TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Raguenet, François
Title: Défense du parallele des italiens et des français
Source: Défense du parallele des italiens et des français. En ce qui regarde la Musique et les Opéra (Paris: la Veuve de Claude Barbin, 1705; reprint ed., Genève, Minkoff, 1976).

[-i-] DÉFENSE DU PARALLELE DES ITALIENS ET DES FRANÇOIS. En ce qui regarde la Musique et les Opéra.

A PARIS, Chez la Veuve de Claude Barbin, au Palais, sur le second Perron de la sainte Chapelle.

M.DCCV.

Avec privilege du Roi.

[-1-] DÉFENSE DU PARALLELE DES ITALIENS ET DES FRANÇOIS. En ce qui regarde la Musique et les Opera.

IL y a trois ans que je donnai au Public un petit Ecrit intitulé Parallele des Italiens et des François en ce qui regarde la Musique et les Opéra, où je tâchai de dire ce qui est pour et contre les uns et les autres, sans aucune partialité, comme cela se [-2-] doit dans un Parallele. Les personnes raisonnables des deux Nations y ont également senti le vrai. Les François qui ont de la bonne foi, sont convenus de ce que j'ai dit en faveur de la Musique d'Italie; et les Italiens équitables n'ont point trouvé mauvais ce que j'ai dit à l'avantage des Opera de France. Nul François n'a certainement fait, par aucun Ouvrage, autant d'honneur à nos Opera, que je leur en ai fait dans les vingt-trois premieres pages du Parallele, au bout desquelles je conclus en ces termes: Tellement qu'il n'y a point de personne intelligente et équitable qui ne demeure d'accord que les Opera des François ont la forme d'un Spectacle bien plus parfait que ceux des Italiens, et que ces sortes d'Ouvrages, comme Spectacles, sont en France au dessus de ce qu'on voit en Italie. Cependant Monsieur de la V.... Gentilhomme de Normandie, par je ne sai quel tour bizarre d'imagination, s'est mis en tête que j'avois offensé les Opera de France: frappé de cette idée, et animé de ce noble courage qui fit autrefois, du fameux Gentilhomme de la Manche, le redresseur banal des torts et le réparateur des injures publiques, [-3-] notre Gentilhomme Normand s'est proposé de vanger les Opera et la Musique de France du tort et de l'injure qu'il prétend que je leur ai faite; mais ne croyant pas pouvoir légitimement tenter une pareille entreprise avant que d'être Chevalier, et voulant faire toutes choses dans les regles, il a composé trois Dialogues, dont un Comte, une Comtesse, et un Chevalier sont les Interlocuteurs; il prend pour lui le personnage du Chevalier, et tout étant ainsi dans les formes, il entreprend bravement de mettre l'avanture à fin dans ses trois Dialogues ausquels il a donné pour titre, Comparaison de la Musique Italienne et de la Musique Françoise.

C'est contre ces Dialogues que je vais tâcher de défendre le Parallele; et pour faire voir jusqu'où je veux porter l'honnêteté envers Monsieur de la V..... en lui répondant, je déclare que quoi qu'il ait traité d'impertinences et de sotises les fautes qu'il a crû voir dans mon Livre, pour désigner celles dont le sien est rempli, je me servirai toujours des expressions les moins desobligeantes que je pourrai trouver dans notre langue; et que bien loin de vouloir [-4-] disputer d'injures avec lui, c'est une sorte de combat où j'estime qu'il y a de l'honneur à être vaincu. Il est vrai que je serai obligé de le relever un peu plus fortement que je n'aurois fait un autre sur certaines fautes qu'il a faites, par exemple, contre l'amour qu'on doit avoir pour son propre Roi; contre le respect auquel on est tenu envers les autres Souverains; et autres choses semblables qui semblent avoir encore je ne sai quoi de plus sacré pour un bon Chevalier, que pour les autres hommes; mais aussi, comme Chevalier, il faudra l'excuser sur bien des choses qui seroient de tres lourdes fautes pour un homme qui ne le seroit pas; de sorte que s'il y perd quelque chose d'un côté, il y gagnera beaucoup de l'autre.

Au reste quoi que le Livre de Monsieur le Chevalier soit l'Ouvrage le mieux arrangé du monde, je ne laisse pas d'être assez embarrassé à y faire une réponse un peu méthodique; et apres y avoir bien pensé, je ne vois rien de mieux à faire que de le parcourir d'un bout à l'autre, et de joindre une réflexion à chaque faute qui s'y trouvera; on en va voir de bien des especes, ceux qui voudront en [-5-] avoir le plaisir n'ont qu'à prendre le Livre à la main et le lire avec moi, nous n'irons pas loin sans en trouver.

Comme dans un Dialogue il faut établir les personnages, le tems, le lieu, et cetera Monsieur le Chevalier employe à cela les quatre premieres pages de son Livre; il est vrai qu'il suë un peu à s'échaffauder, ou, pour me servir d'une métaphore qui lui convienne mieux, à choisir son champ de bataille et à s'armer; mais enfin la Carriere étant préparée, et avant que d'entrer en lice sur la Musique, voulant frapper un grand coup qui fasse tout d'abord sentir ses forces, et qui serve comme de prélude à ses victoires, il entreprend d'aneantir l'Histoire de Cromwel d'un seul trait de plume, afin qu'on juge dequoi un homme tel que lui est capable; et voici comment il vient à bout de cette premiere avanture.

Page 5.

Franchement du temps que l'Auteur du Parallele faisoit l'Histoire de Cromwel sans la savoir, et sans y mettre que deux veritez, [-6-] comme disoit le feu Roi Jacques, il ne peignoit pas plus juste qu'aujourd'hui; mais il me semble qu'il écrivoit mieux.

Voilà le terrible coup par lequel le grand adversaire de la Musique Italienne veut essayer ses forces: mais pour votre coup d'essai, Monsieur le Chevalier, combien de méprises en six lignes?

J'ai, dites-vous, fait l'Histoire de Cromwel sans la savoir. La décision est Laconique; mais vous êtes peut-être assez savant dans l'Histoire d'Angleterre pour en décider ainsi: voyons vos preuves.

Je n'ai mis, ajoutez-vous, que deux veritez dans cette Histoire. On ne peut pas mieux prouver que j'ai fait l'Histoire de Cromwel, sans la savoir; et s'il est vrai qu'il n'y ait que deux veritez, comme vous le dites, il faut demeurer d'accord que vous avez raison de décider comme vous faites: mais dites-moi un peu, s'il vous plaît, vous qui savez si bien l'Histoire d'Angleterre, n'est-il point vrai,

Que Milord Stafford Viceroi d'Irlande fut exécuté à mort dans la Place d'Armes de la Tour de Londres le 12 May 1641; et Guillaume Lawd Archevêque de [-7-] Cantorbery, le 20. Janvier 1645?

Que Charles I. Roy d'Angleterre gagna la bataille de Newberye le 19. Septembre 1643; et celle d'Edgehil, le 2. May 1645?

Que la fameuse Bataille d'Yorck se donna le 23. Juin 1645; et recommença le lendemain 24. Juin?

Qu'apres la fatale journée de Naesby le Roi d'Angleterre se retira en Ecosse; et le Prince de Galles en France l'an 1646?

Que le Parlement d'Angleterre prétendant faire passer cette retraitte du Roi pour une abdication de la Couronne, déclara ce Prince déchû de tous les droits qu'il pouvoit avoir au Trône, et publia un Decret pour l'entiere abolition de la Royauté?

Que cette même année 1646, le Marquis de Montrose qui étoit à la tête du parti qui tenoit pour le Roi en Ecosse, gagna les batailles de Perth, d'Aberdin, d'Alderne et d'Alford; prit les Villes de Glascou, de Saint André, de Dunfreys et de Dundée; et remit sous l'obeïssance du Roi la Province d'Athole et le Comté de Fiffe?

Que le Parlement d'Ecosse remit le [-8-] Roi d'Angleterre entre les mains des Anglois le 28. Janvier 1647?

Que cette même année Cromwel fut fait Généralissime des Armées du Parlement d'Angleterre?

Qu'en 1648. Cromwel gagna la Bataille de saint Neds?

Que le 25. Decembre de la même année il fit établir une Cour de Justice pour faire le proces au Roi d'Angleterre?

Que cette Cour de Justice fut ouverte le 20. Janvier 1649?

Que le Roi d'Angleterre y fut condamné à mort le 30. jour du même mois?

Qu'apres la mort du Roi il se fit une proclamation à Londres pour déclarer que la Monarchie d'Angleterre étoit changée en République, et que Cromwel fut déclaré Généralissime perpétuel des Armées de la nouvelle République?

Que le Duc de Hamilton, le Comte de Hollandt et Milord Capel tous trois Pairs du Royaume furent exécutés à mort par la main du Bourreau le 9. Mars 1649; et le Marquis de Montrose, l'année suivante?

Que cette même année 1650, le Roi Charles II. passe en Ecosse et fut proclamé [-9-] Roi à Edimbourg?

Qu'il gagna les Batailles d'Edimbourg et de Peplis?

Que Cromwel remporta la célebre Victoire de Dunbar le 3. Septembre, au sujet de laquelle la nouvelle République d'Angleterre fit frapper une si belle Médaille?

Que l'année d'apres le même jour 3. Septembre, il gagna encore la fameuse Bataille de Worcester, apres laquelle le Roi Charles II. fut obligé de se réfugier en France?

Qu'en 1652. les Hollandois firent frapper une Médaille pour monument de l'union des Provinces-Unies contre la nouvelle République d'Angleterre; et que leur Amiral Tromp batit deux fois la Flotte Angloise cette année-là?

Que le 10. Août 1653. l'Amiral Black qui commandoit la Flotte d'Angleterre gagna contre les Hollandois cette fameuse Bataille navale où l'Amiral Tromp fut tué?

Que cette même année les Anglois offrirent à Cromwel de le reconnoître pour leur Roi, et qu'il refusa la Couronne, se contentant d'être déclaré Protecteur de la nouvelle République d'Angleterre, [-10-] au sujet de laquelle dignité, la République fit frapper une Médaille?

Qu'en 1654. les Hollandois furent obligez de demander la Paix à l'Angleterre, et firent frapper trois Médailles différentes au sujet de cette Paix?

Que ce fut cette même année que Cromwel entreprit sans succes son grand projet de l'Incorporation de la Hollande à l'Angleterre, suivant lequel les deux Républiques ne devoient plus faire qu'un même Etat, qui seroit gouverné par un Parlement souverain et libre, auquel les Provinces-Unies envoyeroient leurs Députez, comme faisoient les Provinces de la Grande Bretagne?

Qu'en 1658. les Anglois firent frapper, en faveur de Cromwel, la Médaille, au revers de laquelle on voit des Oliviers avec cette légende, non deficient Olivarii?

Que la Reine d'Angleterre s'étant réfugiée avec la Princesse sa fille à la Cour de France, y fut reçûë et traitée avec tous les honneurs dûs à son rang et à sa naissance?

Que Cromwel mourut le 13. Septembre 1658?

Qu'enfin le Roi Charles II. fut rappellé [-11-] en Angleterre, et couronné à Westminster le 3. May 1661?

Tout ces faits, Monsieur le Chevalier, sont incontestablement véritables, puis qu'ils sont tous ou de notoriété publique, ou fondez sur des Actes du Parlement d'Angleterre, ou sur des Traitez de Paix, ou sur des Médailles et autres Monumens semblables qui subsistent, et qui sont entre nos mains encore aujourd'hui; cependant en voilà plus de cinquante de compte fait: or il n'y en a pas un qui ne soit dans l'Histoire de Cromwel; ce sont donc déja plus de cinquante véritez de compte-fait qui y sont. Comment donc est-il possible que vous aïez pû être assez distrait pour dire qu'il n'y avoit que deux veritez dans cette Histoire? Pour moi je suis persuadé que quiconque lira ce que j'écris ici, trouvera qu'il y a même une espece de ridicule à vous répondre sur cela aussi sérieusement que je le fais.

Vous répliquerez sans doute à cela, que vous ne le dites qu'apres le Roi d'Angleterre. Du tems que l'Auteur du Parallele faisoit l'Histoire de Cromwel sans la savoir, et sans y mettre que deux veritez, comme disoit le feu Roi Jacques; car [-12-] ce sont les propres termes de l'endroit dont il s'agit ici. Mais la méprise n'étoit-elle pas assez grande sans la renforcer encore en citant si mal à propos le Roi d'Angleterre? car outre tous les faits que je viens de rapporter et que le feu Roi Jacques n'a certainement pas pû ignorer, puis qu'ils font partie de l'Histoire du Roi Charles I. son pere et du Roi Charles II. son frere, a-t'il pû ignorer tant d'autres faits qui lui sont même personnels? A-t'il pû ignorer, par exemple, que les Parlementaires d'Angleterre l'ayent enfermé dans le Palais saint James aussi-tôt qu'ils furent maîtres de la Ville d'Oxford qu'ils prirent le 24. Juin 1646?

Qu'ayant trouvé le moyen de s'échaper de ce Palais le 30. Avril 1648, il passa en Hollande aupres de la Princesse Royale d'Orange sa soeur, et de-là en France aupres de la Reine sa mere?

Que l'Armée d'Angleterre présenta alors une Requeste au Parlement, demandant qu'il eût à comparoître dans six mois à Westminster, à faute de quoi il fût déclaré incapable de posséder aucune dignité dans l'Angleterre?

Qu'il ait fait plusieurs Campagnes en [-13-] France dans les Armées que le Vicomte de Turenne y a commandées?

Qu'il ait été receu en France avec la Reine son Epouse en 1689, par Loüis le Grand avec une magnificence et une grandeur d'Ame qui ont arraché des loüanges, même aux plus grands ennemis de sa Majesté Tres-Chrétienne?

Car tous ces faits sont encore dans l'Histoire de Cromwel.

Voilà donc déja pres de soixante véritez qu'il est absolument impossible que le feu Roi Jacques pût ignorer. On voit bien d'ailleurs que je ne rapporte ici que certains faits d'un tres-grand éclat; et qu'il y en a plus de deux cens dans l'Histoire de Cromwel dont la vérité est également ou de notoriété publique, ou appuyée sur des monumens aussi incontestables que ceux que j'ai rapportez. On ne peut donc, sans une absense d'esprit inconcevable, avancer que le feu Roi Jacques ait dit qu'il n'y eût que deux veritez dans cette Histoire, puis qu'il y en a plus de cinquante qui lui étoient ou personnelles, ou domestiques, et qu'il est impossible qu'il ne sût aussi parfaitement que chacun sait ce qui est arrivé de plus important dans sa propre famille.

[-14-] Que répondrez-vous à cela, Monsieur le Chevalier? je voudrois bien savoir comment vous vous justifierez d'avoir fait dire une pareille chose au Roi d'Angleterre; car, pour vous, il vous est libre de dire en votre propre et privé nom les choses les plus extraordinaires du monde; mais de charger de vos propres méprises le nom et la mémoire d'un aussi grand Roi, je ne vois pas comment vous avez pû vous mettre en tête que cela vous fût permis.

Si je voulois ne vous rien passer, je pourrois bien vous relever encore sur le reste de cette belle période où nous en sommes, et que vous finissez ainsi.

Franchement du tems que l'Auteur du Parallele faisoit l'Histoire de Cromwel sans la savoir, et sans y mettre que deux véritez, comme disoit le feu Roi Jacques, il ne peignoit pas plus juste qu'aujourd'hui, mais il me semble qu'il écrivoit mieux; car puisque je ne sai pas peindre autrement qu'en écrivant, et que peindre et écrire est pour moi la même chose, n'est-ce pas friser unpeu le galimathias que de dire comme vous faites, que je peins mal, quoi que j'écrive bien? mais ce n'est là qu'une bagatelle; passons à quelque chose [-15-] de plus important. Hé bien, Monsieur le Chevalier, vous aviez donc voulu frapper un grand coup contre l'Histoire de Cromwel pour vous accréditer et prévenir en votre faveur les Lecteurs sur ce que vous alliez dire contre le Parallele? Que dites-vous présentement du succes de votre dessein? Vous ne m'en paroissez pas trop content; mais ne vous découragez pas pour cela, vous serez peut-être plus heureux sur la Musique que sur l'Histoire; poursuivons la lecture de votre Livre, et voyons.

Pages 6. et 7.

Dans ces deux pages vous paroissez un peu embarrassé, Monsieur le Chevalier, de ce que Monsieur de Fontenelle a dit à l'avantage du Parallele, et en cela vous avez sans doute raison; le suffrage d'un homme tel que lui n'est pas une chose tout à fait indifférente pour un ouvrage d'esprit. Monsieur de Fontenelle Sécrétaire de l'Académie des Sciences est en même tems l'un des plus brillans ornemens de l'Académie Françoise; ses Poësies Pastorales vont de pair avec ce que Theocrite et Virgile ont fait de plus beau en [-16-] ce genre-là; ses Dialogues des Morts ne le cédent point à ceux de Lucien; et celui des Mondes est tel qu'on ne trouvera certainement rien qui soit au dessus dans tous les Ouvrages de Platon. De la même main dont il écrit des Pieces de galanterie si délicates et si fines, il fait des Ouvrages qui demandent l'érudition la plus profonde et la plus consommée: A voir les unes, on le prendroit pour un homme qui n'est jamais sorti de la Cour; à lire les autres, on croiroit que c'est un Savant qui a toujours été enfermé dans son Cabinet; Mathématicien habile, Philosophe profond, Poëte excellent, il réünit des talens que jusques à lui on avoit crû incompatibles; nous n'avons point de sujet parmi nous dont le mérite soit si universel, et personne ne fait tant d'honneur à la France pour la Littérature. J'avoüe encore un coup, que vous avez raison de trouver cet homme-là embarrassant pour vous, car il est du sentiment du Parallele, et non seulement il l'approuve, mais il en parle avec éloge; cependant vous prétendez que votre sentiment l'emporte sur le sien; mais franchement votre capacité, en comparaison [-17-] de la sienne, est quelque chose de bien mince; et si vous voulez dire la vérité, vous avoüerez que vous faites de mauvais sang quand vous pensez que vous êtes, aux yeux du Public, dans la même balance avec Monsieur de Fontenelle, lui d'un côté et vous de l'autre; Monsieur de Fontenelle avec le rang qu'il tient dans la République des Lettres, et vous dont on n'a encore jamais oüi parler, et qui en êtes à votre premier Ouvrage. Quelqu'un dira peut-être à ce la que quoi qu'il n'y ait aucune comparaison à faire de vous à Monsieur de Fontenelle sur toute autre chose, vous pourriez neanmoins vous connoître mieux que lui en Musique: mais comme on ne sauroit en savoir si peu sur cela qu'on n'en sache plus que vous, ainsi qu'on le va bien-tôt voir par votre propre Livre, et que par conséquent vous ne pouvez pas vous rassurer vous-même par cet endroit, on ne sauroit disconvenir que votre embarras ne soit bien fondé; c'est un terrible homme pour vous que ce Monsieur de Fontenelle: mais n'auroit-il point quelque intérest secret à se déclarer pour le Parallele; et à préferer, comme moi, les [-18-] Italiens aux François en ce qui regarde la Musique? La découverte de ce motif caché est sans doute belle, et digne de la pénétration de Monsieur le Chevalier, comme on en va juger.

C'est, dit-il, que les Musiciens François sont des Anciens pour nous en comparaison des Italiens: or Monsieur de Fontenelle s'est déclaré autrefois pour les Modernes préférablement aux Anciens; donc suivant ses principes, il a dû préférer les Italiens aux François pour la Musique.

Voilà ce qui s'appelle pénétrer les vuës secrettes d'un Auteur, et découvrir les ressorts les plus cachez des choses! Les Musiciens François sont des Anciens en comparaison des Italiens. Que cela est bien trouvé! On avoit crû jusqu'à présent que c'étoit des Italiens que nous étoient venus les premiers modeles de nos Opera et de nos autres Ouvrages de Musique: mais Monsieur le Chevalier qui est bien mieux instruit des choses que le reste des hommes, trouve au contraire qu'il y a eu des Musiciens François lontems avant qu'il y en eût d'Italiens; et que les Italiens ne sont que des Modernes en comparaison des François en fait de [-19-] Musique. On ne peut pas nier que ce ne soit là une belle découverte! Voilà certainement au juste la raison pourquoi Monsieur de Fontenelle croit que les Italiens l'emportent sur nous pour la Musique, et est en cela du sentiment de l'Auteur du Parallele! En vérité, Monsieur le Chevalier, on voit bien que vous n'êtes point de ces gens qui tirent leurs preuves par les cheveux, et qui forcent les conséquences pour les accrocher aux principes; les causes que vous assignez à chaque effet sont toutes naturelles, et la justesse de vos raisonnemens saute aux yeux de tout le monde; tellement que vous pourriez vous vanter d'être sorti de cette seconde avanture à votre honneur, si vous pouviez seulement trouver le moyen d'accorder ce que vous dites ici de l'antiquité de la Musique Françoise avec tout le contraire qui se lit dans la suite de votre Livre; car vous soutenez ici que les François sont des Anciens en comparaison des Italiens en fait de Musique; et cependant vous dites, page 90. de vôtre Livre, que lors que Lulli vint en France, on ne faisoit que commencer à y cultiver la Musique, et que cet Art y étoit encore tout brute [-20-] et tout sauvage; Lully, ce sont vos propres paroles, trouva notre Musique encore rude et nuë comme un Art qui commence; et à la page 158, vous dites encore; Lors que Lulli vint en France, notre Musique alors étoit encore toute pauvre. Faites-nous donc voir, s'il vous plaît, comment ces deux choses peuvent être vraïes en même tems, savoir,

Que les François n'ont commencé à cultiver la Musique qu'à l'arrivée de Lulli en France;

Et que cependant les François sont des Anciens en comparaison des Italiens en fait de Musique;

Car avant l'arrivée de Lulli en France, Luigi et Carissimi, sans parler des autres, avoient déja fait des Ouvrages de Musique qui seront constamment immortels, aussi bien que le nom et la mémoire de ces deux grands Hommes. Les Italiens avoient donc déja porté la Musique à un tres-haut degré de perfection dans ce tems-là même où vous dites que cet Art encore rude et nud ne faisoit que commencer en France. Comment pouvez-vous donc soutenir, sans vous contredire, que les François sont des Anciens en comparaison des Italiens [-21-] en fait de Musique? Tirez-vous, si vous pouvez, de cette contradiction et ce ne sera pas une des moindres avantures que vous pourrez vous vanter d'avoir mis à fin.

Page 7.

L'Auteur du Parallele soutient dans son Livre des opinions nouvelles.

Cependant il y a plus de soixante et cinq ans qu'un François a soutenu ces mêmes opinions à la face de toute la France, comme on le verra à la fin de cet Ecrit: mais chacun juge comme il lui plaît de l'ancienneté ou de la nouveauté des choses; et peut-être, que selon votre maniere d'en juger, Monsieur le Chevalier, une opinion de soixante et cinq ans ne laisse pas d'être toute fraîche et toute nouvelle.

Page 12.

Lulli, tout Italien qu'il étoit, se sert rarement de grands roulemens.

Voilà donc Lulli tres-nettement déclaré Italien en cet endroit, parce que cela vous accommode présentement qu'il [-22-] soit Italien: Mais un peu plus bas où vous n'y trouveriez pas votre compte, il cesse aussi-tôt de l'être; c'est à la page 69, où vous dites: Lulli cet Italien si peu Italien aimoit mieux une Musique douce, et cetera. Il faut bien que Lulli soit du pays qui vous accommodera le mieux, et qu'il change de patrie selon vos besoins!

Page 14.

Je soutiens que les Chanteurs Italiens prononcent mal.

C'est ici une Avanture, Messieurs! voilà le Cartel de Monsieur le Chevalier affiché, et il déclare qu'il est prest à soutenir contre tout venant, que les Chanteurs Italiens prononcent mal. Voyons comment il s'en tirera.

Mesme Page.

Premierement, Madame, parce que les Chanteurs Italiens serrent tous les dents et n'ouvrent point assez la bouche, excepté dans leurs roulemens où ils la tiennent ouverte des quarts-d'heure entiers, sans remuer la langue ny les lévres.

[-23-] Voilà déja bien des méprises dans ce début; mais ne vous découragez pourtant pas, car il y en aura beaucoup à rabattre pour vous comme Chevalier.

Premierement, Madame, dites-vous, les Chanteurs Italiens n'ouvrent point assez la bouche.

Voilà, par exemple une de ces fautes qu'on ne sauroit mettre sur votre compte sans injustice: Pour tout autre, il n'en seroit pas de même; et si un homme, sans avoir jamais été en Italie et sans avoir jamais entendu chanter les Italiens comme vous, venoit dire, Je soutiens, Madame, que les Chanteurs Italiens n'ouvrent point assez la bouche en chantant, on seroit en droit de lui dire qu'il y a plus que de la témérité à soutenir une pareille chose sans l'avoir vuë: Mais pour vous, Monsieur le Chevalier, et pour les autres Chevaliers vos Confreres, il seroit ridicule d'exiger que vous vous donnassiez la peine d'aller bien loin pour voir les choses dont vous voulez parler, puisqu'en quelque part du monde que vous soyez, vous ne voyez jamais que ce qui est dans votre imagination. Vous vous êtes donc imaginé en Normandie que les [-24-] Chanteurs Italiens, que vous n'avez jamais entendu chanter, serrent tous les dents en chantant; et c'est, pour vous, comme si vous aviez vû la chose sur les lieux mêmes; ainsi quoique les autres François, d'abord qu'il arrivent en Italie, commencent par reprocher aux Chanteurs de ce pays-là qu'ils ouvrent excessivement la bouche en chantant, et qu'à moins de la leur fendre jusques aux oreilles il soit impossible qu'ils l'ouvrent plus qu'ils font; on ne prétend point que vous ayez fait aucune faute en disant qu'ils ne l'ouvrent pas assez, et qu'au contraire, ils serrent tous les dents en chantent, tellement que voilà déja une méprise de rabatuë à votre profit sur cet endroit; voyons-en la suite.

Excepté dans leurs roulemens où ils la tiennent ouverte des quarts d'heure entiers, et cetera.

Seconde méprise qu'on ne peut en bonne conscience vous imputer, car c'est ici assurément de la plus fine Chevalerie; et si vous n'aviez pas tres-certainement vû les Chanteurs Italiens tenir la bouche ouverte des quarts d'heure entiers dans leurs roulemens, vous n'auriez garde de le dire, aimant autant la simple [-25-] vérité que vous dites que vous l'aimez, page 10. de vôtre Livre où vous vous en exprimez ainsi. Ce que je reprens ici vous montre le goût que j'ai pour la simple vérité. Les exagérations me révoltent lors même qu'elles me sont favorables.

Il est donc bien certain que personne n'aime plus que vous la simple vérité, et que vous avez une aversion invincible pour les moindres exagérations; vous le dites et vous le répétez par tout dans votre Livre; ainsi l'on doit prendre tout ce que vous y avancez au pied de la Lettre selon votre intention.

Cependant, à juger des Chanteurs Italiens comme tous les autres hommes qui les ont vûs, ce seroit la plus violente de toutes les exagérations, que de dire qu'ils tiennent la bouche ouverte des quarts d'heure entiers dans leurs roulemens: il faut donc bien que vous l'ayez vû d'une autre maniere que le reste des hommes, c'est à dire à la maniere dont certains Chevaliers de par le monde voyent les choses, et dès lors il n'y a plus là d'exagération sur votre compte; autant de rabatu pour vous; mais achevons ce joli endroit de votre Livre.

Sans remuer la langue ni les lévres:

[-26-] N'y auroit-il point encore là un peu de Chevalerie? car autrement conçoit-on qu'on puisse faire des roulemens en chantant, sans remuer la langue ni les lévres? Si Monsieur le Chevalier vouloit nous apprendre comment cela se peut faire, ce seroit un assez beau secret à savoir.

Page 15.

Reste à vous montrer qu'on entend et qu'on comprend les paroles Italiennes avec plus de difficulté que les nôtres. Ce sont des Vers qu'on chante. Or leur Poësie aime les Elisions et cetera.

Quelques gens vous reprennent ici de mettre des pronoms sans aucun nom précédent à quoi on puisse les rapporter, comme ce leur qui est devant Poësie, car il n'y a rien en cet endroit à quoi on puisse juger que ce leur se rapporte; ce qui est une tres-lourde faute en matiere de Grammaire: Mais moquez-vous de cela, Monsieur le Chevalier; c'est la triste destinée des esprits médiocres d'être corrects et chatiez: Pour ceux qui, comme vous, visent au Grand et donnent dans le Sublime, ils ne peuvent pas, de l'élévation où ils sont, voir des fautes [-27-] d'un aussi bas étage que les fautes de Grammaire; dans une aussi grande richesse que la votre on ne peut pas avoir l'oeil à tout, et il faut bien qu'il en coute quelque chose.

Pages 19. et 20.

Je soutiendrois peut-être bien que la langue Italienne est moins une Langue qu'un ramage peuril et badin, et moins propre à la Musique que l'Arabe; et qu'un Opéra en paroles Arabiques vaudroit mieux qu'un Opéra en Langue Italienne.

Autre Avanture, Messieurs; nouveau Cartel où notre Chevalier déclare qu'il va soutenir envers tous et contre tous, que la Langue Italienne est moins un Langue qu'un ramage puéril et badin, et que l'Arabe étant plus propre à la Musique, que l'Italien, un Opéra en paroles Arabiques vaudroit mieux qu'un Opéra en Langue Italienne!

L'avanture est digne de l'attention de tout le monde; il faut la suivre par degrez, et n'en rien perdre.

1. La Langue Italiene est moins une Langue qu'un ramage puéril et badin.

C'est à dire, Monsieur le Chevalier, que [-28-] vous mettez le Pape et les Cardinaux dans l'espece des volatilles, et que vous voulez bien reconnoître qu'ils ont au moins un ramage tel que celui des oyseaux; encore ne sont-ils pas trop maltraitez.

2. La Langue Italienne est moins propre à la Musique, que l'Arabe.

Voilà ce qui s'appelle une pensée toute neuve; et Monsieur le Chevalier peut bien se vanter qu'il est le premier qui ait eu assez d'esprit pour la trouver!

3. Un Opéra en paroles Arabiques vaudroit mieux qu'un Opéra en Langue Italienne.

C'est ici le Capital de l'Avanture; c'est ce que Monsieur le Chevalier a déclaré qu'il soutiendroit bien; cependant Madame la Comtesse du B. sa cousine toute convaincuë qu'elle est du profond savoir de son cousin, ne laisse pas d'être inquiette sur le succes de la nouvelle entreprise où il s'est embarqué; et elle lui demande avec une espece de doute timide s'il est vrai qu'il prouveroit bien qu'un Opéra en paroles Arabiques pût mieux valoir qu'un Opéra en Langue Italienne? Mais Monsieur le Chevalier est un homme de trop bon sens pour avancer une chose [-29-] aussi extraordinaire, s'il ne savoit pas bien comment la prouver: c'est ici le dénouëment de l'Avanture; et qu'on juge par sa preuve, s'il n'en vient pas à son honneur; la voici telle qu'il la donne, je n'y change rien, pas même un accent: Or écoutez.

Jabalon dayemo lhochub:

D'ayemo-lzashri uattoyûb.

Ceci est beau, Messieurs! et qu'on n'aille pas croire que ces paroles soient tirées de quelque Grimoire; Monsieur le Chevalier ne prétend point faire ici une opération magique, mais bien donner une démonstration en forme, et il n'y a pour cela qu'à aider tant soit peu à la lettre.

Il faut donc savoir que ce que les ignorans pourroient prendre ici pour l'extrait d'un Grimoire, est de l'Arabe quoi qu'écrit comme nous écrivons le François; et que cet Arabe est une Chanson: Il est vrai que pour en juger, il faudroit qu'elle fût notée; mais sans notes, il n'y a qu'à supposer avec Monsieur le Chevalier que c'est le plus bel air qui soit au monde; et l'on demeurera convaincu, comme lui, que cette Chanson Arabe étant au dessus de toutes les Chansons Italiennes, la Langue Italienne est [-30-] si peu propre à la Musique, que l'Arabe tout Arabe qu'il est, vaut sans comparaison mieux pour faire un Opéra. Voilà la démonstration faite. Il est présentement plus clair que le jour, qu'un Opéra en paroles Arabiques vaudroit beaucoup mieux qu'un Opéra en Langue Italienne. Monsieur le Chevalier a mis l'Avanture à fin; et pour en venir à bout, sans notes ni Musique, il n'a employé que ces six mots Arabes.

Jabalon dayemo lhocub:

D'ayemo-lzashri uattoyûb.

O la grande puissance de ces six petits mots!

Page 21.

Quand il plaît aux Heroïnes d'Opera de livrer leurs Amans de Theatre à la colere, au desespoir, à la rage, et à la fureur, comment faire avec de l'Italien, si cette Langue ne donne point de termes convenables à ces passions violentes? on y est encore tres-embarrassé lors qu'il en faut tirer des paroles d'une expression modest et grave, et lors qu'il y a de la Magie et de la Diablerie sur le tapis, le moyen que le Musicien applique à des paroles badines et emmiellées de ces tons forts qui portent [-31-] de la frayeur et de l'horreur dans l'ame des Auditeurs? Il est pourtant vray, avec la permission de l'Auteur du Parallele, que la Langue Italienne a l'inconvénient de cette douceur fade et excessive, de cette puérilité efféminée. Ses z fréquens, ses terminaisons perpétuelles en e, en i, en o, et cetera luy ôtent la gravité, la vivacité noble, et les expréssions énergiques.

J'ai rapporté toute cette grande tirade du Livre de Monsieur le Chevalier, afin qu'on jugeât, par ce qu'il fait de l'Italien, ce qu'il peut savoir de l'Arabe. Ceux, par exemple, qui ne savent que médiocrement l'Italien, ne trouvent nulle différence entre cette Langue et la notre dans les expressions dont l'une et l'autre se sert pour exprimer les passions les plus violentes, comme la colere, le desespoir, la fureur, et la rage; ils s'imaginent bonnement que colere en François, et colera en Italien son à peu près la même chose; desespoir, et disperatione, fureur, et furore, rage, et rabbia: Mais Monsieur le Chevalier qui est un fin connoisseur en juge bien autrement. Il trouve qu'il n'y a pas un seul de ces quatre mots François qui ne soit fait pour recevoir de ces tons forts qui portent [-32-] de la frayeur et de l'horreur dans l'ame des Auditeurs; et que les expressions Italiennes au contraire, sont badines, emmiellées, d'une douceur fade et excessive, et d'une puérilité efféminée.

Le Vulgaire ne sent nulle différence entre rage et rabbia; mais, pour Monsieur le Chevalier, il trouve dans le mot de rage je ne sai quoi d'aspre et de rude qui convient à la passion qu'il exprime; au lieu que dans le mot rabbia il ne sent que du miel et du sucre d'une fadeur qui le fait vomir. L'on m'avoüera qu'il faut savoir jusqu'aux plus fines délicatesses des deux Langues pour sentir ces différences imperceptibles qui se trouvent entre les expressions de l'une et de l'autre.

Mais poussons la générosité envers Monsieur le Chevalier jusqu'à le défendre contre ceux qui l'attaquent mal à propos. Certains Critiques dépourvûs d'équité soutiennent qu'il ne sait pas même lire l'Italien à l'occasion de ce qu'il dit ici que les z fréquens qui se trouvent dans les mots Italiens rendent cette Langue efféminée, puérile, badine, emmiellée, et d'une douceur fade et excessive: Il faut, disent-ils, qu'il croye que les Italiens [-33-] prononcent le z comme les François; car de la maniere dont il se prononce dans la Langue Italienne, bien loin d'avoir une douceur fade et emmiellée, c'est peut-être la lettre de tout l'alphabet la plus rude, puis qu'elle répond à un ts dans notre Langue; de sorte qu'au lieu de prononcer comme nous, par exemple, le mot zéphire qui est si doux en notre Langue, ils prononcent en la leur le mot zefiro comme nous ferions s'il étoit écrit avec un ts, tsefiro: Or de cette maniere, il est évident que le z donne de la dureté aux mots Italiens où il se trouve, et que plus il y en a dans la Langue Italienne, plus cette Langue doit être rude: Et ce qu'il y a de pis pour Monsieur le Chevalier, ajoûtent ces Censeurs remplis de malignité, c'est qu'il donne ici des armes pour le battre lui-même; car si les z fréquens qui se trouvent dans les mots d'une Langue rendent cette Langue efféminée, certainement il n'y en aura point qui le soit tant que la Langue Françoise, puisqu'il n'y a point de Langue au monde où les z soient si fréquens; car outre tous ceux qui lui sont communs avec l'Italien et avec les autres Langues, elle a encore toutes les s qui [-34-] sont entre deux voyelles, comme dans les mots raison, saison, poison, Muse, excuse, ruse, et dans une infinité d'autres semblables: Pour nous, disent-ils, nous estimons que cela adoucit et embellit notre Langue, bien loin de la gâter; mais pour Monsieur le Chevalier qui trouve que les z frequens ôtent la gravité à une Langue, et qui prétend prouver que la Langue Italienne est badine, puérile, efféminée, emmiellée, et d'une douceur fade et excessive à cause de ses z fréquens, comment sauvera-t'il de toutes ces belles qualifications la Langue Françoise, puis qu'elle a sans comparaison beaucoup plus de z que la Langue Italienne?

Enfin on trouve mauvais que Monsieur le Chevalier dise que les terminaisons perpétuelles en e, en i, et en o, ôtent à la Langue Italienne la vivacité noble. On veut lui soutenir que l'Italien et le François ont précisément les mêmes terminaisons, excepté l'e muet qui ne se trouve point dans la Langue Italienne et qui est tres fréquent dans la Langue Françoise, comme dans ces mots, Fable, Muse, et cetera. On lui demande si la terminaison sourde de ces e muets donne plus de vivacité à une Langue, que le son ouvert des [-35-] a, des i, et des o; et l'on prétend conclure qu'un homme qui a des idées si opposées au sentiment commun de tout le monde sur les Langues, n'y est pas fort habile. Mais il est aisé de répondre à ces mauvaises Critiques qui ne roulent toutes que sur la terminaison ou sur la prononciation des mots, que ce ne sont point des choses essentielles à la Langue Italienne; qù'on peut tres-bien parler sans savoir lire; que quoique Monsieur le Chevalier ne sache point lire l'Italien, il n'est pas impossible pour cela qu'il ne l'entende tres-bien. Après cela, on croit qu'il ne se plaindra pas qu'on ne lui rende point toute la justice qui lui est dûe.

Pages 22. 23. 24. 25.

Monsieur le Chevalier employe ces quatre pages à prouver que la Musique Italienne ressemble à des confitures, des sauces bien friandes, des vins muscats, des consommez, et cetera et la Musique Françoise à des potages, des compotes, des lapins, des poulardes, et cetera et conclud de là, page 26, que comme la Musique Italienne qui est la plus piquante vaut mieux pour un ragoût, de même la Musique Françoise qui ressemble à la viande simple est [-36-] meilleure pour un Ordinaire; tellement que, selon lui, les honnêtes gens qui ne sauroient vivre qu'ils n'ayent un Ordinaire réglé de Musique comme un Ordinaire de viande, n'ont qu'à faire leur provision de Musique Françoise: Quant à ceux qui croyent que la Musique n'est pas absolument nécessaire pour le soutien de la vie, et qui ne la regardent que comme un divertissement passager que l'on ne prend que quand on a besoin de récréation, Monsieur le Chevalier condamne ces Innocens à la Musique Italienne comme à un ragoût qui n'est bon qu'à cet usage-là.

Pages 28, 29, 30, 31, 32, 33.

Ces six pages sont pleines de descriptions charmantes et de raisonnemens tres-justes, par lesquels Monsieur le Chevalier prouve, d'une maniere aussi agréable que solide, que plus la Musique est naturelle plus elle est belle, que la Nature est la grande maîtresse en cela, et que la Musique, telle qu'elle l'inspire à tous les hommes, est la plus excellente qu'on puisse jamais entendre. Ainsi nous voilà bien desabusez nous qui avions crû jusqu'à présent que la Musique étoit un Art, et un Art même assez difficile: Et il faut que les Italiens soient de grands fous de se tant tourmenter à en apprendre les regles et à composer des Chants si recherchez, puisqu'il ne faut qu'écouter ce qu'inspire la Nature, et l'écrire, pour avoir la Musique la plus excellente qui soit au monde; et que les Chants qu'elle dicte aux Païsans sont des Airs plus exquis, que tout ce que font les plus grands Maîtres d'Italie.

Page 32.

Combien cet Air est-il naturel,

Nicolas va voir Jeanne,

Et Jeanne dormez-vous?

Comment, Monsieur le Chevalier, en votre place j'aimerois mieux avoir fait cet Air, que tous les Opéra d'Italie! Il faudroit élever des Statues aux grands Hommes dont le génie divin est capable de produire de si excellens Ouvrages!

Page 34.

Lulli, homme fécond et original, dans 20. ou 22. Opéra qu'il nous a donnez, a épuisé une grande partie des tons naturels, [-38-] dit Monsieur le Chevalier; et il conclud de là, qu'on ne peut plus composer rien de naturel en Musique sans le piller. Mais s'il est vrai que Lulli, en 22. Opera, ait épuisé les tons naturels et communs, il ne sera pas moins vrai que les Maîtres d'Italie auront épuisé les tons étudiez et recherchez, dans un aussi grand nombre d'Opéra qu'ils ont faits; de sorte que c'est une folie aux Italiens et aux François de travailler désormais; ni les uns ni les autres ne sauroient plus rien faire de nouveau, et nous n'avons qu'à nous en tenir à ce que nous avons présentement de Musique: Ainsi voilà la France et l'Italie purgées de Compositeurs pour jamais.

Page 35.

Et de quoi serviroient les regles de la Musique si on ne les suivoit?

Monsieur le Chevalier soutient, en cet endroit, que j'ai tort de loüer les Musiciens Italiens de ne pas toujours s'assujettir aux Regles de l'Art, et de les franchir quelquefois par des saillies heureuses: Mais, pas plus loin que la page suivante, c'est à dire dès la page 36, il [-39-] loüe lui-même Lulli, de ce qu'il n'a pas toujours suivi ces Regles. Lulli, dit-il, se met au dessus des Regles de tems en tems. On le lui a reproché, et il n'en a fait que rire. Monsieur le Chevalier ne se contrediroit-il point ici? Mais non, il n'y a pas d'apparence qu'il dît le pour et le contre si près à près; il vaut mieux croire que ce qui est un tres grand défaut dans la Musique Italienne, est un grand agrément pour la Musique Françoise; ou qu'il a un privilége particulier de loüer les Musiciens François pour les mêmes choses qu'il reproche comme des fautes aux Musiciens Italiens.

Page 37.

La premiere fois qu'on entend les Ouvrages des Compositeurs Italiens, ils enchantent: la seconde, ils se font souffrir; la troisiéme, ils choquent; la quatriéme, ils révoltent.

Il faut bien que la Musique Italienne ait fait ces impressions sur Monsieur le Chevalier, puisqu'il le dit: Cependant il n'y point de François à qui précisément tout le contraire ne soit arrivé en Italie. La Musique y choque et y révolte d'abord; [-40-] on la souffre peu à peu; insensiblement on la goûte; et enfin on en est si enchanté, qu'on n'en sauroit plus souffrir d'autre. Cela arrive constamment de cette maniere à tout le monde; il est aisé de s'en éclaircir; il y a assez de François dans le Royaume qui ont été en Italie, c'est une expérience constante et générale, il n'y a qu'une voix sur cela, et je défie Monsieur le Chevalier de produire le témoignage d'aucun François qui dise que la Musique d'Italie charme dès la premiére fois qu'on l'entend, et déplaise après qu'on la entenduë. C'est donc ici un cas singulier et inoüi; c'est un phénoméne d'Accoustique tout nouveau arrivé en la personne de Monsieur le Chevalier; et je soutiens qu'il est impossible de l'expliquer autrement que par la Méchanique d'un cerveau dont la construction soit entiérement opposée à celle du cerveau des autres hommes: Il faut nécessairement, pour cela, que tout ce qui est à l'endroit dans le cerveau des autres, soit à l'envers dans le sien; que les parties qui sont dessus, soient dessous; et que celles qui sont à droite, soient à gauche; explication d'autant plus favorable pour Monsieur le Chevalier, qu'elle va [-41-] toute à sa décharge; car, supposé cette disposition d'Organes, il est impossible que les objets ne fassent sur lui des impressions absolument contraires à celles qu'ils font sur les autres; et dès lors il peut prendre le contre-pied de tous les gens raisonnables dans tout ce qu'il pense et dant tout ce qu'il dit, sans avoir le moindre tort ni faire la moindre faute.

Page 39.

On ne peut peindre la Musique des Italiens d'une maniére plus fâcheuse qu'en disant qu'elle ressemble en perfection à leur Poësie.

Est-ce, s'il vous plaît, Monsieur le Chevalier, d'une maniére plus fâcheuse pour la Musique, ou pour celui qui la peint? Il n'y a point là d'équivoque pour certaines gens, mais il pourroit bien y en avoir pour d'autres; et comme le fâcheux pourroit sembler tomber sur le Peintre, vous devreiz du moins éviter les équivoques dans ces endroits où vous avez personnellement intérest qu'il n'y en ait point.

Peindre d'une maniere fâcheuse.

Façon de parler élégante!

[-42-] Elle ressemble en perfection à leur Poësie.

Nouvelle maniere de peindre! Il ne faut que trois mots pour faire une peinture. Beau secret!

Page 40.

Vous prétendez donc le beau Monsieur, et cetera.

Façon de parler noble et du bel usage!

Mesme Page.

Dove Diavolo havete pigliato, et cetera.

Citation savante et qui fait bien voir, quoi qu'on en dise, que Monsieur le Chevalier fait l'Italien! Oh cela est bien mieux dit en cette Langue là qu'il ne le seroit en François! Cela a tout un autre sel et toute une autre grace!

Page 41.

Le Marquis de Brignole est un Cuisinier à épice et à sausses. C'est Cavallo, c'est Cesti, c'est Buononcini.

Un autre demanderoit peut-être quelque explication sur cette définition grotesque du Marquis de Brignole; mais moi qui suis un peu fait au jargon de [-43-] Monsieur le Chevalier, j'entens fort bien qu'il veut dire que le Marquis de Brignole est un Auteur d'un goût trop fort et trop picquant, d'un goût bizarre et outré; et que les Ouvrages de Cavallo, de Cesti, et de Buononcini, sont du même caractére dans leur genre.

Pour ce qui est du Marquis de Brignole, je veux que Monsieur le Chevalier qui constamment ne sait point lire l'Italien, comme on l'a vû page 33. de cet Ecrit, ne laisse pas de le savoir au point de perfection où il le faut posséder pour juger des divers caractéres des Auteurs qui ont écrit en cette Langue, ce n'est pas de quoi il s'agit présentement, et chacun en pensera ce qu'il lui plaira. Je dis seulement ici que Monsieur le Chevalier est bien à plaindre, en ce que voulant citer en cet endroit trois Maîtres de Musique Italiens sans en connoître aucun, et ayant cherché trois noms à l'avantuture, le sort lui ait malheureusement présenté le nom de Buononcini; car pour Cavallo et Cesti, leurs Ouvrages ne sont pas fort connus en France, ainsi le hazard lui a été assez favorable dans le choix de leurs noms; mais pour Buononcini duquel nous avons plus de deux [-44-] cens Cantates à Paris, et même des Opéra entiers, Monsieur le Chevalier ne pouvoit pas échoir plus mal, car il n'y a nul Maître de Musique en Italie dans les Ouvrages duquel il y ait si peu de ces endroits picquans et recherchez que Monsieur le Chevalier compare aux épices, qu'il y en a dans les Ouvrages de Buononcini; tous les Maîtres de France le citent comme un modele pour le gracieux, et c'est le seul qu'ils citent en ce genre; il n'y a point de si petit Musicien François qui ne le connoisse sur ce pied, et qui ne sache que c'est là son caractére: Et le malheur de Monsieur le Chevalier veut que ce soit justement celui-là que le sort offre à sa plume, quand parcourant les noms des Musiciens Italiens il en cherche un au hazard dont il a besoin pour le comparer à un Cuisinier à épice et à sausses! En verité Monsieur le Chevalier, vous êtes bien à plaindre! Raillerie à part, un homme qui connoît si bien le caractére des Musiciens d'Italie est un terrible adversaire pour la Musique Italienne; et les Musiciens François doivent avoir beaucoup de confiance en un tel homme pour la défense de leur cause!

[-45-] Page 42.

Paix, Messieurs, dit alors la Comtesse, à tantôt le reste.

C'est ainsi que Monsieur le Chevalier finit son premier Entretien. Chûte heureuse qui fait voir que Monsieur le Chevalier a encore bien choisi le genre d'écrire pour lequel il a du talent! car peut-on finir un Dialogue d'une maniere plus ingénieuse?

Page 45.

Il est public que les Opéra de Lulli ont attiré à Paris plusieurs admirateurs du fond de l'Italie. Je suis trompé si Théobalde qui joüe de la basse de violon n'en est pas un. Voilà le deshonneur de notre Musique en partie effacé.

J'avois cru bonnement que c'étoit pour gagner sa vie que Théobalde joüoit de la basse de violon à l'Opéra; je ne savois pas que ce fût pour admirer Lulli, et je vous demande bien pardon, Monsieur le Chevalier.

Voila, concluez-vous, le deshonneur de notre Musique en partie effacé.

On ne peut pas raisonner plus juste, [-46-] supposé seulement que Théobalde ne joüe de la basse de violon à l'Opéra, que pour admirer Lulli.

Mesme Page.

Qu'on apporte de la Musique Japponnoise aux François, je vous repons que la nouveauté la leur fera d'abord trouver charmante.

Mais est-ce bien vous, Monsieur le Chevalier, qui parlez de la sorte? Pour moi si je ne tenois votre Livre à la main, je vous assure que je ne pourrois pas le croire. Quoi vous qui n'avez pû souffrir qu'on dît que les François avoient moins de génie pour la Musique, que les Italiens, sans être transporté d'un noble désir de vanger vos Compatriotes! Vous qui vous êtes fait Chevalier pour tirer raison de cette injure faite à la Nation, et pour soutenir envers tous et contre tous l'excellence du goût des François pour la Musique! C'est vous-même qui déclarez ici que vous êtes prêt à soutenir que les François ont si peu de génie et de goût pour ce bel Art, qu'il ne leur faut que de la Musique Japponnoise pour les charmer! Et vous [-47-] vous offrez pour caution d'un sentiment si injurieux à la France! Vous êtes, dites-vous prêt à en répondre corps pour corps! N'est-ce pas la même chose que si Don Quichotte ayant entrepris de soutenir que l'Infante Dulcinée est la plus belle Princesse de l'Univers, l'insultoit ensuite lui-même sur sa laideur? Quoi vous qui venez de faire de si sanglans reproches à Monsieur de Fontenelle d'avoir abandonné la gloire de la France sur la Musique, pour avoir seulement approuvé le Parallele, vous prostituez après cela vous-même cette gloire avec tant d'outrage! Chevalier déloyal, discourtois, et felon, ce n'étoit donc que pour sacrifier vos Compatriotes, que vous avez fait semblant de prendre leur défense! Vous ne vous êtes donc chargé de leurs intérests que pour trahir leur cause! Avez-vous donc si-tôt oublié que vous n'avez mis la main à la plume, que pour persuader à toute la terre que le goût des François pour la Musique l'emporte sur celui de tous les peuples du monde, sans en excepter même les Italiens? Quoi dès la page 45, de votre Livre vous insultez vous-même ces François sur leur peu de discernement et sur leur mauvais goût! Vous [-48-] les renvoyez à la Musique des Japponnois, et vous soutenez qu'il ne leur en faut pas davantage pour les charmer et pour les enchanter! Quel est donc le but de votre Livre, et savez-vous bien vous-même pourquoi vous l'avez écrit? Quel personnage y faites-vous? En voulez-vous aux François aussi bien qu'aux Italiens, et faut-il que je défende également les uns et les autres contre vous? Le Public ne croira-t'il point que votre Critique est collusoire; que nous avons concerté ensemble la ruine de la Musique Françoise; et que nous sommes d'intelligence pour faire triompher les Italiens? Je n'ai rien dit autre chose dans le Parallele au désavantage des François, sinon qu'ils ont moins de génie et de goût pour la Musique que les Italiens; cependant ce sentiment vous blesse; vous voulez, dites-vous, vanger les François de cette injure; vous déclarez que vous allez faire un Livre exprès pour critiquer le mien: Et dans ce Livre vous venez dire vous-même non seulement que les François ont moins de génie et de goût pour la Musique, que les Italiens; mais que leur génie sur cela est si pauvre, leur goût si ridicule, et leur [-49-] discernement si pitoyable, que tout leur est bon et les charme également en matiére de Musique, celle des Arabes et des Japponnois, comme celle des Italiens et des François! Qu'on en fasse l'expérience; Qu'on leur en apporte, criez-vous, et je répons qu'ils la trouveront charmante! Répondez de vous, s'il vous plaît Monsieur le Chevalier, et non point des autres. Vous vous offrez pour caution. Plaisante caution que la vôtre! Les François peuvent bien n'avoir pas le goût si excellent que les Italiens pour la Musique, sans l'avoir assez bizarre pour admirer, comme vous faites, la Musique Arabe et la Musique Japponnoise. Oh, Monsieur le Chevalier, vous deviez mieux vous ressouvenir du caractére dont vous êtes revétu, et du rôle que vous deviez joüer dans vos Dialogues!

Page 46.

Tel est le génie des François; nous avons beau être bien, nous ne saurions nous y tenir.

Nouvelle maniére de défendre l'honneur de la France abandonné par Monsieur de Fontenelle! Ce n'est donc pas en France [-50-] qu'il faut chercher le bon goût de la Musique, puisque, selon vous, quand les François l'auroient attrapé aujourd'hui, ils l'abandonneroient dès demain; et si ce n'est pas en France, pourquoi enviez-vous cet avantage à l'Italie? Est-ce que vous êtes tellement charmé de la Musique Arabe et de la Musique Japponnoise, que vous ne puissiez pas vous en déprendre?

Page 48.

Quelle joye n'a pas un homme qui connoît quelque chose au cinquiéme Opéra de Corelli!

Par malheur, mon pauvre Monsieur le Chevalier, Corelli n'a point fait de cinquiéme Opéra; à cela près, votre exclamation ne laisse pas d'être fort belle. Une maudite affiche du cinquiéme Recüeil des Oeuvres de Corelli où vous avez vu Quinta Opera Corelli vous aura malheureusement induit en erreur, et vous aurez cru que cela vouloit dire cinquiéme Opéra de Corelli; mais ce Recüeil est un Recüeil de Sonates; nous n'avons aucune autre sorte d'Ouvrages de Corelli, que des Symphonies, et il n'a jamais [-51-] fait, en toute sa vie, une seule Scene d'Opéra. C'est un terrible adversaire pour les Italiens, qu'un homme aussi bien instruit de leurs Ouvrages que l'est Monsieur le Chevalier; et les Maîtres de Musique François doivent sans doute s'applaudir fort de ce qu'un si savant homme s'est déclaré leur défenseur!

Pages 48. et 49.

La vanité qui les chatoüille (c'est des François qui aiment la Musique Italienne dont Monsieur le Chevalier parle) jointe au pouvoir que prend sur nous l'accoutumance aux goûtes outrez et corrompus, fait que ces Messieurs deviennent tout à fait Italiens; et quelques-uns vont jusqu'à composer en ce goût là.

Pour moi je ne sache personne en France qui ait encore composé d'Opéra dans le goût Italien, qu'un de nos Princes que je ne nomme pas ici par respect; c'est un des plus savans que nous ayons; personne ne fait plus d'honneur que lui aux beaux Arts; et son goût déclaré pour la Musique Italienne est un préjugé en faveur de cette Musique, lequel ne vous embarrasse pas peu, Monsieur le Chevalier. [-52-] Vous dites que c'est un goût outré et corrompu: D'un autre côté j'entens tous les jours dire aux plus habiles gens du Royaume qu'on ne sauroit avoir, pour les Arts, un goût plus exquis et plus seûr, que l'a ce grand Prince: Mais assurément tous les Savans ensemble ne s'y connoissent point si bien que vous; une bonne tête vaut souvent mieux qu'une Académie entiére; et le sentiment d'un homme qui a le discernement aussi juste, doit en certains cas l'emporter sur la voix publique!

Page 49.

Bel et digne fruit, et cetera.

Façon de parler à la mode du tems de Philippe le Bel!

Page 50.

Le Chevalier en atteignant son Livre et cetera.

Admirez ici votre bonheur dans toute son étenduë, Monsieur le Chevalier. Si un Suisse voulant faire un Livre François avoit dit, en atteignant son Livre, pour dire, en tirant son Livre de sa poche, on croiroit lui faire grace en lui pardonnant [-53-] cette faute à cause de sa patrie. Vous êtes né François; vous parlez comme on suppose que ce Suisse auroit pu faire; et bien loin qu'on vous en fasse une faute qui ait besoin de grace, vous trouvez des gens même en France, qui non seulement estiment que vous écrivez d'une maniére tres-correcte et tres-chatiée, mais qui admirent encore l'élégance de votre stile; et qui vous donnent, sur cela, des loüanges capables d'échaufer un Lapon, comme vous le dites, page 151. de votre Livre. Il faut que les influences de l'Etoile fortunée sous laquelle vous êtes né, vous soient bien favorables!

Pages 50. et 51.

L'Auteur du Parallele, à la page 38. éléve les Italiens au dessus de nous, en ce qu'ils chantent avec un extrême bonheur.

Pure vision de Chevalerie! si l'on peut me montrer que j'aye élevé les Italiens au dessus de nous, en ce qu'ils chantent avec un extrême bonheur, non seulement à la page 38, mais dans aucune page du Parallele, je passe condanation sur tout le reste; mais comme certainement cela n'y est en nul endroit, il faut bien [-54-] que celui qui le dit l'ait rêvé. Eh, Monsieur le Chevalier, n'en ai-je pas assez des fautes que je fais, sans m'en aller encore supposer de vôtre façon? et n'avez-vous pas bien prévu combien vous me donneriez de peine à défendre mes propres sentimens, sans m'embarrasser encore de vos imaginations?

Pages 51. et 52.

Notre sagesse, à nous servir des accords imparfaits, vaut mieux que la savante diversité dont les Italiens les sauvent.

Voilà un dont qui fait un bel effet dans cette phrâse! Mais n'en étoit-ce pas assez qu'une équivoque pour ce mot, et falloit-il y joindre encore une faute de Grammaire? Comment voulez-vous, Monsieur le Chevalier, que ce pauvre Monosyllabe porte toutes les fautes dont vous le chargez? On sait bien que ce n'est pas par ignorance que vous faites ces sortes de fautes, et que c'est seulement parce que vous ne vous souciez pas d'être plus correct: Mais pendant que les autres ont pour maxime qu'on ne sauroit avoir trop de respect pour le Public en écrivant, croyez-vous qu'il vous soit [-55-] permis de le mépriser jusqu'à ne daigner pas revoir avec un peu de réflexion les choses que vous écrivez pour lui?

Page 55.

N'avez-vous point tremblé, ou n'avez-vous point ri, Madame, en lisant cette description?

Monsieur le Chevalier attaque ici l'endroit du Parallele où j'ai dit que les Italiens impriment si bien dans leurs Airs le caractére des choses qu'ils veulent exprimer; et que s'ils font, par exemple, une Symphonie de Furies, tout y est si vif et accompagné de mouvemens si rapides, que les Joüeurs de violon qui l'exécutent ne peuvent s'empêcher d'en être transportez et d'en prendre la fureur, page 44. du Parallele. N'avez-vous point tremblé ou n'avez-vous point ri, Madame, en lisant cette description, s'écrie, Monsieur le Chevalier, en se moquant des transports que je dis que cause la Musique Italienne? Et quelques pages plus bas, c'est-à-dire à la page 81. de son Livre, il me demande en m'insultant, Quant a-c'été que la Musique Italienne a saisi, a transporté quelqu'un comme Timothée qui n'avoit que sa [-56-] Flûte émut un jour Alexandre le Grand jusqu'à le faire courir aux armes? C'est peut-être qu'il est bien plus raisonnable de croire que de tels effets soient produits par une Flûte seule, que par tout un Orchestre!

Page 58.

J'ai entendu un grand nombre de ces beautez licentieuses dans les Opéra de Corelli.

Ce n'est point sur des oüi-dire, comme on voit, que Monsieur le Chevalier parle des Opéra de Corelli; il assure net qu'il les a entendus de ses propres oreilles. Il faut donc bien que comme les Chevaliers ont une maniére toute particuliére de voir, ils en ayent aussi une toute singuliére d'entendre les choses qui ne furent jamais!

Page 60.

Un personnage qui est pris de quelque saillie.

Belle façon de parler!

[-57-] Page 62.

Les Italiens font un Air long comme une Histoire.

Maniére de parler noble! Comparaison juste et heureuse!

Page 63.

Les Italiens vous mettent un roulement de 5 ou 6 mésures sur la derniére sillabe d'un mot, en faveur duquel roulement répétant le dernier vers 3 ou 4 fois, en voilà encore pour un quart d'heure.

Et il n'y a nulle exagératïon à cela, car Monsieur le Chevalier a un goût admirable pour la simple vérité, et hait tellement les exagérations, qu'il ne peut souffrir celles mêmes qui lui sont le plus favorables; c'est de quoi l'on ne sauroit douter en nulle maniére, puisqu'il nous en assure page 10. de son Livre. Pour moi quand je dis qu'un Musicien passe, à tout moment, du b carre au b mol, et du b mol au b carre, cela veut dire qu'il y passe à chaque note, et l'on fait bien de me relancer comme je le mérite pour une telle exagération: Mais pour Monsieur le [-58-] Chevalier quand il dit qu'un Musicien demeure un quart d'heure sur un passage, oh il faut aider à la lettre et prendre ce qu'il dit, comme l'entendent tous les honnêtes gens, seulement pour un espace de tems considérable! Quand un homme comme lui honore le Public d'un Ouvrage, encore faut-il reconnoître cet honneur en faisant quelque différence de lui aux autres.

Mesme Page.

Pour goûter les fades agrémens de la Musique Italienne.

Oh, oh, Monsieur le Chevalier, vous les trouvez donc fades présentement! Et il n'y a qu'un moment que vous les trouviez d'un si haut goût, que vous les compariez à des Daubes, des Epices, du Pitrepite, et à des ragoûts qui mettent la bouche en feu! Il n'est pas étonnant, dites-vous, page 25, que les Italiens trouvent notre Musique fade et insipide; mais tant pis pour eux. C'est qu'ils se sont gâté le goût par l'usage continuel de leurs accords piquans et raffinez. Et, à la page où nous en sommes, vous venez dire qu'ils sont d'une fadeur à faire vomir! Optez donc, [-59-] Monsieur le Chevalier, si vous voulez qu'on vous réponde!

Page 65.

C'est dans cette page que Monsieur le Chevalier fait voir qu'il ne parle de rien dont il n'ait des idées tres-claires et tres-justes.

J'ai dit dans le Parallele, qu'une des raisons pourquoi les Trio des Italiens valent mieux que les nôtres, c'est que nos seconds dessus descendent trop bas; et que ceux des Italiens étant ordinairement de 3 ou 4 tons plus hauts que les nôtres, en sont aussi beaucoup plus beaux.

Si cela est, dit ici Monsieur le Chevalier, les seconds dessus des Italiens ont le défaut d'être trop près des premiers, et trop éloignez de la Basse qui est la troisiéme partie. Ce sont deux desagrémens... Quand le second dessus est si haut, il laisse trop d'intervalle et de vuide entre le premier dessus et la basse.

Pour cette fois ici, Monsieur le Chevalier, il faut que vous eussiez donné congé à votre esprit quand vous avez fait ce beau raisonnement. Vous venez de dire vous-même, [-60-] en cet endroit, à Monsieur le Comte du B. votre cousin, que la premiére raison de la préférence que je donne aux Italiens pour les Trio, est que les premiers dessus de leur Trio sont de 3 ou 4. tons plus hauts que les nôtres: Or si leurs premiers dessus sont de 3 ou 4 tons plus hauts que les nôtres; en faisant leurs seconds dessus pareillement plus hauts des 3 ou 4 tons que les nôtres, ces seconds dessus seront toujours à une distance égale entre leur premier dessus et leur basse. Comment donc avez-vous pu concevoir que le second dessus sera, par là, trop près du premier et trop éloigné de la basse? Vous n'êtes point obligé, comme homme, de savoir la Musique: mais pouvez-vous vous dispenser de comprendre les choses pour l'intelligence desquelles il ne faut que le simple sens commun?

Page 71.

Tout ce que je dis aux belles personnes est toujours vrai, dit Monsieur le Chevalier à Madame la Comtesse du B. sa Cousine. Dès la page 5. il lui avoit déja dit, Vous êtes donc Dame qui vous laissez d'abord prévenir, et qui êtes si aisée à gagner! [-61-] Je m'en souviendrai, Madame.

Rien de plus respectueux que Monsieur le Chevalier! et l'on m'avoüera que dans tout ce qu'il dit à sa Dame il y a un tour d'esprit qui doit faire trouver fades toutes les douceurs des autres!

Page 72.

Pour qu'un Choeur soit beau, il faut que de tout le Concert il sorte un certain Chant qui domine.

Monsieur le Chevalier ne prétend pas faire passer cela sur son autorité, non; la preuve suit immédiatement la proposition. La voici.

Nous avons appris d'un Connoisseur illustre qu'en cela consiste la grande beauté des Choeurs.

Maniére de prouver toute nouvelle, mais qui est d'une grande commodité! Car y a-t'il rien de plus commode que de pouvoir prouver tout ce qu'on voudra, en disant: Nous avons appris cela d'un Connoisseur illustre?

Page 74.

J'étois devenu amoureux d'Astrée, et cetera.

[-62-] La jalousie me prenoit, et cetera.

Voilà ce qui s'appelle savoir égayer un Ouvrage par des Episodes qui intéressent le Lecteur! Il n'y a personne qui ne soit ravi de savoir les Amours et la jalousie de Monsieur le Chevalier; et c'est assurément une fort belle matiére à entretenir le Public!

Mesme Page

Puisque vous voulez que nous retournions à nos moutons et cetera.

Transition heureuse! C'est la Nature elle-même qui l'a dictée à Monsieur le Chevalier!

Page 75.

Quoi qu'il en soit, reprit le Comte du B. il est constant que les accompagnemens des Airs de mouvement François ont un Chant aussi suivi qu'ils doivent l'avoir.

De faux délicats trouveroient à redire qu'ayant établi Monsieur le Comte du B. votre cousin pour le défenseur de la Musique Italienne à la tête de vos Dialogues, vous lui faites ici prendre le parti des Airs François: Mais qu'importe qu'un personnage garde ou quitte son [-63-] caractére, pourvu que ce qu'il dit soit bon? Pour moi je crois qu'il vaut mieux admirer ici le talent singulier que vous avez de prouver si commodément tout ce que vous voulez, tantôt par un il est constant, tantôt par un nous avons appris cela d'un Connoisseur illustre, tantôt d'une autre maniére aussi commode.

Page 78.

Après que les Arts ont été quelque tems parfaits, ils baissent, et ils se gâtent et cetera. Voilà où en sont les Maîtres Italiens.

Plus on avance dans votre Livre, Monsieur le Chevalier, plus on admire comment, sans être jamais sorti de votre pays, vous pouvez être si bien instruit et des Ouvrages des Maîtres de Musique Italiens, et de l'état présent de la Musique en Italie; car de fixer, comme vous faites, l'époque de la décadence de cet Art, à un tems où vivent Scarlati, Buononcini, Corelli, Bassani, Mancini, Loti et cetera c'est montrer que vous en possédez tout à fait bien l'Histoire.

[-64-] Mesme Page.

Les Italiens ne sont pas propres à l'art de la Musique pour les Opéra.

Ils n'y ont pas la moindre disposition! Et il n'y a que des innocens qui puissent dire que ce sont les Italiens qui ont inventé les Opéra, et que c'est d'eux que nous les avons empruntez!

Mesme Page.

Les Musiciens Italiens ont été, je croi, à la corruption de l'art de la Musique, sans passer par la perfection: ou du moins sans que nous nous en soyons apperçûs.

Voilà un je croi que votre modestie met ici de trop, Monsieur le Chevalier; et vous deviez dire net, comme vous le pensez, les Musiciens Italiens ont été à la corruption de l'art de la Musique, sans passer par la perfection. Pour toutes les autres Nations, c'est une loi générale et invariable, que les Arts se perfectionnent peu à peu, et qu'après être arrivez à la perfection, ils se corrompent: Mais pour les Italiens, vraiement ce sont de plaisantes gens! Dès lors qu'ils vous [-65-] déplaisent, peut-il leur rien arriver de ce qui arrive à tous les autres peuples du monde? Il est donc constant que, chez eux, la Musique a été à la corruption sans passer par la perfection. Ou du moins, ajoutez-vous, sans que nous nous en soyons apperçûs.

Monsieur le Chevalier ne s'en est point apperçû; donc tous les François ne s'en sont point apperçûs! Car ce qui échape à la pénétration d'un homme si clair voyant, pourroit-il être apperçu par qui que ce soit en France?

Page 81.

Il y a de beaux yeux, Madame, qui ont pleuré à cet endroit d'Armide.

Que Monsieur le Chevalier dit joliment les choses! De l'esprit par tout!

Page 82.

Les Instrumens qui ont le plus de parties, sont les plus parfaits. Non, dit Monsieur le Chevalier, mais bien les plus commodes.

C'est à dire qu'un Lut est quelque chose de bien plus commode qu'une Flûte; et qu'un Flageolet est un instrument [-66-] beaucoup plus parfait qu'une Orgue: Et cela, suivant un des plus beaux principes du grand Descartes. Monsieur Descartes, dit Monsieur le Chevalier, page 79. tenoit pour principe, que les choses les plus simples sont d'ordinaire les plus excellentes: Or constamment le Flageolet est de tous les instrumens le plus simple; et l'Orgue le plus composé. Monsieur Descartes est bien heureux de trouver des gens comme Monsieur le Chevalier qui fassent valoir ses principes par des applications aussi justes que celles qu'il en fait!

Page 83.

Monsieur le Chevalier rapporte, dans cette page, dix Vers extraits du Poëme qui a pour titre, Le Siécle de Loüis le Grand, fait par feu Monsieur Perrault de l'Académie Françoise, et s'écrie au bout de ces dix Vers, Je suis bien honteux d'avoir retenu cette longue partie du croassement du plus indigne Corbeau de ce siécle.

Comment honteux, Monsieur le Chevalier! Un Auteur de votre volée devroit mourir de honte de savoir par coeur dix Vers d'un Poëme fait par un Ecrivain d'un aussi bas étage qu'étoit Monsieur Perrault! Que [-67-] dis-je un Poëme et un Ecrivain? C'est le plus vilain croassement du monde, et le plus indigne Corbeau de notre siécle! Je ne comprens pas néanmoins trop bien comment le déchirant comme vous faites, après sa mort vous voulez pourtant avec cela que ce soit lui qui soit le Corbeau.

Pages 84. et 85.

Les Maîtres Italiens ont inventé mille agrémens inutiles, bizarres, importuns: Ils étouffent sans cesse dans leurs Airs et peut-être dans leurs Symphonies, la belle simplicité, et le beau Chant sous un amas d'accords et d'ornemens affectez. Je vous ai dit que leur Musique n'est point naturelle: en voilà des preuves essentielles.

Mettons l'argument en forme, afin qu'on en voye mieux toute la force. Le voici.

Je vous ai dit ci-dessus que la Musique des Italiens n'est point naturelle.

Ie vous dis à présent que les Italiens ont inventé dans leur Musique mille agrémens inutiles et cetera.

Donc la Musique des Italiens n'est pas naturelle.

[-68-] Voilà, dit Monsieur le Chevalier, ce qui s'appelle donner des preuves essencielles des choses: Et si les Partisans de la Musique Italienne ne s'y rendent pas, il y aura bien de l'entêtement et de l'opiniâtreté à leur fait.

Page 85.

Vous vous êtes défaite, Madame, de la prévention que l'approbation politique de Monsieur de Fontenelle vous avoit inspirée pour le Parallele.

Il faut que Monsieur le Chevalier se défie bien de sa victoire, de revenir tant de fois à la charge contre une approbation qu'il avoit, ce semble, si bien battue en ruine dès le commencement de son premier Dialogue! Voilà pour la troisiéme fois qu'il y revient. C'est, dit-il, une approbation raisonnée; impérative; concertée; politique; le Normand se tortille de toutes sortes de maniéres pour se débarrasser de cette approbation incommode; il en vient enfin à la Politique comme à l'unique dénouëment d'une approbation si mistérieuse. Cela s'appelle savoir approfondir les choses, et en trouver les véritables causes et les ressorts les plus cachez!

[-69-] Mesme Page.

Jugez, Madame, si .... Je juge, dit la Comtesse, qu'il est tems d'aller souper.

Transition délicate pour passer de la conversation au souper, et finir ingénieusement un Dialogue! Monsieur le Chevalier est assurément né pour ce genre d'écrire, et il n'a fait que suivre son étoile en l'embrassant!

Mesme Page.

J'ai entendu Mademoiselle Ullot, à Gaillon, sans qu'elle m'ait perverti. Ainsi j'ai lieu d'espérer que je ne reviendrai jamais de mon éloignement de la Musique Italienne.

Cela est bien facheux pour l'Italie, qu'un homme d'un aussi bon goût que vous soit ainsi broüillé avec la Musique Italienne! mais de déclarer encore que vous ne vous réconcilierez jamais avec elle, en vérité cela est assommant pour les Italiens!

On croiroit peut-être, que parce que Monsieur le Chevalier n'est jamais sorti de son pays, il ne sait ce que c'est que la Musique [-70-] et les Opéra d'Italie qu'il entreprend de combattre; mais non; il a fait provision de toutes les connoissances nécessaires pour son entreprise; il a entendu Mademoiselle Ullot à Gaillon; et après cela, il peut bien entrer en lice!

Mesme Page.

La voix de Mademoiselle Ullot est un des piéges le plus séduisant et le plus flateur que puisse avoir la Musique Italienne.

Pour celui-là oüi, Monsieur le Chevalier; et quiconque ne trouvera pas la voix de cette Demoiselle tres-douce, tres-flateuse, et tres-touchante, mérite assurément d'avoir des oreilles de Midas!

Mesme Page.

Lorsque j'entendis Mademoiselle Ullot à Gaillon, j'eus la force d'admirer fort peu ce qu'elle chantoit.

On ne sauroit trop vous loüer, Monsieur le Chevalier, d'avoir sû gagner cela sur vous; le pas étoit glissant; rien n'est plus facile que de se laisser échapper à l'admiration quand on entend de la Musique Italienne; et si vous l'aviez fait [-71-] c'eût été trahir la cause; tout étoit perdu; c'est dans ces occasions qu'il faut faire usage de l'empire qu'on a sur soi-même; il faut étouffer les sentimens qui veulent paroître malgré qu'on en ait. Il vous en couta sans doute alòrs quelques efforts; mais vous en êtes bien payé par le plaisir que vous avez d'être en droit dire à présent, j'eus la force, en cette occasion, d'admirer fort peu la Musique Italienne!

Page 86.

Quand l'heure de se coucher approchoit, Monsieur le Comte du B. mon cousin étoit toujours impatient.

C'auroit été dommage, Monsieur le Chevalier, qu'on n'eût pas sû qu'un de Messieurs vos parens a de ces sortes d'impatiences; et le Public vous est bien obligé de la bonté que vous avez de l'en informer!

Page 87.

Laissant à de plus habiles gens que nous un examen moins gêné de la Musique Italienne.

[-72-] Il n'y a rien de plus juste que cela; car puisque vous qui êtes le moins habile vous êtes chargé de l'examen le plus difficile et le plus gêné, il faut bien que ce soit à ceux qui sont plus habiles que vous à faire l'examen le moins gêné et le plus facile; cela est dans l'ordre; et on ne peut pas mieux départir ces deux sortes d'examens, que vous le faites!

Au reste je ne vois pas que vous vous gêniez grandement dans cet examen; il me semble, au contraire, que vous y parlez assez librement et assez familiérement de tous vos appétits et de toutes vos petites envies à Madame la Comtesse du B. votre cousine.

Page 88.

Ce n'est pas une merveille que les bons Compositeurs de Musique soient plus rares en France qu'en Italie.

Fort bien, Monsieur le Chevalier; on ne peut pas mieux parler! Ce n'est point une merveille que les bons Compositeurs soient plus rares en France qu'en Italie. Il n'y a rien que de tres-naturel en cela, comme je l'ai fait voir dans le Parallele d'un bout à l'autre, car je n'ai point prétendu [-73-] y montrer autre chose, sinon, que les bons Compositeurs, et par conséquent la bonne Musique, étoient plus rares en France qu'en Italie.

Vous voyez donc bien présentement que dans le fond vous pensez la même chose que moi touchant les Italiens et les François en ce qui regarde la Musique; et que, quoique vous ayez été porté à écrire contre le Parallele par une impulsion de votre mauvais Génie dont vous n'avez pas été le maître, la force de la vérité vous a ramené malgré vous à mes sentimens, avant même que vous en fussiez à la moitié du Livre que vous avez fait de dessein formé pour les détruire. Il est assez beau de voir ainsi le Vrai victorieux du Faux échapper à un homme qui veut le combattre à travers même sa Critique!

Page 89.

Les Musiciens Italiens sont au dessus des Musiciens François pour la variété et pour la fécondité.

Fort bien encore, Monsieur le Chevalier; on ne peut pas mieux entrer dans les sentimens de l'Auteur du Parallele! On [-74-] voit bien que vous n'êtes pas de ces Critiques opiniâtres qui ne sauroient jamais revenir à la vérité quand ils ont une fois entrepris de la combattre. Votre mauvais Génie a bien pû vous forcer, malgré vous, à commencer un Livre contre les Musiciens et la Musique d'Italie; mais votre raison a bien tôt sû prendre le dessus. Vous avez déja reconnu qu'il y avoit un plus grand nombre de bons Compositeurs de Musique en Italie, qu'en France. Vous reconnoissez encore ici que les Musiciens Italiens sont au dessus des Musiciens François, pour la variété et pour la fécondité: C'est presque tout ce qu'il y a d'essentiel et de capital en faveur de l'Italie dans le Parallele. Je ne saurois donc que vous féliciter de vous voir ainsi rentrer dans le bon chemin; et pour peu que vous vous souteniez dans les bons sentimens que vous reprenez, je ne desespére pas de vous voir tout à fait converti avant que vous en soyez à la fin de votre Livre: Mais garre le mauvais Génie, il vous tentera encore plus d'une fois!

[-75-] Mesme Page.

La bizarrerie et la science seule font souvent la Musique des Italiens.

Voilà la science bien appariée! La bizarrerie et la science! C'est assurément votre mauvais Génie, Monsieur le Chevalier, qui fait, malgré vous, ces assortimens bizarres et monstrueux; et votre raison n'y a nulle part!

Mesme Page.

Les Piéces des Musiciens Italiens sont des accords savans et recherchez, et rien autre chose.

Oh je ne m'étonne plus de ce que vous dites, lorsque j'entendis Mademoiselle Ullot à Gaillon, j'eus la force d'admirer fort peu ce qu'elle chantoit! Si Mademoiselle Ullot ne vous a fait entendre, à Gaillon, que des accords savans et recherchez, et rien autre chose, il ne vous a pas été bien difficile d'admirer fort peu ce qu'elle chantoit, et il n'y a pas là beaucoup de quoi vous vanter de votre force!

[-76-] Mesme Page.

L'Auteur du Parallele semble loüer la fécondité de Lulli.

Voyons un peu s'il est bien vrai que je ne fasse que sembler loüer la fécondité de Lulli. Voici ce que j'en dis dans le Parallelle, page 62.

Nous admirons, tous les jours, la fécondité du génie de Lulli dans la composition du grand nombre de beaux Airs tous différens qu'il a faits; jamais aucun Musicien n'a paru en France avec tant de talent pour la Musique; il n'y a personne qui n'en convienne; et peut-être que tous les siécles ensemble ne produiront jamais un homme capable de le remplacer.

Voilà ce que j'ai dit du génie et du mérite de Lulli. Je croyois l'avoir loüé jusqu'au vif: Cependant vous trouvez, Monsieur le Chevalier, que je n'ai fait que l'éfleurer. Pour moi je vous proteste que, vû ce grand goût que vous vous vantez d'avoir pour la simple vérité, j'aurois cru que vous m'eussiez bien plutôt accusé ici d'éxagération que de réticence. A l'endroit le plus fortement exprimé de tout le Parallele vous me reprochez [-77-] de ne faire que sembler dire les choses; il faut bien qu'aux endroits moins fortement exprimez vous m'accusiez aussi d'éxagerer à outrance; cela est dans l'ordre. Ce n'est pas que vous soyez difficile à contenter; point du tout: mais c'est que dans le fond je n'ai pas l'adresse de savoir prendre dans mes expressions un certain tempérament entre la force et la foiblesse si bien accommodé aux idées que vous avez des choses, que vous n'y puissiez trouver absolument rien à redire.

Page 90.

Lulli avoit tellement perdu le goût Italien, qu'il ne vouloit ou ne pouvoit plus faire de Doubles, faisant faire par Lambert ceux dont il avoit besoin. Il s'étoit donc revêtu du goût François.

Voilà tant de méprises entassées dans ce peu de mots, que le dessein de les mettre toutes dans leur jour me fait suer par avance.

Premier, Monsieur le Chevalier, vous venez de dire, tout à l'heure, que les Piéces de Musique Italiennes ne sont que des accords savans, et rien autre chose. Le Public pour [-78-] qui vous écrivez est-il donc, à votre avis, assez grue pour croire sur votre parole que ces Piéces ne sont rien autre chose que des accords savans, et que cependant il y a des Doubles?

Deuxiéme. N'ayant jamais entendu d'autre Musique Italienne, que celle que vous avez entendue à Gaillon, et n'ayant jamais vû que des Opéra Italiens en idée tels que ceux de Corelli qui sont certainement dans les espaces imaginaires, où est votre bon sens de vous hazarder à décider en quoi consiste le goût de la Musique Italienne? Voyez un peu à quoi vous vous êtes exposé par là! Vous faites consister le goût Italien dans les Doubles; et je vous défie de trouver un seul Double dans tous les Opéra et dans toutes les Cantates qui ont jamais été faites en Italie, si ce n'est dans quelques menuets et autres semblables petites Piéces que les Italiens font quelquefois dans le goût et dans la maniére Françoise.

Troisiéme. Etant né François comme vous l'êtes, et ayant toute votre vie entendu chanter des Chansons de Lambert, de Camus, de Dambruis, de Bacilly, et de tant d'autres, pouvez-vous en conscience nier que les Doubles ne soient [-79-] du génie et du goût François en matiére de Musique? N'est-ce pas par ses Doubles, que Lambert s'est acquis une si grande réputation? Y a-t'il une jolie Chanson en France à laquelle on ne fasse aussi tôt un Double si l'Auteur n'y en a pas fait lui-même? Il seroit ridicule de le vouloir prouver; il n'y a point de François qui ne le sache: Or, cela supposé, voyez un peu dans quel labyrinthe d'absurditez vous vous êtes ici jetté!

Quatriéme. Lulli, dites-vous, avoit tellement perdu le goût Italien, qu'il ne vouloit ou ne pouvoit plus faire de Doubles.

S'il avoit entiérement perdu le goût Italien qui, selon vous, consiste à faire des Doubles, il doit demeurer pour constant, selon vous, qu'il n'en pouvoit plus faire. Pourquoi donc dites-vous que c'est qu'il n'en vouloit plus faire?

Vous répondrez que vous dites qu'il n'en vouloit ou n'en pouvoit plus faire; mais n'est-ce pas là un entortillement qui fait voir que vous ne savez où vous en êtes? Car si effectivement il n'en pouvoit plus faire, il est ridicule de dire qu'il n'en faisoit point, parce qu'il n'en vouloit pas faire.

[-80-] Cinguiéme. Vous ajoutez que Lulli ne pouvant plus faire de Doubles parce qu'il avoit entiérement perdu le goût Italien, les faisoit faire par Lambert; faisant faire par Lambert les Doubles dont il avoit besoin.

Pour ce coup-ci, Monsieur le Chevalier, il faut que vous nous preniez tous pour des Cruches; car si Lulli ne pouvoit plus faire de Doubles parce qu'il avoit perdu le goût Italien et qu'il s'étoit revêtu du goût François, pourquoi donc a-t'il recours à un François pour faire faire ceux dont il a besoin? Lambert n'étoit-il pas un François? C'est donc comme si vous disiez, Lulli s'étoit tellement revétu du goût François, que ne pouvant plus faire de Doubles, il les faisoit faire par un François. Je ne pense pas qu'on puisse se contredire d'une maniére plus absurde.

Sixiéme. Vous concluez, de tout ceci, que Lulli s'étoit revétu du goût François. Lulli, dites-vous, s'étoit donc revétu du goût François. Pour voir la justesse de cette conséquence, il est bon de mettre l'argument en forme; le voici.

Du tems que Lulli n'avoit point encore perdu le goût Italien, il faisoit des Doubles [-81-] comme Lambert et les autres Musiciens François;

Mais enfin il ne peut plus faire de Doubles.

Donc alors il s'étoit revêtu du goût François.

Ce seroit affoiblir le ridicule de ce raisonnement que de s'arrêter plus longtems à le montrer.

Septiéme. Les Doubles étant incontestablement du génie et du goût de la Musique Françoise, où est encore votre bon sens de dire, comme vous le faites page 14, les Doubles ne sont que des beautez fausses qui ne charment que des Musiciens gâtez? Est-ce de cette maniére que vous prétendez défendre la Musique Françoise dont vous vous êtes déclaré le Chevalier?

De plus, à quoi pensiez-vous de dire ici que Lulli faisoit faire par Lambert les Doubles dont il avoit besoin? Qu'avoit-il besoin de Doubles si les Doubles ne sont que des beautez fausses qui ne charm<e>nt que des Musiciens gâtez? Ne pouvoit-il pas bien s'en passer?

Huitiéme. A quoi pensiez-vous encore de dire, comme vous avez fait page 13. de votre Livre, que Lulli n'avoit ni goût ni talent pour les Doubles?

[-82-] Si Lulli n'avoit point de goût pour les Doubles dans votre 13 page, comment pouvez-vous dire ici, page 90, qu'il a perdu ce goût? Peut-il perdre un goût qu'il n'eut jamais?

Et s'il n'eut non plus jamais de talent pour les Doubles, comme vous l'avez dit dans cette même page 13, comment pouvez-vous dire ici qu'il n'en vouloit point faire? Quand un homme n'a nul talent pour une chose, dépend-il de lui de la faire ou de ne la pas faire? Y a-t'il quelque exemple d'une pareille complication de contradictions dans aucun Livre du monde en quelque Langue qu'il soit écrit?

Qu'on juge présentement si j'ai eu tort de dire que le grand nombre de méprises que vous me donniez à débroüiller dans ces 5 petites lignes de votre page 90, me faisoit suer d'avance? mais nous ne sommes pas encore au bout, et nous en allons voir bien d'autres.

Page 91.

Quand l'Auteur du Parallele dit que Lulli a passé tous nos Maîtres, même dans le goût François; c'est, Madame [-83-] comme si l'on disoit que vous êtes aimable même en femme.

On ne peut rien dire de plus joli, Monsieur le Chevalier; mais c'est le sort de presque toutes les jolies choses, d'être appuyées sur le faux: Pour défendre celle-ci vous allez tomber dans bien des méprises; et plus elle fait d'honneur à votre esprit, plus il en va couter à votre jugement. Il faut pourtant avoüer qu'il ne seroit besoin que d'une seule chose pour l'entiére justesse de votre comparaison; c'est que Lulli fût né en France; car s'il étoit né François, il n'y auroit rien de plus juste que de dire à Madame comme vous faites, Quand l'Auteur du Parallele dit que Lulli, c'est à dire un François, a passé tous nos Maîtres même dans le goût François; c'est, Madame, comme si l'on disoit que vous êtes aimable même en femme: mais par malheur pour votre jolie comparaison, Lulli étoit un Italien né à Florence; et ceux qui vous ont dit que Florence étoit une Ville de France ont abusé de vôtre simplicité. Monsieur le Comte du B. votre cousin qui sait un peu mieux la Géographie que vous, vous en avertit presqu'aussi-tôt que vous avez lâché la parole: mais vous auriez [-84-] grand tort de vous dédire ayant d'aussi bonnes raisons que vous en avez pour défendre ce que vous avez avancé. C'est assurément ici un des endroits les plus réjoüissans de votre Livre; et je me trompe fort, ou les raisons par lesquelles vous vous êtes mis en tête de persuader que Lulli n'étoit point un Italien, vont divertir le Lecteur; n'en perdons pas une.

Mesme Page.

Eh, mon ami, Lulli est venu en France dans un si bas âge, qu'on ne peut le regarder comme un etranger.

Si on ne peut le regarder comme un étranger, pourquoi donc le traitez-vous vous même d'Italien page 12. de vôtre Livre où vous dites, Lulli, tout Italien qu'il étoit, se sert rarement de roulemens? C'est que, pour prouver ce que vous disiez en cet endroit, il falloit que Lulli fût un Italien et un étranger; et que, pour prouver maintenant ce que vous venez d'avancer, il faudroit qu'il ne fût ni Italien, ni étranger; cela est clair. Vous avez cela de bon, Monsieur le Chevalier, que vous ne vous embarrassez point du tout des contradictions pourvu que [-85-] vous puissiez vous tirer d'affaire!

De plus, comment pouvez-vous dire ici que Lulli est venu en France dans un si bas âge, qu'on ne peut le regarder comun Italien, venant de dire à la page qui précéde immédiatement celle-ci, c'est à dire à la page 90, que quand Lulli se mit à faire nos Opéra, il avoit tellement perdu le goût Italien, qu'il ne pouvoit plus y faire de Doubles? Il faut donc bien que Lulli eût eu d'abord ce goût Italien, pour le pouvoir perdre ensuite! Il n'étoit donc pas venu en France dans un si bas âge, qu'on ne pût le regarder comme un Italien, et par conséquent comme un étranger?

Enfin si Lulli est venu en France dans un si bas âge, comment pouvez-vous dire page 158, que Lulli arrivant en France redonna aux Airs de Boisset leur réputation qui tomboit? Un enfant en bas âge tel que vous supposez ici Lulli aura-t'il été capable de redonner en France la réputation au vieux Boisset dont on étoit dégoûté; et de faire revenir toute une nation comme celle des François à l'estime des Airs qu'elle avoit abondonnez et méprisez?

[-86-] Mesme Page.

A proprement parler Lulli n'a point eu de Patrie.

Vraiement c'est un plaisant trou que l'Italie pour luy donner le nom de Patrie! mais si Lulli n'a point eu de Patrie, pourquoi donc dites-vous, page 158. de votre Livre, Lulli se seroit distingué d'une maniére plus utile pour sa Patrie?

Page 92.

Que m'importe que Lulli ait été François ou Italien?

Vous avez raison; cela ne vous fait ni bien ni mal à vous; et cela ne regarde que votre Comparaison dont vous vous souciez apparemment fort peu. Hé bien puisqu'il ne vous importe point qu'il soit François ou Italien, faisons-le donc Italien, et voyons quel sens aura votre Comparaison de cette maniére; la voici.

Quand l'Auteur du Parallele dit qu'un Italien a passé les François même dans le goût François, c'est comme si l'on disoit à une femme qu'elle est aimable même en femme.

[-87-] Il en coute quelquefois au bon sens, Monsieur le Chevalier, pour les jolies choses qu'on veut dire! voyez un peu, présentement que vous êtes de sang froid, dans combien de méprises vous êtes tombé pour n'avoir pas voulu convenir de bonne foi que vous vous étiez trompé lorsque vous avez inconsidérément avancé que Lulli n'étoit pas un Italien,

Sommé de prouver cette chimére vous avez dit, Lulli est venu en France dans un si bas âge, qu'on ne peut le regarder comme un Italien;

Pressé de plus près vous avez été obligé de dire, à proprement parler Lulli n'a point eu de Patrie;

Enfin vous voilà reduit à dire, Que m'importe que Lulli soit François ou Italien?

Hé bien, si cela ne vous importe point, ayez donc pour agréable de vouloir bien souffrir que, sous votre bon plaisir, nous puissions dire qu'un homme né à Florence est Italien.

Mesme Page.

Si les Musiciens Italiens étoient élevez et instruits chez nous, ils pourroient bien réussir.

[-88-] Cela est trop obligeant, Monsieur le Chevalier.

Page 93.

Ne faites pas à Rebel l'affront de croire que ses Sonates brillassent en Italie.

Vraiement on s'en donnera bien de garde! Il seroit perdu d'honneur pour jamais s'il avoit fait quelque Ouvrage qui pût plaire à des Peuples aussi bêtes et aussi sots que ceux d'Italie!

Page 94.

La France se souvient toujours des Airs de Lambert... On ne s'ennuira point de les chanter, on ne les oublira jamais.

Voilà, Monsieur le Chevalier, comme un bon François doit parler de la France: Mais comment accorder cette constance éternelle que vous donnez ici aux François, avec la plus volage de toutes les inconstances que vous leurs reprochez pages 45 et 46 de votre Livre où vous dites, Qu'on apporte aux François de la Musique Japponnoise, je vous répons que la nouveauté la leur fera d'abord trouver charmante... Tel est le génie des François; nous avons beau être bien, nous ne saurions [-89-] nous y tenir, et le plaisir du changement nous paye de reste de ce que nous pouvons perdre au change? Voilà donc les François ridiculement inconstans page 45 de votre Livre, et souverainement constans page 94: et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'en loüant leur constance, vous ne laissez pas de justifier leur inconstance, puisque vous dites, Et le plaisir du changement nous paye de reste de ce que nous pouvons perdre au change!

Page 96.

J'ai oui dire à d'habiles gens que les décisions générales marquent peu de discernement.

Pourquoi donc en avez-vous rempli votre Livre? Car vous y dites d'une maniére générale et sans aucune restriction,

Les Opéra des Italiens sont sans bon sens et insupportables à ceux qui en ont, page 9.

Tous les roulemens et tous les passages sont des agrémens peu naturels, page 12.

Les Chanteurs Italiens prononcent mal... Ils serrent tous les dents, page 14.

C'est un défaut naturel à tous les Chanteurs du monde, de bien ouvrir la bouche, page 15.

[-90-] Il n'y a qu'en France où l'on sache ouvrir comme il faut la bouche en chantant, même page.

Tous les Peuples sans exception manquent en cela, même page.

La Poësie des Italiens est toute remplie d'Elisions, même page.

Si cela étoit bon à quelque chose, je ferois un plus long détail de vos décisions générales; il n'y auroit qu'à parcourir le reste de votre Livre; s'il n'y en a pas à toutes les pages, il s'en trouve aussi quelques-unes où l'on en compte jusqu'à 4; de sorte qu'y en ayant bien pour le moins autant que de pages, on peut dire sans exagération que vôtre Livre en est tout rempli: Cependant vous dites ici, J'ai oui dire à d'habiles gens que les décisions générales marquent peu de discernement; c'est donc afin de passer pour un homme sans discernement, que vous en avez ainsi rempli vôtre Livre!

Page 97.

Plusieurs Opéra ont tombé bien vîte dans nos Provinces où l'on les habille moins magnifiquement.

Des Opéra ont tombé.

[-91-] Habiller des Opéra,

Façons de parler un peu hasardées, mais qui sont si belles, qu'elles ne peuvent manquer d'être adoptées par l'usage!

Page 99.

Sur des paroles d'ordinaire mal liées, et quelquefois plates ou rudes, est-il équitable d'éxiger une Musique aussi harmonieuse et cetera? Voilà en quoi les Maîtres Italiens d'aujourd'hui ont une avance bien utile sur les nôtres.

Les Maîtres Italiens ont une avance bien utile sur les nôtres!

Pour peu qu'on sache parler Suisse, on entendra bien que cela veut dire en François: Les Maîtres Italiens ont un avantage fort considerable sur les nôtres; ainsi ne nous arrêtons pas aux expressions; Monsieur le Chevalier tient cette sorte d'exactitude fort au dessous de lui; c'est du Raisonnement qu'il fait son fort; voyons donc celui qu'il fait en cet endroit pour prouver que les Maîtres de Musique d'Italie ont une avance bien utile sur les Maîtres de Musique de France, du côté des Piéces de Théâtre sur es paroles desquelles il font la Musique [-92-] de leurs Opéra. Voici son argument en forme.

Les paroles des Opéra François sont d'ordinaire mal liées, et quelquefois plates ou rudes, page 99.

Les Opéra Italiens sont de pitoyables Rapsodies, sans liaison, sans suite, sans intrigues, sans bon sens, et insupportables à ceux qui en ont, page 9.

Donc les Maîtres de Musique Italiens ont une avance bien utile sur les Maîtres de Musique François, du côté des paroles sur lesquelles ils font la Musique de leurs Opéra.

On ne doit plus s'étonner après cela du mépris dédaigneux que Monsieur le Chevalier a pour la Grammaire: Quand on est aussi fort sur le Raisonnement, on est en droit de tenir au dessous de soi l'exactitude et le soin des expressions.

Page 100.

Le Compositeur ne donne pas aux Auditeurs des accords tout leur saoul.

Tout leur saoul; maniére de parler naturelle!

[-93-] Mesme Page.

N'est-ce pas là railler et critiquer modestement, dit la Comtesse?

Petit coup d'encensoir bien ménagé que Monsieur le Chevalier se donne à lui-même si doucement par la bouche de sa Cousine, qu'il n'effleure seulement pas la modestie!

Mesme Page.

Louanges qui ne s'attirent ni créance, ni réponse.

Façon de parler qui n'est peut-être pas de la derniére exactitude, mais qui en récompense est fort concise et fort éloignée du verbiage des grands discoureurs!

Page 101.

Notre Récitatif est un juste milieu entre le parler ordinaire, et l'Art de la Musique.

On ne peut pas assigner un milieu avec plus de justesse! Le parler et l'Art de la Musique; voilà deux Extremitez tres bien trouvées; et l'on ne sauroit avoir [-94-] des idées plus nettes que Monsieur le Chevalier en a des choses dont il parle!

Page 103.

Fort bien, Madame, dit le Chevalier en battant un peu des mains.

Madame vient de régaler Monsieur le Chevalier d'un petit coup d'encensoir: Monsieur le Chevalier qui fait rendre honnêteté pour honnêteté, applaudit à Madame en battant un peu des mains; il n'y a rien de plus joli que cela!

Au reste je ne vois point d'Auteur qui doive être plus content du succès de son Ouvrage, que Monsieur le Chevalier. On l'encense sur tout ce qu'il dit; on le cajole; on bat des mains. Quel délice de goûter, comme lui, la chatouillante satisfaction de se voir applaudi à chaque belle pensée! Avoüez, Monsieur le Chevalier qu'il y a bien du plaisir à écrire!

Page 104.

Les Italiens s'obstinent toujours à faire durer leur Récitatif des heures entieres.

Sur ce pied là, il n'y a point d'Opéra en Italie, qui ne doive durer au moins [-95-] dix jours, en comptant autant de tems pour les Airs, que vous en mettez pour chaque morceau de Récitatif. Vous ne voudriez pas, Monsieur le Chevalier, que prenant cet endroit à la lettre, on crût que vous pussiez tomber dans une méprise de cette force; et vous prétendez sans doute qu'on vous le passe comme une éxagération, figure de Réthorique dont il est permis à chacun de se servir: Mais l'éxagération seroit un peu violente, de dire qu'un Opéra de 5 ou 6 heures dure dix jours entiers: Et il faudroit que vous eussiez bien perdu ce grand goût que vous avez pour la simple vérité et qui vous rend tellement ennemi des éxagérations que vous ne pouvez souffrir même celles qui vous sont les plus favorables, comme vous l'assurez si bien à tout le monde page 10 de votre Livre!

Page 105.

La nécessité du Récitatif que vous avez si bien montrée.

Encore un petit coup d'encensoir que Monsieur le Chevalier se donne à lui même, mais c'est sans blesser en aucune maniére la modestie; car quand le mérite d'un [-96-] homme est parvenu jusqu'à un certain degré, il est constant qu'il peut se loüer lui-même sans vanité.

Mesme Page.

Le goût et le talent des Italiens est de toujours jouer, et de toujours badiner.

Oh je ne m'étonne plus, Monsieur le Chevalier, si vous haïssez tant les Italiens! Leur badinage éternel doit furieusement choquer un personnage aussi grave que vous!

Mesme Page.

Les Italiens sont enyvrez de leurs agrémens... Ils sont incapables d'arréter leurs excès... Tous les endroits sérieux et qui demandent de la gravité sont hors de leur portée: Ils ne savent ce que c'est.

Je pourrois vous citer la belle Plainte de Scarlati qui commence par ces paroles, Povero afflitto Cor, come à tanto dolor tu duri ancora et cetera! Celle de Buononcini sur ces paroles, Ah nò, che non si more per duolo ò per amore et cetera! et tant d'autres dont les expressions douloureuses et gémissantes percent le coeur, et sont par conséquent bien au de-là du [-97-] sérieux et de la gravité dont vous dites que les Italiens sont incapables, puisqu'elles vont jusqu'à la Tristesse et à la Douleur: Mais à quoi serviroit-il d'apporter des exemples et des raisons à un homme comme vous, Monsieur le Chevalier, si ulcéré contre les Italiens, que dans le tems même que vous les traitez de gens aveugles, yvres, et emportez jusqu'à l'excès, vous êtes vous même si aveuglé par votre passion contre eux, que vous ne voyez pas que vous leur disputez ici une chose que vous leur avez accordée dès le commencement de votre Livre où vous convenez même qu'ils surpassent les François dans les Piéces qui demandent le plus ce sérieux et cette gravité dont vous dites ici qu'ils sont incapables; c'est à la page 59; voici vos propres paroles. Les Musiciens Italiens ont des sommeils plus étudiez, et plus chargez de tons pesans et engourdis, que les nôtres: Et à présent vous venez dire qu'ils ne savent que jouer et badiner; et que tous les endroits sérieux et qui demandent de la gravité sont hors de leur portée, et qu'ils ne savent ce que c'est! Oh, Monsieur le Chevalier, il ne faut pas se laisser aveugler ainsi par la passion jusqu'à en perdre la mémoire, et se contredire!

[-98-] Page 107.

Nos Simphonies, dit l'Auteur du Parallele, sont souvent fort séches et fort ennuyeuses. Nouvelle éxagération!

Pour celui-là, Monsieur le Chevalier, vous me mettez un peu trop à l'étroit pendant que vous prenez, de votre côté, toutes vos aises sans aucun scrupule! Quoi vous pourez, sans exagérer, avancer les propositions les plus générales et les plus absolues telles, par exemple, que celle de votre page 15. où vous dites, Tous les Peuples de la Terre sans exception manquent en cela: Et moi je ne pourrai pas faire une proposition particuliére, et même modifiée, sans être coupable d'exagération! Si cela est, vous avez de grands priviléges pour écrire, et je ne m'étonne plus que vous vous soyez fait Auteur. On ne peut donc pas dire qu'une chose arrive souvent, sans exagérer! Pourquoi donc avez-vous si malheureusement commencé votre Livre par cette même exagération? Car vous le commencez par ces mots. On a souvent besoin de s'amuser et cetera. Il faut que vous ayez l'esprit bien distrait pour critiquer [-99-] toujours les fautes dans lesquelles vous tombez vous-même le plus lourdement, et pour m'en supposer ici une qui se trouve justement à la premiére ligne de votre Livre!

Page 108.

Mais enfin, Tant pis pour le Roi.

Eh, Monsieur le Chevalier, que vous a donc fait le Roi pour le traiter de la sorte? La passion loüable que vous avez pour le Roi Guillaume a fait excuser votre petite échapée envers le Roi Jacques son compétiteur, car on n'est pas toujours maître de ses passions; mais que le contre-coup de vos échapées envers le Roi Jacques aille jusqu'au Roy notre maître, oh c'est étendre un peu trop loin les effets de la belle inclination que vous avez pour le Roi Guillaume! Monsieur le Chevalier, Monsieur le Chevalier, il n'y a point de colére si noble dont l'emportement puisse faire excuser un sujet qui, en parlant de son Souverain, s'échape jusqu'à dire Tant pis pour le Roi! Les Géans et les Enchanteurs avoient beau exciter le couroux du fameux Chevalier de la Manche, jamais on ne lui vit oublier ce qu'il [-100-] devoit à son Prince dans les emportemens mêmes où il sembloit aller jusqu'à la fureur; et lorsqu'il fait l'énumération des devoirs d'un bon Chevalier, il doit, dit-il, servir premiérement Dieu, et après cela son Roi!

Page 109.

Les voix des Castrati d'Italie sont si fortes, qu'elles deviennent, par-là, incapables d'un grand rôle.

Voyez un peu ce que fait le Climat! Les voix les plus fortes qu'on employe aux grand rôles en France ne sauroient soutenir ces rôles en Italie; ce sont les voix les plus foibles qui y sont les plus propres! On apprend de belles choses en voyageant! Mais il est incomparablement plus beau de découvrir ces belles choses par la raison, sans sortir de chez soi, comme a fait Monsieur le Chevalier; car voici comment, par la seule force du raisonnement, il a découvert que les voix fortes sont moins capables de soutenir un grand rôle en Italie, que les voix foibles.

[-101-] Mesme Page.

Les voix fortes, à la longue, blessent les oreilles.

Rien de plus naturel que cela, Monsieur le Chevalier; car les voix fortes, à la longue, c'est à dire à force de chanter, s'affoiblissent; et les voix foibles blessent bien plus les oreilles, que les voix fortes!

Mesme Page.

Les voix fortes ne sauroient guéres soutenir le Récitatif, qui est une Psalmodie trop basse pour elles.

Qui est-ce qui pourroit être assez déraisonnable pour vouloir qu'une voix forte soutînt le Récitatif? C'est aux voix foibles à avoir la force de le soutenir!

Mesme Page.

Le Duc de Medina-Celi Viceroi de Naples fit jouer un Opéra dont il retiroit les profits. L'argent qu'on donnoit à la porte étoit pour lui, et il y gagna beaucoup.

Croyez-moi, Monsieur le Chevalier, la magnificence et le désinteressement du Duc [-102-] de Medina-Celi et des autres Grands d'Espagne sont des choses trop connues pour vous imaginer que, sur votre parole, on aille les croire capables d'un trafic si sordide; et leur réputation est trop bien établie pour vous mettre en tête que vous pourrez les déshonorer par une historiette aussi-peu vrai-semblable que celle que vous racontez ici. Comme vous n'avez jamais été à Naples, vous ne pouvez savoir ce petit Conte que par oüi-dire. Eh ne vous faites vous donc aucun scrupule de déshonorer un Grand d'Espagne sur un oüi-dire? Je suis seûr qu'un Austrichien même, pour peu qu'il fût honnête homme, ne voudroit pas le faire: Et les bons François ne doivent-ils point, dans la conjoncture présente, avoir du moins autant de ménagement pour les Espagnols, que les plus grands ennemis mêmes de la Monarchie d'Espagne?

Page 112.

Quand les voix des Amoureux sont si en faucet, outre que cela devient aigre aux oreilles, cela a encore le défaut d'être trop Damoiseau.

[-103-] Voilà ce qui s'appelle un petit morceau bien travaillé! Il faut demeurer d'accord que les expressions de Monsieur le Chevalier ont, dans leur air suranné, je ne sai quoi de majestueux qu'on ne trouve point dans tous ces colifichets de mots nouveaux et de façons de parler du prétendu bel usage dont certains Auteurs précieux se font une espéce de jargon à la mode! Que la cause des Musiciens François est tombée en bonne main! Quel bonheur pour eux d'être défendus par une si savante et si belle plume!

Page 113.

De sorte que ces voix tres-hautes ne sont pas absolument nécessaires, que nous n'en manquons point, et que celles des Italiens, passant la juste mesure de haut, elles sont moins propres que qui que ce soit aux grands rôles, comme je vous l'ai montré par l'exemple de l'Opéra de César et Pompée. Ce qui détruit, en un mot, l'enchantement des Castrati dans les personnages d'Amant.

Voilà certainement, Monsieur le Chevalier, le morceau de tout votre Livre où vous vous êtes le plus surpassé en force pour [-104-] le raisonnement, et en élévation pour le stile! Il n'y a qu'à en faire l'Analyse pour montrer que c'est du Sublime dans toutes les formes.

De sorte que ces voix tres-hautes ne sont pas absolument nécessaires, que nous n'en manquons point.

On comprend bien, par exemple, que vous voulez dire, en cet endroit, que nous ne manquons point de ces voix de Castrati que vous appellez des voix tres hautes; mais on ne conçoit pas si aisément comment vous pouvez dire, ici, que nous ne manquons point de Castrati, après avoir dit, page 107. c'est à dire seulement 5 pages plus haut, Non vraiement nous n'en avons pas un seul!

Ces voix passant la juste mesure de haut.

Elégante obscurité qu'il faut bien se donner de garde de confondre avec ce qu'on appelle galimathias!

Ces voix sont moins propres que qui que ce soit.

Faute de Grammaire qui fait bien voir que cet endroit est véritablement du Sublime, car si Monsieur le Chevalier n'étoit dans cette élévation du haut de laquelle on ne peut plus voir des choses aussi basses [-105-] que sont les régles de la Grammaire, il n'auroit garde de faire ces sortes de fautes sachant aussi bien la Langue Françoise qu'il la fait!

Comme je l'ai montré par l'exemple de l'Opéra de César et Pompée.

Effectivement, Monsieur le Chevalier, on ne peut pas mieux le montrer, car quoique ce petit Conte ne vous ait pas tout à fait bien réüssi à diffamer le Duc de Medina-Celi, il ne laisse pas de pouvoir être bon à autre chose; et plein de sel et d'agrémens comme il est, il y a bien des gens qui le préféreroient à toutes ces preuves pleines de sécheresse à qui on donne le fastueux nom de démonstrations Géométriques!

Ce qui détruit, en un mot, l'enchantement des Castrati dans les personnages d'Amant.

Cette destruction, en un mot, n'auroit-elle point plutôt elle-même l'air d'un Enchantement? Et quant à la suite de ce galimathias qui ressemble assez à un extrait de quelque grimoire, sans preuves ni raisonnemens, vous détruisez ainsi un Enchantement en un mot, cette destruction soudaine et imprévuë ne semble t'elle pas l'effet d'une véritable opération magique?

[-106-] Mesme Page.

Dès que les personnages sont de quelque longueur, il est si impossible aux Castrati de les jouer, qu'on est obligé d'en charger des femmes travesties exprès.

Ayant à parler, comme vous y êtes obligé, d'un pays où vous n'avez point été, et à raconter des choses que vous n'avez point vûës, il est bien fâcheux pour vous, Monsieur le Chevalier, de rencontrer si mal en devinant, que vous disiez presque toujours justement tout le contraire de ce qui se pratique! Car bien loin qu'on soit obligé en Italie de charger des femmes travesties des personnages des Castrati dès que ces personnages sont de quelque longueur, comme vous le dites ici, il y a des Villes en Italie, comme Rome, par exemple, où il est défendu à quelque femme que ce soit de monter sur le Théatre, et où par conséquent on est obligé de charger et l'on charge véritablement des Castrati travestis de tous les rôles de femme de quelque longueur qu'ils soient. N'est-ce pas avoir déja assez de malheur que d'être réduit à la nécessité de deviner, comme vous l'êtes, [-107-] ne pouvant pas faire autrement pour parler des choses que vous ne savez point, sans que la Fortune vous joue encore d'aussi vilains tours que ceux de vous faire toujours rencontrer précisément le contraire de la vérité!

Page 114.

L'Auteur du Parallele n'a osé cacher que les combats de nos basses et de nos hautes-Contre sont une source inépuisable d'agrémens.

Ici Monsieur le Chevalier insinuë que je voudrois bien cacher les véritez qui nous sont favorables: Et, aux pages 10, 95, et 96, il m'accuse de grossir et d'éxagérer ces mêmes véritez qui nous sont favorables! Il est si naturellement porté à se contredire, qu'il le fait également dans ce qui est pour ou contre lui, dans les choses essentielles comme dans les choses indifférentes, et cela sans y penser et en se laissant seulement aller à la pente de son génie; talent favorable pour un homme qui se destine à faire des Ouvrages de Critique! Disposition heureuse qui montre bien qu'il est né pour redresser les Ecrivains qui s'égarent, pour réparer les [-108-] torts qui se font par les Livres, vanger les Nations outragées par les Auteurs, et devenir enfin le Don Quichotte de la République des Lettres!

Page 117.

Monsieur Misson écrit qu'il alla à Ferrare à un Opéra dont la principale Actrice n'avoit que douze ou treize ans.

L'historiette que Monsieur Misson fait de cet Opéra de Ferrare est peut-être plus véritable que le petit Conte de cet Opéra de Naples dont vous avez voulu faire croire que le Duc de Medina-Celi faisoit trafic; mais comme elle est encore moins vrai-semblable, pourquoi n'en pas rapporter, comme a fait Monsieur Misson, certaines circonstances qui peuvent lui donner quelque couleur? Celle des Jésuites, par exemple, est tout à fait propre pour cela. A cet Opéra de Ferrare, dit Monsieur Misson, toutes les premiéres Loges étoient pleines de Jésuites. Vous voyez, Monsieur le Chevalier, que quand Monsieur Misson fait des historiettes, il les raconte avec des circonstances si naturelles, qu'on ne peut pas s'empêcher d'y ajouter foi: Mais de supprimer, comme vous faites, ces circonstances [-109-] qui en font toute la vraisemblance, en vérité c'est compter un peu trop sur la crédulité des gens. Le monde est bien incrédule, Monsieur le Chevalier!

Page 118.

La Maupin est sur le Théatre depuis 10 ans; et il ne tiendra qu'à elle de chanter encore 20 ans.

C'est ainsi que Monsieur le Chevalier prétend prouver que les voix de femme durent des 30 années en France, comme font celles des Castrati en Italie; et il n'est pas besoin d'être grand Philosophe pour pénétrer toute la force de sa démonstration; il ne faut que savoir seulement combien font 10 et 20. La Maupin a déja chanté dix ans. La Maupin chantera encore 20 ans. 10 et 20 font 30. Donc les voix de nos femmes durent aussi bien 30 années sur le Théatre, que celles des Castrati d'Italie.

Voilà l'argument de Monsieur le Chevalier en forme; en l'on ne sauroit nier que ce ne soit le raisonnement du meilleur sens qu'il ait encore fait; car, pour les autres, on peut le condâner sur le champ: Mais, pour celui-ci, il a 20 bonnes années [-110-] devant lui, durant lesquelles on ne sauroit lui faire son procès, à moins que d'en appeller de ses prédictions et de lui contester le Don de Prophétie, ce qui seroit une pure chicane.

On vante tant l'industrie de ce Boufon qui sut attraper l'argent d'un Prince au singe duquel il s'engagea de montrer à jouer aux Echecs en 20 ans, comptant bien qu'avant ce terme l'un des trois mourroit: Mais désormais ce ne sera plus un exemple unique; et Monsieur le Chevalier doit partager, dans les siécles à venir, la gloire de ce galant homme, pour avoir le premier trouvé l'ingénieux expédient de prendre un terme de 20 années pour vérifier la preuve des choses extraordinaires qu'on peut avancer dans un Livre.

Page 122.

Les déguisémens de Castrati en femmes ne sont point honorables à l'Italie.

Plaignez-vous-en au Pape qui défend aux femmes de monter sur le Théatre à Rome, et qui permet aux Castrati de faire leurs rôles. Le Saint Pere croit avoir de bonnes raisons pour cela; mais elles [-111-] ne valent peut-être pas les vôtres: On ne sauroit du moins être mieux intentionné qu'il l'est. C'est dommage qu'avec de si bonnes intentions, il n'ait pas une bonne tête comme vous dans son Conseil; et je ne doute point qu'il ne changeât bien-tôt de conduite si un homme aussi sensé que vous, sans lui faire pourtant la leçon, lui parloit sur cela comme il faut.

Page 123.

Que la Maupin quitte quelquefois sa coiffure et son évantail pour prendre un Casque et une Lance; il n'y a rien à dire. Ce sont des occasions favorables pour elle où son air Cavalier et sa voix hardie et unique brillent mieux que dans les rôles ordinaires.

Cela est trop juste: Et une femme qui a ces talens peut même se déguiser tout à fait en homme sans aucun scrupule; c'est une occasion trop favorable de faire briller son air cavalier et sa voix hardie pour qu'on y puisse trouver à redire! Ainsi quand vous aurez converti le Pape, et que sa Sainteté persuadée par vos judicieuses réfléxions que les déguisemens [-112-] sur le Théatre sont un vrai abus, les aura défendus absolument, vous aurez la bonté de lui demander une dispense pour la Maupin en qui il n'y a rien à dire quand elle se déguiseroit en homme, ce déguisement étant une occasion favorable pour elle, où son air cavalier et sa voix hardie brillent encore mieux que dans les rôles ordinaires. D'ailleurs comme sa voix est unique dans le monde, il peut bien y avoir une exception pour elle sans que cela tire à conséquence; et vous verrez, Monsieur le Chevalier, que le Saint Pere en conviendra.

Page 124.

L'Auteur du Parallele est bien du vieux tems de nous parler encore de Dumesnil qui est mort.

Mais, Monsieur le Chevalier, vous êtes donc bien aussi vous-même du vieux tems de nous parler, comme vous faites, de Charpentier qui est tout aussi bien mort que Dumesnil! Vous me direz qu'il y a plus lontems que Dumesnil est mort que Charpentier; mais aussi n'y a-t'il point plus lontems que le Parallele est fait, que vos Dialogues? Vous avez été plus de deux [-113-] ans à les faire; vraiement Dumesnil a eû, pendant cela, tout le tems de pourir: mais est-ce ma faute s'il vous faut deux ans pour faire la Critique d'un Ecrit d'une demie heure de lecture? et sur quoi fondé, prétendez-vous que ce tems coure à mon préjudice? Dois-je porter la peine de votre lenteur à faire des Livres? Eh, Monsieur le Chevalier, un peu d'équité!

Mesme Page.

Il y a lontems que les débauches de Dumesnil l'ont fait crever.

Il n'y a que la Charité même qui puisse dicter à Monsieur le Chevalier ces expressions radoucies dont il se sert quand, à son grand regret, il est forcé de parler des défauts de son prochain! Mais sans vetiller sur les expressions, venons au fait. S'il y a si lontems que les débauches de Dumesnil l'ont fait crever comme vous l'assurez ici, pourquoi donc dites-vous, page 133, il n'y a encore que 5 ou 6 ans que Dumesnil reçut un accuëil favorable en Angleterre?

Pour les autres qualitez, il se trouvera peut-être des gens qui vous égaleront; [-114-] mais pour un esprit aussi fertile en contradictions que le vôtre, je défie qu'on le puisse trouver.

Page 129.

Le seul François sait chanter.

A cette décision si générale, on pourroit avertir Monsieur le Chevalier de se souvenir de ces paroles de la page 96 de son Livre, J'ai oüi dire à d'habiles gens que les décisions générales marquent peu de discernement: mais comme il ne prétend pas qu'on reçoive cette décision sur sa parole, et qu'il a la bonté de prouver la chose après l'avoir décidée, voyons un peu sa preuve; la voici,

Hispanus flet, dolet Italus, Germanus boat, Flander ululat, et solus Gallus cantat.

C'est à dire,

l'Espagnol pleure, l'Italien se plaint, l'Allemand beugle, le Flamand hurle, et le seul François chante.

L'on m'avoüera que, si tout ce qui est dit là des diverses Nations de l'Europe est bien vrai, on ne peut pas mieux démontrer que le seul François sait chanter: Or c'est ce que Monsieur le Chevalier [-115-] prouve d'une maniére victorieuse et qui va jusqu'à l'évidence, puisqu'il le prouve par l'aveu des Nations mêmes dont on se moque et que l'on berne ici. Toute l'Europe, dit Monsieur le Chevalier, a acquiescé à cette décision latine, dont la fin est que le seul François sait chanter. Les Allemans sont convenus qu'ils beugloient; les Flamans sont demeurez d'accord qu'ils hurloient; en un mot, toute l'Europe a acquiescé à cette décision, savoir,

L'Espagnol pleure, l'Italien se plaint, l'Allemand beugle, le Flaman hurle, et le seul François chante.

Pour moi il me paroît que cet acquiescement général de tous les Peuples de l'Europe à leur propre turpitude fait, de la preuve de Monsieur le Chevalier, une démonstration si évidente et si forte, que l'incrédulité la plus fiére ne sauroit s'empêcher de s'y rendre.

Mesme Page.

Le fameux Luigi disoit que, pour rendre une Musique agréable, il falloit des Airs Italiens dans la bouche des François.

Oh oh, Monsieur le Chevalier, vous citez donc présentement les Maîtres de Musique [-116-] Italiens comme des Oracles! Vous voulez donc à présent qu'on respecte leur autorité, et qu'on écoute les paroles de ces fameux Maîtres comme des décisions ausquelles tout homme de bon sens doit acquiescer! Je l'avois bien dit que vous n'iriez pas jusqu'au bout de votre Livre sans vous convertir! Maintenant donc que vous voilà encore une fois rentré dans le bon chemin, et que rendant hommage à la vérité vous confessez que les Maîtres de Musique Italiens ont tant de lumiéres, de raison, de bon goût, et de sagesse, qu'on doit les regarder comme les Juges et les Arbitres souverains de la Musique, voyez avec étonnement jusqu'où vous a porté votre aversion pour les Italiens, puisque ces mêmes Maîtres de Musique que vous trouvez présentement si éclairez, si raisonnables et si sages, vous paroissoient tantôt aveugles, bizarres, enyvrez, extravagans, fougueux et furieux, ainsi que vous le dites pages 38, 49, 59, 89, 104, et 105 de votre Livre!

Page 130.

Il n'y a point de lieu au monde où l'on chante comme à Paris.

[-117-] Encore une décision générale, Monsieur le Chevalier, après nous avoir dit, page 96, J'ai oui dire à d'habiles gens que les décisions générales marquent peu de discernement! Mais vous avez beau, par un sentiment de mépris pour vous même, vouloir faire croire que vous n'avez point de discernement, vous faites paroître d'ailleurs trop de bon sens et de sagesse dans votre Livre pour qu'on puisse donner dans le piége de votre modestie.

Mesme Page.

Je serois au milieu de tous les Stilets de Venise, que j'aurois la hardiesse de leur dire qu'ils ne savent ce que c'est que chanter.

On ne peut pas assurément donner une plus grande marque de hardiesse et de bon sens tout à la fois, que de faire ce reproche aux Stilets de Venise en parlant à leur personne! Parler à des Stilets, quel courage! Ce seroit une Avanture digne de Don Quichotte même!

Page 131.

Monsieur de Saint Evremont, homme qu'on ne sauroit trop, ni trop hardiment citer: homme [-118-] né avec beaucoup d'esprit et de goût: vieux Courtisan d'un goût et d'un esprit raffinez par l'usage le plus exquis et cetera.

Eh, mon pauvre Monsieur le Chevalier, vous ne savez guéres ce que vous faites quand vous vantez tant Monsieur de Saint Evremont, et que vous assurez si affirmativement qu'on ne sauroit trop, ni trop hardiment le citer! Si vous voulez recevoir son autorité, on coulera à fond tout ce que vous avez dit au désavantage de la Musique et des Opéra d'Italie, par un seul endroit de ses Ecrits; il ne faut, pour cela, que ce qu'il dit au Duc de Buckingham dans une de ses Lettres. J'ai, dit-il dans cette Lettre, trouvé des choses inimitables dans les Opéra de Luigi, et par l'expression des sentimens, et par le charme de la Musique.

Voilà, Monsieur le Chevalier, ce que c'est que ces Opéra Italiens que vous méprisez tant sans les avoir jamais vus ni entendus, et sans avoir ce que c'est. L'expression des sentimens et le charme de la Musique y sont portez à un degré d'excellence qui les rend inimitables à tous les autres Peuples du monde; et cela au jugement même de Monsieur de Saint Evremont, cet homme, selon vous, né avec beaucoup d'esprit [-119-] et de goût: vieux Courtisan d'un goût et d'un esprit raffinez par l'usage le plus exquis, cet homme enfin qu'on ne sauroit trop, ni trop hardiment citer.

Que si vous êtes présentement, au sujet des Opéra et de la Musique d'Italie, du même sentiment que Monsieur de Saint Evremont l'est en cet endroit, on ne sauroit assez vous féliciter du progrès admirable que vous avez déja fait dans le bon chemin depuis si peu de tems que vous y êtes rentré.

Mesme Page.

La politesse du Chant.

Façon de parler toute nouvelle, mais qui ne peut manquer de faire fortune, venant d'un aussi habile homme dans la Langue Françoise que l'est Monsieur le Chevalier!

Mesme Page.

Les Italiens se sont-ils défaits de ces badinages de gosier dont l'Auteur du Parallele les louë?

Voilà certainement, Monsieur le Chevalier, l'endroit de tout votre Livre le mieux [-120-] entendu; et voulant me tourner en ridicule dans ce Livre, vous ne pouviez jamais mieux faire que d'y mettre vos pensées en caractéres Italiques afin que le Lecteur croyant que ce sont les miennes, se moquât de moi pour vos propres méprises! Car je n'ai absolument parlé, en nul endroit du Parallele, de ces badinages de gozier des Italiens que vous écrivez cependant en caractéres Italiques; et c'est une pure invention de votre tête: Mais en quoi je vous trouve encore de meilleur sens, c'est de ne vous pas contenter de me prêter vos imaginations, mais d'ajouter, outre cela, que je les loüe. Ces badinages de gozier dont l'Auteur du Parallele loüe les Italiens: Car de mettre sur mon compte vos propres fautes, et d'ajouter que j'en suis charmé; si ce n'est pas là un secret infaillible pour me rendre ridicule, qu'on me dise donc ce qu'il faudroit faire pour cela!

Page 132.

Il faut chanter en hommes et cetera.

Cela est assez joliment dit, chanter en hommes!

[-121-] Page 133.

Feu Monsieur le Prince d'Orange demanda une Marche à Lulli qui l'envoya à ce Grand Roi.

A l'occasion de cet endroit je voudrois bien, Monsieur le Chevalier, que vous me dissiez franchement pourquoi en parlant du Prince d'Orange vous le traitez de Grand Roi; et que lorsque vous parlez du Roi notre Maître, vous ne dites jamais que ce Roi tout simplement; le Roi de France n'a rien à prétendre, page 157. Atys est l'Opéra du Roi, page 102. Tant pis pour le Roi, page 108, et cetera.

Croyez-vous que le titre de Grand seroit bien avili si le Roi le partageoit avec le Prince d'Orange? Etant né sujet du Roi devez-vous lui envier ce titre que les Etrangers mêmes ne lui refusent pas? N'a-t'il point fait d'assez grandes choses à votre gré pour cela? Quel sujet avez-vous de vouloir qu'on sente cette différence si marquée que vous faites entre le Roi et votre Prince d'Orange? Vous ne trouverez pas, dites-vous, qu'on songe aux Musiciens Italiens [page 133 in marg.] en Angleterre; et lorsque feu Monsieur [-122-] le Prince d'Orange voulut une Marche pour ses Troupes, il ne s'adressa pas à Rome. [page 108 in marg.] Le Roi, au contraire, a des Italiens parmi ses Musiciens; et plusieurs noms en i et en o que je vois dans la liste des Musiciens de sa Chapelle me font croire qu'il pourroit bien y avoir là quelques animaux imbarbes.

Quoi, Monsieur le Chevalier, vous voudriez dégrader le Roi du titre de Grand seulement parce qu'il estime assez les Musiciens Italiens pour en avoir dans sa Chapelle! [page 108 in marg.] Oh, dites-vous, ces Musiciens Italiens sont imbarbes (c'est à dire n'ont point de barbe;) aussi n'est-ce pas par le menton qu'ils sont habiles. [page 118 in marg.] Ils sont, ajoutez-vous, bien laids et bien ridez... et fannez de bonne heure. Mais, Monsieur le Chevalier, le Roi vous oblige-t'il à les épouser pour leur beauté; et de quoi vous plaignez-vous pourvu qu'ils chantent bien? Oh mais, continuez-vous, ce n'est pas chanter en hommes que de chanter comme font les Italiens, [page 132 in marg.] c'est siffler comme nos Laquais et ces gens qui élévent et qui instruisent des Linottes. Mais est-il croyable que le Roi les fist venir de si loin et les payât si bien pour ne faire autre chose que siffler comme [-123-] votre Laquaïs et votre honnête homme qui siffle la Linotte? Je sai bien que vous répondrez à cela ce que vous avez déja dit, Tant pis pour le Roi s'il le fait, car cela ne vous coute rien à dire: Mais enfin croyez-vous l'emporter sur le Public même qui entend tous le jours ces Musiciens sans s'être jamais plaint qu'ils sifflassent au lieu de chanter? Que n'allez-vous donc détromper tout le monde sur cela à Versailles! Ce seroit une Avanture assez réjoüissante que d'y voir arriver un Chevalier de la triste figure précédé par son fidele Ecuyer et faisant annoncer en forme par un Cartel affiché qu'il est prest de soutenir à la face de la Cour, que les Musiciens Italiens de la Chapelle du Roi ne savent point chanter en hommes, et qu'ils ne font que siffler comme des Laquais, et comme ces honnêtes gens qui élévent et qui instruisent des Linottes!

Mesme Page.

Vous savez l'accüeil favorable que Dumesnil reçût en Angleterre, il n'y a encore que 5 ou 6 ans, toute cassée qu'étoit la voix de cet yvrogne; il y fut fété et admiré.

[-124-] Si cela est, on ne peut pas douter que votre Grand Roi et vos Anglois ne fussent d'excellens Connoisseurs en fait de Musique; mais pour voir jusqu'où alloit leur mérite de ce côté-là, il est bon de rapporter toutes les autres loüanges que vous donnez à Dumesnil.

Dumesnil, dites-vous page 124, étoit un Acteur bien mauvais, et nous avoit bien consolez par avance de sa perte. Ce maraut, ajoutez.vous page 127, osoit paroître sur le Théatre, ne sachant se soutenir, avec des postures et un badinage ridicule; ce qu'il faisoit tous les jours: Et voilà le Héros qui a reçû un si favorable accüeil de votre Grand Roi, et qui a été tant fêté et admiré en Angleterre, lors même qu'outre son yvrognerie, il avoit encore la voix toute cassée de débauche!

En vérité, Monsieur le Chevalier, cela fait beaucoup d'honneur au goût de votre Grand Roi et à celui des Anglois; Et vous répondez tout à fait bien aux objections que vous vous faites faire par Monsieur le Comte du B. votre cousin! Le cousin le Comte vous objecte que l'Empereur et le Roi d'Espagne font venir des Italiens, pour leur Musique, plutôt que des François, et que c'est apparemment [-125-] parce qu'à Vienne et à Madrit on estime plus les Musiciens d'Italie que ceux de France. Non pas, répondez-vous au Cousin, mais c'est seulement le voisinage qui fait que les Italiens sont préférez, et l'aversion que l'Empereur et le Roi d'Espagne ont pour les François; pour preuve de quoi, ajoutez-vous, en Angleterre on préfére les Musiciens de France à ceux d'Italie, comme on l'a vu par l'accüeil favorabe que cet yvrogne et ce maraut de Dumesnil y a reçû avec sa voix toute cassée. Si le cousin le Comte avoit le simple sens commun ne vous relanceroit-il pas comme il faut avec votre réponse! Ne vous diroit-il pas qu'une Nation qui a pû goûter un yvrogne, un maraut, et un aussi mauvais Acteur que vous dites qu'étoit Dumesnil, qu'une Nation dis-je parmi laquelle non seulement un aussi pitoyable Acteur a été goûté, mais a été fêté et admiré, n'a pas grand goût pour la Musique, et qu'ainsi il ne faut pas s'étonner si elle préfére les Musiciens de France à ceux d'Italie! Qu'auriez-vous répondu alòrs au cousin le Comte? Mais vous n'êtes pas si sot que de vous aller faire proposer des objections ausquelles vous ne pourriez pas répondre; et vous [-126-] avez en tres bon sens de faire, du cousin le Comte qui doit prendre le parti de la Musique Italienne, un Nigaud achevé, afin de pouvoir tenir jusqu'au bout du Dialogue dans le personnage du Chevalier que vous avez choisi pour vous.

Page 134.

Il faudroit être aveugle pour ne pas voir que les Acteurs des Opéra d'Italie sont des hommes tout d'une piéce.

Cependant, Monsieur le Chevalier, sans le privilége de la Chevalerie je doute fort que vous pussiez voir ces Acteurs, comme vous faites, du fond de la Normandie où vous êtes: Et je suis persuadé que tout homme qui ne sera pas Chevalier ne trouvera point que ce soit être aveugle, que de ne pas voir, comme vous, les choses qui se passent à trois ou quatre cens lieuës de l'endroit où l'on est.

Page 135.

Les Italiens se tiennent enterrez dans l'obscurité de leur Patrie.

C'est ce qui fait qu'ils demeurent, toute leur vie, sots comme il sont. S'ils [-127-] avoient l'esprit de venir un peu voyager en Normandie, le commerce d'un fin matois comme vous les auroit bientôt déniaisez; mais se tenant enterrez dans un Pays obscur comme est l'Italie, il n'est pas possible qu'ils parviennent jamais à savoir vivre comme les honnêtes gens.

Page 136.

Monsieur des Touches est saisi de la fureur de faire des Opéra; il produit des Simphonies qu'il ne sauroit même notter. C'est un homme qui ne sait ni lire ni écrire, et qui fait un Livre admirable.

Monsieur des Touches seroit bien difficile si un Eloge de cette délicatesse ne le consoloit pas d'avoir été choisi pour Héros par Monsieur le Chevalier! A quoi d'ailleurs lui serviroit-il de se fâcher? Le mérite le plus éminent peut-il mettre un homme à couvert de pareilles disgraces? Comme ce sont donc là de ces sortes de coups que l'on ne peut parer dans la vie, il faut bien que le pauvre Monsieur des Touches prenne patience quoi qu'en enrageant!

[-128-] Page 137.

Rebel respectable aux Italiens par ses Sonates.

Oh oh, Monsieur le Chevalier, vous voulez donc à présent vanter Rebel par le respect que vous supposez qu'on a en Italie pour ses Sonates! Et vous prétendiez cy-dessus qu'on ne lui pouvoit faire un plus grand affront, que de croire que les Italiens goûtassent ses Sonates! Ne faites pas, dites vous page 93, s'il vous plaît, à Rebel, l'affront de croire que ses Sonates brillassent en Italie! Il faut avoir l'esprit furieusement distrait pour tomber si souvent dans des contradictions sans s'en appercevoir!

Page 138.

Selon l'Auteur du Parallele, on méprise en France les Musiciens comme des gens d'une profession basse. Cela seroit vilain, dit Monsieur le Chevalier en raillant.

Tellement donc, Monsieur le Chevalier, que selon vous on doit mépriser les Musiciens de France comme des gens d'une profession basse, comme des Marauts, [-129-] ainsi que vous les appellez page 127 où vous les traitez comme la plus indigne canaille! Pourquoi aussi vous ont-ils donné tant de peine à défendre leur cause? Ces marauts là méritent bien que vous les traitiez comme vous faites!

Page 139.

Nulle illumination aux Opéra d'Italie, dit Monsieur Misson.

Si l'autorité de Monsieur Misson est bonne pour prouver qu'il n'y a nulle illumination aux Opéra d'Italie, pourqoui ne vous en servez-vous pas aussi, Monsieur le Chevalier, pour prouver qu'il n'y a pareillement nulles machines à ces Opéra; car Monsieur Misson dit en ce même endroit que vous citez, nulles machines, nulles illuminations aux Opéra d'Italie? N'est-ce point que vous avez eu peur que ce qu'il dit des machines, ne fist tort à ce qu'il avance touchant les illuminations? Vous même vous dites, page 140, que les Italiens ont des machines fréquentes et d'une magnificence extraordinaire. Accordez-vous donc avec votre Monsieur Misson si vous le voulez citer. Vous vous contredisez l'un l'autre; et cependant vous prétendez [-130-] vous servir de son témoignage pour prouver les choses dont vous n'avez nulle connoissance! Mais pourquoi marquez-vous tant de défiance pour son autorité dans les endroits même où vous prenez à tâche de la faire valoir? Quand vous l'avez cité pour prouver qu'à l'Opéra de Ferrare la principale Actrice n'avoit que douze ou treize ans, pourquoi n'avez-vous osé rapporter la fin du passage que vous citiez et où Monsieur Misson dit qu'à cet Opéra toutes les premieres Loges étoient pleines de Jésuites? Pourquoi n'osez-vous encore rapporter le commencement de l'endroit que vous citez à présent, et où Monsieur Misson dit qu'ordinairement il n'y a nulles machines aux Opéra d'Italie? Pourquoi manque-t'il toujours quelque tête ou quelque queuë à ces passages mutilez de votre Monsieur Misson? Si son témoignage vous est suspect, pourquoi l'appellez-vous à témoin? Et si son autorité vous paroît douteuse, pourquoi la réclamez-vous? J'avoüe que tout autre y seroit aussi embarassé que vous. Vous parlez des Spectacles d'Italie que vous n'avez jamais vûs, et vous vous trouvez réduit à la triste nécessité de vous en rapporter aux yeux d'autrui: Que [-131-] ceux qui se moquent de vous se mettent en votre place, et qu'il disent un peu par où ils s'y prendroient pour s'en tirer mieux!

Page 141.

Aux Opéra d'Italie, les suivans des Rois sont des Crocheteurs qui ont des souliers salles et crottez.

Ah, Monsieur le Chevalier, votre imagination fait tort aux objets qu'elle vous réprésente, et c'est tout le contrepied des autres Chevaliers! Une servante de Cabaret semble une Princesse au fameux Chevalier de la Manche; un bassin de cuivre jaune sur la tête d'un Barbier lui paroît un Armet d'or, le célébre Armet de Mambrin qui couta si cher à Sacripant; il ennoblit et embellit toujours les objets, et la Nature y gagne à ses visions: A vous, tout au contraire, les suivans des Rois vous semblent des Crocheteurs; et les Brodequins d'un Acteur vous paroissent des souliers salles et crottez; vous dégradez et vous défigurez toutes choses! En vérité, Monsieur le Chevalier, il y a trop à perdre à tomber sous vos yeux; et votre imagination n'est point si jolie que celle de Don Quichotte!

[-132-] Page 143.

On ne joüe, en Italie, des Opéra qu'au Carnaval, un mois l'année.

Cependant, Monsieur le Chevalier, j'ai vû l'Opéra, à Turin, an mois de May; et à Boulogne, au mois de Juin: Mais n'est-ce point que j'aurois aussi des visions; et n'y auroit-il point un peu de Chevalerie à mon fait?

Page 144.

La Relation de Monsieur Misson est, au goût de bien des gens, une des meilleures que nous ayons d'Italie.

Comme cette Relation est pleine de sottises contre la Religion Catholique, contre le Pape, et contre les Jésuites, elle ne sauroit manquer d'être au goût de bien des gens. Voudriez-vous qu'on crût qu'elle est aussi de votre goût, Monsieur le Chevalier?

Mesme Page

L'Auteur du Parallele doit trouver ce Monsieur Misson bien hérétique.

[-133-] Cela ne sauroit encore manquer, Monsieur le Chevalier, étant comme vous dites si plaisamment que je suis, un homme bien du vieux tems! Nous autres gens du vieux tems nous croyons bonnement que c'est être bien hérétique, que de regarder, ainsi que fait Monsieur Misson, le Pape comme l'Antechrist; le Purgatoire, comme une chimére; le Jeûne du Carême et la Confession, comme des pauvretez. Je sai bien que notre simplicité en cela de nous autres bonnes gens du vieux tems fait pitié aux esprits forts: Mais que voulez-vous, nous ne sommes pas d'humeur à joüer la Religion à croix ou à pile comme les petits Maîtres! Et pour moi je ne rougis point de déclarer que je trouve Monsieur Misson et tous les autres Calvinistes, hérétiques, et hérétiques de la premiére Classe.

Mesme Page.

Les Piéces de Théatre dont les Italiens font leurs Opéra sont des Farces.

Les sujets les plus ordinaires de ces Piéces sont, par exemple, Didon au desespoir du départ d'Enée; Andromaque inconsolable de la mort d'Hector; Iphigénie prête à être immolée; Androméde exposée [-134-] sur un rocher aux horreurs d'un monstre qui vient la dévorer: De pareilles Piéces sont assez burlesques comme l'on voit; et ces sortes de Farces ne sauroient manquer d'être fort comiques!

Page 145.

Tous les Acteurs et Actrices des Italiens ne savent point chanter.

Si vous aviez un peu de mémoire, Monsieur le Chevalier, vous vous souviendriez que vous avez dit, page 96, j'ai oüi dire à d'habiles gens que ces décisions générales marquent peu de discernement.

Vous vous souviendriez encore que vous avez dit, page 126, je conviens qu'en général nos Chanteurs sont beaucoup moins surs et moins savans que ceux des Italiens. L'extrême habileté et la grande profondeur en Musique des Chanteurs Italiens est une gloire et un avantage pour eux, il n'y a pas de difficulté.

Mesme Page.

Tous les Acteurs et Actrices des Italiens joüent mal.

Vous avez donc encore oublié, ici, [-135-] que vous avez dit, pages 127 et 128, les Acteurs en France semblent souvent se moquer du Public par le peu d'application qu'ils ont à joüer leurs rôles... Et il est hors de doute que les Opéra d'Italie où chaque Acteur est toujours attentif, exact; froid ou boufon, selon qu'il le doit être, l'emportent en cela sur nous.

Ce n'est pas que je prétende que vous manquiez de jugement pour toutes ces contradictions, Monsieur le Chevalier; on voit bien que vous n'y tombez que parce que vous êtes quelquefois abstrait!

Mesme Page.

Les Italiens n'ont point de Tailles à leurs Opéra.

Les Italiens ont des Tailles tout comme nous; et je n'en ai jamais oüi, en nul endroit, une plus belle que celle de l'Acteur qui faisoit le personnage de Métius à l'Opéra de Camille qui fut réprésenté, à Rome, sur le Théatre de Capranica, en 1698. Etoit-il donc bien difficile de savoir s'il y a des Tailles en Italie, ou s'il n'y en a pas? Il n'y avoit qu'à ouvrir un Opéra et en voir les Parties. Quoi, Monsieur le Chevalier, vous voulez [-136-] faire un Livre sur ce qui se passe dans un Pays où vous n'avez jamais été, et vous ne daignez pas seulement prendre la peine de vous informer de ce qui y est, et de ce qui n'y est pas! Pour moi je ne crois pas qu'on puisse témoigner un plus grand mépris pour le Public, que d'avancer des choses d'une fausseté qui peut aussi aisément être reconnuë de tout le monde: Mais on ne se joüe point impunément du Public, mon pauvre Monsieur le Chevalier; vous avez été mal conseillé; et je serois fort trompé s'il ne vous faisoit porter la peine du mépris que vous avez marqué pour lui en vous imaginant que vous le prendriez aisément pour dupe.

Page 147.

La Simphonie n'exprime point les sentimens de la Tragédie.

Si la Simphonie ne contribue, en rien, à exprimer les sentimens de l'Acteur ou de l'Actrice, il est donc inutile de la varier. Une Simphonie faite pour un sommeil, pour le calme et pour le repos, sera donc tout aussi bonne pour la tempête et pour la fureur: Et celle de l'Enchantement [-137-] de Renaud dans l'Opéra d'Armide sera merveilleuse pour les emportemens de Roland!

Qu'un Musicien eût des idées aussi justes que celles-là sur la Musique, il n'y auroit rien d'étonnant en cela: mais de les avoir, comme Monsieur le Chevalier, naturellement, sans aucune leçon, sans aucune étude, c'est assurément la marque la plus incontestable qu'un homme puisse jamais avoir d'être appellé à faire des Ouvrages publics sur la Musique pour l'instruction du monde!

Page 150.

A ces mots le Chevalier fit la révérence au Comte et à la Comtesse, et leur donna le bon soir.

On ne peut pas voir un Enfant plus honnête et mieux élevé; et, après avoir si bien fait votre devoir envers la Compagnie, vous pouviez assurément vous aller coucher en seureté de conscience! Raillerie à part, Monsieur le Chevalier, vous ne pouviez pas finir plus ingénieusement vos trois spirituels Dialogues, que par cette heureuse chutte, A ces mots le Chevalier fit la révérence au Comte et à la [-138-] Comtesse, et leur donna le bon soir.

Fin des Remarques sur les trois Dialogues.

[-139-] Monsieur Le Chevalier avoit, à ce qu'il assure, beaucoup d'autres choses à dire contre le Parallele; et ne les ayant pû faire entrer dans ses Dialogues, il les a mises dans une Lettre qu'il a fait imprimer à la suite, pour consommer par là l'Ouvrage de sa Critique: Nous allons donc faire encore l'examen de cette Lettre, et finir par là nos Remarques.

Page 151.

Monsieur le Chevalier suppose ici qu'un de ses Amis charmé de ses Dialogues l'a accablé de loüanges au sujet de cet Ouvrage; et pour remercier cet Ami de ses loüanges, il lui écrit une Lettre qu'il commence de cette forte.

Les loüanges que vous me donnez échauferoient l'Auteur le plus froid.

Autrefois il n'y avoit point d'Auteur qui ne fist imprimer à la tête de son Livre tout ce qu'on avoit fait à sa loüange; on y voyoit Epigrammes, Madrigaux, Sonnets, jusqu'à des Accrostiches, et toujours au bas, le nom de ceux qui avoient envoyé ces Ouvrages à l'Auteur. On s'est tant moqué de cette vanité, qu'il [-140-] n'y a plus personne à présent qui ose le faire: Mais, Monsieur le Chevalier, pour renchérir sur ces anciens Auteurs, veut non seulement, comme eux, que le Public sache qu'il y a des gens qui ont donné des loüanges extraordinaires à son Livre, mais prétend outre cela qu'on le croye sur son propre témoignage! Quoi, Monsieur le Chevalier, sans rapporter ces prétenduës loüanges, sans en citez l'Auteur, vous vous imaginez qu'on croira sur votre parole qu'il y a effectivement des gens qui ont admiré votre Livre, et qui vous ont donné des loüanges qui échauferoient l'Auteur les plus froid! Croyez-moi, Monsieur le Chevalier, le monde est bien malin! Ce quelqu'un que vous dites qui vous a donné ces loüanges pourroit bien en savoir plus long que vous; et avoir abusé de l'admiration où il sait que tout Auteur est de son Ouvrage, pour vous faire avaler des loüanges si chaudes!

Mesme Page.

Je suis sensible à ces loüanges, comme je le doi.

De quoi je serois bien curieux, Monsieur [-141-] le Chevalier, ce seroit de savoir si maintenant qu'on vous a dessillé les yeux sur votre Livre, vous êtes encore dans l'opinion que vous ayez dû être fort sensible aux loüanges qu'on vous a écrites à son sujet; et si vous ne regardez pas présentement ces loüanges, ou comme un piége qu'on a tendu à votre vanité si elles viennent d'un homme d'esprit; ou comme une marque de la bêtise de celui qui vous les a données, si elles viennent d'un sot: Je voudrois bien que vous voulussiez dire franchement ce que vous pensez là-dessus à l'heure qu'il est.

Page 152.

J'étois gêné par le stile du Dialogue.

Mais quelqu'un vous a-t'il forcé à faire des Dialogues? Pourquoi avez-vous choisi ce genre d'écrire?

Mesme Page.

Mais la Scene me parut assez riante.

Elle n'est pas mal plaisante en effet! On n'avoit point encore vû de Don Quichotte dans la République des Lettres; vous êtes le premier qui l'ayez fait paroître [-142-] sur la Scene; et je crois que vous en riez de tout votre coeur; n'est-il pas vrai, Monsieur le Chevalier?

Page 156.

Si lorsque Madame la Grand-Duchesse alla en Italie, elle y eût mené un petit Page François, qui dans la suite eût conquis toute l'Italie: Je vous demande à la gloire de qui ces conquêtes auroient tourné? Je ne vois pas que notre Nation eût beaucoup de part à la gloire. Voilà notre Cas.

Dire, comme vous faites, Monsieur le Chevalier, que c'est là justement votre Cas, c'est dire que, comme ce petit Page ne savoit pas les premiers principes de l'Art militaire lorsqu'il alla en Italie, de même Lulli ne savoit pas les premiers Elémens de la Musique lorsqu'il vint en France: Pourquoi donc dites-vous, seulement deux pages plus bas, c'est à dire page 158, lorsque Lulli vint en France, il redonna aux Airs de Boisset leur réputation qui tomboit? Un jeune Enfant qui ne savoit pas encore les premiers Elémens de la Musique auroit-il pû persuader à tous les François qu'ils n'avoient nul goût pour ce qu'il y a de plus beau [-143-] dans cet Art, et les forcer à rendre leur estime à des Airs qu'ils commençoient à mépriser? A moins que de dire le pour et le contre dans la même page, on ne peut pas, ce me semble, mettre les contradictions plus près à près!

Page 157.

Je vous dirai naïvement une chose. Si Lulli eût demeuré en Italie, et qu'il n'eût travaillé qu'en Musique Italienne: peut-être ne l'auroit-il pas amenée au point de perfection où il a amené la nôtre, à moins qu'il n'eût été guidé par quelque idée de l'admirable simplicité de la Musique des Anciens.

Peut-être aussi l'auroit-il amenée au même point de perfection! Ce peut-être là est en effet assez naïf; et vous aviez raison de dire que vous alliez parler naïvement!

A moins qu'il n'eût été guidé par quelque idée de l'admirable simplicité de la Musique des Anciens.

Ceci est beau, Messieurs! Et qu'est-ce que cette simplicité admirable de la Musique des Anciens? Monsieur le Chevalier nous l'apprend pages 81 et 82. Ce Timothée, [-144-] dit-il, qui émut un jour Alexandre, jusqu'à le faire courir aux Armes, n'avoit que sa Flûte. Toutes les parties de vos Luts et de vos Clavessins ne valent point les cinq cordes d'un violon. Tellement donc que si Lulli guidé par quelque idée de l'admirable simplicité de la Musique des Anciens avoit sû si bien régler les choses en Italie, qu'on n'y joüât jamais que d'un violon seul ou d'une Flûte seule, il auroit peut-être amené la Musique Italienne au point de perfection. Les belles Simphonies, et la charmante harmonie qu'on entendroit si toutes les parties de la Musique étoient réduites à de simples sujets joüez par une Flûte seule ou par un violon seul! Simplicité admirable, s'écrie Monsieur le Chevalier! Violà ce qui s'appelle entendre le fin de la Musique!

Mesme Page.

Lulli étoit un homme d'un goût naturellement exquis.

Il étoit donc né avec ce goût exquis! C'est donc au lieu de sa naissance, à sa Patrie, à l'Italie, que doit retourner la gloire de ses excellens Ouvrages de Musique qui ne sont autre chose que des [-145-] productions du goût exquis dont la nature avoit favorisé ce grand homme: Et vous le reconnoissez vous même, Monsieur le Chevalier, dès lors que vous dites que ce goût exquis lui étoit naturel, sans faire réflexion que c'est contredire ce que vous venez d'avancer au commencement même de cette page; savoir que l'Italie ne doit non plus avoir de part à la gloire des Ouvrages de Lulli, que la France n'en auroit à celle d'un petit Page François qui auroit conquis toute l'Italie.

Mesme Page.

En Italie les Musiciens y sont accablez de mauvais exemples et environnez de mauvais Juges.

Le pauvre Pays pour la Musique, que l'Italie! Monsieur le Chevalier le connoît comme s'il y avoit demeuré toute sa vie!

Page 158.

Lulli se seroit élevé jusqu'à asservir le génie Italien à ce principe; il auroit commencé à régler là-dessus leur Musique.

A quoi est-ce, s'il vous plaît Monsieur le [-146-] Chevalier, que ce pronom leur qui est au pluriel se peut rapporter dans une phrase où il n'y a que des noms singuliers? Si un Ecolier de Sixiéme avoit fait un pareil solécisme, on le chatieroit de la maniére que vous savez, et il n'y retourneroit plus: Mais pour vous, Monsieur le Chevalier, qui dites, page 151, qu'au lieu de punitions on vous accable de loüanges pour les fautes que vous faites, comment espérer que vous puissiez jamais vous en corriger?

Page 159.

Le sort fit passer Lulli enfant chez nous.

On ne peut pas dire plus nettement que Lulli n'étoit qu'un Enfant lorsqu'il vint en France: Pourquoi donc dites-vous, page 158, que lorsqu'il y arriva il étoit déja si habile homme et si grand Musicien, qu'il redonna aux Airs de Boisset leur réputation qui tomboit?

Pourquoi dites-vous encore, page 90, que lorsque Lulli se mit à faire nos Opéra, il avoit tellement perdu le goût Italien, qu'il ne pouvoit plus faire de Doubles? Avoit-il pû contracter le goût Italien pour la Musique s'il n'étoit encore qu'un [-147-] Enfant losqu'il sortit d'Italie? Et s'il ne contracta jamais ce goût, comment l'a-t'il pu perdre?

En disant que Lulli ne pouvoit plus faire de Doubles, vous supposez qu'il en avoit sû faire! Et comment en eût-il fait lorsqu'il étoit en Italie, s'il n'étoit qu'un Enfant lorsqu'il en sortit? Ne semble-t'il pas que ce rare Ouvrage que vous donnez au Public comme le Chef-d'oeuvre de votre esprit ne soit autre chose qu'un tissu formé à plaisir de contradictions compliquées et entrelassées par tout les unes dans les autres?

Mesme Page.

Finissons par un Exemple.

Voyons, Monsieur le Chevalier; peut-être trouverez-vous mieux votre compte à vous servir d'exemples, que de raisons.

Mesme Page.

Térence étoit Africain. A-c'été Carthage ou Rome qui a eû l'honneur de ses Comédies?

Voilà une belle demande à faire, Monsieur le Chevalier! Cela seroit joli que Carthage [-148-] le voulût disputer à Rome! Une Ville comme Rome peut se faire honneur des Ouvrages de ses Citoyens; cela est sans contredit: Mais qu'une bicoque comme Carthage voulût avoir les mêmes droits que Rome, ce seroit apprester à rire à tout le genre humain! Les Romains peuvent donc se faire honneur non seulement des productions des excellens génies qui sont nez parmi eux, mais encore de celles de Tertullien et de saint Augustin qui étoient aussi bien Africains que Térence; de celles de plusieurs grands Orateurs Gaulois, en un mot de tous les beaux Ouvrages que les Etrangers ont écrit en leur Langue: Pour les Romains il sont en droit de cela, et on ne sauroit le leur contester. Mais, pour les Carthaginois, il feroit beau voir qu'ils voulussent se faire honneur des Ouvrages d'esprit faits par les Africains, et mettre leurs Compatriotes au nombre des Grands Hommes qui sont nez parmi eux!

Vous avez eû bon sens d'abondonner les raisonnemens, Monsieur le Chevalier; vous faites bien mieux vos affaires par le moyen des Exemples!

[-149-] Page 162.

L'exemple de l'Auteur de l'Histoire de la Guerre Poëtique entre les Anciens et les Modernes montre bien tristement quelles risques on court à juger des choses qu'on n'entend point.

Ne semble-t'il pas que cette réflexion ait été faite exprès pour vous, Monsieur le Chevalier, qui avez voulu vous mesler de juger de la Musique et des Opéra d'Italie où constamment vous n'entendez rien? Car à qui cette réflexion peut-elle mieux convenir? Faut-il que ce soit vous-même qui l'ayez faite? Il étoit donc destiné que nulle sorte de ridicule ne vous manqueroit!

Pages 166. et 167.

Virgile l'Auteur de tous les siécles de l'expression la plus parfaite.

On ne peut pas s'exprimer avec plus de justesse!

Virgile l'Auteur de tous les siécles!

Les siécles de l'expression la plus parfaite!

A ces deux équivoques près, voilà [-150-] peut-être le petit bout de phrase le plus net qui ait jamais été mis au jour!

Page 167.

Eh, Messieurs les sonneurs, n'en rougissez-vous point?

Que de pierres précieuses, Monsieur le Chevalier sait enchasser dans l'or de sa narration! Ces petits traits de Satyre choisis aussi finement qu'il les choisit percent jusqu'au vif un pauvre Auteur!

Page 172.

Est-ce l'Orchestre qui est le Héros de l'Opéra?

Tout autre qu'un Chevalier peut-il s'y méprendre? Quelle saillie, bon Dieu! Est-ce bien un homme qui fait cette question? Est-ce à des hommes qu'il prétend parler en la faisant? Pouvez-vous, mon pauvre Monsieur le Chevalier, trouver quelque tour ou détour pour sauver une pareille échapée?

Mesme Page.

Si vis me flere, dolendum est

Primum ipsi tibi.

[-151-] Vous croyez apparemment ébloüir les gens avec votre latin, Monsieur le Chevalier! Car sans latin vous auriez, ce me semble, tout aussi bien pû dire en François,

Si les Musiciens Italiens veulent remuer

les passions, il faut que leur Musique

soit passionnée.

Mais alòrs on vous auroit dit, à qui en voulez-vous? L'Auteur du Parallele disconvient-il de ce principe? Ne dit-il pas, page 42, Comme les Italiens sont beaucoup plus vifs que les François, ils sont bien plus sensibles qu'eux aux passions, et les expriment aussi bien plus vivement dans leur Musique?

Pour attaquer le Parallele, il falloit faire voir que la Musique Italienne est moins passionnée que la Musique Françoise: Mais lorsque vous venez dire en latin, comme vous faites, Si les Italiens veulent remuer les passions, il faut que leur Musique soit passionnée; il est impossible d'imaginer que vous puissiez avoir aucune autre vûe, que celle de surprendre ceux qui ne savent pas le latin, et de leur faire croire que tous ces passages Latins, Grecs, et Arabes que vous citez, sont autant de coups de massuë par lesquels vous assommez l'Auteur du Parallele. [pages 20. 168. et 179. in marg.]

[-152-] Mesme Page.

Au sortir de nos Opéra, chacun chante quelque chose qu'il a retenu; au lieu qu'on ne retient presque jamais rien d'un Concert Italien, l'eût-on dix fois entendu.

La même chose arrive en Italie. Les Italiens, au sortir de leur Opéra, chantent tous quelque chose qu'ils ont retenu; au lieu qu'ils ne retiennent presque jamais rien d'un Concert François l'eussent-ils dix fois entendu: Et ce sont deux choses également prodigieuses, Monsieur le Chevalier, que les François et les Italiens retiennent bien les Chansons faites en leur Langue; et qu'ils ne retiennet pas si aisément celles qui sont dans une Langue qu'ils n'entendent point!

L'on m'avouëra qu'il y a bien à défricher à l'esprit d'un Auteur qui se fait de pareilles difficultez sans y pouvoir répondre; et que c'est une grande misére que d'avoir une contestation avec un homme qui n'en est encore que là.

Page 173.

On ne voit point que nos oreilles qui reçoivent [-153-] si vîte et si aisément les Airs de Lulli, reçoivent de même sans étude et sans peine ceux des Maîtres d'Italie.

On ne voit point non plus, Monsieur le Chevalier, que les oreilles de la Populace qui reçoivent si vîte et si aisément les Airs du Pont-neuf, reçoivent de même sans étude et sans peine les Airs de l'Opéra: Est-ce à dire, pour cela, que les Airs du Pont-neuf valent mieux que ceux de l'Opéra? Ne seroit-il point plus raisonnable de croire que comme les Airs du Pont-neuf, parce qu'ils sont plus plats, sont mieux retenus de la Populace que ceux de l'Opéra; de même vos oreilles ne reçoivent plus vîte et plus aisément les Airs de Lulli que ceux des Maîtres d'Italie, que parce que les Airs de Lulli étant moins travaillez et moins recherchez sont aussi plus à portée de vos oreilles?

Du reste il ne faut pas tellement admirer les belles pensées de Monsieur le Chevalier, qu'on ne rende aussi justice au mérite de ses belles expressions, au nombre desquelles on doit assurément mettre celles dont il se sert en cet endroit. Nos oreilles reçoivent les Airs de Lulli, et ne reçoivent pas ceux des Maîtres d'Italie.

[-154-] Mesme Page.

Plus de la moitié des Musiciens de France sont devenus Italiens d'inclination.

Qu'est-ce que cela fait contre vous, Monsieur le Chevalier? Quand tous nos Musiciens voudroient abandonner leur cause, en seroit-elle moins bonne pour cela? Et ne seroit-il pas d'un bon Chevalier comme vous de les défendre même malgré eux? Don Quichotte ne soutint-il pas toûjours que Barbe de Villatobos étoit la Reine Zénobie, malgré elle-même qui déclaroit qu'elle n'étoit qu'une Tripiére de la Ville d'Alcala?

Page 178.

Les Maîtres d'Italie ont peut-être composé quelques Piéces en chant, dignes d'être appellées de belles Piéces.

Vous êtes trop honnête, Monsieur le Chevalier.

Mesme Page.

Quelque soit la médiocrité et cetera.

Voilà encore un solécisme de la nature [-155-] de ceux pour lesquels on punit de certaine sorte de chatiment les Ecoliers de Sixiéme! Quelque soit la médiocrité, au lieu de, Quelle que soit et cetera. Un adjectif masculin avec un substantif féminin! Combien de fois auroit eû le chatiment que vous savez, un pauvre Ecolier s'il avoit fait un Thême semblable à votre Livre! A la fin cependant ce chatiment corrige ces Ecoliers de leurs solécismes: mais quelle espérance d'amandement pour vous, Monsieur le Chevalier, qui avez des amis assez malins pour admirer l'élégance de votre stile et pour vous donner, sur votre maniére d'écrire, des loüanges qui échauferoient l'Auteur le plus froid, comme vous le dites, page 151 de votre Livre?

Page 179.

Cela court toujours grand risque de sentir un peu la lampe, lucernam olet.

Citation courte et précieuse! C'est une perle pour Monsieur le Chevalier! Cela sent la lampe, lucernam olet! Oh cela est bien plus beau en Latin qu'en François! [Ton luchnon ozei], ajoûte Monsieur le Chevalier qui répette encore la même chose [-156-] en Grec pour renchérir sur le Latin! Je vous aurois donné gain de cause, Monsieur le Chevalier, si vous aviez été jusqu'à l'Arabe: car comment pouvoir tenir contre tant d'érudition, et se défendre contre un Chevalier et un Savant tout à la fois?

Mesme Page.

Témoin la contrainte des Piéces Italiennes.

C'est ainsi que Monsieur le Chevalier prouve que les Piéces Italiennes sont contraintes; témoin, dit-il, la contrainte des Piéces Italiennes! On ne peut pas prouver une chose d'une maniére plus ingénieuse et plus forte!

Mesme Page.

J'ay vû plusieurs fois sur des boëtes de confitures des découpûres de papier.... Je les jettois sans les regarder, pour chercher ce qui étoit dessous.

Rien ne montre mieux que l'esprit et le bon goût sont comme nez avec vous, Monsieur le Chevalier, que de voir que, tout petit que vous fussiez, vous ayez toujours [-157-] mieux aimé les confitures que le papier qui étoit dessus; ce seul exemple est plus fort que toutes les raisons du monde; et vous avez beau vanter, page 151, les loüanges que votre ami vous a données; pour moi je n'en trouve point de plus délicates et de plus fines que celles que vous vous donnez à vous même: En effet, on voit même de grands garçons assez nigauds pour s'amuser sottement à admirer les découpûres qui sont sur les boëtes de confitures; mais de chercher, comme vous, ce qui est dessous ces badineries de papier, oh cela s'appelle être un fin matois! Quel dommage que vous n'eussiez pas fait imprimer votre Livre! Le Public n'auroit peut-être jamais sû des choses si dignes de sa curiosité; vos plus belles qualitez auroient été éternellement ignorées; au lieu que vous voilà pour jamais connu avec elles par l'Ouvrage immortel que vous avez bien voulu prendre la peine de mettre au jour!

Page 182.

Je ne m'applaudis point de vous avoir ramené à notre parti, dit Monsieur le Chevalier [-158-] à cet ami qui lui avoit donné des loüanges qui échauferoient l'Auteur les plus froid.

Ce seroit en vérité un beau sujet de triomphe pour vous, Monsieur le Chevalier, que la conquête d'un homme qui est assez bon pour vous admirer!

Page 183.

Tous ceux qui aiment l'antiquité, seront obligez de renoncer aux Maîtres Italiens pour Lulli.

Monsieur le Chevalier a raison! Les Maîtres Italiens d'aujourd'hui vivent encore, ainsi ce ne sont que de francs Modernes; au lieu qu'il y a déja 17 ou 18 ans que Lulli est mort, ce qui fait une antiquité assez reculée: Tellement que, comme dit fort bien Monsieur le Chevalier, tous ceux qui aimeront l'Antiquite seront obligez de renoncer aux Maîtres Italiens pour Lulli! Il n'y a point de replique à une chose aussi claire et aussi évidente.

Mesme Page.

C'est ici précisément la querelle des Anciens et des Modernes renouvellée sous d'autres noms.

[-159-] La précision même ne sauroit être plus grande. Car ces Modernes dont il est ici question sont si Modernes, qu'ils vivent encore; ce sont Scarlati, Buononcini, Corelli, et cetera. Et ces Anciens sont si anciens, qu'il y a plus de 18 ans qu'ils sont morts, car Monsieur le Chevalier les renferme tous dans le seul Lulli décédé le 22 Mars 1687.

Il se trouve par le monde des gens qui ayant l'esprit fort sain sur tout le reste, sont tellement frappez, en certain endroit du cerveau, de quelque idée particuliére, qu'ils en croyent voir l'objet par tout, jusques dans les choses les plus éloignées et les plus contraires. On ne peut pas dire que Monsieur le Chevalier soit blessé de cette maniére au sujet de la querelle des Anciens et des Modernes à cause qu'il la voit si fixement dans le Parallele, car Lulli est d'un siécle si reculé par rapport aux Musiciens Italiens, d'aujourd'hui, qu'il est clair comme le jour que la contestation qui est entre lui et eux pour la Musique est précisément la querelle des Anciens et des Modernes renouvellée sous d'autres noms.

Au reste si l'on est curieux de savoir le motif qui a porté Monsieur le Chevalier à faire un si beau Livre, il nous l'apprend [-160-] lui-même, page 153, en ces termes.

Page 153.

Je n'ai sû me refuser le soulagement de me plaindre des descriptions de l'Auteur du Parallele; la Scêne m'a paru assez riante, dit-il page 152.

Hé bien, Monsieur le Chevalier, vous sentez-vous fort soulagé présentement? Que vous en dit le coeur? Parlez franchement. La Scêne vous paroît-elle encore riante?

Pour moi, il me semble que vous devez être bien content du succès de votre entreprise. Vous avez parfaitement bien soutenu le caractére de Chevalier; vous êtes sorti à votre honneur de toutes les Avantures où vous vous êtes engagé; et vous êtes heureusement venu à bout de tout ce que vous vous étiez proposé. Vous avez anéanti l'Histoire de Cromwel d'un seul trait de plume; vous avez battu en ruine l'approbation de Monsieur de Fontenelle; vous avez coulé à fond le siécle de Louis le Grand; et vous avez fait voir, clair comme le jour, qu'on ne doit regarder ce Poëme de Monsieur Perrault, que comme le croassement [-161-] d'un vilain Corbeau. Vous avez révélé à toute l'Europe la turpitude du Duc de Medina-Celi Viceroi de Naples et Grand d'Espagne. D'un côté vous avez humilié, comme il faut, le Roi Jacques en lui faisant dire les plus grandes pauvretez du monde: Et, de l'autre, vous avez fait triompher le Roi Guillaume en lui donnant le titre de Grand par préférence à tous les autres Monarques, sans en excepter même le Roi notre Maître auquel vous n'avez point crû manquer de respect en disant, comme vous avez fait, Tant pis pour le Roi. Vous avez persuadé à toute la Terre que les Allemans conviennent de bonne foi qu'ils beuglent; les Flamans, qu'ils hurlent; et que les Musiciens Italiens de la Chapelle du Roi ne font que siffler comme des Laquais, et ne savent point chanter.

Vous avez prouvé invinciblement qu'il y a si lontems qu'on cultive la Musique en France, que les Italiens ne sont que des Modernes en comparaison des François en fait de Musique: Que Lulli étant mort il y a déja plus de 18 ans doit être regardé par les gens sages comme un Ancien par rapport aux Musiciens d'aujourd'hui: [-162-] Que ce même Lulli quoique né à Florence n'est pourtant point un Italien, mais un véritable François; et que par un privilége merveilleux, il est en même tems de nul pays, ou de tout pays, selon qu'on s'accommodera mieux de l'un que de l'autre: Que l'Italien ne doit point être mis au rang des Langues que parlent les hommes, puisque c'est véritablement une espece particuliére des divers ramages que la Nature a donné, pour tout langage, aux oyseaux: Que l'Arabe est sans comparaison plus beau que l'Italien pour faire un Opéra: Que les Italiens n'ont nulle disposition pour réussir à faire des Opéra: Que les voix fortes ne sont point si propres à soutenir les grands Rôles, que les voix foibles: Que les agrémens de la Musique Italienne sont, en même tems, fades et de haut goût: Et que pour charmer les François il ne faut que de la Musique aussi misérable que celle de la Chine et du Japon.

Vous avez démontré avec la derniére évidence qu'un Lut est un instrument plus commode qu'une Flûte; et qu'un Flageolet est aussi un instrument beaucoup plus parfait qu'une Orgue. Vous [-163-] avez fait l'heureuse découverte des Opéra de Corelli inconnus aux Italiens mêmes.

Vous avez mis en poudre l'Auteur du Parallele; et vous avez fait voir, de la maniére la plus sensible du monde, que c'étoit un homme du vieux tems, assez sot pour croire que les Calvinistes qui se réfugient en Angleterre sont des hérétiques; en un mot vous l'avez si bien accommodé, que couvert de honte et accablé sous vos coups, ce pauvre Auteur fait pitié; pendant que vous, tout au contraire, triomphant de gloire sur les débris du Parallele foudroyé, vous avez fait connoître à toute la Terre votre rare capacité dans la Langue Françoise, dans l'Italien, le Latin, le Grec, et l'Arabe; Vous avez fait vos preuves de petit Maître, en vous mocquant si agréablement de la simplicité de ceux qui regardent les Protestans comme des hérétiques: Et vous avez fait tout cela, Monsieur le Chevalier, par le moyen d'un seul Livre que vous avez composé en moins de trois ans; Livre impérissable qui, dès votre vivant, vous a attiré des loüanges capables de fondre la glace de l'Auteur le plus froid; et vous [-164-] assure d'une glorieuse immortalité après votre mort. Que voudriez-vous de plus, Monsieur le Chevalier? Quel Auteur si consommé a jamais recuëilli, pour fruit de son dernier Ouvrage, les avantages que vous retirez de la premiére production de votre esprit? Joüissez donc de votre gloire; la Critique la plus austére ne sauroit trouver mauvais que vous vous prestiez, pour quelques momens, aux applaudissemens publics que vous recevez de toutes parts, et à ceux même que vous vous donnez modestement en secret; vos succès sont l'ouvrage de votre industrie; vous avez parfaitement bien connu votre étoile; vous avez fidelement suivi votre vocation: Tout est riant pour vous dans la Carriére que vous vous êtes ouverte, et vous ne pouvez avoir que de tres grands agrémens à la fournir. Continuez-donc, Monsieur le Chevalier, à remplir vos grandes destinées. Les Contrées de la Castille les plus fertiles en Avantures ne sont point un Champ plus favorable, que le sera pour vous la République des Lettres que vous avez choisie pour le Théatre de vos Exploits; il ne se commet nulle part plus d'injustices; quelle moisson de gloire pour [-165-] vous si vous en redressez tous les torts! Les autres beaux Arts attendent de vous la même protection, que la Musique si bien vangée de l'outrage qu'on lui avoit fait; ainsi la France aura désormais son Don Quichotte aussi bien que l'Espagne; et la Normandie ne deviendra pas moins célébre que la Manche; heureuse la Dulcinée que vous avez créée pour jamais Dame de vos pensées; plus heureux encore le sage Négromant qui aura la gloire de transmettre vos merveilleuses Avantures à la postérité!

[-166-] POur répondre au reproche que Monsieur de la V. m'avoit fait, page 7 de son Livre, d'avoir eû la témérité d'avancer des opinions nouvelles dans le Parallele, j'ai dit que ces opinions qu'il taxoit de nouveauté étoient si peu nouvelles, qu'il y avoit plus de soixante et cinq ans qu'un Musicien François les avoit soutenuës à la face de toute la France. L'Ecrit, en forme de Lettre, de ce Musicien est du premier Octobre 1639. En voici quelques Extraits par lesquels on verra qu'il a fait le même jugement que moi de la Musique Françoise et de la Musique Italienne; et que, quoique je n'eusse jamais entendu parler de son Ecrit lorsque je fis le Parallele, je me suis néanmoins tellement rencontré avec lui en toutes choses, que je n'ai presque rien avancé de Capital touchant les Musiciens et la Musique d'Italie, sur quoi nous ne soyons précisément du même sentiment.

[-167-] EXTRAITS D'UN IMPRIMÉ

qui a, pour titre,

Réponse faite à un Curieux sur le sentiment de la Musique d'Italie.

Ecrite à Rome le premier Octobre 1639.

Je prétens doncques de vous dire aujourd'huy sans passion et sans déguisement ce que l'expérience m'a appris de la Musique d'Italie depuis douze ou quinze mois que je fréquente en Italie les plus excellens hommes de l'Art, et que j'ay entendu soigneusement les plus célébres Concerts qui se sont faits dans Rome.

Je trouve en premier lieu que leurs Compositions de Chapelle ont beaucoup plus d'art, de science, et de variété que les nôtres; mais aussi elles ont plus de licence. Et pour moy comme je ne sçaurois blasmer cette licence, quand elle se fait avec discretion, et avec un artifice qui trompe insensiblement les sens; aussi ne puis-je approuver l'opiniastreté de nos Compositeurs qui se tiennent trop religieusement renfermez dans les Cathégories pédantesques, et qui croiroient faire des soloecismes contre les régles de l'Art, [-168-] s'ils faisoient deux Quintes de suite, ou s'ils sortoient tant soit peu de leurs Modes. C'est sans doute dans ces sorties agréables où consiste tout le secret de l'Art; la Musique ayant ses figures aussi bien que la Réthorique, qui ne tendent toutes qu'à charmer et tromper insensiblement l'Auditeur. A vray dire, il n'est pas si nécessaire de nous amuser à observer si rigoureusement ces Régles, que cela nous fasse perdre la suite d'une Fugue, et la beauté d'un Chant; veû que ces Régles n'ont été inventées que pour tenir en bride les jeunes Escoliers, et pour les empescher de s'émanciper avant qu'ils ayent atteint l'aage du jugement. C'est pourquoy un homme judicieux, consommé dans la science, n'est pas condamné par un Arrest définitif, de demeurer toujours dans ces prisons étroites, il peut adroitement prendre l'essor selon que son caprice le portera à quelque belle recherche, et que la vertu des paroles, ou la beauté des parties le désireront. C'est ce que les Italiens pratiquent parfaitement bien; et comme ils sont beaucoup plus raffinez que nous dans la Musique, ils se mocquent aussi de nostre Régularité; et ainsi ils composent leurs Motets avec plus d'art, de science, de variété, et d'agrément que les nostres.

[-169-] Mettons, Monsieur, la main sur la conscience, et jugeons sincérement si nous avons des Compositions semblables à celles des Italiens; et quand bien nous en aurions, il me semble que nous n'avons pas beaucoup de voix pour les exécuter à l'heure mesme; il leur faudroit un long temps pour les concerter ensemble; là où ces Musiciens Italiens ne concertent jamais, mais chantent tous leur partie à l'improviste; et ce que je trouve de plus admirable, c'est qu'ils ne manquent jamais, quoy que la Musique soit tres difficile. Ce que je vous supplie de remarquer, c'est qu'ils ne chantent jamais deux fois les mêmes Motets, encore qu'il ne se passe guere de jour de la semaine qu'il ne soit Feste en quelque Eglise, et où l'on ne fasse quelque bonne Musique, de sorte qu'on est asseuré d'entendre tous les jours de la Composition nouvelle. C'est là le plus agréable divertissement que j'aye dans Rome.

Il y a un grand nombre de Castrati pour le Dessus et pour la Haute-contre, de fort belles Tailles naturelles, mais fort peu de Basses creuses. Ils sont tous tres asseurez de leurs parties, et chantent à livre ouvert la plus difficile Musique. Outre ce, ils sont presque tous Comédiens naturellement; et c'est pour cette raison qu'ils réüssissent si [-170-] parfaitement bien dans leurs Comédies Musicales. Je les en ay veu réprésenter trois ou quatre cet hyver dernier; mais il faut advoüer avec vérité qu'ils sont incomparables et inimitables en cette Musique Scenique, non seulement pour le Chant, mais encore pour l'expression des paroles, des postures, et des gestes des Personnages qu'ils représentent naturellement bien.

Pour leur façon de chanter, elle est bien plus animée que la nostre: ils ont certaines fléxions de voix que nous n'avons point; il est vray qu'ils font leurs passages avec bien plus de rudesse, mais aujourdhuy ils commencent à s'en corriger.

Pour nos Compositeurs, s'ils vouloient un peu plus s'émanciper de leurs Régles pédantesques, et faire quelques voyages pour observer les Musiques étrangeres, mon sentiment est qu'ils réussiroient mieux qu'ils ne font pas.

Voilà, Monsieur, ce que vous avez désiré avec tant de passion de sçavoir, touchant la Musique d'Italie: mais je prévois qu'en satisfaisant à vostre curiosité, je ne satisferay pas à la vanité de quelques-uns de nos présomptueux Musiciens, si vous leur communiquez cette Lettre, et que vous me ferez perdre leurs bonnes graces: neantmoins [-171-] s'ils veulent un peu dessiller les yeux, et se dépoüiller de passion, comme je suis destaché de toutes sortes d'interests, et qu'ils considerent et pesent ce Raisonnement, en faisant reflexion sur leurs Musiques par trop reguliéres; à moins que d'estre tenus pour opiniastres ennemis de la raison, ils trouveront que j'ay fait un jugement sincere et véritable, et feront sans doute profit de mes observations. Si cela arrive, à la bonne heure, je m'estimeray bien heureux d'avoir donné quelque ouverture pour faire un plus grand progrez dans la Musique: mais s'ils persistent dans leurs obstinations, il ne m'importe, du moins ils ne pourront pas m'empescher que je n'aye cette satisfaction dans mon ame, d'avoir rendu un fidele tesmoignage à la vérité, en satisfaisant aux devoirs de l'amitié; ainsi j'espere de contenter les personnes de mérite et de sçavoir, et de n'estre pas indigne de la profession que j'ay toujours faite d'estre sans feintise,

MONSIEUR,

Vostre tres humble et tres affectionné Serviteur

Maugars.

[-172-] Et au bas est imprimé, en lettres Italiques, ce qui suit.

Ce sentiment a esté trouvé si judicieux et si véritable par les amateurs de la bonne Musique, et par des personnes d'honneur qui ont connu l'Auteur à Rome, qu'ils l'ont jugé digne d'estre communiqué au Public à son insceu.

Au reste afin qu'on n'aille pas s'imaginer que Monsieur Maugars fût peut-être quelque Avanturier, tel que notre Chevalier, dont le sentiment ne doive être d'aucune considération auprès du Public, il est bon qu'on sache que c'étoit un des plus habiles Musiciens de France; que personne de son tems ne joüa mieux de la Basse de Viole que lui, et qu'il eut même l'honneur d'en joüer devant le Pape Urbain VIII, comme il le raconte dans sa Lettre. Le jour de la Feste de Saint Loüis, dit-il page 25 de cette Lettre, animé de ce saint nom de Loüis, de l'honneur de la Nation, et de la présence de vingt-trois Cardinaux qui assistérent à la Messe dans l'Eglise des François, je montay dans une Tribune, où ayant esté receu avec applaudissement, on me donna [-173-] quinze ou vingt notes pour sonner avec un petit Orgue après le troisiéme Kyrie eleison, lesquelles je traitay avec tant de varietez qu'ils en demeurerent tres satisfaits, et me firent prier de la part des Cardinaux de joüer encore une fois après l'Agnus Dei. Je m'estimay bien heureux de rendre un si petit service à une si éminente Compagnie: on m'envoya un autre sujet un peu plus gay que le premier, lequel je diversifiay avec tant de sortes d'inventions, de différens mouvemens, et de vistesse, qu'ils en furent tres étonnez, et vindrent aussi-tost pour me payer de complimens.

Cette action me procura le plus grand honneur que je recevray jamais: car estant espanduë par tout Rome, le bruit en vint jusqu'aux oreilles de sa Sainteté, qui peu de jours après me fit une grace spéciale de m'envoyer querir, et me dit entre les autres paroles celles-cy: Noi habbiamo sentito che lei ha una virtu singolare, la sentiremmo volontieri: Je ne diray point icy la satisfaction que sa Sainteté me tesmoigna, après m'avoir fait l'honneur de m'entendre plus de deux heures; vous verrez un jour des personnes dignes de foy qui vous en feront un ample recit.

[-174-] J'ai rapporté ce long Extrait d'autant plus volontiers, que rien n'est plus honorable à notre Nation, que de faire voir que dans tous les tems il s'est trouvé parmi nous des gens qui ont sû rendre justice au mérite des autres Peuples; car le préjugé de la Patrie est tel, que nous ne trouvons presque personne qui croye que les Etrangers puissent avoir meilleur goût que nous en quoi que ce soit: Non qu'il faille des efforts bien extraordinaires pour surmonter ce préjugé; mais parce que la foiblesse de l'homme sur cela est si grande, que c'est quelque chose d'inconcevable.

Ceux qui seront curieux de voir, tout au long, la Lettre de Monsieur Maugars, la trouveront à la Bibliotheque du College Mazarin, dans un Recüeil intitulé, Pselli Mathematica, et cotté 26408.

FIN.

[-175-] APPROBATION

J'Ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier le présent Manuscrit, et j'ai crû que l'impression en pouvoit être permise. Fait à Paris ce 1. Juin 1705.

Fontenelle.

PRIVILEGE DU ROI.

LOUIS par la grace de Dieu Roi de France et de Navarre, A nos amez et féaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hotel, Grand Conseil, Prevost de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils et autres nos Justiciers qu'il appartiendra, Salut. Le Sieur *** Nous ayant fait exposer qu'il désireroit faire imprimer un Livre intitulé Défense du Parallele des Italiens et des François en ce qui regarde la Musique et les Opera, s'il nous plaisoit lui accorder nos Lettres de Privilege pour ladite Ville de Paris seulement: Nous lui avons permis et permettons par ces Présentes [-176-] de faire imprimer ledit Livre en telle forme, marge, caractere, et autant de fois que bon lui semblera, et de le faire vendre et débiter par tout notre Royaume pendant le tems de trois années consécutives, à compter du jour de la datte desdites présentes; Faisons défenses à toutes sortes de personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, d'en introduire d'impression étrangere dans aucun lieu de notre obéïssance, et à tous Imprimeurs, Libraires et autres, dans ladite Ville de Paris seulement, d'imprimer ou faire imprimer ledit Livre, et d'y en faire venir, vendre et débiter d'autre impression que de celle qui aura été faite par ledit Exposant, sous peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, de mille livres d'amende contre chacun des contrevenans, dont un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris, l'autre tiers audit Exposant, et de tous dépens, dommages et interests; à la charge que ces présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Paris, et ce dans trois mois de la datte d'icelles: Que l'impression dudit Livre sera faite dans [-177-] notre Royaume et non ailleurs, et ce en bon papier et en beaux caracteres, conformément aux Reglemens de la Librairie; et qu'avant que de l'exposer en vente, il en sera mis deux Exemplaires dans notre Bibliotheque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, et un dans celle de notre tres cher et féal Chevalier Chancelier de France le Sieur Phelypeaux, Comte de Pontchartrain, Commandeur de nos Ordres; le tout à peine de nullité des présentes, du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire joüir l'Exposant ou ses ayans cause pleinement et paisiblement, sans souffrir qu'il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie desdites présentes qui sera imprimée au commencement ou à la fin dudit Livre soit tenuë pour dûement signifiée, et qu'aux Copies collationnées par l'un de nos amez et feaux Conseillers et Secretaires, foi soit ajoûtée comme à l'original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent de faire pour l'execution d'icelles tous Actes requis et necessaires, sans demander autre permission, et nonobstant clameur de Haro, Charte Normande, et Lettres [-178-] à ce contraires: Car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le vingt-troisiéme jour d'Août, l'an de Grace mil sept cent cinq, et de notre Regne le soixante-troisiéme. Par le Rois en son Conseil. LE COMTE.

Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de Paris, page 28. et 29. n. 2 conformément aux Reglemens, et notamment à l'Arrest du Conseil du 13. Août 1703. A Paris ce 4. de Septembre 1705.

Signé Guerin, Syndicat.

Et ledit Sieur *** a cedé son droit au present Privilege à la Veuve de Claude Barbin Libraire à Paris, pour en joüir suivant l'accord fait entr'eux. A Paris le 6. Novembre 1705.

Registré sur le Livre de ladite Communauté, page 43. n. 2. le 10. Novembre 1705.

Signé Guerin, Syndicat.


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