TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Le Cerf de la Viéville, Jean Laurent
Title: Comparaison de la musique italienne, et de la musique françoise, Seconde Partie: Cinquiéme et Sixiéme Dialogues
Source: Comparaison de la musique italienne, et de la musique françoise, Seconde Edition (Bruxelles: Foppens, 1705; reprint ed. Genève, Minkoff, 1972), 93-145.

[-146-] COMPARAISON DE LA MUSIQUE ITALIENNE, ET DE LA MUSIQUE FRANÇOISE.

CINQUIÈME DIALOGUE.

AU pié des murs d'une des plus grandes et des plus anciennes Villes de France, régne un Quai que sa longueur extraordinaire, et la diversité de cent et cent Vaisseaux, ornent assez. De ce Quai, presque à toute heure couvert d'étrangers, de Marchands et de Curieux, on passe sur un Pont d'un artifice remarquable; au bout duquel commence un Cours, dont la beauté est encore [-147-] au dessus de celle du Pont et du Quai. Deux rangs d'arbres assez jeunes pour être du verd le plus vif, et assez vieux pour donner un ombrage assuré, s'étendent à perte de vûë, au bord d'une Prairie parfaitement unie et arrosée de la Seine durant plusieurs lieües. De l'autre côté d'un si magnifique canal, on voit tantôt une haute Montagne, de laquelle quelques endroits secs et brûlez sont cachez par des Maisons riantes, tantôt un grand chemin sans cesse rempli de gens oui arrivent à la Ville, on qui en partent, tantôt entre quelques petites Isles, des Valons, des Eglises, des Hameaux, et plusieurs Jardins; ceux-ci cultivez et embellis avec soin, ceux-là d'une négligence champêtre: mais qui retentissent souvent les uns les autres de fêtes agréables, que l'amitié, et quelquefois même l'amour, y donnent. Le milieu de ce Cours est marqué par un rond d'arbres, où viennent se reposer ceux qui se proménent à pié; et la fin, en laissant la Prairie toute découverte, offre aux yeux une aussi charmante perspective que la Nature puisse en presenter. Une vaste étenduë de terre verte, semée à droit de Villages, toûjours bordée à gauche de cette large Riviere, et heureusement terminée en face d'une couronne de Montagnes, sur lesquelles de hauts arbres, plantez en avenuës, annoncent [-148-] des Maisons et des Terres considérables. Tel est le Cours où ils allerent à la promenade. Le jour étoit doux et serain, et un nombre brillant de Carosses joignoit l'éclat et le spectacle du monde, aux beautez de la nature. Ils firent cinq ou six tours, pendant quoi ils blazonnerent une nouvelle mariée, qui vint se montrer là. Le Marquis dit des pesteries de plusieurs femmes: le Chevalier fit remarquer à Madame du B. que son Mary paroissoit fort content dans un Carosse où il étoit, visà-vis d'une des plus jolies: et Mademoiselle M. tâcha de rabaisser par des remarques prudes, le peu qu'il y en eût qu'on loüa, ne souffrant souvent qu'à regret qu'on en trouvât quelqu'une jeune. A la fin ils voulurent joüir mieux de la fraicheur du soir. Ils mirent pié à terre, et ils allerent s'asseoir sur l'herbe, au bord de la Seine. Si ç'avoient été des Bergers, les hommes se seroient mis au pié des femmes.

* [Poësie past. de M. de Font. egl. 9. in marg.] Iris un peu plus haut, Tirsis un peu plus bas.

L'amour aux pieds d'Iris, marquoit toûjours sa place.

C'étoit la régle dans les Prairies de forêt, et dans la vallée de Tempé: mais le Marquis et le Chevalier ne firent point de difficulté de se mettre au niveau de la Comtesse [-149-] et de Mademoiselle M. qu'ils placerent seulement au milieu d'eux.

La Comtesse tomba dans une petite rêverie au bruit de l'eau, qu'elle regardoit couler, tandis que les autres avoient aussi les yeux fixez sur quelque chose qui les amusoit. Elle les réveilla tous en chantant,

Bois épais, redouble ton ombre, et cetera. [Amadis. Acte 2. in marg.]

Que vous faites de plaisir à Monsieur le Chevalier, lui dit Mademoiselle M. lors qu'elle eût fini. Il n'a que faire de vous remercier, sa joïe et l'obligation qu'il vous en a se montrent de reste. N'est-ce pas là l'air à son gré? Il seroit difficile, répondit le Chevalier, que tous les airs que Madame chante, ne fussent pas à mon gré, au moins pendant qu'elle les chante. Mais le plaisir auroit été bien autre pour nous, et la gloire bien autre pour elle, si, au lieu d'un air si uni, elle avoit chanté quelque belle chanson Italienne, où il y eût eu abondance de fia, fia, fia, comme disoit Arlequin, pour dire des passages.

Je n'ai point consulté là-dessus, Monsieur, aux sentimens, de qui je ne suis rien moins qu'attentive, reprit la Comtesse; mais je vous avouë que voilà de tous les airs du monde, celui que j'aime le mieux. Et il y a déja long-tems que c'est mon air d'inclination. Vous êtes de ce méchant goût, Madame, et vous vous hazardez à le découvrir. [-150-] Rassurez-vous pourtant, ajoûta le Chevalier, quand même Mademoiselle devroit nous en faire la guerre. Lulli, qui distinguoit souvent Amadis de ses autres Opera, distinguoit

Bois épais, et cetera.

entre les meilleurs morceaux d'Amadis; et citoit cét air, comme un de ceux de ses grands airs, qu'il estimoit davantage. Mais, puisque nous voici sur les airs d'inclination, Mademoiselle permettroit-elle qu'on lui demandât lequel lui déplaît le moins dans nôtre malheureuse Musique? Le Marquis en nommera un à son tour. Quelque belle que fût la Musique Italienne, dit M. et quelque passionnée que j'en fusse, nous ne gagnerions rien ici, elle à être citée, ni moi à la vanter. Vous êtes trois contre un.

[Persée Acte 5. in marg.] * Le nombre tôt ou tard accable la valeur.

Ainsi je ne vous cite point

La speranza tutt inganno, et cetera.

air Italien, auquel je donnerois la préference sur tous es airs qu'on ait jamais chantez, et qui passe communément chez les vrais Connoisseurs, pour le plus beau qui nous soit venu du Païs, d'où nous viennent les beaux airs. Quant à vos airs François, j'aurois presque envie de vous répondre ce que Monsieur de Bullion répondit aux Cordeliers qui lui étoient allé demander à quel Saint il vouloit [-151-] dédier sa Chapelle. Helas! je n'en affectionne aucun en particulier: Cependant s'il faut choisir un air de Lulli par complaisance pour vous, je choisis celui qui commence le cinquiéme Acte d'Isis.

Terminer mes tourmens, puissant Maître du monde, et cetera.

Vertubleu, dit le Marquis, on voit bien que vous ne pechez que par malice. Vous ne vous y connoissez pas mal cette fois-ci, et n'aprehendez pas que le Chevalier ose trouver à redire au goût de science, que vous marquez là. Pour moi qui ai eu autrefois une espece de basse, les basses se sont attirez ma principale attention, et mes deux airs favoris étoient,* Quand on aime bien tendrement, et cetera.

Atys, Acte second. Et

Dieu qui vous déclarez mon pere, et cetera.

Phaëton, Acte cinquiéme. D'airs de hautecontre. Celui que j'aurois préferé, auroit été,

Espoir si cher et si doux,

Ah! pourquoi me trompez-vous?

qui est à la fin du troisiéme Acte d'Atys. Mais le Chevalier qui nous a engagez à nous déclarer ainsi chacun pour un air, choix embarassant parmi le grand nombre d'airs à peu prés égaux, que nous avons, ne nous a point nommé le sien. Et je vais [-152-] vous prier, reprit celui-ci, de me dispenser d'en choisir aucun; car vous m'avez pris tous trois, les trois que j'aurois choisis. Si vous me pressez d'en préferer un entre ces trois là, vous devinez peut-être que celui que Madame aime auroit.... et je viens de le lui entendre chanter. Mais je vous dirai que le dessus d'une simphonie à trois parties, qui n'a pas été fait pour qu'on le chantât, me touche presque autant que ces trois admirables airs. C'est

Dans nos bois Sylvandre s'écrie, et cetera.

Simphonie de la premiere jeunesse de Lulli: Il y a prés de quinze ans que j'entendis chanter,

Dans nos bois, et cetera.

par une voix tendre et aisée, sans que je sçusse alors ce que c'étoit que des parties. J'ai connu depuis que ces paroles n'ont été faites qu'aprés coup pour cét air de Violon, auquel il n'en falloit point à la rigueur. J'ai même senti que ces paroles ne sont pas tout-à-fait bonnes, parce que le retour du Vers,

Si c'est un mal, et cetera.

n'étoit point necessaire, et que le Jeu

J'en vais perdre la vie.

J'en vais perdre le jour.

est un peu badin. Cependant cela me charme toûjours, même en air: Quand je ne puis pas le demander aux Instrumens, je [-153-] le demande aux Chanteurs: si j'osois je le demanderois aux Chanteuses; et je n'ai rien entendu, depuis tant d'années, qui ait diminué l'impression que ces beaux tons, qui sauvent les paroles mediocres font sur moi. Du moins, Madame, on ne me refusera pas la loüange d'être constant dans mes inclinations.

Je vais, Messieurs, dit la Comtesse, vous faire une plaisante question. Vous m'allez dire,

* [Les Plaideurs. Acte 3. in marg.] Avocat, ah! passons au Deluge.

mais n'importe. Comment a-t-on inventé la Musique, et qui est-ce qui l'a inventée? Je veux sçavoir à qui nous devons un Art si délicieux et si utile pour les honnêtes faineans. Aux oiseaux, Madame, répondit Monsieur des C. Ils ont chanté les premiers; et selon un a Auteur trés-vénerable, ils ont fait songer les hommes à chanter aussi. Si ç'a été Promethée * [Plut. oeuvres moral. de Iris et Osiris. page 321. in marg.] ou Maneros, honorez comme inventeurs de la Musique qui ont reçû des oiseaux cette jolie Science, vous ne vous en souciez pas beaucoup. Vous ne vous souciez pas beaucoup si les Muses ont donné le nom à la Musique, ou si la Musique a donné le nom aux Muses; et aparemment vous ne vous souciez [-154-] pas beaucoup non plus d'être bien certaine que ee soit Pythagore qui ait le premier réduit la Musique en Art. Cette origine vous suffira. Je veux en donner à la Musique une plus glorieuse et plus vrai-semblable, interrompit le Chevalier, et à même tems faire honneur aux Poëtes Grecs, dont je sçai que les Dames ont oüi décrier la galanterie. Mais auparavant vous me permettrez de vous dire, b qu'il est constant par toute la vie * [Iamblique ch. 26 29. et cetera. in marg.] de Pythagore, et par un des plus beaux passages particuliers qui nous reste sur la Musique ancienne, que Pythagore l'aima en effet, et la cultiva extrêmement, l'enseigna et la recommanda fort à ses disciples, et que ce fut lui qui dressa les Instrumens, et qui s'avisa de prendre des boyaux de brebis, ou de petits nerfs de boeuf, pour en faire des cordes. Vous devez, Mesdames, vous et tous les joüeurs d'Instrumens d'aujourd'hui; connoître l'Auteur de cette heureuse invention, et nous devons juger par [-155-] là que Pythagore entra dans un détail de Musique assez grand. Quant à l'origine de cét Art, je parie que la pensée d'Euripide, citée * [Le premier livre des propos de table. qu. 5. de l'amour, et cetera. in marg.] plusieurs fois par Plutarque, et traduite par le bon homme Amiot, paroîtra galante à Madame et à Mademoiselle.

Amour à l'homme enseigne la Musique.

Quoiqu'il n'en eût devant nulle pratique.

L'Amour! Voilà un pere et un maître digne d'un Art tel que la Musique. Et ce Plutarque, dans les Oeuvres morales duquel on trouve mille et mille choses agréables et toutes arrangées, raporte un endroit de Theophraste, done j'ai retenu quelques morceaux, qui contiennent ce me semble, un discours de l'origine de la Musique, clair et précis. ll y a, dit Theophraste, trois principes de la Musique, la douleur, la volupté et le ravissement d'esprit: desquelles trois causes, chacune plie et détourne un peu la voix de son ordinaire, parce que les douleurs aportent coûtumierement quant et quant elles des plaintes, qui facilement se glissent en chant... Et les grandes et vehémentes joyes de l'ame, soûlevent tout le corps, même de ceux qui sont un peu legers de leur nature, et les provoque comme insensez à sauter et à danser, et plaudir des mains, s'ils ne peuvent baller.... Mais ceux qui sont un peu plus graves et rassis, si trouvans épris de telle joye, laissent [-156-] seulement aller leur voix, jusqu'à parler haut, et dire des chansons, et sur tout le ravissement d'esprit ou inspiration divine, qui s'apelle enthousiasme, jette et le corps et l'ame et la voix hors de son ordinaire. Ces idées ne sont-elles pas pleines de vrai-semblance et de sens, et ce langage d'Amiot n'est-il pas d'une naïveté gracieuse? Delà Plutarque conclut que l'amour contenant et comprenant en soi, au souverain degré, toutes les choses primitives de la Musique, la douleur, la joye et le ravissement d'esprit, il a bien la mine en effet d'être l'auteur et le maître de cét Art aimable. Si je croyois, Mesdames, que ce sentiment vous agréât, je l'embrasserois volontiers.

Mais, Chevalier, dit le Marquis, j'aurai deux objections à vous faire. La premiere, qu'il est constant, et par Plutarque et par d'autres Ecrivains, que la Musique a été inventée en l'honneur et pour le culte des Dieux, d'où vient que la Musique sacrée est la plus ancienne. Donc l'Amour n'en est pas le pere. La seconde, que selon toutes les aparences, ç'a été * [Necessitatis inventa antiquiora sunt quam voluptatis. Cic. orator. in marg.] la nécessité, le besoin qui a trouvé et mis en usage tous ces Arts. L'agréable n'en a point été la source, et n'en sçauroit être la fin. Cela ne convient qu'à nous. Ainsi on vise à contenter les yeux dans la belle Architecture, [-157-] et elle les contente: Cependant ce n'a pas été là son premier but, et ce n'est pas sa fin encore aujourd'hui; ç'a été et c'est qu'une maison qui serve à nous mettre à couvert. Ainsi on a visé à satisfaire le goût par la bonne chere, et elle le satisfait. Cependant le besoin et l'envie de se nourrir pour vivre, a été la source de la bonne chere, et en est encore aujourd'hui le prétexte. Donc l'amour, qui n'a que de l'agrément et point d'utilité, n'a pas dû trouver la Musique, et ne doit pas nous y porter. L'amour point d'utilité, repliqua le Chevalier? Eh! mon pauvre ami, quel blasphême? Qui doute que l'amour quel qu'il soit, n'ait des utilitez infinies? C'est que souvent on ne s'applique pas à les découvrir. Mais, pour répondre plus nettement à ces deux objections, songez, Monsieur, que l'amour est un nom bien vaste, et qui comprend bien des choses. Quand on dit que l'amour a trouvé la Musique, et qu'il l'enseigne, on entend une passion violente, qui peut causer de la douleur, de la volupté, et du ravissement d'esprit. Je suis persuadé comme vous, que la Musique a commencé dans les Temples des Dieux. Hé bien, ce fut un Amant desesperé de la maladie de sa Maîtresse, et qui venoit les conjurer de la guérir, qui s'avisa de chanter leurs loüanges et ses peines, [-158-] ou ç'en fut quelqu'autre qui leur rendoit graces d'avoir guaranti la sienne d'un péril éminent, ou enfin quelqu'autre qui, dans les sept ou huit premiers jours de ses nôces exprimoit la reconnoissance qu'il avoit du present que lui avoit fait le Dieu du Mariage. Voilà de la Musique sacrée, et c'est l'amour qui la produit. Vous voyez que cela s'accommode fort bien ensemble. Oh, dites-vous, la nécessité et le besoin doivent être la source et la fin des Arts. A la bonne heure. Mais vous sçavez que la nécessité et le besoin se mesurent sur les desirs qu'on a, réels ou non. Nos desirs nous rendent réels les besoins les plus imaginaires; et quel besoin plus pressant y a-t-il pour un homme qui voit prête à mourir une femme avec laquelle il étoit, et qui mourra de desespoir, quel besoin plus pressant y a-t-il, dis-je, que de la sauver? Au reste, si vous voulez que les besoins qui nous portent à invoquer les Dieux en Musique soient tout-à-fait effectifs et naturels, comme je vous ai dit que je donnois au nom d'amour une signification trés-étenduë, j'y consens encore. Les fruits de la terre profitoient mal, on apréhendoit une stérilité générale, et on demandoit un tems plus favorable. Le tems venoit, et la récolte étoit abondante. La peste desoloit un Païs, le peuple alloit prier les Dieux de l'en délivrer, [-159-] il les remercioit de l'en avoir délivré, il solemnisoit ensuite avec une joïe extrême cette délivrance. Voilà de la douleur, de la volupté, et du ravissement d'esprit, et voilà les besoins du monde les plus naturels: or cela se peut apeler amour. Je dirai que l'amour aura dicté la Musique qu'on aura inventée en ces occasions: car le desir de vivre, de vivre dans l'abondance, et d'y voir vivre sa femme et ses enfans; et la peur de contraire, est un sentiment qui inspire des mouvemens assez vifs, pour mériter le nom de passion; et cette Musique qui se sera adressée aux Dieux aura fait des hymnes.

Qu'en pensez-vous, Mesdames, reprit le Marquis? J'aquiesce moi, à ces raisons, et je passe l'amour, à cette signification générale, pour la source originale et perpetuelle de toute la Musique. De ce principe, poursuivit le Chevalier, je tirerai si ce n'est point vous fatiguer, deux conséquences qui établiront ce que nous avons déja tant soûtenu, que le naturel et l'expression sont l'essentiel d'une Musique, qui veut, comme elle doit le vouloir, attraper son but. Le naturel, cela saute aux yeux, puisque ce n'est que la nature qui parle, il faut qu'elle ne parle que naturellement. L'expression, cela est presque aussi sensible, puis qu'on ne chante que par la [-160-] même raison qu'on parle, parce qu'on a quelques sentimens à exprimer. a Il faut une expression grande ou petite. Les hommes n'auroient point formé de langues, s'ils n'avoient eu besoin de s'entretenir les uns les autres. Ils n'auroient point formé de chants, s'ils n'avoient été poussez par la force de certains sentimens à les revétir de certains tons, s'ils n'avoient voulu invoquer, honorer les Dieux, et marquer leur plaisir, leur douleur et leurs transports: par conséquent ils n'auroient ni parlé ni chanté, s'ils n'avoient eu quelque chose à dire, et ils ne devoient ni parler ni chanter, que pour dire quelque chose. Un discours qui n'a ni sens ni fin, et une Musique qui n'exprime rien, sont également fades. Et qui pourroit souffrir un discours de cette sorte.

Autre consequence. La Musique ne naissant que de mouvemens qui nous agitent, et d'interêts qui nous touchent fort, [-161-] on doit toûjours supposer qu'elle part du coeur de celui qui chante, et veut aller au coeur de celui qui écoute.. Qu'elle paroisse partir du coeur du chanteur, caractere de bonté d'une Musique, soin principal du Musicien qui compose. Qu'elle aille au coeur de l'auditeur, marque d'excellence, preuve que le Compositeur a réüssi. Or tout ceci prêche l'expression, une expression grande ou petite, mais une expression nécessairement. Conclusion: rigine de la Musique montre de son côté ce que j'ai plusieurs fois rebattu: Et c'est ce qu'il m'est pardonnable de rebatre plusieurs fois, pour dégoûter des extravagances Italiennes, que sans le naturel et l'expression, la Musique est une fadaise, un badinage d'enfant, indigne d'occuper d'honnêtes gens. D'où il s'ensuit que Bacilly s'est trompé, et a trompé aprés lui quelques-uns des derniers faiseurs de Traitez, en croyant que * [Art de bien chanter. page 3. in marg.] la fin de la Musique est de contenter les oreilles par les sons harmonieux.

Bacilly révoit, dit M. Il y a pourtant une chose qui l'excuse et qui me fait de la peine pour vous, c'est que l'agrément, le contentement des oreilles, dont vous ne dites mot, est un point trés-considérable: Seroit-il possible qu'en fait de Musique, en fait de sons qu'on ne va entendre que pour avoir du plaisir, l'agrément [-162-] ne meritât pas d'être compté? Il le sera, Mademoiselle, répondit le Chevalier, n'ayez point de peur: mais il ne le sera qu'aprés le naturel et l'expression. Et d'abord ne vous apercevez-vous pas qu'une Musique qui auroit les deux conditions que j'exige premierement, donneroit du plaisir, même en ne chatoüillant point les oreilles? Le plaisir du coeur n'est-il pas le plus important? et une Musique naturelle et expressive, qui quoique rude aux oreilles, vous remueroit le coeur, et vous feroit sentir l'émotion tendre que vous allez chercher à l'Opera. Ne seroit-elle pas agréable au fond, et ne devroit-elle pas véritatablement être censée; agréable? Cependant je vous accorderai d'avantage. Que le naturel et l'expression soient, s'il vous plaît, les deux premieres qualitez de la Musique: l'agrément, le contentement des oreilles l'harmonie, comme vous voudrez l'apeler, sera la troisiéme; et, pour vous faire ma cour, une troisiéme qualité trés à compter.

Ceci résulte encore de nos principes. Je vous ai dit qu'il faut que le chant aille au coeur de l'auditeur. Mais par où faut-il qu'il y aille? par l'oreille. L'oreille est, pour la Musique, la porte du coeur. S'ouvrir bien cette porte, flatter l'oreille est donc le troisiéme soin du Musicien; mais [-163-] ce n'est que le troisiéme. Le soin d'être naturel et celui d'être expressif vont devant. Vous conviendrez, Mademoiselle... Oüi, oüi, interrompit le Marquis, elle en conviendra du moins en elle-même. Ce raisonnement du Chevalier me fait souvenir, Madame, d'une chose que j'ai autrefois entendu dire, et me la met dans son jour: moins le sentiment est vif, moins on a d'interêt d'arriver promtement au coeur, et plus il est permis de s'amuser à l'oreille: de songer à la réjoüir par des sons doux et harmonieux. Ainsi Lambert qui n'a jamais exprimé dans ses airs des passions trés-fortes, n'a pas été obligé de rechercher des expressions si perçantes. Il a pû s'attacher davantage à plaire aux oreilles; et il n'y a rien à dire, que son grand mérite soit de sçavoir leur donner un plaisir délicieux, par des tons aussi heureux qu'ils puissent être. Je dis des tons qu'ils puissent être aussi heureux, car en verité je pense que les siens sont tels. Quelle douceur et quelle simplicité convenable à ces bergers, qu'il fait chanter d'ordinaire! Et les tons de Lambert remplissent à merveilles ce que le Chevalier exige, qu'on ne se borne pas à l'oreille, qu'on aille plus loin, et qu'on gagne à la fin le coeur. Ils le gagnent, je vous assure, et ils y laissent une émotion, bien dangereuse aux indifferens. L'air,

[-164-] Beaux yeux de Climene, et cetera,

et une douzaine d'autres airs de lui, sont dignes d'avoir été chantez sur les rives du Lignon. Celui-ci sur tout est un des chants le plus aimable et le plus flatteur qu'il y ait au monde. Comment dit quelque part Montagne? * [Essais. l. 2. chapitre 12. il raporte mal ledit de Zenon. in marg.] Quant à moi, je ne m'estime point assez fort pour oüir en sens rassis des Vers d'Horace et de Catulle, chantez d'une voix suffisante par une belle et jeune bouche, et Zenon avoit raison de dire, que la voix étoit la fleur de la beauté. Si les paroles de l'air, beaux yeux de Climene, étoient d'une versification aussi exacte que celle de Catulle et d'Horace, et que je les entendisse chanter par une bouche, telle que Montagne la demande, (et je sçai où il y en a une.) Quoique je sois à present plus Philosophe que lui, peut-être ne serois-je pas plus fort. Mais, dit la Comtesse, si vous apliquiez aux Piéces Italiennes les régles que vous venez d'expliquer, que trouveriez-vous? Leurs airs et leurs simphonies vont-ils au coeur, aprés avoir contenté les oreilles? Or ça, Mademoiselle, avoüez-moi la verité, afin que je sçache à quoi m'en tenir. Les airs des Italiens contentent l'oreille, répondit Mademoiselle M. et leurs simphonies vont au coeur. Vôtre effort de sincerité vous coûte déja cher, répondit le Chevalier; car vous [-165-] n'osez dire qu'ils fassent l'un et l'autre comme ils le devroient; mais vous ne laissez pas de les défendre autant qu'on le peut, et c'est là ce qu'il y a de mieux à dire en leur faveur. On ne diroit pas que des airs chargez d'un badinage pueril, vont au coeur, et que des simphonies sans aucun chant, qui ne font que hannonner et sauter de haut en bas d'une maniere bizarre, flattent beaucoup une oreille naturelle? Les airs sont plus faits pour le coeur, à cause que les paroles demandent à y aller, et les simphonies qui n'ont point de paroles, plus pour l'oreille. Et par là ce sera toûjours un malheur que les airs, les simphonies des Italiens ne fassent qu'une impression contraire. Le moyen de ne pas rire ou de ne se pas fâcher de vôtre air incomparable?

La speranza, et cetera.

Je le croi venu de Turin, parce que je l'ai entendu attester par d'honnêtes gens, quoique d'autres le croyent fait à Paris: mais enfin que signifie-t-il? Tout le monde se repaît d'esperance, et tout le monde y est trompé. Voilà une chose triste, et le Compositeur vous l'annonce d'un ton, d'un mouvement gai, avec des agrémens et des passages qu'une joïe folle pourroit seule excuser, et comme il annonceroit la meilleure nouvelle. Morbleu, cela est insultant. Mais [-166-] une chanson lugubre ennuyeroit.... elle charmera quand les paroles seront lugubres; et une fois pour toutes, lorsque Monsieur Jourdain vouloit que son Musicien * [Bourgeois Gentilhomme Acte 1. Scene 2. in marg.] ragaillardit un peu par ci par là l'air,

Je languis nuit et jour, et cetera.

Le Musicien eût raison de le lui refuser, et de lui répondre. Il faut, Monsieur, que l'air soit accommodé aux paroles. Que la speranza flatte l'oreille, je l'accorde: mais je vous soûtiens que le coeur en est si choqué et le bon sens si mécontent, qu'ils contraignent l'oreille de rejetter avec dédain le plaisir mal placé qu'on lui offre. Et il n'en est pas ainsi de quantité d'airs Italiens, qui ont une douceur emmiellée. Pour ce qui regarde les simphonies et les sonates, je ne nie point non plus qu'il n'y en ait qui remüent le coeur. J'en connois, et j'en aime plusieurs que je trouve d'une beauté exquise; et en general, j'avouë que la Musique Italienne, méprisable sans quartier pour les airs, est estimable pour les simphonies. Mais néanmoins vous souffrirez que je vous soûtienne que la plûpart des simphonies des Italiens heurtent une oreille d'un goût naturel, par la rapsodie de leurs tons biscornus, rompus, inégaux, leurs brusques changemens de mode, leurs dissonances pressées, et cetera outre qu'elles ne sont pas toutes differentes [-167-] et neuves, à beaucoup prés, et que vôtre Heros Corelli, lui-même, se répete assez souvent: ce qui est bien plus marqué et bien plus insuportable dans le goût Italien, que dans le François. En second lieu, je vous soûtiendrai qu'un petit nombre seulement de leurs simphonies arrivent au coeur, parce qu'elles sont d'ordinaire outrées. Le coeur qui ne veut qu'une expression conforme aux choses ni trop forte ni trop foible et dans un juste milieu, se révolte de la furie horrible sur laquelle mille Compositeurs de Sonates affectent de fonder leur mérite. Eh, ce ne sont pas là des tons de Musique: ce sont des cris enragez. J'ai trop pris la liberté de parler sincerement jusqu'ici, ajoûta en riant le Chevalier, pour en faire façon à l'heure qu'il est. Je vous confesserai que les simphonies Italiennes que j'admire, ne sont point celles que Messieurs vos Connoisseurs nous vantent communément. Ce sont certaines Piéces qu'on peut nommer indifferentes en comparaison des autres, et qu'ils traitent de médiocres. Mais pour sortir tout-à-fait, si nous le pouvions, de ce long et terrible article du caractere de leurs simphonies et de leurs airs, il me reste à vous déclarer une chose....trés-fâcheuse, Monsieur, sans doute; mais à quoi nous ne souscrirons pas.... trés-fâcheuse [-168-] assurément, Mademoiselle, et à quoi par malheur les Illustres de vôtre parti ne s'éloignent pas de souscrire. C'est qu'en l'état où sont les Piéces Italiennes, il me semble qu'elles ne sont faites ni pour les oreilles, ni pour le coeur. Les Compositeurs d'Italie ne visent qu'aux accords, et dans les accords ils ne travaillent que pour l'intelligence, pour l'esprit. Ils préparent de l'occupation à ceux qui voudront examiner et executer ces accords et des sujets d'admiration à ceux qui seront d'humeur à priser un travail sçavant et inutile. Composer de la Musique pour l'esprit, le but est singulier. Il faudra avertir les Machinistes des Opera d'inventer des Machines pour le coeur, et les Danseurs de danser pour les oreilles.

Finissons, dit la Comtesse, persuadez que la bonne Musique excite les passions et les calme. Je me souviens que telle est la Musique des Sevarambes, à qui l'Auteur a donné aparemment le plus beau degré de perfection, qu'il a aussi tiré sur vos Grecs, qui, selon lui, * [Histoire des Sevarambes 2. partie. tome 3. page 355. et 56. in marg.] faisoient tout cela. Et à propos des Opera, passons de l'invention de la Musique à la perfection de la Musique Françoise par ces Spectacles. J'ai maintenant envie de sçavoir quand et comment ils ont commencé en France. J'aurois souhaité, reprit Mademoiselle, [-169-] que la comparaison de Monsieur le Chevalier en eût parlé, il auroit été agréble qu'il y eût fait entrer cette digression. Un Auteur qui fait l'histoire d'une Ville, ne debute-t-il pas par conter la maniere dont elle a été fondée? Le Chevalier n'a pas fait l'histoire de nos Opera, répondit Monsieur des et cetera il a fait leur Apologie, et l'origine en est si récente, qu'il a suposé que nous la sçavions. Nous étions déja obligez à l'Italie de l'établissement de nos Opera, nous en avions déja, lors qu'elle nous envoya Lulli pour les perfectionner. Il paroîtroit, à écouter Monsieur Ménage [Menage. tome 2. page 154. in marg.], que ce fut un fou, appellé Riuccini, qui vint en France avec la Reine Marie de Medicis, dont il s'imaginoit être aimé, qui nous en donna la premiere idée. Mais Monsieur Ménage ne dit point ni ne nous aide point à deviner, qu'elles traces d'Opera Riuccini laissa aprés lui en ce Royaume. C'a été, je croi, la Reine Mere, ou plûtôt Monsieur le Cardinal Mazarin, qui en a amené le goût. En 1645, il fit joüer au petit Bourbon, la festa a theatrale de la Finta Pazza, et en 1647, Orphée et Euridice, Opera en vers Italiens, par des Acteurs qu'il avoit fait venir de delà les Monts. Aux Noces du Roy, [-170-] il fit joüer de même Ercole Amante. Cela fut bien reçû par les Courtisans Adulateurs, et les autres, qui se mocquoient de l'execution Italienne, aimoient du moins le dessein de ces Comédies en Musique. Mais nous connoissions alors si peu nos forces: nôtre langue toute épurée qu'elle avoit été, par Malherbe, Balzac, et Vaugelas, nous paroissoit si peu ce qu'elle est, que personne ne présumoit assez de soi et d'elle, pour oser hazarder le moindre spectacle en airs François. C'étoit stupidité et engourdissement: car on ne pouvoit pas ignorer que dans les vieilles Cours de nos Rois, on avoit fait des Balets, où l'on avoit mis des recits et des dialogues en plusieurs parties, sur des paroles françoises, et avec succez. Lisez encore les vers chantans du Baler de 1582, pour les nôces du Duc de Joyeuse, vous y apercevrez des naissances de bon goût. Cependant, quoi que Saint Evremont qui étoit de ce tems de la minorité du Roy, nous aprenne qu'on s'ennuyoit fort à ces Opera Italiens, quoique Perrin nous dise qu'on y crioit au renard, [Lettre à l'Arch. de Turin. in marg.] et que la protection souveraine les pouvoit à peine guarantir delle Fischiate et delle Merangole, (vous entendez l'Italien, Mesdames,) de l'équivalent du sifflet: nos Poëtes peu éveillez, croyoient qu'on gagnoit encore à s'y aller ennuyer. Ce [-171-] Perrin, successeur de voiture dans la charge d'introducteur des Ambassadeurs auprés de Gaston Duc d'Orleans, tenta le premier d'élever nôtre langue à l'honneur d'être mise en Musiqne. Il s'essaya par de petits airs, des recits: il composa des Dialogues sur lesquels Lambert et Cambert, Maître de la Musique de la Reine Mere, travaillerent. Enfin, en 1659, Perrin hazarda une espece de Pastorale. Elle fut joüée * [Lettre de Perrin. in marg.] à Issy, dans la belle maison de Monsieur de la Haye, et elle réüssit admirablement. Le Roy eût la curiosité de la voir. On la representa à Vincennes, où Monsieur le Cardinal Mazarin, trés liberal de loüanges et de promesses, flatta magnifiquement les entrepreneurs. Encouragez par ce succez, Perrin et Cambert s'associerent. Ils firent mieux. Ils trouverent moyen d'engager aussi Monsieur le Marquis de Sourdeac à s'associer avec eux: homme d'une science en méchaniques capable d'imaginer les plus merveilleuses machines et d'un bien à en soûtenir la dépense. [Des Representations en Musiques anciennes et modernes. page 20. in marg.] Ce triumvirat entreprit de faire un Theatre public, où l'on pût representer des actions en Musique de vers François. Ils obtinrent du Roy la permission de le faire, et ayant donné à ce lieu le nom d'Academie de Musique pour se distinguer des Comédiens, ils firent voir durant sept ou huit ans, trois ou quatre Piéces qui ne cedoient [-172-] point à celles d'Italie, ni pour la beauté des machines, ni pour les décorations, ni pour la richesse des habits, ni pour les agrémens de la Musique. Ce sont, si j'ai la mémoire bonne, les paroles d'un homme trés sçavant sur l'origine de plusieurs beaux Arts, mais manquant d'ordre, grand admirateur des Italiens, et duquel j'aimerois mieux avoir l'érudition que le goût.

La mort du Cardinal Mazarin empêcha que l'Ariane de ce a triumvirat ne fut joüée, et suspendit le progrez des Opera naissans, jusqu'en 1669. que Le Roy donna à Perrin un privilége précis et exclusif d'établir des Opera à Paris et par toute la France. Perrin et Cambert firent Pomone, Opera long-temps repeté dans la grande salle de l'Hôtel de Nevers, et representé au mois de Mars 1671. dans ce Jeu de Paume, qu'on nomma l'Hôtel de Guenegaud. Ce fut pour Pomone qu'on envoya chercher en Languedoc Clediere et Beaumavielle, qui depuis servirent tant à faire valoir les beautez des rôles qu'on leur confia. Une chanteuse nommée la Cartilly, qu'on n'a plus revûë, faisoit Pomone dans cét Opera, qui se soûtint huit mois entiers. Mais comme Monsieur de Sourdeac [-173-] trouva à propos de s'emparer de la recette de l'argent, sous prétexte des avances qu'il avoit faites, Pertin ne manqua pas de se broüiller avec lui, et cela fut cause qu'au commencement de 1672. le Roy transporta le Privilége des Academies de Musique, des mains de Perrin, qui y consentoit, entre celles de Lulli. Lulli plaça d'abord son Theâtre au Jeu de Paume de Belair, et y fit joüer bien-tôt les fêtes de l'amour et de Bacchus, dont il y eût une representation singuliere et glorieuse pour lui, en ce que Monsieur le Grand, Monsieur le Duc de Monmouth, Monsieur le Duc de Villeroy et Monsieur le Marquis de Rassen voulurent bien y danser avec quatre de ses Danseurs, un jour que le Roy y étoit. La Salle du Palais Royal, que la Troupe de Moliere, qui s'accommoda de l'Hôtel de Guenegaud, laissa vuide, fut donnée à Lulli. Lulli avoit déja eu le bonhear de trouver et de s'attacher Quinaut. Et voilà, Mesdames, l'histoire de la fondation des Opera François.

Vous m'avez interessée pour Perrin, dit la Comtesse, aprenez-moi ce qu'il devint... J'ai entendu dire, Madame, qu'il mourût en prison pour ses dettes, six mois aprés avoir gagné dix mille écus à un de ses Opera. Cela ne sent pas mal la conduite de Poëte. S'il avoit plus limé ce qu'il faisoit, [-174-] il auroit été un auteur excellent. Pour l'esprit, il l'avoit heureux et fecond, et il avoit tant de goût, Mademoiselle, que dans cette mémorable lettre adressée à l'Abé de la Roüere, Archevêque de Turin: qui venoit d'être Ambassadeur en France, il lui cite neuf défauts considérables des Opera d'ltalie, les mêmes à peu prés qu'on leur reproche aujourd'hui, et à la barbe du Prélat Italien, Perrin ne craint point de mettre sa Pastorale d'Issy nôtre coup d'essai, Opera joüé sans machines et sans danses, fort au dessus des leurs. Il est certain que nous sommes bien timides et bien retenus à proportion, au prix de Perrin. Lisez le receüil de ses Poësies, vous y remarquerez souvent ce tour aisé et coulant qui est le fond des bonnes paroles chantantes, et des paroles * [Elles sont dans le receüil de ses <Poë>sies. in marg.] latines qu'il assembla pour le mariage de feu Monsieur avec Henriette d'Angleterre, m'ont fait juger qu'il auroit eu le même talent pour fournir des paroles excellentes aux Compositeurs de Musique d'Eglise. Je ne vous parle point de son grand ouvrage, qui est une Traduction de l'Eneïde. De sorte, interrompit Mademoiselle, M. que la gloire d'avoir inventé les Opera, revient encore à l'Italie.. inventé, Mademoiselle. C'est beaucoup. L'Auteur des representations en Musique anciennes et modernes, n'en conviendroit [-175-] pas. A l'en croire, cette invention est hebraïque, et le Cantique des Cantiques est une Pastorale, qui a été composée par Salomon, et réellement representée pour la solemnité de ses noces avec la fille de Pharaon. [a] Je voudrois qu'il n'eût point avancé cette opinion qui ne m'a point édifié. Et ce qui m'a fâché a été, que le latin de saint Jerôme, qu'il raporte pour la prouver, ne signifie point ce qu'il prétend; si ce n'est que j'aye oublié moi-même le peu de latin que j'avois apris au College. Tandis qu'il est en train, il ajoûte aussi que les Grecs eurent des Piéces de Theâtre purement pour le plaisir, dont la Musique faisoit le principal ornement: mais ceci m'a été nouveau. Qu'est-ce que le Chevalier en pense? Ma foi, dit celui-ci, tout Serviteur des Grecs que je suis, je ne vois pas assez clair dans le droit qu'ils ont à l'invention ou à la conservation des Opera, pour leur en rien ajuger. Ils étoient Musiciens jurez, mais je ne connois que leurs Choeurs où la Musique entrât sur leur Theâtre, et ce n'est pas là nôtre modéle; ou bien si l'art des Opera venoit de leurs [-176-] Choeurs, il faudroit avoüer,

* [Le Chevalier d'Acilly in marg.] Qu'en venant delà jusqu'ici,

Il a bien changé sur sa route.

au lieu de dire comme le P. M. que les Italiens l'ont rétabli, je consens qu'ils se vantent de l'avoir produit; et quand je ne serois pas bien aise de vous faire ma cour, à vous, Mademoiselle, et à eux, lors que je le puis, je suis si sincere, que je le leur attribuerois.... Bon, Monsieur; mais à combien comptez-vous la gloire de cette invention, et la présomption qu'elle forme en faveur de leurs Maîtres d'aujourd'hui? Ils ont inventé l'Art des Opera, depuis.... prés de deux cens ans, Mademoiselle. Je m'imagine que les deux Papes de la Maison de Medicis, Leon X. et Clement VII. Princes d'un amour pour les beaux Arts et pour les Sçavans, trés-digne de loüanges, mais beaucoup plus adonnez à leurs plaisirs que les Papes de a ce dernier siécle, ont eu des especes d'Opera, comme ils ont eu des Comedies à décorations et à machines.... deux cens ans donc, Monsieur. Les Italiens depuis un si long-tems ont toûjours cultivé cét Art là: à peine y a-t-il cinquante ans que nous nous y apliquons, et [-177-] il seroit possible que nous l'eussions tout d'un coup emporté, autant que vous le prétendez.... Mademoiselle, telle est leur destinée et la nôtre. Le merite de plusieurs choses commence chez eux, et passe absolument chez nous. Quoiqu'il en soit, poursuivit le Chevalier, le goût des Opera, particulier à l'Italie, et qui ne triomphoit qu'à Venise, où l'on les reprit à l'entrée du dix-septiéme siécle, s'est bien répandu. L'usage des Opera est commun en France et en Espagne. Monsieur de Saint Evremont dit * [Oeuvres de Saint Evremont tome 2. sur les Opera. in marg.] qu'il a vû des Comedies en Angleterre où il y avoit beaucoup de Musique; ce qui peut s'apeler des Opera; et il n'a pas tenu à nous qu'on n'y ait pris toutes nos manieres et toute nôtre habileté. Cambert se voyant inutile à Paris aprés l'établissement de Lulli, passa à Londres, où sa Pomone qu'il y fit joüer, lui attira * [Representations en Musique. page 248. in marg.] des marques d'amitié et des bienfaits considérables du Roi d'Angleterre et des plus grands Seigneurs de la Cour: Mais l'envie qui est inséparable du mérite, lui abregea les jours. Les Anglois ne trouvent pas bon qu'un étranger se mêle de leur plaire et de les instruire. Le pauvre garçon mourût là un peu plûtôt qu'il ne seroit mort ailleurs. Il y a des Opera Allemands. Le Duc de Holstein Gottorp alla en 1680. à Hambourg, et y mena Madame la Duchesse, [-178-] pour en entendre un en cette langue. Il y en a de Latins. En 1676. Monsieur de Salis fit representer à Rome le Persée Autrichien. En Latin, mes Dames, je vous traduis le titre. De Portugais ni d'Arabes, je n'en connois point. Pour de Grecs, je n'en connois pas non plus; mais je connois b un Dialogue, qui m'a montré que le Grec auroit en chant le même avantage sur les autres langues, qu'il a pour le reste. Et Chevalier, demanda la Comtesse, de tous ces peuples qui se sont apliquez à la Musique à l'imitation des Italiens et des François, lequel y a fait le plus de progrés? La discussion seroit longue, Madame, répondit le Chevalier. Les Anglois et les Allemands ne le cedent point aux Italiens, en profondeur de science; mais la Musique des Anglois sifle comme leur langue, et la Musique des Allemands est dure et [-179-] pesante, comme leur genie.... L'Empereur qui est Musicien, interrompit le Marquis, n'a pas réüssi à éveiller et à rendre leger le genie Allemand, par la vogue qu'il a donnée dans sa Cour aux Musiciens Italiens. A son Mariage. * [Mémoires de Chavagnac. page 259. in marg.] il voulut qu'on mît une grande Comedie en Opera, qui dura trois jours, maniere Italienne. Mais Monsieur de Chavagnac, qui étoit à cét Opera, dit que, joint aux cérémonies qu'on pratique dans cette occasion, il rendit trés-ennuyante cette fête aux gens qui se piquoient de goûter des plaisirs plus délicats. Ce Monsieur de Chavagnac conte encore dans ses Mémoires, que quelque tems aprés * [page 298. in marg.] l'Empereur écrivit au Prince Charles de Lorraine, qui, d'un Bourg de Silesie où il s'étoit avancé, conduisoit ses intrigues pour se faire élire Roi de Pologne, qu'il faisoit un Opera où il chanteroit lui-même, et qu'il lui feroit plaisir s'il le vouloit venir voir. Surquoi le Prince ne manqua pas le lendemain, à prendre la poste, laissant à Monsieur le Comte de Chavagnac le soin tout entier de gouverner les affaires de Pologne. Je ne sçai, ajoûta le vieux Seigneur, en quelle langue étoient ces deux Opera; mais en voila toûjours deux fameux en Allemagne, que vous ne connoissiez point: et s'il est vrai que l'Empereur chanta lui-même à ce second qu'il avoit fait, ce que la sincerité de Chavagnac, [-180-] homme de bien et d'honneur, garantit assez, voila sans contredit les deux traits les plus remarquables de l'histoire de la Musique des derniers siécles. Je vous en remercie pour les Musiciens, reprit le Chevalier, et j'acheve de répondre à la question de Madame. Je vous avoüerai que je n'ai jamais rencontré à mon chemin de Musique venuë d'Espagne: j'ai seulement lû en plusieurs endroits que la Musique Castillane n'a point de cadence, et a force passages, ce qui est un malheureux défaut: mais je ne craindrai point de dire que la langue Espagnole, fort au dessus de l'Italienne pour être parlée et pour être écrite, seroit encore, ce me semble, meilleure qu'elle à être chantée. L'usage que mon cher Dom Quixote m'a donné de l'Espagnol, m'y a fait sentir, outre la noblesse et la gravité, propres à cette langue, de la tendresse et de la douceur. Dans Dom Quixote même il y a des paroles trés-susceptibles d'un beau chant. Par exemple, celle de la Chanson,

* Marinero soy de amor, et cetera.

Mal traduite en ces Vers françois,

* Je suis un Marinier d'amour, et cetera.

Sur lesquels on a fait un air et un double. [-181-] Ces paroles Espagnoles sont peut-être plus chantantes qu'aucunes paroles Italiennes. Si la fortune avoit guidé Lulli en Espagne, je suis persuadé que du côté de la langue, il y auroit été mieux qu'en Italie.

Cela est admirable, reprit Mademoiselle M. avec un de ses soûris façonnez, vous en revenez toûjours à Lulli. Toûjours Lulli! N'avez-vous point élevé d'Autels à cet homme-là? D'Autels, non, dit le Marquis en riant aussi, mais un tombeau plus haut qu'un Autel, oüi, et en belle place encore.... Fort bien, Monsieur, il ne manque donc rien à sa gloire, aprés que Monsieur Perraut a de surcroît, écrit sa vie.... Vous y êtes, Mademoiselle, et le Chevalier vous en sçait bon gré. Le pauvre Monsieur Perraut! Je voudrois, moi, pouvoir le défendre, en faveur de deux ou trois Griselidis assez jolis que je sçais de lui, et c'est un air dont les tons tout gracieux, tout naturels et tout neufs, me font un plaisir singulier: mais la verité est, que les hommes illustres, celebrez par Monsieur Perraut, ne lui ont pas d'obligation, aucun n'y a gagné, hormis Monsieur Perraut l'Architecte, qu'il a placé là de sa grace; surquoi je vis alors cette petite Epigramme.

Perraut met un recueil de grands hommes au jour,

[-182-] Son frere le Maçon y tient un rang suprême:

Et que son fils en fasse un recueil à son tour,

Voilà Perraut un grand homme lui-même.

Celui qui le choisit pour cét emploi d'immortaliser les grands hommes de nôtre Patrie, en fera à nôtre Patrie telle réparation qu'il lui plaira. La vie de Lulli ne vous satisferoit pas vous-même, Mademoiselle. On n'y aprend rien: nuls traits, nulles particularitez.... Eh bien, Messieurs, interrompit la Comtesse, oubliez que Monsieur Perraut a écrit: aussi bien qui est-ce qui le sçait? Je n'en avois pas oüi faire mention, moi à qui on a vendu à part les Estampes de son Livre, et faisons une vie de Lulli, nous autres. Vous, Marquis, qui l'avez tant connu, dites-nous ce que vous en sçavez. Cela éclaircira en passant cette grande question: si Lulli aporta en France tout le mérite qu'il y montra. Je ne vous laisserai gueres de doute là-dessus, répondit le vieux Seigneur. Lulli étoit de Florence, aparemment un petit Païsan de là autour. Jean Baptiste de Lulli Florentin.

Moi qui suis Florentin, et cetera.

disoit-il dans cét impromtu de sa façon. Et la Fontaine, mal content de lui, le marquoit par son païs.

[-183-] Le Florentin, * [Conte de la Fontaine. tome 2. in marg.]

Montre, à la fin

Ce qu'il sçait faire, et cetera.

Monsieur le Duc de la Ferté contoit qu'à un voyage qu'il avoit fait à Florence, il avoit encore vû chez Monsieur le grand Duc un vieux Jardinier, qui étoit l'oncle ou le cousin de Lulli, s'apellant de ce même nom, et lui ressemblant, comme vous ressemblez, que sçai-je moi, Madame à Venus? A Minerve, mon cher, dit le Chevalier, qui se mit à la regarder plaisamment: helas, je te répons qu'elle ne ressemble qu'à demi à Venus.... A Minerve soit, et tant pis pour vous, Madame, la ressemblance à Venus seroit bien plus agréable et bien plus poëtique. Je ne vous dirai point si Lulli dans ses premieres années, s'occupoit aux mêmes exercices où s'étoit occupé Sixte V. mais il est sûr que le premier Maître qu'ils eurent l'un et l'autre fut un homme du même ordre, un Cordelier: Lulli s'en souvenoit souvent, et il témoignoit de la reconnoissance pour ce bon Moine, qui lui donna le premier quelques leçons de Musique, et qui lui aprit à joüer de la Guitare. C'étoit ce que le bon homme Cordelier sçavoit. Lulli commença par cét instrument; et la Guitare plus à la mode qu'aucun autre en Italie, et celui dont on y joüe le mieux, fut celui qu'il connût d'abord. Il [-184-] conserva le reste de sa vie de l'inclination à en joüer. Il ne disoit point qu'il sçût dés-lors ce que c'étoit que le Violon. Monsieur le Chevalier de Guise voyageoit en Italie; et lors qu'il avoit pris congé de Mademoiselle, elle l'avoit prié de lui amener quelque petit Italien, s'il en rencontroit un joli. Il rencontra Lulli, de qui la vivacité lui plut, et à qui il proposa de le suivre. Lulli, qui n'avoit, ni ne se promettoit pas d'établissement qui l'arrétât en Italie, ne demanda pas mieux. Il avoit dix ans, douze au plus. Jugez combien il avoit été aux Opera de son païs, combien il s'en étoit imprimé les beautez dans la tête, et combien par conséquent les nôtres leur ont dû dans la suite. Venu en France, Mademoiselle le prit chez elle, parmi ses Officiers, Officiers de Cuisine, s'il vous plaît: il étoit Sous-marmiton. Dans les momens libres de sa cuisine, il racloit un méchant Violon, que le violent penchant qui le poussoit à la Musique lui fit trouver. On l'entendit. Ce fut, je pense, le Comte de Nogent. Il dit à Mademoiselle que son Marmiton avoit du talent et de la main. Elle lui fit aprendre: il monta à la Chambre, d'où sa figure qui n'étoit pas ragoûtante, l'avoit d'abord écarté, et le voila Musicien en titre. Mais une avanture de sa Maîtresse où il se mêla, mauvais [-185-] Courtisan pour un homme de sa Nation, le fit chasser. Qu'est-ce que fut, Monsieur, que cette avanture? Ne voyez-vous pas qu'il faut nous la conter, aprés nous avoir donné envie de la sçavoir?.... Vous la conter, Madame? c'est justement ce que je voulois éviter. L'Historien la sçait, mais il est embarassé comment la dire. Vous souvenez-vous de ces Stances * [Receüils de Serei. tome 2. page 11. in marg.] de Bardou, entre lesquelles il y en a une citée par plusieurs gens polis.

Mon coeur outré de déplaisirs,

Etoit si gros de ses soûpirs,

Voyant vôtre coeur si farouche:

Que l'un d'eux se voyant réduit

A ne pas sortir par la bouche,

Sortit par un autre conduit.

Un soûpir de cette nature que fit dans sa Garderobe Mademoiselle, amoureuse ou non, et qui fut trés-clairement entendu dans sa chambre, sur la cause de la disgrace de Lulli. Il courût des Vers sur cét accident; et Lulli s'étant avisé d'y faire un air, qui donna encore du cours aux paroles, Mademoiselle le congédia sans récompense. Il entra dans les Violons du Roi. Quelques gens disent, qu'il ne fut au commencement que leur garçon, portant leurs instrumens. Il composa bientôt des airs qui le firent connoître au Roi; et le Roi goûta tellement ses airs et son [-186-] jeu, que pour le mettre à la tête d'une bande de Violons, qu'il pût conduire à sa fantaisie, le Roi en créa exprés une bande nouvelle, qu'on nomma les petits Violons, et qui en peu de tems surpassa la fameuse bande des vingt-quatre. Le Roi faisoit faire alors tous les ans de grands Spectacles qu'on apeloit des Balets: c'étoient des sujets, quelquefois tirez de la Fable, quelquefois de la seule imagination, et qui étoient representez par des Entrées, mêlées de recits. Lulli fut choisi pour travailler à la Musique de ces divertissemens, et il s'en aquitta avec un succés, qui lui valut la Charge de Sur-Intendant de la Musiqne du Roi. On prétend qu'il courût risque d'en être chassé une ou deux fois, mais ce ne fut pas parce qu'il manquoit d'habileté. Enfin, il devint sage, et fêté, caressé de tous les gens de la Cour.

Baptiste le trés-cher,

N'a point vû ma courante, et je le vais chercher.

Dit, dans les fâcheux, le Courtisan Musicien. Rien n'étoit bon que ce que Lulli aprouvoit. En 1672. le Roi lui donna l'Opera. Vraye époque de sa grandeur, et de celle de nôtre Musique.

Et son Violon, Marquis, ce Violon qui avoit si bien commencé sa réputation et sa fortune, lui fut-il de quelque usage? En [-187-] joüoit-il toûjours, cherchoit-il le dessus de ces tons merveilleux qu'on admire dans ses ouvrages?.... Il l'avoit pendu au croc, Madame, plusieurs années avant qu'il fût Seigneur de l'Opera. Du jour que le Roi le fit Sur-Intendant de sa Musique, Lulli négligea si fort son Violon, qu'il n'en avoit pas même chez lui: soit qu'un peu de vanité lui fît éloigner de sa vûë une chose qui pouvoit le faire ressouvenir de la Cuisine de Mademoiselle, ce que je ne croi pas, car il n'étoit point vain, quoiqu'il eût tout le droit qu'on pourroit avoir de l'être: soit qu'occupé d'orénavant du soin de composer et de celui de ses plaisirs, ce qui partageoit tout son tems, il voulût s'affranchir de la sujetion d'un instrument qui demande de l'assiduité, et dont il ne se seroit pas plû à joüer d'une maniere médiocre, aprés en avoir joüé, comme il avoit fait. Je dirois qu'il en joüoit divinement, sans que j'ai de la peine à me servir de ce terme, que je n'ai jamais employé que pour les Dames, et encore pour des coups de partie. Mais en un mot, depuis Orphée, Amphion, et ces Messieurs-là, on n'a point tiré d'un Violon, les sons qu'en tiroit Lulli. Mille gens lui en demandoient par grace quelque petit air, il en refusoit et les grands Seigneurs et ses amis de débauche, n'étant rien moins que timide ou complaisant, et [-188-] s'étant mis sur le pié de ne connoître qu'un Maître. Monsieur le Maréchal de Grammont fut le seul qui trouva le moyen de l'en faire joüer de tems en tems. Monsieur de Grammont avoit un Laquais nommé la Lande, qu'il fit depuis son Valet de Chambre, et qui est aujourd'hui un des meilleurs Violons de l'Europe. A la fin d'un repas, il prioit Lulli de l'entendre, et de lui donner seulement quelques avis. La Lande venoit, joüoit, et faisoit sans doute tout de son mieux. Cependant Lulli ne manquoit pas de s'apercevoir qu'il passoit mal quelque Note. Il lui prenoit le Violon des mains; et quand une fois il le tenoit, ç'en étoit pour trois heures: il s'échaufoit, et ne le quittoit qu'à regret. Ce n'étoient pourtant pas ceux qui l'écoutoient qui lui disoient de le quitter; au contraire, lors qu'il voyoit une Guitare chez lui ou ailleurs, il s'amusoit volontiers à battre ce chaudron-là, duquel il faisoit plus que les autres n'en font. Il faisoit dessus cent Menuets et cent Courantes qu'il ne recueilloit pas, comme vous le jugez bien: autant de perdu. Je croi, encore une fois, que cette difference ne venoit que de ce que la Guitare est un instrument badin, d'un petit mérite, et dont il ne se soucioit pas de joüer au premier ou au second degré: au lieu que le Violon, qui est d'une autre conséquence, lui [-189-] paroissoit mériter une autre attention. Il craignoit de se commettre, il faisoit assez de cas de la réputation que son Violon lui avoit donnée, pour ne vouloir pas s'exposer à la diminuer. Il ne pouvoit pas conserver l'empire de cét instrument, dit le Chevalier, depuis qu'il s'étoit mis à composer; parce qu'il composoit sur son Clavessin, sur lequel il avoit la main sans cesse, et il n'est pas possible que la même main touche à toute heure le Clavessin, et touche bien le Violon. La position est trop differente. On a la main toute droite pour le Clavessin, toute recourbée pour le Violon: ceux qui s'attachent à ces deux instrumens en même tems, n'excelleront à aucun. Quoique la main soit tournée aussi pour la Guitare, elle l'est moins.

Oüi, reprit Mademoiselle M. j'avois déja entendu dire que Lulli composoit sur son Clavessin, sa tabatiere sur un bout, et toutes les touches pleines et sales de tabac. Que cela étoit mal propre! Il l'étoit fort, repartit le Marquis, et l'idée de cette malpropreté de son Clavessin et de celle de sa personne, peut bien gâter ses Opera, n'est-il pas vrai? Mais je ne veux pas vous tourmenter davantage, en vous parlant d'un homme, dont les loüanges vous fatiguent. Nous le perdîmes à un âge, où il pouvoit encore nous donner dequoi opposer [-190-] aux richesses des Italiens.... Contez, Monsieur, contez sa mort à Madame. Vous l'avez pris en Italie, il faut que vous le conduisiez jusques dans l'Eglise des Petits Peres... Bon, Mademoiselle, à la convalescende du Roi, à la fin de l'année 1686.

Tout retentit de Te Deums.

comme disoit Benserade. Lulli ne fut pas des derniers à faire chanter le sien, qui fut alors remarquable par sa beauté, et qui est devenu mémorable pour toûjours, par le malheureux accident qui y arriva. C'étoit aux Feüillans de la ruë saint Honoré. Lulli n'avoit rien négligé à la composition de la Musique, et aux préparatifs de l'execution; et pour mieux marquer son zéle, il y battoit la mesure. Dans la chaleur de l'action, il se donna sur le bout du pié un coup de la canne dont il la battoit: il y vint un petit ciron, qui augmenta peu à peu. Monsieur Alliot son Medecin, lui conseilla d'abord de se faire couper le petit doigt du pié, puis aprés quelques jours de retardement, le pié entier, puis la jambe. Il se presenta un Avanturier de Médecine, qui se fit fort qu'il le guériroit sans cela. Messieurs de Vendôme, qui aimoient Lulli, promire<> à ce Charlatan, en cas qu'il vint à bout de cette cure, deux mille pistoles, qu'on consigna même, ou je suis trompé. Mais la bonté si noble et si bien placée de Messieurs de [-191-] Vendôme, et les efforts du Charlatan, furent inutiles. Patrocle gît, pour user de l'expression brusque * [[Keitai patroklos. Iliad. [Sigma]. in marg.] d'Homere, que j'ai aprise dans a Sarrazin. Le 22. Mars 1687. Lulli âgé de 54. ans, s'en alla en l'autre monde, composer, sans doute, pour les Concerts des Champs Elisées.

Mon Dieu, Monsieur, dit la Comtesse, ne rions point de l'autre monde. Vous m'allez trouver folle; mais soit. Aprenez-moi encore, s'il ne mourût pas en très-honnête homme, et sauvons le, Marquis, s'il y a moyen. Que je vous aye l'obligation de me le representer faisant une fin charmante.... Ecoutez, Madame, je suis Historien aussi vrai, que le Chevalier est critique droit. Pour Lulli et pour vous-même, je ne puis pas dire les choses autrement que je les sçai, ou qu'on me les a aprises, (car qui garantiroit ces anecdotes?) Ce que je puis, en vôtre considération, c'est de tâcher d'y donner un bon tour. On a conté une petite histoire sur la conversion de Lulli mourant, qui d'abord vous allarmera. On n'ignoroit pas qu'il travailloit toûjours à quelque nouvelle [-192-] Piéce. Son Confesseur lui dit tout net, qu'à moins qu'il ne jettât au feu ce qu'il avoit de noté de son Opera nouveau, afin de montrer qu'il se repentoit de tous les Opera passez, il n'y avoit point d'absolution à esperer. Lulli s'en défendoit: mais peut-on défendre jusqu'au bout ses droits contre ces gens-là, dans les momens où ils vous prennent? Aprés quelque resistance Lulli aquiesça, et montra du doigt un tiroir où étoient les morceaux d'Achile et Polixene, qu'il avoit fait copier au net. Les voila pris et brûlez, et le Confesseur parti. Lulli se porta mieux, on le crût hors de danger. Un de ces jeunes Princes, qui aimoient Lulli et ses Ouvrages, vint le voir. Et quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jetter au feu ton Opera? Morbleu, étois-tu fou d'en croire un Janseniste qui rêvoit, et de brûler de belle Musique? Paix, paix, Monseigneur, lui répondit Lulli à l'oreille, je sçavois bien ce que je faisois, j'en avois une seconde Copie. Par malheur cette plaisanterie fâcheuse fut suivie d'une rechute: il retomba dans un état pire qu'auparavant, et la gangrene monta. Cette fois-ci la mort inévitable lui donna les plus beaux remords, lui fit dire et lui fit faire les plus belles choses du monde. Les Italiens sont féconds et sçavans en rafinemens de pénitence, comme au [-193-] reste, il eut les transports d'un pénitent de son païs. Il se fit mettre sur la cendre la corde au cou, il fit amende honorable; enfin marqua sa douleur de ses fautes, avec une édification qui doit vous rendre tranquile. Retourné dans sort lit, pour couronner tout cela par une morale qui demeurât aprés lui, embellie à sa maniere, et pour gage de ses derniers sentimens, il fit cét air,

Il faut mourir pécheur a, il faut mourir.

ou plûtôt ces tons excélens sur ce vers, ce vers seul ne se pouvant pas apeler un air. Etes-vous contente, Madame, du Heros et de l'Historien?

Trop du Heros, reprit le Chevalier, elle a dans les yeux je ne sçai quoi dont je suis jaloux, et vous m'avez réduit à tâcher d'abaisser Lulli, que j'avois le premier élevé. Sçachez, Madame, qu'il étoit plus gros et plus petit que ses Estampes ne le representent, assez ressemblant du reste, c'est-à-dire pas beau garçon. La physionomie vive et singuliere, mais point noble: noir, les yeux petits, le nez gros, la bouche grande et élevée, et la vûë si courte, qu'il ne voyoit presque pas qu'une femme étoit belle. Il avoit le coeur bon, [-194-] moins d'un Florentin que d'un Lombard: point de fourberie ni de rancune: les manieres unies et commodes, vivant sans hauteur et en égal avec le moindre Musicien, mais plus de brusquerie et moins de politesse qu'il ne convenoit à un grand homme, qui avoit long-tems vécu dans une Cour délicate. Il avoit pris l'inclination d'un François un peu libertin, pour le vin et pour la table, et il avoit gardé l'inclination Italienne à l'avarice. Il étoit vilain. Ce fut ce qui le broüilla avec le pauvre la Fontaine, qu'il vouloit payer mal, à cause que la Fontaine avoit fait de mauvaises paroles d'Opera. Voyez si c'étoit la faute de la Fontaine: son talent n'étoit pas d'en faire de bonnes, non plus que celui de Racine, de Corneille, et de plusieurs autres Poëtes, admirables ailleurs. Vôtre Lulli, Madame, étoit ladre à un point que le surnom lui en demeura. Que le Marquis me démente.... Je ne le puis, mon ami. Les Courtisans apeloient Lulli le ladre, cela est positif, non qu'il ne leur donnât souvent à manger, mais il leur donnoit à manger sans profusion. Il disoit qu'il ne vouloit pas ressembler à ceux qui font des festins de nôces chaque fois qu'ils traitent un grand Seigneur, qui se moque d'eux en sortant. Il y avoit du bon esprit à cette sorte de villenie; et la jalousie du Chevalier [-195-] ne l'empêchera pas d'avoüer qu'en fait d'esprit, Lulli étoit au dessous de peu de gens, il n'a pas besoin qu'on en rende témoignage... et où est-ce que son esprit a tant éclaté, Monsieur, interrompit Mademoiselle M. Dans sa conversation, Mademoiselle: il avoit une vivacité fertile en saillies et en traits originaux, et il faisoit un conte en perfection, quoi qu'avec un bruit * [Furet. page 95. in marg.] moins François qu'Italien, et dans de jolis Vers Italiens et François, que nous sçavons de lui. Je vous en ai cité de l'une et de l'autre sorte, et je pourrois vous en citer bien d'autres. Par exemple, toutes les paroles Italiennes du Pourceaugnac sont de sa façon; et lors que Monsieur Dacier dit que * [Poët. d<>is. page 101. in marg.] le plus grand Musicien que la France ait vû, et qu'il a appelé quelques Pages auparavant * [page 52. in marg.] un des plus grands Musiciens qui ayent jamais été, n'avoit aucune connoissance de la Poësie, Monsieur Dacier désigne trés-bien Lulli et le connoît trés-mal. Enfin l'esprit de Lulli éclate, avec vôtre permission, dans ses chants. Ses chants ne vous disent-ils pas que cét homme-là étoit capable de penser ce qu'il exprimoit? Ecoutez dix ans des airs Italiens: Vous ne vous aviserez pas de songer à la finesse d'esprit du Compositeur. Carissimi, le Compositeur d'Italie, du génie le plus estimable, à ce que je croirois, vous paroîtra un Musicien [-196-] entendu, profond, charmant, si vous voulez; mais rien qu'un Musicien. Qui est-ce qui diroit sur sa Musique seulement, je gage que c'étoit un homme d'esprit? Et vous l'auriez dit de celle de Lulli, avant que vous vous fussiez coiffée du badinage Italien; et vous le direz, quand vous aurez perdu le goût et le souvenir des Compositeurs de cette espece. Car, ajoûta-t-il d'un certain ton, j'espere que nous atteindrons encore, vous et moi le tems où l'on verra les Ouvrages du sublime Buononcini

* [Despr. in marg.] Renvoyez à l'écart

Servir de second Tome aux airs du Savoyart.

Alors au premier Opera où vous irez, vous vous récrirez sur l'esprit de Lulli. Il se montre presque par tout: cependant ce n'est pas dans les grands airs, dans les grands morceaux, qu'il me frape davange. Ceux-là me pénetrent et je les admire, mais c'est dans de petits traits, dans de certaines réponses qu'il fait faire à ses Chanteurs du même ton, ce me semble, et avec le même air de finesse, que les feroit une personne du monde trés-spirituelle. Remarquez tout ce rôle de Phaëton, rôle singulier d'un jeune ambitieux, qui paye à toute heure d'esprit, où les autres Heros d'Opera payent de tendresse. [-197-] Comme Lulli sent, comme il fait sentir ce que dit cét aimable scélerat! Et remarquez dans la 2. Scene du 1. Acte, ce trait de Lybie.

Vous y venez rêver aussi.

Lybie rend là malignement à Théone, le reproche que Théone lui fait de chercher la solitude, le ton ne marque-t-il pas à merveilles que Lybie entend finesse à cette réponse? Mais il est impossible que vous ne sentiez pas le trait du 1. Acte d'Armide.

Le Vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, et cetera.

Ce si quelqu'un, de la maniere qu'il est chanté, découvre le fond du coeur d'Armide. Ce demi soûpir, ce ton bas et lent, me fait voir qu'elle doute qu'on puisse vaincre Renaud, qu'elle craint qu'on ne le puisse pas, ou peut-être qu'elle le souhaite. Tout fins, tout spirituels que sont ces traits pour Quinaut, ils le sont plus encore pour Lulli: Les tons de celui-ci sont plus sensibles que les paroles de celui-là; et c'est là retoucher la peinture de la Poësie, c'est là en renforcer les couleurs.

Autre preuve de l'esprit de Lulli. Il laissa dans ses coffres six cens trente mille livres tout en or Eh bien, s'écria le Chevalier, ne voila-t-il pas? Où est la noblesse à cela? Oh ses enfans, poursuivit [-198-] le Marquis, en userent bien plus noblement sur l'argent, aussi-tôt qu'ils en furent maîtres: J'en conviens. Mais pour lui, il avoit tant oüi parler d'Orphées morts à l'Hôpital, il en avoit tant vû, qu'il se croyoit un peu de bon ménage permis. Il prenoit pour ses menus plaisirs le debit de ses Livres, qui lui valoit sept ou huit mille francs par an, et laissoit sa femme gouverner le reste. Elle recevoit, payoit, amassoit à sa fantaisie: Il étoit donc bon mary, Monsieur? Il ne lui manquoit plus que cette vertu.... Bon mary, Madame? pas mauvais. N'est-ce pas assez? Sa femme étoit fille de Lambert, et Lulli avoit pour Lambert et pour elle une grande considération. Il apeloit toûjours Lambert son beau-pere, marque qu'il se faisoit honneur d'être son gendre.... Ah, il le considéroit? Et Marquis, aimoit-il beaucoup ses airs?... Beaucoup, il en chantoit souvent quelqu'un, et il y a sur tout un vieil air, et un des moins brillans de Lambert, que Lulli avoit coûtume de chanter:

Vous qui craignez tant que les loups

N'entrent dans vôtre bergerie, et cetera.

Brunet nous contoit même l'année passée, qu'étant Page de la Musique du Roi, quand ils alloient chanter devant Lulli, qui en étoit Sur Intendant, il aimoit qu'ils lui chantassent des airs de Lambert, et les [-199-] écoutoit avec aplication: mais lors qu'ils vouloient ajoûter le double au simple, suivant l'usage de ce tems, où il sembloit que le double fît partie de l'air, dequoi le bon homme Bacilly, qui apelle le double, la diminution de l'air, est si entêté: Lulli arrétoit d'un signe de main et de tête, les Pages de la Musique. Cela est bien, leur disoit il, cela est bien, gardez le double pour mon beau-Pere, et il se seroit fait violence en l'écoutant: Tant ce que le Chevalier vous assuroit est vrai, que Lulli étoit ennemi des doubles, des passages, des roulemens et de toutes ces précieuses gentillesses, dont les Italiens sont infatuez.

Je suis bien aise, dit le Chevalier, que vous me donniez lieu de réparer un tort que je lui ai fait, et que Mademoiselle ne devineroit pas. Je ne l'ai pas representé amoureux de la simplicité, au point qu'il l'étoit. Quelques années avant qu'il vint en France, Bailly, ce Maître de Musique qui a travaillé un des premiers à la propreté et à la netteté de nôtre chant, avoit mis les doubles à la mode, non pas en faisant les airs qui en fussent pleins, car nous ne voyons rien purement de lui; mais ce qui est extraordinaire, en brodant, en doublant les airs du vieux Guederon, aujourd'hui le Patriarche de nos Musiciens, (on ne connoît plus Claudin,) de Boësset, [-200-] et de quelques autres. Lambert étoit venu là-dessus, et je ne le défendrai pas de trop d'attachement à cette petitesse des doubles, qui ne sont qu'une redite badine et affoiblie du simple; quoiqu'il soit excusable, par la raison que Monsieur le Marquis a observée, en ce qu'il n'exprimoit guéres de violentes passions. Dés qu'il entra dans le monde il composa, fit des doubles, qui mériteroient d'être apellez beaux, si des jeux d'enfant pouvoient avoir une beauté veritable; et donna une vogue si grande à ces petits agrémens, que Lulli venant ensuite à faire des Opera publics, n'osa pas se risquer à heurter tout-à-fait le goût triomphant. Lulli composant pour lui-même, rejettoit la moindre aparence d'agrémens et de roulades, témoin l'air que je vous citai.

Non vi è più bel piacer, et cetera.

Lulli composant pour le Roi, n'en souffroit pas davantage, témoin

Scocha pure tutti i tuoi strali, et cetera.

Air fameux d'un de ses divertissemens du petit coucher; et cela malgré la vivacité de la jeunesse et l'apât des paroles Italiennes. Mais Lulli composant pour le peuple, se relâcha, non pas jusqu'à faire des doubles, mais jusqu'à permettre que Lambert lui doublât quelque air une fois en deux ans. Si bien que le double de la Grotte de Versailles.

[-201-] Dans ces deserts paisibles, et cetera.

Le petit double de la plainte de Psyché.

Rispondete à miei accenti, et cetera.

Placé pourtant à la honte de Lulli, qui ne devoit pas le souffrir en cét endroit, le double de l'air du Malade Imaginaire.

Di Rigori armata il seno, et cetera.

Et tous les autres qui peuvent être dans les Ouvrages de Lulli, sont de Lambert trés-constamment et sans exception. Lulli marquoit encore sa condescendance pour le peuple, et sa considération pour Lambert, d'une maniere qui lui coutoit autant. C'étoit en mettant 2. ou 3. roulades en un Opera, ce qu'il ne faisoit jamais qu'à regret, et dans l'espérance de se défaire absolument de ces beautez indignes de lui, quand Lambert et le peuple s'en seroient desabusez. Observez qu'il en mettoit moins dans ses derniers Ouvrages, et à mesure qu'il avançoit en âge et en réputation. Vous ne trouverez que de petites roulades dans Armide, pas une dans Acis et Galatée: et là pour les doubles, neant. Cette conduite de Lulli, cét éloignement adroit des doubles, en a presque deshabitué. Et ceux que Colosse a faits depuis sa mort, et a r'apris à faire, ne sont que des demi-doubles. Celui du Prologue de Lavinie.

Amour, si les soupçons, et cetera.

[-202-] Le meilleur de tous, parce qu'il est le moins double, qu'il joüe le moins: celui du premier Acte des quatre Saisons.

Amour tu m'as soûmise encore à ta puissance.

Et les autres de nos nouveaux Opera deviennent suportables, en cas qu'ils le puissent être. Quelques gens qui se piquent d'une vaine legereté de chant, ou de facilité de gosier, sont à present les seuls à se souvenir qu'il y ait de grands doubles en France. La folie des roulemens.... Oh, interrompit Mademoiselle M. que vous êtes dur et fatiguant sur les choses que vous voulez établir! Comment un roulement est un crime mortel et irremissible? Oüi, Mademoiselle, irremissible. Tout roulement qui n'est fondé que sur la commodité d'un bel a ou d'un bel o, que sur la commodité d'une lettre, et non sur le sens du mot, ne se sçauroit excuser. Ce n'est pas moi, à qui il n'apartient pas de décider, et qui n'aurois garde de vous manquer de respect et de complaisance, c'est le bon sens qui les condamne avec une rigueur inflexible, à moins qu'ils ne soient sur certains mots, où ils font impression. Par exemple, chaîne, foudre, décendre, voler, et cetera. Il est triste que vos Italiens ne tiennent conte de se borner à.... En effet, dit Mademoiselle M. en se tournant [-203-] vers la Comtesse, ils ont tort de choquer le bon sens, de la part duquel Monsieur le Chevalier de. porte la parole. Il resteroit à éclaircir pourquoi chaîne, foudre, voler, décendre, et cetera sont des mots privilégiez, où les roulades se permettent. Je conçoi, répondit la Comtesse, qu'il vous l'éclairciroit facilement suivant ses principes. Les avez vous admis? Il vous répetera que la Poësie est une peinture, qu'elle demande une expression grande ou petite. Or, vous dira-t-il, un roulement sur le mot chaîne, represente les anneaux d'une chaîne; sur le mot foudre, l'éclat et la chute de la foudre; sur le mot voler, le mouvement d'un vol; sur le mot décendre, les degrez d'une décente, et cetera et cette representation de l'objet materiel est plus ou moins nécessaire, selon l'occasion; mais est toûjours supportable, c'est toûjours une image. Il seroit plus difficile de justifier quelques roulades que Lulli a eu la foiblesse de mettre sur les mots gloire, victoire, et cetera. On pourroit dire néanmoins que gloire et victoire, marquent je ne sçai quoi de brillant que ces roulades semblent faire voir. Mais la verité est, qu'ontre que ces mots sont encore des diphthongues qui embarassent la prononciation, elles ne demandent pas naturellement de roulemens. Excusons Lulli d'avoir donné cela au peuple [-204-] et à la mode de son tems.

Vos affaires sont en bon train, Chevalier, reprit le Marquis, et vous avez une Protectrice à vôtre gré. J'ajoûterai ici une particularité constante touchant le caractere de Lambert et de Lulli. Celui-ci connoissant bien l'autre pour le chanteur le plus agréable qui fut jamais, lui envoyoit toutes ses Actrices, afin qu'il leur aprît cette propreté du chant. Lambert qui se laissoit volontiers aller à son propre goût, leur faisoit de tems en tems couler un petit agrément dans le recitatif de Lulli, et les Actrices hazardoient de faire passer ces embellissemens aux répetitions. Morbleu, Mesdemoisilles, disoit Lulli, se servant quelquefois d'un terme moins poli que celui-là, et se levant fougueux de sa chaise: Il n'y a pas comme cela dans vôtre papier, et ventrebleu, point de broderie; mon Récitatif n'est fait que pour parler, je veux qu'il soit tout uni. Il le vouloit si uni, dit la Comtesse, qu'on prétend qu'il alloit le former à la Comedie sur les tons de la Chanmêlé. Il écoutoit déclamer la Chanmêlé, retenoit ses tons, puis leur donnoit la grace, l'harmonie et le degré de force qu'ils devoient avoir dans la bouche d'un Chanteur, pour convenir à la Musique à laquelle il les aproprioit de cette maniere. Vous sçavez tous qu'un jour qu'il alla à [-205-] Cheval quelque part, le pas de son Cheval lui donna l'idée d'un air de Violon, dans lequel vous sentiez l'expression du pas d'un Cheval. Et je ne puis m'empêcher de vous dire une chose de mon chef, aussi vous demandai-je de l'indulgence pour ceci. Il m'est arrivé dix fois l'Hyver à la Campagne, de remarquer que quand le vent sifle et s'entonne dans les portes d'une grande maison, il fait un bruit qui aproche de la simphonie de la plainte de son Pan. * [Isis <> Scene 6. in marg.]

Helas! quel bruit entens-je? Ah! quelle voix nouvelle? et cetera.

Je suis la femme du monde la plus trompée, si Lulli n'a copié cette simphonie, où il veut peindre le vent qui * [Mo<> l'Ope<> in marg.] pénetre dans les roseaux, et leur fait former un bruit plaintif: S'il ne l'a, dis-je, copiée sur le bruit que fait effectivement le vent, lors qu'il s'entonne dans une maison et dans des roseaux, car je m'imagine que c'est la même chose. Oh, suposé que ce soit un mérite que de bien imiter la nature, il n'y a pas moyen de douter là du mérite de Lulli. Voila, dit le Chevalier, comme j'en raisonne. Pardonnez-moi mon admiration, Mademoiselle. J'avoüe que j'en suis tout plein, lors que je considére le bon goût et le bon sens de ce Musicien unique. Il a une chose naturelle à copier, il la [-206-] copie d'aprés nature, il fait de la nature même le fond de sa simphonie; il se contente d'aproprier la nature à la Musique, en la revétant de quelques ornemens de l'Art. Admirez, vous autres esprits sublimes le contre-point figuré des Italiens. Nous autres gens naturels, nous admirerons cette droiture de goût de Lulli. Et que n'a-t-il point fait valoir dans ses Opera par une adresse semblable? Non-seulement * [Hommes illustres de Perraut. page 235. in marg.] il a fait entrer agréablement dans ses Concerts jusqu'aux Tambours et aux Timbales. Il y a fait entrer jusqu'aux siflets de Chaudronnier, et ces siflets de Chaudronnier mêlez dans la sixiéme Scene du second Acte d'Acis et Galatée, et servant de refrain aux Vers du recit de Polipheme et au Choeur.

Qu'à l'envi chacun se presse

De me suivre dans ces lieux.

font un effet excélent. Mais, Marquis, retournons à son Histoire: vous n'avez pas raconté à Madame toutes ses grandeurs, et comme il se fit recevoir Secretaire du Roi à la pointe de l'épée. Cela m'étoit échapé, répondit Monsieur des e. Le Roi lui avoit donné des Lettres de Noblesse, c'en étoit assez. Mais quelqu'un lui alla dire qu'il étoit bienheureux que le Roi l'eût ainsi exemté de suivre la route commune, qui est qu'on aille à la Gentilhommerie [-207-] par une Charge de Secretaire du Roi: Que s'il avoit eu à passer par cette porte: elle lui auroit été fermée, et qu'on ne l'auroit pas reçû. Un homme de cette Compagnie s'étoit, je pense, vanté qu'on refuseroit Lulli s'il se presentoit, à quoi les grands biens qu'il amassoit faisoient juger qu'il pourroit songer quelque jour. Lulli avoit moins d'ambition que de bonne fierté, je veux dire que de fierté à l'égard de ceux qui le méprisoient. Pour avoir le plaisir de morguer ses ennemis et ses envieux, il garda les Lettres de Noblesse, sans les faire enregistrer, et ne fit semblant de rien. En 1682. on rejoüa a à Saint Germain le Bourgeois Gentilhomme, dont il avoit composé la Musique. Il chanta lui-même le personnage du Mufti, qu'il exécutoit à merveilles. Toute sa vivacité, tout le talent naturel qu'il avoit pour déclamer, se déployerent là; et quoi qu'il n'eût qu'un filet de voix, et que ce rôle paroisse fort et pénible, il venoit à bout de le remplir, au gré de tout le monde. Le Roi, qu'il divertit extrémement, lui en fit des complimens. Lulli prit cette occasion de ruer son coup: Mais Sire, lui dit-il, j'avois dessein d'être Secretaire du Roi. Vos Secretaires ne me voudront plus recevoir. Ils ne [-208-] vous voudront plus recevoir, repartit le Monarque en propres termes, ce sera bien de l'honnneur pour eux. Aller, voyez Monsieur le Chancelier. Lulli alla du même pas chez Monsieur le Tellier, et le bruit se répandit que Lulli devenoit Monsieur le Secretaire. Cette Compagnie, et mille gens commencerent à en murmurer tout haut. Voyez-vous le moment qu'il prend. A peine a-t-il quitté son grand chapeau de Mufti, qu'il ose prétendre à une Charge, à une qualité honorable. Ce farceur, encore tout étoufé des gambades qu'il vient de faire sur le Theatre, demande à entrer au Sceau.... Monsieur de Louvois, sollicité par Messieurs de la Chancellerie, et qui étoit de leur Corps; parce que tous les Secretaites d'Etat doivent être Secretaires du Roi, s'en offensa fort. Il reprocha à Lulli sa temerité, qui ne convenoit pas à un homme comme lui, qui n'avoit de recommandation et de services, que d'avoir fait rire. Hé tête-bleu, lui répondit Lulli, vous en feriez autant, si vous le pouviez. La risposte étoit gaillarde: il n'y avoit dans le Royaume que Monsieur le Maréchal de la Feüillade et Lulli qui eussent répondu à Monsieur de Louvois de cét air. Conclusion, Madame, le Roi parla à Monsieur le Tellier. Monsieur le Tellier sçavoit fort bien sa Cour. Les Secretaires du Roi lui étant venu faire des remontrances, [-209-] sur ce que Lulli avoit traité d'une Charge parmi eux, et sur l'interêt qu'ils avoient qu'on le refusât pour la gloire du Corps: Monsieur le Tellier les rabroüa, dit-on, en des termes encore plus desagréables, que ceux dont le Roi s'étoit servi. Quand ce vint aux Provisions, on les expédia à Lulli avec des agrémens inoüis. Le reste de la céremonie s'accomplit avec la même facilité: il ne trouva à son chemin aucun Confrére brusque ni impoli. Aussi fit-il noblement les choses de son côté, ajoûta le Chevalier. C'est une circonstance qu'il ne faut pas oublier. Le jour de sa reception, il donna un magnifique repas, une vraye fête, aux anciens, et aux gens importans de sa Compagnie; et le soir, un plat de son métier. L'Opera. Ils étoient vingt-cinq ou trente qui y avoient ce jour-là, comme de raison, les bonnes places: de sorte qu'on voyoit la Chancellerie en Corps, deux ou trois rangs de gens graves, en manteau noir et en grand chapeau de castor, aux premiers rangs de l'amphitéatre, qui écoutoient d'un sérieux admirable, les Menuets et les Gavotes de leur Confrére le Musicien. Ils faisoient une décoration rare, et qui embellissoit le Spectacle; et l'Opera aprit ainsi publiquement que son Seigneur, s'étant voulu donner un nouveau titre, n'en avoit pas eu le démenti. Monsieur de Louvois [-210-] même ne crût pas devoir garder sa mauvaise humeur. Suivi d'un gros de Courtisans, il rencontra bien-tôt aprés Lulli à Versailles. Bon jour, lui dit-il en passant, bon jour mon Confrere: ce qui s'apella alors un bon mot de Monsieur de Louvois.

J'espere que vous êtes enfin satisfaite sur le Chapitre de Lulli, dit Mademoiselle M. à la Comtesse. Vôtre curiosité doit être épuisée.... Si je ne vous importunois point, Mademoiselle, elle ne le seroit pas. Ils m'ont inspiré un desir de * [Pourceaugnac acte 1. in marg.] sçavoir cét homme-là par coeur, pour me servir du mot de Moliere. Ce desir s'augmente à mesure qu'ils m'en parlent. Et puis je suis Musicienne. L'histoire de ceux qui ont inventé quelque art, ou qui y ont souverainement excellé, est une annexe de l'art, qu'il faut aussi étudier. Ne vous contraignez pas, repartit Mademoiselle M. puisque vous ne vous rassasiez point, profitez de la mémoire de ces Messieurs, qui sont charmez que vous la mettiez en oeuvre. Effectivement il est tems de ramasser les particularitez que vous rassemblez: elles vieillissent, dans quelques années d'ici elles se perdroient: vous les perpetuerez, et la mémoire de vôtre heros vous aura cette obligation. Oüi, dit en riant la jeune Comtesse, il nous sera peut-être obligé de ce que nous le ferons connoître aux petits [-211-] Musiciens nos enfans, par certains endroits domestiques, qui se seroient oubliez, quoi qu'ils fassent assez de plaisir. Pour sa réputation, Mademoiselle, je vous en demande pardon. De la maniere que sont construits ses ouvrages, je m'imagine qu'elle ira toûjours en croissant. Nôtre imagination se rencontre, reprit le Chevalier, et il est vrai-semblable qu'elle lit juste dans l'avenir. La réputation de Lulli commença durant sa vie, elle s'affermit tous les jours, et l'éloignement, chaque siécle qui s'écoulera aprés lui, l'accroîtra encore. Il en va, Mesdames, des Poëtes, des Musiciens, et des autres gens qui composent tout autrement que des jolies femmes. Celles-ci reçoivent-elles mêmes leurs honneurs, elles en joüissent au moment qu'elles les méritent, et n'en joüissent jamais mieux et avec plus d'étenduë, que dans le tems qu'elles commencent à les mériter. Une réputation de beauté trés récente, ne nuit en rien à celle qui se l'attire. Au contraire, c'est l'ancienneté qui la rüine: quand il y a long-tems qu'on dit d'une femme, elle est belle, on est fort prés de ne le plus dire: aprés la mort, adieu les hommages et les loüanges, souvent cela finit bien devant, mais les faiseurs d'ouvrages gagnent merveilleusement à mourir, j'entends pour l'honneur. Leur propre siécle est le moins favorable pour [-212-] eux, cinq ou six siécles de vieillesse sont nécessaires pour leur donner du lustre, et leur en donnent un assuré. Et en verité le partage des jolies femmes a son agrément. Lulli a joüi des commencemens de sa gloire, bon heur peu ordinaire; cependant s'il ressuscitoit dans cinq ou six cens ans d'ici, je ne doute point qu'il ne se vît fêté, admiré cent fois davantage. Que de fleurs on lui jetteroit, que d'acclamations il recevroit à ses Opera!

Je m'en rejoüis par avance, dit Madame du B. et contez-nous, Messieurs, comment il faisoit ces Opera, qui vivront tant de siécles, quelle étoit sa maniere de travailler. Marquis, renouvelez de mémoire.... Oüi da, Madame, et allons d'ordre. Lulli s'étoit, non pas associé, mais attaché Quinaut: c'étoit son Poëte. Quinaut cherchoit et dressoit plusieurs sujets d'Opera. Ils les portoient au Roi, qui en choisissoit un. Alors Quinaut écrivoit un plan du dessein et de la suite de sa Piéce. Il donnoit une copie de ce plan à Lulli, et Lulli voyant dequoi il étoit question en chaque Acte, quel en étoit le but, préparoit à sa fantaisie des divertissemens, des danses et des chansonnettes de Bergers, de Nautonniers, et cetera. Quinaut composoit ses Scenes: aussi-tôt qu'il en avoit achevé quelques-unes, il les montroit à l'Académie Françoise, [-213-] dont vous sçavez qu'il étoit: aprés avoir récueilli et mis à profit les avis de l'Académie, il aportoit ces Scenes à Lulli, qui.... arrétez, interrompit le Chevalier, Quinaut ne montroit pas ses Scenes à l'Académie Françoise, c'étoit selon * [Tome 1. page 339. in marg.] le Menagiana, à Messieurs Perraut et Boileau. Et vous ne dites pas, Monsieur, qu'une fille de Paris, apellée Mademoiselle Serment, a eu grande part aux meilleurs morceaux des Opera.... Oh, que diantre, Chevalier, vous m'interrompez pour deux mauvaises circonstances. Et les crois-tu, toi?.... Moi, mon ami? mais je ne sçai. Ce que dit Monsieur Ménage, que c'étoit par ordre de Monsieur Colbert, que Monsieur Perraut et Monsieur Boileau, avoient soin de revoir les Ouvrages de Quinaut, rendroit la chose croyable. Boileau n'étoit rien moins que des amis de Quinaut: cependant il auroit obéï à Monsieur Colbert, s'il l'avoit chargé de revoir les Opera, et Boileau a marqué dans ses Préfaces, que les railleries qu'il a faites de Quinaut n'ont jamais regardé les Opera de celui-ci, qui lui ont aquis une juste réputation * [Préface des Oeuvres de Despreaux. in marg.], mais ses Tragédies oeuvres de sa jeunesse, et dignes des cruelles morsures de Boileau. Monsieur Perraut étoit à Monsieur Colbert, il étoit ami de Quinaut, et quoi qu'il fût Poëte, tel que Ragotin, * [Roman. com. tome 1. chapitre 8. in marg.] assez mauvais pour être étouffé, s'il y avoit de la Police dans le Royaume. [-214-] Comme cette multitude de négligences et de defauts, qui est dans ses Vers, venoit principalement de la facilité vicieuse avec laquelle il les faisoit, il étoit du moins capable de connoître quand un Vers a l'air aisé, mérite important à ceux de nos Opera. Aprés quoi j'aimerois autant m'en tenir à ce que j'ai oüi dire aussi bien que vous, que Quinaut montroit ses Scenes au Bureau de l'Académie, duquel il étoit. A l'égard de la circonstance de Mademoiselle Serment, je ne l'ai vûë que dans la premiere édition * [page 434. in marg.] du Menagiana, et on l'a retirée dans la seconde; mais le penchant aveugle que j'ai toûjours eu à croire ce qui est à l'avantage des Dames, qui sont, continua le Chevalier en se baissant d'une façon trés-sérieuse, la source de tout bien, et de toutes les jolies choses, fair que j'ôterois volontiers au pauvre Quinaut une partie de l'honneur de ses Opera, pour le renvoyer à cette inconnuë Mademoiselle Serment. Bon, repartit le Marquis, Madame, récompensez ce garçon là, et défendez-lui de me broüiller une autrefois mes idées, en m'interrompant. Vous croiriez que Lulli recevoit les Scenes de Quinaut sans y regarder aprés de si habiles reviseurs, nenni. Il ne s'en reposoit nullement sur leur autorité. Il examinoit mot à mot cette Poësie déja revûë et corrigée, dont [-215-] il corrigeoit encore, ou retranchoit la moitié, lors qu'il le jugeoit à propos. Et point d'apel de la critique. Il faloit que son Poëte s'en retournât rimer de nouveau. Dans Phaëton, par exemple, il le renvoya vingt fois changer des Scenes entieres, aprouvées par l'Académie Françoise. Quinaut faisoit Phaëton dur à l'excés, et qui disoit de vrayes injures à Théone. Autant de rayé par Lulli. Il voulut que Quinaut fît Phaëton ambitieux, et non brutal; et c'rst à Lulli, Mesdames, que vôtre Sexe doit le peu de galanterie que conserve Phaëton, qui, sans lui, auroit donné de fort mauvais exemples. Monsieur de Lile Corneille est auteur des paroles de Bellerophon. Lulli le mettoit à tout moment au desespoir. Pour cinq ou six cens Vers que contient cette Piéce, Monsieur de Lîle fut contraint d'en faire deux mille. A la fin Quinaut se mordoit si bien les doigts, que Lulli agréoit une Scene. Lulli la lisoit, jusqu'à la sçavoir presque par coeur: il s'établissoit à son Clavessin, chantoit et rechantoit les paroles, battoit son Clavessin, et faisoit une basse continuë. Quand il avoit achevé son chant, il se l'imprimoit tellement dans la tête, qu'il ne s'y seroit pas mépris d'une Note. Laloüette ou Colasse venoient, ausquels il le dictoit. Le lendemain il ne s'en souvenoit plus gueres. Il faisoit de même les simphonies, liées [-216-] aux paroles; et dans les jours où Quinaut ne lui avoit rien donné, c'étoit aux airs de Violon qu'il travailloit.

Lors qu'il se mettoit au travail, et qu'il ne se sentoit pas en humeur, il quittoit trés-souvent, il se relevoit la nuit pour aller à son Clavessin; et en quelque lieu qu'il fût, dés qu'il étoit pris de quelque saillie, il s'y abandonnoit. Il ne perdoit jamais un bon moment. Methode trés-habile et trés-sensée; car il est constant qu'un bon moment bien pris et bien employé, vaut mieux et mene plus loin, qu'une journée d'aplication à contre coeur. Il faisoit un Opera par an, trois mois durant, il s'y apliquoit tout entier, et avec une attache, une assiduité extrémes. Le reste de l'année, peu. Une heure ou deux de fois à autre, des nuits qu'il ne pouvoit dormir, des matinées inutiles à ses plaisirs. Il avoit pourtant toute l'année l'imagination fixée sur l'Opera qui étoit sur le métier, ou qui venoit d'en sortir: pour preuve dequoi, si l'on obtenoit de lui qu'il chantât, il ne chantoit d'ordinaire que quelque chose de celul-là.

Ne consultoit-il point quelqu'un, dit la Comtesse? N'exposoit-il point ses Opera au jugement de quelques Connoisseurs, avant qu'ils parussent? Non Madame, répondit le Chevalier, voyant que le Marquis se taisoit. Lulli, ce qui est à remarquer, [-217-] n'avoit ni aide ni ressource dans autrui. Il ne tiroit nul secours des lumieres ni des conseils de personne: secours si utile, ou plûtôt si nécessaire aux Auteurs les plus éclairez. Nous ne le loüerons pas de cela. Je vous dirai même qu'il avoit une brusquerie dangereuse, qui ne lui laissoit pas la patience d'écouter ce qu'on auroit eu à lui remontrer, et par où il devenoit incapable de recevoir des avis. Sur sa Musique, plus que sur aucun autre sujet, il auroit été impatient et indocile. Il avoüoit que si on lui avoit dit que sa Musique ne valoit rien, il auroit tué celui qui lui auroit fait un pareil compliment. Il ne risquoit rien, ajoûte Furetiere * [Fur<> page 95. in marg.], de ne marquer de la colere que dans cette occasion. Il n'en a pas été à la peine. Néanmoins c'étoit un défaut. Défaut qui pouroit le faire soupçonner de vaine gloire et de présomption, si l'on ne sçavoit pas d'ailleurs qu'il n'en avoit aucune. Défaut honteux à un grand homme, et qui certainement lui a été préjudiciable. Tout admirable qu'il est, il s'est égaré en plusieurs endroits: un peu de docilité pour deux ou trois Censeurs raisonnables, l'auroit redressé. Mais est-il un homme sans défauts, et encore un Poëte ou un Musicien? Il avoit une espece de raison, reprit le Marquis, pour s'excuser s'il ne consultoit personne sur les Opera [-218-] qu'il alloit mettre au jour, c'est que le Roi lui faisoit l'honneur d'être jaloux d'en avoir l'étrenne: le Roi ne vouloit point qu'on eût le plaisir de les voir avant lui. Il n'y avoit que Monsieur le Comte de Fiesque, de l'amitié duquel Lulli s'honoroit, comme Monsieur le Comte de Fiesque s'honoroit de l'estime de Lulli, qui en vît quelques morceaux; non par considération que Lulli eût pour sa naissance, mais peut-être parce qu'il aimoit à les entendre chanter à Monsieur le Comte de Fiesque, dont * [Oeuvres de Benserade. tome 2. page 408. in marg.] Benserade disoit,

Et les rochers le suivent quand il chante.

Et quelle fidelité! Monsieur de Fiesque n'auroit pas fait passer en main tierce pour quatre souris et six regards obligeans d'une Déesse, la moindre chanson de Lulli, avant qne la premiere representation de l'Opera l'eût renduë publique. Feraulas n'avoit pas plus de discretion sur les secrets de l'amour du grand Cyrus, que Monsieur de Fiesque sur la Musique de Lulli.

C'est ainsi que se composoit par Quinaut et par Lulli le corps de l'Opera, dont les paroles étoient faites les premieres. Au contraire, pour les divertissemens, Lulli faisoit les airs d'abord, à sa commodité et en son particulier. Il y falloit des paroles. Afin qu'elles fussent justes, Lulli faisoit un canevas de vers, et il en faisoit aussi pour quelques airs de mouvement. Il apliquoit [-219-] lui-même à ces airs de mouvement et à ces divertissemens, des vers, dont le mérite principal étoit de quadrer en perfection à la Musique, et il envoyoit cette brochure à Quinaut, qui ajustoit les siens dessus. De là est venu que ces petites paroles des-Opera, et qui y sont frequentes, comme je l'observois tantôt, conviennent toutes si parfaitement au chant, dans leur briéveté et dans leur douceur. Le Musicien avoit le soin et le talent de mener le Poëte par la main. Quinaut a été trés-utile à Lulli, on ne sçauroit en douter: mais outre que Lulli donnoit quatre mille francs à Quinaut pour un Opera, et le Roi deux, récompense déja honnête pour un rimeur, et que les rimeurs d'aujourd'hui n'atraperoient pas, Lulli a été de son côté de quelque utilité à Quinaut, pour les paroles. Il a contribué à la gloire que Quinaut s'est aquise par elles; et si la conduite des Piéces n'étoit pas encore meilleure qu'elle n'est, ce n'étoit point la faute de Lulli. Je suis genereuse, dit Mademoiselle M. je veux vous flatter, Madame, et vous Messieurs. Je vous avoüe que ce que vous me contez là des canevas de Lulli, m'a beaucoup plû. Se donner la peine de faire des canevas, est une attention loüable: mais ce que je trouve fort beau à Lulli, c'est que s'étant donné la peine de les faire, ce n'étoit qu'afin que [-220-] Quinaut en fit d'autres. Combien de gens amoureux de leurs productions, auroient seulement commandé au Poëte de les retoucher, de les polir, et puis eussent voulu qu'elles servissent! Il reconnoissoit la superiorité de Quinaut au regard de la Poësie, et lui renvoyoit la gloire de faire, ce que Quinaut faisoit mieux que lui, se bornant à l'aider d'une maniere penible et obscure. Cela est bien sage et bien modeste: cela prouve sans replique ce que Monsieur le Chevalier disoit que Lulli n'étoit point vain ni présomptueux. Il n'avoit de hauteur et d'opiniâtreté que pour les choses, où il sentoit la force de son talent.

Hé, Mademoiselle, s'écria le Chevalier, comme vous parlez! Vous prouvez vous-même à merveilles ce que dit la Comedie * [Les Bourgeoises à la mode. acte 4. Scene 6. in marg.], que tôt ou tard il vient de bons momens aux femmes, et qu'il ne faut que la patience de les attendre. L'impertinent, dit la Comtesse, voila un joli-compliment. Or ça, Marquis, j'ai ici à vous demander lequel, du Musicien ou du Poëte, doit primer dans la conduite d'un Opera? C'est une question que j'ai entendu agiter souvent, et qu'on ne m'a point resoluë. La Musique est le principal, répondit le Marquis. Sur ce fondement, les Musiciens prétendent que le Poëte est obligé de se conformer à leurs vûës, et de ceder à leurs critiques. Les Poëtes, [-221-] nation raisonnablement glorieuse, n'ont garde de vouloir se soûmettre à un batteur de mesure. Monsieur de Saint Evremont se déclare pour les Poëtes: C'est au Musicien * [Sur Opera. in marg.], dit-il, à suivre l'ordre du Poëte. Il n'excepte de cette regle que Lulli, dont il connoissoit le genie, et qui entendoit bien, comme nous venons de voir, en être excepté; et il me semble que Monsieur de Saint Evremont attribuë à l'injuste tyrannie des Musiciens, les défauts de la plûpart des Opera. En effet, si tous les Compositeurs de Musique étoient des Lullis, je croirois que les Poëtes dévroient plier, et n'agir qu'en second: Mais parce qu'il est rare qu'un Musicien ait l'étenduë d'esprit de Lulli, il paroîtroit que la Poësie, pour l'ordinaire plus éclairée, a droit de commander à la Musique; et j'accorderois volontiers à Monsieur de Saint Evremont, que l'entêtement et l'ignorance des Musiciens, (je dis une ignorance honteuse de la Fable, des bienséances du Théatre, des régles de la Poësie et de la Grammaire, à quoi nos Compositeurs sont sujets.) a mis quantité de sottises dans les Opera. On pourroit dire en gros, que pour la constitution de la Piéce, le Poëte doit absolument être le maître: pour la versification, le Musicien en partie. C'est cela, reprit le Chevalier. Pour la douceur des vers, il est essentiel que le Poëte en croye beaucoup [-222-] le Musicien. Mille mots excellens dans la Poësie qui se recite, deviennent insuportables dans celle qui se chante, et ç'a été par cét endroit que Racine, la Fontaine, et cetera ont échoüé à cette derniere, et que si peu de gens y ont réüssi. Il échapera aisément au Poëte, qui ne cherche que sa mesure, des mots rudes: aisément le Musicien qui cherche à y apliquer des cadences et des ports de voix, les sentira, et j'ose pourtant ajoûter qu'il ne les sentira pas encore tous. Qui croiroit qu'aprés les soins réïterez de Quinaut, les revisions de l'Académie et les critiques impitoyables de Lulli, il y eût lieu de reprendre et de corriger de nouveau, dans les paroles de ces Opera si châtiez? Et il est certain qu'il y est demeuré plus d'un mot désagréable.

[Thesée acte 1. in marg.] Que vous êtes ingenieuse

A trouver des difficultez!

Qu'un trophée éternel conserve la memoire

D'un triomphe si glorieux.

[Proserpine Acts 1. Scene 8. in marg.] Difficultez, trophée éternel, sont-ils des mots chantans, et à la dixiéme revûë Lulli auroit-il eu tort d'exiger que Quinaut lui en donnât d'autres en leur place? Le dernier, trophée éternel, est horrible et d'autant plus insuportable, qu'il se trouve dans le milieu d'un air de mouvement, dont il rallentit la vîtesse [-223-] par la rudesse de sa prononciation, et qu'il se répete deux ou trois fois. Lulli est blâmable de l'avoir laissé passer. D'où je conclurois que, quoi que ce soit au Poëte seul à decider de la constitution d'un Opera, et qu'à la rigueur ce soit à lui à primer dans les disputes sur la versification, il faut cependant qu'il ait pour son Musicien une grande condescendance, et qu'il accorde même à l'oreille et à l'instinct de celui-ci certaines choses que la raison et l'idée réguliere des beautez de la Poësie, sembleroient à peine permettre; en revanche dequoi le Musicien doit montrer au Poëte tous ses airs, et prendre son avis avant que d'en mettre aucun au net, pour peu que le Poëte aime et sçache la Musique. Or jamais Poëte ne fera bien des Vers chantans, à moins qu'il ne l'aime et qu'il ne la sçache a, selon la coûtume des anciens Poëtes Grecs. Mais pourquoi le Musicien consultera-t-il le Poëte et lui montrera-t-il ses airs? Parce que le Poëte penetré du caractere de ses personnages et du sens de ses pensées, jugera mieux que [-224-] personne du degré d'expression, de la vivacité ou de la finesse, qui leur convient. Quant aux simphonies détachées des paroles, c'est une affaire à part, qui n'apartient qu'au Musicien. Je vous entens, reprit la Comtesse, un Poëte et un Musicien associez ensemble formeront un mariage. Le Poëte sera le mary, le Musicien la femme, et ce mary prenant avec sa femme les manieres des honnêtes gens du monde, oubliera que les loix lui déferent l'autorité, et aura pour elle des égards et des complaisances, qui la rendront quelquefois la maîtresse, à condition qu'elle voudra bien faire attention aux conseils ou aux plaintes de son mary. De bonnes paroles et de bons airs d'Opera se feroient comme se fait un bon ménage. Ecoutez cette comparaison Monsieur le Chevalier, dit froidement le Marquis. Si c'est ici une peinture des manieres de Monsieur vôtre Cousin, tandis que vous êtes au bord de la riviere, jettez-vous dedans la tête en bas, vous n'avez rien à esperer. Paix, interrompit Madame du B. et point de méchantes plaisanteries. Mais voila un Opera que nous avons vû composer, reste à le faire répeter avant qu'on le joüe. Voyons, je vous prie, Monsieur de Lulli, le faisant répeter en sa presence: il étoit le premier homme du monde, à ce que nous assura le Chevalier, pour tenir [-225-] tout un Opera dans le devoir. Mais, quelle foi ajoûtera-t-on à une jeune barbe, qui n'a ni connu ni même vû Lulli? Monsieur le Marquis, nous avons besoin de vôtre témoignage. Quoique le Chevalier n'ait pû connoître ni voir Lulli, repartit le Marquis, ce qu'il vous assura, Madame, est vrai à la Lettre. Lulli sçavoit aussi parfaitement faire executer un Opera et en gouverner les executeurs, que le composer. Du moment qu'un Chanteur, une Chanteuse, de la voix desquels il étoit content, lui étoient tombez entre les mains, il s'attachoit à les dresser avec une affection merveilleuse. Il leur enseignoit lui-même à entrer, à marcher sur le Theatre, à se donner la grace du geste et de l'action. Il payoit un Maître à danser à la Forêt, et il forma ainsi de sa main Dumesnil, qui avoit passé de la cuisine au Theatre, ce que les railleries perpetuelles de la Comedie Italienne, et sur tout le Persée Cuisinier, ont assez apris à toute la France..... Si les leçons de Lulli eurent à l'égard de la Forêt le succés qu'elles eurent à l'égard de Dumesnil, dit Mademoiselle M. je vous répons qu'elles ne furent pas perduës; car Dumesnil étoit, quand il vouloit, un Acteur aimable.... trés-gracieux, Mademoiselle, et de trés-bon air, avant qu'il fût devenu gros et yvrogne à l'excés: il n'y avoit [-226-] qu'un sentiment là-dessus. La Forêt ne se tourna pas de même. C'étoit une voix rare. Il commença dans Roland, et ce fut pour lui que Lulli fit.

Au genereux Rolaud je doi ma délivrance, et cetera.

Lulli le garda même plusieurs années. Je suis tsompé s'il ne lui fit pas joüer encore dans Acis et Galatée Polipheme, ce rôle admirable, la plus belle basse, à la regarder d'un bout à l'autre, qui soit dans les Ouvrages de Lulli, au jugement de quelques Connoisseurs. Mais aprés cinq ou six ans d'Opera, la Forêt demeura rustre mal façonné: on le congédia. Quelque exercez que fussent les Acteurs de Lulli par les Opera précedens, lors qu'il les chargeoit d'un rôle nouveau et difficile, il commençoit par le leur montrer dans sa chambre, avant les répetitions générales. De cette sorte Beaupui joüoit d'aprés lui le personnage de Protée dans Phaëton, qu'il lui avoit montré geste pour geste. On répetoit enfin. Il ne souffroit là que les gens nécessaires, le Poëte, le Machiniste, et cetera. Il avoit la liberté de reprendre et d'instruire ses Acteurs et ses Actrices: il leur venoit regarder sous le nez, la main haute sur les yeux, afin d'aider sa vûë courte, et ne leur passoit quoi que ce soit de mauvais. On s'étonne que depuis sa [-227-] mort, on ait moins vû d'Acteurs bons Comediens que de son tems: c'est qu'il faut aujourd'hui qu'ils se fassent, qu'ils se forment eux-mêmes, ce qui est long et difficile, au lieu que Lulli les formoit. Pour son orchestre, vous aurez peut-être oüi dire qu'il avoit l'oreille si fine, que du fond du Theatre il démêloit un Violon, qui joüoit faux, il accouroit et lui disoit: c'est toi, il n'y a pas cela dans ta partie. On le connoissoit, ainsi on ne se négligeoit pas, on tâchoit d'aller droit en besogne, et sur tout les instrumens ne s'avisoient gueres de rien broder. Il ne le leur auroit pas plus souffert, qu'il le souffroit aux Chanteures. Il ne trouvoit point bon qu'ils prétendissent en sçavoir plus que lui, et ajoûter des notes d'agrément à leur tablature. C'étoit alors qu'il s'échaufoit, faisant des corrections brusques et vives. Il est vrai que plus d'une fois en sa vie, il a rompu un Violon sur le dos de celui, qui ne le conduisoit pas à son gré. La répetition finie, Lulli l'apelloit, lui payoit son Violon au triple, et le menoit dîner avec lui. Le vin chassoit la rancune, et l'un avoit fait un exemple: l'autre y gagnoit quelques pistoles, un repas et un bon avertissement. Mais le soin qu'avoit Lulli de ne mettre dans son Orchestre que des instrumens d'une habileté connuë, l'exemptoit d'en venir [-228-] souvent à ces corrections violentes. Il n'en recevoit point sans les éprouver; et pour les éprouver, il avoit coûtume de leur faire joüer les songes funestes d'Atys. C'étoit la mesure de la legereté de main qu'il leur demandoit. Vous voyez que ce terme de vitesse est raisonnable et borné.

Lulli se mêloit de la danse presque autant que du reste. Une partie du Ballet des fêtes de l'Amour a et de Bachus avoit été composée par lui, l'autre par Desbrosses. Et Lulli eût presque autant de part aux Ballets des Opera suivans, que Beauchamp. Il réformoit les Entrées, imaginoit des pas d'expression et qui convinssent au sujet; et quand il en étoit besoin, il se mettoit à danser devant ses Danseurs, pour leur faire comprendre plûtôt ses idées. Il n'avoit pourtant point apris, et il ne dansoit qu'ainsi de caprice et par hazard; mais l'habitude de voir des danses, et un talent extraordinaire pour tout ce qui apartient aux Spectacles le faisoient danser, sinon avec une grande politesse, au moins avec une vivacité trés-agreable. Il ne donnoit pas tant d'étenduë à la danse, qu'on fait à present à l'Opera, dont elle occupe le quart. Elle duroit moins. Il n'auroit pas goûté qu'on eût recommencé deux ou trois [-229-] fois des Entrées à la maniere d'aujourd'hui. Il croyoit qu'il suffisoit qu'on dansât une fois chaque Entrée; et il pourroit être que nos Entrées recommencées deux ou trois fois sans distinction, en allongeant beaucoup le Spectacle, et en le refroidissant (comme les danses, representation foible et peu capable d'aller au coeur, le refroidissent nécessairement) contribueroient à la langueur qui se glissent dans nos derniers Opera. Ce qui est constant, c'est que nos Danseurs et nos Danseuses, excepté Balon danseur singulier, et d'un prix, d'un caractere nouveau, ne sont pas si propres que l'étoient ceux de Lulli, à préserver les Spectateurs de l'ennui des danses.

Monsieur Pascal * [2. Di<> de Monsieur Pascal sur l<> cond. d Grand. Essais Morale tome 2 page 2<>4 in marg.] observoit qu'il y a dans le monde deux sortes de grandeurs, des grandeurs d'établissement, les Dignitez et la Noblesse: des grandeurs naturelles, les sciences, la lumiere, l'esprit, et cetera. Et ces grandeurs naturelles de ceux qui excélent en quelque Art, en attirant l'estime des gens du même métier, inspirent à ces derniers un respect et une déference volontaire: quegli s'honorano e riveriscono, dit en ce sens * [Prosedi Monsig. De la casa. trattato de gli ufici Con page 135. in marg.] le casa, bel esprit Italien qui sçait parler comme parlent les autres hommes: i quali per alcuna cosa lodevole, a noi superiori esser sono creduti. Vous comprenez, Mesdames, [-230-] poursuivit Monsieur des E. que Lulli avoit par là une merveilleuse autorité dans la république Musicienne. Ses gens qui étoient tous les jours frapez de prés de la force de ses talens, et qui le voyoient si au dessus d'eux, pour toutes les choses où ils s'apliquoient les uns et les autres, ne pouvoient pas se dispenser de le respecter et de le craindre. Mais outre cette premiere autorité, outre celle que lui donnoient encore ses Charges, ses richesses, sa faveur, son crédit, il avoit deux maximes, qui lui attiroient une extréme soûmission de la part de ce peuple Musicien, qui est d'ordinaire pour ses Conducteurs, ce que les Anglois et les Polonois sont pour leurs Princes. Lulli payoit à merveilles, et point de familiarité. Au regard de la familiarité, ce n'étoit pas qu'il ne fût bon et libre, il l'étoit et nous l'avons dit. Il se faisoit aimer de ses Acteurs, et ils soupoient ensemble de bonne amitié, cependant il n'auroit pas entendu raillerie avec les hommes qui auroient abusé de ses manieres sans façon, et il n'avoit jamais de maîtresse parmi les femmes. Et non-seulement il ne demandoit rien à Chanteuse ni à Danseuse, mais il tenoit la main qu'elles n'accordassent rien à autrui, ou du moins qu'elles ne fussent pas aussi liberales de leurs faveurs, qu'on en a vû depuis quelques-unes l'être. Je n'aime point [-231-] à mentir; et pour ne mentir pas à force de vouloir élever Lulli, je ne vous dirai point que de son régne ce fût à l'Opera une avanture inoüie qu'une petite fredaine. L'Opera n'étoit pas cruel, mais il étoit politique et reservé. Sauver les aparences et n'être pitoyable que rarement et à la dérobée, est quelque chose pour une Angelique et une Armide hors de la Scene, et c'étoit une marque édifiante de la considération qu'elles avoient pour le Patron. Un autre effet du respect que lui portoient ses gens, étoit l'attention qu'ils avoient à se tenir en état de remplir chacun son poste. Je vous répons que sous l'empire de Lulli, les Chanteuses n'auroient pas été enrhumées six mois l'année, et les Chanteurs yvres quatre jours par semaine. Ils étoient accoûtumez à marcher d'un autre train, et il ne seroit pas alors arrivé que la querelle de deux Actrices se disputant un premier rôle, ou de deux Danseurs se disputant une Entrée brillante, eussent retardé d'un mois la representation d'un Opera. Il les avoit tous mis sur le pié de recevoir sans contestation le personnage qu'il leur distribuoit. Un Maître d'Opera, obligé de rendre compte à ses Acteurs des rôles qu'il leur presente, seroit à son aise, et auroit lieu de s'en promettre une belle exécution.

[-232-] Cét art de régenter un Opera, et de faire exécuter une Piece, est fort à conter, reprit Mademoiselle M. car une Piece a beau être excélente, elle perd une grande partie de son prix, si elle est mal exécutée. Le talent d'assurer à ses Ouvrages une exécution heureuse, vaut à moitié celui de les composer excélens. Ces Opera d'Italie si bien exécutez, dequoi on a remarqué que Monsieur le Chevalier convenoit..... ils sont exactement exécutez, Mademoiselle, interrompit Monsieur de... j'en suis convenu: bien exécutez, je n'ai pas songé à le dire. De méchans Acteurs attentifs, tels que sont ceux d'Italie, exécutent avec exactitude: ils ne sçauroient exécuter avec agrément, et comment me serois-je avisé de penser que des Acteurs qui chantent à faire éclater de rire, et qui n'ont nulle grace, des Danseurs sans air, et des instrumens d'une dureté de jeu qui assomme, pussent bien exécuter un Spectacle, à force d'aplication et de soin! Du reste, quoi que l'Opera de Paris se soit un peu relâché du bon ordre que Lulli y maintenoit, il ne l'a pas tout-à-fait perdu, et les Maîtres de cét Opera remplacent, et aparemment remplaceront par la considération de leur naissance et de leur rang, ce qui leur manquera de qualitez personnelles pour se faire respecter, et pour se faire craindre de leurs Musiciens.

[-233-] Cette fois-ci, dit la Comtesse, me voila contente. Nous avons épluché toutes les qualitez de Lulli, et je connois à l'heure qu'il est ce grand homme depuis les pieds jusq'à la tête. J'espere que ce détail de circonstances que je viens d'aprendre, et qui me reviendront tour à tour dans la mémoire à chaque Opera où j'irai, m'y feront trouver de nouveaux plaisirs. Je n'ai plus à souhaiter qu'un fond constant de bon goût, afin que je distingue sûrement la nature et l'ordre des diverses beautez de la Musique de Lulli. Un fond constant de bon goût, répeta le Chevalier! Quel souhait, Madame, quel souhait modeste et sensé! Le bon goût est un tresor.... Oüi, Monsieur, répeta-t-elle aussi, un tresor. Mais les tresors ne s'aquierent pas en un moment, et je m'aperçois que le jour baisse, et qu'il commence à faire froid ici. Messieurs, nous vous donnons, Mademoiselle et moi, rendez-vous, demain chez moi à trois heures. Nous aprofondirons ce que c'est que le bon goût en fait de Musique; et si je trouve que vous soyez trés-bien partagez de ce tresor-là, je tâcherai de vous en dérober une partie.

Alors ils rentrerent dans leur carosse, et s'en allerent tous quatre joüer et souper, dans une bonne maison de la Ville, où ils demeuroient.

[-234-] COMPARAISON DE LA MUSIQUE ITALIENNE, ET DE LA MUSIQUE FRANÇOISE.

SIXIÉME DIALOGUE.

LE Marquis et le Chevalier se rendirent le lendemain chez la Comtesse, qui les attendoit dans son Sallon, avec Mademoiselle M. Bon jour, Messieurs, leur dit-elle, soyez les bien venus. Tenez, Chevalier, voila sur ma table un Livre, auquel Monsieur vôtre Cousin vous prie de songer, quand vous parlerez du bon goût. Il a été fâché de ne pouvoir pas être des nôtres; [-235-] mais il dit que ce Livre-là rejettera pour lui les principes de la Musique des anciens, qu'il se doute bien que vous voudrez apliquer à la Musique d'aujourd'hui. Je crains. Je crains, répondit Monsieur de.... en ouvrant le Livre et en s'asseyant, que Monsieur le Comte du B. ne retombe dans le libertinage, d'où vous et moi l'avions tiré. Il est sans cesse à faire des visites suspectes, et il se souvient des Livres suspects. Mauvais signes que cela. Prenez-y garde de vôtre côté, Madame, je n'en suis pas embarassé du mien. Voyons donc ce que c'est que ce Livre, reprit le Marquis: Les Essais de Physique de Monsieur Perraut, Tome II. Ah, Monsieur Perraut le Médecin est un Auteur, qui mérite en effet qu'on songe à lui. Je connois ceci, et je comprens que c'est le Traité de la Musique des Anciens, qui est à la fin, à quoi Monsieur le Comte a voulu que le Chevalier fît attention. Comment s'écria la Comtesse, Monsieur Perraut le Médecin! Il ne m'avoit point cité ce nom. Encore un Perraut! Oh, pour peu que celui-ci ressemble à Monsieur son frere, je m'en vais dire comme Monsieur Vivien dans les Vendanges de Suresne, la vilaine famille, misericorde, la vilaine famille! Vous le direz assurément, Madame, repartit le Chevalier, en cas que vous m'ordonniez, ou plûtôt que vous me permettiez de refuter les principaux [-236-] endroits de ce Traité, avant que nous nous mettions à parler du bon goût en Musique; et Mademoiselle verra que le ridicule des reproches que Monsieur Perraut fait à l'antiquité, et qui seroient de vrayes loüanges pour l'Italie, tournera à l'avantage du parti, dont elle souffrira que je sois. Monsieur Perraut l'Académicien, au * [page 265. in marg.] quatriéme Tome de ses Paralelles, ne dit rien de la Musique, et renvoye le Lecteur aprendre la honte des Anciens en cét Art, dans ce beau Traité-ci, qui étoit déja imprimé. Les amis de l'antiquité, ou par mépris, ou peut-être parce que les gens d'étude ne sont pas communément Musiciens, ont peu relevé les fadaises de ce redoutable second de Monsieur son frere. Si vous avez, Madame, une demie-heure à perdre, vous jugerez de quelques traits que je vous exposerai. J'espere même que le bon esprit de Mademoiselle ne voudra pas s'employer à les défendre.

Cette petite flatterie attendrit Mademoiselle M. qu'on ne flattoit pas souvent, et qui ne laissoit pas de pâtir, en voyant tous les regards et toutes les douceurs aller à la belle Comtesse. Un peu de conscience, Chevalier, dit-elle d'un air de bonne amitié, ne vous reprochez-vous point la maniere dont vous traitez toûjours Monsieur Perraut l'Académicien, qui étoit un si [-237-] honnête homme? Et il est aisé de deviner ce que vous gardez à Monsieur le Medecin. Mademoiselle, répondit le Chevalier, s'il ne s'agissoit que des moeurs et du coeur de Monsieur Perraut l'Académicien, nous serions d'accord. Mais toute la déference que j'ai pour vous ne sçauroit m'empêcher de croire et de dire, qu'il a été l'homme du goût le plus traître et le plus déloyal qui fut jamais, l'Avocat des pointes et du mauvais brillant, l'ennemi public du sens droit et de la raison * [Rom. com tome 1. chapitre 13. in marg.], brutal sans remede, selon l'expression de Scaron, en fait d'Auteurs; enfin Auteur d'un Livre, ou, comme le dit Monsieur le Prince de Conti: [Oeuvres de Despr. tome 2. page 121. in marg.] Tout ce que vous avez jamais oüi loüer au monde, est blâmé; et où tout ce que vous avez jamais oüi blâmer, est loüé. Malheureux Paralelles, qui de ma connoissance et de la vôtre, ont jetté en ce Païs-ci dans la paresse et dans le mauvais goût sept ou huit jeunes gens, nés avec beaucoup d'esprit: Surquoi je juge des suites pernicieuses qu'ils ont euës, et qu'ils auront ailleurs, et des égards que mérite Monsieur Perraut.

* [Marot. in marg.] Au demeurant, le meilleur fils du monde.

Bon, civil, officieux, n'ayant usé de sa faveur auprés de Monsieur Colbert, que pour faire du bien aux gens de Lettres, et digne par là que quelques-uns de Messieurs ses Confreres l'ayent encore osé loüer aprés sa [-238-] mort * [Voyez le receüil de l'Ac. de 1704. in marg.]: Homme d'honneur, homme de bien, homme plein d'une solide vertu: Je m'en réjoüis, je vous assure, pour le repos de son ame; mais je ne pense pas que ces qualitez, étrangeres à ses écrits, obligent à les respecter, aprés qu'il a villipendé ceux du vénérable Homere. Quant à Monsieur Perraut le Médecin ou l'Architecte, je le regarde autrement. Au lieu que l'Académicien sçavoit si peu de chose, du moins en belles Lettres, qu'un médiocre Ecolier de Rhetorique lui auroit fait sa leçon. (Personne n'a passé pour homme d'étude à moins de frais.) Il paroît que l'Architecte étoit véritablement sçavant. Il y y a une érudition trés-loüable dans ce Traité de la Musique des Anciens que nous allons parcourir; et j'estimerois encore plus ce Traité, tout petit et tout faux qu'il est, que les quatre Tomes des Paralelles de Monsieur l'Académicien, qui sont pourtant son grand Ouvrage, et celui des siens, dont le style, quoique fort peu correct, lui doit faire le plus d'honneur. Bon, interrompit Mademoiselle M. vous loüez Monsieur l'Architecte, et dans un moment vous le déchirerez si vous pouvez. Or ça, pourquoi ce Monsieur l'Architecte, de qui j'ai oüi dire mille biens, et de qui vous reconnoissez l'érudition, auroit-il rabaissé la Musique des Anciens, s'il n'avoit pas trouvé [-239-] qu'elle étoit effectivement méprisable?.... C'est, Mademoiselle, que de cette famille ils avoient l'imagination forte.... Qu'est-ce à dire l'imagination forte? En verité, Chevalier, vous voulez vous prévaloir de nôtre facilité: Vous lui insultez.... Point du tout, Mademoiselle. Messieurs Perraut étoient trois freres. Monsieur Perraut le Docteur de Sorbonne, sans avoir jamais vû Monsieur Arnauld, prit tout d'un coup [Le Char. Com. Sc. 6. in marg.] une si bonne amitié pour lui, que c'étoit la plus grande pitié du monde. Monsieur Perraut l'Académicien, sans avoir jamais lû Homere (dans l'original s'entend. Il n'avoit pas mal étudié Homere en mauvais Latin, mais par malheur a, il n'entendoit point le mauvais Latin, non plus.) se mit à le haïr d'une maniere épouventable, et lui a fait jusqu'à sa mort une guerre à feu et à sang. Et Monsieur Perraut l'Architecte, force d'imagination aussi merveilleuse, connoissant assez la Musique des Anciens, pour juger qu'elle étoit excélente, et en raportant assez de preuves pour le faire juger à ses Lecteurs: a pourrant prétendu leur persuader ce qu'il s'étoit persuadé à soi-même [-240-] par une influence de l'étoile de sa famille, que cette Musique ne valoit rien. Mais il ne tient qu'à ses Lecteurs de s'apercevoir qu'il a tort sur ses propres citations. Et j'ai en vie que vous lui joüiez ce vilain tour: J'ai une idée assez presente de ce que contient son Livre, parce que je suis ami de quelqu'un qui avoit entrepris de le réfuter au long, en faisant un Traité étendu de la Musique ancienne. J'abrégerai matiere. Je ne vous raporterai que les principales citations de Monsieur l'Architecte, ses principaux raisonnemens, et sans que j'emprunte presque aucun argument nouveau, Vous verrez en peu de mots que les Grecs étoient excélens Musiciens. Il sera joli que nous vuidions nous quatre ce procés-là. On ne s'y attendroit pas.

Mais vous allez attaquer Monsieur Perraut, dit Mademoiselle M. Qui sera-ce qui vous repliquera pour lui? Nous n'avons pas son Livre present à l'idée comme vous. Laissez-le faire, Mademoiselle, dit le Marquis, il vous promet de détruire les conclusions que Monsieur Perraut tire de ses citations par les citations mêmes. Le Chevalier n'en viendra peut-être pas à bout aussi facilement qu'il le croit. Cela seroit violent. Qu'il se souvienne donc, ajoûta Madame du B. qu'il ne nous a demandé qu'une demie-heure d'audience, et soyons [-241-] femmes sçavantes, puis qu'on le veut: Nous verrons si le métier est flatteur.

Je tâcherai, reprit Monsieur de.... que nôtre demie-heure d'érudition soit douce. Tout le discours de Monsieur Perraut ne roule que sur deux propositions. La premiere, que les Anciens n'ont point connu la Musique à plusieurs parties. La seconde, qu'une Musique qui n'a pas plusieurs parties, n'est rien qui vaille. Pour établir sa premiere proposition, Monsieur Perraut avoit à renverser le préjugé commun et raisonnable, qui est que ces anciens Musiciens, qui out fait de vrais prodiges, sçavoient parfaitement cét art. Pour cela, Monsieur Perraut assure que ce qui nous reste d'Auteurs anciens, qui en out traité, ne nous marque pas en termes précis l'usage de plusieurs parties dans leur Musique. Mais, dit la Comtesse, Monsieur Perraut a-t-il lû tous les Auteurs?... Non, Madame, Il ne nomme pas seulement Jamblique, qui a mis beaucoup de Musique dans sa Vie de Pythagore, Macrobe, qui dans son Commentaire sur le songe de Scipion de Ciceron, est un de ceux qui parle le plus nettement de cette Musique des anciens, et duquel je vous alleguai hier un passage sur Pythagore, trés-fâcheux pour Monsieur Perraut, ni plusieurs des moins rejettables. Mais, Madame, j'accorde à Monsieur Perraut qu'il les ait tous lûs.... [-242-] et lui accordez-vous qu'il les ait bien entendus?... Oh, nenni. Je pense, que ni Monsieur Perraut, ni qui que ce soit, ne sçauroit bien entendre ces anciens Auteurs Musiciens, parce qu'il est arrivé que nous en avons perdu d'autres, dont ceux-ci supposent les principes; et j'ajoûte, que quand on entendroit bien tous ceux qui nous sont demeurez, il n'en faudroit encore rien conclure au desavantage de l'antiquité, parce qu'il n'y en a que deux ou trois qui traitent de la Musique avec une juste étenduë; et parce qu'à parler librement, il n'y en a pas un, si ce n'est peut-être l'obscur a Aristoxene, qu'on pût apeller un bon Auteur. Plutarque est celui qui a le plus beau nom, et le nom de Plutarque est sans contredit beau et respectable, mais on a toûjours mis son Traité de la Musique à la queuë de ses Ouvrages, comme doutant qu'il fût de lui: Amiot même avertit que le stile n'en semble point être, et que ce petit Ouvrage regarde moins l'harmonie musicale que l'harmonie poëtique; et lorsque Monsieur Perraut nous dit gravement, que * [De la Musique des anciens page 359. in marg.] Cassiodore ayant écrit des derniers, a dû sçavoir tout ce que l'antiquité avoit inventé dans la Musique, [-243-] voudroit-il nous faire accroire que le bon homme Cassiodore Secrétaire d'Etat, et puis Abbé, et qui a écrit à quatre-vingts ans pour ses Moines un abregé de la Musique de quatre pages, fût un Ecrivain avoüé de toute l'antiquité, et aprés lequel elle n'eût rien à dire? Hé, Monsieur le Medecin, elle vous prie de lui rendre plus de justice, ou du moins de l'attaquer moins grossierement. Conclusion, Madame, le détail de la Musique des Anciens est ignoré, soit par son malheur ou par le nôtre, soit par la perte des bons Livres, comme des derniers Livres de la Poëtique d'Aristote, soit par la malhabileté ou l'obscurité des Auteurs qui nous restent. On ne sçauroit se representer rien de sûr de leur gamme, de leurs modes et de leur composition; et mon ami, qui s'y est cassé la tête, a eu grand regret à deux mois de travail inutile qu'il lui en a coûté. Mais.... c'est, ce me semble, l'opinion de Monsieur Dacier, interrompit le Marquis, il dit en quelque endroit, qu'on ne parviendra point à transposer un de leurs modes sur un mode de nôtre connoissance..... Fort bien, Marquis, j'en suis charmé. La voix de ce sçavant homme en vaut deux sur toutes les affaires de l'antiquité. C'est aussi le sentiment de Monsieur le * [Oeuvres mêlées 2. part. page 44. in marg.] Chevalier Temple, grand admirateur de cette Musique ancienne, [-244-] Du Tassoni a Auteur Italien, different des autres, et de plusieurs gens de cette volée et de toutes les Nations, que la Musique ancienne est presque entierement perduë. Et Cardan b sçavant hazardeux, en croyant que le genre diatonique est encore connu, convient de même de la perte absoluë des autres genres. Il est dangereux de se flatter de voir plus clair en cette science des Anciens, et Monsieur Perraut qui commence son Traité par dire, qu'il est étonnant que nous soyons si peu informez de leur Musique, et qui aprés cela semble lire dans une de leurs Tablatures clairement nottée, se rend d'abord suspect d'un peu de forfanterie. Ecoutez Monsieur Perraut et quelques Modernes qui l'ont suivi, ils vous vont chanter à vôtre choix un de ces Cantiques des Egyptiens * [Herodote livre 3. in marg.], pour l'aparition de leur Dieu Apis, qui mit Cambyses de mauvaise humeur, un des airs galants qui se firent aux nôces de Philippe de Macedoine avec Olympias, ou quelqu'une des chansons à boire que chantoit à la table d'Alexandre, cette jolie fille c qui avoit le vin si [-245-] gai et si persuasif, et qui fit mettre le feu au Palais de Persepolis. Vous n'avez qu'à parler, lequel voulez-vous? L'ami que j'ai, continua le Chevalier, n'étoit pas de cette pénétration. Aprés toutes ses recherches, il n'avoit point entrevû le détail de la Musique des Anciens. Je sçai, me disoit-il, qu'ils avoient un genre enharmonique, je ne comprens pas bien ce que c'étoit. Je sçai que le ton Lydien étoit fort doux, le ton Myxolidien fort triste. Si vous me demandez ce que c'étoit que ce ton doux, que ce ton triste, de quelles notes, de quelle mesure ils étoient, je vous avoüerai franchement que je ne l'ai pû aprendre. Mais, voulois-je donc vous dire, l'ignorance où nous sommes de ce détail de la composition des Anciens, ne doit point faire tort au gros, au corps de leur Musique, ni nous autoriser à en juger desavantageusement.

Et si le fond de la Musique ancienne n'est pas mieux connu, reprit Mademoiselle M. si les Musiciens de profession dont les Ouvrages sont demeurez, ne vous marquent pas que ces Anciens ont eu la pluralité des parties, par où voulez-vous le sçavoir? par où le prouverez-vous, contre le sentiment de Monsieur Perraut? En premier lieu, Mademoiselle, répondit le Chevalier, ce seroit Monsieur Perraut qui seroit blâmable d'avoir [-246-] fait un discours sans materiaux, et d'avoir maltraité la Musique ancienne sans preuves. Mais nous en jugerons l'un et l'autre par des preuves indirectes, des argumens de comparaison, des conjectures, des passages détachez de quantité d'autres Auteurs, qui ont parlé de la Musique en passant et sans dessein. C'a été cela que j'ai entendu, quand je vous ai promis que les propres citations de Monsieur le Medecin le confondroient. On en joindroit à celles de cette nature qu'il raporte beaucoup de trés-fortes, mais les siennes suffiront en un besoin. Commençons. Monsieur Perraut * [page 353. in marg.] vous aprend que, selon Philon Juif, Moïse étoit sçavant en Musique, et le Pere Menestrier prétend * [Repres. en Mus. page 10. in marg.] que Philon parle clairement en cette occasion d'un Concert à plusieurs parties. Je n'ai pas lû Philon Juif dans l'original, ainsi je ne veux point prendre parti entr'eux sur cét endroit; néanmoins j'aurai l'honneur de vous dire, qu'en cas que la Traduction de Morel soit bonne, comme on le dit, la lisant un jour à la campagne, j'y remarquai un a autre passage, où Philon donne à l'antiquité la pluralité [-247-] des parties, si je ne me suis mépris. Que Philon Juif soit croyable, il y a quelque aparence. Cét Ecrivain extrémement estimé, étoit bien instruit des Concerts de sa nation, et sçavoit ce qu'il disoit: dequoi le Pere Menestrier conclut net, qu'il aime mieux le croire, que de recevoir les visions d'un homme, cét homme est Monsieur le Medecin, qui s'avise aprés tant de siecles sur la foi de sa seule imagination, de nous dire que les Anciens n'ont pas eu la Musique à contrepoint et à plusieurs parties. Et que répond Monsieur le Medecin à cette autorité de Philon Juif, qu'il a lui-même raportée? Bagatelle. Philon le dit peut-être avec la même probabilité, que quelques-uns ont dit qu'il sçavoit la Chimie. Le joli détour! Si d'autres avoient avancé à tort que Moïse a été Chimiste, faudroit-il que le témoignage de Philon, qui le fait Musicien, en pâtit? Quel raport cela a-t-il? Mais supposé que Moïse ait été aussi probablement Musicien que Chimiste, où en sera Monsieur Perraut, quand je lui montrerai que Moïse étoit meilleur Chimiste, que personne ne l'est à present?

Quoi, Monsieur, dit Mademoiselle M. vous vous imaginez que Moïse ait sçû la Chimie?.... Ma foi, Mademoiselle, je suis homme rond, et qui va son grand chemin: Je sçai que Michel Ange a fait d'excellens [-248-] Ouvrages de Sculpture, témoin son Cupidon au bras cassé, ainsi je croi qu'il étoit Sculpteur. Je sçai qu'il a fait d'excellens Ouvrages de peinture, témoin son fameux jugement, ainsi je croi qu'il étoit peintre. Je sçai qu'il a fait d'excellens desseins de bâtimens, témoin celui de Saint Pierre de Rome, ainsi je croi qu'il étoit Architecte. Et comme je sçai d'une certitude cent fois plus ferme, que Moïse a réduisit le Veau d'or en poudre, jusqu'a faire boire cét or en poudre aux Israëlites: je croi bonnement qu'il étoit Chimiste plus habile que les nôtres, puisque les nôtres confessent qu'ils ne sçavent que fondre l'or, et non le réduire en cendres. Thomas * [Religion du Méd. 1. part. chapitre 50. in marg.] Brown et son Commentateur, gens de créance difficile, vous confesseront de même qu'ils passent là-dessus Moïse pour un Chimiste parfait; et je m'étonne que le Pere Menestrier qui avoit l'intention bonne, et qui releve le mauvais raisonnement de Monsieur Perraut, n'ait songé à le pousser à bout par cette preuve....Ce fut un miracle qui rendit Moïse Chimiste.... Eh bien, un autre miracle l'auroit rendu Musicien, pour faire chanter ses admirables Cantiques comme [-249-] ils méritoient de l'être. Mais il me paroîtroit qu'il ne faut point mettre de miracles où l'Ecriture n'en met point. Moïse avoit été a instruit dans toute la sagesse des Egyptiens, il avoit été élevé à la Cour d'Egypte par la fille de Pharaon, qui b le prit à elle et le nourrit comme son fils. La Cour d'Egypte étoit alors le lieu du monde où la Musique pouvoit et devoit être le mieux sçûë. Il y avoit une vrai-semblance entiere que Moïse l'y aprit, et qu'ensuite lui, qui saintetà à part * [Longin. traité du sublime. chapitre 7. in marg.], n'étoit pas un homme ordinaire, il la perfectionna pour la magnificence du culte de Dieu, à laquelle il pensoit tant. Il est certain que ce fut des Hebreux * [Voyez la 2. Part. des Réfl. de Monsieur Ferrand sur la Religon Chrét. page 357. in marg.] que les Grecs tirerent aprés toute leur science. Et delà combien de conséquences mortelles pour Monsieur Perraut! Il dit lui-même un peu plus bas qu'il est parlé dans Daniel d'un instrument de Musique apelé Symphonie, que l'on veut faire * [page 357. in marg.] passer pour quelque chose de plus parfait et de plus capable d'une harmonie composée, que la lyre et le psalterion. Comment élude-t-il cette nouvelle objection? Il ne paroit point que cét instrument fit un autre effet qu'un accord qui servoit de bourdon aux autres. Il ne paroît point! Non à lui. Et [-250-] pourquoi lui paroît-il que cét instrument Symphonie, ne faisoit qu'un accord qui ne servoit que de bourdon? (Quel langage!) Parce que tel est son bon plaisir. Il cite et embroüille une explication de A. a de Lyra, puis la paraphrase à son gré. Lyra dit que cette Symphonie étoit un instrument dont les gueux se servent. C'étoit une Vielle, suivant le plus grand nombre d'Interpretes, et on sçait qu'une Vielle joüe ou peut joüer plusieurs parties. Mais j'avoüe, plus sincére que Monsieur l'Architecte, que nous ne devons rien inferer d'un côté ni d'autre, de cét instrument douteux et inconnu. Le passage de Daniel prouve seulement qu'il y avoit dans la Musique de Nabuchodonosor des instrumens de cinq ou six especes, et selon la traduction de Monsieur de Saci, qui semble ne pas faire un instrument de Symphonie, il y eût à cette fête de Nabuchodonosor, des Concerts de toutes sortes de Musiciens.

Autre citation de Monsieur * [page 254. in marg.] Perraut, qu'il a prise d'Athenée. Le Magadis, instrument de l'antiquité, au raport d'Anacréon, avoit vingt cordes.... Ce qui fait croire à Possidonius que c'étoit pour joüer les trois modes anciens ensemble.... Ah, ah, interrompit la Comtesse, et il me souvient que [-251-] vous m'aviez * [<> du 2. Dial. in marg.] dit que l'antiquité n'avoit point connu d'instrument qui eût plus de dix cordes, et qui pût joüer les cinq parties.... J'avois raison, Madame, les vingt cordes du Magadis étoient deux à deux à l'octave, et ainsi n'en valoient que dix, et cét instrument ne joüoit que trois parties, et non cinq comme nôtre Clavessin les joüe quelquefois. Monsieur Perraut cite donc cét instrument. Il estropie cinq ou six fois la verité, et fait dire à Possidonius ce qu'il ne dit point dans Athenée. Je n'ai garde de me souvenir du long passage d'Athenée, ni de vous en fatiguer, quand je m'en souviendrois: Mais je me souviens que c'est au quatorziéme chapitre de son quatorziéme Livre qu'il discute ce que c'étoit que le Magadis a; et quiconque voudra prendre la peine de lire attentivement ce chapitre, trouvera qu'il y est manifeste, que le Magadis joüoit plusieurs parties. Monsieur le Medecin ne marque point l'endroit d'Athenée, dont il est question, ce qui est une de ses finesses, pour dépaïser les Lecteurs, et une finesse qui lui est trés-familiere: mais la vraye finesse auroit été de laisser ici le Magadis à côté, et de ne point citer faux ailleurs. Supposons que les instrumens des Anciens [-252-] ne joüassent qu'une partie, ne s'accompagnoit-on point en chantant, demanda le Marquis? car c'en seroit deux. Le bon sens voudroit que la voix eût chanté le sujet, et que l'instrument qui accompagnoit eût fait la basse. Ce seroit du moins un accord. Est-ce que les Anciens avoient du bons sens, répondit le Chevalier, au compte de Monsieurs Perraut? Il n'y a pourtant pas moyen de douter que les Grecs ne fissent ce que vous dites, et ne sçussent le secret de cét accord de l'accompagnement et de la voix, dés le tems d'Anacréon le plus ancien des Poëtes, qui nous restent aprés Hesiode et Homere, et qui étoit contemporain de Daniel. Remettez-vous en mémoire, Madame, la premiere Ode d'Anacréon, que vous avez vûë parmi celles que Monsieur l'Abbé Regnier a si joliment traduites. Dans cette Ode charmante, Anacréon se plaint que, lors qu'il veut chanter les travaux d'Hercule, son Luth au lieu de le suivre en l'accompagnant, chante l'amour malgré lui. En vain j'y ai mis des cordes neuves, dit-il, il ne * [Lure de erotas autophonei. in marg.] contrechante que l'amour. Ce terme contrechanter, qui est le terme de l'original, ne montre-t-il pas évidemment que l'accompagnement et la voix avoient coûtume de faire deux parties differentes? Vous verrez que les Grecs qui suivirent Anacréon, [-253-] bien loin d'aprendre d'autres accords, oublierent celui-là.

Le mot de Symphonie, qui est Grec et Latin, et qui signifie par tout chanter ensemble, s'accorder, ne prouve rien au sentiment de Monsieur Perraut, ni celui de Symphoniaques non plus, qui étoit un mot, dont les Romains usoient souvent, comme nous de celui de Symphonistes, pour dire des Musiciens. Monsieur le Medecin a tout à l'heure trouvé que tous ces gens-là ne chantoient que la même partie. Il raporte des passages * [page 361. in marg.] d'Aristote, dequels il a peine à se démêler, et il y en a plusieurs dans Aristote, qui font voir que la maniere des Anciens répondoit à la nôtre, jusques dans les préludes * [Voyez le Rhetor. d'Arist. li. 3. ch. 14. de l'Exorde in marg.]. Mais enfin ce n'étoit que le même sujet, chanté de plusieurs façons. Il ne s'agit point de contrepoint. Lors qu'Horace parle * [Ut grat as intercanas simphonia discors, offendit. in marg.] d'une Symphonie discordante, et dit que cette Symphonie mal accordée offense * les oreilles, Monsieur Perraut * vous garantit que cette Symphonie ne signifie point nécessairement autre chose que l'accord des voix, qui chantant à l'unisson ou à l'octave ou à la tierce * [page 361. in marg.], ne chantent toutes qu'un même chant. L'expression d'Horace semble avoir une autre force; mais Monsieur Perraut vous est caution qu'elle ne veut dire que cela. Et lorsque Seneque, continua le Chevalier en feüilletant le Livre de Monsieur Perraut, [-254-] lors quea Seneque vous va parler * [pages 375. et 76. in marg.] d'un Choeur de Musique, composé de plusieurs voix qui ne rendent qu'un seul son, et où les voix sont les unes hautes, les autres basses, les autres moyennes; où les voix des hommes et des femmes sont tellement mêlées au son des flûtes, que l'on ne les entend point separément, mais toutes ensemble. Monsieur Perraut vous ordonne encore d'être persuadez, que cela ne signifie point nécessairement autre chose qu'un plein chant. Voila un beau plein chant, dit le Marquis, et qui n'auroit pas mal ressemblé à un de ces Choeurs de nos Opera, qui ont un accompagnement. Au pis aller, reprit Mademoiselle M. ce ne sont encore que trois parties. Mais, Mademoiselle, répondit le Marquis, ces trois parties sont à peu prés comme quinze, il n'y a proprement que ces trois parties dans la Musique, le dessus, la taille, et la basse: quinze parties sont ces trois parties-là étenduës, à demi copiées et doublées. Ecoutez, dit la Comtesse, mon avis est à moi, qu'en faveur du beau pleinchant de l'antiquité, nous lui pardonnions sa Musique, que nous déclarerons pauvre ou méchante, pour faire plaisir à Monsieur Perraut. [-255-] Sera-t-il content? Non, Madame, repartit le Chevalier, il ne le seroit point. Et pour revenir à son idée, si par hazard on vous conte que Platon * [Dans le 6. li. des loix, et ailleurs in marg.] parle de même de Choeurs composez d'enfans et d'hommes, de filles et de femmes, et d'un Maître des Choeurs pour conduire ce nombre de voix diverses: vous aurez la bonté d'entendre plein chant, et Maître de plein chant, et non, Musique. Il ne faut que sçavoir une fois cette explication nouvelle de Monsieur Perraut, et l'apliquer où il en sera besoin: il se débarasse de plusieurs autres passages trés-incommodes pour lui, et qui paroissent marquer nettement des contre-parties, en disant que les contre-parties n'étoient que des bourdons. * [pages 374. et 75. in marg.] Platon fait distinction, entre le chant simple et celui qui est composé de tons les genres d'harmonie, qu'il apelle Panarmonie. Ce n'est là rien non plus que le reste. Il n'y a rien qui oblige de croire que tout cela fût autre chose que le bourdon à trois cordes, qui comprend toute l'harmonie des anciens. Mais, se demande-t-il * [page 392. in marg.] pourtant à lui-même, ne peut-on pas dire que ces bourdons est une chose imaginaire, puis qu'il ne se trouve rien d'écrit qui aproche de bourdons? En effet, cette objection est assez naturelle. On avoüe, répond-il, qu'à la verité ils n'ont rien écrit de ces bourdons, mais il y a grande aparence, et cetera. Que [-256-] voulez-vous qu'on replique à Monsieur Perraut, qui a pour lui l'autorité de Monsieur Perraut?

Je ne vous raporterai plus que deux de ses citations. La premiere, est celle dont Monsieur le Marquis avoit oüi parler, et où Ciceron condamne l'excés des dissonances. a Ciceron dit que les ports de voix, qui la font passer par de faux tons, sont plus agréables. que lorsque la voix s'arrête justement sur les tons, et qu'elle saute de l'un à l'autre, sans couler sur les tons qui sont entre-deux. Vous ne reconnoîtrez peut-être pas là, Marquis, le Ciceron qu'on vous cita; mais ce n'est pas sa faute. Je vous lis la Paraphrase de Monsieur le * [page 371. in marg.] Medecin. Cassagne a traduit, il y a de faux tons dans la Musique, et vous dûtes vous apercevoir qu'on ne peut pas l'entendre b autrement? Qu'en dit Monsieur Perraut? Vous croirez, ainsi que quelques-uns veulent, que les faux tons sont des dissonances, [-257-] et ces tons justes des accords parfaits. Ce n'en sont point. Et par quelle raison n'en sont-ce point? Lisez. C'est que cela n'est dit que pour le simple chant. La raison de cét arrêt est demeurée dans la tête de Monsieur l'Architecte, et il ne raisonnera pas beaucoup non plus pour réfuter le passage de Longin, qui doit être plus haut. * [page 370. in marg.] Le voici. Quand on trouve dans Longin que le stile sublime peut souffrir quelquefois des expressions moins relevées, parce qu'elles servent à faire paroître le reste avec plus de pompe et d'éclat, de même que dans la Musique il est bon d'entrermêler le rude avec le doux, afin d'en augmenter l'agrément, il est certain que si l'on ne prenoit garde à la véritable signification des termes dont cét Auteur s'est servi, l'on ne manqueroit pas d'entendre qu'il veut parler des consonances et des dissonances, (Parbleu, oüi, on l'entendroit.) que l'on mêle souvent avec un grand succés dans la composition de la Musique à plusieurs parties. Cependant, r'assurez-vous, Mademoiselle, Longin n'a jamais eu la pensée que l'on lui attribuë. Bon, par où Monsieur Perraut en est-il mieux informé? Car il ne parle point de consonance et de dissonance, mais seulement des sons, dont il fait deux especes: il apelle les uns les principaux ou dominans, et les autres les extraordinaires. Quel raisonnement! et [-258-] au contraire, tout le monde ne penseroit-il pas que ces tons dominans sont les tons du sujet, et les extraordinaires les tons des parties moyennes: ce qui n'empêche point du tout que le rude et le doux, ne soient les dissonances et les consonances. Mais, sans m'arrêter à vous dire que Monsieur Perraut, fait ici un galimatias et une traduction entortillée, qui laisse à peine reconnoître l'endroit qu'il a eu vûë, et qu'il s'est bien gardé de citer: Sans m'arréter à repousser cette plaisante crainte qu'il veut que nous ayons de donner trop de prix aux termes de la Musique des Anciens, en les expliquant sur le pié des nôtres; comme s'il n'étoit pas vrai-semblable qu'un faux ton et une partie signifioient alors ce qu'un faux ton et une partie signifient dans ces siécles-ci, imagination de Monsieur Perraut, qui va à ôter tout commerce entre les Anciens et nous, pour toutes sortes d'Arts et de Sciences: Je vous raporterai, Mesdames, deux petits passages du Longin de Monsieur Despreaux, à la traduction duquel on doit mieux s'en fier, qu'à celle de Monsieur l'Architecte. Vous jugerez comment Longin peint la Musique ancienne. * [chapitre 24. in marg.] Comme dans la Musique, dit-il, le son principal devient plus agréable à l'oreille, lors qu'il est accompagné de differentes parties qui lui répondent de même, et le reste. Bien que les tons de la Lyre ne signifient [-259-] rien d'eux-mêmes, dit-il ailleurs * [chapitre 32. in marg.], néanmoins par ces changemens de tons, qui s'entrechoquent les uns les autres, et par le mélange de leurs accords, souvent, comme nous voyons, ils causent à l'ame un transport et un ravissement admirable. Que vous en semble à tous trois? Oh, dit la Comtesse, en prenant un certain sérieux, je veux voir la vraye force de ces mots là dans l'original, ou peut-être le Longin parle à la volée. Mais, que pense Monsieur Despreaux de ces passages?... Ce qu'il en pense, Madame? Il faudroit qu'il fût un bien mauvais et bien infidelle Traducteur, s'ils ne vouloient pas dire, quand ils ne les expliqueroit point, que la Musique ancienne avoit des parties et des accords de toutes les façons. Et, suposé que le grand Despreaux pense quelque chose là-dessus, vous comprenez qu'il ne pensera pas comme un Perraut. J'ai tout le Longin trés-present à la mémoire, car c'est un des Livres que je lis le plus souvent. Monsieur Despreaux a pris la peine d'éclaircir par une Note le passage * [page 140. in marg.] des differentes parties, et il y dit expressément, qu'il n'est pas de l'avis de ces modernes, qui ne veulent pas qu'il y ait eu des parties dans la Musique des Anciens. Les Notes de Monsieur Dacier sur Longin, qui contredisent de tems en tems celles de Monsieur Despreaux, ne contredisent pas celle-ci, non [-260-] plus que celles de Monsieur Boivin le jeune, un des hommes du Royaume qui sçait le plus à fonds la Langue Grecque; et, s'il m'est permis d'en juger, un de ceux qui m'a paru du goût le plus fin et le plus juste en matiere d'Auteurs anciens. Marques tacites que ces deux habiles Antiquaires sont encore de son sentiment et du nôtre.

Aprés vous avoir ainsi montré que les citations de Monsieur le Medecin établissent assez bien le contraire de ce qu'il prétend, il nous resteroit à examiner une douzaine de raisonnemens foibles et obscurs qu'il jette aux yeux de ses Lecteurs, et d'inductions dont il tâche de cachcr la fausseté par un jargon de Mathematicien, et par de grands mots, que ni lui ni personne n'entendra jamais. Il déclare que les Anciens n'ont point eu de demi-tons, et cét arrêt en premier et en dernier ressort leur ôte leur genre chromatique si fameux, et en gros si généralement reconnu: mais en récompense il convient qu'ils ont bien entendu la mesure. Si vous voulez, Madame, nous allons examiner ces... Point, point, interrompit la Comtesse, on vous en dispense. Nous ne sommes pas femmes sçavantes de profession. Contentez-vous que Monsieur l'Architecte accorde à vos amis une pratique habile de la mesure. Selon mon petit sentiment, une mesure bien proportionnée et [-261-] bien exacte, forme les beautez de la Musique les plus naturelles et les plus vives, et cela ne revient point au plein-chant. En général, reprit le Marquis, je mets qu'il soit aujourd'hui tout-à-fait incertain que les Anciens ayent connu ou non, les differentes parties et les differens accords. Il est raisonnable que la présomption soit en leur faveur. En Grece la Musique étoit le fondement de toutes les sciences, on commençoit par là l'éducation des enfans, et on étoit persuadé qu'on ne doit * [M. Dacier Poë. a' Arist. page 102. in marg.] attendre rien... d'un homme qui ne sçait pas la Musique. Ces Grecs l'ont cultivée long tems et soigneusement. Ils l'ont * [Della Musica i greci antichi ne furono possessori grand ssimi. Tasso. Pensi. divers. li. 10. page 609. in marg.] possedée au souverain degré. Il faut démentir toutes les Histoires, ou * [Monsieur l'Abé Fleuri. Moeurs des Israëlites page 156. in marg.] avoüer que la Musique des anciens étoit tout autrement touchante que la nôtre, et ils ont fait par elle des choses surprenantes. Ils ont excellé en sculpture, en Poësie, en éloquence et cetera. Arts voisins et alliez de la Musique. Il y a certainement aparence qu'ils n'ont pas ignoré en cét Art-ci des agrémens qui se presentent presque d'eux-mêmes; et que s'ils n'en ont pas usé autant que nous, c'étoit moins défaut de connoissance, que de volonté. Il ne tombe pas dans l'esprit que leurs magnifiques Choeurs ne fussent qu'un amas de voix qui chantoient un plein-chant niais. Pour leur donner la gloire de la science des parties, [-262-] il ne faut pas faire d'eux des esprits incomparables, il suffit de n'en faire pas des a Iroquois et des b Hotantots, et le Pere Menestrier est excusable d'avoir nommé des visions les idées de Monsieur le Medecin. Remarquez, Chevaliers, pour vôtre consolation, que Mademoiselle ne le soûtient point. Vous l'aviez prévû.

Me pardonnerez-vous de vous avoüer, que vôtre érudition commençoit à me lasser, dit languissamment Mademoiselle M. apuyée contre un des bouts du canapé de la Comtesse? La seconde proposition de Monsieur Perraut seroit-elle aussi sérieuse, et

[Les Plaideurs. Acte 3. in marg.] Serez vous long, Avocat, dites-moi?

vous pourriez la remettre à une autre fois. Elle sera réjoüissante, répondit Monsieur de.... il ne tiendra qu'à vous d'en rire. Monsieur Perraut tranche net, que le simple chant ne vaut pas la peine qu'on y songe. Les Anciens * [page 340. in marg.], vous dit-il, définissent la Musique, l'Art qui aprend à bien chanter, l'Art qui [-263-] aprend à composer un beau chant, la connoissance du chant, et de ce qui lui apartient. Pauvres esprits! Etoit-ce là la connoître? Selon l'idée que nous avons de la Musique, nous n'apellons point Musique quand une seule voix chante.... Et comment cela s'apelle-t-il donc, demanda la Comtesse? Plein-chant, Madame. Ne vous en doutez-vous pas? Si bien, Mademoiselle, que quand vous chanterez la Speranza, et quelque air Italien que ce soit, si travaillé qu'il vous plaira, un air de Carissimi, de Luigi, de Buononcini, et à plus forte raison quand vous chanterez du recitatif, ce ne sera point de la Musique, ce ne sera que du Plein-chant. Cependant on ne doit pas imputer à Monsieur Perraut seul le ridicule d'une idée qu'avoient alors et qu'ont encore à present quelques Musiciens sans goût, quelques Musiciens à Mathematiques. Idée qui, du reste, n'en est pas moins pitoyable, pour être commune parmi la bourgeoisie Musicienne. Tout au plus, qu'on réserve le nom d'harmonie à la pluralité des parties et des accords, et qu'un simple chant ne soit apellé que melodie; mais enfin que ce soit toûjours de la Musique, et de la meilleure. Vous aurez la bonté de vous r'apeller ce que nous avons dit en plusieurs occasions, pour prouver combien le sujet, le simple chant, lors [-264-] qu'il est excélent, est au dessus du mélange des parties; elles en dépendent; elles en naissent; elles le suivent, elles en tirent leur mérite, et leur prix n'est communément que de varier, d'égayer la Musique, de lui donner de la magnificence et de l'éclat: Je ne vous étendrai point les raisons qui nous en ont convaincus.

De ce * [page 379. in marg.] qu'il étoit défendu par les loix des Anciens, de rendre leur Musique trop agréable, de crainte qu'en amolissant les esprits, elle ne corrompît les coeurs: de ce que Plutarque dit, que ce n'étoit point par ignorance qu'elle étoit si simple et si nuë, et qu'ils la vouloient ainsi par politique, Monsieur Perraut conclut qu'elle étoit pauvre, et sans grandes douceurs. Vous voyez que c'est bien conclure. Si ce n'étoit pas par ignorance que la Musique des Anciens étoit simple, ils en faisoient done de sçavante, quand ils vouloient, quand leur politique délicate et sage le leur permettoit, et peut-être le leur permettoit-elle quelquefois. Mais, Monsieur Perraut, n'y a-t-il point un milieu entre la pauvreté et la folle abondance, entre la simplicité plate et la parure excessive? N'y a-t-il point une simplicité riche, et ne sçauroit-on faire de la Musique qui ne soit ni trop douce, ni trop dure? Non, selon Monsieur le Medecin, ni selon tous les Perrauts François et Italiens. [-265-] <Aristote> conte pourtant une petite histoire, que Monsieur Perraut qui l'avoit tant étudié, et qui m'enhardit à l'alléguer, auroit dû retenir.

* [Rhet li 3 ch. 16. in marg.] Le Boulanger d'un certain homme lui étant venu demander comment il feroit sa pâte, s'il la feroit molle ou ferme? Et quoi, dit celui-ci, est-ce que c'est une chose impossible que de bien faire de la pâte? Ce qui fait qu'une chose est bien, conclut Aristote, vient de ce qu'on a sçû garder la médiocrité. L'histoire paroîtroit basse à d'autres femmes que vous, Mesdames; mais vous avez agréé que je vous servisse une collation grecque. Ces Grecs ont une naïveté qui décend aux plus petites choses, dans lesquelles aussi elle met de la Noblesse, et toûjours du suc. Je parie qu'en femmes doctes que vous êtes cette aprêdînée, vous trouverez cette histoire plus aimable que celle de Plotine * [Hist. de la Cle<>. in marg.] et d'Amilcar. Si elle n'a point fair refléchir Monsieur Perraut; étoile, force d'imagination de sa famille. Des meilleurs Livres du monde, où tout lui devroit ouvrir les yeux, il ne tire que dequoi entretenir et fortifier ses aveugles préventions.

Ma demie-heure s'avance. Voici en racourci sa pensée. * [pages 386, et 87. in marg.] Qu'est-ce qui nous empêche de croire que les Anciens n'ont cultivé que le simple chant, et ont été des innocens, trés-contens de leur sçavoir, à l'aide duquel ils ont même fait ces especes de [-266-] miracles? Considérez que la Musique et la Peinture nous peuvent toucher en ces trois manieres. La Peinture, par la vivacité du coloris et par la délicatesse des traits, de même que la Musique par la netteté et par la justesse de la voix, charme nos sens; la Peinture par la simple representation des passions; de même que la Musique par les accens ou par les modes, ou gais ou tristes, nous cause des émotions de joïe ou de tristesse; et la Peinture par l'ingenieuse et artiste representation de ce qu'elle veut representer; de même que la Musique par le sçavant mélange, et par la belle suite des consonances, contente l'esprit, et lui cause une admiration, où le coeur et les sens ont fort peu de part; comme au contraire, ce qui est pour toucher les sens et le coeur, n'a que faire pour cela d'aucun artifice. Or les Anciens ne s'attachoient qu'aux deux premieres manieres. Ils ne s'étudioient qu'à toucher le coeur et à contenter les sens.... Il ne faut donc pas s'étonner si les Musiciens de l'antiquité faisoient de si grands miracles avec si peu d'art. Vous entendez? Voila le raisonnement de Monsieur Perraut. Mademoiselle, dit le Marquis, en regardant Mademoiselle M. seroit-il possible qu'un homme que vous paroissiez estimer, raisonnât de cét air-là! Mais, Chevalier, vous ne lisez pas fidellement: Prenez le Livre et lisez vous-même, répondit [-267-] celui-ci, vous verrez que je n'y ajoûte pas une lettre. Et ceux des Anciens, * [page 388. in marg.] continuë Monsieur l'Architecte, qui faisoient profession de la Peinture et de la Musique, voyant qu'ils réüssissoient assez dans ces arts en touchant les sens et le coeur, et que cela leur attiroit des aprobations capables de satisfaire toute leur ambition, ne se sont point mis en peine de chercher un autre genre de perfection, qui même pouvoit nuire au dessein qu'ils si proposoient, qui étoit de plaire à la multitude.... Oh, ventrebleu, Chevalier.... Patience, Monsieur. Ce but aisé à attraper, d'émouvoir par les sens et par le coeur, auquel ils visoient uniquement, se remarque encore, dans leurs Piéces de Theatre, où ils faisoient valoir le merveilleux, le tendre, le pitoyable et le terrible, bien moins par les belles sentences et les ingenieuses descriptions, que par des expressions naïves, où le spectacle avoit plus de part que l'éloquence. Oüida. Les malhabiles Poëtes tragiques, de ne mettre dans la bouche d'un Heros desesperé, que des expressions naïves de sa douleur, au lieu de lui faire prononcer de belles sentences et d'ingenieuses descriptions! Les malhabiles Poëtes, de mettre la meilleure partie de leur art à amener de ces Scenes parlantes, ou la seule situation du Heros, le seul spectacle attendrit les spectateurs! Je ne me mêle [-268-] gueres de peinture. Mais un tableau qui, en flattant mes yeux saisiroit mon coeur, me sembleroit aussi fort beau et fort bon, et ces deux exemples ne détruisent pas l'opinion où j'étois hier, qu'il suffit à une Musique de toucher le coeur et de contenter les oreilles. J'entens, lorsque l'auditeur ou le spectateur n'est ni un Matelot ni un Boucher, que c'est quelqu'un qui n'est pas tout-à-fait bête. Encore quand ce seroit quelqu'un de la derniere populace, je doute qu'on pût lui gagner les oreilles et le coeur sans quelque mérite. Mais quand ce sera un gros de populace, il y aura du mérite assurément. On s'apercevroit à la fin qu'un discours, un tableau, un chant, qui gagneroient le coeur et les sens d'un grand peuple, seroient chacun dans les vrayes régles de leur Art: ce qu'on a dit de l'éloquence, a qu'être souverainement éloquent, est le paroître à tout un peuple, se trouvevoit vrai de même sur tous les autres beaux Arts de cette espece. Le peuple sent, comme le sçavant, qu'il est touché: le sçavant n'a par dessus que d'entendre pourquoi il est touché. Le peuple est charmé d'un ouvrage qui lui inspire les sentimens que le Compositeur a voulu. Le peuple se réjoüit, se fâche, rit, pleure, espere, craint, au gré du Compositeur. [-269-] Que peut le Compositeur souhaiter de plus, et pourquoi attendre que le sçavant prononce? Le jugement des sçavans doit être conforme, malgré qu'ils en ayent, aux sentimens du peuple. Au reste, Monsieur Perraut qui parle de la multitude, à laquelle les Musiciens Grecs se bornoient à plaire, ne songe pas ce que c'étoit que cette multitude-là. Il y avoit à Athenes telle Herbiere a et tel b Corroyeur, dont on auroit plus craint le goût que celui de Monsieur Perraut. Mon ami, dit le Marquis, je ne sçai quel effet les paroles de Monsieur Perraut ont fait sur Mademoiselle; mais pour moi, j'en ai bien souffert. Diantre soit du nigaud. Et à quoi donc plaira la Musique, si ce n'est au coeur et aux sens? Je vous le disois hier, Monsieur, repliqua le Chevalier, à l'esprit. Les Mathematiciens et les Italiens se rencontrent, et Monsieur Perraut, sans le sçavoir, prêche pour les Compositeurs d'Italie. Il veut que la Musique travaille à chatoüiller l'esprit, et même que le coeur et les sens ayent fort peu de part à l'admiratton qu'elle lui causera. Ce principe que les Anciens, privez du jeu de differens accords et de differentes parties, privez d'un sçavant contrepoint, ne donnoient point à l'esprit seul des plaisirs sublimes, [-270-] et que toute la beauté et l'agrément de la Musique n'étoit parmi eux que pour toucher les sens et le coeur, est surquoi il fonde le mépris qu'il a pour eux en cét art. C'est en un mot le noeud et l'argument principal de son Traité. Leurs Musiciens saisissoient le coeur et contentoient les oreilles: Oh, dit-il, cela est bien plus aisé que de satisfaire l'esprit. A la verité, cela sera goûté de la multitude * [page 39. in marg.], de ceux qui n'ont pas un esprit capable d'être touché, par ce qu'il y a d'admirable dans la diversité et dans le bel ordre des consonances à plusieurs parties; mais qui n'ont que des oreilles pour juger de la netteté et de la justesse de la voix, et qu'un coeur pour aimer la gayeté de la cadence ou la douceur plaintive d'un mode triste.... au lieu qu'un esprit sçavant dans la composition de la Musique ne sera ravi d'admiration, que lors qu'il entendra un excélent contrepoint, Monsieur Perraut pousse plus loin son principe. Il dit que comme un esprit sçavant est ravi d'entendre cét excélent contrepoint, * [pages 390. et 91. in marg.] quoique chanté par des voix peu agréables d'elles-mêmes, comme les intelligens et les connoisseurs écoûtent avec plaisir un concert de voix médiocrement bonnes, à cause de la belle composition, l'ignorance fait qu'il déplaît, et semble ridicule à tout le reste du monde: l'ignorance fait que la plûpart du monde aime mieux une belle [-271-] voix ou une flûte douce seule, qu'un concert à plusieurs parties. C'étoit ce que nous avions observé. Monsieur Perraut demeure trés-volontiers d'accord que nous sommes le grand nombre. Mais tant pis pour nous. C'est que nous n'avons pas d'esprit de ne pas concevoir qu'une Musique qui ne va pas à satisfaire l'esprit, sans tenir compte des oreilles et du coeur, est une Musique fade. Il me souvient d'un trait de ce goût-ci, d'un trait de famille, de Monsieur Perraut l'Académicien. A la fin du quatriéme Tome de ses Paralelles, l'Abbé, Patron des modernes, dit que les Anciens ne connoissoient point la Musique à plusieurs parties. Le Président, [page 26<>. in marg.] qui est un fort joli Monsieur, et qui défend l'antiquité à merveilles, répond que cela ne se peut pas, et que c'est le plus beau que ce mélange, qui charme * la raison même dans la plus haute partie de l'ame. Charmer la raison, une Musique, et dans la plus haute partie de l'ame! Voila donner de belles idées cela. Il n'y a que Monsieur Perraut, et l'Académicien encore, qui sçût trouver des loüanges si propres. Je ne l'oublierai point, dit le Marquis; et, comme il faut des loüanges opposées à des beautez opposées, au premier beau raisonnement de Mathematique, de politique, ou de droit que j'entendrai, je dirai pour compliment au raisonneur, [-272-] qu'il m'a chatoüillé jusqu'au fond du coeur et des oreilles. Mais on nous disoit dernierement une chose de vos Grecs, qui viendra bien ici. Leurs Compositeurs qui ne visoient qu'à rencontrer la nature, n'étoient pas tellement asservis à plaire à la multitude, qu'ils ne pensassent jamais qu'à elle. Ils avoient des Choeurs de deux sortes d'harmonie; et si l'une étoit tout-à-fait destiné au peuple, l'autre, d'un artifice plus relevé, étoit faite pour la fine delicatesse des Sçavans.

Monsieur le Medecin ne le sçavoit point, continua le Chevalier, il excuse le peu d'attention de l'antiquité à ce sacré contrepoint, dont les intelligens et les connoisseurs comme lui, sont idolâtres de nos jours sur * [page 394. in marg.] une diversité de goût qui régne dans certains siécles et dans certaines Nations, et qui n'est point une chose tout-à-fait incroyable, quoi qu'on en ignore la cause. En fait de goût, il n'est pas si pénétrant, et les Mathematiques Grecs n'ont pas coûtume de donner d'ouverture pour cela. Il adoucit le tort de l'antiquité par l'exemple des * [page 395. in marg.] Chinois, peuples qui passent pour avoir eu de tout tems les esprits les plus polis et les plus délicats de toute la terre, et qui ne peuvent souffrir la Musique à plusieurs parties. Les Turcs * [Paral. tome 4. page 267. in marg.], selon Monsieur son frere, ne l'aiment pas davantage, ni beaucoup [-273-] d'autres peuples, polis et grossiers. Preuve que la nature ne porte pas fort à l'aimer, et ne la recherche pas fort. Je croi que les Anciens la souffroient eux, mais en vouloient sobrement. C'est le secret d'accorder la nature et l'art, et de contenter tous ceux qui ne seront point bizarres ou partiaux.

Aussi Monsieur le Medecin convient si formellement que nôtre parti est le plus nombreux, que * [page 395. in marg.] parmi nous, dit-il, la Musique à plusieurs parties, commence à devenir ennuyeuse et importune, non-seulement à la plus grande partie du monde: mais la verité est, que de cent personnes qui font profession d'aimer la Musique, il n'y en a point deux, deux sur cent! qui prennent plaisir à celle qui est à plusieurs parties; et qui n'aimassent mieux entendre une belle voix seule, que quand elle est mêlée avec d'autres qui l'offusquent et qui l'étouffent. Au moins je disois vrai en le soûtenant ainsi, et il nous est pardonnable de faillir en si bonne compagnie, et de n'aimer pas une voix offusquée. On ne peut même souffrir que la Simphonie accompagne une voix qui chante, si elle n'éclate pour se faire entendre sans comparaison bien plus distinctement, qu'aucune des parties qui composent la Symphonie. Autrement, on craint de prendre le change, et de ne pouvoir suivre ce beau chant [-274-] du sujet que l'on aime. Oh, nous outrons le méchant goût certainement, il n'y a plus moyen de nous défendre. Ne seroit-ce pas quelque chose de bien aimable qu'une petite voix avec trois ou quatre instrumens trés éclatans? Voila comme les Connoisseurs veulent un concert. * [page 396. in marg.] Ceux qui sont nez, capables de goûter l'harmonie à plusieurs parties, loin d'être embarassez du grand nombre de chants differens, font consister tout leur plaisir à démêler cette agréable confusion. De sorte que pour satisfaire ce plaisir, c'est un des préceptes de l'art d'augmenter cette prétenduë confusion dans ce qu'on appelle le contrepoint figuré. Vous voyez que nous n'avions pas besoin de preparation; moi pour vous montrer le ridicule des idées de Monsieur Perraut, vous, pour vous déterminer à le condamner. Ce ridicule monstrueux frape et fait rire à la simple lecture des paroles. Il ne faut que les dégager de l'éfrayant apareil de faux sçavoir, dont il les a envelopées. Croyez seulement que je vous les raporte en ennemi sans supercherie. Si je les transpose quelquefois, ce n'est que parce qu'il va et revient sans garder nul ordre, et pour les éclaircir. Je lui épargne la honte de mille vetilleries, pour parler comme lui, contradictions, fautes de construction, équivoques, marques de mauvaise foi, et cetera et à [-275-] moi la peine et l'ennui de les relever.

Je suis persuadée de vôtre bonté, dit Mademoiselle M. Mais est-ce fait?... Dans un insant, Mademoiselle. Monsieur le Medecin ajoûte tristement, que les Maîtres de Musique; qu'il supose de sa grace, convaincus de cette éminente * [page 397. in marg.] perfection de l'harmonie à plusieurs parties, y renoncent cependant depuis peu. Cela, pour parvenir à la principale fin de leur art, qui est de plaire. Plaire au grand nombre. Mais en cas que ce soit la principale fin de la Musique, les Grecs n'avoient donc pas tant de tort de rechercher l'aprobation de la multitude, et nôtre parti deviendra le meilleur par les régles. N'importe. Dans cette vûë de plaire au grand nombre, nos Musiciens * [pages 397. et 98. in marg.] ne font plus leurs airs et leurs Motets que par recits.... L 'on voit que les excélens Ouvrages d'Orlande, de Claudin, de Boesset, et des autres illustres Auteurs de la composition à plusieurs parties, ne sont plus chantez, et que des airs il ne s'imprime plus que le sujet; ou si la basse est ajoûtée, ce n'est que pour condiure la Symphonie des Thuorbes, des Clavessins et des Basses-de-Viole, à qui il n'est plus permis de se faire entendre, et de servir d'autre chose que comme de bourdon. De bourdon, répeta la Comtesse! Vrayement, je ne m'attacherois pas, comme je fais, à mon Clavessin, s'il ne lui étoit permis [-276-] de servir d'autre chose que comme de bourdon. Si c'est-là le bourdon de Monsieur Perraut, et que les Anciens eussent beaucoup de ces bourdons bien entendus, je ferai grace à leur ignorance. Mais, Marquis, je sçai que Claudin étoit un Huguenot, Maître de la Musique de Henri IV. et dont nous avons des mélanges, Mélanges de Claudin, où il y a assez de chant. Qu'est-ce que c'étoit qu'Orlande! Orlande de Lassus, Madame, dit le Marquis? Il faut avoir hanté la Musique autant que j'ai fait, pour le connoître. C'est le plus ancien Musicien, dont il reste aujourd'hui des Ouvrages en France. Il me semble qu'il ne nous en reste que de Musique Latine. On me fit entendre * [La Messe Domine Dominus noster. in marg.] une Messe de lui, qu'on chante encore de tems en tems, et où il y a de grosses Notes blanches, qui durent trois et quatre mesures. Cette Messe qui me parût recommandable par son antiquité principalement, est à huit parties, mais qui n'en voudroient pas quatre bonnes, et c'est une tradition parmi les Musiciens, qu'elle fut chantée au Concile de Trente, où le Cardinal de Lorraine la porta. Si elle plût aux Prélats Italiens, ils étoient dégoûtez du badinage, car je vous répons qu'elle est grave et sérieuse. Et pourquoi Monsieur Perraut n'a-t-il point nommé Lulli, reprit la Comtesse? Lulli n'étoit-il pas déja [-277-] connu, lorsque Monsieur Perraut écrivoit? Trés-connu, Madame, et trés-admiré, répondit le Chevalier. Monsieur Perraut lui-même lui fait l'honneur de le citer avantageusement en un autre endroit. Il parle d'un concert choisi d'instrumens François. * [page 378. in marg.] Le tout par la conduite et sur la composition de Monsieur Lulli. Ah, ah, dit-elle, je comprens. Il ne cite Lulli qu'à propos de Simphonies; parce qu'il avoit remarqué, que Lulli dans sa Musique chantante, imitoit trop le genie et la simplicité des Anciens. En verité, Madame, repartit le Chevalier, je ne pense pas que l'excélent Monsieur Perraut y entendît assez finesse pour avoir eu ces vûës. Il sçavoit les régles de la composition en Mathematicien; c'est-à dire, sçavoir la galanterie en faiseur de Romans, et * [Gaz. de Holl. c<>m Sc. 9. in marg.] l'art militaire en Monsieur Eustache Crassin: Mais distinguer le mérite des Compositeurs n'étoit pas de sa portée. Que ne nommoit-il là Camus, Cambert, Bacilly, Lambert qui a mis des parties à la plûpart de ses airs, et cetera et il va citer Orlande et Claudin! Il conclut * [.397. in marg.] qu'il y a grande aparence que nôtre Musique ne tardera gueres à retourner à la simplicité qu'elle avoit chez les Anciens. Il n'a pas été bon Prophete, et ce dernier trait doit vous convaincre que de son tems, en 1680. que son Livre est imprimé, la Musique Italienne, dont il ne [-278-] dit pas un seul mot, n'étoit gueres en vogue en France. Pour peu qu'elle y eût été, Monsieur Perraut n'auroit pas manqué de rencontrer en elle cette Musique parfaite, qui cause à l'esprit une admiration, où le coeur et les sens ont fort peu de part, de la combler de benedictions et de loüanges, et de la proposer pour modéle. O Monsieur le Médecin, vous avez été bien malheureux de mourir si-tôt, et de perdre le plaisir que vous auriez maintenant de voir une Musique vrayement moderne et à vôtre gré, adorée et triomphante chez une élite d'intelligens, comme vous!

La Comtesse et le Marquis rirent un moment à cette exclamation. Ceci montre ce que fait le mauvais goût, ajoûta le Chevalier, en rejettant sur la table le second Tome des Essais de Physique. Monsieur Perraut l'Architecte étoit un sçavant homme, Monsieur Perrant l'Académicien étoit un homme d'esprit.... Dites * [Lettre de Monsieur Despreaux à Monsieur Perraut. tome 2. in marg.] un trés-bel esprit, interrompit dédaigneusement Mademoiselle M. vous ne ferez pas un trop grand effort, quand vous en direz autant que Monsieur Despreaux. Oüi, répondit le Marquis, il est vrai que Monsieur Despreaux l'a dit. Mais c'étoit Despreaux sortant de confesse, Despreaux pénitent, et qui vouloit réparer par une charité humiliante les crimes de sa maligne sincérité. Cependant cette Lettre [-279-] à Monsieur Perraut et la versification de l'Epître sur l'Amour de Dieu, sont, si j'ose me servir de ce nouveau terme, l'envers des Ouvrages du grand Boileau. Je ne sçai pas quel bien cela lui fera en l'autre monde; mais franchement, cela ne lui a fait, ni ne lui fera gueres d'honneur en celui-ci. Quoi qu'il en soit, les travers où sont tombez Monsieur l'Académicien avec son esprit, et Monsieur le Medecin avec son érudition, avoient besoin de la bonté de Monsieur le Chevalier. Entre les mains d'un autre que lui,

* [Tartuffe Acte 5. in marg.] Qui n'ayant pas pour eux le zéle qui le pousse,

Auroit pû proceder d'une façon moins douce.

Ces travers énormes auroient excité une indignation, qui nous auroit fait sortir de nôtre sang froid; et en un mot, ils persuadent parfaitement du prix et de la nécessité du bon goût. J'ai oüi dire que de toutes les qualitez, l'esprit ou la vivacité est la plus triviale et la plus commode: l'érudition la plus chere et la plus dangereuse: la droiture de jugement la plus solide et la plus utile: et le bon goût la plus rare et la plus exquise. Et vous ne doutez pas qu'il ne soit nécessaire de porter du bon goût à nos Opera. Je croirois qu'il faut trois choses, pour y avoir tout le plaisir qu'ils peuvent donner. De l'attention, [-280-] une certaine connoissance, un usage de ces Spectacles, et un peu de ce goût exquis et rare. Mais de ces trois choses, celle-ci est autant la moins commune, qu'elle est la plus essentielle. Qui est-ce qui a ce fond constant de bon goût, que Madame souhaitoit hier, et combien de gens n'en ont nulle trace! L'esprit est aujourd'hui aussi commun parmi les gens du monde, que la bravoure parmi les gens de guerre, et la cruauté parmi les Dames, poursuivit le vieux Seigneur en les regardant fixement. Cela a presque cessé d'être remarquable en France. Tout le monde a de l'esprit, les femmes d'ordinaire plus que les hommes. Du bon goût? Ah, il seroit encore aisé de s'attirer de la réputation par cét endroit. Tout fourmille a de beaux esprits, diroit Montaigne, de gens de bon goût, il en est encore grande cherté. Vous êtes méthodique dans vos divisions, Monsieur, reprit Mademoiselle M. Aporter à l'Opera de l'attention, une certaine connoissance, un usage de ces Spectacles, et du bon goût. Effectivement, sans attention il n'y a pas moyen de juger des choses. On en juge mieux lors qu'on est accoûtumé à en voir de pareilles, et même lors qu'on a vû plusieurs fois celles dont il est question: [-281-] A la sixiéme representation d'une Piece, je la discute mieux qu'à la premiere. Et aprés cela du bon goût. Nous avons, Monsieur, de l'attention quand nous voulons, et aucun Opera ne nous seroit tout-à-fait nouveau. Que nous tenions, s'il vous plaît, de vous, cette troisiéme chose si essentielle et si peu commune. Enseignez-nous ce que c'est que le bon goût, le secret d'en aquerir et de le conserver, et les marques qu'on en a aquis et qu'on le conserve. Madame, ne sera-ce pas assez? Oüi, dit la Comtesse, qu'on m'aprenne à distinguer à fond les beautez de la Musique et leur different prix, et à sçavoir m'y attacher: je serai contente. Parlez, Monsieur le Marquis, délassez-nous par là des fatigues de nôtre expédition sçavante. Je vais, répondit le Marquis, me reposer sur ce garçon-là du soin de vous expliquer ce que vous me demandez. Comme je n'ai point lû d'Auteur, qui ait traité du bon goût, même en général, d'une maniere précise, et que je n'en ai jamais vû aucun qui ait traité en aucune façon du bon goût en Musique: je craindrois que mes idées ne fussent pas nettes. Et les miennes le seront-elles, dit le Chevalier? Que Madame me commande donc de lui dire ce que je me suis imaginé là-dessus. Sans un ordre absolu qui m'excuse d'avoir entamé, d'avoir [-282-] entrepris une matiere si neuve et si difficile, je n'aurai point la hardiesse de le faire.

La belle Comtesse sourit. Regarde ce souris-là, dit le Marquis. Voila un ordre trés-agréable. C'est bon marché, reprit le Chevalier, que de se contenter d'un souris pour le danger que je vais courir. Mais, comme vous l'avez remarqué, les Dames sont cruellement réservées en ce tems-ci. Je vous exposerai donc, puisque Madame me l'ordonne, ce que huit ou dix ans d'assiduité attentive à l'Opera, de longues réflexions au sortir de l'Opera, et mon étude d'amusement, m'ont fait conclure sur le bon goût. Vous trouverez que cela pourroit s'apliquer à plusieurs autres beaux Arts, à la Peinture, à l'Eloquence, à la Poësie. Je conviens volontiers que tous ces Arts ont une liaison, qui leur rend presque commun ce qu'on peut dire de chacun d'eux; et je prens pour un bon signe que ce qu'on dit d'un, soit en partie vrai des autres, Mais néanmoins la Musique aura ici quelque chose qui lui sera propre et particulier. Au reste, Monsieur le Comte avoit raison de me soupçonner, Madame, de vous faire valoir les principes des Anciens. Je suis, moi, pour les hommes de ce tems-là, et pour les femmes de celui-ci. Ce sont les principes de la Musique ancienne, dans [-283-] lesquels j'ai tâché de vous engager jusqu'à present, je vous la loüois exprés dés nôtre seconde conversation: je les suivrai encore, et je suis bien aise que nous ayons réfuté le Livre de Monsieur Perraut, afin d'avoir droit de les suivre en liberté.

Il y a deux grandes manieres de connoître les bonnes et les mauvaises choses; le sentiment interieur et les régles. Nous ne connoissons le bon et le mauvais que par ces deux voyes. Ce qu'on voit et ce qu'on entend nous plaît ou nous déplaît. Qu'on écoûte ce seul sentiment interieur, on dira, il me semble que cela est bon, ou ne l'est pas. D'un autre côté, les maîtres, les gens habiles, ont établi suivant les observations qu'ils avoient faites, des préceptes en chaque metier. C'étoit ce qui leur avoit paru le meilleur et le plus sûr. Ces préceptes établis sont les régles, et qu'on les consulte sur ce qu'on voit et ce qu'on entend, on dira, cela est bon ou ne l'est pas, par telle et telle régle, par telle et telle raison. Les régles ont pû être mal établies. C'étoient des hommes que ces maîtres; étoient-ils incapables de se tromper? leur autorité est considérable, mais enfin n'est pas une loi. Le sentiment interieur est encore moins sur, parce qu'on doit se défier chacun du sien, se défier qu'il soit ce qu'il pouroit être. Qui osera se flâter d'avoir un naturel heureux [-284-] en qui les idées du bon, du beau, du vrai, soient certaines et claires? nous avons tous aporté au monde le fond de ces idées, plus ou moins claires et certaines, mais ce qui est triste et pénible à réparer, nous avons reçû depuis nôtre naissance, mille fausses impressions, mille préjugez dangereux, qui ont affoibli et qui étouffent en nous la voix de la bonne nature. Dans cette incertitude et dans cette confusion, je pense que le reméde est de joindre au sentiment interieur l'apui des régles, qu'on doit prendre le parti de redresser et d'affermir l'un par l'autre, et je pense que c'est cette union des régles et du sentiment qui forme le bon goût. Bien écouter, bien démêler le sentiment intérieur, l'éclairer, l'épurer ensuite par l'aplication des régles; voilà l'art de juger sûrement: et de cette sorte, je me persuade que le bon goût est le sentiment le plus naturel, rectifié ou confirmé par les meilleures régles. Mais, demanda Mademoiselle M. une personne qui auroit toûjours vécu renfermée avec deux ou trois gens qui ne lui auroient point donné d'impressions fausses, de faux préjugez, jugeroit-elle sûrement de la Musique la premiere fois qu'elle en entendroit? elle le devroit, selon le droit que vous paroissez accorder au sentiment interieur qui n'a point été corrompu.... Je croi aussi, Mademoiselle, que [-285-] cette personne jugeroit excellemment d'une symphonie, pourvû qu'elle fût née avec de l'esprit, avec un naturel heureux; et je croi de même qu'elle jugeroit excellemment d'un air, pourvû qu'outre ce naturel heureux, elle eût une connoissance raisonnable de la langue, en quoi seroient les paroles. Je m'imagine qu'elle s'écriroit tout d'un coup aprés avoir entendu beaux yeux de Climene, Ah l'aimable chanson.... et aprés avoir entendu Bois épais, interrompit Madame du B. que diroit-elle?... Je croi qu'elle ne diroit rien, Madame, et qu'elle pleureroit, et avant que d'avoir entendu la Speranza, tout entier, je croi qu'elle éclateroit de rire. Grand merci, Monsieur, reprit Mademoiselle M. maintenant en quoi consiste-t-il ce bon goût, en quoi se montre-t-il?... elle l'a dit, Mademoiselle, Madame l'a dit tantôt. Le bon goût consiste en deux points. Le premier, à discerner à fond les beautez de la Musique, et leur different prix. A distinguer juste par leurs degrez les bonnes choses et les mauvaises, les médiocres, les excélentes et les détestables. Le second, que je croirois presque le principal, consiste à sçavoir s'attacher aux choses ou les rejetter, à proportion du degré de beauté ou de desagrément qu'on leur a connu. En verité, dit la Comtesse.

[-286-] [Le Geol. de soi-même Comedie in marg.] On est plus grand seigneur quelquefois qu'on ne pense.

Je ne pensois pas rencontrer si bien, ni en sçavoir tant. Toute vanité à part, je conçois aussi qu'une grande partie du bon goût, consiste à s'arrêter aux belles choses. Je voi tous les jours des Musiciens qui, quand ils tiennent un Opera de Lulli, le parcourent et le chantent indifferemment. Ils n'ignorent pas que l'adieu est le plus beau morceau de Cadmus: mais ils ne le recommencent pourtant point, et ils chantent avec le même plaisir, les chansonnettes d'Arbas, de la Considente et de la Nourice. Qu'ils ayent étudié Psiché et Armide et qu'on leur en parle, ils diront d'un froid égal, oüi, tel air d'Armide est en c sol ut, ou plûtôt en ut tierce mineure: tel air de Psyché est en ré majeur, et ils ne tiendront compte de dire, quoi qu'ils le sçachent, qu'un de ces Opera est ravissant, l'autre fort médiocre. Des derniers Opera, des airs qui courent, ils oublieront toûjours celui qu'on leur donna hier, fût-il admirable, pour chanter celui qu'on leur a donné ce matin, quelque faux, quelque plat qu'il soit.

[Imit. de Boil. Sat. 10. in marg.] Là tous les airs sont bons, pourvû qu'ils soient nouveaux.

Je vous avoüe que ce défaut d'attachement pour les excélentes choses, me révolte [-287-] et me scandalise. Du moins qu'ils attendent à oublier uu air merveilleux, qu'on leur en presente un passable, et qu'ils ne quittent pas d'abord le merveilleux pour le trés-méchant, en faveur de la seule nouveauté. Un homme de bon goût, qui aura chanté une douzaine de mauvais airs, (mais il ne les chanteroit pas) sera deshonoré. Qu'on aprenne et qu'on retienne, si l'on peut, tous les bons airs, je suis charmée d'en entendre de nouveaux de fois à autre, et je le serois d'entendre tous les bons tour à tour: mais je voudrois qu'on en chantât quelques-uns d'ordinaire et par préference; qu'on eût un certain nombre d'airs choisis de tous les genres, Opera, Brunettes airs de Muzette, et cetera auquels on se fixât un peu. On prétend qu'il n'y a point eu de Maître ni de Musicien illustre, qui n'en ait usé ainsi.

Si tous les gens qui se piquent de bon goût vous ressembloient, Madame, dit le Marquis, l'abondance de Musique qu'on veut que nos Musiciens augmentent incessamment par une nouvelle fertilité, auroit des bornes. Et de bonne foi, ajoûta-t-il, à quoi sert-elle cette excessive abondance? Y songe-t-on de vouloir la multiplier sans fin? A moins qu'on ne détourne nos nouveaux Compositeurs d'exposer au grand jour leurs Pieces foibles, en sifflant vivement [-288-] celles-là, il faudra ou abandonner les bonnes Pieces de nos premiers Maîtres, ou entasser chez soi des piles de papiers de Musique. Ce que nous avons d'Opera, bien ménagé, ne suffiroit-il pas à entretenir un Theatre, avec ceux qu'un examen sévere trouveroit encore dignes d'y paroîre tems en tems? Et pour les concerts, pour chanter en compagnie, ou pour s'occuper soi-même, n'avons-nous pas déja de la Musique particuliere au delà du nécessaire? Quelle Bibliothéque de Musique formeroit celui qui ramasseroit tous les airs particuliers de Claudin, du vieux Guedron, des Boessets, de Cambefort, de Moulinié, de Camus, de Perdigal, de Cambert, de Bacilly, de du Mont, de Mollier, de Lambert, de Lulli, de Colasse, de Monsieur des Touches, de Campra, de Desmarets, de Marais, de la Barre, de Bouvard, de Gilier, et que sçai-je! Combien d'airs d'un caractere singulier! Airs de Bacilly, Cantiques spirituels de Colasse, Villanelles de du Vivier, Printems de la Tour, (j'ai environ trente de ces Printems manuscrits, où il y a du neuf.) Airs à boire de du Buisson et de du Bousset; et ici entre l'étonnante quantité d'airs communs, on en recueilleroit une douzaine ou deux de trés-jolis, outre une demi douzaine d'airs tendres de du Bousset, qu'on a pris, et qu'on [-289-] a eu lieu de prendre pour des airs de Lambert. On nous reproche nôtre pauvreté! Je crains comme vous, Madame, que le trop de richesses ne nous nuise. Je ne compte point nos simphonies. Ces excélentes Pieces de Viole de Marais: Pieces de Luth des Gautiers: Pieces de Clavessin de le Begue, de d'Anglebert, de Marchand: Pieces d'Orgue de Boivin: Pieces de toutes sortes d'instrumens. Ma mémoire n'a garde de me presenter tout sur le champ. J'ai plusieurs fois souhaité que quelque Musicien entendu voulût nous épargner le soin d'aller foüiller dans les plus vieux des Maîtres que je viens de nommer, pour y déterrer ce qu'ils nous ont laissé qui en vaut la peine, et nous fît un recueil court et sûr de leurs Ouvrages. Je pense que les honnêtes gens à qui cela manque, lui en sçauroient gré. Je le croi aussi, dit la Comtesse. Mais je voudrois que ce recueil des bons airs de nos vieux Maîtres, n'eût point les défauts du recueil des Brunettes de Ballard: qu'on ne mît pas presque tout ce qu'on auroit de meilleur dans le premier Tome, et qu'on marquât les noms des Auteurs de chaque air, les noms des Auteurs des paroles, et s'il y avoit moyen, en quel tems et en quelle occasion l'air a été fait: tout cela se trouveroit en étudiant bien les divers recueils de paroles [-290-] chantantes, et les autres Livres de cette espéce, que nous avons imprimez. Ceux de Serci, de Bacilly, et cetera et c'est une récompense dûë aux Auteurs que de les faire ainsi connoître, c'est l'agrément des Lecteurs, un plaisir auquel tous les Lecteurs sont sensibles. Pourquoi Ballard n'a-t-il pas suivi dans l'édition de ces Brunettes la même métode que dans l'édition de son recueil des Opera? Il a eu un soin exact d'arranger ceux-ci selon le tems qu'ils ont paru, et de marquer à la tête les noms du Poëte et du Compositeur. Cela est à merveilles. Oüida, Madame, répondit le Marquis, et vous entendez à merveilles la Librarie de Musique. Mais revenons à nos richesses en cét Art: n'en est-ce pas là une abondance extréme? Certainement elle l'est, jusqu'à devenir dangereuse. Le bon se confond parmi le mauvais: à force d'avoir à choisir on ne choisit point, parce qu'il en coûteroit trop d'attention pour choisir.

a Et souvent l'abondance a retardé mon choix.

On prend, de peur d'embaras, ce qu'on trouve sous sa main; et en s'accoûtumant ainsi à prendre l'air le premier venu, on tombe dans cette indifference pour l'exquis et pour le médiocre que vous avez condamnée. Au contraire, un Musicien bien plein [-291-] d'un certain nombre de pieces de la premiere beauté, ne s'accoûtumera pas à en goûter de fades.

Poursuivons, dit Mademoiselle M. le bon goût est donc le sentiment naturel purifié par les régles, et il consiste à sçavoir estimer les choses ce qu'elles valent, et à s'y attacher à proportion qu'on les estime. Nous venons de parler de ce second point, qui n'a plus besoin d'explication, parlons au long du premier. Que faut-il d'abord pour acquerir ce profond discernement? Deux dispositions indispensables, répondit le Chevalier. Avoir de l'oreille, sçavoir raisonnablement la Musique. Sans oreille, on travaillera en vain à se rendre connoisseur: il n'est pas possible qu'on parvienne à l'être avec une oreille de plomb. Nous étions un jour à la Campague dans une des meilleures maisons de cette Province. Le Maître de la maison qui avoit mis les Dames en humeur de se réjoüir, envoya chercher les Violons. Violons de Village. On en ramasse deux bandes, cela faisoit cinq; et en arrivant dans une maison dont les Offices et la cave ne ferment point, ils ne manquerent pas de s'enyvrer. Ils parurent aprés soupé. Je voyois qu'au lieu d'accorder leurs instrumens sur la seconde corde, comme on fait, ils les accordoient, eux, sur la chanterelle; et lors qu'ils les tinrent [-292-] pour accordez, et qu'ils commencerent à joüer, je croi, Dieu me le pardonne, qu'il s'en faloit un ton entier qu'ils ne fussent à l'unisson l'un de l'autre. C'étoit le plus horrible charivari qui se soit fait de mémoire de Musicien, et les cheveux m'en dressent encore à la tête.

Tels doivent être les Concerts,

Que les Lullis damnez entendent aux enfers.

Cependant les Dames transportées de cette douce harmonie, (Madame la Comtesse n'en étoit pas) se mettent à danser de tout leur coeur. Elles firent un bal qui dura six heures, les Violons furent plûtôt las qu'elles; et sans que la main manquoit à ceux-là, malgré tout le vin dont ils s'etoient fortifiez, les Dames auroient dansé jusqu'au lendemain midi. Un an aprés elles se souvenoient avec ravissement du plaisir qu'elles avoient eu. Ventrebleu, (car je n'en dormis de vingt-quatre heures, moi) comment se pourroit-il faire que des femmes de cette oreille-là eussent jamais aucun goût? Elles iroient toute leur vie à l'Opera, qu'elles.... J'en ai vû une, interrompit le Marquis, qui se plaisoit à faire venir à son soupé un vieux Berger qu'elle avoit: c'étoit sans doute le Violon du Sabat: elle étoit charmée de l'entendre tant que duroit son soupé, et rioit de la mine [-293-] que faisoient quelques gens, pour qui ce Violon diabolique rendoit le repas bien long. Oh, je conçois que ces femmes seroient écolieres de Lulli même, qu'elles n'aprendroient pas à se connoître en chants. Car une mauvaise oreille est un défaut difficile à corriger, et qu'on ne récompense point: on pourroit par de longs efforts d'attention éveiller tant soit peu une oreille pesante et engourdie: mais qui est-ce qui soûtiendroit ces longs efforts, et que faire quand on n'en a aucune?

Ecolieres de Lulli, reprit la Comtesse! L'avantage seroit pourtant grand, puisqu'il faut sçavoir de la Musique, et par conséquent avoir un Maître. Et pourquoi faut-il sçavoir de la Musique, dit Mademoiselle M. lors qu'on ne veut avoir que du bon goût, et non de la science? C'est, Mademoiselle, répondit le Chevalier, qu'il est besoin que le sentiment s'apuye sur des régles, et que ces régles ont relation à des connoissances, qui par là sont essentielles. Les régles de l'harmonie ne roulent que sur des proportions d'accords, vous ne sçaurez pas ces régles, si vous ne connoissez ces accords et ces proportions. Vous voudrez bien, s'il vous plaît, avoir un peu de science. le bon goût ne va point sans cela. En Musique, comme au reste des Arts, on doit se garder de cette erreur si pernicieuse [-294-] et si répanduë dans le monde, que l'esprit supplée à tout; qu'à l'aide d'un esprit éclaire, on est capable de juger de tout: source de mille impertinences qui échapent aux gens du plus grand monde et qui out le plus d'esprit, et qui réjoüissent un homme habile et sensé. Il est évident que chaque Métier, chaque Art a des fondemens et des préceptes que l'esprit n'enseigne point et ne sçauroit enseigner. Avec un esprit infini, sçauriez-vous de vous-mêmes qu'à l'ombre, les manilles sont les deux en noir, et les sept en rouge? Avec un esprit infini, sçaurez-vous qu'un ton se divise en neuf, que de ce ton divisé, cinq neuviémes font le demi ton majeur, et quatre le demi ton mineur? Eût-on l'esprit d'Homere, de Virgile, de Corinne et de Sappho, la vivacité et la justesse de ces quatre esprits réünis ne le feroit pas deviner. Et quiconque se mêle de Musique entend parlet à tout moment, et est à tout moment obligé de parler de ce demi ton majeur et de ce demi ton mineur: Il s'ensuit qu'une personne qui a envie de se mettre en état de juger des ouvrages de nos Compositeurs, ne doit pas ressembler au Marquis de Mascarille, qui prétendoit sçavoir la Musique, parce que * [Les prec. <>d. com. Scene 6. in marg.] les gens de qualité sçavent tout sans avoir jamais rien apris. Elle doit l'aprendre au moins médiocrement, [-295-] et avoir même les premieres notions des régles de la composition. Elle ne doit pas ignorer quelles sont les consonances et les dissonances, comment les unes et les autres s'ajustent, et cetera. Il seroit fâcheux de n'être pas mieux instruit qu'un joli homme d'accompagnement de nos amis, qui avoit battu dix ans durant le Thuorbe, et qui croyoit qu'une tierce et un triton étoient la même chose, à cause que ces mots ont du raport. Quoi, s'écria Mademoiselle M. me voila dans l'obligation de raprendre à solfier! Si je ne raprens à déchifrer vîte un papier de Musique, je ne me connoîtrai point aux beautez d'une sonate! Diantre, dit le Marquis, pour que vous pussiez comprendre les merveilles d'une sonate, on ne vous en quitteroit pas à si bon marché, il en faudroit sçavoir bien d'autres. Mais nous qui sommes de bonnes gens, et qui donnons extrêmement au coeur et à l'oreille, et peu à l'esprit, nous nous contentons d'une moindre habileté. Ce que nous vous demandons est la plus petite chose du monde, douze jours d'étude vous aprendront tout. Quant à solfier, si vous ne le sçavez pas, il suffit que vous l'ayez sçû. Solfier n'est qu'un usage. Pourvû qu'on ait été dans cette routine, il n'est ni fort glorieux ni fort important de s'y entretenir, lors qu'on ne chante pas [-296-] soi-même. Si vous l'avez oubliée, un mois d'exercice vous y remettra; et au pis aller, cette routine négligée, ne vous réduiroit au besoin qu'à étudier trois jours ce que vous auriez autrefois chanté sur le champ. Mais il est indispensible que vous ayez bien solfié en chantant ou en joüant de quelque instrument; parce que l'intonation en quoi gît la seule difficulté de solfier, ne s'imprime dans la tête qu'en solfiant, et qu'on ne juge gueres juste d'une piece de Musique, à moins qu'on n'ait l'oreille faite au degré et à la valeur des tons. Il est sur tout nécessaire de sçavoir promtement connoître le ton majeur et le ton mineur. Ayons l'oreille bien rompuë à nôtre, ut mi sol ut, re fa la re, afin que nous soyons d'abord sensibles à la difference de l'un et de l'autre. J'en avois entendu raisonner ainsi, dit la Comtesse. Voila pourquoi il faut avoir eu un Maître, et un bon Maître, à ce qu'on ajoûtoit. On assuroit qu'il n'est rien de si dangereux que d'être commencé par de méchans Maîtres, soit à chanter, soit à joüer des instrumens, soit à danser, il vaudroit mieux differer à aprendre et aprendre fort tard. Ils vous donnent un mauvais pli, de mauvais principes: il est rare qu'on en revienne.

Les mauvais Maîtres vous gâtent la voix, la main et la jambe, reprit Monsieur des E. [-297-] personne n'en doute, et je remarquai l'année passée combien ils vous gâtent aussi le goût. Je voyois une femme d'un rang distingué et d'un trés-bon esprit, qui avoit apris la composition de feu Charpentier. Charpentier l'avoit remplie de maximes Italiennes, et cette femme d'un esprit à être consultée sur cent choses, en étoit venuë là, qu'elle n'estimoit de nos Opera nouveaux, que le quatriéme Acte d'Alcide, et ne pouvoit pas souffrir l'Europe Galante. Et il est aisé de concevoir, suivant les idées du Chevalier, comment un Maître d'un goût vicieux corrompt celui de ses Ecoliers. Le bon goût n'est que ce sentiment naturel aidé par les principes. Loin de leur donner des principes vrais, solides, et qui épurent en eux les lumieres du sentiment naturel: un méchant Maître leur donnent des principes faux, qui embroüillent encore ce sentiment, et qui le tournent à gauche. Je m'imagine que Charpentier qui a eu des Ecoliers du premier rang, en a gâté d'autres.

Or ça, dit la Comtesse, je n'ai pas l'oreille tout à-fait de plomb, je suis ou j'ai été dans l'habitude de solfier, et je sçai qu'il y a de trois sortes de quartes et de quintes: quel usage ferai-je de ces deux dispositions pour m'élever au bon goût que j'ai en vûë. Accoûtumez-vous à juger, [-298-] Madame, répondit le Chevalier.... Comment que je m'accoûtume à juger?.... Oüi, Madame, accoûtumez-vous à mettre en oeuvre les lumieres de vôtre sentiment naturel, et celles que vous avez acquises, et à former un jugement sur la Musique que vous entendrez. Jugez de toute celle que vous entendrez, Madame: ne manquez point à en juger. N'avez-vous jamais pris garde et à l'Opera et aux Concerts, que la plûpart du monde ne juge point? Chacun tâche de lire dans les yeux des autres ce qu'il doit penser de ce qu'il vient d'entendre. Un souris de celle-ci, un branlement de tête de celui-là, le silence ou le tumulte d'une partie de l'assemblée, souvent causée par le hazard ou par des circonstances étrangeres à la Musique, nous font aprouver ou desaprouver: et de là mille méprises plaisantes de gens, qui voulant se conformer à la pensée de quelqu'un, et ayant cru l'apercevoir par quelque geste équivoque, font des jugemens tout contraires, et ridicules. Cela est d'un Auteur fameux, on aplaudit: ceci est d'un Musicien encore peu connu, on siffle: un succés faussement annoncé, un bruit semé par la brigue, un mot dit par un étourdi, par un ignorant, par un envieux, le caprice, la bonne ou la mauvaise humeur, et cetera nous poussent à loüer et à blâmer. Quelle pitié que d'être en [-299-] proye à de si pitoyables préjugez! Les gens du monde ont peu de goût, et ils n'osent user du peu qu'ils en ont. On diroit que leur jugement est toûjours en écharpe: ils ne s'en servent point, ils craignent de s'en servir. Pour juger juste, on doit commencer par écarter toutes ces foiblesses, et toutes ces sortes de préventions. On doit porter à l'Opera, ou à un concert, une ame nette et dégagée, une ame semblable à une table bien rase, et prête à recevoir sans difficulté les impressions de la nature et du bon sens. Vous voici, Madame, au premier rang de l'amphithéatre, et vous avez entendu un air. Souvenez-vous de Monsieur de Nouveau, Général des Postes, qui demandoit à ses Valets, étant à la chasse, ai-je du plaisir? Il faut que vous vous demandiez à vous-même avec cette naïveté, cét air m'a-t-il flatté l'oreille, m'a-t-il émû le coeur? Oüi: voila la voix du sentiment intérieur qui aprouve. Reste à consulter les régles, et à épurer ce sentiment par leur décision.

Oh, Monsieur, quelles sont ces régles? Je ne puis pas les consulter si vous ne... Il y en a de petites et de grandes, Madame, et nous avons touché les unes et les autres dans nos conversations. Les petites sont celles de la composition, desquelles on a fait vingt Traitez, dont je ne vous cite aucun, [-300-] parce que j'attens qn'on en fasse un vingt et uniéme qui soit bon. Comme les fautes de versification sont condamnables et sensibles dans les meilleurs Poëtes, (témoin ce que disoit Monsieur le Duc de Montausier, qu'il faloit couronner le grand Corneille comme Poëte, et le foüetter comme versificateur.) Les fautes de composition le sont dans les meilleurs Musiciens. Un air où il s'en rencontre perd de son prix. Nos Maîtres nous ont assez apris ces petites régles, et un pen de réflexion nous fera souvenir d'y avoir égard, ou elles seront violées.... Un exemple, Chevalier, un exemple. Les préceptes sans exemples ne font que m'inquiéter et me peiner.... Mais ces exemples-ci ne se citent gueres de mémoire, et d'ailleurs les exemples en matiere de fautes et de minuties ne se presentent pas aisément dans Lulli, que je voudrois bien citer seul ici, et sont dangereux à proposer. N'importe, Madame: vous serez une jolie excuse de la hardiesse et de la nouveauté de mes critiques. Par exemple donc. C'est une petite régle de composition, fondée en partie sur la nécessité d'exprimer, de peindre, qu'on mette des tons hauts ou bas sur des mots qui representent un objet bas ou élevé. On a loüé Colasse d'avoir observé cette régle d'une façon trés-remarquable dans cét endroit * [Acte 3. Scene 6. in marg.] de Thetis et Pelée.

[-301-] Les Cieux, l'Enfer, la Terre et l'Onde.

Au contraire, à la fin du premier Acte d'Acis et Galatée, lorsque Polipheme dit,

Je suis au comble de mes voeux.

Le ton qui est sur le mot comble, est fort bas, et est le ton le plus bas de tous ceux de ce Vers-là. Comble demandoit un ton haut; et à la rigueur, cette négligence est assurément une faute qui diminuë le prix de l'admirable chant de ce recit. Petites régles, qui entrent pourtant en considération. Vouns sçavez les grandes, Mademoiselle, continua le Chevalier en se tournant vers Mademoiselle M. qui s'amusoit à regarder son écharpe, nous vous les avons rebatuës de reste.

Oüi, répondit-elle; * [Bourgeois Gentilhomme. Acte 1. in marg.] mais faites comme si je ne les sçavois pas.... Bon, Mademoiselle. Une Musique doit être naturelle, expressive, harmonieuse. Premierement naturelle, ou plûtôt simple; car la simplicité est la premiere partie, la premiere marque du naturel, qui est presque également renfermé dans ces trois qualitez. En second lieu, expressive. En troisiéme lieu, harmonieuse, mélodieuse, agréable: choisissez. Ce sont les trois grandes, les trois importantes régles, dont on a à faire l'aplication aux airs que le sentiment intérieur a aprouvez, et ce sont elles qui décident en dernier ressort. Mon Dieu, Monsieur [-302-] le Chevalier, dit Mademoiselle M. que je vous aurois d'obligation si vous me définissiez une fois nettement ces termes, dont vous faites vôtre épée de chevet. Naturel, simple. Qu'apelez-vous en mots précis, simple et naturel?.... Hé bien, je haïs comme vous toute obscurité, et je suis ravi que vous m'empêchiez d'en laisser aucune à ces termes. J'apelle à la lettre naturel, ce qui est composé de tons qui s'offrent naturellement, ce qui n'est point composé de tons recherchez, extraordinaires. J'apelle simple, ce qui n'est point chargé d'agrémens, d'accords. J'apelle expressifs, un air dont les tons conviennent parfaitement aux paroles, et une simphonie qui exprime parfaitement ce qu'elle veut exprimer. J'apelle harmonieux, mélodieux, agréable, ce qui remplit, ce qui contente, ce qui chatoüille les oreilles: d'où je conclus qu'une Musique plus pretintaillée que vôtre écharpe, n'est point simple, ne vaut quoi que ce soit, et passera aussi vîte que l'onéreuse mode de vos écharpes pretintaillées: qu'une Musique qui n'a jamais un raport suportable à ce qu'elle represente, n'est point expressive et ne merite que le siflet: qu'une Musique qui évite d'être liée et suivie, qui affecte sans cesse d'être inégale, glapissante, cabottante, furieuse, n'est ni harmonieuse, ni mélodieuse, ni [-303-] agréable, et n'est propre qu'à tourmenter ceux qui ont le triste panchant et la folle gloire d'aimer à être tourmentez: d'où je conclus, dis-je, que cette Musique, (vous la reconnoissez) n'a ombre de naturel par toutes ces raisons ensemble, et.... comme vous la peignés Marton, interrompit Mademoiselle M. de l'air de la Raisin dans l'homme, à bonne * [Acte 1. Scene 4. in marg.] fortune! Comme elle est, Madame, et comme elle devroit vous paroître, répondit le Chevalier de l'Air de la Beauval. Eh morbleu, s'écria-t-il, je m'en suis déja étonné, et je m'en étonnerai mille fois encore, est-il possible que les Italiens d'aujourd'hui soient les décendans de Catulle et de Virgile!

* [Imit. Benserade. in marg.] Belle nature, à Rome autrefois si connuë,

Expression, douceur, qu'êtes-vous devenuë?

Est-il possible que ces mêmes Italiens qui sont fous de l'antiquité, en Peinture, en Architecture, en Sculpture, qu'on voit se pâmer d'admiration devant ce bas relief des Danseuses de la Vigne Borghese, soient insensibles aux beautez presentes et palpables de l'ancienne Poësie, et aux beautez que nous avons lieu de conjecturer dans l'ancienne Musique, et desquelles tout ce qui nous est resté des Ouvrages des Anciens, nous prêche le caractere? Se peut-il [-304-] que ces Musiciens, sçavans pour leur malheur, substituent aprés cela dans leur chant et dans leurs Simphonies, un entassement de fausses beautez à la belle simplicité des Anciens! Remarquez seulement, repartit Mademoiselle M. que Monsieur apelle chez les Anciens, belle simplicité, ce qui devroit s'apeler pauvreté et ignorance, et qu'il apelle chez les Italiens entassement de fausses beautez, ce qui devroit s'apeler force de Musique. Force de Musique soit, repliqua le Marquis, dés que cette force de Musique devient excessive, nierez-vous qu'elle devienne condamnable? Il en va comme de cette force excessive de Peinture, qui rend un tableau noir, dur, et rebutant. Ou, ce me semble, ajoûta la Comtesse, a comme de la force des odeurs, qui blesse au lieu de flatter, ou qui du moins, ne flatte pas long-tems quand elle est extrême, et qui fait un plaisir infini quand elle est douce et moderée. Nous ne pouvons pas souffrir un quart d'heure une tubereuse à un coin de nôtre chambre, et nous portons tout le jour sur nôtre sein des bouquets de jasmin et de violette. Peut-être une Brunette de Lambert est un bouquet de violette, un air de Lulli, un bouquet de jasmin, dont l'odeur un peu plus [-305-] forte n'a pourtant rien qui entête; et un air Italien un gros bouquet de tubereuses. Le croyez-vous ainsi, Madame, dit le Chevalier? Faites donc jetter par les fenetres cét insuportable bouquet-ci. Et concluons de nôtre digression, qu'une derniere régle qu'il faut joindre aux petites et aux trois grandes, et qui les éclaircit et les fortifie les unes et les autres, est d'abhorrer toûjours l'excés. Faisons-nous une habitude et un mérite d'avoir sans quartier de mépris, du dégoût et de l'aversion pour tout ce qui aura du trop. Haïssons jusqu'à une expression qui seroit du bon caractere, mais qui passeroit la mesure de force qui lui conviendroit: et pour en revenir où nous en étions, lorsque vôtre sentiment intérieur vous aura fait goûter un air, qui de plus sera conforme aux petites régles: verifiez en l'examinant sur les trois grandes régles et sur la régle de la juste proportion, si vôtre coeur et vos sens ne se seroient point trompez. Aprés quoi, soyez en repos, Madame, soyez assurée que cét air est véritablement estimable. Vous m'allez demander un exemple, un air que les grandes régles condamnent. Volontiers, Madame, et de Lulli, puis qu'il s'agit de vous satisfaire. Ecoutez celui de * [Acte 2. Scene 3. in marg.] Phaëton.

[-306-] Que l'incertitude

Est un rigoureux tourment.

Il vous flattera l'oreille, et je ne pense pas qu'il y ait de fautes. Un examen attentif vous confirmera qu'il est simple, agréable, naturel. Examinez s'il est expressif, vous vous apercevrez que non. Lybie se plaint de la rigueur d'une incertitude douloureuse. Comment s'en plaint-elle? D'un ton, d'un mouvement gais. Le moyen d'excuser le contre-tems de cette gayeté et d'une espece de badinage que fait le retour des Vers? Quinaut a peut-être poussé Lulli à ce badinage vicieux. Mais pourquoi Lulli recevoit-il ces paroles, et en suivoit-il, en augmentoit-il le défaut? Il me paroîtroit certain qu'en l'état qu'est l'air, l'expression fausse qui y régne, le rend mauvais; et je n'aimerois ni à le chanter ni à l'entendre, malgré la vénération que j'ai pour son Auteur. J'ai vû, dit le Marquis, un homme d'esprit qui est homme d'étude et Musicien, qui critiquoit de même le duo du Prologue de Persée.

La grandeur brillante,

Qui fait tant de bruit, et cetera.

Il l'accusoit d'une gayeté mal placée. Si c'étoit un ambitieux qui exprimât de ce ton les malheurs de l'ambition, je croi aussi que la gayeté en seroit vicieuse. Mais c'est un Philosophe qui peint des maux, à l'abri [-307-] desquels il s'est mis, des maux dont il rit: n'a-t-il pas raison de les peindre gayement et d'un ton riant? Les paroles de la fin:

Nôtre sort est tranquile:

C'est un bien qui nous doit rendre heureux.

Justifient ce mouvement, et la gayeté aimable de tout ce duo. Au reste, je ne doute point qu'un attachement constant à ces principes, et un soin exact de les apliquer en détail à toute la Musique qu'on entendroit, ne menassent en effet au bon goût. On ne se seroit pas gêné un an à juger toûjours ainsi, qu'on le feroit ensuite sans y songer.

Laissez-nous faire, dit la Comtesse. Mais quoi qu'il ne faille pas se laisser aveugler par la réputation des Compositeurs, cette réputation avantageuse ou desavantageuse, ne peut-elle pas servir à donner quelque assurance à nos jugemens déja formez? Ne puis-je pas bien dire, mon coeur, mes oreilles, toutes les régles s'accordent à me persuader que Bois épais, est un air charmant. Et il est de Lulli: nouveau gage de la justesse de mon goût. Cét autre airci ne me flatte ni ne me touche, il n'a ni douceur ni expression. Et il est de Charpentier: Oüi, j'en juge bien, il est méchant? Chevalier, seroit-ce mal raisonner?.... Nullement, Madame, rien moins que mal. Il est clair que la réputation des Compositeurs, qui seroit un indice dangereux [-308-] avant qu'on juge, en est un excélent pour confirmer ainsi nos sentimens, aprés que nous avons jugé. Mais la mémoire de Charpentier vous est fort obligée de le citer si à propos. C'est aparemment que vous êtes de l'avis de l'Abbé de saint Réal, * [De la critique. chapitre 2. in marg.] qu'il est moins défendu de maltraiter les Auteurs morts, que les vivans.

N'est-ce pas encore un bon moyen de confirmer nôtre goût, et même d'en acquerir, ajoûta Mademoiselle M. que de frequenter et d'écouter les Musiciens de profession, les Chanteurs de l'Opera? Ma Coûturiere remarque en fait d'habits, de petites choses qui m'échapent; et j'ai observé qu'un Poëte a plus d'attention et plus de vûës que les autres, sur la structure d'un Vers. Il releve des agrémens ou des défauts à quoi on ne pensoit point: il me semble qu'on gagne toûjours à faire causer les gens du métier sur ce qui leur apartient. On prend ce qu'on veut de quantité de pratiques, d'observations, de préceptes, d'idées qu'ils ont, et qu'on aplique, qu'on arrange mieux qu'eux. Assurement, répondit le Marquis, et par là ces Musiciens de profession sont trés-capables d'aider nôtre goût, et avant et aprés nos jugemens. D'ailleurs, ils sçavent les chroniques de la Musique, si je puis parler de cette façon: on aprend d'eux cent et cent [-309-] circonstances de la vie des Compositeurs, et de la réüssite de leurs Ouvrages, desquelles on ne laisse pas de tirer des inductions, et de se former des maximes qui conduisent peu à peu à une sûreté de bon goût, qu'on seroit plus long-tems à attraper sans cela. Scaron disoit, que * [Rom. co. tam 2. ch. 8. in marg.] les Comediens étant les Perroquets et Sansonnets des Poëtes, et même quelques-uns d'entr'eux qui sont nez avec de l'esprit, se mêlant quelquefois de faire des Comedies, ou de leur propre fond ou de parties empruntées, il y a quelque sorte d'ambition à les connoître ou à les hanter. Les gens de l'Opera sont de même les Perroquets des Compositeurs: Ils composent quelquefois de leur chef, et ils sont plus réjoüissans que les Comediens, en ce qu'on aime mieux

entendre chanter qu'entendre reciter hors du Theatre. Méchante compagnie pourtant, selon le Vieillard de la * [La Serenade. in marg.] Comedie, que ces Musiciens de l'Opera. Ils menent les gens au Cabaret, et il faut toûjours qu'on paye pour eux. Mais, avec cét inconvenient, leur commerce est encore assez agréable pour excuser l'empressement géneral qu'on a depuis trente ans, de les avoir. Et j'en ai connu quelques-uns qui méritoient fort qu'on les aimât. J'ai vû des hommes et de la Comedie et de l'Opera, polis et honnêtes gens autant qu'on [-310-] puisse l'être. Il y avoit du plaisir à se fortifier le goût dans leur conversation, et à y aprendre la science du détall des Spectacles, qu'on n'aprend que d'eux, et qui est sans contredit, utile et presque nécessaire. Qui est-ce qui vous a acquis le discernement sur la Musique, dit Monsieur * [Thelem li. dern. in marg.] l'Archevêque de Cambray? C'est la même aplication à observer les Musiciens. Quand il seroit dangereux d'être dans le commerce des gens de l'Opera, il seroit avantageux d'y avoir été.

Mais, dit la Comtesse, n'y auroit-il point quelqu'autre maniere moins longue et moins penible de juger d'une Musique, quelque maniere de juger d'un coup d'oeil et en abregé? Cherchez-moi, Marquis, un secret de soulager ma paresse, ou plûtôt ma vivacité, qui reçoit à la verité les principes que nous venons de parcourir, mais qui s'en embarasse et qui s'en lasse. Oüi, Madame, repartit le vieux Seigneur, je vous trouverai un secret de juger en abregé. Je vous ferai juger par une aplication tacite et abregée de vos principes. Cela ne sera pas si sûr, cependant cela sera d'ordinaire juste, et de plus facile et commode. Vous ne voulez pas vous donner la peine de faire un jugement de raisonnement: Faites un jugement de comparaison, ce qui est la maniere des Courtisans, comme [-311-] la Bruyere le dit, je croi quelque part. Il faut avoir bien dans la tête deux airs de chaque caractere, un bon et un mauvais, mais qui soient bon et mauvais d'un consentement à peu prés unanime: et deux simphonies, une bonne et une manvaise: en sçavoir sur le bout du doigt toutes les beautez et tous les défauts, s'être rendu bien presente et bien familiere, la connoissance des moindres beautez et des moindres défauts de ces deux airs et de ces deux simphonies: et comparer à ces patrons les airs et les simphonies que vous entendrez. Vous estimerez ceux-ci suivant qu'ils ressembleront aux autres, et l'idée de cette seule ressemblance, et selon qu'elle vous frapera plus ou moins vivement, vous fera dire avec plus ou moins de force, j'aimerois cét air, cette simphonie ne me plairoit pas. Je me persuade que le Connoisseur le plus habile ne doit point négliger de joindre aux jugemens de raisonnement ces jugemens de comparaison, dont il sortira une clarté trés-propre encore à affermir nos sentimens, et ce goût de comparaison dans un homme d'esprit, un homme du monde qui le sçaura faire valoir, pourra peut-être lui suffire. C'est une facilité flateuse pour la paresse, et une heureuse ressource pour l'ignorance. Je loüerai toute simphonie qui aprochera de celle qui accompagne [-312-] l'air d'Acis et Galatée, Qu'une injuste fierté, de la Passacaille d'Armide, et cetera. J'admirerai tout air triste qui imitera Bois épais, tout air emporté qui tiendra de celui d'Amadis, que toute la France, depuis la Princesse jusqu'à la servante de cabaret, a tant chanté.

Amour que veux-tu de moi?

Et ainsi du reste. Le précepte n'est pas embarassé, et l'aplication n'en sera pas fatigante. Vraiment non, interrompit Mademoiselle M. puisque cela est à la portée des gens de la Cour, qui sont trop occupez de leurs plaisirs et de leurs grands interêts pour avoir le tems d'étudier et de rêver beaucoup, et qui jugent pourtant si finement. L'usage de la Cour, poursuivit le Marquis, met dans l'esprit des gens de ce païs les meilleurs modelles. Il régne là une tradition de bonnes choses qui n'est alterée par aucune tolerance des mediocres. Ils ne font que comparer ce qu'on leur presente de nouveau à ces modelles qu'ils ont presens, et aprouvent ou blâment presque à coup sûr. Telle est, dit-on, la source des jugemens exquis qui nous viennent des Courtisans: on prétend que c'est de leur art de comparer que naît ce bon goût que Moliere élevoit si haut, et qui se conserve effectivement si pur, qu'il y auroit souvent plus à profiter et plus [-313-] à craindre auprés d'une femme de la Cour, qu'auprés du plus sçavant homme.

Fort bien, reprit la Comtesse, j'aurai un goût de comparaison quand je voudrai m'épargner les frais du goût de raisonnement; et je joindrai ces deux goûts l'un à l'autre, quand je voudrai porter un jugement trés assuré. Mais alors je serai ferme dans mon sentiment, n'est-ce pas? Je ne ressemblerai pas à la plûpart du monde, à ces Musiciens incertains, qui sont persuadez à present de l'excellence d'un air, et qui dans un moment le croiront vilain, parce que le premier venu le leur dira, ou seulement le leur marquera par un geste méprisant. Il n'est pas étonnant, répondit le Chevalier, que ces Musiciens incertains quittent leur sentiment avec la même legereté qu'ils l'ont embrassé: Mais, Madame, lorsque vous aurez formé le vôtre sur la voix de la nature et sur vos principes, éclaircis par une comparaison sage, vous auriez tort de ne le pas mieux garder. Néanmoins avant que d'être tout-à-fait ferme, il est bon d'entendre deux ou trois fois la Musique dont on juge; car on ne juge gueres sans témerité et sans péril, de celle qu'on n'a entenduë qu'une fois. Monsieur vôtre mari, qui nous dit il y a environ un an et demi ce qu'il pensoit de Tancrede, à la fin de la premiere representation qu'il [-314-] en eût vûë, risquoit un peu, et moi aussi, qui pour le suivre, pris la liberté d'en parler. Mais une Musique qui plaît encore plus la troisiéme fois que la premiere à un Auditeur, qui n'est ni prévenu ni gâté, a droit de rendre son aprobation bien assurée. Joignez ainsi, au goût de raisonnement et à celui de comparaison, la précaution d'entendre plusieurs fois la Musique qui vous aura d'abord plû; et si vous persistez à la goûter sur toutes vos régles, quand la France presque entiere la sifleroit, quand vous la verriez hautement condamnée, ne cessez point de l'admirer. Vous.... Monsieur le Chevalier, interrompit Mademoiselle M. permettez-moi de vous avertir, comme vôtre amie, que vous vous éloignez fort de la déference qu'avoient vos Grecs pour la multitude, et que ce précepte n'est pas modeste.... Je vais m'expliquer, Mademoiselle, et il le sera. Vous souffrirez pourtant que je vous dise premierement que je mets exprés de la difference entre la multitude de la Grece et la multitude de Paris même. Déja le peuple est toûjours moins peuple dans les Républiques, que dans les Monarchies. Le Parterre de Londres vaudroit encore aujourd'hui l'Amphithéatre de Stocolme; et la multitude d'Athénes, ville uniquement privilegiée pour les beaux Spectacles, ne [-315-] se retrouvera peut-être jamais en quelque tems ni en quelque païs que ce puisse être. Aprés quoi vous allez voir que je donnerai beaucoup encore à la multitude, au jugement du peuple en France. Il arrivera rarement à Paris qu'un méchant Ouvrage ait un succés général; mais il arrive tous les jours que l'envie et la brigue décrient une bonne Piece, et la jettent dans un mépris et dans un abandon aparent, à quoi personne ne s'oppose. L'Avare tomba lors qu'il parut. Monsieur Racine convient dans la Préface de Britannicus, que cette excélente Tragédie réüssit mal au commencement. J'ai été moi-même témoin que le Grondeur, aujourd'hui aimé et demandé autant que Comedie qui soit au Théatre, fut horriblement siflé les premieres Representations; et pour citer un Opera, j'ai été témoin de même que Venus et Adonis, Opera nouveau des meilleurs, et qu'on a depuis rejoüé et qu'on rejoüera, fut peu aplaudi, et ne fut pas joüé douze fois. Comment cela? C'est que l'intrigue de quelques gens vient aisément à bout chez nous de séduire ou d'aveugler la multitude, d'enchaîner ou de suspendre le goût de la nature, qui régne en elle. Je croi donc qu'en cas qu'il arrive qu'une Piece de cette sorte, et que nous aurons estimée sur un jugement attentif et indifferent, [-316-] soit méprisée du peuple, il ne faut pas cesser de l'estimer; parce que nous aurons lieu de croire que le peuple n'étoit point libre, et n'a pas véritablement prononcé. Aimons, estimons-la toûjours, joüons-en, et chantons-en des morceaux; mais ayons, si vous voulez pour le peuple, le respect de ne le pas contredire ouvertement: ne le bravons point: gardons nos sentimens en secret, et ne nous empressos pas de les découvrir. Il y auroit une déference imbecile à les abandonner, la modestie sensée sera d'attendre à les déclarer, que le public se soit défait de son injuste prévention. Et ceci ne manquera pas: Il en va, * [Préface de sa der. Edit. in marg.] dit le grand Despreaux, de ces bons Ouvrages, comme d'un morceau de bois qu'on enfonce dans l'eau avec la main. Il demeure au fond, tant qu'on l'y retient; mais la main venant à se lasser, il se releve, et il gagne le dessus. L'envie et la cabale n'ont sçû empêcher l'Avare, Britannicus, le Grondeur, Venus et Adonis, de se relever. Mais, interrompit encore Mademoiselle M. si une Piece que vous auriez admirée, et qui auroit tombé ne se relevoit point? Si elle demeuroit dix, vingt, trente ans dans une obscurité et un décri universel?... Alors, Mademoiselle, je cederois sans difficulté. Je croirois que le Public devenu libre depuis que les cabales auroient cessé, [-317-] et rentrant dans son premier droit de donner des décisions certaines, en auroit donné une en forme. Je renoncerois à mes sentimens particuliers, je me persuaderois de bonne foi que j'aurois mal apliqué nos principes, et je ne doute point que je ne trouvasse ainsi, en formant de nouveau mon jugement. Je m'apercevrois que je me serois trompé, continua-t-il en riant, plus certainement qu'un Astrologue, un diseur de bonne avanture, à qui on reproche qu'il est arrivé tout le contraire de ce qu'il avoit prédit. Il revoit sa figure et son calcul, et il trouve qu'il est indubitable que s'il avoit bien suivi ses régles, il auroit bien jugé. Ah, dit Mademoiselle M. vous reconnoissez donc le tems pour le maître des maîtres, pour le Juge souverain. Il annule ou confirme les sentences sans apel.... Oüi, parce qu'il vérifie et qu'il épure les jugemens du peuple; et plus les jugemens du tems ont d'antiquité, plus ils ont de certitude. Le jugement de chaque année, sur tout des années éloignées, est le jugement de cent mille personnes libres et intégres. Nous ne devons pas nous flatter que nôtre bon sens seul prévaut au bon sens ramassé de tant de gens: il n'entra jamais une si ridicule vision dans une tête de figure humaine, que de s'aviser de prétendre qu'un Auteur admiré de toutes les Nations pendant trente [-318-] siécles, n'a pas de sens commun. En Poësie, en Musique, et cetera le tems met le sceau à la réputation des Ouvrages, et lui seul peut rendre les jugemens des hommes, infaillibles. L'air de Boesset,

Si c'est un crime de l'aimer, et cetera.

est vieux de soixante ans. Nous chantons tous les jours des Vaudevilles, qui le sont autant pour le moins: Merveilleuse preuve de bonté. Et c'est une grande vieillesse que soixante ans pour de la Musique Françoise. Il s'en faut bien que les Italiens n'ayent des airs fameux, si anciens à proportion.

A present, dit la Comtesse, jugeons des degrez de valeur des airs. Jusqu'ici nous n'avons apris à connoître que leur valeur en gros, et nous n'avons pas parlé des degrez de beauté en détail. Mais, Chevalier, je comprens que vous m'allez dire qu'on ne sçauroit déterminer ces degrez: que plus un air remplit parfaitement les régles, plus il est bon: plus il s'en éloigne, plus il est mauvais: et que c'est à l'habileté du Connoisseur, à mesurer ces degrez de perfection ou d'imperfection. Je vous répondrai cela, sans doute, Madame. Cependant, dit le Chevalier, il y a là-dessus des préceptes. Premierement, les manquemens contre les petites régles, ne sont rien au prix des défauts contre les grandes [-319-] Ecoutez une Leçon de Ténébres, qui commencera par une sixiéme, et sortez de celle qui commencera par un roulement. En second lieu, les plaisirs du coeur étant au dessus de ceux des oreilles, suivant ce que nous avons établi, un air qui péche contre les loix qui vont à toucher le coeur, péche davantage, que celui qui ne manque qu'à celles qui visent à contenter les oreilles. Pardonnons à deux cadences semblables, trop proches l'une de l'autre, ou à une basse continuë pauvre, et ne pardonnons point à un chant froid et forcé. Voilà deux idées qui aideront à nous déterminer sur les degrez du bien et du mal d'une Piece. En troisiéme lieu, la plus belle chose est celle qui est également admirée du peuple et des Sçavans ou de tous les Connoisseurs. Ensuite, j'estimerois plus ce qui est admiré généralement de tout le peuple. Enfin, ce qui l'est de tous les Sçavans. Mademoiselle aime les définitions précises. Les Sçavans sont des Maîtres de Musique, des Musiciens par état, entêtez des régles. Le peuple est la multitude, le grand nombre, qui ne s'est point élevé à des connoissances particulieres, et n'a pour guide et pour garand de ses jugemens, que le sentiment naturel. Les Connoisseurs sont ceux qui ne sont ni tout-à-fait peuple, ni tout à-fait sçavans, moitié l'un, moitié l'autre, tant soit peu [-320-] moins sçavans que peuple; c'est-à-dire, donnant tant soit peu moins aux régles qu'au sentiment naturel; et cette définition-ci est sur mon compte. Aprés ces cinq maximes, Madame, je croi que nous n'aurons gueres que les lumieres de nôtre expérience, pour fixer le degré de mérite de la Musique que nous entendrons; et la bien fixer, est assurément la derniere difficulté et le dernier point de bon goût. Connoître qu'un air est bon ou mauvais, habileté médiocre: connoître précisément combien un air est bon ou mauvais, et dire celui-là est bon, mais celui-ci est encore meilleur; celui-là est mauvais, mais celui-ci est encore pire: finesse suprême de discernement. Elle ne sera que le fruit d'un long usage. Ainsi, pour y arriver, nous devons exercer le plus que nous pourrons nôtre exactitude et nôtre pénétration. Encore une fois, accoûtumons-nous à toûjours juger, ne laissons passer aucun morceau de Musique sans en former un jugement. Jugeons plûtôt mal que de ne point juger du tout. Nous n'avons qu'à renfermer nos jugemens en nous-mêmes, et puis nous les rectifierons par ceux d'autrui, ou par des observations nouvelles. A la fin, nôtre jugement s'ouvrira, et ira jusqu'à sentir les moindres différences de prix des Ouvrages. Nous parviendrons à dire, quoi qu'il [-321-] y ait plus de Prologues de Lulli excellemment beaux, que d'Opera: Je préfererois le Prologue d'Amadis à tous les autres. Quoique Lulli ait fait des Menuets trés-aimables et trés-brillans. Les Menuets ou Passepiés, d'Issé, me paroissent valoir les plus aimables et les plus brillans des siens. Et la voix des Connoisseurs sera peut-être conforme à la nôtre.

Bon, interrompit la Comtesse. Mais Mademoiselle vous remontroit tantôt, que vous manquiez de déference pour le peuple, et moi je ne sçai si vous ne venez point d'en avoir trop, en mettant ce que tout le peuple admire, au dessus de ce qui est admiré de tous les Sçavans. Gare l'excés, dit Mademoiselle M. et vous avez pû remarquer tous deux comme moi, que quand Monsieur le Chevalier a vanté un air, beau, à sa maniere, il ajoûte pour apuyer, que cét air a été aplaudi des Garçons de boutique et des Servantes de cabaret. C'est un genre d'aprobateurs fort honorable. En cas que ce soit une preuve de bonté pour un air, qu'on l'entende dans la bouche de tout le peuple, les chansons du Pont-neuf vont être excellentes. Vous me voulez assez de bien, Mademoiselle, répondit Monsieur de. et vous ne seriez pas mal contente de m'en faire. Je m'expliquerai, et je définirai donc encore pour vous obliger. [-322-] En matiere de Musique, nous devons établir deux genres de peuple en France. 1. Le dernier peuple, garçons de boutique, porteurs de chaise, servantes de cabaret, et cuisinieres, qui écoutent les chansons du Pont-neuf, et ne vont point à l'Opera. 2. Un peuple d'honnêtes gens, un peuple de qualité, une multitude distinguée, qui frequente les Spectacles, mais qui n'y portant point de connoissance des régles, n'ayant rien des vûës du Sçavant, est peuple certainement à cét égard. Nous pouvons nommer le premier genre de peuple, la populace: le second, le peuple simplement, et ç'a été celui-ci que j'ai d'ordinaire entendu en parlant du peuple, de la multitude de France. Or vous avez dû prendre garde que lorsque je compte l'aprobation des porteurs de chaise, de la populace, (je vous accorde que je la compte aussi) ce n'est qu'à la suite des suffrages de nôtre peuple d'honnêtes gens: Sans cela je la compterois à fort peu de chose, ou je ne la compterois point. Mais je vous soûtiens, conformément à l'opinion d'un grand homme * [Arist. Polit. li. 3. in marg.], que ce qui emporte généralement l'admiration du peuple qui va à l'Opera sans emporter celle des Sçavans, est au dessus de ce qui emporte celle des Sçavans, sans toucher ce peuple-ci. Ce peuple-ci, conduit par la nature, à laquelle il [-323-] s'abandonne, s'entreprêtant chacun ses lumieres, se redressant l'un l'autre, et prononçant selon un sentiment commun et libre, sera, ne vous en déplaise, le grand juge. La verité sortira du milieu du Parterre, comme elle sortoit autrefois du milieu de la multitude Athénienne, à laquelle les plus grands genies que le monde ait vûs, se soûmettoient pour les beaux Arts. Car on ne lui déferoit pas la même infaillibilité sur un point de Philosophie ou de politique, ce n'est que pour les beaux Arts, les Arts dévoüez et présentez aux sens, la Musique, l'éloquence, et cetera que le peuple est le maître et l'oracle des Auteurs. Aprés lui, je mets les Connoisseurs, et je les mets sur la tête des Sçavans, parce que je compose un Connoisseur de l'assemblage rafiné de ce qu'ont de bon les Sçavans et le peuple. Ainsi sur ce qui regarde des Pieces de concert, des Pieces particulieres, et qui n'ont pas été exposées au Public, sur un détail de jugemens et de comparaisons, dans lequel le peuple n'est point entré: nous ferons décider les Connoisseurs et non les Sçavans. Il arrivera peu que les Connoisseurs et le peuple soient partagez; et où ils le seroient, le cas deviendroit embarassant et la préference douteuse. Cependant tout bien pesé, je me rangerois du côté du peuple, à cause de l'autorité que doit toûjours [-324-] avoir ici le grand nombre. Ce sont plus d'oreilles, plus de coeurs. La nature qui surpasse tout parle mieux, ou, plûtôt parle davantage, parle plus haut, par mille bouches, que par dix. Enfin, je place les Sçavans les derniers, parce que leur entêtement de science, les petitesses de leur attachement aux régles, les rendent sujets à des idées et à des préventions fausses. Quant aux demi Sçavans, ils sont en Musique ce qu'ils sont en quelque Art, en quelque Science, en quelque chose que ce soit, les plus méprisables et les plus insuportables de tous les hommes. Faisons plus de cas du jugement d'un bon Bourgeois de la ruë Saint Denis, que de celui de ces aprentifs Compositeurs, de ces Chevaliers de l'accompagnement, à qui leurs peines et leur vanité ont renversé le peu de goût qu'ils auroient eu.

* [Imit. des fâch. de Moli. Sc. du Chasseur. in marg.] De ces gens qui suivis d'un Thuorbe galeux.

Disent ma basse, et font les Docteurs merveilleux.

Si bien, Mesdames, que je persiste à maintenir le rang que j'ai donné aux suffrages de ceux qui jugent de nos Opera. Le peuple et les Sçavans, ou les Connoisseurs. Le peuple seul: les Connoisseurs seuls: les Sçavans seuls. Cét ordre est bon. Je voi dans Thesé la Scene 1. du 2. Acte.

[-325-] Doux repos, innocente paix.

La troisiéme du troisiéme Acte.

Princesse, sçavez-vous ce que peut ma colere.

La cinquiéme du quatriéme Acte.

Eglé ne m'aime plus, et n'a rien à me dire.

Admirées également de nôtre peuple et de nos Sçavans. Je les croi les plus belles sans aucune difficulté, et j'ai verifié qu'elles passent pour telles chez les Connoisseurs. Je voi la 1. et la 3. Scenes du 4. Acte.

Cruelle, ne voulez-vous pas.

Et

Faut-il voir contre moi tous les enfers armez.

Aimées du peuple qui s'y attendrit. Je ne balance point à les préferer de beaucoup à

Prions, prions la Déesse. Acte 1. Scene 6.

Et à tout ce rôle, de la grande Prêtresse, si rempli d'une science, qui le fait estimer aux Sçavans, malgré sa froideur. De cette maniere, il y a dans Lulli deux cens morceaux d'expression qui touchent la multitude, que je ne craindrai point de préferer à l'admirable trio, * [Isis, Acte 4. in marg.] Le fil de la vie.

Un des plus parfaits morceaux de science, et des plus au gré des Sçavans, qu'ait laissé Lulli. Je soûtiendrai contre tous venans, que les Scenes favorites du peuple dans Proserpine * [Actes 2. et 4. in marg.].

[-326-] J'ai peine à concevoir d'où vient le trouble extrême.

Et

Venez-vous contre moi défendre un témeraire.

Sont d'un prix fort supérieur à celui de la sçavante Scene des Ombres heureuses.

Loin d'ici, loin de nous, et cetera. Acte 4.

Le desespoir de Roland, d'un prix fort supérieur aux profondes beautez du rôle de Logistile, et cetera. Au regard de ce que Mademoiselle m'a objecté, que les chansons du Pont-neuf seront excélentes, s'il suffit à des chansons, pour être bonnes, que tout le peuple les aime: il faut distinguer entre les airs qui sont nés sur le Pont-neuf même, et ceux qui sont nés à l'Opera ou à la Cour. Les airs nés sur le Pont-neuf n'en sont pas meilleurs, pour passer ensuite dans la bouche de toute la canaille de Paris et des Provinces. Vous pourrez observer néanmoins qu'en fait d'airs de pur Pont-neuf, ceux qui gagnent le fond de nos Provinces, sont ceux qui ont quelque harmonie ou quelque vivacité, sont les moins mauvais. Ceux qui sont absolument méchans, ne passent point le tour du Pont-neuf, les Quais où ils ont commencé, tant il est vrai que le goût général est mal aisé à corrompre dans un siécle où il y a du goût; et si j'ose vous montrer que j'ai fait [-327-] attention à ces airs de la canaille, l'air,

Ah, ah, vous avez bon aire, et cetera

Qui nâquit sur le Pont-neuf l'année passée, et qui étoit celle-ci, chantée de toute la canaille de cette Province, a, je pense, des tons agréables: et nos laquais n'ont point oüi parler de cent autres, nés sur le Pont-neuf depuis celui-là. Mais que ce soit aujourd'hui une preuve de bonté, hors d'atteinte pour les airs de nos Opera ou du grand monde, que de décendre ensuite jusques dans la bouche de la plus basse populace, et que j'aye droit d'employer cette preuve, cela est trés-évident. Et voici pourquoi. C'est qu'il a falu que ces airs, qui ont d'abord été entendus des honnêtes gens, leur ayent extrémement plû, et ayent été chantez bien long-tems et bien universellement, pour avoir été apris de ceux qui les aprochent, qui les ont apris à d'autres d'où à la fin ils se sont étendus aux garçons de boutique et aux servantes de cabaret. Il a falu que leur extrême vogue ait été favorisée, ou du moins n'ait sçû être empêpêchée par les Connoisseurs et par les Sçavans. Ces airs de l'Opera et du grand monde, qui ont décendu jusqu'au petit peuple, ont de nécessité passé par la bouche de tous les gens respectables, desquels ils portent avec eux l'approbation, par ce cercle qu'ils ont assurément fait. Lors'que j'entendois, [-328-] par exemple, l'air d'Amadis,

Amour que veux-tu de moi, et cetera.

Chanté par toutes les Cuisinieres de France, j'avois droit de penser que cét air étoit déja sûr d'avoir eu l'aprobation de tous les gens de France d'un rang entre la Princesse et la Cuisiniere: que cét air avoit parcouru tous ces rangs-là, pour en venir au plus bas, et avoit emporté l'estime et le suffrage de tout ce peuple de qualité, de tous les Connoisseurs, de tous les Sçavans, de ce nombre immense de personnes distinguées, par la bouche desquelles il avoit passé: et remarquant qu'il sçavoit toucher la Cuisiniere, comme il avoit sçû toucher la Princesse, qu'il plaisoit également au sçavant et à l'ignorant, aux esprits du premier ordre et du dernier: je concluois qu'il devoit être bien beau, bien dans la nature, bien plein d'une expression vraye, pour avoir remué tant de divers coeurs, et flatté tant d'oreilles différentes. Oh, un air du Pont-neuf, qui a commencé parmi la populace, et qui se répand parmi la populace, n'a que l'aprobation de la populace: et le petit peuple de France, fort différent de celui d'Athénes, et qui ne va point aux spectacles comme celui d'Athénes y alloit, n'a pas le sentiment naturel assez pur pour mériter que son suffrage soit compté, quand il est seul. Vous ne le compterez, Madame, [-329-] que quand ce suffrage viendra à la suite des vôtres. Mais alors souffrez, s'il vous plaît, que l'aprobation, plus ou moins vive et générale de la populace, soit une sixiéme mesure, (je l'oubliois) du degré de beauté des ouvrages de Musique. Ce sont nos principes, cela s'ensuit trés-juste. Oüi, dit le Marquis, ils vous ménent là de force ou de gré. Et ce caractere du peuple, des Connoisseurs et des Sçavans, me fait comprendre que nous devons écouter les raisonnemens des Sçavans, déferer aux sentimens des Connoisseurs et étudier les mouvemens du peuple. Je conçois que ceci surtout, étudier les mouvemens du peuple aux spectacles, pourra infiniment éclairer et faciliter nos jugemens, et nous servir à en former de vrais. Aux trois premieres representations d'un Opera, ne nous occupons que de nous-mêmes, nous serons assez occupez; à moins qu'un grand usage ne nous laissât une liberté d'esprit singuliere. Mais à la quatriéme et aux suivantes, apliquons-nous à étudier comment et combien le peuple sera touché: le prix et le degré de prix des Piéces, se connoîtra certainement par l'impression et par la vivacité de l'impression qu'elles feront sur le coeur du peuple. Lors qu'Armide s'anime à poignarder Renaud, dans cette derniere Scene du 2. Acte, j'ai vû vingt fois tout le monde saisi [-330-] de frayeur, ne soufflant pas, demeurer immobile, l'ame toute entiere dans les oreilles et dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de Violon, qui finit la Scene, donnât permission de respirer; puis respirant là avec un bourdonnement de joïe et d'admiration. Je n'avois que faire de raisonner. Ce mouvement unanime du peuple me disoit fort sûrement, que la Scene est ravissante. J'ai vû plusieurs fois à Paris, quand le duo * [Acte 4 Scene 2. in marg.] de Persée, si sçavant et si difficile,

Les vents impetueux, et cetera.

étoit bien executé, tout le peuple attentif de même, être un demi quart d'heure sans souffler, les yeux fixez sur Phinée et sur Merope, et le duo achevé, s'entremarquer l'un à l'autre par un penchement de tête, le plaisir qu'il leur avoit fait. Bel endroit à coup sûr, science expressive, roulement heureux. J'entre tant dans l'opinion du Chevalier, que le peuple est un oracle pour les beaux Arts, que je voudrois même étudier et en croire les mouvemens d'un certain peuple sur certaines choses qui lui sont plus propres, qui le regardent, et qu'il sent particulierement. Il me souvient qu'au commencement qu'on joüoit Hésione, dans cette 5. Scene du 2. Acte, où Venus prie Anchise d'être amoureux d'elle, lors qu'il en a refusée, je ne sçai pourquoi, puisque Venus n'étoit pas [-331-] faite pour essuyer des refus en face; et que, selon la Fable, il ne fit pas le cruel, et lors qu'il la quitte, en lui disant,

A vos regards tout doit rendre les armes,

Si je n'adore pas leur pouvoir éclatant,

Je sens du moins qu'un coeur qui veut être constant,

Doit craindre de voir tant de charmes.

Il me souvient qu'à ces derniers Vers, je voyois toutes les Dames s'entre-regarder et soûrire. Les bassesses de Venus avoient chagriné leur vanité: une joïe commune revenoit ici sur leurs visages: je l'observai dix fois de suite. Je n'avois plus besoin de discussion, pour sçavoir que cela est dit et exprimé d'une maniere trés-gracieuse. Ce mouvement naturel de toutes les Dames, plus connoisseuses que nous en galanterie, cét air, ces yeux contens, m'en étoient caution; et je pouvois m'en fier à elles. Qu'un Sçavant eût prétendu que la Musique ne répondoit point aux paroles, je l'aurois assuré que si la Musique n'eût pas été aussi gracieuse que les paroles, ce trait auroit fait une impression moins générale et moins vive sur les Dames. Ajoûtons donc au reste de nos régles celle-ci, d'étudier à l'Opera les mouvemens du peuple, et d'un certain peuple, suivant que certaines choses sont plus de [-332-] sa portée et de sa jurisdiction. Voila encore un secret, pour donner un jour prompt et clair à nos pensées: secret encore tiré de nos principes, ausquels nous ne sçaurions nous attacher trop. Mille gens des plus huppez, qui jugent tous les jours à l'avanture et à faire pitié, ne le font que faute d'avoir des principes, à quoi ils s'attachent. Les nôtres peuvent être tels, que nous nous trouverons bien de nous y attacher sans réserve.

Tandis que nous sommes sur les principes, reprit Madame du B. donnez-m'en aussi, Messieurs, je vous prie, pour me connoître en voix, en chanteurs, et en joüeurs d'instrumens. Que je puisse juger du mérite d'un joüeur d'instrumeut, d'un chanteur ou d'une voix, avec la même clarté et la même sûreté, que de la Musique qu'ils exécuteront. Quand nous aprenons à chanter ou à joüer d'un instrument, nos Maîtres nous chargent d'une quantité de petites observations, qui deviennent confuses et embroüillées, parce qu'ils ne nous enseignent point à les raporter à quelques principes généraux. C'est que les Maîtres oublient, Madame, répondit le Marquis en soûriant. Mais vous avez raison: il seroit plus clair et plus commode pour la suite, qu'on nous dît en quatre mots, la perfection d'une voix, du chant et du jeu d'un [-333-] instrument, ne roule que sur ceci. Je m'en vais vous exposer la méthode que je me suis faite pour juger des joüeurs d'instrumens, des voix et des chanteurs que j'entens: vous en userez si elle vous revient. Une voix parfaite seroit sonore, étenduë, douce, nette, vive, fléxible. Ces six qualitez que la nature n'assemble qu'une fois en un siécle, se trouvent pour l'ordinaire partagées à moitié. Une voix étenduë et d'un beau son, d'un son touchant, est une grande, une belle voix; et plus elle est douce par là-dessus, ce que les grandes voix sont moins que les autres, plus je la croi belle. Une voix vive et fléxible, est une jolie voix, une voix aimable; et plus elle sera nette avec cela, moins elle me paroîtra sujette à l'enroüement et à la toux, incommoditez frequentes des petites voix, et plus j'en ferai de cas. Bacilly * [Art. de chant. t. part. ch. 7. in marg.] en fait autant, tout bien compté, de ces petites voix que des grandes, il y étoit intéressé. Mon ami et moi qui aimons les tons nobles, hardis, perçans, nous serons d'un autre goût. Nous tiendrons pour les grandes voix, et nous laisserons sans regret les petites passer, plus finement les doubles. Je réduis à trois choses le mérite d'un chanteur: à la justesse, à l'expression, à la propreté. Je réduis le mérite d'un joüeur d'instrumens à trois autres choses, à la netteté, à la [-334-] délicatesse, à tirer assez de son instrument. Il faut d'abord que l'on chante juste. Si on chante seul, on ne sçauroit chanter faux, qu'en haussant ou en baissant son ton insensiblement: en sorte qu'à la fin de l'air, on se trouve plus haut ou plus bas qu'on n'étoit en commençant. Le premier vice est celui des voix trop fortes ou trop aiguës, des grosses basses, et des voix de femmes: le second, celui des poitrines foibles. Si on chante avec un accompagnement, on chante faux, en ne prenant pas ou en quittant le ton, que prescrit l'accord que l'accompagnement doit faire. L'expression d'un Chanteur consiste à entrer vivement et à propos dans la passion des Vers qu'il chante: à les passionner, c'est le terme, en homme qui les entend, et qui y est sensible le premier. En gros, le récitatif et les petits airs doivent se chanter legerement, les grands airs en s'écoutant davantage, en faisant valoir chaque note. On s'aperçoit que le défaut des Chanteurs novices est d'aller trop vîte; celui des Chanteurs de Province, d'aller un peu trop lentement. La propreté est cét amas de petites observations inconnuës aux Italiens et que nos Maîtres possedent si bien, et qui toutes ensemble produisent, je vous assure, un grand agrément. Ouvrir la bouche, porter ses tons comme il faut, préparer, [-335-] battre et finir de bonne grace une cadence, et cetera. J'écoute attentivement un Chanteur; la quantité de minuties qu'il y a à observer, ne m'embarasse point, parce que je les range chacune sous un de ces trois chefs; et en cas qu'il me contente sur ces trois chefs, je ne lui en demande pas de quatriéme. Des trois qualitez, à quoi je réduis le mérite d'un joüeur d'instrumens la netteté est la principale: sur tout pour les joüeurs des instrumens qui se touchent immédiatement avec les doigts, sans archet. Comptez que de cinq cens joüeurs de Luth, de Clavessin, et cetera il n'y en aura pas dix qui arrivent à joüer aussi nettement qu'on a droit de l'exiger d'eux. Et sans netteté, qu'est-ce que c'est qu'une Piéce de Luth ou de Clavessin? Un bruit, un tintamarre d'accords où on ne comprend rien: j'aimerois autant entendre une Vielle. Aprés cette précieuse netteté, vient la délicatesse. Elle est en instrumens ce qu'est en chant la propreté: c'est à attraper la délicatesse que visent encore toutes ces petites observations, dont vos Maîtres vous chargent. En dernier lieu, tirer assez de son instrument. Il faut bien qu'un instrument parle; et il est vrai que le faire bien parler, est un art et un talent trés-important; mais ne perdons pas de vûë la maxime capitale de Monsieur le Chevalier: un [-336-] juste milieu. En verité, Mademoiselle, vos Italiens poussent trop loin cette envie de tirer du son de leurs instrumens. Mon esprit, mon coeur, mes oreilles me disent tout à la fois qu'ils en tirent un aigu et violent à l'excés. J'ai toûjours peur que le premier coup d'archet ne fasse voler le Violon en éclats, tant ils apuyent. Au reste, vous concevez que la perfection souveraine d'un joüeur d'instrumens et d'un Chanteur, seroit d'allier leur trois qualitez,et de les unir en un degré égal, s'ils pouvoient. Mais je pense avoir remarqué qu'ils ne les ont jamais toutes trois également: le meilleur joüer d'instrumens, le meilleur chanteur excelle en un point, et est médiocre sur les deux autres: au plus, il excelle en deux, et est passable sur le troisiéme. Je dois encore me souvenir de vous dire, que garder la mesure avec une exactitude inviolable, est en chant une partie de la justesse, et en fait d'instrumens la principale cause de la netteté.

Je vous rends graces, Monsieur, dit la Comtesse, cela me soulagera et m'éclairera. Continuons nôtre route en bon goût. Pour l'aquerir, nous nous accoûtumerons donc à juger de tout, en écoutant nôtre sentiment naturel, et en l'affermissant par les petites et les grandes régles: nous prendrons garde aprés avoir jugé, à la [-337-] réputation des Compositeurs: nous n'asseyerons tout-à-fait nos jugemens que la troisiéme ou la quatriéme fois que nous aurons entendu les choses: nous joindrons le jugement de comparaison à celui de raisonnement: à l'Opera nous étudierons avec soin les mouvemens des spectateurs, et nous laisserons confirmer les jugements du public et les nôtres par les arrêts du tems. Est-ce tout? Le bon goût est-il tout-à-fait acquis? Encore une petite pratique, Madame, dit le Chevalier. Comme avec tout cela nous ne serons pas si-tôt des juges sûrs, que nous nous tromperons de tems en tems, nous nous ferons une habitude d'observer et d'éplucher nos méprises. Nous examinerons quelquefois nos jugemens avec autant de rigueur, que les ouvrages d'autrui; et quand nous aurons aperçu que nous avons fait une faute, nous la suivrons pié à pié: nous remonterons jusqu'à la cause de nôtre méprise, que nous trouverons: et cette cause, nous la remarquerons nettement. Plus nous l'aurons bien remarquée, moins nous serons sujets à y retomber. L'utilité de cette pratique est grande par tout, et méne au bon goût, bien droit et bien vîte.

A la fin, reprit la Comtesse, le voila entierement aquis en matiere de Musique: [-338-] conservons-le. Enseignez-nous les moyens de le conserver. Les moyens de le conserver, dit le Marquis, seront les mêmes que ceux de l'aquerir. Ce sera la pratique assiduë de nos maximes qui nous le conservera aprés nous l'avoir aquis. Ne nous relâchons, ne nous négligeons point, toûjours attentifs de plus en plus à nos régles: nôtre discernement se conservera, s'augmentera, et deviendra perçant et inébranlable. Je l'espere, repartit le Chevalier. Je n'ajoûterai ici qu'une chose, qui est une suite de la petite pratique que je viens de vous conseiller; c'est que le moyen le plus efficace pour nous entretenir dans le bon goût, sera de nous remettre souvent nous-mêmes nos méprises devant les yeux, de les repasser souvent, et de nous en occuper attentivement. Alors faisons-nous-en bien honte à nous-mêmes, méditons, envisageons-en la grossiereté, et tenons quelques momens nôtre pensée attachée et fixe sur le ridicule que nous nous serions attiré, si elles avoient été connuës. La méditation n'est pas flâteuse, mais ce sera son amertume qui nous la rendra utile. Celui qui disoit qu'il se pardonnoit à lui-même. a [-339-] étoit un sot, et prenoit le chemin de toûjours l'être. Soyons-nous les moins indulgens censeurs que nous nous pussions avoir. Ne nous pardonnons jamais; au contraire, reprochons-nous les plus legeres de ces fautes avec une exactitude aigre et piquante, qui nous soit une espece de punition. Disons-nous tout bas: je jugeai ridiculement de cette simphonie par prévention de cét air, faute d'attention. Je retombai là dans cette prévention sotte, là dans ma précipitation d'enfant. a Eh quoi! est-il possible que j'aye retourné heurter contre une pierre où je sçavois que j'avois heurté déja? Et si nous avions quelque ami à l'esprit, et à la fidelité duquel nous pussions nous fier, il faudroit se faire un usage de nous découvrir nos méprises l'un à l'autre, d'en railler ensemble, et de souffrir chacun pour les siennes, les railleries qu'on croiroit avoir méritées. Oüi, dit la Comtesse, l'expédient m'est propre, et je le veux pratiquer.... Vous ne sçauriez, Madame. Les jolies femmes, non plus que les Rois, n'ont point d'amis.... Pas un seul, ajoûta Monsieur des E. Le rôle même, d'ami d'une jolie femme, seroit deshonorable. Ceux qui les aprochent ont des sentimens plus intéressez [-340-] que ceux de l'amitié, à moins que ce ne fût quelque nigaud ou quelque pauvre vieillard, incapables d'oser et de faire rien de bon.

* [Imit. de <>a Sabliere. in marg.] Et croyez-le, il en est complice,

Tous vos amis sont vos amans.

Or ces gens-ci ne vous avertiront pas de vos fautes: Prenez une amie. Mais ce qui nous reste à examiner maintenant, ce sont les marques du bon goût, les marques à quoi nous pourrons reconnoître que nous le possedons. On est bien aise de pouvoir être tranquille et content de soi-même; d'avoir sujet de se flatter qu'on est parvenu à s'enraciner dans ce bon goût si rare. Cette douceur sera la récompense de nos soins et des mauvais quarts d'heure que nous aurons fait passer nos réflexions sur nos méprises, et c'est une douceur permise, pourvû qu'elle soit secrete, pourvû qu'on ne la fasse pas éclater par un air de suffisance et de présomption. Mais si nous avons assez d'esprit pour parvenir au bon goût, nous en aurons trop pour être glorieux. Le petit esprit et la vanité se....* [L'homme à bonne fortune. Acte 1. in marg.] J'aime les moralitez, elles endorment, intertompit la jeune Comtesse. Puisque le bon goût ne consiste qu'à distinguer à fond les choses, et à s'y attacher ou à les rejetter, à proportion qu'elles nous ont plû [-341-] ou déplû, je conçois que les deux grandes marques de bon goût, sont de réüssir à les distinguer, et à les aimer ou à les haïr juste. Vous m'allez demander comment je sçaurai que j'y réüssis. Je vous répondrai et selon vos maximes, si je ne me trompe, que quand je verrai que mes jugemens quadrent à la réputation du Compositeur, se rencontrent avec ceux des Musiciens et des Connoisseurs, et qu'ils seront confirmez par l'autorité du public et du tems, j'aurai lieu de croire que j'ai bien jugé. Puis lors que j'aurai vû, Messieurs, que je juge bien d'ordinaire, je me flatterai que j'ai le goût bon. Ma foi, Madame, reprit le Marquis, il n'y a qu'à vous montrer le chemin, vous allez plus vîte que vos guides. Cependant je m'imagine que la seureté du goût paroît encore par des marques particulieres. Par exemple, ne croyez-vous pas que c'en soit une, que de discerner le prix de deux airs indépendemment du prix des paroles? Il faut sentir le prix des paroles, mais il ne faut pas qu'il nous impose. J'eus bonne opinion de quelqu'un qui dit, aprés avoir entendu le grand air de Camus.

Vous serez les témoins de mes vives douleurs.

Voila un bel air sur des paroles languissantes. [-342-] Et ne croyez-vous pas que ce soit une preuve sensible d'un goût seur, que de sçavoir séparer le bien et le mal de la composition du bien et du mal de l'exécution? J'estimerois et je suivrois volontiers le goût d'une personne qui me diroit seurement, cette simphonie est belle, mais elle a été mal exécutée: celle-ci a été mal exécutée, mais elle est belle. Cette didistinction délicate ne se fait point sans une finesse de discernement peu commune. Non, mon ami, dit le Chevalier, et je croi comme vous, que ceci est le chef-d'oeuvre des Connoisseurs. Que celui dont le coeur et les oreilles sçauront bien démêler ainsi les défauts de l'exécution de ceux de la composition, soit passé Maître. Mais, si vous l'avez agréable, nous demeurerons d'accord que la chose du monde à quoi paroît le plus le bon goût, est de loüer à propos. Nous ne sommes point obligez de blâmer, quand nous entendons une Musique qui nous choque. Nous pouvons sortir ou nous taire. Mais je pense que la loüange est un tribut qu'on doit à qui l'a méritée.

* [Polixene. <>rag. <>ct. 1. c. 2. in marg.] Je sçai que d'encens tous les mortels avares,

Ne l'offrent que par force aux vertus les plus rares.

[-343-] C'est une injustice à ces mortels-là, qui sont les beaux esprits de profession, et un honnête homme louë, et aime même à loüer, lors qu'il seut qu'on est venu à bout de lui plaire. Lulli aplaudissoit avec plaisir à la Musique d'autrui qui le contentoit. Il a dit plusieurs fois que la simphonie sur laquelle on a fait cét impertinent pot pourri de paroles.

Je gage de boire autant qu'un Suisse, et cetera.

Lui paroissoit une des simphonies qu'il connût la plus gracieuse sur toute sorte d'instrumens, principalement sur les instrumens à vent. (En effet, prenez-y garde, vous auriez peine à en trouver une qui roule, ou plûtôt qui sautille si agréablement.) Et il loüoit tous les jours le vieux Boesset et Lambert. Monsieur Ménage répondit au Cardinal de Rets, qui lui * [Menag. tome 2. page 230. in marg.] disoit de lui aprendre un peu à se connoître en Vers. Monseigneur, dites toûjours que cela ne vaut rien, vous ne vous tromperez gueres. Cependant Monsieur le Cardinal de Rets se seroit quelquefois trompé, puis qu'enfin il se trouve de bons Ouvrages en Poësie. Il s'en trouve aussi en Musique. La marque exquise du bon goût est donc de loüer ceux-là et de ne loüer que ceux-là. Ce n'est pas assez: il est nécessaire que le degré de loüange réponde au degré du prix de l'Ouvrage. Loüer [-344-] plus ou moins est mauvais goût, et je suis persuadé que voila l'écueil de la plûpart des gens. Qui sçaura loüer d'une maniere raisonnable et proportionnée, sera un parfait Connoisseur: n'en doutez point, et le reconnoissez à cette périlleuse épreuve. Ne riez-vous point souvent, Madame, des termes dont se servent certaines gens, pour aprouver, et des grands mots dont ils se remplissent la bouche? N'attendez pas d'eux un éloge modéré: comme ce qui leur déplaît est toûjours détestable, éfroïable, abominable: ce qui leur agrée, n'est jamais moins qu'admirable, incomparable, inimitable; et le pauvre Monsieur l'Abbé R. s'est tristement livré par là à la.... nous le remarquâmes assez alors. Mais néanmoins Ménage conseilloit de bon sens, et nous voyons qu'on se trompe bien plus communément et plus honteusement à trop, qu'à trop peu loüer: quels torrens de loüanges ridicules! Combien dans le monde de Magdelons * [Préc. rid. Scene 9. in marg.] qui aimeroient mieux aveir fait un oh oh, qu'un Poëme epique. Combien de femmes sçavantes qui sont amoureuses d'un * [Femm. sçav. Acte 3. Scene 2. in marg.] quoi qu'on die. Et le malheur de ces loüanges outrées, est qu'elles deshonorent ceux qui les donnent, et n'honorent point ceux qu les reçoivent. Ces gens * [La Bruyere. in marg.] roides, et à qui la politesse n'arrache pas un mot; de plus [-345-] qu'ils ne pensent en devoir dire, sont ou paroissent par cét endroit d'un meilleur goût que les autres. On est heureux d'avoir la force de répondre, comme fit un jour Segrais à Mademoiselle. Eh mordi, vôtre Altesse en sera-t-elle plus grasse, quand elle m'aura fait dire une sottise? Monsieur le Chevalier, dit froidement Mademoiselle M. donnez-vous de garde, vous, de cette vilaine habitude de trop loüer. Ah, s'écria le Marquis, l'avis lui est convenable, et ii en a besoin. Je l'ai vû une fois dans un terrible danger où sa maniere de loüer l'avoir jetté. Sans moi, Mesdames, il ne nous aideroit pas à present à raisonner du bon goût en Musique. C'étoit un homme mort. Il entendit chanter une femme qui, aprés des airs de toutes les façons, comptoit sur un éloge de sa part. Oüi, vrayement, dit-il en baissant la tête, cela est assez bien. La Dame piquée de ce compliment frugal, ameuta cinq ou six autres femmes qui étoient là, et cet * [Despreaux. Sat. 10. in marg.] escadron coëssé, alloit faire un mauvais parti à Monsieur le Chevalier, si je ne m'en étois mêlé, et si je n'avois pas remontré, qu'il avoit loüé comme la rancune * [Rom. Comiq. tome 1. chapitre 6. in marg.], autant que sa secheresse de civilité le lui avoit pû permettre. Que ce n'étoit.... Voilà un homme bien sage, interrompit Monsieur de. il me force de [-346-] découvrir sa honte, que je cachois; Au sortir d'un dîné de trois heures, Monsieur le Marquis méne une femme se promener, et la prie de chanter au grand air sur une terrasse. Imaginez-vous ce que pouvoit être alors qu'une petite voix assez douce à la verité, mais toûjours foible, sans poitrine, sans science, et qui n'a qu'une méthode médiocre. Il eût le front d'admirer avec une profusion de termes magnifiques qui me firent rougir pour lui; et cette femme respectable d'ailleurs par plusieurs endroits, au lieu d'avoir le bon esprit d'être plus contente de ma loüange simple et naïve, que de l'imposture de ses flatteries, soûleve contre moi toute une maison. J'étois gâté sans lui, il est vrai, mais je l'en payois bien en dissimulant son indigne chute: chute qui anéantiroit toutes les marques de bon goût, et de laquelle doivent sur tout se garder ceux qui prétendent quelque chose à la réputation d'en avoir. En quels termes Monsieur vous loüera-t-il vous, Madame, la Maupin et Monsieur **. que lui restera-t-il à vous dire, lorsqu'il vous aura entenduës? Mais, quoiqu'il s'en faille beeucoup que je n'aye, en conversation du moins, toute cette franchise ferme qu'il faudroit, je lui dois sçavoir bon gré de vous aprendre que j'en ai un peu, et de vous [-347-] persuader ainsi du fond que vous devez faire sur ce que je vous dis quelquefois. Enfin une marque de bon goût trés-forte, est peut-être de distinguer juste un petit nombre de simphonies Italiennes dignes d'admiration, de la quantité des badines et des méchantes, et la marque du mauvais goût la plus palpable et la plus rassemblée, c'est d'aimer la Musique chantante des Opera Italiens, de laquelle le ridicule éclatant ne se peut sauver: et faisons, Mademoiselle, une derniere remarque. Comment ont réüssi ceux de nos Maîtres qui ont été les admirateurs zélez, et les ardens imitateurs de la maniere de composer des Italiens? Où cela les a-t-il menez? A faire des Piéces que le Public et le tems ont déclaré pitoyables. Qu'a laissé le sçavant Charpentier pour assurer sa mémoire? Medée, Saul et Jonathas. Il vaudroit mieux qu'il n'eût rien laissé.

Allons, Mademoiselle, allons dit le vieux Seigneur, convertissons-nous: et convertissons-nous de bonne grace et promtement, nous qui n'avons pas le tems de différer. Vous voyez que ce garçon-là est homme conscientieux, et d'une bonne foi plûtôt séche que douteuse. Il n'est pas Maître à chanter pour le François, et il n'y a pas d'aparence qu'il ait jamais de part au [-348-] profit de l'Opera: En verité, je vous conseille de le croire. Je suis fâchée de ne pouvoir encore me rendre, répondit Mademoiselle M. Mais quand vos raisons seroient sans replique, il me reste une ressource qui me tiendroit lieu de tout. C'est l'exemple de tant de gens d'un rang éminent, enchantez de la Musique Italienne. Je m'en repose sur leur goût, qui forme une autorité supérieure à toutes vos preuves. En fait de goût, Mademoiselle, repartit le Chevalier, les grands Seigneurs ne sont que des hommes comme nous, de qui le nom prouve peu de chose. Chacun a sa voix, et les voix sont égales, ou du moins ce ne seroit pas la qualité qui en feroit le poids. Mais en cas que vous vous en remettiez aux autoritez, nous en avons une pour nous, à laquelle vous pouvez déferer. Le Roi.

* [Britannicus. Acte 2. Scene 3. in marg.] Je vous nommerois, Madame, un autre nom,

Si j'en sçavois quelqu'autre au dessus.

Le Roi, dis-je, est de nôtre côté. Mais je ne suis point Courtisan. Je ne veux point apuyer sur ce nom, quelque grand qu'il soit, et soûtenir qu'il décide. Séparons de la personne du Roi tout l'éclat que son rang et son régne y attachent, et ne le regardons que comme un particulier de son [-349-] Royaume. On ne lui rend qu'une justice qu'on ne refuseroit pas à un Ministre disgracié, en disant qu'il est un des hommes de l'Europe né avec le plus grand sens, et l'esprit le plus droit et le plus juste. Il aime la Musique, et s'y connoît. Qu'il l'aime, tant de Balets où il a dansé, tant d'Opera faits exprés pour lui et de son choix, Lulli et tant de Musiciens, ausquels il a fait l'honneur de souffrir qu'ils l'aprochassent, en font foi. Qu'il s'y connoisse, ce même amour pour cét art, l'usage qu'il en a, et les qualitez personnelles qu'on ne sçauroit ne lui point accorder, le prouvent. Il est certain que la mode de se récrier sur la beauté des morceaux d'Opera qu'on nous aporte à present d'Italie par sommes, n'a point été jusqu'à lui. Du vivant de Lulli même, le Roi goûtoit une belle Piéce Italienne, quand on lui en présentoit une. Il se fit chanter cinq fois un Motet de Lorenzani, * [Merc. Gal. Août 1673. 246. in marg.] Il aima l'air de Monsieur de la Barre attribué à Luigi, et cetera. Il avoit, comme il a, dans sa Musique quelque Castrati, pour entendre d'eux quelques airs de tems en tems, en quoi je suis convenu qu'ils sont excélens: mais il étoit pourtant attaché aux Opera de Lulli, à la Musique et aux Musiciens de France: et depuis la mort de Lulli, il n'a point changé de goût: il a [-350-] conservé hautement celui-là, quoi qu'on ait tâché de lui en faire changer. Si l'histoire récente que mille gens ont contée est vraye, dit le Marquis, elle est précise, et elle montre bien que du moins le merveilleux et les vîtesses des simphonies Italiennes ne l'ont point touché. Ne la sçavez-vous pas, Mesdames? Un Courtisan hors de la foule, qui avoit vanté au Roi ces simphonies, lui amena le petit Batiste Violon François, qui a joint trois on quatre années d'étude sous Corelli, à une disposition surprenante. Les interêts de l'Italie étoiente n bonne main. Vous concevez que le petit Batiste avoit encore étudié sa leçon. II joüa des vîtesses qui auroient fait pâmer Mademoiselle de plaisir ou de frayeur, avant que Madame l'eût prêchée. Le Roi écouta avec toute l'attention que l'Italie pouvoit souhaiter; et lors qu'elle s'attendoit à être admirée, qu'on me fasse venir, dit-il, un Violon de ma Musique. Il en vient un, on ne le nomme point, c'en fut aparemment quelqu'un d'un mérite médiocre, qui se rencontra là. Un air de Cadmus, dit le Roi. Le Violon joüe le premier d'où il se ressouvient, un air simple, uni; et Cadmus n'est pas celui de nos Opera d'où l'on eût le mieux aimé en prendre un, si cela avoit été prémédité. Je ne [-351-] sçaurois que vous dire, Monsieur, dit le Monarque au Courtisan, voila mon goût, à moi: voila mon goût. Je l'avois déja entendu conter, ajoûta Madame du B. on prétend que rien n'est plus sûr, et on conte aussi que Monseigneur, à qui toute la France connoît un esprit extrémement droit, ayant voulu entendre Batistin, et Marchand de la Musique du Roi, joüer de la Basse de Violon, préfera fort haut le François à l'Italien, malgré les soins et les insinuations de ceux qui lui presentoient celui-ci.

Somme totale, Messieurs les Partisans d'Italie, reprit le Marquis, vous soûmettez-vous à la raison? Elle se déclare pour nous. Respectez-vous l'autorité des Connoisseurs illustres?

* [Prol. d'Arm. in marg.] Nous régnons sur un coeur, qui vaut seul tous les autres.

Et par conséquent revenez à croire, que non-seulement les Opera Italiens representez, sont fort au dessous des nôtres, ce qui étoit la premiere question: mais que les Opera Italiens sur le papier, et partagez en chants et en simphonies, sont toûjours absolument méchans au premier chef, et sont rarement bons au second: ce qui a été le fond du sujet des dernieres disputes de nôtre jolie Musicienne. Elle [-352-] l'a dit, et qu'elle nous fasse, s'il lui plaît, donner des cartes pour joüer une petite reprise d'ombre. Il faut que Mademoiselle qui n'y joüe point, soit de moitié avec Monsieur le Chevalier.

Ils se mirent à jouer, et leurs discours finirent de cette maniere, qui finit la plûpart des conversations d'aujourd'hui, quand elle ne les interrompt point. Mais il étoit du destin de la Comtesse, que ses conversations fussent écrites. Elles le furent d'un bout à l'autre les jours suivans, telles que les voici. N'importe, qui du Marquis ou du Chevalier lui ait fait ce second vol, qu'ils pouvoient tous deux lui faire sans effort et sans méprise. Si elle s'en prend au Chevalier, il le rejettera sur le Marquis.

FIN.

* [cf. p.151] * Cét air est en f ut fa b mol, ton fort difficile.

a [cf. p.153] Ponticus Chameleon Musicam ab antiquis excogitatem esse scribit ab avibus, quae in solitudinibus canere consueverunt, ad quarum imitationem Musices constitutionem sumpserunt. Athéneus li. 9. c. 13.

b [cf. p.154] Intestina ovium vel boum nervos tam variis ponderibus illigatis tetendit, qualia in malleis: S. fuisse didicerat: talisque ex his concentus evenit, qualem prior observatio, non frustra animadversa promiserat, adjecta dulcedine quem natura fidium sonora praestabat. Hic Pythagoras tanti secreti Compos, deprehendit numeros è quibus soni sibi consoni nascerentur: adeò ut sidibus sub hac numerorum observatione compositio certà, certis, aliàque aliis convenientiam sibi numerorum concordia tenderentur, ut una impulsa plectro, alia licet longe posita, sed numeris conveniens, simul sonaret. Macrob. in Sommio Scipi. l. 2. c. 1 Jamblique ne dit rien de cette invention des cordes de boyau.

a [cf. p.160] Quotus enim quisque est qui teneat artem numerorum ac modorum: ars enim, cum à naturà profecta sit, nisi naturà moveat ac delectet, nihil sane egisse videatur: nihil est autem tam cognatum mentibus nostris quàm numeri atque voces: quibus et excitamur, et incendimur et lenimur, et languescimus et ad hilaritatem et ad tristitiam saepe deducimur, quorum illa summa vis carminibus est aptior et cantibus, non neglecta, ut mihi videtur, à Numa rege doctissimo, majoribusque nostris, ut epularum solemnium fides ac tibia, saliorumque versus indicant maxime autem à graecià vetere celabrata. Cic. de orat. l. 3. il parle de la Musique dans cét admirable passage et l'explique comme il la veut. Natura moveat ac delectet. Du naturel de l'expression, et puis de la douceur.

a [cf. p.169] Comedie de Giuleo Strozzi. Je pense que c'est celle du titre de laquelle se mocque le Boccalini. Percioch<>, dit-il, ogni <>no sach<...>tte le donne sono pazze e che non possono fingere dessere quello che sono. La Segretaria di Apollo. page 176.

a [cf. p.172] Préface du receüil des Opera de l'Edition de Ballard, et tout le reste de cét article en est pris. Cette Préface n'est pourtant pas tout-à-fait exacte. Elle donne à Lulli en 1671. le Privilége des Opera, qui est daté du mois de Mars 1672.

[a] [cf. p.175] Representations en Musique page 23. voici les paroles de Saint Jerôme, qui sont une traduction d'Origene Epithalamium, libellus, id est nuptiale carmen, in modum mihi videtur dramatis a Salomone conscriptus. Quem cecinit instar nubentis sponsae. Je ne vois pas que cela signifie, comme le croit le P. M. que le Cantique des Cantiques ait été representé.

a [cf. p.176] Abregé de la vie des Peintres de Monsieur Depiles. page 216. Balthazar Peruzzi. C'est lui qui a renouvellé les anciennes Décorations de Theâtre, ainsi qu'il le fit paroître du temps de Leon X. quand le Cardinal Bernard de Bibienne fit representer devant ce Pape la Comedie intitulée la Calandra.

b [cf. p.178] C'est un Dialogue que j'avois composé de passages ramassez d'Anacreon, j'avois tiré de toutes ses odes deux douzaines de ces petits vers si doux et si coulans, tous de trois ou quatre piez, et j'avois tâché de les ajuster, en sorte que les derniers mots des vers fussent d'une terminaison à peu prés semblable, et formassent en quelque façon des rimes. Ce n'est qu'un combat d'un amant et d'un buveur, sur les loüanges du vin et de l'actour, matiere perpetuelle des odes d'Anacréon: et j'avois lié tout cela par ce refrain qui revenoit à la fin de chaque couplet.

[telo, telo, philesai.] Ode 14.

Je veux, Je veux aimer.

[telo, telo, manenai.] Ode 31.

Je veux, Je veux m'enyvrer.

* [cf. p.180] Quarta parte de Dom Quixote de la Mancha. Capitulo 43.

* [cf. p.180] Dom-Quixote. tome 2. chapitre 39.

a [cf. p.191] Pompe funebre de Voiture. Cependant cela n'est pas tout-à-fait dans Homere, comme Sarazin le dit. Le Messager qui est Antiloque fils de Nestor, ne debute pas par ces mots Patrocle gît, et ces mots sont précédez de deux vers, qui faisoient assez prévoir la mort de Patrocle à Achilee, qui la craignoit, et qui y venoit de songer fort tristement.

a [cf. p.193] Je pense pourtaut que cette espece d'air est plus ancien que la mort de Lulli. Peut-être l'avoit-il fait dans quelque maladie ou dans quelque avanture précédente.

a [cf. p.207] Le Bourgeois Gentilhomme avoit été joüé pour la premiere fois à Chambord, au mois d'Octobre 1670.

a [cf. p.223] Tous les anciens Poëtes étoient Musiciens. Musici qui erant quondam iidem Poëtae, dit Ciceron, de orat. li. 3. les Poëtes dramatiques entr'autres étoient Musiciens et compositeurs de nécessité. Tous les Choeurs de leurs Piéces étoient faits pour être chantez, ils en faisoient eux-mêmes la musique, et l'aprenoient eux-mêmes, la faisoient eux-mêmes repeter à leurs chanteurs.

a [cf. p.228] Préface du Recueil des Opera, de l'Edition de Ballard.

a [cf. p.239] Monsieur Perizonius l'a prouvé. Il montre par plus d'un exemple dans son. Quintus Curtius restitutus in integrum et vindicatus per modum speciminis, que Monsieur Perraut n'entendoit ni Grec ni Latin. Et voyez le Journal de Trevoux du mois de Mai 1705. les Journalistes laissent volontiers passer ce reproche d'ignorance, contre Monsieur Perraut l'Academicien.

a [cf. p.242] Quantum Aristoxeni ingenium consumptum videmus in musicis? dit Ciceron, de fin. bonor. et mal. li. 5. mais il est difficile de rien comprendre dans l'Aristoxene d'aujourd'hui. Jamblique est beaucoup plus net; cependant, il n'est gueres clair encore, outre que c'est un Auteur d'une petite autorité.

a [cf. p.244] e Commune opinione che noi non habbiamo reliquia alcuna dell' antica Musica figurata, con laquale possiamo della nostra far paragone, e che solamente per conghiettura ne possiam favellare. Pensieri diversi li 0 p. 611.

b [cf. p.244] Solum unum nunc diatonicum cognitum est, religuos ordines, seu inc<>rià seu difficultate amisimus. Cardan. de subtil. li. 16. p 559.

c [cf. p.244] Ex his una thaïs et ipsa temulenta, maximam apud omnes grecos initurum gratiam affirmabat, si regiam persarum jussisset accendi. Qu. Curt. li. 5.

a [cf. p.246] Et les Musiciens distinguent leur propre science en rime, ou en nombre, en air ou en partie, en modulation ou mélodie: et la partie en celle qui se nomme chromatique, pour la composition de la voix colorée, lugubre et lamentable, et en l'harmonique où sont accords de sons differens et en la diatonique simple et naturelle, et en la quarte quinte octave, en la mélodie et accord de b fa b mi et c sol ut fa. De l'Agriculture livre 1. page 1173.

a [cf. p.248] Arripiensque vitulum quem fecerant, combussit et contrivit usque ad pulverem, quem sparsit in aquam, et dedit ex eo potum filiis Israël. Exod. ch. 22. v. 20. et Deut. ch. 9. v. 21. vitulum arripiens igne combussi, et in frustra ocmminuens, omninoque in pulverem redigens, projeci in torrentem.

a [cf. p.249] Et eruditus est Moïses omni sapientià AEgyptiorum. Act. Apost. c. 7. v. 22.

b [cf. p.249] Sustulit eum filia Pharaonis, et nutrivit eum sibi insilium. Ibid. vers. 21.

a [cf. p.250] Il veut dire Nicolas de Lyra. Il n'y a point de A. de Lyra Ceci est du 3. ch. de Daniel.

a [cf. p.251] Daniel parle aussi de cét instrument sous le nom de Sambuca, qui étoit le même, selon Athénée.

a [cf. p.254] Non vides quam multorum vocibus chorus constet? unus tamen ex omnibus sonu. redditur aliqua illic acuta est, aliqua gravis, aliqua media. Accedunt vivis famina, inter ponuntur tibiae, singulorum ibi latent voces, omnium apparent. Ce passage de Seneque est, non pas de l'Epître 84. comme le marque Monsieur Perraut, mais de la 85.

a [cf. p.256] Molliores sunt et delicatiores in cantu flexiones et falsa voculae quam certae et severae. De orat. li 3 falsae voculae, de petits tons faux. Certae et severae, des tons pleins et mâles.

b [cf. p.256] Il y a dix endroits dans Ciceron qui établissent cette pluralité des parties de la Musique des Anciens. Proxime autem Aristoxemus Musicus, idemque Philosophus, intentionem ipsius corporis quandam, velut in cantu et fidibus, que harmonia dicitur. Sic ex corporis totius naturà et figurà varios motus cilii, tanquam in cantu soros. Tuscul. quaest. lib 1.

Harmoniam autem ex intervallis sonorurn nosse possumus, quorum varia cornpositio etiam harmonias efficit plures. Ibid.

Aurium item est admirabile quoddam artificiosum que judicium, quo judicatur et in vocis et in tibiarum nervorumque cantibus varietas sonorum, intervalla, distinctio, et vocis genera permulta canorum, f<>scum, laeue, asperue, grave, acutum, flexibile, durum. De naturà deor. tom. 2.

a [cf. p.262] Peuples barbares, ausquels Monsieur Perraut compare les anciens pour la Musique. page 360.

b [cf. p.262] Peuples du Cap de bonne esperance, et les plus brutaux, dit-on, de tous les hommes. On les apelle hotantots, parce qu'en dansant, ils disent incessamment et avec vivacité hotantot, mais d'une voix tout-à-fait basse, comme s'ils étoient éssoufflez, ou qu'ils craignissent d'éveiller quelqu'un. Ce chant muet n'a nulle diversité de tons, mais de la mesure. Les deux premieres syllabes de hotantot, sont toûjours deux nottes, et la derniere toûjours une blanche. Du Royaume de Siam, par Monsieur de la Loubere, tome 2 page 135. Monsieur Perraut auroit de la peine à nier que les Anciens sçûssent garder la mesure dans leur Musique, puisque les peuples du monde les plus ignorans et les plus sauvages, la gardent naturellement dans la leur.

a [cf. p.268] Ciceron de claris orator. Et tout le raisonnement qui suit, est aussi mot à mot de Ciceron.

a [cf. p.269] L'Herbiere qui reconnût que Theophraste n'étoit das Athenien, et qui l'apella étranger.

b [cf. p.269] Simon le Corroyeur, l'ami de Socrates, qui écrivit trente-trois dialogues de ce qu'il lui avoit entendu dire.

a [cf. p.280] Tout fourmille de Commentaires, d'Auteurs il en est grande cherté. Essais. livre 3. chapitre 13.

a [cf. p.290] Copia judicium saepe morata meum est. Ovid.

a [cf. p.304] Vnguentis minus diu nos delectari summà et acerrimà suavitate <>, quàm his moderatis. Cic. de orat. li. 3.

a [cf. p.338] Ego met mi ignosco, maenius inquit

Stultus et improbus hic amor est, et cetera. Horat. Sat. 3. li. 1.

a [cf. p.339] Saxa memor refero rursus ad icta pedem. Ovid.


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