TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE Jacobs School of Music
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Author: Le Brun, Antoine-Louis
Title: Réponse a une epistre satyrique contre l'opéra.
Source: Théatre Lyrique: avec une Préface, ou l'on traite du Poëme de l'Opéra (Paris: Pierre Ribou, 1712; reprint ed. in Textes sur Lully et L'Opéra français, Genève: Minkoff, 1987), 19-35.

[-19-] RÉPONSE A UNE EPISTRE SATYRIQUE CONTRE L'OPÉRA.

VOus n'êtes pas au fait de l'Opéra, Monsieur, on le voit bien. Il n'étoit pas necessaire que vous prissiez le soin de prévenir là-dessus vos lecteurs. L'Opéra est un spectacle, et par conséquent il est fait pour les yeux autant que pour les oreilles. Et on n'en peut bien juger, qu'on n'en ait vû l'éxécution. La lecture seule ne sçauroit fournir une juste idée de l'effet qu'il produit. Vôtre satyre porte à faux en beaucoup d'endroits, et vous avancez plusieurs propositions sans preuves. Le respect que l'on doit à la mémoire de Monsieur Quinaut, m'engage à prendre sa défense, et à détruire une prévention aussi contraire à la vérité que préjudiciable à sa gloire. Permettez-moy Monsieur, de vous dire qu'on pourroit vous accuser d'ingratitude, quand vous [-20-] heurtez le goût du Public, qui a tant applaudi à vos ouvrages, et quand vous vous révoltez contre un spectacle qu'il approuve. Son discernement, qui a donné tant d'approbations à ce qu'il a vû de vous, se seroit-il démenti dans celle qu'il donne à l'Opéra? et croyez-vous qu'il ne se trompe, que quand il se déclare en faveur de ce qui n'est pas de vôtre goût?

Oui, Monsieur, l'Opéra peut emprunter le nom de Tragédie, que vous lui disputez. Vous sçavez mieux que moy, que la Tragédie est un Poëme Dramatique, qui représente une action considérable de quelque grand personnage, et qui doit inspirer la terreur et la pitié. Quelles Pieces inspirent plus vivement ces deux passions, que Phaéton, Atis, Thésée, Bellerophon? L'Opéra est une Tragédie irréguliere à la vérité, mais dont l'irrégularité merveilleuse ne la rend pas moins belle, et moins touchante. Quand vous taxez de mollesse les Vers de ce Poëme, ne confondez-vous point avec elle une cadence tendre et harmonieuse, qui fait une des principales beautez de la Poësie?

Pourquoy rappeller les anciens? il ne s'agit point d'eux. Ne sçaurions-nous faire un pas sans ces guides, et devenir originaux à nôtre tour? Ne pouvons-nous produire, inventer de nôtre génie, et donner [-21-] à la postérité des modeles, comme nous en avons reçû des anciens? C'est trop nous défier de nous-mêmes, et nous assujétir à eux. Qu'une noble audace nous affranchisse de l'esclavage, et de la tyrannie, et nous fasse enfin secoüer le joug d'une imitation trop servile, et d'une déférence trop scrupuleuse.

Je conviens avec vous que le vrai n'est pas toûjours observé fort éxactement dans l'Opéra: mais vous devez aussi convenir avec moy, qu'un merveilleux qui tient du vraisemblable par les causes qui le produisent, n'est point à blâmer dans un spectacle qui amuse, et délasse l'esprit. Où le trouvez-vous ce vrai? est-ce chez les anciens? Homere, et Virgile s'en sont souvent écartez, et n'en sont peut-être par là que plus charmans, et plus admirables. J'entens par ce vrai, celui des actions, et non pas celui des pensées, dont le faux est partout condamnable, et se remarque ailleurs, aussi bien que dans les Opéra. Pour le bon sens, que vous avez pû ne pas trouver dans quelques-uns, c'est un défaut qu'il faut attribuer au Poëte en particulier, et non pas au Poëme en général. Parce qu'il y a des Satyres, et des Elégies qui manquent de bon sens, il ne s'ensuit pas pour cela que toutes les Satyres, et toutes les Elégies en soient dépourvûës. Un bon Logicien [-22-] doit-il tirer de pareilles consequences? Supposons donc que quelques Poëmes Lyriques pechent contre le bon sens, faut-il conclure de là qu'ils se ressemblent tous? et devez-vous prendre le défaut de quelques-uns pour la regle de tous les autres?

Vôtre zele est loiüable, Monsieur. Vous craignez que le doux poison de l'amour ne s'insinuë dans les coeurs. Je ne veux point rassurer les foibles sur les prudentes allarmes que vous leur inspirez. Il est vrai qu'on n'est que trop susceptible de cet agréable, et malheureux penchant: mais de grace, ne grossissez point des objets qui n'ont pas frapé vôtre vûë, et ne nous effrayez point sur des périls que vous ne connoissez pas, et qui sont moins grands que vous ne vous l'imaginez. Le remede se trouve souvent avec le mal contagieux que vous voulez qu'on évite. Si la vûë d'Angélique, belle et tendre, eût blessé vôtre coeur, celle de Roland desesperé, honteux, vous eût guéri. Si Armide amoureuse attendrit vôtre ame, Renaud courageux vous apprend comment on surmonte une tendresse, indigne d'un Héros qui doit triompher de lui-même. Le Théatre n'est point une école, où l'on n'apprenne que le vice: la vertu y est souvent mise dans tout son éclat. Nos spectacles épurez, et affranchis des obscenitez qui l'infectoient autrefois, et le [-23-] rendoient si dangereux, ne représentent plus rien qui doive tant allarmer la pudeur: au contraire ils nous tracent des leçons utiles, nous offrent des plaisirs innocens, et nous proposent de beaux sentimens à suivre, et de grands modeles à imiter. Persée nous apprend à respecter les Dieux; Phaéton nous enseigne à moderer nôtre ambition; Alceste est un éxemple des devoirs de l'amour conjugal. On peut s'instruire en se divertissant: ce doit être là l'effet des Pieces de Théatre, le but de ceux qui en composent, et l'intention des spectateurs. Ne nous faisons point inutilement des monstres et des chimeres à combattre. L'atteinte que vous croyez si redoutable, est facile à parer, et l'impression que l'Opéra fait sur nos sens, s'affoiblit par la diversion qu'il y jette. La Danse, et la Musique ne sont point si profanes et si licencieuses que vous le dites. Vous n'ignorez pas que David dansa devant l'Arche, et que les concerts de ses divins cantiques s'élevoient jusqu'aux Cieux, aussi agréables à Dieu, que l'encens, et les holocaustes qu'il lui offroit sur les autels.

Par où prétendez-vous que tous les Opéra sont froids sur le papier, et ennuyeux à lire? Le sont-ils plus qu'une Ode, une Satyre, une Elégie? L'action qui constituë le dramatique, peut-elle en [-24-] rallentir le feu? La Musique prête-t-elle de la vivacité à l'action? Si le Poëme est mauvais, elle ne le rendra ni meilleur, ni plus animé: s'il est bon, pourquoy voulez-vous le dégrader, et lui oter ce qu'il a, et ce qu'il doit avoir par lui-même? Rendez plus de justice au mérite, et à la vérité, Monsieur, et parlez de bonne foy. Avez-vous lû Atis, et Thésée, et les avez-vous lûs avec ennui? Vous avez trop de goût, pour n'y avoir pas eu de plaisir, et pour que la lecture vous en ait été insipide. Supposons qu'il n'y ait jamais eu de Lulli, et que ces deux Pieces n'ayent jamais été mises en musique, dira-t-on pour cela qu'elles sont froides, et ennuyeuses? Tout ce qui est bon, et beau par soy-même, l'est toûjours, et un bel Opéra sans musique ne plaît pas moins, qu'une belle personne sans fard.

Trouvez bon que je retorque contre vous l'adieu d'Armide et de Renaud, et la Scene d'Atis, et de Sangaride, que vous choisissez pour prouver vôtre proposition. Vous blâmez les répétitions qui sont dans l'adieu de Renaud et d'Armide: où peut-on trouver plus de feu? L'un est un amant qui s'arrache à l'amour, pour se rendre à la gloire; l'autre est une amante desesperée qui perd tout ce qu'elle aime: est-il possible de les peindre avec [-25-] des traits plus naturels, et d'exprimer plus vivement les transports de deux amans malheureux, et pleins de leur passion? l'art ne s'y trouve-t-il pas d'accord avec la nature? le contraste de leur caractere n'a-t-il pas les beautez différentes qu'il doit avoir? les répétitions que vous y condamnez ne sont-elles pas de deux amans attendris, pénétrez de ce qu'ils sentent, et qui ne sentent que le chagrin de se séparer? Peut-on lire cet adieu sans en être touché, et peut-on n'en être pas touché, sans avoir le goût bien extraordinaire, et bien bizarre? Est-il rien de moins badin que les sentimens de Renaud, et les emportemens d'Armide? L'esprit peut-il mieux expliquer les mouvemens qui agitent le coeur dans ces momens rigoureux? Didon dans Virgile vous fait verser des pleurs; Armide dans Quinaut m'arrache des larmes et des soûpirs; je m'interesse pour elle, et je plains également le perfide Renaud, et l'infortunée Armide. J'ose même avancer que le Héros de Quinaut est plus grand en cette occasion, que celui de Virgile. L'un obéit aux Dieux, l'autre obéit à la gloire: celui-là fuit en secret la Reine de Cartage, comme un timide qui se défie de sa foiblesse; celui-ci abandonne la Princesse de Damas, malgré les charmes, et les plaisirs qu'il trouve auprés d'elle; le Troyen n'étoit pas [-26-] fort sensible, le François est plus amoureux, et supporte avec fermeté la violence qu'il se fait dans un adieu si douloureux: le sacrifice du pieux Enée est moins grand et moins héroïque, que celui du courageux Renaud.

Pour la Scene d'Atis et de Sangaride, je crois qu'il est inutile d'entreprendre sa défense. C'est un chef-d'oeuvre qui a toûjours été admiré de tous les connoiseurs, et qui ne cede en rien à ce que les anciens ont fait de plus beau dans le genre lyrique. Vous appellez badine la fin de cette Scene; vous ne la caractérisez pas bien, ou l'art et l'adresse de l'auteur vous ont échapé. Ce sont deux amans malheureux, quoy qu'aimez, qui out raison de feindre, et de changer de langage, de crainte que leur secret ne se découvre. Je ne dirai rien davantage là-dessus, si ce n'est qu'il y a un peu de témérité à vouloir attaquer des endroits dont les beautez sont presque inimitables. Je ne rougis point de me déclarer ici l'apologiste de Monsieur Quinaut. Vous lui cherchez querelle, Monsieur, et sans doute vous lui en voulez d'ailleurs. La justice que j'aime à rendre au mérite m'engage à prendre le parti de ce grand homme, qui a excellé dans son genre d'écrire, et qu'on aura peine à remplacer. Quoy qu'un illustre Poëte de nos jours ait osé [-27-] parler contre lui, ses coups n'ont porté aucune atteinte à sa réputation, et dans une sage palinodie il a reconnu autentiquement l'injustice qu'il lui avoit faite. A son éxemple réparez vôtre honneur en réparant le sien.

La Machine n'est point interdite sur la Scene de l'Opéra; au contraire elle y produit souvent des beautez. La Fable de l'Opéra, et celle de la Tragédie d'Aristote, sont d'un goût différent, quoy qu'elles ayent quelque chose de commun entr'elles: ainsi il ne faut point les comparer. Les principes sur lesquels vous raisonnez ne sont pas incontestables: vous vous êtes mis dans l'esprit qu'elles devoient se ressembler entierement, et vous vous trompez en cela. L'Opéra est un spectacle nouvellement inventé, qui a en particulier ses loix et ses beautez. Ce qui seroit irrégulier ailleurs par le fond, y devient régulier par la forme. Sangaride est dans Atis ce qu'elle doit être, comme Junie l'est dans Britannicus; et soûtenir le contraire, c'est prétendre qu'une belle brune n'est point agréable, parce qu'elle n'a pas les cheveux blonds.

Non, Monsieur, ce n'est point uniquement le Chant et la Danse qu'on cherche à l'Opéra. On y cherche un sujet conduit selon le goût qui y est établi: on y [-28-] cherche des vers, des sentimens, des moeurs, des caracteres, des situations, des interêts, des pensées, de l'action, du spectacle, et du merveilleux; et quand tout cela s'y rencontre, comme il doit s'y rencontrer, vous êtes de trop bonne foy pour disconvenir qu'il doive, et puisse plaire sur le papier. Cela est si vrai, que quand les paroles ne sont pas accompagnées de tout ce que je viens de dire, la Piece tombe infailliblement, quelque excellente qu'en soit la musique. Nous en avons plus d'un éxemple, et je pourrois vous en citer plus d'une preuve. Il n'y a que quelques gens éperduëment épris de la musique, qui l'isolent de tout le reste, et qui n'y cherchent qu'elle: mais ce ne doit point être une regle générale pour tous les autres spectateurs, qui veulent quelque chose de plus, c'est à dire de l'esprit, du jugement, du bon, et du solide.

Vôtre délicatesse est choquée de ce qu'on chante une histoire tragique. Ignorez-vous, Monsieur, que le chant est une espece de déclamation qui sert à donner le ton aux Acteurs, et à les faire reciter comme ils doivent ce qu'ils disent? Lorsqu'un célebre satyrique a dit de l'Opéra que tout s'y disoit tendrement, jusqu'à je vous hais, il n'a prétendu, ou n'a dû prétendre par là que blâmer de mauvais Musiciens, qui exprimoient peu fidelement les paroles qu'ils [-29-] mettoient en chant: mais ce trait de critique ne regarde nullement les Poëtes, qui disent dans un Opéra, je vous hais, comme Corneille l'auroit pû dire dans les vers les plus forts, et les plus énergiques. Atis expire-t-il, c'est sur un ton qui exprime ce qu'il dit, et ce qu'il sent, et qui le fait sentir aux spectateurs. Roland déploye-t-il ses transports furieux, c'est d'une maniere qui convient à l'action, et qui ne diminuë rien de sa force. Pour la Danse, que vous y trouvez hors d'oeuvre, je vous dirai, puisque ce n'est point sur le rapport de vos yeux que vous en jugez, que les danses n'y sont que des représentations épisodiques des actions qui se passent sur la Scene. Si c'est des combattans qui y paroissent, ce n'est plus une danse postiche, c'est l'action et les mouvemens des guerriers que les Danseurs imitent, et ainsi du reste.

La Musique, dites-vous, convient aux bergers, et aux Eglogues; il est vrai: mais les sujets simples d'eux-mêmes ne fournissent point assez au spectacle de l'Opéra, qui doit presque par-tout tenir du merveilleux. Pourquoy voulez vous que le Héros ne puisse y parler en chantant sur le ton héroïque, comme le berger sur le ton pastoral? Il faut supposer que le langage en musique est le langage naturel de l'Opéra: cette supposition ne me paroît ni absurde, [-30-] ni hors de la vraisemblance, puis qu'on sçait qu'à la Chine, et en d'autres pays les peuples chantent en parlant. Il n'est point d'Opéra sans sorciers, ajoûtez-vous. Moy qui ne crois pas beaucoup à ces derniers, je soûtiens qu'il y a plus d'Opéra sans sorciers, que de sorciers sans Opéra. Je ne parle point des loups garous, et des monstres que vous voulez qu'on y introduise, à la place des Graces et des Amours, qui en ont pris possession. Je doute que personne soit de vôtre opinion là-dessus, et qu'on se declare en faveur des uns, au préjudice des autres, qui me semblent mériter la préférence.

Parce qu'on chante à l'Opéra, vous voudriez qu'on chantât par-tout. Ce n'est point une nécessité: l'Opéra n'est fait que pour le plaisir, l'usage y autorise la Musique, et l'interdit où vous voulez l'admettre. Un Prédicateur ne s'en est jamais servi dans ses Sermons, ni un Avocat dans ses Plaidoyers. Les Musiciens ne pourroient y suffire, et ceux qui reciteroient de si longs monologues, s'épuiseroient bientôt. Il est vrai qu'ils pourroient par là réveiller l'attention des auditeurs, ou des Juges: mais l'éloquence n'a pas besoin de ce secours; d'ailleurs la Musique ne se marie pas bien avec la prose. Voila en partie, Monsieur, en quoy cloche vôtre comparaison, puisque [-31-] vous demandez qu'on vous le fasse voir.

Pouvez-vous croire, et dire qu'on ne puisse chanter sans rire et badiner? Junon jalouse badine-t-elle, quand elle évoque les Euménides pour tourmenter Io? Roland furieux badine-t-il, quand il immole tout à sa rage, et à son desespoir? Est-ce pour badiner, et pour rire, qu'Amisodar sert la vengeance de Sténobée? Les Cantiques sacrez dont nos Temples retentissent, sont-ils un badinage? Quand le Prophete Jérémie, par l'organe d'une Chrétienne Vestale, déplore les malheurs de Jérusalem, vous inspire-t-il l'envie de rire et de badiner? Non, Monsieur, la Musique doit se conformer aux paroles qu'elle accompagne. Elle est badine et tendre dans les Fêtes de l'Amour, et dans le Temple de la Paix; elle est grave et sérieuse dans le trépas d'Alceste, et dans la jalousie de Médée: elle change de ton selon le tems, les lieux, et les sujets où elle est employée.

Vous qui connoissez mieux que personne la force et l'énergie des termes, pouvez-vous traiter de lubriques les chansons, et d'effrontées les danses de l'Opéra? Que pourroit croire sur vôtre rapport, une personne qui n'auroit pas vû ce spectacle? Vous en faites un théatre d'horreur, d'impudence, et de prostitution. Nous sommes dans un siecle, et dans un pays, où la délicatesse [-32-] et les bonnes moeurs ont banni ces licences, et ces obscénitez monstrueuses qui regnoient chez les Payens. Le sage Magistrat qui veille aux Jeux publics, est plus sévere, et plus éclairé que les Tribuns et les Ediles de Rome, et Caton * sans rougir pourroit voir jusqu'à la fin nos spectacles. Les mots de lubriques et d'effrontées, dont vous vous servez pour caractériser nos Chansons et nos Danses, blessent également la pudeur et la vérité. Si vous les aviez entenduës et vûës, vous en parleriez autrement. Les chansons que vous nommez lubriques, sont remplies de sentimens tendres, mais honnêtes et légitimes, et qui servent même à détourner les jeunes gens de chanter des paroles dissoluës, ou impies. Les sujets des danses que vous appellez effrontées, sont ordinairement des sacrifices, des actions de graces, des triomphes, et [-33-] d'autres cérémonies pareilles, où l'effronterie sieroit mal, et nos Dames deserteroient le spectacle, si la bienséance y étoit altérée, et si leur modestie y recevoit quelque atteinte.

Il ne s'agit que de l'Opéra dans cette Réponse; ainsi je n'entreprendrai point la justification de Racine et de Moliere, qui n'en ont pas besoin. Je viens seulement à l'endroit où vous condamnez l'amour dans une intrigue de Tragédie. Je ne doute point qu'on n'en puisse noüer une sans lui: mais si vous en ôtez les interêts du coeur, elle aura peine à se soûtenir, et l'esprit se lassera bientôt de la suivre. L'utile et l'agréable doivent s'y trouver ensemble: l'amour ne contribuë pas peu à ce dernier; c'est un foible qui nous porte souvent aux plus grandes entreprises, et qui n'est pas incompatible avec la vertu. Non, Monsieur, le Théatre ne sert point à nourrir de coupables feux. Dans quelles Pieces en trouvez-vous de ce caractere, qui loin d'être récompensez, ne soient point punis? Si je vois Phedre brûler d'un feu criminel pour le vertueux Hippolite, je la vois punie justement, et le contraste de l'amour légitime d'Aricie, ne sert qu'à me donner plus d'horreur pour l'inceste. Néron m'inspire de l'indignation, et me devient odieux, quand il empoisonne Britannicus pour posséder Junie. [-34-] Je frémis quand Cleopatre fait assassiner son fils Séleucus. Tous ces crimes ne font que redoubler l'aversion naturelle qu'on a pour eux, ou qu'en détourner les coeurs qui sont assez malheureux pour y avoir quelque penchant.

Le goût du Public n'a jamais été si délicat, et si rafiné qu'il l'est à present. Les applaudissemens qu'il a donnez à vos ouvrages, en sont de bonnes preuves. Traitez-le mieux que vous ne faites, et ne dites point qu'il quitte le solide pour la bagatelle. Le siecle est devenu si éclairé, si rigide, et si malin, qu'un Auteur n'ose plus broncher impunément. Tel étoit autrefois au nombre des grands, et des beaux génies, qui ne seroit aujourd'hui qu'au rang des médiocres, et des subalternes. La gloire ne s'acquiert pas à si peu de frais, et la réputation coûte à présent beaucoup plus que dans le siecle passé.

Je conclus différemment de vous. Laissons l'Opéra tel qu'il est: plus de régularité le rendroit peut-être moins agréable, et le feroit sortir de son caractere. Il est dans son genre ce qu'il doit être, et ne peut paroître difforme, qu'aux yeux qui veulent qu'on le fasse sur un modele qui n'est pas le sien, et qu'à ceux qui ne le regardent point dans son veritable point de vûë. Il n'est pas facile d'effacer les impressions qu'un homme [-35-] comme vous donne au Public. J'espere pourtant le désabuser, et vous aussi: je me flate que dans la suite vous lirez avec plus d'attention et de plaisir, les Pieces dont vous méprisez la Fable, et dont vous craignez la représentation, et que vous réconcilierez l'Opéra avec le bon goût et les bonnes moeurs. Je finis en loüant le zele que vous faites éclater, qui convient à un homme de vôtre profession. Les traits ingénieux et satyriques qui brillent dans vôtre Epître, ne méritent pas moins d'éloge. J'y ai admiré plus d'une fois la grace et l'enjouëment dont vous assaisonnez vos pensées: et aprés avoir pris la liberté d'y répondre, je vous demande celle de me dire,

MONSIEUR,

Vôtre trés-humble, et trés-obéissant Serviteur,

Le Br.

[Footnote]

* [cf. p.32] Caton, surnommé le Censeur, s'étant trouvé un jour au spectacle, et voyant que le peuple ne se retiroit point, quoy qu'il fût fini, en demanda la raison. On lui dit que par respect pour lui on n'osoit faire ce qui se pratiquoit ordinairement, qui étoit d'exposer aux yeux du peuple une Atrice nuë sur le Théatre aprés la Piece. Caton sortit; et ne voulant point condamner ouvertement une coûtume licencieuse autorisée depuis long-temps, il fit voir du moins par sa retraite, qu'il ne l'approuvoit pas, et laissa aux spectateurs, avec le plaisir qu'ils attendoient impatiemment, un bel éxemple de sagesse et de modestie.


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