TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Le Cerf de la Viéville, Jean Laurent
Title: Comparaison de la musique italienne, et de la musique françoise, Troisiéme Partie: Discours sur la Musique d'Eglise (Seconde Partie), Fragment d'une lettre
Source: Comparaison de la musique italienne, et de la musique françoise, Troisiéme Partie (Bruxelles: Foppens, 1706; reprint ed. Genève, Minkoff, 1972), 174-200.

[-108-] SECONDE PARTIE.

Quelle est la Musique d'Eglise en France et en Italie.

ARTICLE PREMIER.

Examen des Italiens et des François, pour les qualitez d'un Maître de Musique, et pour le choix des paroles.

A Ne juger des choses qu'en gros et par une vûë générale, l'Italie ne gagneroit assurément pas à être comparée [-109-] à la France, en ce qui regarde le sçavoir estimable et la vraye pureté des moeurs. Quant à la bonté des moeurs, je ne connois pas de siécle où ils l'ayent emporté sur nous. La subtilité de leurs idées s'est toûjours étenduë jusqu'à leurs plaisirs, en quoi ils ont rafiné d'une maniere peu loüée des Historiens séveres. La mollesse a toûjours été aussi commune en ce païs-là, que profonde et étudiée; et les Voyageurs d'aujourd'hui ne marquent pas qu'on s'y soit trés-réformé. Mais quant à l'érudition, il est certain qu'il a été un tems, où ils nous surpassoient de beaucoup. Qu'étions-nous dans le quinziéme siécle et dans le milieu du seiziéme, pendant que les Italiens, instruits et animez par ces Grecs délicats, qui s'étoient sauvez de la rüine de Constantinople, faisoient revivre les belles lettres en Occident? a Erasme disoit hardiment d'un Anglois, dont il admiroit l'esprit divin, qu'il lui manquoit d'avoir été formé en Italie. Combien d'esprits polis, dignes enfans de Virgile et de Ciceron leurs Ayeüils, à Rome, à Florence, à Venise, et cetera tandis que nous conservions une probité et une valeur [-110-] grossieres. J'envisage avec respect, et, si je l'ose dire, avec tendresse, une foule de grands hommes que l'Italie nous a donnez, et de qui les noms ne mourront jamais en France, à moins que les écrits de Monsieur Peraut l'Académicien et de ses sectateurs n'y éteignent entierement le bon goût: Ange Politien si excélent Traducteur des excélens Auteurs Grecs, Fracastor, Vida, imitateurs si heureux du maître des Poëtes latins, Lelius Gregorius Giraldus, si profond dans la connoissance de toute la bonne antiquité, le Senateur Naugerius, critique aprochant du Quintilius Varus d'Horace, Bembe, Sadolet, les Manuces, et cetera et en fait de Théologie et de sciences sublimes, l'Italie méritoit presque la même gloire, qu'en fait de belles lettres. Elle enfanta plusieurs hommes célébres à qui nous devons d'aussi bons ouvrages qu'il s'en pouvoit faire alors, que la Théologie n'avoit pas cette forme et ces principes solides qu'on lui donne maintenant. Mais, Monsieur, il n'est gueres demeuré de vestiges de cette ancienne splendeur de l'Italie. Si Naugerius y avoit vécu dans le dernier siécle, il y seroit mort de douleur, ou il s'en seroit volontairement exilé, pour ne pas voir le Phebus et le galimathias, la fureur des pointes et des équivoques, l'amour [-111-] des froides antitheses et des hyperboles perpetuelles, triompher parmi les Ecrivains de sa nation, avec un aplaudissement universel. Ils ne visoient qu'à ce mérite et en Latin et en Italien. De là est venu le mépris des Auteurs chez qui le latin s'aprend, et ensuite le mépris et l'ignorance du latin même. Depuis le Rossi, qui sous le nom en l'air de Janus Nicius Erythraeus a fait ces aimables Pinacotheques; je ne sçache pas d'Italien, dont la latinité se soit attirée de l'estime. Les Livres latins qui ont paru en Italie les dernieres années, sont si pitoyables, que je veux éviter, en n'en parlant point le danger d'en parler trop aigrement.

Il est vrai que j'ai vû dans les mémoires * [Fevr. l704. art. 29. in marg.] de Trevoux, que les Italiens ayant enfin conçû qu'ils avoient suivi, deux cens ans durant, une vilaine route en se jettant à corps perdu dans un stile faux et empoulé, veulent revenir au naturel et à la justesse. Ils ont envie de s'amender; mais de long-tems, la nation entiere ne se sera convertie, et quand elle se convertiroit tout d'un coup, il faudroit de longues marques de repentir pour assurer sa conversion, et pour faire oublier le passé. De vieux pécheurs, comme cela, plongez depuis un temps infini dans des habitudes détestables, ne doivent-ils pas, Monsieur [-112-] l'Abbé, être éprouvez à loisir? leur donne-t-on si-tôt l'Absolution?

Au contraire, la France qui s'est polie plus tard, et qui a aux Italiens l'obligation de sa politesse et de son ouverture pour les belles lettres, a laissé dans le dix- septiéme siécle, ses maîtres de bien loin derriere elle. La crainte de paroître partial pour nôtre patrie ne m'empêche pas de le soûtenir, mais elle m'empêche de faire une liste fastueuse de tous les hommes rares en chaque art, qui ont annobli la France, seulement sous le régne du Roi. Je laisse les sçavans Hollandois, Anglois, Allemands, nos rivaux en bon sens et en profondeur, mais nos inferieurs en délicatesse, à juger; eux qui sont dés-interessez: combien nous avons obscurci, et sur les belles lettres, et sur la Théologie, et sur les grandes sciences, tout ce que l'Italie a jamais produit, et combien il nous seroit honteux d'entrer en comparaison avec ce qu'elle produisoit pendant que nous avons fleuri. Je me persuade que la Hollande, l'Angleterre et l'Allemagne, n'hesiteroient point à nous rendre justice. Peut-être sommes-nous sur le point de baisser considérablement, et c'est l'opinion où je suis que les mauvais livres de Monsieur Perraut et de ses Sectateurs en seront cause en partie, qui [-113-] m'inspire contre lui une vivacité que j'ai peine à modérer. Néanmoins, il est certain que la France fleurit encore; son avantage sur l'Italie demeure encore en son entier. L'Eglise y a une trés grande part. On a droit de douter qu'aucun Clergé ait jamais été si docte, que celui de France l'est à present. Nos Vicaires de Vilage sont mieux instruits de leur Religion, que ne l'étoient nos Prélats dans le siécle de Calvin. Et à l'égard des moeurs, sans que je veuille relever ce que les Italiens ont dit plusieurs fois, qu'ils font la Religion et que les autres l'observent, à ne considérer que la police exterieure et que les dehors, il ne paroît pas que les Italiens ayent tout-à-fait la pieté droite et ferme des François. Le bon exemple du Roi qui n'a pas pû ne point operer depuis le tems qu'il le donne constamment, et qui a rendu au moins d'une hypocrisie loüable et utile, les courtisans qu'il n'a sçû rendre dévots; la vie sans reproche des Evêques qui a autant contribué que leurs Séminaires à épurer celle du Clergé: et les réformes d'Ordres qui ont fini tous ces bons tours de Moines et tous ces contes plaisans que les rieurs faisoient autrefois; bien souvent avec sujet, ont donné à la France une face vraiment chrétienne. Comme le caractere général de la [-114-] nation est un préjugé légitime du caractere de chaque particulier, et comme nous avons montré que la pieté, et l'habileté en Thélogie et en Langue latine, sont des qualitez essentielles à un Compositeur: ce que je viens de dire ici n'est point une digression inutile. Cela signifie qu'il est vrai-semblable que nos Compositeurs ont communément plus de fond de Christianisme et d'érudition que les leurs. A profondissons-en la verité. L'érudition d'un Compositeur consiste à sçavoir sa Religion et du latin. Ils ne montrent pas dans leurs piéces imprimées, qu'ils sçachent mieux leur Religion que le petit peuple d'Italie, qui ne la sçait nullement bien. On y rencontre à tout moment des traits d'une dévotion hazardeuse, et qui a besoin d'une grande indulgence pour ne pas scandaliser. Souvenez-vous de ce Motet à la sainte Vierge, où il y avoit adoro te, répeté cinq ou six fois, et qu'aprés une longue dispute. le chapitre de * * ne voulut point laisser chanter dans son choeur. Imprimeroit-on en France un Motet semblable? au regard du latin, les Compositeurs seroient des docteurs en forme, et plus que des docteurs, s'ils en sçavoient, tant il est aujourd'hui peu commun qu'on en sçache en Italie. Les Italiens n'aiment pas la Langue latine, * [Voyag. d'Ital. et de quelque endr. d'Allem. en 1695. et 1696. page 110 et 112. in marg.] dit le [-115-] Prêtre de Séez, aussi ne sçauroit-on leur faire un plus grand déplaisir que de leur parler latin... Ces Messieurs pour l'ordinaire me répondoient en Italien, aprés leur avoir fait ma demande en latin. En entrant dans Parme, je fis rencontre d'un Abbé. Je lui demandai le logis du Grand Vicaire. Le latin l'embarassa, de sorte qu'au lieu de me répondre, il prit la peine de me conduire. Mais comme il y avoit assez loin, il s'ennuya. Aparemment qu'en marchant, il songeoit à ce qu'il me devoit dire, car tout d'un coup il s'arréta, et en me montrant un beau Palais, il me dit. Dominus, quando vestra dominatio erit ante hunc Palatium, tunc cognoscebit Domum quam petit. Les Voyageurs modernes font pleins de traits de cette force. On conviendra que le latin est plus usité que cela en France, et mieux sçû de tous les honnêtes gens. La plûpart de nos Compositeurs l'entendent. Monsieur Mignon, Campra, l'Abbé Bernier, et cetera. Je ne nomme point Monsieur Brossard, qui est homme d'étude, et qu'on doit tirer pour l'érudition du rang des Musiciens ordinaires. Ce seroit-là une trop petite loüange.

J'avouë pourtant que nous ne sommes pas encore assez au dessus des Italiens et de la critique, pour la connoissance de [-116-] cette belle langue, j'ai oüi assurer que Lallouette n'en sçait pas un mot. Ce défaut balance tous les avantages, que son beau génie et le bonheur extrême d'avoir été Secretaire de Lulli, lui peuvent donner, et j'ai vû vingt choses réjoüissantes dans nos Pieces, des mots estropiez, séparez en deux, apliquez à contre-sens, et cetera qui ne sçauroient non plus venir que de l'ignorance des Compositeurs en Musique latine. Dans une Messe de Gontier, il y à trois parties, dont la premiere dit, non erit: la seconde, non erit fi; la troisiéme, non erit finis. Dans un Motet pour le jour de Noël, Lochon met, procidentis, dentes, dentes. Si Gontier et Lochon avoient été habiles Grammairiens, ils n'auroient pas coupé ainsi par la moitié finis et procidentes. Et en effet, on m'a conté que ce Gontier et ce Lochon, qui ont certainement du feu, ne sont rien moins que sçavans. Ce sont deux hommes, un de Beauvais, l'autre de Tours, qu'un talent naturel a poussez à la Musique latine, contre toute sorte de régles et d'aparence. Ils en composoient sans la pouvoir noter, et ils la faisoient noter par des enfans de choeur, semblables, mais en un degré trés inférieur, à Monsieur des Touches. Je dois dire ici, comme je l'ai dit dans les dialoges pour les Opera, [-117-] qu'en fait de science de Musique, les Italiens qui s'apliquent à la composition d'Eglise, ont d'ordinaire plus de fond que ceux qui briguent parmi nous les places de maître. Les Italiens l'emportent en ce point, moins cependant que nous ne l'emportons sur la Théologie et sur le latin. Reste le génie et le goût, que j'ai marquées aussi au second Article pour les qualitez nécessaires au Compositeur. Passons-les en cet endroit. Cela sera répandu dans ce que nous dirons bien-tôt. Nous prendrons l'idée que nous voudrons avoir du génie et du goût des Italiens et des François, de l'amas des differens traits que nous en raporterons. Elle doit résulter du tout ensemble.

Quoique tout soit Prêtre et Moine en Italie, les Compositeurs ne sont ni l'un, ni l'autre. De cinquante maîtres de Musique, il n'y en aura que deux qui soieut dans les ordres sacrez, peut-être aucun: et à proprement parler, il n'y a point là de maîtres de Musique; ou du moins, ils n'y sont pas en titre d'office. Les plus grandes Cathédrales n'ont ni Compositeur, ni Musicien attachez à elles. Point d'enfans de choeur, les Castrati en tiennent lieu. On prend des Motets du premier venu, lorsque l'on en a besoin. Ce sera un homme marié, un homme d'une [-118-] vie scandaleuse, un Castrato qui aura composé le Motet ou la Messe du jour de Pâques, et qui les fera executer par d'autres gens comme lui, ramassez de tous les côtez.

En France, cela est autrement réglé. Les Evêchez y étans plus grands et plus riches, chaque Cathédrales a sa Musique fondée, et à la tête son maître; un sous maître trés souvent: dans les Provinces, les deux tiers de ces maîtres sont Prêtres, ou au moins Ecclesiastiques, et il est de leur interêt de l'être, parce que ces puissans Chapitres ont quantité de Benefices à leur nomination, et que le maître de Musique ne manque gueres d'en obtenir quelqu'un, qui en vaut la peine. Je confesse qu'il n'arrive que trop fréquemment à Paris qu'on reçoive des maîtres de Musique séculiers. Charpentier et Bernier à la sainte Chapelle, Campra et Lalouette à Nôtre-Dame, et cetera mais ceux-là et quelques autres ont été des gens à qui on a fait grace, en faveur d'une habileté distinguée: il importe un peu moins qu'ils soient Prêtres à Nôtre-Dame de Paris, parce qu'ils ne sont qu'à demi les arbitres de la Police de la maîtrise, deux Chanoines députez font la dépense de la Table et veillent au reste, et en gros, il ne laisse pas d'être vrai que nos Compositeurs sont [-119-] ordinairement dans les ordres. Je demeure pourtant d'accord qu'il seroit fort bon qu'on n'en recût nulle part aucun autre, (remarquez en passant que les plus doctes, Monsieur Brossard, Monsieur Lami que je vais tout à l'heure citer, et cetera sont Prêtres.) Et outre les raisons que j'en ai données au second Article, on devroit considérer que par tout, hors à Paris, le maître de Musique est chargé de la conduite et de l'éducation des enfans de choeur. S'il ne sçait gueres le latin et sa Religion, comment les leur aprendra-t-il, ou comment tiendra-t-il la main que son sous-maître les leur aprenne? mettez-là un foû, un homme de table et de plaisir, loin qu'il songe à leur former les moeurs, il les leur gâtera par une facilité vicieuse et par de mauvais exemples. Je me suis toûjours imaginé qu'on pouvoit attribuer à ces mauvais exemples d'un maître de Musique mal choisi, séculier et débauché, le libertinage de nos Musiciens, dont la plus grande partie a été élevée enfans de choeur. Leur caractere est tel depuis long-temps, qu'à present sur le seul nom de Musicien, on se forme l'idée d'un homme peu régulier. C'est qu'ils se gâtent dés la petite soûtane rouge, et quand ils l'ont quittée, ils vivent comme ils ont vû vivre leurs maîtres: ils s'entreressemblent [-120-] et sont yvrognes par tradition.

Venons maintenant au choix des paroles. A le prendre à la rigueur, les Italiens ne choisissent point les leurs, car ils les font toutes. Lors qu'ils sont obligez de mettre en chant un Cantique, un Hymne, ou un Pseaume, à cause que la cérémonie du jour le veut absolument, ils s'y soumettent: mais il est fort rare qu'un Motet, dont ils sont les maîtres, et dont ils se donnent à eux-mêmes le sujet, soit composé de passages de la Bible. La Bible est à leur égard, un vieux magazin, où ils ne tiennent compte de foüiller; ils se croyent plus glorieux de travailler sur quelque chose de tout neuf, et ils créent les paroles, aussi bien que la Musique. Je vous dirai en un mot, que ce défaut est le plus grand de tous, et la source de mille défauts.

Si par hazard quelqu'un d'entr'eux entreprend de rassembler des passages, ou d'ajuster des termes de l'Ecriture pour en faire un Motet, ils les lient et les ajustent d'une maniere, qui montre à merveilles que ce n'est pas leur métier. Je veux vous en raporter un exemple, afin que vous en jugiez, et je vous assure que cet exemple-ci est un des moins desavantageux pour l'Italie, que je puisse vous [-121-] raporter. Voici les paroles d'un des plus fameux Motets du Carissimi.

Peccavi, Domine, et miserere mei, te diligit anima mea, te semper quaesivit cor meum. Ergo, mi Jesu, mi Creator, mi Salvator, dimitte culpas, parce peccatis meis, quia tu salus, tu spes, tu vita mea es. Cela n'est-il pas bien suivi? j'ai péché, Seigneur, et ayez pitié de moi. Le joli et! mon ame vous aime, mon coeur vous a toûjours cherché. On n'a point péché, si l'on a toûjours cherché Dieu. Dimitte culpas. Quel mot est-ce que culpas? je doute que jamais l'Ecriture l'ait employé, et je ne pense pas qu'aucun bon Auteur latin se soit avisé de s'en servir. Ciceron s'est servi une fois de culpae, omnes culpae, et il n'est point rude, mais culpas est insuportable à ceux qui ont un peu d'oreille. Un Musicien, qui en devroit avoir plus que personne, le dit le premier, sans aucune nécessité, en un discours de trois lignes, et ce Musicien est carissimi, un des maîtres de sa nation de la réputation la mieux établie! vous me permettrez d'ajoûter que ce Motet est digne d'être appellé beau. La Basse-continuë en est un peu esclave des fugues et des parties superieures, et quelquefois manque de suite et de dessein, et je m'aperçûs encore qu'une des trois parties du [-122-] trio de voix étoit à moitié semblable à la Basse-continuë, et à moitié differente, ce qui est pauvre. Mais sans compter une harmonie aimable et flâteuse, ce Motet a des tons trés estimables pour le chant et pour l'expression. Le seul ton qui est sur le mot peccavi, et qui fait beaucoup, parce qu'il est et qu'il doit être souvent répeté, me paroîtroit d'un grand prix. C'est dommage qu'à travers toutes ces beautez, on sente que les paroles ne sont point bonnes.

L'Ecriture nous est plus vénérable et plus familiere; je croi que nous en avons l'obligation aux Huguenots, à qui nous en avons plusieurs; ce que Monsieur Colbert n'a pas craint de dire dans son testament politique. Le long commerce et les fréquentes disputes que nous avons eu avec eux, ont fait que la France est celui de tous les Royaumes Catholiques, où le goût de l'Ecriture s'est le plus répandu. On l'aime, on la sçait, sa simplicité nous pique, et les compositions modernes, quelque mesurées et quelque rimées qu'elles soient, sont fades, au prix, pour les honnêtes gens. Nos Musiciens ont suivi ce goût loüable. Ils travaillent pour l'ordinaire sur des Pseaumes, sur des passages rassemblez de la Bible, ou sur des Hymnes de l'Eglise. Telle est la méthode [-123-] de Dumont, de Campra, de Bernier, et cetera.

Non que quelques-uns, dans l'envie de se faire honneur des productions particulieres de leur esprit, ne s'écartent de la route commune. Monsieur Brossard, par exemple, néglige l'Ecriture, pour briller par des paroles qui paroissent purement de lui. De ses huit Motets, le dernier seulement est sur le Pseaume, Quemadmodum desiderat cervus, et cetera et le quatriéme sur l'Hymne de l'Assomption de Santeüil, O vos aetherei, et cetera il a tiré de son propre fond les paroles des six autres. Ce que je dois à son érudition et à la patrie, ne m'empêchera point de l'en reprendre. Quelle rapsodie est-ce que les strophes de son Motet à voix seule Ave vivens Hostia, qu'il a mis en habile homme à la tête de son Livre, afin que le commencement fit goûter la suite, et dans lequel il y a sans doute des choses excellentes? n'est- il pas joli de voir Monsieur Brossard conter fleurettes à la sainte Hostie, si j'ose ainsi m'exprimer, par de petits vers rimez et semez de pointes et de gentillesses? et quel latin, quel langage! scrinium dulcoris, dit-il au saint Sacrement. Escrin, petit coffre de douceur. Voilà assurément du langage et du latin d'Italie. Je suis sûr qu'il ne nous trouvera pas dulcor dans Ciceron: je l'ai cherché dans [-124-] la Concordance de la Bible, et j'ai vu qu'il n'est qu'en un seul endroit de l'Ecclesiastique. Monsieur Brossard, que rien ne contraignoit, pouvoit faire grace de ce mot là à des oreilles délicates. Il est heureux de s'être attaché, comme il a fait, à étudier les Ouvrages Italians.

Les paroles d'un Motet de * [Maître de Musique de Nôtre- Dame de R** in marg.] Monsieur Lami sur le même sujet, pour l'élévation du saint Sacrement, sont d'un goût bien different. Il les fit imprimer, lorsqu'il étoit maître de la Musique de saint Innocent à Paris, avec celles de deux autres Motets, un pour le jour des Innocens, l'autre pour le jour de Noël. Ces deux Motets-ci sont deux especes d'histoires, tissuës de divers passages de l'Ecriture, apliquez et liez avec beaucoup de justesse et de bonheur, sans qu'il y ait de lui qu'une strophe de quatre vers en chacune: mais, comme elles sont longues, je ne vous raporterai que les paroles pour l'élevation.

[ps. 85. 5. in marg.] Quam bonus es, Domine, quam suavis ac mitis es,

Quam bonus es, Domine, diligentibus te!

[Sap. 16. 20. in marg.] De coelo panem dedisti nobis, praebentem regibus delectamentum.

Quam bonus es, Domine, quam, et cetera.

[ps. 22. 5. in marg.] Impinguasti in oleo caput nostrum,

Et calix iste quam praeclarus est!

Quam bonus es, Domine, quam, et cetera.

[-125-] [S. Thom. off. S. Sacr. in marg.] Nascens te das in socium,

Convescens in edulium,

Te moriens in precium,

Regnans te das in praemium.

Quam bonus es, Domine, quam, et cetera.

J'espere que vous trouverez cela dévot et agréable, capable d'élever le coeur et l'esprit; premierement, du Musicien lors qu'il compose, et ensuite des Auditeurs: et si je me trompe, un critique sans religion conviendroit que, dans l'opinion des Catholiques, c'est parler noblement de l'Eucharistie. J'ajoûterai que j'ai vû dans les Poësies de Perrin deux piéces latines, a faites pour être chantées, et parfaitement propres à servir d'exemple du bon et du mauvais en ce genre là. La premiere, toute tirée de l'Ecriture, est d'une beauté admirable, vive, gracieuse, semée des traits du monde les plus fins, les plus ingenieux, et qui convenoient le mieux à la fête pour laquelle elle étoit composée. La seconde, est une élévation qui consiste en cinq vers hexametres, plats, sans force et sans onction, peu propres au chant. Si elles sont toutes deux de la façon de Perrin, comme il y a aparence, l'une devoit bien rabattre [-126-] la verité que lui auroit pû donner l'autre. Je vous suplie, Monsieur, de vous souvenir de les lire quelque jour.

ARTICLE II.

Examen des Italiens et des François, pour la Musique.

L'Expression, la simplicité, l'agrément, sont les trois qualitez d'une excélente Musique d'Eglise. Une expression excélente a aussi trois qualitez: elle est naturelle, vive, juste.

J'ai dit dans le cinquiéme Dialogue, pour ramasser en deux points tous les vices de la Musique prophane des Italiens, que leurs sonates n'ont point de chant, et que leurs chants n'ont point d'expression. J'ose redire ici en gros la même chose de leur Musique sacrée. Elle est si semblable à la prophane, le même génie, le même goût y régnent avec tant de conformité et d'emportement, que c'est un triste préjugé contre elle; et cette conformité, dont on ne sçauroit disconvenir, sera cause que je ne recommencerai pas à marquer leurs défauts en détail. Ce seroit vous fatiguer, Monsieur l'Abbé, que de vous répéter tout ce que j'ai répandu dans [-127-] les Dialogues. Vous voudrez bien vous ressouvenir de mes critiques et de mes raisons, et vous les apliquerez où vous jugerez qu'elles le devront être. Je vais seulement ajoûter ici quelques faits particuliers. Le raport que la Musique d'Eglise et la Musique d'Opera d'Italie ont ensemble, fera encore que celle-ci poura se ressentir de fois à autre de ce que je dirai de celle-là.

Le défaut d'expression, est le défaut capital et insuportable des Compositeurs d'Italie. On peut toûjours leur faire le reproche qui dit tout, que Ciceron a faisoit aux Stoïciens. Ceux mêmes qui leur aplaudissent, ne changent en rien de coeur en les écoutant, et s'en retournent les mêmes qu'ils étoient venus. Néanmoins quand je soutiens que la Musique Italienne n'a point d'expression, je ne prétends pas qu'elle n'en ait jamais aucune: j'entends qu'elle ne l'a presque jamais telle qu'elle la devroit avoir. Ils ont de reste, selon les occasions, tantôt de la gayeté, tantôt de la tristesse, tantôt de la fureur; mais ils en ont trop ou trop peu, en quoi ils manquent de justesse, et cela ne coule point de source, ils font venir cela à force, [-128-] et de trop loin, en quoi ils manquent de naturel.

Leur amour pour les chants extraordinaires, la torture qu'il faut se donner pour déchifrer leurs éfroyables transpositions, la profusion importune de leurs ornemens, la coûtume qu'ils ont de parcourir en cinq ou six mesures, deux ou trois octaves de bas en haut et de haut en bas, et de changer à tout moment de mouvement et de mode, et cetera sont des marques trés certaines que la Musique de leurs Motets n'est point naturelle. Cette seule habitude de changer à chaque instant de ton d'une façon si subite et si violente, est une conviction de leur manque de naturel. Voyons-nous qu'un homme qui parle naturellement, parle ainsi? mais comme je l'ai dit en plus d'un lieu, ils font si peu de cas de la nature, qu'ils renoncent volontiers à l'honneur de la bien suivre; ils s'en éloignent de propos déliberé, et ils n'ont point honte de croire que leur étude vaut mieux qu'elle. Peut être que ceux qui aiment les Motets Italiens, ne se soucieront pas de les défendre là-dessus.

Que l'expression ne soit point juste dans ces Motets, qu'elle soit outrée ou petite, il y en a cent et cent preuves. Outre toutes celles qui résultent de ce que je leur ai [-129-] reproché, de leur badinage, de leur affectation et cetera je vous en marquerai deux en cet endroit. Ce sont deux défauts encore plus communs, si cela est possible, dans leur Musique d'Eglise, que dans celle d'Opera, et qui comme les autres, y sont beaucoup plus condamnables. Les Compositeurs Italiens ont l'attention de s'attacher à peindre chaque mot en particulier, et ils n'en rencontrent aucun, auquel ils ne donnent quelque coup de pinceau en passant. Voilà une petitesse risible; cependant, c'est la folie de leurs premiers Heros. Ils oublient, ils affoiblissent l'expression générale du Verset et de la pensée, pour s'amuser à cette expression particuliere du mot.... La pensée, le Verset, n'ont point besoin que l'expression particuliere de ce mot les releve, ils sont déja assez vifs... n'importe. Ce mot est cher au Compositeur, et il ne le passera pas sans s'y arrêter amoureusement. J'ai été trés fâché de trouver une de ces petitesses dans le jugement de Salomon du Carissimi. Quoique M.... tiennent pour buononcini, qu'elles n'estiment des Compositeurs d'Italie que ceux qui ont fleuri depuis vingt ans, et que le Carissimi soit anterieur à cét âge de la bonne Musique Italienne, j'ai toûjours été persuadé qu'il est le plus grand Musicien que l'Italie ait [-130-] produit, et un Musicien illustre à juste titre, plein de génie sans contredit, mais de plus ayant du naturel et du goût; enfin le moins indigne adversaire que les Italiens ayent à oposer à Lulli: et de toutes les Piéces du Carissimi que j'ai entenduës ou que j'ai vûës manuscrites, (car je n'ai rien vû d'imprimé de lui.) Ce jugement de Salomon, est ce qui m'a touché davantage. J'y fus charmé de plusieurs traits rares. Les criailleries des deux meres qui se disputent l'enfant, la majesté de Salomon en prononçant son Arrêt, et cetera y sont exprimées avec une naïveté heureuse. Mais, il y a un discernere dont on ne peut pas n'être point choqué. Discernere, discerner, c'est examiner et connoître le bien et le mal des choses, et pour representer cét examen et cette connoissance de toutes les choses du monde, Carissimi met sur discernere un chant qui parcourt toutes les cordes. Quelle puerilité, et comment apeller cela autrement?

Un second défaut qui montre qu'ils outrent et qu'ils veulent outrer l'expression, ce sont leurs répétitions. Afin de faire sentir un mot, ils le redisent un quart d'heure durant. Le secret est merveilleux et spirituel. Bassani, dans son premier Motet, répéte neuf fois de suite, si, et sept [-131-] fois non. Aprés cela, l'Auditeur a tort s'il ne goûte, s'il ne retient pas bien non et si: mais souvent des Auditeurs impatiens ou glorieux, s'ennuyent ou se fâchent qu'on leur rebatte ainsi les mêmes mots. Ils disent que c'est insulter l'esprit et lasser l'oreille. Les Italiens amoureux de leurs idées, et enflez de leur science d'accords, ne songent point au danger qu'on court de s'égarer en allant trop loin, ou plûtôt ils pensent que quoi qu'ils fassent, ce ne sçauroit être une faute, qu'on sera obligé de les admirer sans raisonner en vertu de leur harmonie détournée, et que leur autorité fera oublier les régles ordinaires de la sage médiocrité, au dessus desquelles ils se mettent, et celles du bon sens qu'ils ne daignent pas consulter. Si quelqu'un lisoit en Italie les bons Auteurs Grecs et Latins, la lumiere naîtroit et se communiqueroit, on instruiroit les Compositeurs qui pourroient revenir de leur fol entêtement d'abondance, et qui aprendroient que l'excez ne sçauroit être une perfection: qu'au contraire, la vraye perfection est par tout de füir l'excez. En sorte qu'il y aura lieu de soûtenir, selon * [Reth. li. 1 c. 6. in marg.] Aristote, que tout ce qui n'est point dans l'excez est un bien, puisque tout ce qui est excessif et plus grand qu'il ne faut, est un mal. Tout, et en Poësie, [-132-] et en Peinture, et en Eloquence, et en Musique. Une mesure a 6/4 est vicieuse, ou la passion ne demande que la vitesse d'une mesure à trois temps. C'est un mérite que de faire un chant uni, composé de tierces et de quartes, sans b mol, ni diésis: quand cela suffit.

[Metra phulastethai, kairos di' epipasin ae sos.]

Mensuram serva, modus in re est optimus omni,

Avoit dit en Grece * [[Epga kai Emerai] in marg.] Hesiode, dés le tems de la naissance des beaux arts, ce que Virgile a depuis si admirablement pratiqué, et ce qu'Horace a tant enseigné à Rome. [B. b. in marg.] Mais puis qu'aucun Italien n'est plus d'humeur à aller étudier les leçons de ces Auteurs dans leurs Livres, il seroit à propos que quelque voyageur charitable fît graver sur les portes des Academies d'Italie et des maisons où logent les Compositeurs, ces deux Inscriptions que les Amphictions * [Plat. in Charn. in marg.] avoient autrefois fait graver sur celles du Temple de Delphes, et qu'Aristote * [Reth. li. 2. c. 21. in marg.] apelle des Sentences proverbiales, tant elles étoient devenuës communes parmi les Grecs.

[gnoti seauton]. connois-toi toi-même.

[methen agan]. rien de trop.

La premiere modereroit l'extrême confiance qu'ils ont en leur sçavoir, principe secret de leurs accords extravagans, et [-133-] cette derniere les rendroit tout d'un coup d'excellens hommes dans leur métier, en cas qu'ils en profitassent bien.

Les François ont l'expression assez naturelle et assez juste, et médiocrement vive. On ne voit pas qu'aucun d'eux ait encore attrapé dans sa Musique d'Eglise, l'art de ces expressions victorieuses, qui dans la Musique des anciens, ont operé des choses surprenantes: mais au moins, ils ne se sont pas fort écartez du chemin d'y parvenir.

Nous avoüons pourtant que plusieurs succombant à la tentation des chants détournez, se sont un peu éloignez de la nature, et les Italiens ont la gloire de les avoir corrompus, et le plaisir d'avoir empêché par là qu'on ne les surpassât tout-à-fait en un point. Si Monsieur Brossard s'étoit moins rempli d'érudition Italienne, il en auroit été plus coulant et plus suivi, il n'auroit pas changé de mouvement à chaque Verset de son Ave vivens Hostia, il n'auroit pas fait des Amen et des Alleluia, dignes du sifflet. Soit que Campra craignît de se copier soi-même dans son troisiéme Livre de Motets, soit que l'imitation des Italiens, à laquelle il paroît s'être adonné, l'eût gâté: il est constant qu'il y a beaucoup à dire, pour le naturel, des Motets de son dernier Livre à ceux [-134-] du premier et même du second, dont la douceur et la facilité méritoient la vogue qu'ils ont eûë. Aussi a-t-il éprouvé que le public n'est point duppe. La destinée differente des deux premiers Livres et du troisiéme, a dû lui aprendre que le prix et le pouvoir des vrayes et des fausses beautez sont bieu differens. La science que l'Abbé Bernier a montrée dans ses Piéces imprimées, et qu'il a montrée assurément en un degré aussi haut que quelque Italien qu'on puisse vanter, lui a coûté cher. Ses Basses si travaillées n'empêchent point qu'on ne sente et qu'on ne condamne un génie contraint qui révolte. Quant à la justesse d'expression, à ce raport exactement proportionné de la Musique et des paroles, je ne prétends pas non plus que nos François n'y manquent point. Il seroit à souhaiter qu'ils eussent un soin entier de s'y attacher. Le moyen d'excuser Monsieur Mignon, quand on voit qu'au Kyrie eleison d'une de ses Messes, non content du triple noir, il met gayement: il ne se souvenoit pas que Kyrie eleison veut dire, Seigneur ayez pitié de nous. Je me suis apliqué à examiner Campra, parce qu'on ne sçauroit mieux témoigner sa bonne foi qu'en critiquant ceux qui nous font le plus d'honneur. Il exprime je ne sçai ou solemnitatem, par [-135-] une Musique longue et brodée. C'est aparemment pour marquer que dans les grandes Fêtes, l'Office est long, et les cérémonies magnifiques. Dans Lauda Jerusalem Dominum, il exprime, ante faciem frigoris ejus, par une Musique, imitée des trembleurs d'Isis. Il devoit songer que Lauda Jerusalem est un Pseaume de joye, et que ante faciem frigoris, et cetera n'est-là qu'un passage peu important, et sur lequel il ne sied point de s'arréter: car il faut avoir égard, non-seulement aux paroles, mais même au tems et au lieu ou sont ces paroles, et qui doute, par exemple, que le de profundis de l'Office de Noël, ne demande un autre tour que le de profundis de l'Office des Morts? dans in exitu Israël, à non clamabunt in gutture suo, Campra fait un duo, qui crie long-temps et à pleine tête. Est-ce bien exprimer que les Dieux d'or et d'argent ne crieront point? il ne s'apercevoit pas en tous ces endroits qu'il prenoit à gauche le sens du latin. Expressions Italiennes. Et j'ai entendu citer un trait du pleinchant de Paris, que je ne passerai point ici sous silence. Pour exprimer altare, on s'est avisé de lier quatre nottes, une basse, une haute, une haute; une basse, fa/re fa/re et par ce moyen on represente nos Autels, qui sont carrez à [-136-] peu prés. Qui ne siffleroit? mais nons serons moins badins à l'avenir. Nous serons aussi moins prophanes. On ne verra plus de Messes Françoises sous ces titres. Missae ad imitationem modulorum, j'ai couru tous ces bocages et cetera j'ai senti les deux maux et cetera. On ne verra plus rien de pareil à cét autre trait d'une Messe de gantes. Elle fut composée en un temps que le Roi envoyoit un secours en Candie, ce qui avoit fait faire cette chanson, allons en Candie, allons et cetera qui étoit dans la bouche de tout le monde. Gantes, voulant que sa Messe fût à la mode, fit son Kyrie eleison, notte pour notte, sur l'air de la chanson, allons en Candie, allons, et du même mouvement du commencement à la fin. N'en riez pas, Monsieur l'Abbé, ou plûtôt permettez-moi d'en rire avec vous, et de redire ici à Gantes ce mot Italien, qui fut dit dans uue occasion encore plus grave. Il peccato è grande, ma vilo perdono, per l'inventione.

Le Journal de Trevoux du mois de Novembre * [page 1896. in marg.] 1704. a parlé de Charpentier en des termes qu'il faut que je raporte pour la gloire de la France. Charpentier aussi sçavant que les Italiens, a possedé au suprême degré l'art de joindre aux paroles les tons les plus convenables. (Nous parlons de la Musique latine,) ou en a [-137-] vû des effets qui rendent vrai semblable ce qu'on dit de la Musique ancienne. Je vous avouë qu'aux deux premieres lignes de ce passage j'avois tremblé pour Messieurs les Journalistes. Mais la Parentése me rassura, et me fit voir qu'ils sont gens prudens, qui ne se commettent point. Ils disent qu'on a vû des effets des expressions puissantes de Charpentier. Il a été leur maître de Musique au Collége et à Saint Loüis, et on ne sçauroit refuser de les en croire. Or le prix d'une Musique qui agit, qui se fait sentir, n'est point douteux. Elle ne tend qu'à émouvoir les ames des Auditeurs; tous les autres mérites qu'elle peut avoir, dépendent et se forment de ce mérite où elle vise, où ne sont que des niaiseries et des jeux d'enfant en comparaison. Du moment qu'elle émeut, qu'elle pénétre un honnête homme, elle est admirable; il n'est plus besoin de raisonnemens. D'ailleurs, il y a entre les Journalistes de Trevoux un Jesuite, qui avant que de l'être, aimoit et suivoit les spectacles, comme font tous les jeunes gens d'une grande naissance et de la Cour. Il n'a point perdu dans sa retraite et dans ses études, l'amour et le goût de la bonne Musique, et il mérite mieux qu'un autre qu'on défére à ce qu'il en pense. Aprés quoi j'ai une sincerité scrupuleuse, qui ne [-138-] me permet pas de tirer avantage des choses, qui ne me paroissent vrai-semblables qu'à dem . Je n'ai point entendu de Motets de Charpentier. J'en ai cherché sans en trouver, et aparemment il n'y en a aucun d'imprimé de lui. Mais je ne comprens point par quel miracle Charpentier auroit été expressif, c'est-à-dire, naturel, vif et juste, dans sa Musique latine, lui qui étoit dur, sec et guindé à l'excez dans sa Musique françoise: ce que le méchant Opera de Medée, un recueil de chansons que je connois, et Jonathas, petit Opera, representé au Collége de Clermont même et duquel j'ai vû depuis peu la partition, témoignent de reste. Pour la science, j'oposerai Charpentier aux Italiens, comme je leur oposerai Colasse, l'Abbé Bernier, et cetera mais je croirois qu'on feroit une injustice à ces Italiens si méprisables pour l'expression, si on leur préféroit Charpentier sur cét article, et qu'on feroit un tort criant à Colasse, qui est quelquefois froid et gêné, mais qui est excellent quand il fait bien, et à l'Abbé Bernier qui a des traits recommandables dans ses Motets imprimez, et dont le Te Deum, non imprimé, aproche de celui de Lulli, si on leur comparoit Charpentier en quoi que ce soit, horsmis en science.

[-139-] Nous ne répétons pas la moitié tant que les Italiens, et nous ne nous faisons pas un devoir si sacré, d'exprimer le sens particulier des mots: néanmoins, il n'y aura pas de mal que nous méprisions davantage encore ces deux sortes de mérite. Vous voudrez bien que je vous raconte une petite histoire qui fait voir à merveilles, combien les expressions de mots sont burlesques et dangereuses. En 1680 ou 82, lorsque Dumont mourut et que Robert se retira, au lieu de deux maîtres de Musique que le Roi avoit à sa Chapelle, il en voulut avoir quatre, et afin que ces places fussent remplies par des gens qui en fussent dignes, il envoya dans les Provinces une lettre circulaire, par laquelle tous les maîtres des Cathédrales étoient invitez à venir à Versailles composer pour ces places, et les disputer: il ne manqua pas d'y en venir beaucoup. Le Sueur maître de la Musique de Nôtre-Dame de Roüen, étoit un des prétendans: homme d'un génie heureux et fécond, sçachant le latin fort bien, et qui méritoit ce poste autant que personne. Comme il n'avoit pas de grands Protecteurs, il crut devoir se faire connoître, et donner bonne opinion de lui, avant que de composer pour le concours, et il fit chanter un jour à la Messe du Roi une Piéce de sa façon. [-140-] C'étoit le Pseaume 70. Qui habitat in adjutorio, et cetera. Pseaume admirable, duquel il avoit fait un Motet égal au texte, à ce qu'il croyoit, et qui véritablement étoit d'une Musique exquise. Le Roi et toute sa Cour l'écoutoient avec une grande attention. Au septiéme Verset, cadent à latere tuo, et cetera Le Sueur avoit peint cette chute, ce mot cadent, par un choeur en fugue, qui faisoit un roulement de sept ou huit notes en descendant, et quand de grosses basses parcouroient cette octave bruyante, et apuyoient ferme sur le dernier ton, il n'y avoit point d'Auditeur qui ne dût se representer, selon le Sueur que cette invention avoit charmé, un homme roulant du haut d'une montagne en bas, et faisant à la fin le bruit qu'on fait, lors qu'on tombe trés rudement. Cette peinture ne frapa que trop un des Courtisans qui étoient là. Bon, dit-il, à un des éclats de la fugue, à un de ces caaaaAdent, en voilà un de bas, qui ne se relevera point. Cette plaisanterie troubla le sérieux et le silence de toute l'Assemblée. Le Roi en rit, et il sembla qu'on n'attendît que la permission de l'imiter. On en rit long-temps et de bon courage. Cependant, le Roi fit signe de la main qu'on se tût, et le Motet continua. Au dixiéme Verset, et flagellum [-141-] non appropinquabit, et cetera le bon homme le Sueur, dont le malheur étoit de ne s'être pas élevé au dessus de ces puerilitez, avoit mis une nouvelle fugue sur flagellum. Cela faisoit un bruit long et aigu, qui representoit le cliquetis de cinquante disciplines. On auroit crû être au milieu de cinquante Capucins qui se seroient disciplinez de toute leur force. Oh, dit un autre Courtisan, las de ce tintamarre, depuis que ces gens-là se foüettent, ils doivent être tout en sang. Le Roi fut repris d'une envie de rire, qu'il ne put contraindre. Ceux qui étoient auprés de lui, rirent de la seconde plaisanterie, qu'ils avoient entenduë comme lui: ceux qui étoient éloignez rirent, parce qu'ils le voyoient rire. Le Motet s'acheva, sans qu'on en tint compte, il ne fut plus écouté, et dans la suite, les Courtisans n'apelloient le Sueur que le caaaaAdent et le flagellum, flagellum. On enferma les Prétendans dans une maison, où ils furent cinq ou six jours, nourris aux dépens du Roi, et où ils ne parloient à personne, et chacun travailla de son mieux sur un Pseaume marqué pour ce concours, qui fut le Pseaume 31. Beati quorum remissae sunt, et cetera mais dés qu'on commença à chanter dans la Chapelle l'ouvrage de le Sueur, au lieu de préter [-142-] l'oreille aux beaux tons dont il étoit rempli, l'idée des deux endroits de son premier chef-d'oeuvre, et des deux plaisanteries, revint en la mémoire de tous les Courtisans. C'est le caaaaAdent, se dirent-ils l'un à l'autre, et ce fut une risée générale. Colasse, la Lande, Minoret, Coupillet, furent choisis. Les trois premiers dignes sans doute de ce poste, le dernier, non, et le Sueur s'en revint tristement chez lui faire executer dans le choeur de son Eglise un excélent Beati quorum, qu'on n'avoit point entendu à Versailles, et qui reçût à Roüen mille aplaudissemens inutiles. Cette avanture que le Sueur a contée plusieurs fois avec un ressentiment fort vif contre la Cour, l'avoit pourtant si bien gueri du badinage et des fausses expressions, qu'il passa presque à un excez oposé. Il jetta au feu toute sa vieille Musique, extrêment agréable et flâteuse, et durant le reste de sa vie, en fit à chaque occasion, de neuve, sage, jusqu'à la sécheresse.

A propos des deux malheureuses fugues qui rüinerent la fortune de ce pauvre homme, je ne dois pas oublier de dire que les fugues sont à l'Eglise, comme à l'Opera, les délices perpetuelles des Italiens. La quantité les rend par tout viles et importunes, malgré leur agrément: [-143-] mais principalement à l'Eglise, où les régles de la justesse ordonnent qu'elles soient encore plus rares qu'à l'Opera. Car il y a peu d'endroits dans l'Ecriture qui souffrent qu'on rebatte les paroles, autant de fois que la fugue le demanderoit. Il est même difficile qu'on imagine des paroles d'Eglise, ausquelles ces fréquentes répétitions conviennent, et nous venons de fronder les répétitions hors de propos. Pour les doubles fugues qu'on fait differentes à même temps, le bon sens veut qu'il y ait donc deux choeurs qui chantent differentes choses, et c'est ce qu'on n'observe gueres. Au fond, les Compositeurs pensent-ils que cét usage des fugues leur aporte tant de gloire? Je sçai qu'elles plaisent à l'oreille, en ce qu'on aime à entendre un seul chant diversifié et traité sur toutes les cordes. Cependant ce n'est qu'un pur travail, un pur ouvrage de l'étude et de l'aplication, et où le goût n'a que la moindre part, une pure ressource des esprits bornez. Il ne sçauroit être fort honorable à ceux qui ont du génie, d'user souvent d'une chose, qui est le secours ordinaire de ceux qui n'en ont point. Nos derniers Compositeurs y doivent faire attention.

La simplicité, deuxiéme perfection de la Musique, consiste dans le naturel, la [-144-] netteté, l'épargne d'ornemens. Premier Le naturel. Il est la source et la baze de toutes les beautez, et par conséquent il contribuë à toutes les perfections. Nous n'en connoissons aucune en aucun art, à laquelle il ne soit nécessaire. Deuxiéme La netteté, parce que, comme dit * [Abregé de la Musique. page 2. in marg.] Descartes, d'assez bon goût pour un Mathematicien, Le plaisir des sens consiste en une certaine proportion et correspondance de l'objet avec les sens.... et cét objet, pour plaire, doit être de telle façon qu'il ne paroisse pas confus au sens, qui ne doit pas travailler pour le connoître et le distinguer. De là vient qu'une figure, si réguliere soit-elle, n'est pas agréable à la vûë, lors qu'elle est embarassée de plusieurs traits. Troisiéme L'épargne des ornemens. Les ornemens ne sont point de l'essence des Piéces, le superflu devient aisément incommode, et d'abord qu'il est incommode, il est inexcusable. Rapellez ici, Monsieur, tout ce que j'ai dit dans les dialogues de la Musique d'Opera des Italiens, ce que je viens de dire de leur Musique d'Eglise, et mon principe du troisiéme article de ce petit discours, que la simplicité doit régner dans cette Musique ci, en un degré bien plus éminent que dans l'autre: puis concluez quel peut être le mérite des maîtres d'Italie en ce point. Il est certain que leurs ouvrages [-145-] n'ont nulle trace de simplicité. Je doute qu'ils sçachent seulement que c'est une perfection.

Les François ne l'ignorent pas, eux, et il n'y a que vingt ans qu'ils commencent à perdre de vûë de temps en temps, le soin de la conserver. Nôtre Musique prophane avoit toûjours été plûtôt trop, que trop peu simple, jusqu'à Lulli qui nous a laissé des exemples éclatans d'un juste milieu en cela, et nos premiers Auteurs de Motets, étoient amoureux aussi des beautez nuës. Dumont, le plus ancien de ceux dont je puis parler, (ses Motets ne sont pourtant imprimez qu'en 1688.) est d'une simplicité extrême, quoi qu'il ne négligeât point l'agrément, et que ce soit lui qui a amené, ou du moins qui a établi en France l'usage des Basses continuës, dont nous nous passions auparavant. Lulli disoit, je l'aime ce bon homme Monsieur Dumont, il est naturel. Effectivement, l'art et le sçavoir infini des Motets qui sont venus ensuite, n'ont point fait mépriser ceux de Dumont. On les achete encore, on goûte leurs graces naïves, et ce dialogue d'un Ange et d'un pécheur, peccator ubi es? se chante encore avec plaisir. On ne sçauroit accuser le premier Livre des Motets de Campra de manquer de simplicité. Elle y brille [-146-] souvent d'une maniere fort noble. Aprés quoi je ne nierai pas que nous ne nous soyons un peu relâchez sur ce chapitre.

Desmarets, Auteur du bel Opera d'Enée et Didon, doit être compté parmi les faiseurs de Musique d'Eglise, puis qu'il est constant qu'il composoit toute celle que Coupillet faisoit joüer à Versailles. Aprés que ce Coupillet, maître de Meaux, eût été nommé pour la Chapelle du Roi, parce que Madame la Dauphine que Monsieur Bossuet avoit sollicitée, le demanda: il se trouva trés étonné et trés fâché de se voir élevé à un poste, qu'il avoit brigué, moins par envie et par esperance de l'obtenir, que par vanité. Il s'avisa d'avoir recours à Desmarets, jeune homme, alors gueux et inconnu. Ils firent marché à tant le Motet, et dix ou douze ans durant, Coupillet vécut dans son emploi glorieux et estimé. Mais enfin, soit méchanceté, soit besoin; Desmarets venant hautement se plaindre que Coupillet ne le payoit point, trahit et prouva l'intrigue, et Coupillet se retira. Je vous conte ceci, Monsieur, pour vous ajoûter que cette Musique d'Eglise de Desmarets, joüée à Versailles sous le nom de Coupillet, étoit excellente et sur tout naturelle et simple, à ce qu'on m'a assuré. Peut-être y en a-t-il quelques [-147-] morceaux imprimez, sur lesquels on en jugeroit; car je m'en fie ici à la foi et au goût d'autrui. Je ne puis même vous taire que j'ai entendu un Miserere de Desmarets, qui m'avoit donné une idée médiocre de son talent pour la Musique latine. Il le fit chanter aux Peres de la Merci, à l'Anniversaire de sa femme, en 1994, ou 95, et cela ne valoit pas à beaucoup prés Enée et Didon.

Une Musique agréable, (derniere perfection, et bien moindre que les deux premieres dans une Musique d'Eglise,) est naturelle, douce, liée et suivie. Nous la voulons naturelle, parce que nous demandons par tout du naturel, douce, afin qu'elle flatte les oreilles, liée et suivie, afin qu'elle les flatte uniment. Voici l'article où il semble que les Italiens vont triompher. Que ne sacrifient-ils point au desir et à l'honneur d'embellir leurs Motets, de les mettre en état de plaire. Tout ce qui leur paroît agréable, leur paroît bon. Platon qui crie si haut, qu'un agrément excessif est la honte et le ridicule de la Musique, et Saint Augustin, qui parlant de cét art, non plus en homme nouvellement converti, mais en homme d'esprit, et en Musicien, leur dit, * [De Musica. livre 1. in marg.] in omnibus benefactis modus servandus est, et multa etiam in canendo et psallendo, quam [-148-] vis delectent, vilissima sunt, n'y ont rien entendu. Tant de traits fâcheux des Conciles, des Peres, des a Historiens, contre les chants effeminez, ne les retiennent point. Cependant, quelque empressez que soient les Compositeurs d'Italie, à donner de l'agrément à leur Musique d'Eglise, il demeure douteux qu'ils y parviennent, peut-être ont-ils le malheur de la rendre molle et énervé, sans la rendre aimable. Le crime d'une Musique d'Eglise molle et énervée est certain, il est certain qu'ils tombent dans ce crime, on ne m'obligera point de prouver ici ces deux points: il me suffira d'examiner si leurs Motets sont aussi agréables qu'ils le présument.

D'abord, dans les agrémens de leurs chants et de leurs simphonies, il ne faut point chercher de naturel. De la douceur, on y en trouve. Ils y répandent des tous gracieux, ils les parsément de passages et de roulemens flatteurs, et cetera. Mais j'ai deux défauts à leur reprocher, fort contraires à la douceur. Premier Leurs vitesses terribles. Cela étourdit et irrite l'oreille, cela n'a pas de proportion ni de correspondance avec nôtre orgâne; pour user du langage de Descartes, cela nous fait [-149-] de la peine, * [Abregé de la Musique. page 2. in marg.] de même que l'éclat brillant des rayons du Soleil, blesse les yeux de celui qui le regarde directement. La jolie tira de que les 68. doubles crochues de suite qui sont dans le premier Motet de Bassani! et ce n'est là rien pour eux. Deuxiéme Leur multitude de dissonances. Sauvées avec une régularité exacte, ce sont toûjours des dissonances, dont chacune pique et dont le grand nombre pique excessivement: mais de plus, il est positif que souvent les Italiens dédaignent de les sauver. Ils ont le secret de les faire entrer dans leur harmonie toutes crues et toutes rudes, et ce secret est aux dépens de sa douceur, ce n'est que de la mépriser. Que leur Musique soit bien liée et bien suivie; ils ne le prétendent pas, eux, ni leurs Admirateurs. Et comment le prétendroient-ils? quelle suite, quelle liaison subsisteroit parmi les vuides et les interruptions que leurs pauses y jettent de nécessité. Dans ce premier Motet de Bassani, que je vous ai cité déja, vous conterez quand il vous plaira, 66 demi-soupirs en 46 mesures triple leger, et en un autre article, 48. demi-soupirs en 13 mesures. Les Basses-continuës, portent aussi chez eux ce nom trés injustement. Elles n'ont garde de l'être, coupées et interrompuës comme elles sont sans cesse.

[-150-] Reste la profondeur et la varieté que je n'ai point mises entre les qualitez d'une Musique estimable, et que j'aurois dû y mettre, à ce qu'ils prétendront. Le profond sçavoir n'est d'aucun mérite par lui-même, il n'en a qu'autant qu'il conduit à quelque beauté, c'est un de mes premiers principes. Quel gré faut-il que je vous sçache de vôtre habileté et de vôtre art, si je n'en retire du plaisir? Faudroit-il que je vous sçusse gré d'être riche, si vous ne me faisiez pas de bien? ainsi la science des Italiens, en quoi ils nous surpassent communément, est d'une petite considération, puis qu'on ne voit point qu'elle produise d'effets avantageux. Ils diront que la varieté sert à l'agrément, et j'en conviens. Je conviens encore, suivant ce que vous avez lû au quatriéme Dialogue, que s'étant mis au large en secoüant le joug où nous tient la justesse d'expression et par la permission qu'ils se donnent d'employer tout ce qui leur vient en pensée, ils font de la Musique plus variée que la nôtre: caractre commun à leur Musique d'Opera et à leur Musique d'Eglise. Néanmoins en celle-ci comme en celle-là, il s'en faut beaucoup qu'ils ne soient abondans et diversifiez, autant qu'on se le persuade. Examinez leurs Basses-continuës, elles sont pleines de redites; et [-153-] par conséquent, elles obligent les autres parties de redire nécessairement. On trouvera les ouvrages de leurs meilleurs maîtres plats et pauvres par cét endroit. Les Basses-continuës de l'Abbé Bernier, sont superieures aux leurs. Mais nous avons un avantage aussi brillant que naturel, et qui diversifie cent fois plus nôtre Musique dans les régles de la sagesse et de la bien-scéance, que toutes les extravagances des Italiens ne peuvent divesifier la leur. C'est l'usage de nos Basses chantantes. La France a des Basses chantantes admirables. Un Maître de Musique qui en peut oposer aux dessus de ses enfans de choeur, a beau jeu par là à faire des chants d'une varieté harmonieuse. Quel secours pour les choeurs, pour les fugues et cetera! au lieu que les maîtres d'Italie qui n'ont que des castrati, et par hazard quelques méchantes tailles, dont ils font des basses miserables, sont bornez à des chants qui crient, qui pipent toûjours, et ne sçauroient sortir de ce haut si ennuyeux. Point de creux profond, presque point d'éclats de chant en descendant, et jamais de ces tons trés bas charmans, par eux- mêmes, et par l'heureux contraste qu'ils font. Je n'ai point mis d'abord la varieté entre les qualitez d'une Musique parfaite, parce qu'elle est enfermée [-154-] dans l'agrément, parce qu'elle se supose, et parce que nos Messes et nos Motets étans moins longs que nos Opera, ont moins besoin d'être fort variez. Je parle peu aussi de ces basses chantantes, parce que j'en ai assez parlé dans les Dialogues, et que vous vous rapellerez ce que j'en ai dit là, qui est égal pour la Musique prophane et pour la Musique sacrée: mais j'espere qu'il n'y aura personne qui ne comprenne quelles suites a l'usage des Basses chantantes, en fait de varieté, dans les Ouvrages des Compositeurs François. Quelque habiles, quelque féconds que soient les maîtres d'Italie, quelque steriles et quelque ignorans que fussent les nôtres, le secours de nos Basses chantantes, nécessaires en mille endroits pour la vrai-semblance et pour l'expression, donneroit à nôtre Musique des beautez et des agrémens, à quoi la leur ne pourroit atteindre.

Il est sans difficulté que les Motets François chantent assez. Quelques uns de ceux de Dumont, ceux des deux premiers Livres de Campra, le premier et le second Motet de Monsieur Brossard, le premier et le second de l'Abbé Bernier, quelques endroits des Messes de Monsieur Mignon, ont même un chant d'un prix singulier. En général, nous ne manquons [-155-] point de naturel, nous ne pechons point par la rudesse, et nôtre Musique est liée et suivie, jusques-là qu'on nous le reproche. Mais ce reproche nous honore, et si nous sommes sages, nous tâcherons de nous l'attirer toûjours. Deux ans de suite j'ai entendu trois fois à Ténébres, un Miserere de Lalouette, que j'ose préférer à un Volume de piéces Italiennes, et que je croi d'une beauté exquise pour tout. Quoique les Religieuses qui l'executoient, ne l'executassent pas avec toute la tendresse qu'il faloit, il n'y avoit personne dans leur Eglise sçavant ou ignorant, qui n'en fût frapé, et le ton du mot Miserere, ménagé et relevé d'une maniere ingénieuse dans un jeu touchant des deux dessus, valoit seul une longue Piéce. Horsmis qu'il pouroit y avoir un peu trop de gayeté en quelques Versets, et un peu trop de passages, qui même sont assez uniformes, c'est un modéle d'excellente Musique. J'entendis aussi à Versailles ce mois de Juillet dernier, le Motet de la Messe de Monseigneur, que je ne puis oublier ici. Il étoit d'un chant noble et aisé, de vrais tons de Lulli, des Choeurs merveilleux, (où les Basses crioient pourtant bien haut.) Une expression médiocrement forte, mais plus pure et plus chaste que les maîtres des Cathédrales ne [-156-] l'ont d'ordinaire, et que ne l'ont la plûpart de nos Motets imprimez. On me dit qu'il étoit de Lalande, qui battoit la mesure dans la Galerie des Musiciens, et il me parut que le Roi étoit servi en Musique, comme il le doit être, et comme il l'est en tout le reste: en gros mieux qu'on ne l'est en aucun lieu de son Royaume. Je ne dis rien de ce que je ne connois pas, trés content que vous me pardonniez la liberté que je prends de proposer mon sentiment sur ce que je connois, ce qui fait que je ne parle pas là de tous nos Compositeurs, et ceux dont je ne cite point les ouvrages, parce que je n'en ai point entendu, Robert Minoret, Morin, qui publia des Motets l'année passée, et cetera feroient peut-être autant d'honneur à la France, que ceux que je cite. Mais si vous en estimez moins mon érudition en Musique d'Eglise, vous en estimerez davantage ma bonne foi. Je ne contente d'entamer la matiere: je n'ai pas l'ambition de l'épuiser.

Et je vais mettre des explications et des exceptions aux loüanges que je viens de donner aux François, sur l'agrément de leurs Motets. Tout bien compté, je demeure d'accord qu'ils sont d'un agrément trés imparfait, ou du moins qu'ils n'aprochent que de loin de l'excellence [-157-] qu'ils devroient avoir. Les Compositeurs que j'ai nommez, ont tous eu la finesse de placer le meilleur à l'entrée de leur Livre: que ne s'efforçoient-ils de rendre chaque Motet, tel que celui par lequel ils ont voulu nous gagner et nous prévenir. Leur ruse n'impose point, et leurs soins auroient un succez solide, éternel et assuré. J'arrangerai les défauts, dont je ne puis les excuser, sous les causes ausquelles je croi qu'on doit imputer ces défauts. J'impute donc les défauts d'agrément de nôtre Musique d'Eglise à trois causes. A la hâte de composer, à la paresse et à la négligence de nos Maîtres, à l'imitation des Italiens.

Premierement, à la hâte de composer. Elle est l'origine sensible du malheur de certaines Piéces qui sont sans graces et sans sel: malheur également commun, également triste dans nôtre Musique d'Eglise et dans nos Opera. Au sortir d'enfant de Choeur, un jeune homme entreprend une grande Piéce: le moyen qu'il y réüssît, avec un esprit qui n'est point meur, et qui n'a nulles idées distinctes du bon et du mauvais, qui n'est aidé ni apuyé par l'expérience et par la science? Quelque disposition que des enfans ayent à la Poësie, qui n'a pas ce détail de régles et d'observations qu'a la Musique, [-158-] en voit-on faire bien une Elegie ou un Sonnet? Passe pour une Chanson ou un Madrigal. De même il ne faut pas présumer qu'on fasse à dix-huit ou vingt ans de bons Motets. Il n'est permis alors que de s'amuser sur des essais legers et faciles. Si un ou deux gens d'un génie extraordinaire et précoce, ont fait à cét âge des morceaux suportables, c'est un bonheur unique qu'il ne faut ni tenter, ni esperer. Cependant un jeune François, qui, loin de sçavoir méditer les véritables agrémens d'un Ouvrage, ne sçait pas ce que c'est que de refléchir; emporté par sa vivacité, jette sur le papier des notes et des accords au hazard. Voila un Motet. Lors qu'il est devenu un Maître de Musique connu, il s'avise de mettre au jour quelque chose. Il ramasse, et il présente au Public ces avortons de son enfance, que l'amour aveugle que nous avons pour nos premieres productions ne lui laisse corriger qu'à demi. Aussi ces Piéces sont reconnoissables. Vous y verrez des échapées de chant, si j'ose m'exprimer ainsi, des traits heureux par ci par là; mais un naturel plat, une douceur ennuyeuse, une suite languissante, des parties qui s'embroüillent au moindre jeu, des fautes contre les régles, et je confesse que ceci n'est point [-159-] rare, et cetera. L'agrément se perd ou s'affoiblit de cette maniere. Les Italiens sont assurément trés-loüables de composer plus tard et d'avoir plus étudié; et quoique leur extréme science leur soit préjudiciable, et les plonge dans la dureté et l'affectation, on ne sçaurit refuser des loüanges au dessein et à l'envie de bien faire qu'ils ont, en faisant ce fond de sçavoir.

Nos manquemens contre le précepte d'être agréable, doivent être imputez secondement à la paresse et la négligence. C'est le vice de nôtre Nation, et nous n'avons gueres de Motets où l'on n'en aperçoive des traces. Un Maître de Musique paresseux, ne compose que la fête, le jour qu'il faut faire chanter l'y contraint. Il a laissé passer mille bons momens, le génie se seroit échaufé, et le moment où il est obligé de travailler, est un moment malheureux, le génie est glacé. Ou bien il compose dans ses heures inutiles, mais tantôt avec une promtitude, tantôt avec une langueur, extrémes. De là vient que vous entendez tous les jours des Piéces, dans lesquelles il n'y a pas un beau ton. Ce sont de ces chants communs, qu'un laquais trouveroit en sifflant: de ces chants froids, et qui ne signifient rien. Les tons sont les [-160-] pensées de la Musique, et il en est des beaux tons comme des belles pensées. Mettez quelque part cinq ou six pensées naturelles et vives, qui conviennent et qui peignent bien, il en sort une lumiere qui éclaire un ouvrage entier: elles le parent et le soûtiennent d'un bout à l'autre. Mais de tous les défauts le plus fade, est de parler sans penser, de parler pour ne rien dire, comme font les femmes et nos Auteurs modernes: au lieu que dans ces admirables anciens, Homere, Demostene, Thucydide, Virgile, Ciceron, Saluste, vous trouvez plus de choses que de mots. Le sens est pressé, chaque phrase regorge de suc. La paresse des Musiciens François, conduit leurs Motets à n'avoir ni suc, ni agrément, et leur négligence y souffre, même en ce qu'ils impriment, de petites fautes qui produisent des desagrémens remarquables. L'ave vivens Hostia de Monsieur Brossard, commence par une octave harmonique. La note qui est sur la premiere syllabe d'ave, est a l'octave de la Basse continuë... c'est peu de chose.... oüi. Néanmoins cela se sent, et cela étoit si aisé à réformer. Cette note d'a est une blanche. Que n'en faisoit- il une noire, précédée d'un soupir? Dans le Salve Regina de Campra, à cette fin, ô pia, ô dulcis, Campra joint l'o de [-161-] dulcis à celui de pia, aprés lequel il met un demi soûpir. Par conséquent le chanteur dit, ô pia ô, et le demi soûpir le force de s'arrêter sur le second o et de l'éloigner de dulcis. Ainsi, à moins que le chanteur ne prononce le p de pia trés distinctement, on croit entendre une m, et c'est, ô mia ô, ce qui fait un miaulement de chat, et l'Auditeur rit. Campra place son demi-soûpir aprés le second o, il n'avoit qu'à le placer devant, pour le séparer de l'a de pia: le sens, la prononciation auroient été justes. Bagatelle sans doute, mais bagatelle desagréable dans le Motet de Campra, (la fugue de Bernier sur cét ô dulcis, est bien d'un autre prix.) et une sage attention ôteroit ces négligences: on les éviteroit en travaillant avec soin... Oh, vous condamnez le travail, il enfante les excez que vous reprenez en la Musique des Italiens... je ne condamne point le travail en soi, un travail caché, et qui retranche les défauts, sans blesser la belle nature: Je condamne un travail qui donne des défauts, qui méne à de fausses beautez, et qui paroît. Un Ouvrage ne doit point paroître trop travaillé, dit Monsieur Despreaux dans une Préface de sa derniere Edition, où il y a plus à profiter que dans quantité de gros Livres, mais il ne sçauroit être trop travaillé, [-162-] et c'est souvent le travail même qui en le polissant, lui donne cette facilité tant vantée qui charme le Lecteur. Il y a bien de la difference entre de vers faciles et des vers facilement faits. Les écrits de Virgile, quoi qu'extraordinairement travaillez, sont bien plus naturels que ceux de Lucain qui écrivoit, dit-on avec une facilité prodigieuse, Nos Musiciens n'ont qu'à se régler là-dessus. Au reste, quand Monsieur Despreaux dit qu'un ouvrage ne sçauroit être trop travaillé, c'est une maniere de parler pour dire qu'il est rare, qu'il est difficile qu'il le soit trop par une main bien gouvernée. Car Monsieur Despreaux ne nieroit pas qu'il ne soit dangereux de trop retoucher un ouvrage, qui est une fois parvenu à un certain point de perfection. Les éforts de la lime se marquent, on court risque qu'un Lecteur délicat ne le sente, et Monsieur Despreaux ne le doit pas ignorer. La maxime * [Metra phulastethai, kairos di' epipasin ae sos.] d'Hesiode et * [Virtus est medium, et cetera. in marg.] d'Horace subsiste toûjours. Nos Compositeurs chercheront un milieu entre leur paresse, leur négligence, et le travail outré des Italiens.

Troisiéme cause du peu d'agrément de quelques-uns de nos Motets, l'imitation de la Musique de de là les Monts, en toutes ces choses que je lui ai reprochées. Je n'ai pas craint d'avancer que Monsieur Brossard, [-163-] Bernier, Campra, dans son dernier Livre et cetera ont sujet de se repentir du soin et du temps qu'ils ont employé à copier les Compositeurs et ce païs-là: j'ajoûte en cét endroit que les duo et les trio de Bernier, sont desagréablement marquez au coin de l'Italie. Eh, que n'a-t-il eu en vûë les duo et les trio de Lulli: que ne formoit-il les siens sur ce modéle qui nous est si commode et si present! mais Bernier est assez éclairé pour connoître mieux que personne le peu de naturel de ses parties rassemblées et le peu d'agrément de ses parties prises en détail, et assez jeune pour nous donner un jour un autre recueil de Motets d'un goût oposé, et moins uniformes. Je finirai ce long article par une réflexion, que je croi vraye. Quand les beautez Italiennes ne seroient pas aussi fausses qu'elles le sont la plûpart, nous ne devrions nous les aproprier qu'avec beaucoup de réserve et de précaution. Il faut suivre son génie, ce qui nous est étranger ne nous sied jamais excellemment. On ne réüssit pas en forçant et en changeant son caractere, mais en le rectifiant et en le polissant d'une maniere douce et aisée, et il est plus sûr et meilleur d'être médiocre dans ce caractere qui nous est propre, que sublime dans l'imitation d'un autre. Cultivons nôtre [-164-] génie françois, ne nous adonnons point à l'Italien; ils sont si differens qu'il est difficile de les lier et de les confondre: le mélange les gâte tous deux. Le Motet * [livre 2. in marg.] de Campra, ubi es Deus meus, n'est que le Motet de Danielis sur les mêmes paroles, revû, corrigé et augmenté. Voilà le génie François enté sur l'Italien, d'une bonne main, et d'une main qui n'est pas novice à imiter. Je ne dirai pas que le Motet de Campra ne vaut rien, il a son prix: mais je dirai qu'il n'est pas tel que je l'aurois esperé de Campra, travaillant sur un fond si riche. J'entendis d'abord le Motet de Danielis qui me parut fort bon en gros, celui de Campra que j'entendis ensuite, ne me parut point préférable. Si Campra en avoit ôté plusieurs défauts, ceux qu'il avoit pris étoient devenus plus sensibles, et il avoit été contraint d'affoiblir extrêmement plusieurs des traits qu'il en avoit copiez: vice de cét alliage des deux gouts. Non qu'il ne fût utile d'étudier les Compositeurs d'Italie, il y auroit du profit à les imiter quelquefois, et je pense m'en être expliqué au commencement du second Dialogue, mais il y faudroit une merveilleuse adresse et une merveilleuse retenuë. Je n'attends rien de bon des nouveaux Motets dans le goût François Italien, de Lochon. Voilà [-165-] une enseigne de mauvais présage. Je n'aurois point affiché une profession expresse de copier à moitié les Compositeurs Italiens. Je ne puis trop redire que leur usage des dissonances, des changemens de mode, des chants rompus, et cetera ne quadre point au tour de nôtre Musique, que cela ne se joint point bien. Nous cousons mal et nous ne sçaurions ne pas coudre mal ce que nous prenons d'eux. Malheur à qui les imite beaucoup.

ARTICLE III.

Examen des Italiens et des François, pour l'execution.

L'Execution comprend deux grands chefs. La Décoration, les Acteurs. Ce second chef comprend les chanteurs et les joüeurs d'instrumens. Les chanteurs de Motets doivent être expressifs, sçachant prononcer ce qu'ils disent, sûrs de leur partie, simples, modestes. Les joüeurs d'instrumens doivent aussi avoir de l'expression, de la science, de la modestie.

Comme le Theatre est la Scene des Opera, l'Eglise est celle des Motets, et il sembleroit à tout le monde qu'elle devroit [-166-] seule l'être. Mais les Italiens se sont avisez de faire adresser au Seigneur des prieres générales en un autre lieu. Ils font souvent executer leur Musique d'Eglise dans les places publiques: cela est-il régulier et bien séant? j'arrivai un peu tard à Regio, dit le Prêtre de Séez * [page 114. in marg.] que j'aime à citer, parce que son caractere et sa naïveté rendent son témoignage irréprochables. Je fut surpris de voir la grande place qui est devant le Dôme remplie de monde, et quantité de flambeaux allumez. Comme c'étoit la veille d'une grande fête, ma surprise cessa bien-tôt, puisque je vis paroître sur deux Balcons, l'un qui est contre le portail de l'Eglise Cathédrale, et l'autre contre un logis qui est vis-à-vis de cette Eglise, deux Troupes de Musiciens et de joüeurs d'instrumens. On y chanta des Piéces admirables, en l'honneur de la sainte Vierge.... On me dit que cette cérémonie se faisoit pendant toute l'année la veille des grandes Fêtes, et toûjours aux flambeaux, même aux plus longs jours de l'Eté. Quelque admirables qu'eussent été véritablement ces Piéces, je ne sçai s'il n'anroit point été mieux de ne les point chanter, que de les chanter de cette façon, de les chanter là. Que seroit-ce si nous representions, nos Opera sous le portail de nos Cathédrales? et pourquoi [-167-] ces flambeaux aux plus longs jours de l'Eté? est-ce parce que les Opera ne se joüent jamais au jour?

La principale décoration des Eglises, est celle de l'Autel, et la meilleure décoration d'un Autel, est une simplicité noble et chrétienne, de n'avoir rien que d'auguste, rien de superflu. Le grand Autel de saint Pierre de Rome, qui dans la magnificence incroyable de ce superbe édifice, n'est paré que d'une Croix et de quelques Chandeliers, en est une preuve et un exemple sans replique. J'ajoûterai, et je l'ajoûte volontiers que le grand Autel des plus magnifiques Eglises d'Italie est d'ordinaire de cét air. Par où je les louë fort en général, quoique leurs Nefs et leurs Chapelles soient peut-être trop ornées, ce qui amuse les yeux, et trop claires, ce qui inspire une gayeté qui ne convient point à la maison de Dieu. Le goût de l'antiquité et de l'architecture gothique, qui donnoit aux Temples la vastité sombre qu'aime montagne, étoit plus pieux en ce dernier point.

Vous croyez, Monsieur, que je vais donc extrêmement estimer la Scene d'une Musique d'Eglise d'Italie, executée dans le Choeur. Bon s'ils conservoient cette Scene. Mais, par malheur, les jours de belle Musique, ils la changent en une autre [-168-] trés contraire. Durant le carnaval, par exemple, on redouble à Rome les Fêtes et les cérémonies saintes, on les embellit, comme pour les oposer aux prophanes. Chaque Cardinal prend soin de faire orner l'Eglise, qui est son titre. On commence par cacher tout-à- fait l'Autel et le Tabernacle. On éléve au devant un Théatre, sur lequel sont plusieurs figures qui representent quelque histoire de la Bible. Au milieu est le saint Sacrement placé et enjolivé selon la vivacité d'imagination du Machiniste. Une fois le Cardinal Ottoboni avoit fait representer la sortie de l'Arche. On voyoit en l'air la Colombe et un rameau à son bec: c'étoit sur ce rameau qu'on avoit perché le saint Sacrement. En bas étoient arrangez deux figures de chaque sorte d'animaux. Il y en avoit dans l'Arche bien des couples et d'une forme bien diverse, ainsi la Décoration étoit nombreuse et réjoüissante. Elle emporta le prix sur toutes celles de Rome, et elle y fut admirée: vous jugerez combien elle le méritoit. Dans les autres Eglises et dans les autres occasions, chacun imagine, travaille à l'envi. Les Moines, qui sont en ce païs-là de puissans seigneurs, font merveilles. Et voilà comme une Musique sacrée d'Italie est souvent animée et favorisée par la Décoration [-169-] du lieu où elle s'execute.

Nos Cathédrales et nos grandes Eglises ont des Autels de la même simplicité, et elles ne perdent jamais cette bien- séance. Leur Décoration est toûjours édifiante. Pour nos Paroisses et nos Convens, je ne les défendrai point du peu d'honneur qu'ils font en ceci à nôtre Religion. L'abus est tel, que Monsieur Colbert, aprés qui vous me pardonnerez de me servir de ce terme, a crû devoir en avertir le Roi dans * [chapitre 7. page 426. in marg.] son Testament politique. Il l'exhorte à reformer la parure de certaines Eglises, et à la réduire à l'usage des Métropolitaines et de saint Pierre de Rome même, qui doit servir d'exemple aux autres, et où sur le Maître Autel, on ne voit qu'une Croix avec des Chandeliers, au lieu de tous les colifichets qu'on remarque dans les Couvents et dans les Paroisses. Cependant, je ne pense pas que nos Décorations extraordinaires soient aussi difficiles à excuser que celles d'Italie. On pare en certains jours nos Autels de Chandeliers, de Lustres, et cetera mais on ne les cache pas, pour élever devant des Théatres chargez de figures badines.

Venons aux Chanteurs. D'abord quels sont les Chanteurs d'Italie? ce ne sont pas des Prêtres. Les Prêtres et la plûpart [-170-] des Moines d'Italie ne sçavent que dire la Messe, et ne chantent, ni Musique, ni Plein-chant: c'est pourquoi il n'y a ordinairement dans leurs Paroisses et dans leurs Couvents, ni grand' Messe, ni Vêpres. Lorsque quelque Fête veut qu'il y ait une grand' Messe, vous voyez à l'Autel les trois personnes nécessaires à la célébration solemnelle du Sacrifice, et des Musiciens étrangers font le reste. Ils sont le choeur et le Clergé. Ce ne sont pas non plus des Ecclesiastiques gagez et habituez que ces chanteurs. Ils n'ont d'Ecclesiastique, ni la robbe, ni les moeurs, ni la réputation. Ce sont des Castrati rassemblez des quatre coins de la Ville. Douze ou quinze Castrati partagez en deux ou trois bandes, forment toutes les Musiques de Rome. Aujourd'hui en un lieu, demain en un autre. L'aspect de ces monstres volontaires, exposez à la vûë des assistans sur une Tribune qui est à côté ou en face de l'Autel; et les idées qu'ils font naître, aident encore fort à insinuer dans les coeurs, des sentimens de componction et de recueillement, conformes aux paroles du Motet.

Les Italiens disent qu'il y a una Musica manierosa, et Monsieur Brossard n'a pas oublié ce genre de Musique dans ce Dictionnaire si utile aux François, qui [-171-] aprennent ou qui aprendront la composition en Italien. Mais on peut assurer que toute Musique d'Eglise est grimaciere pour leurs Chanteurs. Ils tiennent des Prédicateurs, des Comediens et de tous les gens de la nation qui parlent en pblic, du mérite desquels les conutorsions et les postures violentes font une grande partie. Mais, comme des paroles saintes qu'un Chrétien adresse à son Dieu, demandent un visage humble, une action respectueuse; enfin une expression timide dans sá vivacité, les grimaces des Chanteurs Italiens leur vont ôter tout d'un coup trois qualitez importantes. Nous ne les croirons ni expressifs, ni simples, ni modestes. Cette troisiéme qualité qui feroit presque les deux autres, ou qui suffiroit presque seule ici, n'est point de leur partage. Leur contenance et leurs gestes ne ressentent et n'inspirent rien moins que la modestie. Sûrs de leur partie, ils le sont sans doute. Le Compositeur, à qui plusieurs ne céderoient pas en facilité de chanter à Livre ouvert, est en repos pour l'exécution de ses airs. Mais de douceur, de propreté, d'art de chant, ils n'en ont en verité nulle ombre. Representez-vous ces jeunes bergers qui s'en vont par la campagne chantant à pleine tête, et faisant [-172-] certains tours de gosier, certains glapissemens et certains tremblemens, chévrotans en cascade, et coupez par un coup de gorge en fausset: Voila une image de l'art de chanter des Castrati, j'entens des Castrati, qui n'ont en art de chanter que l'habileté de l'Italie, et qui ne sont pas venus en France. Quant à la prononciation, les Italiens ne sçauroient ne l'avoir point trés méchante en serrant les dents, et en chantant du latin, dont ils n'entendent pas un mot: Jamais homme qui n'aura pas apris d'un Maître de Paris à ouvrir la bouche, et qui ne sçaura pas plus que médiocrement la langue en laquelle sont les paroles qu'il chante, ne pourra bien prononcer. Ils prononcent les u de leur latin comme des ou, en quoi ils ont raison.

Les joüeurs d'instrument Italiens, tant pour l'accompagnement que pour les piéces, n'ont d'autre mérite que de tirer beaucoup de son de leurs instrumens. Mais ils en tirent du son les uns et les autres avec une dureté assommante, et qui choque plûtôt les oreilles qu'elle ne les flatte. Vous croiriez qu'ils vont briser l'instrument à chaque coup de main. Ils ont par tout cette force, cette rudesse de main. Ils se tourmentent à l'Eglise comme à l'Opera, ils y paroissent [-173-] saisis de la même fureur. Monsieur l'Abbé R. en loüoit les Violons à l'Opera, il n'y songeoit pas. Cét excés d'expression y est inutile et risible. A l'Eglise il est doublement mauvais, en ce qu'il les empêche de couserver cette modestie que la Religion, et seulement la bienséance, prescrivent à tout le monde en ce lieu-là. Du reste, quand l'agitation de ces joüeurs d'instrumens, (de qui je révére le sçavoir pareil à celui des Compositeurs et des Chanteurs) ne les empêcheroit pas d'être modestes, il est trop certain qu'ils n'auroient rien à prétendre à une loüange, qui est pourtant si essentielle.

La Musique de nos Cathédrales est autrement servie. Elle est exécutée par des Prêtres ou des Ecclesiastiques, et par des enfans de choeur, qu'on loge et qu'on entretient: cela lui donne quatre grands avantages pour l'exécution, sur celle des Italiens. Premier On est le maître de ses Chanteurs, on est assuré de les avoir: au lieu que si Dom Livio Odescalchi s'étoit avisé de retenir tous les Castrati de Rome pour son Concert, il ue pourroit plus y avoir de Musique en aucune Eglise. Deuxiéme Outre qu'une de nos grandes Cathédrales a plus de voix pour sa seule Musique, qu'il n'y en a pour [-174-] toutes celles de Rome ensemble, nos Musiciens n'ont qu'une parure, qui est celle qui leur convient. Ils portent également l'habit, les livrées de l'Eglise. Combien cette figure uniforme impose-t-elle plus et est-elle plus auguste que la figure différente et bizarre des Castrati? Je demande aux Italiens s'ils trouveroient fort noble que le cortége de leurs Cardinaux et de leurs Princes fût composé d'estasiers habillez au hazard de blanc, de rouge et de verd. Il est si glorieux d'être engagé au service du Seigneur et d'en porter les marques, que ma comparaison n'offensera point les Musiciens de nos Cathédrales. Troisiéme Ces Musiciens François élevez aux Ordres sacrez, ou qui y prétendent, ou qui du moins sont instruits par des Prêtres, et vivent parmi des Prêtres, entendent nos cérémonies et les respectent, la sainteté de nos Mysteres leur est connuë et redoutable. Par là ils ont les qualitez que nous avons souhaitées à un Chanteur de Musique d'Eglise: de l'expression, de la simplicité, de la modestie. Ils sçavent garder leur rang, et une contenance pieuse: ne pas follement gesticuler, et aider au sens des paroles et à la force des tons par une action, par un regard, par un mouvement vifs et bien placez. Quatriéme La plûpart [-175-] d'entr'eux sçachant le latin, et les autres l'aprenant, ils le prononcent beaucoup mieux, qu'on ne fait dans les Eglises d'Italie. Leur prononciation aproche de celle que Ciceron a demandoit. Elle n'est ni dure, ni négligée, ni trop foible ni trop forte. J'ai dit que les Italiens prononcent les u du latin comme des ou, et qu'ils ont raison. En France nous prononçons cet u comme il s'écrit, et nous avons raison aussi. Il est vrai-semblable par des passages de Quintilien, de Pline le Naturaliste, et cetera que les anciens Romains prononçoient ou, flouvious, et non fluvius: mais cela ne sçauroit passer pour constant. Ainsi dans cette incertitude, chaque Nation a droit de le prononcer à son gré. Tout le monde dit flouvious en Italie, parce que telle est la prononciation de la langue vivante, en laquelle on dit virtou, et non virtu. Les Chanteurs de Musique latine font donc bien de dire flouvious en ce païs. Ils blesseroient les oreilles accoûtumées à ce son-là, s'ils prononçoient fluvius. Par le même raisonnement, en France, ou, dans nôtre langue naturelle, l'u se prononce comme il s'écrit; la vertu, et non la vertou, [-176-] quoique nous n'ignorions pas que cette prononciation est contraire et à l'Italienne et à celle de presque tous les peuples du monde: en France, où de tems immemorial l'u des Latins s'est prononcé simplement u, quoique nous sçachions qu'en quelques mots summus, mundus, et cetera nous prononçons le premier u à peu prés à la maniere Italienne: il faut qu'un Chanteur se conforme à l'usage général, et qu'il dise fluvius et non flouvious. Ceux qui veulent dire flouvious pour se distinguer, se distinguent mal, si je ne me trompe; et la raison qu'une personne respectable aux Musiciens m'allegua un jour pour autoriser ici flouvious, qu'il est plus sonore que fluvius, et plus propre à soûtenir un long roulement, est une petitesse qui ne suffit point à excuser cette singularité, choquante aux oreilles françoises. Ne se moqueroit-on pas à Rome d'un Castrato qui diroit fluvius? On doit suivre la prononciation commune le plus qu'on peut, elle est bonne quand elle n'est pas constamment mauvaise. On ne doute gueres que les anciens Grecs ne a prononçassent beta, eta: [-177-] cependant si nous vivions avec les Grecs d'apresent qui prononcent vita, ita, si nous leur parlions le Grec même de leurs ancêtres, j'ai oüi décider qu'il faudroit s'accommoder à leur prononciation moderne. Ces quatre avantages qu'ont les Musiques de nos Cathédrales par leurs fondations, sont accompagnez de deux autres que nous donnent nôtre climat et nôtre politesse. Le premier, que nous avons des voix de chaque degré, des voix différentes, et de toutes les espéces. Des basses admirables, des tailles en quantité, des dessus d'hommes quelquefois, et à coup sûr des dessus naturels en nos enfans de choeur: abondance, varieté qui a des suites merveilleuses; et pour la composition, comme je le disois à l'article précedent, et pour l'exécution. Au lieu que les Italiens n'ont que des Castrati, toûjours des Castrati; c'est à dire toûjours des dessus, rien que des dessus: brillant fatiguant, harmonie qui ne sera jamais pleine. Le second, que tous nos Musiciens chantent, sinon avec une finesse et une propreté égales, au moins avec un naturel, une facilité et une sagesse trés aimables, et seules aimables.

Nous avons moins d'instrumens que les Italiens à nos Motets, nous qui en [-178-] avons plus ailleurs. Tant mieux. Aux Motets qui s'exécutent en face de l'Autel, il seroit à souhaiter que nous n'eussions qu'un petit orgue pour fixer le ton des voix, et pour empêcher qu'elles ne haussent ou ne baissent insensiblement. C'en seroit assez, avec les serpens, instrument d'un usage commode, pour remplir, et privilegié à l'Eglise. Aussi n'y a-t-il que vingt-cinq ans que nous nous y permettons les instrumens à cordes: il n'y en a pas vingt que nous nous permettons les instrumens à cordes dans le Choeur, et Campra fut le premier qui eut le crédit d'en faire entrer dans celui de Nôtre-Dame de Paris. Mais enfin, encore aujourd'hui nous n'avons affaire que de deux ou trois basses de Viole ou de Violon pour joüer les basses continuës, et d'autant de Violons pour joüer des préludes et des ritournelles, et il est rare que nous en mettions davantage. Quand on n'apelle pas des instrumens de dehors aux Motets de nos Cathédrales, où nos Ayeux n'avoient eu garde d'en fonder, ce sont les enfans de choeur qui en joüent: jeunes et peu expérimentez, ils cédent pour l'habileté aux instrumens de Rome, mais ils l'emportent pour la modestie: quand on fait venir des instrumens des grandes Villes, ils ne sont gueres [-179-] plus modestes que ceux d'Italie, mais je soûtiendrois qu'ils sont meilleurs. Remettez-vous en mémoire ce que vous en avez vû à la fin du troisiéme Dialogue. Nos Violons surpassent de beaucoup les Violons Italiens, par la propreté et par la délicatese de leur jeu. Monsieur l'Abbé R. l'avoit accordé de son propre mouvement, et il n'est point de voyageur qui ne s'en aperçoive et qui ne le dise fort haut. Nos instrumens d'accompagnement sont aussi, à l'égard de ceux d'Italie, ce que seroit une voix douce et gracieuse à l'égard d'une grosse voix horriblement rauque et dure. Les Violons François sont moins profondément sçavans.... Qu'importe? J'avoüe que la science leur est nécessaire à l'Eglise, où ils n'ont pas le tems de prévoir leur partie; mais il n'arrivera point qu'un Violon d'une bonne école, un Violon apellé aux bons endroits, ne sçache pas joüer sa partie avec facilité. Si ceux qui exécutent nôtre Musique ont moins de science que ceux qui exécutent celle d'Italie, ils en ont moins besoin, puisqu'elle est cent fois plus aisée: eu égard à la difficulté de l'une et de l'autre, nos Musiciens ne sont pas moins capables que les leurs d'exécuter sûrement, et moyennant cette proportion qui est équitable, [-180-] et à laquelle on doit faire attention, je pourrois ne pas compter aux Italiens leur science pour un avantage: mais je conviens volontiers qu'il est toûjours beau et utile d'être sçavant. Ajoûtons, tandis que nous y sommes, que nos Compositeurs d'Eglise sont plus heureux en deux points que nos Compositeurs et nos Maîtres d'Opera. Le premier, en ce que par ces enfans de choeur ils ont bien plus de dessus, dessus agréables et naturels qui égayent et qui diversifient leur Musique.... Ces dessus ne sont pas d'une nécessité absoluë, et les voix de nos enfans de choeur ne durent point.... Un peu de tout sied à merveilles, un dessus met du jeu et de la vivacité dans une Musique. C'est un malheur terrible pour l'Italie de n'avoir autre chose, et de les entendre éternellement piper: mais c'est un bonheur pour nous d'en avoir quelques-uns, qu'on place à propos, et dont on corrige l'aigreur par des basses pleines et moëlleuses. Quant à la durée des voix de nos enfans de choeur, elles servent six ou sept ans, n'est-ce rien? Et s'ils muent aprés cela, nous en avons à changer, et on en change. En second lieu, le Compositeur dispose à son gré de ces enfans de choeur et de ces Ecclesiastiques: il est assuré qu'il en fera ce qu'il voudra, qu'ils [-181-] agréeront et qu'ils exécuteront de leur mieux ce qu'il leur aura donné. A l'Opera ce n'est pas de même. Sans parler des contre-tems et du tort que causent les travers et l'yvrognerie des Acteurs, quelle affaire est- ce que d'atteler trois ou quatre Actrices jalouses et capricieuses, qui se disputent l'une à l'autre les rôles qui leur plaisent, et par la tête desquelles il passe sans cesse de nouvelles fantaisies?

Voila, Monsieur, des avantages d'un grand prix pour l'exécution de nos Motets. Il en faut un peu rabatre, lorsque le Maître de Musique n'est point Prêtre, ou n'a pas les moeurs et le sçavoir d'un Prêtre; car je supose plusieurs choses qui s'ensuivent de là. Et il est vrai encore que la moitié de mes loüanges ne regarde que les Cathédrales ou les Eglises où il y a une Musique entretenuë. Mais c'est aussi de celles-là qu'il est principalement question. Je compare les Eglises considérables de Rome et de Paris, et celles des Provinces d'Italie et de France, qui sont d'une distinction particuliere. On ne peut pas descendre à un détail universel. Il est évident que la Musique est beaucoup moins bien exécutée dans les petites Paroisses et dans les petits Couvents, défaut à pardonner [-182-] de part et d'autre aux Couvents et aux Paroisses pauvres des deux Nations. En Italie et en France les Eglises pauvres et qui craindront la dépense, n'auront que les mauvais Chanteurs, et en diminueront le nombre.

Mais nous éprouvons bien en France sur l'article où nous en sommes, sur l'article de l'exécution, la verité de ce qu'ont dit tous les Philosophes, tous les Historiens, tous les Ecrivains: qu'il est dangereux de rien innover en Musique, qu'une nouveauté en attire une autre, la seconde nouveauté un relâchement. Que sous prétexte d'embellir la Musique, on l'énerve, et que de la mollesse on passe à la corruption. Nous n'usions il y a quarante ans dans nos Temples, que des instrumens à vent, des orgues, des serpens. On y a introduit sans nécessité les instrumens à cordes. Nous n'avions point de basses continuës, nous en avons présentement qu'on travaille autant que le sujet, et cetera. Passe encore pour cela. Mais de relâchement en relâchement, nous en sommes venus jusqu'à un abus honteux; et quand je dévrois encourir tout-à-fait les mauvaises graces de l'Opera, avec lequel aussi bien j'ai beaucoup négligé mon commerce, je ne dissimulerai point que cét abus, [-183-] égal à ceux d'Italie, est de faire exécuter nos Motets par des Acteurs. Monsieur Lami quitta sa place de Sous-maître dans la Cathédrale de Roüen, par le seul chagrin qu'il avoit d'y en voir à tous les Motets des grandes fêtes. Délicatesse sans excés d'un honnête homme, qui connoît et qui aime la pureté de son métier. Que n'auroit-on point à dire de l'incapacité et de l'indignité de ces gens-là pour les moindres fonctions de l'Eglise! Je vais réduire à trois chefs, ce qui me paroît devoir les exclure d'y chanter.

Premierement, les Acteurs de l'Opera, paresseux, faineans, débauchez, accoûtumez à ne chanter que des rôles qu'ils ont étudiez à loisir, sont d'ordinaire moins sûrs de leur partie qu'aucuns Musiciens. Le latin n'est pas une langue de leur connoissance: le langage de l'Eglise ne leur est pas trés- familier. Ils prononcent à faire pitié. Ils coupent, ils estropient, ils défigurent les mots d'une maniere burlesque, et il n'est pas possible de s'empêcher de rire des contre- sens extraordinaires, et des plaisans galimathias qu'ils font.

Secondement, ils n'ont nulle expression, ou plûtôt ils ont une expression déplorable. Quel spectacle dans le Choeur ou dans le Jubé d'une Eglise, que cinq [-184-] ou six figures ébraillées, habillées de diverse façon et véritablement comme des Comédiens, enfarinées jusqu'à la ceinture, tournant sans cesse la tête, prenant du tabac, riant, causant et grimaçant! Le moyen de leur attribuer le moindre mérite de gestes convenables, la moindre simplicité, la moindre modestie? Hormis Dun, en qui j'ai plusieurs fois remarqué un air different de celui de ses camarades, une aparence de Chrétien, je n'en connois pas un que je voulusse justifier d'être un Acteur détestable à l'Eglise par nos régles de bienséance; et quelque envie que j'eusse d'excuser là les autres, en faveur de ce qu'ils valent sur le Théatre, je ne sçai comment je pourrois m'y prendre, pour détourner le mépris et l'indignation que mérite leur contenance scandaleuse. Vous permettrez que je vous dise une pensée qui m'est souvent venuë à des Motets, que je voyois executer par ces Messieurs. Je me r'apelois le malheur qu'ont les Pseaumes des Calvinistes, d'avoir été traduits par Marot. Lorsque ces Calvinistes, parmi lesquels il y a tant d'honnêtes gens, entendent chanter à leur Prêche les Vers de Marot, l'idée de la sainteté des Pseaumes et du bon Roi David, ne souffre-t- elle point du souvenir de ce que Marot étoit? [-185-] Si j'étois Calviniste, je songerois, malgré moi, qu'un fripon et un scélerat, fort aimable à la verité, mais enfin un scélerat et un fripon, et qui a fait d'autres Vers d'une saleté et d'un libertinage complets, est l'Auteur de cette traduction Françoise, et cela refroidiroit ma dévotion. De même, lorsque j'entendois ces Pseaumes divins, chantez par des gens qui alloient joüer deux heures aprés Admete, Lycomede, Lycas et Straton, l'idée du Theatre et de la vie qui l'accompagne, se mêloit à l'idée des paroles qu'ils chantoient, ce qui changeoit, je vous l'avoüe, en pensées prophanes, les pensées saintes que les sentimens de David auroient dû exciter chez moi. Je m'imagine qu'il peut vous en être arrivé autant: à vous, Monsieur, tel que vous êtes, et par conséquent qu'il en arrive autant à bien du monde. Et quelquesfois ces idées d'Opera sont si publiquement attachées à ces Chanteurs, qu'il est difficile de les séparer. Au commencement que nous eûmes l'Opera en cette Ville, il y avoit un Chanteur nommé Antoine, fameux yvrogne de son métier. Presque personne ne sçavoit son nom: mais personne n'ignoroit qu'il joüoit le rôle de Phaëton, et nos femmes peu connoisseuses, [-186-] persuadées qu'il le joüoit avec une grace admirable et charmées de lui, ne l'apeloient que Phaëton. Ce nom étoit devenu le sien, comme j'ai vû à Paris la Voix comme sous le nom de Monsieur Vivien, parce qu'il avoit joüé à son arrivé le rôle nouveau de Monsieur Vivien dans les vendanges de Surêne, et qu'il ne l'avoit pas mal joüé. Antoine fut prié de chanter une Leçon de Tenébres, et on publia le jour et le lieu où il la devoit chanter. Ce fut une assemblée nombreuse. Il y vint au sortir de table, il ne chanta ni bien ni dévotement. Le soir toute la Ville disoit: Phaëton a chanté aujourd'hui aux **** la premiere Leçon de Ténébres, mais il étoit sou. Quel assemblage d'idées, Phaëton, sou, et la premiere Leçon de Ténébres! Qui auroit crû que l'idée d'une Leçon de Jeremie seroit jointe à celles de Phaëton sou, et qui n'en seroit indigné? Les Décorations et les Castrati d'Italie ne sont pas pis que cela. Au moins ceux-ci ne s'enyvrent point. En un mot, Monsieur, pour ne pas m'étendre davantage sur le ridicule qui suit l'Opera à l'Eglise: un jour consacré à la pieté, dans un Temple auguste qui l'inspire, à l'issuë d'un Sermon où l'on l'a prêchée avec une éloquence, une ardeur éfrayantes, faire chanter par des [-187-] Musiciens de l'Opera une Musique sainte, c'est, s'il m'est pardonnable de parler ainsi, donner au Seigneur de l'encensoir par le nez.

Troisiéme raison, raison la plus forte, raison accablante pour les en exclure. Ils sont excommuniez. J'en ai toûjours été trés fâché, mais je ne voi point quel détour les en sauveroit. Les décisions de je ne sçai combien de Rituels, nommément des Rituels de Roüen et de Paris y sont formelles; et la séverité récente de Monsieur le Cardinal de Noailles envers Chammêlé, honnête homme et homme d'honneur, dont le corps a été enfoüi dans ses choux, parle clairement. Les Musiciens d'Opera sont, dis-je, excommuniez en France, indignes d'entrer dans l'Eglise pendant leur vie, comme d'y être enterrez aprés leur mort, et on va les prier de tenir un rang considérable entre les Ministres de nos Temples! De venir faire la noble fonction de chanter nos plus saints Cantiques, de prêter leurs voix aux plus pures loüanges de Dieu! On les paye pour exécuter les Motets les plus pieux et les plus solemnels! Nous faisons mieux depuis quelques années: on loüe des Actrices, qui, derriere un rideau qu'elles tirent de tems en tems, pour soûrire à des Auditeurs de leurs [-188-] amis, chantent une Leçon le Vendredy Saint, ou un Motet à voix seule le jour de Pâques. On va les entendre à un Couvent marqué: en leur honneur, le prix qu'on donneroit à la porte de l'Opera, se donne pour la chaise à l'Eglise. On reconnoît Urgande et Arcabonne, on bat des mains, (j'en ai vû battre à Ténébres à l'Assomption, je ne me souviens pas si c'étoit pour la Moreau, ou pour Madame Cheret.) et ces Spectacles remplacent ceux qui cessent durant cette quinzaine. Je raporte des faits, qu'il ne me sçauroit être défendu de raporter. Je laisse aux gens plus sages et plus autorisez que moi à juger ce qu'on en doit penser, selon les loix du Christianisme. Quand on voit des femmes chanter à la Chapelle du Roi, il est sûr qu'elles sont d'un autre caractére, et on est témoin qu'elles ont une autre modestie. Néanmoins c'est encore un fait, que je voudrois ne raporter pas.

Faire chanter des Actrices, est une dévotion trés-peu commune. Pour les Acteurs, on les recherche avec ardeur. Je ne puis taire qu'en une des Maions de Paris, habitée par les plus sçavans hommes, et des moeurs les plus irréprochables, ce que leurs ennemis, dequoi ils ne manquent point, leur accordent: [-189-] en une Eglise où l'on entend autant de beaux Sermons qu'en lieu de France: on n'entend jamais Vêpres, qu'une partie n'en soit chantée par l'Opera. Le Jubé est paré de l'Opera en habit de Ville, qui exécute et qui represente un ou deux Pseaumes, comme pour s'essayer, pour se disposer aux personnages que ces Messieurs joüeront une heure aprés. Et cette Eglise est si bien l'Eglise de l'Opera, que ceux qui ne vont point à l'un, s'en consolent en allant à Vêpres en l'autre, où ils le retrouvent à meilleur marché, et qu'un Acteur nouvellement reçû, ne se croiroit même qu'à demi en possession de son rang et de son emploi, si on ne l'avoit instalé et fait chanter là. Je conçoi que c'est principalement la faute du Maître de Musique, sur qui les Religieux dévoüez et occupez au service du Public, se reposent du choix de ses Chanteur: Mais ne s'aperçoivent-ils point qu'il les choisit mal? Ne leur est-il revenu d'aucun endroit qu'on en est peu édifié? Il est à Paris d'autres Musiciens, aussi bons peut-être pour l'exécution d'une Musique Latine, sans doute moins mauvais pour tenir lieu de Chapelains à des Religieux éclairez. Un homme, que la seule pieté conduiroit à Vêpres chez eux, ne seroit pas malheureux, malgré [-190-] la solidité du discours qu'il y entendroit, d'en sortir sans avoir ni gagné ni perdu, par les pensées prophanes dont on est saisi, pour peu qu'on tourne les yeux vers le Jubé. Une autre Communauté de Prêtres, d'une doctrine profonde et sévere, faisant chanter un Te Deum magnifique pour la convalescence de Monseigneur, reçût dans le Jubé de son Eglise cinq ou six Opera rassemblez. Cette occasion unique, et la nécessité où l'on étoit de se servir de Musiciens de toute farine, dans le nombre prodigieux de Concertans que demande le Te Deum de Lulli, excuse ces excélens Prêtres-ci: ils auroient, pourtant pû songer, eux qui rejettent les orgues par amour de la simplicité de culte; qu'un Te Deum qu'ils auroient chanté eux-mêmes de leurs voix innocentes et chrétiennes, auroit été plus agréable à Dieu et plus édifiant, que le brillant Concert qu'ils donnerent. Vous voyez, Monsieur l'Abbé, que je ne suis pas flatteur. Mais enfin, n'y ayant à present en France que trois ou quatre Villes à Opera, l'usage des Acteurs dans les Eglises ne peut pas être fort répandu; et dans ces trois ou quatre Villes, la verité est qu'il n'y a que quelques Couvents, où ils viennent une fois ou deux l'année, et quelques Paroisses où l'on [-191-] les apelle une fois en quatre ans. Presque aucune Cathédrale n'en est soüillée, ils n'aprochent pas de Nôtre- Dame de Paris, Lyon les abhorre, ils ont été bannis de Nôtre- Dame de R**. plus de six ou sept ans avant que nôtre Opera tombât, Lisle est sans Evêché, et cetera. Ainsi, tout bien discuté, la gloire de nôtre Musique sacrée ne doit pas beaucoup pâtir de cét abus, également infame et ridicule. Je dis ridicule; car je maintiens que si tous nos principes de bienséance et de bon goût ne sont faux, ce qu'ils ne sont point, il n'est pas moins choquant, moins insuportable de voir un Acteur de l'Opera en habit rouge, chanter sa partie dans le Choeur ou dans le Jubé d'une Eglise, que de voir un Ecclesiastique en soutanelle et en petit collet, chanter dans les choeurs d'un Opera, apuyé contre une coulisse. Ces opositions de l'un à l'autre sont d'une justesse exacte, et d'une force invincible. Et cette espece-ci de ridicule, n'est pas non plus inoüie. J'ai vû plusieurs fois de ces Chanteurs qui courent les Provinces, (dans le monde Musicien ils s'apellent des Vicaires, et leur métier Vicarier.) paroître à un Opera, où ils demandoient à être reçûs, et faire entendre leur voix parmi les Acteurs d'un divertissement, [-192-] se cachant derriere quelqu'un, non pas en soutanelle, mais en petit collet et en surtout noir, façon de Prêtre. Aussi jusqu'à ce qu'ils eussent pris la cravate, c'étoit des huées et des plaisanteries générales, tant la bienséance se fait sentir et respecter en quelque endroit que ce soit.

Or, pour en revenir à nôtre matiere, le fort de la comparaison ne roule que sur les Cathédrales et sur les grandes Eglises d'Italie et de France. Celles-là sont sujettes aux défauts, dont j'ai accusé leur Nation. Celles-ci ne le sont point à ceux dont j'ai accusé la nôtre: d'où il est aisé de conclure qui l'emporte pour l'exécution. Et quelle Musique d'Italie vaudroit en ce point-là une Musique de Nôtre-Dame de Paris? J'ose soûtenir qu'on a exécuté des Motets à Nôtre-Dame de Paris, avec une perfection aprochante de celle que nous avons demandée. Representez-vous ce Choeur vaste et un peu sombre, rempli de Chanoines plus modestes qu'ailleurs ce me semble: d'une longue suite de Chapelains, d'un gros de Musiciens, et de douze enfans de Choeur: tout cela d'une figure uniforme suivant leurs rangs, propres, nets, ayant la mine d'être bien entretenus et bien payez; et au milieu un Compositeur qui bat la mesure. Le silence [-193-] est profond, la modestie paroît sur le visage des Chanteurs, (un Chapitre qui a l'air dévot, n'est pas d'humeur à souffrir, que ceux qui dépendent de lui ne l'ayent pas.) Ils prononcent, ils chantent, ils animent ce qu'ils disent en gens instruits de longue main, ou qu'on instruit soigneusement. Doutez-vous que plusieurs Motets exécutez de cette sorte, n'ayent eu le succés auquel tend toute la Musique d'Eglise, n'ayent remué les coeurs des assistans, ne les ayent attendris, échaufez pour Dieu? Je ne vous parle point au hazard. J'ai entendu moi-même plus d'une fois des Pieces de Campra, embellies par une exécution, telle que je vous la dépeins; et quand je vous dis que j'ai entendu ou que j'ai vû, je vous suplie de vous y fier. J'aurois fort souhaité d'entendre ainsi exécuter dans le Choeur, * [Camp. livre 1. in marg.] In te Domine spes unica mea, le meilleur de tous les Motets que je connoisse, et qui est d'une bonté exquise et véritable, ou je suis trompé, expressif, simple, agréable, d'un chant dévot et gracieux. Je me persuade que le plaisir que cette Piece nous fit deux fois de suite à trente personnes et à moi chez Monsieur.... qui voulut bien que nous la remandassions, se seroit changé en nous tous à la vûë de l'Autel, en violente émotion * [Saint Augustin Confessions. livre 9. chapitre 6. in marg.] de pieté.

[-194-] ARTICLE IV.

De l'effet que paroît faire la Musique d'Eglise en Italie et en France.

CAr, Monsieur, voila dequoi il est uniquement question ici. Ce que j'ai tant répeté, que la bonté d'un chant se doit mesurer sur l'effet propre et concevable qu'il fait, est positif: et si je me permettois de me tenir assuré de quelqu'une de mes opinions, je me le tiendrois aussi de celle que j'ai avancée dans le sixiéme Dialogue, qu'en ce tems-ci, comme du tems d'Aristote, c'est au peuple à juger de ces ouvrages de Musique, que ce sont les sentimens du peuple qui décident là-dessus certainement. Cette opinion, contraire à l'envie qu'ont tous les Auteurs de se tirer de la dépendance, seroit contredite, qu'elle ne laisseroit pas d'être vraye. Puisque tous les beaux Arts ne s'adressent encore aujourd'hui qu'au coeur et aux sens, ne travaillent que pour eux, differens en cela des sciences intellectuelles qui travaillent pour l'esprit: il s'ensuit encore qu'il apartient au peuple qui a plus de sentiment que les Sçavans, par les sens et par le coeur, d'être [-195-] le Juge des beaux Arts, et aux Sçavans, qui ont plus d'esprit et de raison que le peuple, d'être les juges des sciences intellectuelles.

Dans ce Systême, avant que de rien prononcer sur la préference des Italiens ou des François en Musique latine, il faudroit donc examiner quelle impression fait la Musique latine des uns et des autres. La difficulté est, que cette impression ne se montre pas clairement: Le peuple d'Italie et de France, qui va aux Motets des Eglises, renferme, cache là ses mouvemens en soi-même, et ne les découvre pas par des signes extérieurs, comme il fait à l'Opera par ses battemens de mains, par ses bourdonnemens, par ses cris; et le respect dû au Temple, veut qu'en effet il y tienne ses sentimens secrets. Cependant il s'oublie quelquefois, ce qu'il ressent lui échape, il laisse paroître l'impression qu'on fait sur lui: et enfin les sentimens qu'il a eus à l'Eglise, se montrent par ceux qui lui restent lors qu'il est dehors. Ils se découvrent par des signes tardifs et éloignez, qui sont des indices d'une assez grande considération, pour être recueillis. C'est dequoi il sera bon que nous disions quelques mots dans cét article.

Quel effet paroît donc faire la Musique [-196-] sacrée en Italie? Il ne me conviendroit pas de déclamer contre l'air dissipé, pour n'user pas d'un terme plus fort, dont les voyageurs de quelque créance qu'ils soient, ne manquent point d'être d'abord choquez dans les Italiens qu'ils voyent à l'Eglise: je croi même que c'est moins faute de foi, que faute de réflexion, que les Italiens y ont ces manieres indécentes; et on observe qu'ils marquent plus de pieté, lorsque le Saint Sacrement est exposé: mais cét air dissipé, est pourtant un premier vice de méchant augure. Pendant ces solemnitez du carnaval, de la décoration desquelles je vous ai parlé, et qui durent quinze jours chacune, la simphonie commence dés le matin, et ne finit que le soir: elle est interrompuë de tems en tems par un Motet et par des Sermons alternatifs d'un Prédicateur illustre, puis de quelque enfant. En France nous avons de même de jolis enfans de basse naissance qu'on fait prêcher dans les maisons, mais ils ne prêchent pas dans les Eglises. Aprés ces Sermons délassans, et ces Motets de voix, les instrumens qui ont repris haleine, recommencent toûjours à joüer de grandes sonates, sonate da chiesa. Tout Rome vient là tour à tour, on entre, on sort, comme on fait à une [-197-] foire: On écoute, on regarde, on ne s'agenoüille pas. Durant le reste de l'année, il n'est gueres de jours où il ne soit fête en deux ou trois endroits, et point de fête sans Musique. L'endroit est connu: ce sont de vieilles rubriques que les Romains, gens curieux et faineans, sçavent en perfection. C'est un Spectacle où l'on ne paye point à la porte, on va par procession au Couvent ou à la Paroisse où seront les plus fameux Castrati, et justement à l'heure du Motet. On se place vis-à-vis d'eux, le dos tourné à l'Autel. On les devore des yeux tandis qu'ils chantent; et dés qu'ils ont cessé, on s'en retourne. Le pis est que les femmes, qui ont la liberté d'aller à ces sortes de dévotions, tâchent de les mettre à profit. Les desseins des Amans et la jalousie des Maris y font joüer de terribles scenes. Quelquefois la Ville se divise en deux partis sur la beauté des voix et sur l'excélence des Chanteurs: Delà naissent des irréverences, des querelles et des scandales si publics, qu'une fois le Pape fut obligé de défendre, sous peine d'excommunication, à deux Religieuses de Milan, qui avoient ainsi partagé et broüillé toute la Ville, de chanter ni l'une ni l'autre. Ces diverses choses et plusieurs autres, que je ne puis ou je ne dois pas [-198-] raporter, sont les sources de l'opinion fâcheuse que prennent les voyageurs du Christianisme d'Italie. Aucun n'en revient édifié. D'où s'est formé parmi nous un proverbe desagréable, et qui est un des plus anciens que nous ayons. D'ailleurs, les moeurs des Italiens ne sont pas telles, que cét indice éloigné donne bonne opinion de leurs Musiques: Si ces fréquentes Musiques contribuent à rendre les moeurs des Italiens ce qu'elles sont, on ne peut pas dire qu'elles les épurent. Les Philosophes Grecs jugeroient desavantageusement par là des Motets d'Italie.

Tout ceci au reste, toute l'indignation que vous pourriez concevoir de cette peinture, et des peintures semblables que vous avez vûës plus haut, ne tombera, s'il vous plaît, que sur les Italiens sans lumieres, sur le peuple: Car je croi que ceux qui sont d'un état à condamner ces abus, les condamnent fort nettement: Il n'y a que cent ans qu'un Casuiste de Rome demandoit a, s'il est permis d'avoir [-199-] des Orgues dans les Eglises des Mandians. Cette seule question a bon air. Aprés un raissonnement sage et sçavant, ce Docteur conclut qu'on peut les y tolérer, mais à deux conditions: la premiere, qu'on n'en joüe pas trop. La seconde, qu'on ne joüe dessus que des chants dignes du lieu. Faute dequoi, péché mortel et sacrilége pour qui toucheroit, ou feroit toucher, ou permettroit de toucher l'Orgue. C'est, Monsieur, la décision formelle d'un Jacobin Romain. On ne sçauroit mieux décider: et où en seront les Italiens, s'ils veulent examiner et justifier toutes leurs manieres sur ces principes? Mais le malheur est que le peuple d'Italie ne tient compte du bon Pere Razzi, ni de beaucoup d'autres, qui parlent peut-être du même ton, et que je n'ai pas lûs comme le Pere Razzi, que le hazard me fit tomber entre les mains dans un tems où je lisois tons les Auteurs Italiens que je rencontrois. Les méchantes [-200-] habitudes du Géneral de la Nation, fortifiées par une ignorance et une mollesse extrêmes, mettent les gens en place hors de pouvoir d'y remédier, et les entraînent souvent eux-mêmes dans cette corruption commune, qui en est d'autant plus réjoüissante pour les rieurs, et qui en sera d'autant plus pitoyable pour vous. Il ne demeure que trop constant que les meilleurs Motets des Italiens ne paroissent nullement les attendrir, au moins envers Dieu.

Notre Musique d'Eglise n'est ni assez longue pour fatiguer l'attention, ni assez embroüillée pour l'occuper toute entiere, ni assez badine pour la divertir. Les François y assistent modestement, ils en sortent modestement: cela est visible. Pourquoi ne croirons-nous pas qu'elle les touche, leur fait pousser des prieres courtes et vives qui suffisent, et former des pensées secrétes d'amour de Dieu et de pénitence? On n'a droit de juger que de l'extérieur. Je ne veux point dire qu'elle produit les effets admirables qu'elle pourroit produire: mais je puis soûtenir qu'en aparence elle n'en produit que de bons. Et il n'y aura que la médisance et la mauvaise humeur qui trouvent les moeurs françoises ce qui s'apelle, corrompuës. Ce sont des moeurs d'hommes, [-201-] et à l'Eglise elles sont fort bien réglées. Hormis un petit nombre de femmes et de jeunes gens qui ne sont point à compter, puis qu'ils ne vont qu'à des Messes de midy et d'une heure, où ils se scandalisent entr'eux sans conséquence, ceux qui fréquentent nos Temples, ne les prophanent point par des irréverences publiques. En un mot, qu'on me cite un Ecrivain étranger, Calviniste, qui se plaigne des scandales qui accompagnent ou qui suivent nos Motets; comme je citerai vingt Voyageurs qui décrient les Motets d'Italie.

ARTICLE V.

Jugement sur les Italiens et sur les François.

JE n'ai maintenant qu'à ramasser tout que j'ai dit. Il se trouvera que nous sommes fort supérieurs aux Italiens pour les qualitez personnelles de nos Maîtres de Musique, pour le choix des paroles, et pour l'exécution. Il ne s'agit plus que de sçavoir qui l'emporte pour la Musique, qui est assurément le principal, puisque le reste n'est important qu'à cause qu'il sert à en préparer et à en faire valoir [-202-] la beauté. Mais avant que de m'expliquer sur le chef capital, il faut que je vous fasse faire deux réflexions.

La premiere, que l'Italie étant le païs des gens d'Eglise et des cérémonies Ecclesiastiques, y ayant là des fêtes et des Motets tous les jours, et n'y ayant des Opera que deux mois l'année, ils ont toûjours eu encore vingt fois plus de Musique sacrée, que de prophane: au lien qu'en France, depuis soixante ans que le goût du chant nous a saisis, on a incomparablement moins cultivé la Musique d'Eglise, que celle du Théatre. La seconde, qu'en fait d'Opera nous avons Lulli, homme hors du pair, homme auquel on chercheroit en vain un égal dans les seize siécles qui l'ont précedé, et qu'en Musique sacrée nous n'avons que des Auteurs médiocres: au lien que les Italiens n'ont que des Auteurs au dessous du médiocre, en fait d'Opera, et en Musique sacrée, entre plusieurs Compositeurs recommandables, Danielis, Lorenzani, et cetera ont un Carissimi, homme d'un mérite extraordinaire, et qui s'étoit long-tems formé en faisant chanter ses piéces aux Théatins de Paris, comme a fait depuis Lorenzani, et peut-être Danielis, qui toûjours est venu en France. Voila deux réflexions vrayes et fâcheuses. Les Italiens, [-203-] qui nous surpassoient déja en nombre de Compositeurs d'Opera, nous surpassent beaucoup davantage en nombre de Compositeurs de Motets: Mais les seuls ouvrages de Lulli éfacent, anéantissent tous les ouvrages Italiens du même genre, et les seules piéces de Carismi * [Le Ionas, l'Ezech, le Quidescendunt, et cetera. in marg.] valent presque toutes les piéces Françoises de ce genre-ci. La quantité merveilleuse des Motets Italiens, et la bonté de quelques-uns, sont à peser. Si la Lande, Colasse, et cetera avoient publié quelque chose de considérable, si Laloüette, qui a une exactitude de composition, et une beauté de génie particulieres, sçavoit du latin, et n'étoit point paresseux, si l'Abbé Bernier, et Monsieur Brossard, n'avoient point pris à tâche de se gâter, si Campra le plus fécond de tous, et celui que je placerai le premier en l'état où ils sont, quand on m'ordonnera de les arranger, nous avoit donné dans chacun de ses trois Livres quatre ou cinq Motets, comme son In te Domine spes, et cetera ou seulement comme son * [Premier Motet du livre 2. in marg.] Jubilate, beau chant d'une gayeté encore loüable, ou si ce malheureux garçon n'avoit point deserté l'Eglise pour aller servir l'Opera: je pense que l'Italie auroit peine à tenir contre nous. Mais enfin cela est autrement. Campra n'a point entendu ses interêts, [-204-] (ceux de sa gloire.) Il n'a point vn que l'Empire de la Musique d'Opera étoit assuré à un Auteur original, dont il ne pourroit aprocher que de bien loin, et que le second rang lui seroit même disputé: en effet, il l'est. Campra mal conseillé, a usé son génie et son tems à des ouvrages d'une autre espéce, que celle où il seroit à souhaiter qu'il se fût attaché. Je dois prendre les choses telles qu'elles sont. Le malheur de l'Italie fit qu'elle perdit Lulli et que nous le gagnâmes: le malheur de nôtre Musique d'Eglise a voulu que Messieurs Brossard, Bernier et Campra, les trois Compositeurs imprimez, desquels dépend l'honneur de la France se soient ou perdus, ou fort égarez: il seroit injuste d'oposer à l'Italie des avantages en idée, et il ne faut nous vanter que de nos biens effectifs.

Aujourd'hui donc, je croi que les François l'emportent pour la justesse, les Italiens pour le brillant et pour la varieté d'expression: nous pour la simplicité, eux pour l'agrément: nous sommes dans la bonne route, mais peu avancez: ils ont pris à côté, mais ils ont été plus loin: nous sommes plus sages qu'eux, ils sont plus riches que nous: nous avons tout lieu d'esperer que nous les surpasserons un jour: ils ont quelque sujet, il [-205-] leur est pardonnable de se flatter qu'ils nous surpassent à present. Je parle de la Musique seule.

Et par là, Monsieur, je mets de la distinction entre les Partisans des Opera Italiens, et ceux des Motets: J'excuse les Partisans des Motets Italiens, s'ils les sçavent un peu choisir. C'est un plaisir de grand Seigneur d'aimer ce qui vient de loin et ce qui coûte cher; et lorsque cela a quelque sorte de bonté, il n'y a rien à dire. Mais je ne comprens point comment les François, adorateurs de la Musique prophane d'Italie, seroient excusables. Ella est grotesque, et ils en ont parmi eux d'excélente. Je ne puis m'empêcher de le redire hors d'oeuvre, aimer la Poësie et la Musique d'Opera Italiennes, marque indubitable, caractere certain de méchant goût.

J'ai encore fait deux observations, par où je vais finir. Premiére Les Motets Italiens sont meilleurs en France, qu'ils ne le sont en Italie; parce que les défauts de leur execution, qui les gâtent souvent dans leur païs, en sont détachez dans le nôtre. Les Opera sont pires, parce que la representation qui les sauve là, ne les sauve point ici. Car quoique la representation des Opera ne soit rien moins que bonne en Italie, à l'examiner de sang [-406 <recte 206>-] froid: elle impose pourtant, la magnificence des Décorations, et l'illusion des Machines étourdissent le goût des Spectateurs. Deuxiéme Outre que nous prononçons bien le latin des Motets, et mal l'Italien des airs d'Opera, comme la justesse d'expression d'un Motet se mesure sur des régles de Christianisme, que l'on n'a gueres presentes en se réjoüissant chez soi, et la justesse d'expression d'un air sur des sentimens de galanterie, dont les gens du monde ont toûjours des idées vives: il arrive que les défauts d'expression, défauts dominans des Italiens, ne se sentent pas tant dans un Motet que dans un air, quand on chante l'un et l'autre en particulier. Les ridicules des Motets choqueront moins alors un honnête homme, et il pourroit se laisser séduire par les agrémens: les ridicules des airs sont si choquans, qu'on est en garde contre les agrémens, malgré qu'on en ait. Ainsi, pourvû qu'on sçache conserver par tout l'estime dûë aux Opera de France, et le mépris dû aux Opera des Compositeurs d'Italie, nous ne trouverons point étrange qu'on se plaise à faire chanter chez soi leurs Motets. Les introduire dans nos Eglises, non. L'Eglise, qui est la place naturelle des Motets, n'est point point la place favorable aux Motets Italiens, [-207-] et les nôtres y valent dix fois mieux en quelque païs qu'on les porte: mieux même par la Musique seule, et à plus forte raison en y joignant l'avantage de nos paroles et de nôtre exécution: mais j'avoüe que ceux d'Italie ont leur prix, en oubliant et en changeant le lieu pour lequel ils ont été faits. On peut sans honte les aimer dans une salle. Les nôtres sont plus propres à honorer Dieu, et à contenter les gens d'une délicatesse sévere: (autre jugement abregé et qui rassemble tout.) Les leurs plus propres à amuser, et à servir au plaisir des Musiciens. De cette maniere, j'ai un jour entendu en concert un Magnificat Italien, que son brillant me fit paroître assez court. Quant à leurs grandes sonates, sonate da chiesa, heureusement pour nous et pour elles, nous ne les connoissons presque pas.

Voila un essai de critique sur la Musique d'Eglise. Mon dessein n'étoit pas d'abord d'être si long. Je suis fort de l'opinion de Callimaque, [mega biblion mega einai kakon], qu'un grand Livre est un grand mal. Je lirois et je serois plus volontiers trois petits discours qu'un grand. Mais un enchaînement de pensées, que j'ai suivies insensiblement, m'a conduit à cette étenduë. Il faut, Monsieur, que [-208-] je vous en demande pardon.

Et je ne sçai si je ne devrois point aussi le demander à bien des gens, qui pourront se plaindre de mon trop de franchise et de liberté. En cas que ma droiture un peu hardie chagrine quelqu'un, qu'il s'en prenne à vous. Vous m'avez engagé à faire ce petit Traité: vous sçaviez qu'ordonner à un homme trés-sincére de parler, c'est lui permettre de parler sans fard. Cependant j'espere qu'on aura égard à ma bonne intention, qui n'est, je vous assure, mêlée ni de prévention, ni d'entêtement, ni de malice: j'espere que je ne fâcherai personne. Et quand j'aurois fâché tant soit peu les Maîtres de Musique de France, m'en sçauriez-vous mauvais gré? Je ne dirai pas ce que Socrate disoit aux Athéniens, qu'il me semble que c'est moi que Dieu a choisi afin que j'excite nos Compositeurs de Motets: * [Oeuvres de Platon traduites de Dacier Apol. de Socr. tome 2. page 51. in marg.] que je les pique, et que sur ma parole, on eût eu de la peine à en trouver un autre qui s'en fût aquité comme moi. Ce sont des paroles qui ne siéroient que dans la bouche de Socrate. Mais je me servirai de son admirable comparaison, dont la modestie me sied mieux qu'à lui, et j'oserai dire que Dieu m'a peut- être attaché à nos Compositeurs, comme une mouche à un Cheval qui est noble et [-209-] généreux, mais qui à cause de sa graisse est pesant, et a besoin de quelque éguillon qui l'excite et qui le réveille. A la bonne heure qu'on les ait piquez, et qu'importe qui ce soit? Je n'ai essayé de les piquer que par zéle pour leur gloire, ceci est trés-vrai. Il ne seroit pas impossible qu'ils tirassent quelque profit des coups d'éguillon que je me suis hazardé à leur donner. Le 28. Avril 1705.

FRAGMENT D'UNE LETTRE à Monsieur l'Abbé ***.

........ Ce qui gâte fort les agrémens de Paris. Vous croyez bien que tout cét embaras ne m'y a pourtant pas fait oublier entiérement nôtre Musique. J'allai quatre ou cinq fois au Motet de Laloüette le Samedi à l'issuë de Vêpres, et j'entendis toutes les quatre ou cinq fois un Haec dies, et cetera qui n'est ni bon ni méchant. On me dit que depuis Pâques il n'avoit fait chanter autre chose: preuve publique de sa paresse extraordinaire. Je retournai le jour de la Pentecôte à la grand' Messe de Nôtre-Dame. Il me parut que Spectacle y étoit encore plus beau que je ne vous l'ai décrit. Un air de grandeur, beaucoup de modestie, celle de Monsieur le [-210-] Cardinal de Noailles me toucha. Dans la Musique de Laloüette, il y avoit de trés-beaux morceaux, et on y sentoit une grande correction de composition, si je puis transporter ce terme, de la peinture à la Musique; mais on y sentoit aussi en quelques endroits que, faute d'entendre le latin, Laloüette avoit moins bien fait qu'il n'auroit pû.

Il a conservé la liberté que Campra avoit obtenuë de faire entrer des instrumens à archet dans le Choeur. Il y avoit deux basses de Violon: mais quoi qu'elles servissent assez à la Musique, cela faisoit ce jour-là un effet qui me remit bien-tôt en pensée ce que j'ai tant lû des suites fâcheuses du relâchement. Tous les Musiciens étoient en Chappe, et un d'eux qui joüoit en cét état de la basse de Violon, choquoit plus, ce me semble, par l'indécence de son action, que tous les autres n'édifioient par la bien-séance de leur parure.

L'aprêdînée, j'allai à Vêpres aux grands Jesuites. Vous ne manquerez pas de vous apercevoir, Monsieur, que ce sont les Peres de cette Maison, que je reprens un peu vivement sur la fin du huitiéme article, de mettre tous les jours de fête l'Opera dans leur Eglise. Je vis qu'ils l'en ont chassé, et je me hâte de vous le dire. [-211-] La Musique de Vêpres fut chantée par des Musiciens particuliers, que je ne connoissois point. J'avouë que les Musiciens de l'Opera avoient de plus belles voix, (cependant il y en avoit là plusieurs belles, et on n'a pas eu encore le tems de ramasser les meilleurs de celles qu'on pourra trouver.) mais en récompense, au lieu qu'à la fin de Magnificat, l'Opera délogeoit vîte du Jubé pour aller au Théatre qui l'attendoit à son tour, la Musique demeura ce jour-là; et aprés un Sermon du Pere de la Ferté, bon, et recité excellemment, on chanta au Salut un Credidi propter, passable. Il étoit sensible que la figure de ces Musiciens étoit plus modeste que celle de l'Opera.

Il y avoit déja long-tems, à ce qu'on me conta le lendemain, que plusieurs Jesuites étoient choquez de cét usage de faire chanter l'Opera dans leurs Eglises. Un d'eux fort distingué de toutes manieres, dit un jour plaisamment: Mais que diroit-on de nous à la Chine, si un Chinois venu de Paris, y racontoit qu'un Dimanche de Pâques, il vit presque tous les Jesuites se répandre chacun de son côté dans une Eglise et dans une autre, et déserter la leur, pour y laisser faire l'Office en leur place par des excommuniez? En effet, voila l'inquiétude que j'aurois euë, quoique je ne l'eusse pas dit si bien que [-212-] cela; et la plûpart de ceux qui avoient ri de ce discours, y avoient ensuite songé sérieusement. A la fin, le Pere de la Ferté ayant témoigné que l'Opera devant son Sermon le désoloit, et le Pere Guimon étant devenu Superieur de la Maison Professe, on a écouté avec plaisir Monsieur le Cardinal de Noailles, qui a marqué que cette representation le fâchoit aussi, et les Jesuites ont banni l'Opera de leurs Jubés de saint Loüis et du Collége: à perpetuité aparemment. Je pense qu'on me dit encore que Monsieur le Cardinal avoit défendu par un Mandement exprés, de laisser chanter durant la quinzaine de Pâques, aucun Chanteur de Spectacles dans aucune Eglise. Je suis fâché que les soins de ma malheureuse affaire, m'ayent empêché de m'instruire de la verité de ce dernier fait: mais je me console toûjours par le plaisir de vous aprendre les autres, de ce que les trois mois d'embaras qu'elle m'a donnez, ont été cause que je n'ai pas mis mon petit discours en l'état où nous le voudrions, vous et moi. Je n'ai le tems d'y ajoûter que ceci, en trouvant cette occasion de vous l'envoyer. J'attens la replique de Monsieur l'Abbé R. qui enfin va, dit-on, paroître au premier jour. C'est un Ouvrage long-tems retouché, et long-tems promis, et cetera. Le 16. Aoust.

[Footnotes]

a [cf. p.109] Quid tandem non praestitisset admirabilis ista naturae felicit<..> si hoc ingenium instituisset <......>? Lettre d'Erasme à Frobenius. Elle est à la tête de l'Eutopie de Thomas Morus.

a [cf. p.125] Canticum in die matrimonii Ser. P. Ducis Andegavensis cum serenissimà principissà angliae, excerptum ex Scripturà sacrà page 230. Aliud in elevatione hostiae. page 234.

a [cf. p.127] Quibus etiam qui assentiuntur nihil commutantur animo, et iidem abcurit qui venerant. Cicer. de finib. bonor. et mal, lib. 4.

a [cf. p.148] Saint Jerôme, Saint Bernard, Onuphre, Polidore Virgile, Baronius, le Cardinal Bona, le premier Concile de Milan sous Saint Charles Borromée, et cetera.

a [cf. p.175] Nolo exprim<> litteras putidius, nolo obscurari negligentius. Nolo verba exiliter exanimata exire, nolo inflata et quasi anhelata gravius. Cic. de orat. li. 3,

a [cf. p.176] Le passage d'Aristophane qui dit que les Brebis font bes, bes, est pressant, car elles n'ont jamais fait vis, vis: les tems et les lieux ne changent pas leur bê<..>ment. Juvenal a écrit beta, et cetera et nous- mêmes nous ne disons pas un alphavit, mais un alphabet: dimadis et dimostinis, mais demades et demostenes.

a [cf. p.198] Cento casi dicoscieza raccolti dal reverendo padre fra serafino Razzi, dell' ordine de' predicatori, della provincia Romana. In Venetia. 1584.

Se nelle chiese dè mendicanti osservanti elecite sonare gli organi. Caso 95. page 304

E da notare che per non offendere in ciò dio, dadue cose deono coloro à chi s'aspetta guardarsi: La prima dal sonare troppo è di soverchio, percio che assumendo si cotal suono nella chiesa per cagione [-199-] dell' anime inferme nello spirito e come mendicina da lontano, si dee usar parcamente, accioche non diminuisca ne tolga la divotione à i sani. La seconda cosa da che si deono guardare gl' organisti siè dal suonar nelle chiese canzoni prophane è cose vane del secolo, perle quali si venisse a fare inguria al divin culto, e insieme à provocare gl' uditori à lascivia, ê ascanda lezzare gl' imperfecti nello spirito. Impercio che in questi casi si commetterebbe da chiunche sciente mente cosi sonasse, ô facesse sonare, ô vero permettesse, dovendo è potendo ostare è impedire, peccato mortale di sacrilegio contra il divin culto, è contra il luogo sacro, à i quali totali suoni prophani non convengono.


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