroient sifflez, s'il y avoient [-74-] manqué deux fois: le desagrément prétendu de ces e muets disparoit. On met fort bien dessus une note noire, et on les prononce avec la même fermeté et la même force que les e ouverts, dont vous n'auriez garde de vous plaindre. Substantifs, Adjectifs, Noms propres, Verbes, aucun n'échape à l'Auditeur.

Quand nous avons trouvé le Roi de Circassie,

Et le superbe Ferragus.

Dit Roland, Acte 4. Scene 1. Le chanteur ne dira pas Circassi, et vous fera entendre Circassie clairement. Aprés quoi, si vous ne sçavez pas ce que c'étoit que le Roi de Circassie, et ce que c'est que ce Royaume-là, ce ne sera pas la faute de nôtre Langue. Mais, Mademoiselle, je vous justifie l'e muet, sans necessité. Suposé que ce fût un vice dans la Poësie chantante, l'Italienne n'y gagneroit rien.... Comment, Monsieur, et pourquoi?.... C'est qu'elle a, aussi bien que la Françoise, des e, qu'on ne prononce point, et qu'ainsi on peut mieux appeller muets, que les nôtres, que nous prononçons: et, si elle en a moins, dequoi je demeure d'accord: en récompense elle a de surcroît des o muets, que nous n'avons pas. Les Italiens, en chantant ne prononcent rien, parce qu'ils serrent les dents. Ils en sont encore où en étoient nos anciens [-75-] Musiciens: tout ce qu'ils disent en Musique est de l'Arabe. Mais c'est bien prononcer, chez eux, que de ne pas faire sentir certains e et certains o. Pour ceux-là, ils les rendent muets de propos déliberé, et ils en usent de même en parlant. Il est certain que la prononciation Romaine, ne laisse point du tout entendre, dans le discours, les o et les e de quantité de mots. Je m'imagine que Monsieur l'Abbé y avoit fait attention, et que ce fut ce qui le détourna de nous reprocher nos e. Et vous sçaurez, s'il vous plaît, que la Langue Espagnole est sujette aussi à ces voyelles sans son, elle en a plusieurs, souvent muettes. De sorte que le défaut est commun à nôtre Langue avec vos Italiens, et le mérite de le réparer nous est particulier. Il n'y a que nous à qui un goût de clarté ait enseigné à appuyer fort sur les finales, de peur que l'Auditeur ne perde la moindre syllabe. Goût de clarté, goût de netteté que nous avions loüé plusieurs fois, et qui bannit de même de la Poësie Françoise ces expressions Metaphoriques et forcées, qui passent parmi vous pour des conceptions admirables, disoit Perrin, et parmi nous pour de purs galimatias *, jusques-là que nous ne souffrons pas les conceptions trop éloignées ou même trop ingenieuses, difference encore bien [-76-] grande pour le vice d'obscurité.

Bon, dit Mademoiselle M. je ne sçai combien de gens, qui croyoient, comme moi, que nos e muets gâtoient nôtre Poësie et nôtre Musique, se trompent. Mais ne vient-il point de vous échaper un petit mot contre vôtre intention et contre vos interêts? Il me semble que vous venez de nous dire à peu prés que nos Anciens Musiciens prononçoient mal. Nous le contraindrions bien, reprit le Marquis, d'en convenir tout à fait. Autrefois en France les Musiciens chantoient l'air, sans laisser entendre que quelques syllabes des paroles. C'étoit l'usage. On y étoit si accoûtumé qu'on ne contoit pas d'en rien attraper, à moins qu'on n'eût un Livre pour les lire, et delà est venu que dans nos plus anciens Ballets, on ne manquoit pas de distribuer à toute l'assemblée des Copies imprimées des paroles mises en Musique. Le Poëte avoit soin de répandre ainsi ses Vers, afin que le spectateur, qui n'y auroit pas compris un mot, en écoutant le Musicien, sçût ce que c'etoit. A la fin on se lassa de cette necessité de lire, à mesure que les Musiciens chantoient. On conçut qu'il n'étoit pas dans l'ordre, qu'aussi-tôt que des Vers étoient chantez, ils cessassent d'être intelligible. Un Maître de Musique, habile, nommé Bailli, se mit en tête de corriger ce défaut de nos chanteurs, et pour cela, il leur [-77-] apprit à ouvrir la bouche. Car il est superflu de prouver qu'on ne sçauroit prononcer distinctement en serrant les dents, et qu'il faut avant tout les deserrer. Bailli commença donc à introduire une méthode de chanter nette et raisonnable. Aprés lui, vint Lambert, le meilleur Maître qui ait été depuis plusieurs siécles, du contentement de toute l'Europe. Son chant étoit si naturel, si propre, si gracieux, qu'on en sentoit d'abord le charme. Lambert ne pechoit qu'en ce que quelquefois il lui donnoit trop de graces. Il n'y eut personne à Paris, François ou étranger, qui ne voulût apprendre de lui, et il a montré si long-temps, qu'il a fait mille excellens Ecoliers. Sa méthode fut portée en peu d'années, dans les Provinces. Noblet, chantoit aussi alors, tres-agréablement. L'Opera de Paris s'établit: ce qui ayant répandu de tous les côtez le goût de la Musique, répandit et augmenta à proportion le goût de la netteté du chant. Dés que les Opera furent florissans, tous les chanteurs sçurent ouvrir la bouche et se faire entendre, et tous les Auditeurs, sensibles à la beauté des paroles et voulant les goûter conjointement avec la Musique, sçurent demander qu'on ne leur en dérobât rien. Sur-quoi Baciilly, homme d'un genie borné, mais exact, donna la derniere main à la propreté de nôtre chant, pour laquelle il avoit sans [-78-] contredit un talent singulier. Il conte une petite histoire, qui montre que de son temps quelques Musiciens étoient encore demeurez dans la vieille grossiereté. Il prent à témoin * plusieurs personnes, qu'à un recit de Ballet, qui finissoit par ces paroles.

Et l'embaras nous semble doux,

Quand il est causé par la presse

De ceux qui soupirent pour vous.

Le Musicien chanta, et chanta toûjours avec une fermeté merveilleuse,

Et les Barons nous semble doux.

Sans s'appercevoir, par les éclats de rire qui s'élevoient, du joli sens qu'il faisoit. Oh s'écria la Comtesse, cela vaut le grand Page du Roman * Comique. [Tome 2. Cl. 3. in marg.]

Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez,

Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos jambes.

Soit que cette mauvaise prononciation vint de ce que le chanteur n'entendoit pas ce qu'il disoit, continua Monsieur des E. soit qu'elle vint de ce qu'il estropioit les mots [-79-] entre ses dents, ensorte que la syllabe ras, paroissoit se changer en rons, il est sûr que Bacilly avoit raison d'en être choqué, et de travailler à mieux instruire nos Musiciens. Mais, Mademoiselle, que gagnerons-nous à raconter tout cela au Chevalier? Il va peut-être nous répondre qu'il convient volontiers que les vieux chanteurs François prononçoient ridiculement, mais qu'il y a 30 ans, que, par les soins de Bailli, de Lambert et de Bacilly, il ne reste plus de traces de ce ridicule en France, et qu'aujourd'hui on y prononce amerveilles.

Vous l'avez deviné, Monsieur, dit le Chevalier, voilà ce que je vous répons. Que les Italiens travaillent à leur tour à apprendre à ouvrir la bouche, pour corriger leur prononciation vicieuse, et si peu approchante de la netteté de la nôtre, et qu'ils se hâtent de commencer: il leur faudra du temps, à eux, qui, à la verité portent les choses à un point sublime de perfection, mais ne les y portent pas si vîte que je pensois. Car Mademoiselle croiroit-elle ce que j'ai oüi dire depuis peu en termes précis à une des personnes du Royaume qui connoit, qui aime, et qui sert le mieux les Compositeurs d'Italie? Il n'y a que vingt ans qu'on sçait faire de bonne Musique en ce païs là: toute celle qu'on y avoit faite auparavant est peu de chose, on nous l'abandonne, et tous les Compositeurs [-80-] qui y avoient paru, ne sont rien au prix de ceux qui s'y sont élevez, dans ces vingt dernieres années.

Mademoiselle M. que le Chevalier regardoit, ne lui répondit que par quelques mines dédaigneuses. Mais, Mademoiselle, dit le Marquis, écoutez. Cette proposition est importante, et pourroit avoir des conséquences tres étenduës et tres tristes. Par exemple, Luigi et Carissimi, seroient d'un âge trop avancé, et ne seroient point contez parmi les Compositeurs excellens, au nombre desquels je souhaiterois qu'ils fussent. Je le souhaitterois comme vous, ajoûta Monsieur de. J'ai toûjours été persuadé qu'ils sont ce que l'Italie a de meilleur en Musique prophane et en Musique d'Eglise, et formé, épuré qu'à été leur genie en France, ou ils ont fait l'un et l'autre un long sejour, il a produit des morceaux que je prenois pour la gloire de l'Italie. Je les nommai même tous deux à cette sçavante personne, et je lui marquai la peine que j'aurois à les voir exclus du nombre des Italiens de la premiere volée. Je vous assure qu'elle me dit formellement que Luigi et Carissimi ne méritoient point d'y être compris, et elle me le dit d'un air à ne pas me laisser douter que ce ne soit le sentiment certain des vrais connoisseurs du parti. C'est Buononcini qu'elle cite par préference: c'est celui qu'elle met à la tête de ces admirables [-81-] Modernes. Il est le Héros, de l'Italie et le sien.... Apparemment interrompit Mademoiselle M. il ne seroit pas le vôtre... Mademoiselle, je n'ai jamais vû de lui, que ses duo imprimez à Boulogne, mais je vous avouë que là-dessus je n'en aurais pas une si haute opinion à plus de la moitié prés. Cependant, continua le Chevalier, je vous avertis du rang que lui donnent vos Docteurs, afin que vons le lui donniez aussi, et que vous n'alliez pas sans y songer, en estimer quelque autre autant ou davantage. Malheur dans lequel est tombé Monsieur l'Abé R. qui n'a nommé Buononcini que dans la foule. Vous voudrez bien avertir de même tous les François Italiens de vôtre connoissance de n'estimer que les Compositeurs qui ont brillé depuis 20 ans. Vous avez à Paris et sur tout dans les Provinces quantité de jeunes adorateurs de la Musique d'Italie, qui admirent souvent sur le nom de l'Auteur en i ou en o. Il est bon qu'ils sçachent, de peur qu'ils ne s'y méprennent, qu'un homme en i et en o, qui a composé il y a plus de 20 ans, est indigne de leurs tres humbles respects.

La personne dont je vous parle, et dont l'autorité est telle parmi les Partisans du goût Italien, qu'elle n'a gueres à craindre d'être contredite, me dit une seconde chose, que je ne dois pas oublier. Aprés quelques [-82-] éclaircissemens entre nous deux, elle eût la politesse de me répeter plusieurs fois que la Musique Françoise étoit fort bonne. (J'avouë que ce n'étoit pas du ton, dont elle loüoit Buononcini.) Mais elle prétendoit que nôtre Poësie n'étoit pas susceptible des mêmes beautez que l'Italienne, et cela parce que nous n'avons que de grands Vers.... toûjours de grands Vers pour vôtre Musique Françoise, jamais de ces petits Vers coupez, necessaires aux mouvemens tres-vifs.... Il ne me fut pas difficile de repousser ce reproche. Des Dames, qui furent témoins de nôtre conversation, convinrent ensuitte, qu'il étoit injuste. Qu'on ouvre tous nos Opera, et qu'on les parcoure, depuis le Prologue de Cadmus, jusqu'au dernier Acte de Tancrede, on y rencontrera à tout moment, non pas des Vers d'un pié, comme ceux que Scaron s'est seul avisé de faire, et qui ne siéroient que dans la bouche de Scaron.

Sarazin,

Mon voisin,

Mon ami, et cetera. Poësie de Scaron. Tome I. page 256.

Mais des Vers de deux pieds, de deux pieds et demi, de trois pieds. Dans le Prologue de Cadmus.

Heureux qui peut plaire,

Heureux les Amans, et cetera.

[-83-] Puis incontinent aprés

Peut-on mieux faire

Quand on sçait plaire, et cetera.

Dans celui d'Alceste

Est on sage

Dans le bel âge, et cetera.

Et ce ne sont pas seulement les Prologues et les divertissemens de chaque Acte qui en sont semez: vous en trouverez d'entre-mêlez dans le recitatif, pour toute sorte de passions. Ni Lulli, ni aucun Musicien François ne s'est plaint qu'on ne lui donnât point de petits Vers. Combien de Chansons de Boesset et de Lambert sur des Vers de la mesure la plus courte! J'ai eu l'honneur d'entendre dire à Madame, continua le Chevalier s'inclinant respectueusement vers la Comtesse qui gardoit un air assez serieux, qu'elle avoit vingt fois admiré ces paroles de la Comtesse d'Aische, sur lesquelles Lambert a mis un chant digne de ces paroles et de lui.

Je veux me plaindre

De vos rigueurs.

Eh, qu'ai je à craindre,

Pour me contraindre,

Eh, qu'ai je à craindre,

Puisque je meurs?

En effet, comment feroit-on des Vers qui soient plus coulans et plus justes, malgré la difficulté des rimes, de la mesure, et du retour de qu'ai-je à craindre? Madame [-84-] qui prefere ceux-ci à tous ceux qu'elle a jamais entendus, convient pour tant qu'elle en a vû grand nombre d'autres, doux et aisez dans leur gênante brieveté. Les quatre Tomes du Recüeil des plus beaux Vers mis en chant, par Bacilli, les Recüeils de Serci, et cetera fournissent des petits Vers en abondance. Quoique j'aye lû force Poësies Italiennes, dequoi je suis bien honteux et bien fâché, ce qui cause peut être mon aigreur contre cette Langue, je n'y en ai pas remarqué beaucoup davantage. Peut on nous... on vous auroit quitté d'une si longue énumeration, interrompit le Marquis. Mais j'ajoûte que si Quinaut, Monsieur de la Motte, Monsieur Danché, font d'ordinaire de grands Vers pour le recitatif, où vous avoüerez qu'ils n'en mettent gueres de petits d'une mesure suivie, Quinaut, Monsieur de la Motte, Monsieur Danché ont raison. La cadence des petits Vers et leurs rimes frequentes coupent trop et font trop sauter le récitatif, qui doit être uni, tranquille, majestueux. Le recitatif est un fleuve qui doit rouler doucement, également, hormis aux endroits où il est poussé ou ralenti, où il est excité par quelque détour ou par quelque rencontre extraordinaire, et les petits Vers d'une mesure courte et reglée forment des cascades impetueuses et bruyantes, ou des ruisseaux d'un gazoüillement perpetuel. Mais voilà les [-85-] questions de Langue et de Poësie discutées, et il est constant que le Chevalier y étoit trop fort, sa cause se défendoit toute seule. Sans conter nôtre netteté unique, qu'il a peu relevée aujourd'hui, qui oseroit nier que la difference de nos rimes masculines et feminines ne nous soit utile? Deux ou trois Sçavans en ius se sont flâtez d'avoir prouvé que le badinage de la rime abaisse infiniment nôtre Poësie au dessous de celle des Anciens, ce qui n'est pas sans apparence: Du reste on confessera qu'entre les Langues vivantes, le François, que Montaigne trouvoit, il y a plus de 120 ans, gracieux, delicat et abondant, (Essais. livre 2. chapitre 17. a de l'avantage, et qu'entre les Langues vivantes, dont la Poësie est rimée.) La Poësie Françoise rimée diversement et par des sons de differentes especes, a du moins une beauté privilegiée. Le Chevalier ne nous a pas même poussez autant qu'il l'auroit pû. Changeons de batterie, Mademoiselle, et l'attaquons du côté de la Musique. Nous ne lui ferons pas de quartier, en cas qu'il plie, et j'ai fait, j'ai oüi faire quelques objections contre ses sentimens, sur les quelles j'ai envie de le tâter.

Monsieur le Marquis, dit Mademoiselle M. je me défie tant soit peu de vôtre bonne foi. Mais, avant que vous parliez de la Musique, n'importe à quelle intention et en faveur de qui, [-86-] vous en voulez parler, permettez qu'on vous demande à vous-même, si vous êtes un habile Musicien..... à cela, Mademoiselle, je ferai ce que faisoit Roquebrune, qui,

pour donner bonne opinion de sa veine, * [Rom. Com. Thom. I. c 8. in marg.] se tuoit de dire qu'il avoit vû Corneille, qu'il avoit fait la débauche avec Saint Amant et Beys, et qu'il avoit perdu un bon ami en feu Rotrou. Je vous répondrai que j'ai tant dîné avec Lambert, tant fait de grands soupez avec Lulli, et fait vivre Bacilli tant de temps, que tout cela ensemble peut passer pour un petit cours de Musique. Bacilli a demeuré plusieurs années en cette Ville. J'étois, sans vanité, son Patron. Il a travaillé trente fois pour moi, et entr'autres ce fut moi qui lui fis faire sur un veil oncle que j'avois, plus reserré que n'aurois souhaitté, un certain air, qui n'est pas le plus mauvais des siens.

J'entens murmurer tout le monde

Et dire qu'il n'est point d'argent, et cetera.

Voila mes Titres d'habileté en Musique.... Fort bien. Monsieur, nous vous écouterons avec soumission. Que Monsieur nous explique à present dequoi manque cette Musique Italienne, qu'il a insultée. De bons sens, Mademoiselle, dit le Chevalier, elle ne manque en gros que de cela, mais elle en manque beaucoup. Ah, répondit elle, nous n'avons pas dessein de vous en croire sans bonnes preuves. Mais, Monsieur le Marquis, [-87-] commencez par nous dire s'il n'est pas vrai que vôtre Ami s'est trompé au sujet des dissonantes des Italiens. Lui pardonnerez vous la maniere dont il les traite? Je n'ai garde, Mademoiselle, dit le Marquis. Il s'est negligé pour l'expression, et il a là besoin d'une indulgence, qu'il ne nous plaira pas d'avoir: et pour le sens, l'endroit où il cite des exemples de leurs dissonantes monstrueuses n'est qu'ébauché. Se mocque-t'il du monde? Il flâte les Compositeurs d'Italie: il avoit lieu de décrier la moitié plus leurs excés, et d'en raporter des traits la moitié plus insuportables.

Puisque vous m'attaquez ainsi, repartit Monsieur de. je m'efforcerai de me défendre, et d'abord je vous prie de songer qu'en entreprenant de décrier une Musique, presque triomphante par l'attachement de plusieurs gens du grand air, et par la fureur de la mode, il m'a été pardonnable d'avoir quelque retenuë et même quelque timidité. Je ne me défiois pas de ma cause, j'aurois eu tort, je me défiois de moi-même et j'avois raison. Je n'appuyois donc pas autant que je l'aurois pû, en quoi vous devez m'excuser. Dans le commencement de nos conversations, outre Monsieur le Comte du B... j'avois à combattre Madame, contre laquelle on est toûjours foible, et qui n'étoit pas encore aussi équitable, qu'elle le devint dans la suite: [-88-] je les ménageois l'un et l'autre, pour tâcher de les gagner. Vous prétendez que je n'en disois pas assez, d'accord: mais je faisois beaucoup d'en tant dire. S'il savoit été question des dissonances, aprés l'article de Ferini, par lequel l'integrité de Madame fut entierement éclairée, vous auriez vû que j'aurois étalé bien d'autres bizareries Italiennes. Il est fou, dit la Comtesse à Mademoiselle M. mais il ne vaut pas qu'on prenne garde à ses folies. Non, non, Madame, repartit le Marquis, n'y faites pas attention. On a beau jeu, continua le vieux Seigneur, à rire des excés et de la contrainte où l'amour des dissonances rares jette les Compositeurs d'Italie. Ils en ont qui agacent les dents, et qui * [Essais page 447 in marg.] troublent comme ce bruit aigre et poignant que font les limes en raclant la fer. (C'est encore mon Montagne.) Les Italiens employent sans cesse une fausse septiéme et une fausse quinte ensemble, et celui-là, que jamais Lulli n'a voulu employer, n'est pas encore le plus bizarre de ceux qui leur sont familiers. Mais quelles peines, quels mouvemens ne se donnent-ils point pour attraper une septiéme diminuée avec une fausse quinte une neuviéme et un triton, et quelle satisfaction, lorsqu'ils y sont parvenus! vous leur direz, pourquoi, Signor Virtuoso, ces deux mesures sont-elles de ce chant extraordinaire [-89-] et gêné?... Ah, remarquez aussi l'accord qui suit.... oüi, je le voi, c'est une neuviéme et un triton. Mais quelle beauté produit-il dans vôtre Musique?.... une rareté merveilleuse.....j'en conviens. Cependant cela ne forme rien moins qu'un beau chant, ni qu'une belle expression... Eh qu'importe?.... voilà où ils en sont tous, et je me persuade qu'un homme de quelque goût et de quelque bon sens, ne sçauroit ne point être frappé du ridicule de ce raisonnement que les Italiens, pour acquerir la réputation de Sçavans, se dévoüent à ces accords rares, et à cette fureur des dissonances, quand ils commencent à composer, on le leur pardonnera: Mais quand la réputation de Sçavans leur est acquise, quand ils sont reconnus pour tels: qu'ils immolent encore sans necessité, la facilité, la suite, la beauté du chant au faux bonneur d'entasser des accords innoüis et des dissonances outrées: il n'y a point assez de sifflets en France, point de sifflets assez aigus pour se mocquer de cette petitesse de goût et de jugement. Pourquoi les dissonances sont-elles faites a et pourquoi en use-t'on en Musique? pour varier. La bonne Musique est ennemie de l'uniformité platte, parce [-90-] qu'y ayant des tons suffisamment, pour qu'on les diversifie: Il faut éviter la pauvreté et la langueur. Sur ce principe, il est défendu de mettre deux quintes ni deux octaves [89] de suite, quelque excellentes que soient ces consonances: Il est défendu de faire deux fois de suite le même tremblement,si ce n'est dans de petits Airs champêtres ou negligez, quelque agréable qu'il fût en soi. Cela est fort bien: de cette sorte les dissonantes serviront à relever les consonances, elles les feront sentir De temps en temps, par exemple, un triton sauvé par une sexte. Vos oreilles recevront, avec plaisir, cette dissonance, doucement corrigée: de la même maniere que vos yeux sont flâtez du juste mêlange des jours et des ombres d'un Tableau. Outrez ces jours ou ces ombres. Les ombres trop épaisses enfumeront le Tableau, les jours trop vifs vous ébloüiront, et il en va ainsi des dissonantes d'Italie. Elles irritent si aigrement l'oreille, que l'oreille en est effrayée. Or je ne suis point content qu'on me chatoüile trop b fort, je [-91-] hais ces dissonances effrayantes, à moins qu'elles ne soient placées aux endroits que le Comte a marquez, et où l'effroi, l'aigreur qui les suit, devient un secret de l'Art. Au reste, lorsque les dissonances sont si frequentes, elles ne font plus sentir les consonances: au contraire, elle les étouffent. J'entendois dire dernierement à quelqu'un que Ciceron a s'étoit donné la peine de remarquer que le peuple se récrioit contre ces dissonances, qui reviennent trop souvent. Et dans les Ouvrages Italiens on diroit presque que ce sont les consonances qu'on destine à relever par leur rareté, ces dissonances perpetuelles. C'est là le défaut d'outrer tout, qu'ont les Italiens, et que Monsieur n'a pas mal frondé, il a assez appliqué et assez fait valoir sa grande Regle, de sçavoir être médiocre et retenu. Mais ce qu'il n'à osé dire, dequoi on a été étonné, et dequoi les François zélez ont murmuré, c'est que les Italiens employent mille dissonances, sans les sauver. Afin que la dureté en soit plus sensible, ils les jettent et les laissent toutes cruës. Nouveau genre de délices et d'habileté. Ces sçavans Compositeurs ne pensent pas qu'ils [-92-] joüent à se faire traiter d'ignorans ou du moins à donner lieu aux ignorans de s'égaler aisément à eux. Jusqu'ici c'étoit une loi inviolable de sauver les dissonances qu'on employoit, et un Compositeur qui n'en n'auroit pas sauvé quelqu'une, auroit été convaincu d'ignorance: mais à present on n'a qu'à Composer au hazard, et sans sçavoir de Regles. Celui qu'on reprendra d'avoir manqué à sauver une dissonance, suivant le précepte et l'usage immémorial, répondra ce que répond le Medecin malgré lui à Geronte, [Acte 2. Scene 4. in marg.] qui étoit choqué qu'il eût placé le coeur autrement que du côté gauche, et le foye autrement que du côté droit. Oüi cela étoit autrefois ainsi, mais nous avons changé tout cela, et, grace aux Docteurs d'Italie, nous faisons maintenant la Musique d'une méthode toute nonvelle.

Une autre chose, dont le Chevalier n'osa peut-être encore parler, de peur d'épouvanter Madame, c'est de la Chromatique. De la Chromatique! répéta la Comtesse. Le mot est pourtant joli. Mais je le connois tant. Dans les Précieuses Ridicules Magdelon [Scene 9. in marg.] ne dit elle pas qu'il y a de la Chromatique dans l'air du Marquis de Mascarille? le Chevalier à la mode se plaint que Madame Patin [Acte 4. Scene 2. in marg.] ne l'aime plus, puisqu'elle est insensible au Chromatique, dont l'Air qu'il a fait pour elle est tout rempli. Scuderi dans cette Préface originale [-93-] d'Arminius, * qui est un chef d'oeuvre de fanfaronnades poëtiques, dit qu'il en est des inventions particulieres, comme de la Chromatique, de laquelle il ne faut gueres user, si l'on veut qu'elle semble bonne, et si je m'en souviens bien, d'Assouci, dans un endroit de ses Avantures, se fait tout blanc de la Chromatique. Mais ces Messieurs, contens de s'être parez de ce beau terme, ne l'expliquent point. Je vais vous l'expliquer moi, reprit le Marquis. Faire de la Chromatique aujourd'hui est faire un chant, qui va montant ou descendant toûjours de demi ton. en demi ton. Et quand les Italiens y sont une fois, Dieu sçait combien ils en enfilent. On diroit qu'ils ne sçauroient plus mettre de tons pleins, semblables à ces précieuses, qui, s'étant accoutumées à pincer leurs mots, se font un ramage necessaire de ce begayement, et ne peuvent aprés cela prononcer un mot ferme. De l'opinion et de l'humeur dont étoit Scuderi, ce Soldat * là auroit fait mettre l'épée à la main à un Compositeur Italien qui l'auroit prié d'entendre une de leurs Piéces à Chromatique. Et en effet, imaginez-vous quel hannonment [-94-] risible que de parcourir 4 ou 5 octaves de demi ton en demi ton? Les Italiens n'ont pas inventé la Chromatique, a dit le Chevalier. Boëce et Zarlin racontent qu'elle fut trouvée par Timothée de Milet, du temps d'Alexandre le Grand, et delà nous sont venus nos B mol et nos diésis, si aimables, quand on les place à propos. Au milieu d'un recitatif naturel, un seul B mol picque et se fait remarquer. Le B mol particulierement appartient au Chromatique, qui rend une Musique fort molle, comme est toute celle où domine le B mol. A cause dequoi les Lacédémoniens avoient défendu chez eux le genre Chromatique, et apparemment Timothée ne se servoit pas de ce genre-là, lorsqu'il fit courir Alexandre aux armes: si ce Timothée le Musicien, fils de Thersandre qui a écrit 17 ou 18 Livres de la Musique, et qui étoit aussi un grand Poëte, est le fluteur d'Alexandre, b comme cela pourroit être. Les Anciens avoient même trouvé une Musique enharmonique, qui partageoit les tons en moins [-95-] de la moitié, et usoit de quarts de ton. Mais les Italiens ne s'attachent pas à une belle Musique diatonique, c'est a dire dont le fond soit de tons bien pleins, bien nobles, et bien simples, selon le goût des Anciens, imité par Lulli: Les Italiens ont inventé l'abus de la Chromatique, et je prévoi qu'un de ces jours ils en viendront, s'ils peuvent à l'enharmonique tout pur, et en cas que ce genre-ci soit praticable dans la Musique Moderne, dequoi je doute, dés qu'ils en auront une fois tâté, vous verrez qu'ils en feront leurs délices ordinaires, car il aura encore un point de difficulté par dessus le Chromatique. Quittons ces grands mots, interrompit le Marquis. Il est certain que la difficulté est le ragoût des Italiens. Cela est difficile, donc, concluent-ils, cela est bon. Que ne font-ils danser sur la Corde les danseurs de leurs Opera, et que ne marchent-ils eux-mêmes par la Ville sur des échasses? Cela seroit encore plus difficile que de danser bien une danse haute et de marcher de bonne grace. Il ne tient pas à eux que la Musique ne devienne une espece de Cabale, une Science mysterieuse, enveloppée d'une redoutable obscurité, qui en pût éloigner les prophanes et le peuple. Ils trouveroient beau de dire, comme le prophête des Marets. *

[-96-] Ce n'est pas pour toi que j'écris

Indocte et stupide vulgaire.

J'écris pour les nobles Esprits,

Je serois marri de te plaire.

Leur gloire est de Composer sur des tons à faire frayeur, suivant l'expression de Monsieur l'Abé. J'ai vû une de leurs Piéces, en F, Ut, Fa, Diésis * tierce majeure. Où avoient- ils été chercher celui-là, et comment l'executer? Et ils ont une adresse: lorsqu'ils ont eu le malheur de composer sur quelque ton commun, ils s'étudient à couvrir cela, par une clef hérissée de diésis et de B mol, et qui change à châque mesure. Ils pourroient notter leur Musique d'une maniere nette et aisée. Point. Tout le monde la chanteroit. Ils veulent se donner le plaisir d'exercer l'attention et la patience de ceux, qui aiment leurs Ouvrages. Ils veulent qu'ils en coûte pour les déchiffrer. Bienfaicteurs à peu prés de l'humeur des Dames, qui se plaisent à faire souffrir, ceux mêmes, dont elles sont bien aises d'étre aimées.

* Quoiqu'elle partage vos chaînes,

Qu'elle vous ait donné son coeur:

Elle trouve de la douceur.

Ardeat ipsa licet, poenis gaudebit amantis.

[-97-] A se repaître de vos peines.

Et si vous ne vous plaignez pas,

Si vôtre amour ne vous tourmente,

Elle ne sera point contente

Du mol effet de ses appas.

Nos Maîtres sont de bonnes gens eux, qui tâchent tous les jours d'adoucir le peu de difficultez, qu'il y a dans nôtre Musique. Mais la Nature elle même, n'est gueres glorieuse, la Nature, dont les plus beaux Ouvrages sont si simples. Quelle merveille est-ce que ces Lys et ces Roses? ce n'est que du blanc et du rouge. Et aprés tout le plus beau teint du monde n'est qu'un mêlange de ces deux couleurs. N'autoit-il pas été bien plus magnifique à la Nature, de faire les beaux teints de sept ou huit couleurs differentes, et bien bigarrées. Et quelle pitié encore que ces beaux yeux, ces yeux qui ont tant renversé de cervelles de Héros et épuisé de cervelles de Poëtes, ne soient, tout bien compté, qu'un peu de blanc, de bleu et de noir.

Monsieur le Chevalier desarme quelquefois les Critiques, dit Mademoiselle M. en se radoucissant. Il a des comparaisons galantes, ausquelles on se laisse gagner. Pour cela les Pieces Italiennes sont difficiles. Elles sont peut être moins vicieuses que vous ne le prétendez, mais enfin elles vendent cher le plaisir qu'elles font. On en convient, et on va [-98-] même jusqu'à convenir qu'on auroit obligation aux Compositeurs d'Italie, s'ils avoient la bonté d'avoir quelque égard à la peine de leurs amis! mon Maître de Clavessin, qui est Italien de tout son coeur, reprit la Comtesse, me divertit assez l'autre jour. Il entra dans ma chambre fort rouge et fort dérangé. Je crûs qu'il avoit été de quelque déjûné, qui venoit de finir à deux heures, qu'il étoit, et je voulus lui en faire une petite correction. Pardonnez-moi. Il n'avoit mangé de la journée, et n'étoit sorti de chez lui, que pour moi. C'étoit qu'il avoit travaillé toute la matinée à étudier des sonattes Italiennes, qu'il s'est mis en tête de joüer sur son Orgue, les Samedis à la fin de Vêpres, (et les voilà jusques sur l'Autel.) J'en aprens une, Madame, me dit- il, en levant les yeux au Ciel, qui est divine. Elle me tuë et je ne l'arrache que morceau à morceau. Mais n'importe: je l'apprendrai, et je la joüerai Samedi à mes Ecoliers à qui je l'ai promise, quand j'en devrois devenir fou. Je fis apporter à manger au pauvre bon homme, qui devora en hâte quelques tranches de jambon, et s'en retourna tout encouragé revoir une fugue, sur laquelle il en étoit demeuré. Aprés cela, dit le Marquis, qu'on lui presente une Piéce facile, simple, et nottée uniment, il ne la daigneroit pas regarder, [-99-] fusse celle avec laquelle Orphée retira sa femme des Enfers. Nos François, engoüez de l'Italien, veulent être traitez par leurs faiseurs de Musique, comme les Religieuses, par leurs Prédicateurs. Ce qui est intelligible, sera pitoyable: elles ne seront charmées, que de ce qu'elles n'entendront point.

Il y a de la fureur à cela. Peut-on ne pas comprendre que la Science, par elle même, n'est rien, qu'elle n'est à estimer, qu'autant qu'elle aide à embellir la Nature? La Nature est une beauté, qu'il faut habiller, de fois à autre, elle a besoin d'être parée. La Science est une femme de chambre, dont l'emploi et l'honneur est de sçavoir la parer: qu'elle la pare mal comme elle fait en la parant mal à propos, en la parant trop ou trop souvent, elle méritera d'être chassée. Et ces Messieurs les Italiens font de la Maîtresse la Servante et de la Servante la Maîtresse. Ils asservissent la Nature à s'habiller ridiculement, pour donner lieu à la Science de montrer la fecondité de ses inventions. La Science sçait fournir mille ornemens, mille embellissemens, elle en imagine sans cesse, au delà du necessaire. Ils ne siéent point à la Nature, ils la défigureront, l'accableront. Cependant les Italiens condannent celle ci à s'en charger. La femme de chambre est sçavante en son [-100-] métier, mais la Maîtresse en patit: la Maîtresse est bien malheureuse de ne pouvoir pas la chasser, pour en prendre une autre moins habile.

Du reste si le Chevalier est convenu qu'en general cette extrême Science est plus du partage des Italiens que du nôtre, il n'a pas entendu quelle soit moins de nôtre portée et que nous n'y arrivions pas, dés que nous nous en voulons donner la peine. Une preuve parlante que nous sçavons être aussi sçavans que les Italiens, quand la fantaisie nous en prend, c'est que nos Compositeurs contrefont la Maniere des leurs, si bien, que les plus fins adorateurs de l'Italie, y sont trompez. Combien a-t'on fait d'Airs à Paris, qui ont passé pour vrai crû de Rome ou de Venise. Cet Air Italien tant vanté, et attribué au Seigneur Luigi Rossi, duquel on avoit même mis le nom, au bas de plusieurs Copies, dolorosi pensieri.

Ch' affligete qui il mio cuor' di' pene atroci, et cetera.

[Morc. Gal. Aoust 1678. in marg.] Cet Air fit tant de bruit, il y a 25. ans, étoit de l'Abé de la Barre, Organiste de la Chapelle du Roi. Et cet autre qui a tant couru et qui a eu tant de reputation depuis sept ou huit ans

Io provo nel cuore

Un lieto ardore, et cetera.

est de Marchand, l'Organiste des Cordeliers de Paris. Un Musicien Italien, qui [-101-] chanta deux fois à l'Opera de Paris, devant Monseigneur, qui fut bien tôt las de lui, et qui alla ensuite à Roüen, où l'on ne tarda pas davantage à s'en lasser, chantoit io provo avec la confiance d'un homme, qui reconnoissoit le genie de son cher Païs. Vous l'avez entendu, Mademoiselle. Mais le merite de copier à merveilles le goût Italien, quand on le veut, ne nous est pas particulier. Les Anglois ont fait des sonates, plus sonates, plus difficiles et plus bizarres que celles du cinquiéme Opera de Corelli. Les Allemans, dont la réputation n'est pas grande en Musique, font tous les jours des Airs Italiens, adoptez à Rome, et l'Empereur, qui, depuis plusieurs années, n'a pas assez de loisir pour cultiver beaucoup son ancienne science de Compositeur, est, dit-on, l'Auteur de l'Air

Fra le tenebre del duolo, et cetera.

qui a eté tenu et admiré pour Romain, par vos connoisseurs, qui ont le plus de nez. Ce qui montre que les Italiens ne surpassent les autres que par l'amour, et non par le talent, de cette mauvaise science. Vous avez vû aussi Monsieur de la T ** ajoûta le Chevalier, faire non seulement des Airs, mais des simphonies Italiennes en une aprés-dînée. Il les donnoit à des devots de l'Italie qui les adoroient de la meilleure foi du monde: il avoit le spectacle réjoüissant de [-102-] les voir suer à son honneur, en les déchiffrant: Ils ne se seroient pas mieux tourmentez pour une Piece toute fraîche de Buononcini, puis il leur montroit son broüillon, et se mocquoit d'eux. C'est là mépriser en connoissance de Cause les richesses Italiennes, comme les appelloit feu Monsieur du T *. Oüi, dit la Comtesse, je me souviens de ce terme de Monsieur du T *, lorsqu'en ouvrant un Livre de Musique, il y trouvoit quelque longue enfilade de crochés ou de doublescrochés. Que de richesses, s'écrioit-il! c'étoit son mot, et, tout enfant que j'étois, je riois de ce qu'il admiroit ainsi, avant que d'avoir rien examiné ni solfié. Madame, reprit Monsieur des... j'estime pour le moins autant Desvoix, qui, sans scavoir de Composition; a fait.

Petits oiseaux, rassurez-vous,

Je ne viens point dans ce Boccage, et cetera.

Air aimé de toute la France. J'estime autant Monsieur du Fresni, qui a fait plusieurs jolis Airs qu'il a mis dans ses Comedies, et qu'il venoit chanter à Grand-Val, afin que celui-ci les notât entr'autres celui d'attendez-moi sous l'Orme.

Il est vrai que ma franchise

a [a Voyez la Table des Trio de la Chambre, receüillis par Philidor.] Fut surprise, et cetera.

J'estime autant Monsieur le Marquis de Bullion, [-103-] pere de Monsieur le Prevôt de Paris qui a fait

Le beau Berger Tircis, et cetera.

Cette brunette charmante, attribuée tantôt à Camus, tantôt à Lambert. Je les estime autant, dis je, que Marchant d'avoir fait le sçavant Air d'Io provo, et cetera. Je dis par rapport au prix de ces Airs là seulement. Et ce Monsieur du Vivier, dont parle Bacilly * qui faisoit lui même l'Air et les paroles de ses Villanelles, par un talent admirable, et sans sçavoir aucune Composition de Musique, ne meritoit-il pas plus de gloire, qu'un Compositeur sans goût et sans beauté de genie, qui tire d'un travail opiniâtre un amas d'accords guindez?.... Qu'est-ce que c'est, Monsieur, que des Villanelles? Bacilly l'explique t'il?... Non, Madame, quoiqu'il l'eust dû nous donner une idée d'une chose mal connuë. La Croix a l'explique et l'explique mal dans [-104-] sont Art de la Poësie Françoise. Les Villanelles sont des Chansons d'une certaine mesure libre et dont tout les couplets finissent par un refrain, peu changé. Cela étoit fort à la mode, vers le Regne de Henri quatriéme, mais la mode en est passée. Les paroles des Villanelles sont communes dans l'Astrée, où il y en a de tres-jolies, témoin celle ci d'Hylas, dont vous pouvez vous ressouvenir.

* [* Astrée. Part. I.] La Belle qui m'arrêtera

Beaucoup plus d'honneur en aura.

Avez vous pris garde, poursuivit le Marquis, à une plaisante fantaisie à l'égard des instrumens, que la vanité de sçavoir a produitte dans mille François, depuis qu'on s'est coeffé de la Musique Italien? La plûpart des jeunes gens, qui aprennent à joüer du Clavessin, de la basse de Viole, du Thuorbe, dédaignent d'apprendre des Pieces. Et qu'aprennent-ils donc, l'accompagnement? Autrefois les gens de qualité laissoient aux Musiciens de naissance et de profession le mêtier d'accompagner. Aujourd'hui ils s'en font un honneur suprême. Joüer des Pieces, pour s'amuser soi-même agréablement, ou pour divertir sa Maîtresse ou son Ami, est au dessous d'eux. Mais se cloüer trois ou quatre ans sur un Clavessin, pour parvenir enfin [-105-] à la gloire d'être membre d'un concert, d'être assis entre deux violons et une basse de violon de l'Opera, et de brocher, bien ou mal, quelques accords, qui ne seront entendus de personne: voilà leur noble ambition. On leur demande pourquoi ils ont abandonné le Lut, cet instrument si vanté et si harmonieux, et qui dans 30. ans ne sera plus connu que de nom: ils répondent qu'il est trop difficile. Est-il moins difficile d'accompagner? Il est autant, et 20. fois plus d'accompagner des Pieces Italiennes. Mais le Lut ne les feroit pas aujourd'hui concerter. Ils veulent avoir entrée et faire figure, dans le Corps des Musiciens. Ces Messieurs choisissent bien leur rang, et connoissent bien leurs avantages. Si vôtre comparaison de tantôt est bonne, dit Mademoiselle M. et que la Science ne soit que la femme de chambre de la Nature, c'est aimer mieux joüer le rôle de la femme de chambre, qui celui de la Maîtresse: car vous ne manquerez pas de dire, qu'il n'y a que de la Science, dans l'accompagnement.... et, qui pis est, Mademoiselle, une Science d'ordinaire obscure. La Lettre que le Comte, ou le Chevalier a ajoûtée aux trois Dialogues, ne prouve point mal que l'Air, où est l'expression, le chant, qui frappe l'Auditeur, est de bien loin le principal. Cet air, ce chant, sera donc, s'il [-106-] vous plaît, une beauté vive et brillante, et l'accompagnement sera sa Coëffeuse. Or vous autres femmes qui sçavez ce que c'est que la douceur de plaire, et qui en connoissez tous les degrez, laquelle voudriez-vous être, ou d'une beauté, sur laquelle tout le monde a les yeux, (je veux même qu'elle doive une partie de ses charmes à sa Coëffeuse. Mais enfin qui est ce qui y fait réflexion? Chacun se contente de crier, qu'elle est belle!) Laquelle voudriez-vous être, ou de cette beauté: ou de la Coëffeuse qui la suit, et de laquelle quelqu'un, plus attentif que les autres, dira par hazard, cette Coëffeuse-là est fort adroitte?

Le Marquis à raison de croire, reprit Monsieur de... que cette fantaisie d'accompagner est une suite du goût Italien. Elle vient droit de l'Italie, et en Italie ceux qui accompagnent, quoiqu'ils le fassent d'une maniere dure, pesante et sans aucune propreté, sont encore plus fêtez, qu'en ce Païs-ci, parce qu'ils y sont encore plus necessaires. Persuadez vous qu'un chanteur Italien, qui seroit le meilleur de vos Amis, ne vous chanteroit pas le moindre Air, s'il n'avoit auprés de lui un accompagnement en forme. Vous auriez beau l'assurer que sa voix seule, et sans accompagnement, vous feroit un plaisir infini. Il ne chanteroit pas la moindre Chanson à boire, pour être toûjours à la [-107-] meilleure table. On sçait que l'accompagnement aide et adoucit la voix: Cependant une belle voix, qui n'est point accompagnée, ne devient pas insuportable, au contraire il arrive souvent que cette espece de negligence ne lui nuit point: il y a des momens où l'accompagnement est presque incommode. La conversation languit: on prie quelqu'un de chanter un Air, on l'écoute et on recommence à causer. S'il avoit proposé d'envoyer chercher une basse de viole, on se seroit séparé. A la fin du repas, dans l'émotion, où le vin et la joye ont mis les conviez, on demande un Air à boire à celui qui a de la voix: l'accompagnement auroit là quelque chose de gêné, qui seroit hors de saison. Il sent trop le concert préparé, et même dans les concerts où l'accompagnement sied le mieux, il y a mille honnêtes gens que l'ennui de la préparation, l'ennui d'entendre des instrumens, occupez, embarassez, une demi heure à s'accorder, rebutte par avance. Deux ou trois Airs d'une voix toute seule et qui leur épargneroit l'attente et la contrainte de ce bruyant accompagnement, seroient pour eux une grace tres- sensible. Nos François, les plus amoureux de leur voix, ne font pas non plus difficulté de chanter en ces occasions sans Thuorbe et sans Clavessin, et, pour me servir des propros mots de Bacilly, * c'est faire [-108-] le precieux ou la precieuse de se piquer de ne point chanter sans Thuorbe. Mais un Italien fait à coup sûr le précieux et ne chanteroit pas seul pour le chapeau rouge. Nouvelle preuve de ce que j'ai pris à tâche de vous montrer: que leurs Airs, par eux mêmes, sont plats et sans vraye beauté, sans expression, et que leurs Maîtres ont le méchant goût de s'attacher à les rehausser par des accords étrangers, et dont ils ont tort d'attendre un secours impossible et déraisonnable. Pour en revenir où vous en étiez, Marquis, les François qui s'adonnent à l'accompagnement, devroient songer en effet qu'il ne convient point à d'honnêtes gens de choisir le second rôle, quand ils peuvent faire le premier, et outre que chanter est le premier rôle en Musique, il y a à chanter je ne sçai quoi de cavalier et de dégagé, qui convient mieux à un homme de qualité, que l'embaras et la servitude de l'accompagnement. Un Auteur Italien nous avertit lui-même, que, selon Caton, (Caton, mes Dames! l'autorité est grave, et bonne, il aimoit les femmes.) Le Tassoni a nous avertit que selon Caton, chanter simplement n'est point un métier bas et servile. Je me suis donné la patience de vous écouter, Messieurs, dit alors la [-109-] Comtesse. Vous êtes tres-polis et tres- plaisant de m'insulter ainsi en ma presence: moi, qui apprens, comme vous ne l'ignorez pas à accompagner du Clavessin. Ma foi, Madame, répondit le Marquis, je l'avois oublié dans ce moment là, et je vous en demande pardon. Mais

[Les Playd urs. Acte 3. in marg.] * Puisque je l'ai jugé, je n'en reviendrai point.

Madame n'a rien à vous pardonner, reprit le Chevalier, ce que nous avons dit ici ne la regarde pas. La disgrace donne de l'attention. Si Madame avoit été comprise dans nôtre Critique, j'aurois pris soin de l'arêtter. Outre que vous sçavez aussi joüer des Pieces, vous avez de la voix; Madame. Vous avez voulu sçavoir vous accompagner vous même, pour pouvoir vous passer d'un second, et afin de ne mettre personne de moitié du plaisir que vous faites en chantant. Rien n'est mieux, cela à toûjours été commode et loüable. Ainsi Monsieur le Comte de Fiesque, l'Ami de Lulli, se fit une étude longue et serieuse d'apprendre à s'accompagner lui- même de son Thuorbe. Le ridicule de l'accompagnement n'est que pour ceux qui, n'ayant point de voix, ne peuvent prétendre qu'à l'honneur de servir autrui, et qui, quand ils n'ont pas un chanteur sous la main, demeurent inutiles, et à garder le mulet. Il faut qu'ils envoyent loüer une voix, afin qu'ils puissent exercer leur talent [-110-] subalterne: autrement ils passeront le jour à se repaître les oreilles d'une batterie de Clavessin confuse et sans agrément. Aussi lorsque ces Messieurs de l'accompagnement, grace à sept ou huit ans de travail, sont parvenus à ce qu'ils prétendoient, lorsqu'ils ont passé une année ou deux à aller figurer dans les concerts de la Ville, ils se dégoûtent de cet honorable emploi. Ils laissent en un coin leur Clavessin ou leur Thuorbe, et peu à peu l'oublient tout à fait. Au lieu que ceux qui ont appris des Pieces et qui se sont mis en état d'en apprendre seuls de nouvelles, se sont préparez pour toute leur vie une agréable ressource contre l'ennui: et une ressource contre l'ennui est un vrai avantage. Un grand homme * [Aristote Politi. li. 8 c. 7 in marg.] a dit que la Musique est utile pour trois choses. Pour instruire, pour purger des passions, et pour donner une recreation agréable et digne d'un honnête homme, pour amuser innocemment dans les temps de repos et de loisir, et cette derniere pensée me paroit assez juste et assez raisonnable pour mériter d'être loüée, même dans un homme qui pense toûjours admirablement. J'ai vû Monsieur de la T ** se repentant fort de ne s'être appliqué comme cela qu'à l'accompagnement sur son Clavessin. Il devoit en être moins fâché qu'un autre: car il ne s'en est point dégouté, et il y est devenu, à ce que je croi, un des Gentihommes de France [-111-] le plus sçavant en Musique: mais il regrettoit pourtant d'avoir méprisé les Pieces, et negligé son violon, qui avoit été ses premieres amours.

Son violon! s'écria Mademoiselle M ah vous n'avez garde d'approuver qu'on le neglige. C'est vôtre inclination que cet instrument, et il n'en est point à qui vous ne le préferiez. Je vous avertis que j'ai entendu critiquer ce goût, et, avec vôtre permission, il est d'abord certain que cet instrument n'est rien moins que noble. Quant à cette grande tendresse que vous lui attribuez, est-ce que le dessus de viole n'en a pas autant! Qu'on jouë bien sur le dessus de viole de ces Airs simples, dont vous êtes enchanté.

Le beau Berger Tircis, et cetera.

Ou quelqu'autre; je pense que le dessus de viole parlera aussi tendrement que le violon. Voilà deux articles dont je conviens, repliqua le Chevalier. Aprés quoi j'espere encore que j'aurai eu raison d'avoir élevé les cinq cordes d'un violon si haut. Je parlai ainsi, quoique nous n'y en mettions jamais que quatre, parce qu'on pourroit y en mettre cinq. Témoins vos violons d'Italie, qui en ont cinq communement. Cet instrument n'est pas noble en France, on en demeure d'accord. C'est à dire, Mademoiselle, qu'on voit peu de gens de condition qui en joüent [-112-] et beaucoup de bas Musiciens qui en vivent. Mais enfin un homme de condition qui s'avise d'en joüer, ne déroge pas, ce me semble, et pourvû qu'il en joüât excellemment, sans pourtant trop s'en picquer, il trouveroit mille momens, où son violon lui feroit moins de honte que d'honneur. La singularité deviendroit une distinction heureuse pour lui. Le dessus de viole exprime, dites-vous, la tendresse, comme le violon. Exprime-t'il de même la tristesse, la fureur? Jouë-t'il les Airs vîtes, les Airs de mouvement? Est-il aussi mâle? Nenni, je vous supplie de remarquer qu'avec ses quatre ou cinq cordes le violon fait sentir d'une maniere parfaite certaines passions, et les exprime toutes d'une maniere passable et juste. Ce qui n'appartient qu'à lui. Au reste il importe assez peu qu'il ait 4 cordes, ou qu'il en ait 5. Les Italiens accordent leurs cinq cordes à la quarte: nous accordons nos quatre cordes à la quinte: cela revient au même point. Le violon, monté de ces deux diverses façons, est toûjours et l'abregé et la perfection de la Musique. Premierement les diminutions, les diminutions charmantes, sans lesquelles l'Art ne sçauroit gueres aller au coeur, se font sur le violon mieux que par tout ailleurs. C'est l'avantage des instrumens à archet, interrompit la Comtesse. Nous ne sçaurions faire sur nos instrumens [-113-] de diminutions veritables, nous, qui nous servons du bout de nos doigts, et le malheur me rabat bien du prix de mon Clavessin. Le violon les fait donc à merveilles, poursuivit le Chevalier, ses touches n'étant point marquées, il partage les tons comme on veut, il les diminuë jusqu'au bout, sans en rien perdre, et passe de l'un à l'autre en diminuant insensiblement, avec le même pouvoir d'attendrir, de penetrer, qu'auroit une belle voix. Que Louison ou la Lande joüent sur leur violon ce bel endroit d'Amadis de Grece

Si ma mort t'arrache un soupir.

Vous sentirez l'expression qui est sur ce mot, ma mort, comme si la Maupin le chantoit. Enfin les coulades, ces liaisons de plusieurs tons semblent inventées pour le violon. Un grands coup d'archet, tiré hardiment, en forme une demi douzaine. Delà vient que les fortes vitesses ne conviennent qu'aux violons. Vous n'executerez point sur d'autres instrumens les vents de Thetis et Pelée. Rassemblez, Mademoiselle, les diverses prérogatives, et vous aurez la bonté de prendre ce goût, que vous avez oüi condamner: j'ajoûterai que si le violon n'est pas un instrument moderne. (Puisqu'Apollon en a toûjours eu un à sa main.) Le grand usage que nous en faisons, est de ces derniers siecles: d'où naît peut-être ce que [-114-] nous pouvons avoir d'avantage sur la Musique ancienne. Pour les Choeurs et pour les Danses, les anciens employoient la flûte, et quoique leur flûte sût differente de la nôtre, il est vrai-semblable qu'elle n'approchoit pas de nôtre violon en ces endroits. La premiere fois que vous irez à l'Opera de Paris, lorsque ce nombreux Orchestre commencera à joüer, appliquez vous un peu à cette harmonie, également pleine, douce, éclatante: vous conclurez, en y songeant bien, qu'il y a toute apparence que rien en Europe ne vaut l'Orchestre de l'Opera de Paris.

Vous me réjoüissez, repartit Mademoiselle M. avec un panchement de tête enfantin, et vous vous êtes mépris ce coup-ci. En loüant le vioton d'être propre aux vitesses extraordinaires, et en estimant par consequent ces vitesses, vous ne vous êtes pas apperçu que vous rendiez hommage à la gloire des Italiens, qui ont porté le brillant des vitesses à un point, où jamais d'autres qu'eux n'ont atteint, ni n'atteindront. Oüida, dit le Chevalier, je me suis mépris. Mais aprés que le Panegiriste de l'Italie est convenu qu'ils n'ont ni finesse ni délicatesse de jeu (ce qui est vrai.) Pour toutes sortes d'instrumens, aprés que j'ai montré que, s'ils tirent plus et son et font plus de bruit que nous, nous regagnons cela avantageusement par [-115-] le magnifique secret que nous avons de mettre quatre violons, où ils n'en mettent qu'un: je ne croyois pas qu'il restât là dessus de concurrence, entre les Italiens et les François. Tous les violons Italiens generalement n'ont nulles cadences, c'est un point reconnu: ils joüent mal leurs propres Adagio, autre point important. Leurs seules vitesses effaceroient-elles nos cadences, nôtre tendresse, nôtre propreté? Et à quoi les vitesses des Italiens, non pas extraordinaires, mais extrêmes, seroient-elles bonnes? Au plus: à representer des mouvemens de fureur. Mais nuls mouvemens de fureur ne demandent à être representez avec cette furie horrible de main, qui devient à la fin badine. Ils changent l'effet des vitesses, à force d'en passer la mesure raisonnable. Elles devroient nous échauffer, nous effrayer, et elles nous font rire. Je vous assure, Mademoiselle, que je suis fâché de bonne foi de ce qu'ils n'ont aucun talent, et ils en ont plusieurs considerables, qu'ils ne gâtent qu'en les poussant à l'excés. Mais je doûte de bonne foi encore qu'ils en ayent conservé aucun qui leur soit glorieux et utile dans leur Musique, faute de sçavoir pratiquer ce petit Proverbe, si cher à l'antiquité, qu'ils ont pourtant exprimez en leur Langue de differentes * manieres. Rien de trop.... mon Dieu, [-116-] interrompit la Comtesse, ne se seroient-ils point bien contentez des croches et des doubles croches, à quoi nous nous en tenons, et falloit-il qu'ils imaginassent des triples croches et des quatriples croches, qui me tuent? Vous ne sçauriez croire combien il est effrayant de voir 32. Nottes en une seule mesure. Je desespere d'abord d'avoir assez d'haleine et de force dans les doits, pour attraper ces 4 temps-là. Mon Maître de Clavessin, qui me fait part de tout ce qu'il a de rare, m'a apporté une Piece, qu'il m'a prié d'étudier en mon particulier. En verité elle m'a fait une telle peur, que je n'ai osé l'entreprendre jusqu'ici. Il n'y a que trente mesures, et elle tient trois grandes feüilles de papier reglé. J'eus la curiosité de faire compter le nombre des Nottes. Somme totale, Madame, me dit Marton, qui avoit calculé, neuf cens soixante.

Quant à ce que Mademoiselle prétend, reprit le Marquis, que jamais personne n'a atteint ni n'atteindra aux vitesses des Italiens, elle me permettra d'être persuadé du contraire. Les Orientaux y atteignent et les passent.... Les Orientaux, Monsieur! Que voulez-vous dire avec vos Orientaux? Ces gens- là sçavent-ils ce que c'est que la Musique?.... Par les Orientaux, Mademoiselle, j'entends les Turcs, les Persans, les Arabes. Et que ces gens-là sçachent ce [-117-] que c'est que la bonne Musique, à parler sincerement, je ne le croi pas trop. Mais qu'ils sçachent ce que c'est que la Musique sçavante, difficile, d'une vivacité outrée: il n'y a pas moyen d'en douter. Vous trouverez bon qu'ils soient les Rivaux des Italiens, et, si je ne me trompe, leurs Maîtres. Voici une Histoire qui en va décider. Je l'ai prise en lieu authentique: et comme elle me frappa, je puis l'avoir retenuë mot à mot. C'est l'Illustre * Monsieur Perraut l'Academîcien, qui parle de ces Orientaux. Je dirai encore à leur avantage que peut-être leurs joüeurs d'instrumens ont plus d'habileté que les nôtres. Monsieur de la Croix m'en a dit un exemple qui mérite de vous être raconté. Dans un régale qu'il donna à Monsieur de Guillerague, il fit trouver des Musiciens du Païs avec les violons de Monsieur l'Ambassadeur. Aprés qu'ils urent joüé les uns et les autres à diverses reprises, un vieux Musicien Persan, qui joüoit du violon admirablement, pria le plus habile des violons de l'Ambassadeur, de joüer la plus belle, la plus longue et la plus difficile de ses Pieces. Le violon joüa une des plus longues ouverture de nos Opera. Lorsqu'il l'eût joüée deux fois, comme c'est la coûtume, le violon Persan la rejoüa aussi deux fois, sans y manquer d'une seule notte, et sans même y oublier un seul des agrémens que son concurrent [-118-] y avoit ajoûtez. Il joüa ensuite une de ses Pieces et la joüa deux fois, mais nôtre violon ne put pas en joüer quatre nottes de suite. Eh bien, que vous en semble?.... oh, en verité il me semble que vous êtes fort bon. Je pensois que vous m'alliez citer quelque fameux Musicien d'Italie acquiesçant à l'habileté des Orientaux, et c'est un violon François, surmonté par un Persan. L'histoire est sans doute excellente et décisive.... Vous ne croyez donc pas qu'elle le soit? Et moi, Mademoiselle, je le croi. Je vous soûtiens que ce violon Persan, en surmontant ce violon de Monsieur de Guillerague a surpassé tous ceux de l'Europe et tous les Virtuosi de l'Italie. Car je parie que de Planes, Antonio, le Petit Batiste éleve et fils adoptif de Corelli, et Corelli lui-même en personne, auroient été aussi vaincus, en la place du François. Et qu'on l'éprouve. Ce que fit là le vieux Musicien Persan, vous marque plus de science, et d'habitude de son instrument, plus de hardiesse de main, et de sureté d'oreille, que les vitesses, qui ne demandent que cela, n'en sçauroient demander. Que les Italiens, qui ne se picquent que de ces qualitez, sçachent que les Turcs et les Persans les ont et les cultivent comme eux, et qu'ils en fassent assaut ensemble. Pour nous, nous ne nous picquons que de naturel, de propreté, de bon goût et de justesse, et on ne trouvera [-119-] pas que les Orientaux soient en état d'en faire assaut avec nous. Quoique l'histoire du défi d'habileté contre le Persan, soit arrivée à un François, elle nous est indifferente, et ne regarde que les talens, dont l'Italie fait son amour, son attachement et sa gloire. Nous desavoüons le François, qui fut un sot, d'entreprendre de rejoüer la Piece Persane. Il devoit dire qu'il ne tenoit conte d'une habileté folle et inutile.

Mais Mademoiselle, vous m'avez fait perdre, je ne sçai quoi qu'on reproche au Chevalier. Ah. Entre les choses en quoi nôtre Musique l'emporte sur l'Italienne, il a oublié les petits Airs en Vaudeville, et les Airs à boire. Oublier les Airs à boire! Madame, c'est que les gens bien amoureux, ne songent point aux autres plaisirs. C'est, Monsieur, répondit la Comtesse, qu'en réfutant le Paralelle, il ne s'agissoit que des Opera. Les Airs à boire et les Vaudevilles n'y venoient point, et Monsieur le Chevalier auroit eu tort d'en faire mention. Comment, dit Mademoiselle M. vous le défendez. Voilà le sceau de ma grace, reprit Monsieur de.. en faisant une grande reverence. Madame est bonne, je contois là-dessus dans mon malheur, et j'espere même qu'elle me récompensera bien-tôt de m'avoir maltraité injustement et long-temps. Je m'attens bien d'éprouver que les querelles entre bons amis ne [-120-] font que réchauffer l'amitié. Cependant il y eut quelque negligence à ne pas placer les Airs à boire parmi les avantages de nos Opera, ausquels ils appartiennent aussi. Lulli n'en a-t'il pas mis dans les siens?

[Thesée. in marg.] * Pour les plus fortunez, pour les plus malheureux, et cetera.

[Fêtes de l'Am. et de Bacc. in marg.] * Ami me veux-tu croire

Ne songeons plus qu'à boire, et cetera.

Mais il y a plusieurs choses que j'ai laissé à penser, sûr que, si elles m'échapoient, elles n'échaperoient pas aux gens attentifs. Les Airs à boire en ont été, et ces petits Airs en Vaudevilles, dans lesquels, tout courts qu'ils sont, nous mettons souvent beaucoup de Musique: et qui, comme les Airs à boire, sont des biens propres à la France, et que les Italiens ne connoissent point. Ils font tant de Pasquinades, dit Mademoiselle M. tant de paroles satiriques contre leurs Cardinaux neveux, contre les Ministres des Papes: est ce que rien de cela n'est en chant?.... Presque rien, Mademoiselle, leurs Pasquinades s'affichent, et d'ordinaire ne sont point en vers. Leurs Madrigaux satiriques sont d'ordinaire trop longs, et au lieu de consister en des plaisanteries, en des pesteries galantes, roulent sur de vilains sentimens politiques, à quoi la Musique ne convient point. Les François, depuis les Grecs et les Latins, sont à peu prés [-121-] les seuls qui ayent entendu cette briéveté raisonnable, qui est la perfection des Vaudevilles, et cette naïveté qui en est le sel: les François ont peut-être surpassé les Grecs et les Latins en l'art des paroles, chantantes, et l'art d'y faire de jolis airs, des airs d'une gayeté et d'une facilité qui quadre aux paroles, est un point que l'Italie ne nous contestera pas. Nous avons vingt airs de Vaudevilles, d'un goût peu remarqué, mais exquis. Et pour vous en citer un des plus populaires et des plus communs, j'avoüe, si j'ose hazarder mon sentiment particulier, que

Je ne sçaurois, et cetera.

me flatte extrémement. Quoiqu'il soit passé il y a douze ans, je l'entens toûjours avec plaisir. Je n'ai rien dit de nos Noëls. Et combien en avons-nous d'aimable? Y a-t-il quelqu'un qui n'aime point

O, Messager fidelle, et cetera.

Mais ces Noëls sont compris dans les Vaudevilles; et ces Vaudevilles, les airs à boire et les brunettes, les airs champêtres, sont trois articles considérables et singuliers pour nous. En airs champêtres, comme en autre chose, ajoûta le Marquis, Lulli est nôtre Heros, ou il est du moins l'égal de Lambert: témoin seulement tout le quatriéme Acte de Thesée, et toute la Grotte de Versailles. Quels airs, mon Dieu, dans le Caractere [-122-] Pastoral! Quant aux Vaudevilles et aux airs à boire, il en a peu fait: Cependant il en a fait quelques-uns qui....des Vaudevilles aussi, interrompit la Comtesse?.... Oüy, Madame. Car ce mot, pris en son sens géneral, comprend tous ces petits airs détachez qui courent, piquans, gaillards, badins. Par exemple, Lulli est l'Auteur de celui que vous sçavez, sur lequel il fit lui-même des paroles sur le champ étant à table,

Aimable la Ferté,

Helas! auprés de vous on perd sa liberté.

Moi, qui suis Florentin, et cetera.

Et outre les airs bachiques, les recits de Bachus de ses Opera, nous en avons plusieurs de lui dans ses Ballets. Au quatriéme Acte du Bourgeois Gentilhomme, il y en a deux de deux couplets chacun. Le second

Buvons, chers amis, buvons,

Le tems qui fuit nous y convie, et cetera.

étoit un des airs du monde que Lulli a toute sa vie le plus aimé. J'ai oüi dire à Brunet qu'ils le chantoient souvent ensemble, Brunet chantoit le dessus, Lulli chantoit la basse, (c'étoit une basse que le peu de voix qu'avoit celui-ci) et accompagnoit de son Clavessin. Du reste, on a fait en France d'excellens airs bachiques, avant que Lulli y fût venu. C'a été un des [-123-] talens de nos premiers Musiciens, que Lulli prit, en prenant une inclination à boire, non pas tout-à-fait Allemande, mais beaucoup plus qu'Italienne. Car, pourquoi les Italiens n'ont-ils le goût, ni des airs à boire, ni des Vaudevilles? C'est que ces derniers ne sont faits que pour le commerce, par lequel ils se répandent; et les autres, que pour la table, dont ils animent et prolongent la joïe. Or en Italie les plaisirs de la table ne touchent point, et le commerce est interdit, et déplairoit fort. Vous souvenez-vous, Chevalier, de ce vieux air.

L'Hyver armé de vents, et cetera.

et de celui qui finit par

Mais quand je bois, je ne suis plus pour elle.

Est-ce qu'ils ne sont pas fort beaux? Et on en citeroit une demi douzaine de cette force de Camus, et d'un Boësset que j'ai connu, et qui étoit du tems de Lulli. Pardonnez-moi, dit le Chevalier, le Boësset que vous avez connu, étoit Boësset le jeune, Musicien fort médiocre. Tout ce qu'il y a de bon sous ce nom-là, est de son pere, qu'on appelle le vieux Boësset, et duquel j'ai toûjours parlé. C'étoit le pere que Lulli estimoit, homme dont la mémoire sera immortelle chez les Musiciens, par cét air fameux,

[-124-] Si c'est un crime de l'aimer, et cetera.

que le Cardinal de Rets fit un jour recommencer trois fois à Lambert qui le chantoit devant lui, et que nos connoisseurs en Musique égalent encore aujourd'hui à nos meilleurs airs.

A propos de Lulli, Madame, continua le Chevalier, il faut que vous sçachiez que vous lui devez une réparation, vous et Monsieur vôtre Mari. J'avois raison de vous dire, que le bruit commun qui attribuoit à l'Alloüette le Duo de Phaëton,

Helas! une chaîne si belle, et cetera.

avoit bien la mine d'être faux. Il l'est, Madame, on me l'a assuré de bonne part. Pour moi, répondit la belle Comtesse, je me contentai de douter qui étoit l'Auteur de ce Duo, aprés que Monsieur du B. nous eût dit qu'on le croyoit de l'Aloüette. Si cette particularité secrette étoit fausse, ce sont vos affaires, que ne la démentiez-vous positivement? Voilà l'inconvenient où sont sujettes les, Comment dites-vous vous autres Sçavans, pour dire en un seul mot des particularitez secrettes? Ces anecdotes, à present tant goûtées étant recherchées. Elles inondent les conversations, et on veut même que les Histoires en soient pleines. Il est vrai qu'el sont tres-flateuses; mais aussi de six, une vraye, et il me semble que vous venez [-125-] encore tous deux de nous en debiter plusieurs, qui ne sont pas hors de danger d'être contestées. En effet, reprit le Chevalier, nous n'avons-pas de témoignages bien imprimez, ni de garans bien connus de certaines choses que nous venons d'avancer, Monsieur le Marquis et moi, et pour peu que nôtre conversation dure, je prévoi que nous en avancerons plusieurs autres, qui seront douteuses et sujettes à caution. Mais il y a des matieres, ou faute d'Auteurs, qui les ayent traitées et éclaircies, faute d'autoritez autentiques, il est pardonnable de se servir de ces bruits communs, de ces traditions des honnêtes gens, de ces anecdotes, enfin, puisque Madame a eu la hardiesse d'user de ce terme commode assurément et déja connu, et qu'elle permet qu'on en use. On est toûjours obligé de ses soins à celui qui les recueille. Quand il ne les établit pas d'un ton affirmatif, il n'engage point sa bonne foi, et il en est quitte pour se dédire; ce qu'il fait sans honte, aprés qu'on lui a fait connoître qu'il s'étoit trompé. J'avois, donc aussi entendu attribuer à Laloüette le Duo, Helas! une chaîne, et cetera. mais on m'a averti qu'il n'étoit pas possible qu'il y eût la moindre part; puisque Lulli l'avoit congedié plus de quatre ans avant que de faire Phaëton. Laloüette [-126-] avoit été Secretaire de Lulli, et il l'avoit été avec beaucoup de distinctions et d'agrémens, que son intelligence et son habileté lui avoient attirez: Mais Lulli crut s'apercevoir que son Secretaire faisoit un peu trop du maître, et il étoit homme que ces manieres n'accommodoient pas: il revint à Lulli qu'il s'étoit vanté d'avoir composé les meilleurs morceaux d'Isis, et il le congédia. Que prit-il en sa place pour réparer cette perte, demanda Madame du B. Colasse. Il prit Colasse, qu'il garda jusqu'à sa mort, et dont il étoit si content, qu'il lui laissa par son Testament un logement et cent pistoles de pension. Mais Colasse ayant quité les enfans de Lulli, ausquels leur pere avoit prétendu l'attacher, ils plaiderent ensemble, et Colasse perdit sa pension et son logement. Cependant il ne perdit pas quantité d'airs de Violon de Lulli, qu'il avoit gardez, et dont il a sçû faire un bon usage dans les quatre saisons, et ailleurs. Il ne l'a pas caché. Souvent Lulli faisoit un jour un air de Violon, le lendemain il en faisoit un second sur le même sujet, ce second lui revenoit davantage. Il disoit à Colasse, brûlez l'autre, et Colasse se dispensoit quelquefois de lui obéir scrupuleusement. Si Lulli a pû être utile à ses Secretaires, dit Mademoiselle M. on prétend que ses Secretaires ne [-127-] lui étoient pas inutiles non plus. Ne lui faisoient-ils pas toutes les parties moyennes de ses pieces? on me l'a conté.... Autre anecdote, à moitié fausse, Mademoiselle. Lulli faisoit lui-même toutes les parties de ses principaux choeurs, et de ses duo, trio, quatuor, importans. Et ceux-ci sont fort reconnoissables. Peu de Connoisseurs douteront peut-être qu'il n'ait tout-à-fait travaillé les quatuor, les trio et les duo que nous marquâmes, et nul Connoisseur ne doutera qu'il n'ait travaillé jusqu'à la moindre Note le Choeur de Proserpine, Acte 1.

Jupiter lancez le tonnerre, et cetera.

Celui de Phaëton, Acte 4.

Allez répandre la lumiere, et cetera.

Et celui de l'Idile de Sceaux.

Qu'il vive ce Heros, qu'il triomphe toûjours, et cetera.

Ce dernier étoit son Choeur favori. Hormis dans ces grands morceaux, dans ces Pieces importantes, Lulli ne faisoit que le dessus et la basse, et laissoit faire par ses Secretaires la haute-contre, la taille et la quinte, qui est ce que quelques gens appellent les fiches, ou les parties médiantes, et que j'aimerois mieux apeler comme vous, Mademoiselle, les parties moyennes. Cependant, lors que c'étoient des Choeurs par fugues, Lulli en marquoit toûjours toutes les entrées. Vous dites, [-128-] Chevalier, reprit la Comtesse, que le Choeur de Lidile de Sceaux étoit celui qu'il aimoit. Je ne m'étonne pas qu'il aimât la belle Musique qu'il y avoit mise; mais je m'étonne qu'il eût pû mettre, lui qui avoit l'esprit juste, de si belle Musique sur de si méchantes paroles.

Qu'il régne ce Heros, qu'il triomphe toûjours.

Qu'avec lui soit toûjours la paix ou la victoire.

Que le cours de ses ans dure autant que le cours

De la Seine et de la Loire.

Qu'il régne ce Heros, qu'il triomphe toûjours.

Qu'il vive autant que sa gloire.

Je vous avoüerai que toutes les fois que le chant de ce Choeur que je sçai, me raméne ces paroles dans la tête, je suis choquée du faux qu'il y a dedans. Eh! que dites-vous là, Madame, s'écria le Marquis, Lidile de Sceaux est de Racine.... Qu'elle soit de qui il vous plaira. Mais je suis persuadé que le souhait que contient ces deux vers,

Que le cours de ses ans dure autant que le cours

De la Seine et de la Loire.

est fade, et... est fade, vous dis-je, par l'impossibilité qu'il y a qu'il soit exaucé. [-129-] Qu'on souhaite à un Heros d'être toujours triomphant, fort bien: il l'espere, et le Roi a toûjours eu plus de droit qu'un autre, de l'esperer. Qu'on souhaite qu'il vive autant qu'un homme ait jamais vécu, autant que Nestor, ou, si vous voulez, que Jean des Temps: encore passe. Puisque quelqu'un a vécu deux ou trois cens ans, un Heros songe avec plaisir qu'il n'y a pas d'impossibilité formelle qu'il les vive de même. Et il n'examine pas à la rigueur l'impossibilité presente de la chose. Mais qu'on lui souhaite une vie aussi longue que le cours d'un fleuve, que le cours de deux fleuves, de peur qu'un ne vienne à manquer par quelque accident,

De la Seine et de la Loire.

c'est donner au Heros de l'encensoir par les barbes. Le cours de sa renommée pouroit aller là; mais celui de sa vie! Et cela peut il le flater? Si l'on me souhaitoit d'être Reine, je branlerois la tête; mais j'en serois obligé au Poëte: S'il me souhaitoit d'être Pape, je ne le remercierois qu'en lui riant au nez: L'impossibilité, moindre pourtant que celle de vivre autant qu'une Riviere, m'ôteroit la douceur de la pensée. Enfin, en souhaitant encore à un Heros,

Qu'il vive autant que sa gloire.

puisque la vie des hommes est nécessairement trés-courte, on souhaite, ou on semble [-130-] souhaiter que sa gloire ne soit pas longue. L'idée presente de la briéveté de la vie fait tort à l'idée de la longueur de la gloire. La vie réduit la gloire à la briéveté humaine. Tout ce que je puis faire pour Racine, dont les Tragédies sont le Livre de ma Bibliotéque le plus doré et le plus usé, c'est d'être fâchée qu'il se soit ainsi égaré, et qu'il n'ait pas laissé dire cela à quelque Poëte bien méprisable, à.... Quel est le plus méprisable de tous les nôtres? Monsieur Perraut, Madame, dit le Chevalier, Monsieur Perraut est ici assez vôtre affaire. A Monsieur Perraut donc, continua la Comtesse. Le dépit que j'ai que cette mauvaise exageration soit échapée à mon ami Racine, est cause de la vivacité que je puis avoir euë en la reprenant. Oh! parbleu, dit le Marquis, vous avez eu de la vivacité véritablement, et le Chevalier a raison par toute sorte d'endroits de craindre de vous déplaire. Mais qu'en pense-t-il?.... Moi, Marquis. Ecoutez: Monsieur Racine est respectable, et dequoi je suis fort fâché, il est arrivé par un double malheur, que le Pere Bouhours, homme d'un bon goût, critique trés-attentif, et que j'apellerois aussi mon ami, si cette qualité ne lui faisoit point de honte, a justement admiré ce que Madame condamne. Le Pere Bouhours cite l'Idile de Sceaux, dans sa maniere de [-131-] bien penser * Il en raporte les six Vers, de la pensée desquels il est plus touché que de celles de César et de Ciceron. Selon lui, rien n'est plus beau ni plus naturel, et ce qu'il vive autant que sa gloire, a beancoup de délicatesse. Il me seroit bien dur de condamner un Poëte admirable, et un excellent Grammairien: Cependant une faute, une méprise ne deshonore personne: A qui n'en échape-t-il point? Et les raisons de Madame, à qui je ne pense pas que sa bouche ôte de leur poids, sont telles, que je pourois croire à la fin que Racine se seroit oublié. Je doute qu'il ait pris cette pensée dans Euripide, et je doute qu'on en trouvât de cette trempe dans Ciceron et dans César, où l'on en trouveroit d'aussi piquantes pour le moins. Mais pourquoi Madame fait-elle de ces digressions dangereuses?

Elle a tort, reprit le Marquis, et revenons à la Musique. L'Idile de Sceaux a deux morceaux singuliers; car on vante encore sa Chacone, qu'ils nomment la Chacone de la Princesse de Conti. Le sentiment presque général, est que Lulli ne nous en a point donné de plus digne de lui. Elle empêche la Passacaille d'Armide, d'être d'une beauté unique en ce genre de simphonie. Et cette Idile de Sceaux et la Grotto de Versailles, [-132-] sont deux Pieces, qui, dans leur petitesse, suffisoient pour assurer la réputation de Lulli. Je ne sçai même, si malgré cette Chacone et ce Choeur incomparables de l'Idile de Sceaux, je ne lui préfererois point la Grotte de Versailles, toute charmante d'un bout à l'autre. Il est certain que celle-ci, par le mérite des paroles, qui sont le Chef-d'oeuvre de Pelisson, et d'un agrément extrême, avoit de l'avantage pour devenir supérieure à l'autre, du côté de la Musique. Madame a critiqué ses derniers Vers de l'Idile de Sceaux, et cela vient de réveiller mes idées sur le reste. Je m'enhardirai sur son exemple à dire, que l'Idile entiere ne m'a point contenté. Racine s'y pique de termes forts, et de rimes riches, au lieu de viser à une douceur coulante dont le Musicien a besoin, et à même tems qu'on y sent un goût naturel, un goût grec que je révere, on sent que Racine a manqué à égayer ce goût-là, à y répandre un air riant, et sur tout un air galant, que demande nôtre Poësie chantante. De galanterie, il n'y en a pas un pauvre mot; et Pelisson a sçû donner à son Idile un vrai tour de galanterie champêtre, qui devoit animer autrement la Musique de Lulli, et qui l'a fait aussi, ou je suis trompé. Mademoiselle connoît-elle quelque Idile Italienne, du prix de la Grotte [-133-] de Versailles? Mais je ne pense pas que les Italiens connoissent les Idiles en chant, ni les Pastorales non plus. Quoiqu'ils soient inventeurs des Pastorales, dont le Beccari et le Tasse ont enseigné le dessein aux autres Nations, ils ne les font point servir pour eux-mêmes de matiere à leur Musique, et ils n'auroient pas d'Opera du caractere d'Acis et Galatée et Dissé à nous opposer: source de varieté qu'ils négligent, et de varieté noble et sage. Ces Pastorales, ces Idiles, differentes des Tragédies, aménent des tons differens, et aident la fécondité du Compositeur. On vous a tant dit de fois, et vous avez tant de fois confessé, interrompit négligemment Mademoiselle M. que leur fécondité n'a que faire d'être aidée.... Non, Mademoiselle, leur fécondité vicieuse: mais il leur seroit fort utile qu'on leur aidât à avoir une fécondité raisonnable. Puisque nous voici sur ce chapitre, il n'y aura pas d'inconvenient que nous en disions quelque chose. On s'est plaint que le Chevalier n'a pas assez éclairci les causes de la méchante fécondité des Italiens.

Comme j'avois beaucoup appuyé sur le naturel de Lulli et sur sa justesse d'exprespression, répondit le Chevalier, beaucoup marqué que son attachement a ces deux qualitez arétoit, bornoit seul sa fertilité: Je [-134-] croyois avoir expliqué de reste que la fertilité des Italiens, ne vient que des deux défauts contraires, de leur peu de justesse d'expression et de leur peu de naturel. Je parle principalement de la Musique qui se chante. Les Italiens sont féconds, oüy, et encore pas tant, et ils se répetent, ils se copient aussi tres-souvent: mais ne disputons point, oüy, ils sont féconds. Pourquoi? Parce qu'ils ne veulent point être naturels, et qu'ils ne sçavent point être expressifs: parce qu'ils méprisent l'un et l'autre. Jugez maintenant du prix de leur fécondité.

Mais, reprit le Marquis, Mademoiselle auroit-elle le courage de nier, que la Musique ne doive sans excuse et sans quartier, être naturelle? Et nierez-vous cét autre principe de Monsieur, qu'elle doit de même être expressive. Pour moi, je donne là-dedans; et quand il vous remontre que si la Peinture est une representation par les couleurs, la Poësie et l'éloquence une representation par les paroles; la Musique est apparemment une representation par les sons, cela me paroît vrai-semblable aussi: De là s'ensuivra, ce qu'il prétend, qu'être fécond, étant naturel et expressif, comme Lulli, c'est le mérite supréme et la derniere difficulté; mais qu'être fécond et varié jusqu'au prodige, sans naturel ni [-135-] jüstesse d'expression, comme les Italiens, c'est un mérite faux et une difficulté médiocre. Il est certain que cette necessité d'exprimer juste, resserre beaucoup le Musicien, et n'admet que trois ou quatre chants sur une pensée, au lieu que dés que vous mépriserez le soin d'exprimer juste, l'imagination et la science vous en fourniront cinquante, et un petit exemple nous en convaincra. Dans ce bel adieu de Cadmus, lors que Cadmus dit d'abord,

Je vais partir belle Hermione.

N'est-il pas vrai que c'est ainsi que cela devoit être exprimé? Lulli auroit pû trouver trois ou quatre manieres de l'exprimer juste, et pas davantage; il étoit borné là malgré lui: la Poësie n'auroit pas eu plus de trois ou quatre manieres de dire naturellement et tendrement,

Je vais partir belle Hermione.

Et comment seroit-il possible que la Musique en eût eu deux ou trois fois autant? Mais un Italien qui ne fera aucune attention au sens des paroles, à la simplicité que demande l'entrée d'un discours, à la tendresse naïve que demande le personnage d'un Amant qui vient voir sa Maîtresse, peut-être pour ne la revoir plus, un Italien diversifiera cela tant que vous voudrez; il le mettra en recitatif, puis en air de mouvement: il le mettra en ton majeur, [-136-] puis en ton mineur: il le mettra en mesure vîte, puis en mesure lente. Voila un bel o, Hermione. Il y fera des roulades en haut et en bas, et de cinq ou six sortes. Un homme qui n'entendra point la langue, ou qui n'aura point de goût, pourra être charmé de chacune de ces manieres, et crieroit miracle sur la fécondité, si on les lui presentoit toutes l'une aprés l'autre: Mais le Chevalier difficile à satisfaire, et zélé pour la justesse et pour le bon goût, jurera, s'il l'ose, et donnera au diable le Compositeur. Vous concevez, Mademoiselle, ou'une fécondité qui manque de naturel, ou qui choque la justesse, n'est rien moins que loüable. Et il y a une chose qui me paroît à moi prouver seule sans replique, la sterilité des Italiens et la fécondité de Lulli. C'est que ceux-là ne peuvent faire deux mesures de chant, qu'ils ne changent de ton, et que celui-ci fait des Scenes toutes entieres sans en changer. Quand je voi ces belles Scenes d'Armide ou de Thesée, rouler toûjours à merveilles, et d'un air plein, aisé, sur le même ton, je ne puis m'empêcher de m'écrier: Y avoit-il tant de belles choses dans ce ton seul? Voilà un genie qui produit merveilleusement, il tireroit d'un seul ton dequoi faire tout l'Opera. Et quand je voi les Italiens essayer un ton, et puis un autre, aller et [-137-] venir de celui-ci à celui-là, et ne pouvoir demeurer sur aucun, je dis en moi-même, peste soit du genie étroit, qui ne fournit rien. Il ne sçauroit tirer dix Notes d'un ton, tous les tons deviennent pauvres entre ses mains. Le moyen de penser autrement? De deux gens qui ont le même nombre de bourses, (car en France il y a autant de tons qu'en Italie.) celui qui tire cent pistoles de chacune, n'est-il pas plus riche que celui qui n'en tire que cinq?

J'ai fait aussi une réflexion sur la varieté, ajoûta la Comtesse. Je me persuade que mille choses ne veulent point être diversifiées, qu'il faut que tout le monde les dise l'un comme l'autre, et que le défaut est de les sçavoir dire d'une autre sorte. Nous avons toûjours dit vous et moi, Donnez-moi à boire, Marton un miroir, Laquais des chaises, et nous le dirons toûjours comme cela. Chercherions-nous toutes les phrases des précieuses, et dirions-nous pour diversifier: [Précieuses ridic. Scene 6. in marg.] Vîte, venez nous tendre ici dedans le conseiller des graces, vîte * [Scene 9. in marg.] voiturez-nous ici les commoditez de la conversation. Quel langage seroit-ce? [Scene 6. in marg.] Il faut parler Chrétien, nous répondroit-on, si vous voulez que je vous entende. Rafiner en de certaines choses, et se mettre en tête de les varier, c'est faire comme le Maître * [Bourg. Gentil. in marg.] de Philosophie de Monsieur Jourdain. [-138-] [Acte 2. Scene 3. in marg.] Monsieur Jourdain veut écrire à une personne de grande qualité, et il lui voudroit mettre dans un billet, Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour; mais il voudroit que cela fût tourné gentiment. Le Maître de Philosophie lui conseille premierement de mettre, que les feux de ses yeux réduisent son coeur en cendre, qu'il souffre nuit et jour pour elle les violences d'un.... Monsieur Jourdain rejette ce haut stile, trop étendu pour un billet. (Et quelques Musiciens en cas pareil ne l'auroient pas rejetté) Enfin, le Maître de Philosophie qui a une science ridicule, lui offre à choisir de ces quatre jolies façons: D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux, et cetera. Il est à craindre que les Compositeurs d'Italie, à qui une étude excessive, presente autant de méchantes expressions, que le Maître de Philosophie de méchantes phrases à Monsieur Jourdain, ne s'en servent quelquefois, et que quelques-unes de leurs expressions sur des riens, sur des passages communs, si heureusement variées aux yeux de leurs adorateurs, ne ressemblent un peu en effet à d'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Je voi que Pradon dit comme Corneille et Racine: Adieu, Seigneur, adieu Madame. Racine et Corneille prévoyoient bien qu'ils n'auroient pas la gloire d'avoir [-139-] dit ces adieu d'une maniere singuliere et diversifiée: Cependant ils n'ont pas tâché d'attraper d'autres tours plus rafinez: d'où je conclus que Lulli a eu raison de faire plusieurs cadences, plusieurs finales de ses airs, aussi uniment et aussi simplement qu'un Musicien de Province les auroit faites, et de les repeter lors qu'il en a eu besoin, sans se piquer de varieté. La varieté seroit là blâmable. Et quand on entend dans nos nouveaux Opera de ces finales et de ces cadences de Lulli, on s'écrie avec dédain: oh, cela est pris, mais vraiment non, cela n'est point pris, ou du moins cela n'est pris que de la nature qui le dicte à tout le monde, à peu prés de la même façon. Lulli est heureux en ceci d'être venu avant les autres, et d'avoir eu l'honneur de donner la forme à ces chants naturels. Si nos derniers Compositeurs étoient venus les premiers, peut-être ne leur auroient-ils pas donné une forme tout-à-fait aussi bonne; mais sans doute ils les auroient trouvez, et ils leur en auroient donné une aprochante. Ainsi il me paroîtroit que ceux qui méprisent tout haut dans Monsieur Destouches et dans Campra, la premiere finale qu'ils reconnoissent semblable à celles de Lulli, ont l'oreille meilleure que le goût. Nous voudrions que Campra et Monsieur Destouches eussent été encore moins sensibles [-140-] qu'ils ne sont à l'appas de la nouveauté, à laquelle ils ont trop souvent sacrifié le naturel, et quelquefois la justesse d'expression, pour attraper des chants extraordinaires et détournez. Estre obligé de suivre Lulli en cent endroits, c'est un malheur; parvenir à la nouveauté et à la varieté aux dépens de la justesse et de la nature, c'est un défaut. Or, en la place de Monsieur des Touches et de Campra, j'aimerois mieux être plaint d'un malheur où le bon sens conduit, que d'être accusé d'un défaut volontaire, ou même que d'être loüé d'une invention de mauvais goût.

Oüi, vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre,

dit le Marquis. Et voyez, Madame, continua-t-il, en lui montrant le Chevalier, voyez dans les yeux de ce garçon-là, s'il est content. Il me reste encore deux réflexions à joindre à la vôtre, et les deux miennes pourront achever d'ôter bien des admirateurs à la Musique Italienne, et bien fortifier les admirateurs de Lulli. La premiere est, que quiconque n'entend. pas l'Italien, est incapable de juger des airs et de toute la Musique chantante d'Italie. Qu'on juge des simphonies, passe, avec de l'oreille et une legere connoissance des régles, on est en droit d'en dire son sentiment: mais décider des airs sans en entendre [-141-] les paroles, il y a du ridicule à le prétendre, et il est réjoüissant que plusieurs Partisans des Italiens, le fassent d'une maniere publique et hautaine. On auroit honte de contester que la premiere beauté, la vraye beauté, la beauté unique d'un air ne soit d'être fait pour les paroles; surquoi une personne de bon esprit, disoit tres-juste, qu'une marque excelente de la bonté d'un air, est que nulles paroles n'y conviennent si bien que celles sur lesquels il aura été fait: mais quand on ne les entend pas parfaitement, ou qu'on ne les entend pas par soi-même, je ne voi pas qu'on puisse sentir, examiner, prononcer avec quelque seureté si cette beauté d'expression et de convenance s'y rencontre. Or cette connoissance de la langue Italienne, qui ne doit pas consister à en sçavoir douze ou quinze mots seulement, manquera peut-être à nombre de nos François Itataliens. Ma seconde réflexion sera que plus on épluche le sens des paroles, plus on est exact et difficile sur la fidélité à exprimer les pensées, et plus on demeure satisfait de la Musique de Lulli. Je rassemble et je place ici ces deux réflexions, qui étoient déja répanduës dans vos conversations, afin de relever la gloire de la fécondité de Lulli, qu'on peut mettre hardiment au dessus de la fécondité de quelque [-142-] Italien que ce soit, lors que des deux côtez, ce qui ne sera pas expressif ou naturel, n'entrera point en conte. Et Campra, Auteur de quatre ou cinq Opera, de trois Livres de Motets, et de beaucoup de Chansons particulieres, dans quoi, entre quelques gaillardises Italiennes, il y a mille excelentes choses, ne peut-il pas être apelé fécond, à bon titre?

N'avois-je pas là un bon Associé, dit Mademoisdle M. et si j'avois fait grand fonds sur son secours, quand il m'a exhortée à attaquer Monsieur le Chevalier, ne serois-je pas fort à mon aise?.... Oh, je ne vous avois promis que d'être équitable; et malgré l'envie de vous plaire, la force de la verité.... Oüida, mais il est question de sçavoir si vous ne prenez point des lueurs de verité, pour la verité même. Et n'aprehendez-vous point de loüer Lully à l'excés? L'excés horrible, selon vous, dans le Musicien, seroit aussi pour le critique une desagreable faute, et qui ne vous seroit pardonnable à tous deux en aucun genre, aprés vôtre déchaînement. Craignez d'y tomber en loüant Lully, et en comparant sa fécondité à celle de ces sçavans Maîtres de toutes les villes d'Italie, que Monsieur l'Abbé vous a nommées.

L'avis est salutaire, répondit le Chevalier, dés que vous nous surprendrez [-143-] dans le moindre peché d'excés, je vous supplie, Mademoiselle, de ne nous pas faire de grace. J'ai osé critiquer dans les Ouvrages des Musiciens d'Italie, des choses que je ne blâme qu'à cause de l'abus qu'ils en font à force d'excés. Leurs Fugues, par exemple. Les Fugues, une des beautez de la Musique la plus noble et la plus vive, deviennent haïssables chez eux, parce qu'elles y sont l'une sur l'autre et perpetuelles. Mais je prens la liberté de vous soûtenir que ce n'est pas mal critiquer, et que Lully est à couvert de semblables critiques, n'ayant jamais rien outré à un point inexcusable. Quant à la fécondité de Lulli, nous avons beau l'élever avant que d'être en danger de l'élever trop haut. Elle est merveilleuse, et en gros et en plusieurs petites choses; car il y a de petites choses où elle est digne d'être remarquée. Dans ses Helas. Y avez-vous pris garde, Mademoiselle. Les helas! sont la ressource des Poëtes, et c'est un desavantage pour les Italiens, qui ont en Prose trois ou quatre sorte d'helas, de n'en avoir pas un en Poësie, qui réponde à la beauté et à la commodité du nôtre. Vous trouverez deux ou trois cens helas dans les Pieces de Lulli, et vous y trouverez une varieté et une force de chant prodigieuse. La premiere Scene d'Amadis en a seule quatre, tous [-144-] quatre charmans, souvenez-vous de ces deux de la premiere Scene de Roland.

Helas! helas! que Medor a de charmes.

De celui de cette admirable Scene 2. du troisiéme Acte d'Armide,

Helas, que son amour est different du mien!

Je vous en citerois trente autres qui m'ont frapé. Au reste, j'ai repeté plusieurs fois que Lulli nous a donné 20. ou 22. Opera, j'avouë que j'y comprens les Pastorales et les Idiles; mais je n'ai pas songé à ajoûter qu'il nous a donné encore dix-huit ou vingt Ballets, les Jeux Pythiens, le Xerces, le Crequi, et cetera au moins ornées de sa Musique. Comptez outre cela 5. ou 6. Comedies, le Pourceaugnac, le Bourgeois Gentilhomme, et cetera. Comptez ses premiers Ouvrages pour le petit Coucher du Roy. Comptez toute sa Musique d'Eglise, dont j'ai vû deux Tomes in folio. Quelle étonnante fertilité en trente ans environ de travail! Quel nombre d'ouvertures, de grands et petits airs de Violon et de simphonies de toutes les façons! Combien de tons, de mesures, de cadences, de finales, d'accords, de Pieces à deux et à trois parties, et de parties doublées, pour en faire quatre et cinq! Voilà l'homme qui fait avec justice triompher la Musique Françoise. O fécondité d'Italie, si facile par la liberté de négliger [-145-] la nature et le soin de l'expression. O! Compositeurs, qui n'êtes distraits ni par les plaisirs, ni par le commerce du monde et de la Cour, avez-vous été aussi loin que.... Comment, interrompit la Comtesse, et les exclamations en sont! Prenez l'air, Monsieur, pour vous rafraîchir de la chaleur de cét enthousiasme. Il me semble que j'entens le Ciel * [Acte 5. Scene 1. in marg.].

Paroissez, Navarois, Mores et Castillans,

Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillans.

Unissez-vous ensemble, et faites une armée, et cetera.

Mais il fait beau, si nous allions tous à la promenade? Mon carosse est là, dit le vieux Seigneur, il n'y auroit qu'à nous y mettre, sans attendre que le vôtre soit prêt. Ils se leverent, et s'y mirent tous quatre aussi-tôt.

* [cf. p.9] Lettre de Perrin (elle est au milieu du Recüeil de ses Poësies) à l'Archevêque de Turin, du 30, Avril 1659.

* [cf. p.64] De l'immortalité de l'ame. Oeuvres de Theophile. page 82.

* [cf. p.70] Le Bourgeois Gentilhomme. Acte 3. Scene 2.

* [cf. p.71] Pour l'inscription de l'Arc de Triomphe. Discours 2. page 265.

* [cf. p.71] Pararelle des Anciens et des Modernes. Tome 4. Dialogue 5. page 6.

* [cf. p.75] Les Oeuvres de Poësies de Monsieur Perrin. Lettre à Monseigneur l'Archevêque de Turin. pages 285 et 6.

* [cf. p.78] L'Art de chanter. page 225.

a [cf. p.89] 2 octaves ou 2 Quintes ne se doivent jamais suivre immédiatement. Parce que ce sont des accords tres parfaits. L'oreille est satisfaite et remplie, lorsqu'un d'eux a été entendu. Descartes. Abregé de la Musique. page 30.

b [cf. p.90] Pour rendre le son agréable... on doit observer 7. choses, comme autant de Regles, dit Monsieur de le Croix, Art de la Poësie Françoise, idée générale de la Musique, page 624. La premiere est que le son doit être moderé, sans aucune sorte de violence, autrement il choque l'oreille, et deplait, puisque nimium sensibile destruit, que tout ce qui se rend trop sensible est rude et offense les sens. Il me semble que Monsieur de la Croix a pris ces Regles de Cardan. De subtilitate. Tit. 13. De sensibus sensibilibusque.

a [cf. p.91] Quanto meliores sunt et delicatiores in cantu stexiones et falses voculae, quam certae et severae! Quibus tamen non modo austeri, sed si saepius fiunt, multitudo ipsa reclamat. De Oratore libro 3.

* [cf. p.93] Préface rare de Scuderi, où il fait une récapitulation et une histoire de 16. Poëmes dramatiques qu'il a exposez au jugement du public. Ie le cite ici, parce qu'il paroit Musicien dans cette Préface de la Tragi-Comedie d'Arminius, Piéce qui parmi des traits réjoüissans en a d'une beauté remarquable.

* [cf. p.93] Nom qu'il se donne au commencement de cette Préface.

a [cf. p.94] Musique Chromatique dans les anciens Auteurs ne veut souvent dire que Musique raffinée, embellie avec soin. [Chroma] en Grec couleur. Et les Latins appelloient des couleurs tout ce qui servoit d'ornement aux Arts. Ainsi Chromatique à la Lettre est comme qui diroit, coloré, peint.

b [cf. p.94] Cela est assez douteux. Aristote parle de Timothée le Poëte, dans sa Poëtique, chapitre 2. et dit qu'il avoit fait une Piéce appellée le Cyclople, où il imitoit, où il peignoit les hommes plus méchant qu'ils ne sont.

* [cf. p.95] A la fin de la Préface des Visionnaires.

* [cf. p.96] Toutes les cordes transposées, demi ton plus haut.

* [cf. p.96] Traduction du Vers de Iuvenal.

* [cf. p.103] L'Art de chanter, page 105.

a [cf. p.103] La Villanelle, dit-il, qui vient de l'Espagnol Vilano (il faudroit qu'il écrivit Villano Païsan, et c'est Villancico qui signifie une Chanson de Village.) Est une Chanson de Berger ou pieuse ou galante, amoureuse ou Pastorale, et comme dit un fameux Poëte Espagnol, es un genero de copla que sola mente se compare para se cantalo, Rengiso Poët. ch. 40. Cet Ouvrage est composé de couplets qui sont d'ordinaire de 3. ou 6. Vers dont le 1. de tous se trouve le même que le 6. de chaque Stance ou couplet, et le 3. aussi de chaque couplet est toûjours semblable. Le 1. et le 3. Vers du 1. couplet finissent la Chanson. Les Vers Feminins n'ont que 8. syllabes, et les Masculins que 7. ou 3. pieds et demi, ce qui est fort irregulier. On voit dans l'Astrée de Monsieur d'Ursé, de belles Villanelles. Si Monsieur d'Ursé sçavoit ce que c'est qu'une Villanelle, tout ce que vient de dire Monsieur de la Croix n'est point vrai: car toutes ces Régles ne sont point observées dans cette Villanelle-ci.

* [cf. p.107] Art de bien chanter. page 20.

a [cf. p.108] Note sur le mot Tassoni au bas de la page i Romani al l'incontro havevano la Musica per arte servile e ignobile. Benche Catone, dicesse, quod simpliciter canere non erit servile opus. Pensieri diversi livre 10. page 609.

* [cf. p.115] Abbondánza génera fastídio. Tanto è il troppo, quanto è il troppo poco, et cetera.

* [cf. p.117] Paralelle des Anciens et des Modernes. Tome 4. Dia. 5. page 270.

* [cf. p.131] 2. Dial. page 223.


Return to 18th-Century Filelist

Return to the TFM home page