Fn and Ft: SERESS TEXT
Author: Serre, Jean-Adam
Title: Essais sur les principes de l'harmonie
Source: Essais sur les Principes de l'Harmonie, où l'on
traite de la Théorie de l'Harmonie en général, des Droits
respectifs de l'Harmonie, et de la Melodie, de la Basse
Fondamentale, et de l'Origine du Mode mineur (Paris: Prault
Fils, 1753; reprint ed., New York: Broude Brothers, [1967]).
Graphics: SERESS 01GF-SERESS 03GF
[-i-] ESSAIS sur LES PRINCIPES de L'HARMONIE, où l'on traite De la Théorie de l'Harmonie en général,
Des Droits respectifs de l'Harmonie, et de la Melodie,
De la Basse Fondamentale,
Et de l'Origine du Mode mineur.
Par Monsieur Serre.
Opinionnm commenta delet dies, naturae judicia confirmat. Cicero
A PARIS,
Chez Prault Fils, Quai de Conty, vis-à-vis la Descente du Pont-Neuf, à la Charité.
M. DCC. LIII.
Avec Approbation et Privilege du Roi.
[-iii-] AVERTISSEMENT.
L'Experience témoigne assez combien les Artistes les plus consommés dans leur Art sont peu propres ou peu disposés à en donner au Public une véritable Théorie.
Cette Observation qui reléve le mérite de ceux, qui, comme Monsieur Rameau, se sont illustrés par leurs spéculations, aussi-bien que par leurs talens, me paroît une excuse assez légitime en faveur des Personnes qui osent penser et publier leurs réflexions sur la Théorie d'un Art dont ils ne font pas profession.
C'est sur ce fondement que j'espere quelque indulgence de la part des Amateurs de l'Harmonie, qui pourront lire ce petit Ouvrage.
Les trois Essais qui le composent n'ont guéres d'autre connexion entre eux que celle du sujet, de l'Harmonie en général.
Le premier est une espéce de Dissertation préliminaire sur la possibilité et sur l'utilité d'une Théorie philosophique de l'Harmonie.
[-iv-] Je devois à Monsieur de Blainville une Réponse à sa Dissertation sur les Droits de la Mélolodie et de l'Harmonie; et au Public une Explication un peu développée de mes idées sur la Basse fondamentale et sur le fondement des Accords dissonnans. C'est l'occasion et la matiere du deuxiéme Essai.
Dans le troisiéme, j'examine l'Origine ou le Principe du Mode mineur.
Je dois avertir ceux qui n envisagent l'Harmonie et la Composition musicale que du côté de la Pratique, qu'ils peuvent se dispenser de lire un Ouvrage qui n'est pas fait pour eux (a). J'écris principalement pour ceux qui, à une connoissance du moins légére des Régles de la Composition, joignent quelque habitude du Calcul des Rapports numériques; pour ceux à qui les Ouvrages de Théorie musicale déja publiés ne sont pas absolument inconnus; pour ceux enfin qui ne sont pas insensibles au plaisir de [-v-] découvrir le fondement des Opérations de l'Art musical, et les divers principes des sensations ou des émotions agréables que cet Art charmant leur fait éprouver.
Je me flatte au reste qu'on ne prendra point en mauvaise part la liberté que j'ai prise de dire ma pensée au sujet de quelques Articles de la Théorie musicale de Monsieur Euler, aussi-bien que sur plusieurs Points de celle de Monsieur Rameau: j'ai tâché de le faire avec les égards dûs au mérite et à la célébrité de ces deux grands Hommes, sans sacrifier ceux que j'ai cru devoir à la vérité.
On trouvera à la fin de ce Volume deux Ecrits qui ont déja paru dans le Mercure: j'ai cru devoir les réimprimer ici, en conséquence du rapport naturel qu'ils ont avec la matiére de ces Essais. J'ai tâché de suppléer par quelques Notes à l'extrême concision du premier de ces deux petits Ecrits; j'espére que ce qu'il pourroit y avoir encore d'obscur dans l'un ou dans l'autre, se trouvera suffisamment éclairci après la lecture des Essais qui composent cet Ouvrage.
[-vi-] Table des Articles Contenus dans ces trois Essais.
Premier essai.
REflexions sur la Théorie des Arts en général, et en particulier sur celle de l'Harmonie, page 1.
Deuxieme essai.
Reflexions sur les droits respectifs de l'Harmonie et de la Mêlodie, et sur la Basse fondamentale, et cetera.
Réflexions générales sur la Dissertation de Monsieur de Blainville. 19
Importance de l'Harmonie proprement dite par rapport à la Mélodie. 22
Comparaison de la Mélodie avec le Dessein, et cetera. 25
La supposition d'un seul Mode est plus plausible que celle de trois. 27
Distinction au sujet de l'Harmonie et de la Mélodie, 28
L'Harmonie est le premier objet de la Théorie musicale. 29
Examen de quelques Conjectures de Monsieur de Blainville. 30
Importance de connoisance de la Succession fondamentale. 33
Différence entre la Basse méthodiquement fondamentale et la Succession essentiellement telle. 34
La Basse méthodique et supposée fondamentale se trouve souvent peu analogue au Principe de la Resonnance. 35
Basse essentiellement fondamentale. 38
Réflexion sur le peu de nécessité d'avoir recours à un Tempérament pour l'intelligence de l'Harmonie, 39
Le Calcul des Comma nécessaire en Théorie. 40
Genre de Musique anonyme, quoique d'un usage très fréquent. 41
[-vii-] Deux Conjectures sur le fondement de l'Enharmonique des Grecs. 43 et 44
Comparaison de la Basse essentiellement fondamentale avec la Basse méthodique. 48
Exemples de la différence entre les deux genres de Basse fondamentale. 51
Fondement de l'Accord de Septiéme mineure. 52
Principe qui décide de la direction et de l'inversion des Intervalles. 54
Origine naturelle de la Dissonnance. 56
Fondement de l'Accord direct de grande Sixte, et de l'Accord de Septiéme qui en est renversé. 59
Fondement de quelques autres Accords. 60
Fondement des Accords appellés Accords par Supposition. 61
De la Progression fondamentale par Fausse-quinte en descendant. 63
De la Progression fondamentale de Seconde majeure en montant. 65
Théorie de la Progression fondamentale d'un Ton majeur en montant, et d'un Demiton en descendant. 67
De la Succession fondamentale de la Tonique à la seconde Note. 69
De la Complication de la Modulation. 70
Origine du Chromatique en changeant ou en conservant le genre du Mode. 72
De la sixiéme Note du Mode majeur d'ut, et du double emploi dont elle est susceptible. 73
Observation sur le double emploi conçu par Monsieur Rameau à cette occasion. 78
Réflexions sur les deux dernieres Questions de Monsieur de Blainville 80
Eclaircissemens au sujet de la Succession fondamentale. 81
Usage de la Dissonnance. 85
Differentes idées de Basse fondamentale. 86
Définition de la Théorie musicale. 90
[-viii-] Principes de l'Harmonie. 90
Principes de la Mélodie. 95
Principes de l'Expression. 98
Troisieme essai.
De l'Origine du Mode mineur.
La Question de l'origine du Mode mineur a été traitée d'une maniere peu satisfaisante. 103
Origine du Mode Mineur selon Monsieur Rameau. 107
Examen de l'Expérience dans laquelle Monsieur Rameau a cru découvrir une indication naturelle du Mode mineur. 109
Expérience où deux Sons aigus produisent conjointement un Son grave. 112
Explication de cette Expérience. 114
Les conséquences tirées d'une expérience ne sont pas toujours aussi nécessaires qu'elles peuvent le paroître. 115
Que le Mode majeur est en bonne partie l'Ouvrage de l'Art. 119
De l'origine de l'Accord parfait mineur, et du Mode qui en dépend. 122
Autre maniere de considérer la formation du Mode mineur. 131
Observations sur les Formules de Monsieur Euler, qui représentent les Sons du Mode majeur, et ceux du Mode mineur. 133
Errata,
Page 104, ligne 13, plutôt, lisez peut-être.
Page 112, ligne 20, effacez la Resonnance de.
Voyez encore à la fin de ce Volume.
Approbation.
J'Ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, un
Manuscrit intitulé: Essais sur les Principes de l'Harmonie,
et cetera et il m'a paru qu'on pouvoit en permettre
l'impression. A Paris, ce 9 Août 1752. Barthelemi.
[-1-] ESSAIS SUR LES PRINCIPES DE L'HARMONIE.
Premier essai.
Réflexions sur la Théorie des Arts en général, et en
particulier sur celle de l'Harmonie.
Omnes Artes quae ad humanitatem pertinent, habent quoddam
commune vinculum, et quasi cognatione quâdam inter se
continentur. Cicero pro Archia Poeta
C'Est un sentiment assez généralement reçu, qu'une
Théorie
philosophique de la Musique ne peut être qu'une spéculation
séche et stérile, peu propre par elle-même à nous procurer
l'intelligence-pratique de l'Harmonie, et incapable à plus
forte raison de devancer l'oreille dans la découverte de
quelque agréable nouveauté musicale.
[-2-] Quelque commun que puisse être ce sentiment, il ne
m'a point paru démontré; j'ai présumé au contraire que les
suggestions de l'oreille tenoient à quelques Principes
extrêmement simples; que ces Principes une fois bien connus
et bien suivis, pourroient non-seulement servir à rendre
raison de tout ce qui se pratique en fait d'Harmonie, mais
indiquer encore les routes que l'oreille suit comme par
instinct dans l'enchaînement de ses meilleures productions.
J'ai pensé en conséquence qu'il ne falloit pas desesperer
d'arriver à une Théorie curieuse et féconde de la Musique, et
particuliérement de l'Harmonie, à une Théorie qui nous mît en
état non-seulement d'expliquer, d'évaluer, mais de prévenir
encore les opérations de l'oreille.
Une telle Théorie m'a paru également digne des recherches
du Philosophe et du Musicien, et j'ai souhaité de pouvoir en
acquerir quelque connoissance presqu'aussi-tôt que j'ai été
sensible au plaisir musical.
Ce desir m'a fait lire avec avidité les Ouvrages qui m'ont
paru les plus propres à me donner cette satisfaction
(a);
et c'est à l'aide des lumieres que j'en ai tiré, et
des réflexions que j'ai faites sur ce que j'ai cru y
remarquer de défectueux, que j'ai tâché de me former, s'il
étoit possible, une Théorie de l'Harmonie plus simple et plus
lumineuse, une Théorie qui [-3-] fût en même temps plus
géométrique et plus analogue à la Pratique que celles qu'on
trouve dans les Ouvrages qui sont venus à ma connoissance.
Diverses considérations ne me permettent pas
d'entreprendre de traiter réguliérement ou systématiquement
un sujet aussi étendu et aussi difficile; j'ai cru pouvoir
cependant proposer aux Amateurs disposés à réflechir sur
cette matiere quelques-unes des idées qui peuvent faire
appercevoir la possibilité d'une Théorie musicale qui fût
véritablemeut philosophique.
Je crois devoir débuter ici par quelques réflexions sur
l'importance des bonnes Théories des Arts en géneral, et
particuliérement sur l'utilité de celle de l'Harmonie.
Le siecle où nous vivons nous offre un grand nombre
d'agréables preuves de l'importance des Théories exactes, des
Théories justement ainsi nommées; ces preuves se présenteront
aisément à l'esprit de ceux qui sont en état de comparer
l'état présent des Sciences physico-mathématiques, et des
Arts qu'elles éclairent avec celui où elles se trouvoient il
y a deux siecles.
De quelle utilité n'ont pas été les spéculations
Philosophiques d'un Copernic, d'un Kepler, d'un Bacon, d'un
Boyle, d'un Descartes, d'un Newton et de divers autres grands
hommes? C'est à la sagacité et à la justesse
géométrique de
leur esprit que nous sommes redevables et du beau jour dans
lequel nous [-4-] voyons présentement le Systême de
l'Univers, et des progrès considérables que nous avons faits
dans les Sciences et dans les Arts les plus utiles à la
Société. Consultez l'habile Chymiste, le savant Médecin, le
Pilote intelligent et tous les Artistes éclairés, vous en
trouverez peu qui ne reconnoissent les obligations que nous
avons aux grands hommes qui se sont illustrés par les
découvertes théoriques qu'ils ont faites soit en Physique,
soit en Mathématiques.
Il est malheureusement vrai que les fruits d'une bonne
Théorie sont ordinairement tardifs: quelque simples, quelque
lumineux qu'en soient les principes, l'application n'en est
pas également facile dans tous les cas; il en est de si
scabreux et de si compliqués que le résultat des Principes se
dérobe souvent à tout calcul humain, ou ne s'y rend du moins
que très-difficilement. Quelque solide, par exemple, quelque
complette que soit, à l'égard des mouvemens célestes, la
Théorie de la Gravitation dûe aux Spéculations et aux Calculs
de Kepler et de Newton, les irrégularités apparentes du
mouvement de la Lune n'ont été exactement et rigoureusement
expliquées par cette Théorie que très-récemment, à
l'aide des
méthodes les plus ingénieuses et d'un calcul immense.
Une autre cause bien différente de la lenteur des fruits
d'une bonne Théorie, c'est le peu de docilité de la plûpart
des Artistes, qui entiérement livrés à la pure Pratique, ou,
ce qui est encore pis, à des Théories faussement ainsi
nommées, sont portés à [-5-] mépriser des lumieres
nouvelles
qu'il leur seroit ou trop difficile d'acquérir, ou trop
fâcheux de devoir à gens moins exercés dans la Pratique: ils
attendent que la voix publique les contraigne à rendre
justice au mérite d'une découverte. Ce n'est qu'alors qu'on
voit la fin des argumens pitoyables et des mauvaises
plaisanteries que leur paresse ou leur vanité leur suggere
contre tout ce qui a l'apparence d'innovation.
C'est-là sans doute une des causes qui retardent les
progrès de la Navigation, et qui empêchent cet Art important
de retirer de l'Astronomie tous les usages que cette Science
pourroit lui procurer.
Mais les fruits tardifs meurissent enfin; la verité perce
tôt ou tard le nuage des préjugés: les hypothèses gratuites
ou spécieuses font place aux systêmes démontrés. On n'ose
plus révoquer en doute la circulation du sang, l'existence
des Antipodes, le temps n'est pas éloigné où l'on cessera de
disputer sur le double mouvement de la terre, sur la
nécessité du Vuide, ou l'absurdité du Plein: la Gravité
universelle, clef aussi réelle que mystérieuse du Systême
planétaire a déja donné l'exclusion à des Tourbillons aussi
imaginaires qu'ingénieusement imaginés. C'est ainsi que les
verités triomphent enfin des préjugés, des chicanes, en un
mot des persécutions plus ou moins sérieuses qu'elles ont à
essuier.
Les Sciences mêmes les plus problêmatiques, celles qui
forment la Théorie de la Chimie, de la Médecine deviennent
tous les jours plus claires, plus [-6-] méthodiques et plus
certaines à la faveur des lumieres qu'elles empruntent de la
Géométrie et de la Physique moderne; le Genre humain doit
reconnoître les obligations qu'il a aux Bechers, aux Stahls,
aux Boerrhaaves, aussi-bien qu'aux Descartes et aux Newton.
La Musique, cet Art fertile en plaisirs innocens, n'est
pas sans doute pour le Genre humain un objet aussi sérieux,
que l'Astronomie, la Chimie ou la Médecine; mais un Art qui
contribue si fort aux agrémens les plus légitimes de la
Société, n'est pas indigne de quelques réflexions
philosophiques; il mérite bien d'être ramené à ses vrais
principes par une exacte analyse de ses opérations.
Si les vérités que cette analyse pourra nous découvrir ne
sont pas d'une extrême importance, les erreurs de Spéculation
où nous pouvons tomber ne seront du moins pas fort
dangereuses. La Science de l'Harmonie seroit-elle la seule de
celles qui ont quelques rapport avec les Mathématiques et la
Physique qui n'eut rien à devoir soit aux rapides progrès
qu'elles ont faits depuis un siécle, et qui sont
principalement dûs à l'application qu'on a faite de celle-là
à celle-ci, soit du moins à l'esprit de recherche et de
combinaison qu'elles inspirent à ceux qui les cultivent?
C'est en conséquence de cette heureuse application que la
Physique jadis si problêmatique, est devenue une Science
souvent démonstrative, et les Mathématiques naturellement
abstraites [-7-] et arides, une Science intéressante.
Il n'est pas difficile d'appercevoir que la Musique, ou ce
qui en fait le principal fond, l'Harmonie tient, comme je
viens de le supposer, à ces deux Sciences; qu'elle doit
s'expliquer d'un côté par la Théorie physique du Son, et de
l'autre, par le Calcul des Rapports, qui out lieu entre les
divers (b) Sons qui font la matiere
d'une Composition Musicale. Mais de cette explication
résultera-t-il quelqu'avantage pour la Pratique? La plûpart
des Artistes (c)
et même des Amateurs
paroissent décidés [-8-] pour la négative; quelques-uns même
vont jusqu'à nier la possibilité d'une Théorie philosophique
et solide; c'est, selon eux, une chimere après laquelle on ne
peut courir qu'en pure perte de son temps. L'oreille fait
tout, elle dicte tout, mais ne raisonne point: sa devise est,
Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.
Un Traité de Composition est un Code-Musical, un Recueil
de Loix dictées par cette Souveraine, Loix positives dont on
chercheroit vainement l'Esprit, le fondement naturel.
Je reconnois dans toute son étendue la souveraineté de
l'oreille dans l'empire de l'Harmonie; mais un Souverain
n'est pas moins Souverain, parce que toutes les Loix qu'il
publie lui sont dictées par la raison. Mais, ajoutent les
Partisans outrés de la Pratique, depuis le temps qu'un si
grand nombre d'habiles Musiciens composent et méditent sur
leur Art, on n'a pas découvert une Théorie qui rendît raison
de toutes les Régles de la Composition, encore moins qui ait
enrichi la Musique de quelque nouveauté considérable; donc
une pareille Théorie ne se trouvera jamais. Il est aisé de
répondre qu'un semblable argument auroit prouvé, il y a cent
ans, l'impossibilité de résoudre plusieurs Problêmes tant
mathématiques que physiques, dont cependant la solution est
aujourd'hui très-connue.
L'Arc-en-ciel étoit autrefois un Mystere physique [-9-]
dont on ne pouvoit sans témérité entreprendre l'explication;
aujourd'hui, c'est un Phénomène trèssimple et qu'on explique
parfaitement.
Eût-on jamais présumé dans le commencement du dix-
septiéme
siécle que la Physique astronomique pût aller jusqu'à
déterminer exactement les Courbes que décrivent les différens
Globes du Systême planétaire, et rendre en même temps raison
des divers degrés de vîtesse avec lesquels ils se meuvent
chacun dans leur orbite, et dans les différens points de leur
orbite? Eût-on jamais soupçonné que cette Théorie des corps
célestes pût sans témérité s'élever
jusqu'à calculer les
rapports de densité et de pésanteur qu'il y a entre le Soleil
et celles des Planetes, qui, comme Jupiter, Saturne et la
Terre, sont accompagnées d'un ou de plusieurs Satellites?
Les découvertes se font quelquefois tout-à-coup; mais
c'est le plus souvent par degrés qu'on y arrive: un ouvrage,
qui de notre temps aura été commencé, ou avancé
jusqu'à un
certain point, pourra dans la suite être porté à ce point de
perfection, dont il est susceptible.
Mais je pense que le plus grand nombre des Amateurs de la
Musique ne contestent pas la possibilité d'une bonne Théorie
de l'Harmonie, seulement ils n'imaginent pas qu'elle puisse
faciliter ou perfectionner la Pratique de la Composition: ils
prétendent que l'extrême médiocrité des Compositions de
quelques Amateurs Théoriciens qui manquoient [-10-] de
pratique, est une preuve suffisante de leur sentiment.
C'est encore ici un argument où l'on conclut du passé
contre l'avenir, comme si les circonstances devoient être
toujours les mêmes: mais je demande d'où à procédé
cette
extrême médiocrité qu'on objecte? La raison en est bien
simple, c'est que toute la science de ces Amateurs consistoit
à sçavoir par coeur les loix, souvent équivoques, du Code
harmonique, et à connoître peut-être encore les Nombres qui
expriment les rapports des divers intervalles musicaux?
Est-il étonnant qu'une Théorie aussi bornée, aussi mal
nommée
n'ait pû remplacer le manque de Pratique, et n'ait enfanté
que des Compositions arides et sans goût?
D'ailleurs, dans quel Art excelle-t-on sans beaucoup
d'exercice, et sans des dispositions organiques qui en
facilitent les opérations? Suffit-il pour faire d'excellentes
Montres d'entendre parfaitement les Principes et les
Théorêmes de la Mécanique qui forment la Théorie de
l'Horlogerie? Est-ce assez d'être sçavant Anatomiste pour
exceller dans la pratique de la Chirurgie? Et l'Anatomie et
la Mécanique sont-elles inutiles au Chirurgien et à
l'Horloger, parce qu'à la Science ils doivent joindre un
grand exercice, une grande dextérité de la main?
La Théorie et la Pratique doivent toujours marcher de
concert dans les Arts, dès qu'il s'agit d'opérer: il s'y
rencontre souvent de ces cas compliqués [-11-] qui demandent
également le secours de l'une et de l'autre. Assez souvent la
multitude des circonstances à considerer peut embarrasser et
confondre le Théoriste le plus intelligent, s'il n'est aidé
de ce sentiment, de ce goût que donne la Pratique, et qui par
une sagacité implicite, mais souvent merveilleuse, devance
les opérations trop lentes de la réflexion, et perce jusqu'à
la vérité, sans qu'on puisse se rendre compte du chemin que
l'esprit a parcouru.
Mais si la Pratique et le Génie suppléent quelquefois à la
Théorie, celle-ci en échange suggére souvent à la Pratique
dans certains cas difficiles des moyens, des expédiens
nouveaux et commodes dont cette simple Pratique ne se seroit
jamais avisé; une Théorie même imparfaite ou bornée
à divers
égards peut encore être d'un grand usage dans la Pratique, si
d'ailleurs elle est exacte dans ce qu'elle entreprend de
démontrer.
Ne séparons donc point deux choses dont la réunion est
toujours si avantageuse, deux choses qui détachées doivent
naturellement être très-bornées, mais qui réunies
s'entr'aident et se perfectionnent réciproquement.
Ajoutons encore que la Théorie ou l'application de la
Théorie à la Pratique git en opérations de l'esprit; ces
opérations ont elles-mêmes leurs difficultés propres; on ne
parvient à les surmonter aisément qu'en s'y exerçant, qu'en y
acquérant une sorte de Pratique. Les opérations de
l'Arithmétique, qui [-12-] souvent font partie des
Spéculations mathématiques, sont elles-mêmes fondées sur
une
Théorie algébrique, qu'il ne suffit pas d'avoir bien conçue
pour pouvoir manier avec assez de facilité et d'expédition
les Calculs arithmétiques qui entrent dans les solutions des
Problêmes mathématiques et physiques, il faut encore s'être
rompu dans la Pratique des opérations élémentaires que
démontre cette Théorie. Ce n'est pas assez de concevoir
parfaitement la marche d'un jeu rempli de combinaisons, tel
que l'est celui des Echecs, pour le bien jouer; la personne
même qui l'auroit inventé ne le joueroit que
très-médiocrement en comparaison de ceux qui à force de s'y
exercer avec d'autres, ont enfin acquis cette facilité
habituelle de combiner et d'évaluer promptement les
probabilités qui fait le bon joueur.
Il en sera à-peu-près de même en fait de Combinaisons, de
Compositions musicales; le Théoricien ne pourra opérer avec
facilité qu'après s'être exercé quelque temps à
appliquer ses
Principes à la Pratique de l'Harmonie: c'est alors, mais
alors seulement qu'on pourra exiger de lui qu'il démontre par
ses productions l'utilité et la fécondité de la Théorie, et
qu'il découvre de nouvelles Combinaisons, de nouvelles
Modulations, s'il y en a de considérables dont les Praticiens
ne se soient pas encore avisés. Je dis même qu'on ne doit
esperer d'opérer en Musique sans la Pratique proprement dite,
et par le seul [-13-] secours de la Théorie de cet Art, que
lorsque cette Théorie sera exacte et complette, que lorsqu'à
la Théorie de l'Harmonie on aura joint non-seulement celle de
la Mélodie qui a ses Principes particuliers, mais encore
celle de l'Expression.
Malheureusement la Théorie de l'Harmonie n'est encore
qu'ébauchée. Le célébre Monsieur Euler, un des premiers
Mathématiciens de ce siécle, nous en a donné un Essai, qui
auroit peut-être comblé nos voeux si cette affaire eût été
un
Ouvrage de pur Calcul: rien de plus beau que l'entreprise de
réduire toutes les Combinaisons de l'Harmonie, à quelques
Formules algébriques très-concises, qui, comme Germes de tous
les accords et de toutes les modulations pratiquées ou
praticables, devoient en se développant, nous donner à titre
de Corollaires, toutes les Régles de la Composition.
Mais ces Formules spécieuses péchent par le fondement,
elles ne sont point assez analogues à la nature du Son
qu'elles supposent plus simple qu'il n'est en effet. Est-il
surprenant qu'une erreur considerable dans le Principe
physique ait donné occasion à une infinité de conséquences
que l'oreille et la pratique de tous les Musiciens
désavouent?
Dès-lors combien de Calculs en pure perte pour la vraie
Théorie de la Musique (d)?
[-14-] Monsieur Rameau, cet illustre Compositeur, Musicien
Ami de la Philosophie, a bien senti la nécessité de fonder la
Théorie de l'Harmonie sur une connoissance plus exacte de la
nature du Son, et de la maniere dont il affecte l'organe
acoustique; il a compris de quelle importance étoit à cet
égard la découverte de la Resonnance harmonieuse qui
accompagne tout Son rendu par un Corps musicalement sonore;
découverte bien constatée, et qui démontre que le Son musical
n'est pas un Son absolument simple et unique, mais le
résultat d'un grand nombre de Sons partculiers qui affectent
l'oreille avec plus ou moins de force, mais dont le plus
grave est de beaucoup le plus sensible.
C'est à la faveur de ce Principe physique que Monsieur
Rameau a répandu beaucoup de jour sur l'Harmonie, sur
l'influence qu'elle a dans la Mélodie, et sur la Liaison qui
enchaîne ordinairement les successions des Accords, comme on
peut s'en convaincre par une lecture attentive de l'Ouvrage
qu'il a publié sous le titre de Génération harmonique
(e).
On doit reconnoître encore que cet Ouvrage a été d'une
très-grande utilité aux Praticiens, qui sans en avoir assez
compris les Principes, en ont suivi [-15-] le résultat, et
ont fait usage du Systême de Basse fondamentale, qui y est
établi.
Mais si j'ose dire mon sentiment, il m'a paru d'un côté,
que cet Auteur frappé de l'importance du Principe physique de
la Resonnance, le fait trop valoir lorsqu'il veut en faire
dépendre tout ce que nous pouvons connoître des Rapports, des
Proportions et des Progressions géométriques, arithmétiques
et harmoniques (f); et d'un autre
côté, il m'a semblé
n'avoir pas tiré de ce même Principe tout le parti qu'on en
pouvoit tirer, pour l'intelligence théorique de l'Harmonie,
et de la Succession fondamentale qui en doit être comme
l'Analyse ou la Clé.
Il ne suffit pas pour former une Théorie exacte d'un Art
de s'assurer d'un bon Principe, il faut examiner s'il y en a
plusieurs, et tenir compte de tous ceux qui sont essentiels
au sujet dont il s'agit; il faut sentir la subordination, la
dépendance réciproque qu'il y a naturellement entr'eux, pour
pouvoir [-16-] en faire une juste application dans la
déduction des conséquences qui en résultent.
Il n'est pas de Phénomène particulier dans la nature qui
ne soit l'effet commun de plusieurs causes particulieres plus
ou moins essentielles, et qu'on prétendroit en vain réduire à
une seule cause, ramener à un seul Principe.
Il est à cet égard un degré de simplicité très-
connu dans
le Païs métaphysique ou mathématique des Abstractions, mais
qui ne se rencontre jamais dans l'Enceinte physique des
Réalités.
De-là il est aisé de juger que lorsqu'il s'agit
d'expliquer quelques effets connus, notre premier soin doit
être de reconnoître les divers principes, les principales
causes qui concourent dans leur production, pour pouvoir
ensuite procéder à la recherche et à l'estimation de la part
que chaque cause, chaque principe peut avoir à cette même
production (g).
L'énumération exacte des Principes doit nécessairement
précéder l'évaluation de leur influance particuliere sur les
effets communs.
Ce n'est qu'en combinant exactement les Loix de la Gravité
avec les Loix générales du mouvement, qu'on peut déterminer
les mouvemens des Corps graves et les Lignes, les Ellipses ou
les Paraboles [-17-] qu'ils doivent parcourir: que si ces
mouvemens sont encore supposés s'exécuter dans un fluide, ce
ne sera qu'en combinant la Loi de la résistance de ce fluide
avec celle de la pesanteur et du mouvement, qu'on pourra
parvenir à décrire la route des Corps qui s'y meuvent.
Les sensations que nous fait éprouver la Musique sont des
effets connus, qui ne dépendent pas moins de plusieurs
Principes subordonnés les uns aux autres: il importe de
reconnoître les plus essentiels, les plus immédiats par un
examen attentif des Régles, soit génerales, soit
particulieres, de la Composition, qui sont comme consacrées
par l'oreille et la pratique constante des Maîtres de
l'Harmonie.
Si les fondemens d'une Théorie aussi philosophique, que le
seroit celle dont je viens de proposer l'idée, ne pouvoient
être jettés qu'à la suite d'une Expérience et d'une Pratique
consommée, ce seroit de la part d'un simple Amateur, d'un
Amateur presque purement spéculatif, une extrême
témérité que
de prétendre pouvoir en fait de simplicité et d'exactitude
élémentaire renchérir sur ce qui a paru ci-devant: mais, si
l'ébauche d'une pareille Théorie est plutôt une affaire de
réflexion et d'attention à tout ce que les grands Maîtres
pratiquent communément en fait d'Harmonie et de Mélodie; la
connoissance complette de tous les menus détails de la
Pratique n'est pas plus nécessaire dans ce cas-ci, qu'elle ne
l'a été dans plusieurs autres, où l'expérience [-18-] a
démontré que les Théories les plus belles et les plus simples
ont été plus souvent l'ouvrage de Philosophes spéculatifs,
que celui des plus illustres Praticiens.
[-19-] ESSAIS SUR LES PRINCIPE DE L'HARMONIE.
DEUXIÉME ESSAI.
Réflexions sur les droits respectifs de l'Harmoni et de la
Mélodie, et sur la Basse fondamentale occasionnées en partie
par une Dissertation de Monsieur d Blainville sur les droits
de la Mélodie et d l'Harmonie
(a).
Amicus Socrates et amicus Plato, magis amica veritas.
Dût-il déplaire à quelques prétendus Mecènes, un
Philosophe seroit bien à plaindre, si même en matiere de
Scienc et de goût, il ne se permettoit pas de dire la verité.
Disc prélim. de l'Encyclopedie, page 33.
Réflexions générales sur la Dissertation de Monsieur de
Blainville.
J'Avois craint ci-devant
(b)
de faire tort à l'urbanité de Monsieur de Blainville en
lui attribuant le stile de l'Observation, [-20-] qui a paru
sous son nom dans le Mercure du mois de Novembre 1751. Les
agrémens répandus avec profusion dans sa Dissertation
justifient pleinement mon appréhension. On voit avec évidence
que cet ingenieux Artiste disserte très-poliment, quand il
daigne s'en mêler lui-même: il est flatteur pour moi qu'il
ait jugé mes Réflexions du mois de Janvier dignes d'une
Réponse qui fût entiérement de sa façon.
Je lui suis encore très-obligé des tours ingénieux, des
paralleles lumineux qu'il tire des différens Arts, et en
particulier de la Peinture, pour me faciliter l'intelligence
de ses sentimens. Je puis l'assurer qu'il y a si parfaitement
réussi, que je me suis quelquefois imaginé l'entendre presque
aussi-bien qu'il s'entend lui-même.
J'eusse souhaité de trouver dans sa Dissertation une autre
marque de sa bonne volonté à mon égard; j'eusse desiré
qu'aux
preuves du talent qu'il a d'écrire avec autant de clarté que
de légéreté, il en eût joint quelque-unes qui
témoignassent
qu'il lit avec quelque attention ce qu'il a dessein de
critiquer. Mais chacun a sa façon de lire comme d'écouter;
ceux qui, à l'exemple de l'ingénieux Auteur de la Lettre sur
les Sourds et Muets, se bouchent les oreilles pour mieux
entendre, ferment peut-être aussi les yeux pour mieux lire?
Seroit-ce la Méthode de Monsieur de Blainville?
[-21-] Pour moi je pensois que pour refuter, il étoit
nécessaire de rappeller et d'examiner les principales
Propositions qu'on désavoue; c'est ainsi du moins que j'ai
cru devoir en user avec Monsieur de Blainville. Sa
Dissertation me fait comprendre le peu de nécessité qu'il y a
de s'assujettir à une Méthode aussi scrupuleuse: il en suit
une plus commode et moins vulgaire: à la faveur des
équivoques, dont le langage musical ne manque pas, il fait
habilement éluder le sens naturel d'une proposition, et lui
en substituer un qui soit étranger à la. question.
Le terme d'Harmonie, par exemple, est un de ceux qui n'ont
pas toujours une signification bien déterminée dans la bouche
des Musiciens: Monsieur de Blainville saisit adroitement
celle dont il ne s'agissoit pas, et sans trop s'embarrasser
de ce que j'ai dit sur le rapport de l'Harmonie avec la
Mélodie, il a l'art de me faire penser au désavantage de
celle-ci tout ce qu'il juge à propos.
C'est ainsi qu'il a sçu se procurer une belle occasion de
me faire sur les prérogatives de la Mélodie une bonne leçon,
dont profiteront sans doute tous ceux qui ont assez peu
réflechi sur ce sujet pour penser que la Mélodie procéde de
l'Harmonie, ou que la force de l'expression dépende beaucoup
plus de la Modulation que de la simple Mélodie.
Voici quelques-unes des suppositions de Monsieur de
Blainville qui me paroissent gratuites; il assure,
Que j'ai été fort surpris de ce qu'il a avancé, que [-22-]
la Mélodie avoit beaucoup plus de pouvoir sur l'oreille que
l'Harmonie.
Que cette grande surprise a été vraisemblablement l'effet
d'une semi-réflexion.
Qu'ignorant l'attrait musical, qui entraîne le Compositeur
dans les routes de la Mélodie, je suis sans doute d'avis que
pour trouver un chant, il faut toujours le chercher sur une
basse donnée, et cetera.
Ce sont-là les heureuses idées dont je me crois redevable
à l'imagination de Monsieur de Blainville il me conseille de
bannir D. Quich. de mes Ecrits sur la Musique; n'est-ce point
ici l'occasion de me souvenir d'un avis aussi prudent?
Je n'ai pas dessein d'entrer bien avant dans la nouvelle
carrière que m'ouvre ce généreux Antagoniste, quoique j'aie
réflechi aussi-bien que lui sur les droits et sur la
dépendance réciproque de l'Harmonie et de la Mélodie: mais,
mes idées sur ce sujet tiennent de trop près à l'intelligence
de la succession fondamentale telle que je la conçois, pour
pourvoir les en détacher: je me bornerai donc à un petit
nombre de Remarques sur cette matiere.
Importance de l'Harmonie proprement dite par rapport à la
Mélodie.
Je souscris volontiers à une bonne partie de l'éloge que
Monsieur de Blainville fait de la Mélodie, dont tout le monde
avec un peu d'oreille et sans être Musicien [-23-] est en
droit de sentir l'expression et la force: mais je ne sçaurois
approuver tout ce qu'il avance au désavantage de l'Harmonie,
à prendre même ce terme dans le sens le plus analogue à ses
idées.
Pour donner plus de poids à son sentiment Monsieur de
Blainville a recours à l'exemple de Monsieur Geminiani. Ce
célébre Compositeur se trouvant actuellement à Paris, il
m'étoit aisé de vérifier l'anecdote musicale que Monsieur de
Blainville rapporte comme favorable à ses idées: c'est aussi
ce que j'ai fait. Je puis en conséquence l'assurer que
l'élégant récit qu'on lui a fait de la maniere dont Monsieur
Geminiani s'y prend ordinairement pour composer un Adagio
touchant et pathetique, péche précisément dans les
circonstances essentielles à la question: il ne s'agit pas de
chicaner sur la supposition de la mort de ses enfans et du
désespoir de sa femme, qui à l'égard d'un Compositeur qui
n'en a jamais eu, est peut-être moins propre à émouvoir son
imagination, qu'à induire en erreur les Biographes des
illustres Artistes: il s'agit de sçavoir comment Monsieur
Geminiani, après s'être rempli l'imagination des plus tristes
images (c)
procéde à la Composition [-24-]
d'un Adagio touchant et pathetique: il m'a assuré lui-même
qu'en pareil cas il ne touche jamais son Violon, ni aucun
autre Instrument; mais qu'à l'ordinaire il conçoit et écrit
une suite d'accords; qu'il ne commence jamais par une simple
succession de Sons, par une simple Mélodie; et que s'il y a
une partie qui dans l'ordre de ses conceptions ait le pas sur
les autres, c'est bien plutôt celle de la Basse que toute
autre. Cela étant ainsi, Monsieur de Blainville croit-il en
bonne foi que ce soit la Mélodie qui occupe alors uniquement
ou principalement ce célebre Musicien? Voyons comment
l'illustre Auteur du Traité de l'Harmonie s'explique sur ce
sujet. "Il est difficile, dit-il, de réussir parfaitement
dans les Piéces à deux et à trois Parties, si l'on ne compose
toutes les parties ensemble; parce que chaque partie doit
avoir un chant coulant et gracieux; et l'habile homme ne
compose guéres une Partie, qu'il ne sente en même temps
l'effet des autres Parties qui doivent l'accompagner. Quoique
l'on se propose ordinairement une Partie où l'on veuille
renfermer tout le beau Chant que l'imagination peut fournir,
ce qui s'appelle le Sujet, si les autres Parties en sont
dénuées à proportion, cela diminue [-25-] la beauté du sujet;
il n'y a que dans ce qu'on appelle Récitatif, où la Basse et
les autres Parties doivent seulement faire entendre le fond
de l'Harmonie; mais autrement le Chant de deux ou trois
Parties doit être presque égal; d'où l'on a dit fort à
propos, qu'une Basse bien chantante nous annonce une belle
Musique". Traité de l'Harmonie page 329.
Comparaison de la Mélodie avec le Dessein, et cetera.
Selon l'Auteur de l'Observation, l'Harmonie devoit être
comme le Dessein, et les Chants comme les Couleurs. Monsieur
de Blainville me paroît penser tout le contraire; il a
vraisemblablement senti de l'impropriété dans cette
comparaison: aussi m'a-t-il prévenu dans le parallèle qu'on
peut faire de la Mélodie avec les traits ou les contours du
Dessein d'une figure humaine.
Mais à l'égard de l'Harmonie, considerée comme le Principe
des Sons musicaux qu'emploie la Mélodie
(d),
il me permettra, pour continuer le
parallèle, [-26-] de la comparer à la figure humaine
elle-même; ou si l'on veut encore, aux modéles de ronde bosse qui
peuvent en tenir la place: c'est à cette figure, l'ouvrage
immédiat de la nature, que sont essentiellement subordonnés
tous les traits, tous les contours d'un dessein, relativement
à un point de vuë déterminé, de même qu'à
l'attitude
particuliere qu'il s'agit d'exprimer; soit que cette attitude
soit actuellement sous les yeux du Dessinateur, soit qu'elle
n'existe qu'idéalement dans son imagination, ce qui est le
cas le plus ordinaire dans la premiere conception d'un sujet
pittoresque.
La Mélodie est de même un trait, un contour tracé dans le
Corps de l'Harmonie, relativement au sentiment que le
Musicien se propose de peindre, et à l'étendue de l'organe ou
de l'instrument qui doit l'executer, soit que cet Artiste ait
sous ses yeux un fond d'Harmonie représenté dans une Basse
chifrée ou dans une Basse fondamentale, soit que cette Basse
n'existe qu'implicitement dans son imagination, dans son
oreille; ce qui est aussi le cas le plus fréquent dans la
premiere conception d'un sujet musical.
La Comparaison peut aller encore un peu plus loin: comme
il n'y a dans la nature, à parler en général, que deux genres
de forme humaine, celles [-27-] des deux sexes, il n'y a de
même en Musique que deux genres de Modes. Il n'est pas
impossible de tracer un contour de figure humaine, qui n'en
décide pas le sexe au premier coup d'oeil; mais un tel
contour ne prouvera jamais l'existence d'un troisiéme sexe.
Il est de même aisé d'imaginer des traits de Mélodie, où le
genre du Mode paroisse indécis, sans qu'on puisse jamais en
conclure la réalité d'un troisiéme Mode.
(e)
La suppostion d'un seul Mode est plus plausible que celle
de trois.
J'ose même avancer qu'il seroit plus naturel et plus
plausible de n'admettre qu'un seul Mode en Musique, le Mode
majeur, que d'en supposer un troisiéme.
On peut avec fondement considerer le Mode mineur, celui
d'A-mi-la, par exemple, comme le résultat d'une double
modulation majeure dérivée en partie du Mode d'A-mi-la et de
celui de C-sol-ut, l'un et l'autre également censés majeurs;
mais dont l'association ne peut avoir lieu qu'en vertu du
sacrifice mutuel que ces deux Modes du même genre se font de
ceux de leurs harmoniques qui ne peuvent simpatiser avec les
fondamentaux de l'autre [-28-] Ton, de l'autre Mode, ausquels
ils sont étrangers
(f).
Distinction au sujet de l'Harmonie et de la Mélodie.
C'est le sort de l'esprit humain de connoître et de sentir
d'abord les Effets, et de parvenir fort tard à la découverte
des Causes (g).
Dans le progrès de nos connoissances, l'idée de la Mélodie
précéde naturellement celle de l'Harmonie: c'est une vérité
évidente, et que Monsieur de Blainville démontre
très-clairement; mais dans l'ordre réel des choses, l'Harmonie,
Fille de la Nature même, est la Mere de tous les Sons que
peut employer la Mélodie. J'espere que Monsieur de Blainville
voudra bien donner quelque attention à cette distinction,
toute métaphysique qu'elle puisse lui paroître. Je puis en
échange lui accorder, que le choix des Sons que la Mélodie
tire du fond de l'Harmonie, est toujours dirigé, comme je
l'ai déja insinué, par quelque Principe très-distinct de ceux
de l'Harmonie proprement dite: j'avoue même que la beauté et
les graces de la Mélodie amenent souvent, ou font tolérer
dans une Composition à plusieurs parties des accords qui, à
les considérer à part et en eux-mêmes, forment une harmonie
assez dure, et qui préviendroit peu l'oreille [-29-] en leur
faveur. On peut donc assurer dans un très-bon sens, que c'est
à la Mélodie que nous sommes redevables de certains accords,
qui, quoique durs en eux-mêmes, font un très-bel effet,
lorsqu'ils se trouvent bien amenés. L'accord de Septiéme
diminuée, ou de Seconde superflue, celui de Sixte superflue,
et ceux qui contiennent cinq Sons en sont des preuves
suffisantes.
L'Harmonie est le premier objet de la Théorie musicale.
Mais ce fond musical de l'oreille, ce Principe naturel et
intarissable de Sons et d'Accords, l'Harmonie est sans
contredit le premier objet de la Théorie de la Musique, et
particuliérement celui de la Basse fondamentale. On ne
sçauroit sans doute arriver à une intelligence claire et bien
développée des grands Principes de la Composition musicale,
qu'après s'être fait une idée exacte des loix ausquelles les
différentes successions de cette Basse naturelle sont
soumises. C'est le moyen le plus sûr de découvrir toutes les
transitions praticables en fait de Modulations simples ou
mixtes, distinctes ou indécises; et de résoudre une infinité
de questions particulieres de Théorie et de Pratique, telles
que celles que Monsieur de Blainville me propose, et bien
d'autres plus considérables ou plus délicates.
Il me paroît, pour le remarquer en passant, que les
Modulations mixtes ou indécises sont bien plus [-30-] du
ressort du Grave que de l'Allegro. De-là vient aussi qu'il y
a ordinairement plus d'art à reconnoître la vraie route des
Sons fondamentaux dans le premier cas que dans l'autre; et
qu'on n'y réussira même que très-difficilement, si l'on n'a
pas une connoissance exacte de la Succession proprement dite
fondamentale.
Examen de quelques Conjectures de Monsieur de Blainville.
Monsieur de Blainville est quelquefois très-heureux dans
les conjectures qu'il fait sur les priviléges de la Mélodie,
il y beaucoup de justesse dans celle qu'il propose sur les
oreilles peu expérimentées en Harmonie: un Paysan, dit-il, ne
pourra supporter l'ensemble d'un duo de flutes dont les
parties l'auront émerveillé tour-à-tour. L'expérience a
merveilleusement confirmé cette idée. "On nous assure, dit
Monsieur Diderot dans le premier de ses Mémoires sur
différens Sujets de Mathématiques page 7. qu'un Paysan doué
d'une oreille délicate ne put supporter l'ensemble d'un
excellent duo de flutes, dont les parties séparées l'avoient
enchanté tour-a-tour."
Le grand rapport de la conjecture de Monsieur de
Blainville avec l'expérience dont Monsieur Diderot fait le
récit, n'auroit rien de merveilleux, si l'on supposoit que
Monsieur de Blainville lise des ouvrages remplis de calculs
algébriques et différentiels, comme l'est le sçavant Mémoire
que je viens de citer; sa conjecture sur les oreilles [-31-]
d'un Paysan ne seroit alors qu'une simple allusion à
l'expérience que cette lecture lui auroit laissé dans
l'esprit. Mais je ne sçais comment concilier cette
supposition avec l'avis qu'il me donne, et qui m'a paru
très-sérieux, quoique trop modeste, d'en agir avec lui comme avec
un Musicien ignare et non lettré, et d'éviter en conséquence,
si je veux lui être intelligible, toute expression, tout
éclaircissement emprunté de la Physique, comme un étalage
tout-à-fait déplacé en matiere de Théorie musicale.
Quelques amis prétendent que je devrois recourir ici à
l'Anatomie métaphysique imaginée par l'Auteur de la Lettre
sur les Sourds et Muets, pages 22 et 23, et adopter son idée
de décomposer, pour ainsi dire, un homme. Cette ingénieuse
Méthode me conduiroit naturellement à imaginer dans l'Auteur
de la Dissertation une honnête duplicité personnelle, un
grand Musicien et un savant Dissertateur: mais comme j'ai de
très-bonnes raisons de rejetter une pareille hypothèse, et de
m'en tenir au parti que j'ai déja pris; je continuerai
d'attribuer à une seule et unique personne tout l'honneur de
l'Ouvrage.
Une autre conjecture de Monsieur de Blainville sur
laquelle je me crois obligé de faire quelques Remarques,
c'est celle qui se trouve à la tête de sa Dissertation: selon
lui, mon but dans mes deux Ecrits précédens étoit
apparemment, ou de l'éclaircir ou d'amuser le Public.
[-32-] Je puis l'assurer que ces deux considérations n'ont
guéres eu de part dans mes motifs. Après avoir refléchi assez
long-temps sur les Principes philosophiques de l'Harmonie,
j'ai cru être en droit de penser qu'on pouvoit parvenir à en
former une Théorie plus géométrique et plus physique,
c'est-à-dire, plus simple et plus exacte qu'on ne l'a fait encore.
Quoiqu'il s'en faille beaucoup que je n'aie porté celle que
j'ai pu concevoir au point de perfection, dont elle peut être
susceptible; j'aurois peut-être assez d'idées sur ce sujet
pour en composer un petit Traité: mais comme je n'ai ni le
temps, ni les motifs nécessaires pour me presser de terminer
un ouvrage un peu régulier sur une matiere sur laquelle il
est incomparablement plus aisé et plus agréable de méditer
pour soi et pour ses amis, que d'écrire pour le Public; j'ai
cru pouvoir du moins proposer aux Amateurs de la Théorie
musicale quelques-unes de mes idées sur ce sujet, dont
quelques Musiciens intelligens, avec qui j'en ai conféré, ont
paru juger assez favorablement.
La question singuliere d'un troisiéme Mode m'a paru une
occasion naturelle pour débuter; je m'en suis prévalu sans
aucune intention polemique envers Monsieur de Blainville s'il
est entré un peu de cet esprit dans mes Réflexions
précédentes
(h),
c'est à l'Auteur de l'Observation qu'il peut s'en
prendre.
[-33-] Après cette explication très-sincére sur mes
intentions, Monsieur de Blainville voudra bien me pardonner
si je l'ai quelquefois perdu de vue, aussi-bien que la
question du nouveau Mode.
J'ai cru pouvoir passer à un sujet plus général, que
j'avois bien plus à coeur, et commencer par indiquer des
exemples d'une bonne Méthode de raisonner
(i) dont on se
trouve très-bien en Physique, et qui est très-applicable à la
Théorie de la Musique, à la Physique des Sons
(k).
Importance de la connoissance de la Succession
fondamentale.
Les observations que j'ai faites sur les Régles et sur la
Pratique de la Composition, sur les différentes Successions
d'accords et de modulations mises en oeuvre par les grands
Maîtres de l'Art, m'ont trop convaincu combien il importoit
de découvrir avec soin les diverses routes de la Succession
fondamentale, pour ne m'être pas attaché à les reconnoître
[-34-] dans leurs Ouvrages, avant que de penser à déterminer et
à expliquer physico-mathématiquement les Loix de cette
Succession, dont l'intelligence des détails de l'Harmonie
dépend si fort.
On doit à cet égard la reconnoissance la plus sincère au
célébre Auteur du Traité de l'Harmonie, et de la
Génération
harmonique: c'est lui qui nous a le premier indiqué la route
qu'il faut suivre pour parvenir à la connoissance des
Pratiques et des Mysteres de son Art: il a tracé le premier
dans le Corps de l'Harmonie, cette Ligne, cette Progression
de Sons qu'il a considerés comme fondamentaux. On sçait,
sur-tout en France, combien un guide aussi commode pour la
Composition, et sur-tout pour l'Accompagnement, en a facilité
l'étude et la pratique.
Différence entre la Basse méthodiquement fondamentale et
la Succession essentiellement telle.
Mais, s'il est permis à un simple Amateur qui étudie en
Physicien les Loix de l'Harmonie, de proposer son sentiment
sur ce sujet, je dirai que la Basse fondamentale, telle que
Monsieur Rameau l'a déterminée dans les deux excellens
Ouvrages que je viens de citer, ne mérite pas toujours assez
exactement l'épithète de Fondamentale. Quelque utile, quelque
commode, quelque analogue qu'elle puisse être à la Pratique,
c'est plutôt en plusieurs [-35-] cas une Basse directrice ou
méthodique, que la vraie Succession des Sons fondamentaux de
l'Harmonie et de la Modulation.
Le dessein de ramener à une forme à-peu-près semblable
tous les accords dissonans, en les considérant comme accords
de septiéme, ou comme dérivés d'accords de septiéme,
étoit
sans doute digne d'un grand Maître en fait de Composition; il
ne pouvoit être conçu et exécuté comme il l'a
été que par un
Artiste aussi expérimenté dans la Pratique de l'Art, et aussi
dévoué aux progrès de la Science musicale que l'est Monsieur
Rameau.
Mais ce dessein, tout grand qu il est, tend bien plus à
simplifier la Pratique de la Composition, que la Théorie de
l'Harmonie. Cette uniformité, ou pour parler plus juste,
cette apparence d'uniformité, à laquelle cet illustre Auteur
a tâché de ramener les accords, n'est peut-être pas assez
compatible avec la variété dont ils sont naturellement
susceptibles.
La Basse méthodique et supposée fondamentale se trouve
souvent peu analogue au Principe de la Resonnance.
D'ailleurs, cette spécieuse réduction n'a pu avoir lieu
qu'à la faveur de plusieurs suppositions peu analogues au
Principe de la Resonnance, sur lequel
(l)
cependant Monsieur Rameau prétend fonder
[-36-] toute sa Doctrine comme sur la seule base de tout
l'Art musical, théorique et pratique; comme sur le seul et
unique Principe de l'Harmonie, et même de tous les Arts de
goût, qui ont les sens pour Juge, et pour régle les
propositions.
En suivant ce Principe physique, qui est certainement
très-important, bien qu'il ne soit à mon sens ni le premier,
ni l'unique Principe de l'Harmonie, un Son ne doit être
reputé Son fondamental que par rapport aux Harmoniques, dont
il peut être conçu le générateur physique.
Dans le Systême de Basse fondamentale, dont le but est de
ramener toutes les Dissonnances à la Septiéme, il a fallu
nécessairement, pour en venir à-peu-près à bout, perdre
bientôt de vue ce grand Principe physique, et donner
l'épithète de Fondamental à tout Son qui peut porter une
Septiéme quelconque mineure, majeure ou diminuée; soit qu'il
soit d'ailleurs accompagné de ses Harmoniques déclarés tels
par la Nature, par le Principe de la Resonnance; soit qu'il
ne porte avec soi que ces Sons ausquels l'ambiguité du
langage musical a donné le nom de Tierce
(m) ou de Quinte,
quoiqu'ils different [-37-] essentiellement de la Tierce ou
de la Quinte véritablement harmonique; quoiqu'ils soient
réellement eux-mêmes Harmoniques, Octave, Quinte ou Tierce
majeure justes d'un Son fondamental essentiellement différent
de celui auquel on les rapporte comme à leur base naturelle.
Il est aisé de reconnoître combien de pareilles
suppositions s'écartent du vrai et du simple, dont toute
Théorie un peu mathématique doit être si jalouse.
C'est le sort des Méthodes de pratique qui portent sur des
suppositions fausses ou purement hypothétiques, d'être
soumises à plusieurs exceptions: je n'ai pas dessein
d'examiner ici celles ausquelles la Basse tantôt fondamentale
et tantôt méthodique de Monsieur Rameau, est sujette, soit
celles qu'il reconnoît lui-même, soit celles qu'on pourroit y
ajouter.
Les exceptions, les contradictions même qui se rencontrent
dans une hypothèse n'empêchent pas qu'on ne puisse en tirer
un très-grand parti dans la pratique, dès qu'on a soin
d'indiquer les différens cas où elles ont lieu; mais elles
démontrent du moins qu'on est en droit, lorsqu'il s'agit de
Théorie, de ne pas confondre l'hypothèse commode, qui s'y
trouve sujette, avec le vrai Systême de la Nature.
[-38-] Basse essentiellement fondamentale.
Il n'est pas difficile de pressentir qu'il doit y avoir
une Succession véritablement et rigoureusement fondamentale,
une Succession qui n'admette dans sa progression, que les
Sons ausquels le Principe de la Resonnance confere
naturellement la qualité de Sons fondamentaux: ceux qu'on
désigne par les noms de Tonique, de Dominante tonique et de
Soudominante du Mode majeur, sont exactement dans ce cas, à
l'égard de leur Octave, de leur Quinte et de leur Tierce
majeure.
Une Succession fondamentale, où il n'entreroit que des
Toniques, des Dominantes-toniques et des Soudominantes,
seroit donc une Succession rigoureusement fondamentale: c'est
aussi une telle Succession qui paroît seule susceptible d'une
Démonstration physico-mathématique; elle est seule propre à
manifester dans toute son étendue l'influence du Principe de
la Resonnance sur l'oreille, et la maniere dont il concourt
perpétuellement avec celui des rapports dans toute sensation
musicale.
C'est aussi à mon sens cette seule Succession qui mérite à
juste titre le nom de Boussole perpétuelle de l'oreille, et
contre laquelle par conséquent le Musicien de pure pratique
ne trouvera de la part de cet organe aucune sorte de
préoccupation, dès qu on lui en indiquera la vraie
progression, comme je l'ai suffisamment éprouvé
[-39-] Mais ce que le Musicien de pure pratique ne sentira
pas assez-tôt, c'est l'importance de l'intelligence de cette
Succession pour arriver à une connoissance parfaite de la
Théorie de l'Harmonie, et de l'application de cette Théorie à
la Pratique.
"Le simple Musicien de pratique, dit Monsieur Rameau à la
fin du Livre de la Génération harmonique, a toujours
méprisé
la source de la Science dont il veut se parer. A quoi servent
tous ces Calculs, dit-il, à quoi bon ces Comma, et cetera,
lorsque je fais de la bonne Musique sans cela?" Ces Calculs,
ces Comma nous serviront à reconnoître les vrais Sons
fondamentaux; ceux ausquels les titres de Tonique, de
Dominante ou de Soudominante peuvent appartenir.
Réflexion sur le peu de nécessité d'avoir recours à un
Tempérament pour l'intelligence de l'Harmonie.
Une des conséquences importantes de l'intelligence de la
Succession vraiment fondamentale, c'est celle qui découvrira
l'inutilité pour la Théorie
(n),
[-40-] de toute supposition de Tempérament, dont la
connoissance uniquement relative à la commodité de
l'exécution n'est proprement que la Théorie des Instrumens
bornés ou à touches, et de la Méthode de les accorder;
Théorie particuliere qui ne peut qu'être subordonnée à la
Théorie générale de l'Harmonie, mais non pas
réciproquement.
La supposition d'un Tempérament conçu comme essentiel à
l'intelligence de la Succession des Accords, me paroît
uniquement propre à arrêter les progrès d'un Calcul lumineux,
et toujours assez simple pour ne devoir jamais être négligé
dans une Science aussi physico-mathématique, que l'est, ou
que peut le devenir la Théorie de l'Harmonie.
Le Calcul des Comma nécessaire en Théorie.
Je pense même que cette Théorie doit tenir un compte
d'autant plus exact des Comma que notre maniere de noter
quelque distincte qu'elle soit à l'<é>gard des
Quarts-de-ton que le Clavecin anéantit entre un B-mol et le Dieze
voisin, se trouve défectueuse et trés-équivoque à
l'égard des
Comma, et nous engage ainsi à confondre à chaque instant des
intervalles (o)
dont la différence n'en [-41-] est pas moins essentielle, et
n'en est peut-être que plus digne d'attention, pour paroître
subtile: il me paroît du moins que certains grands effets
d'Harmonie sont dûs en bonne partie à une Liaison-harmonique
(p) dans laquelle le
Son qui la forme, et qu'on suppose demeurer sur le même dégré
en passant d'un Accord à un autre, se trouve cependant, quant
au fond de l'Harmonie, monter ou descendre d'un Comma
(q).
Genre de Musique anonyme, quoique d'un usage
très-fréquent.
Les cas où de pareilles transitions ont lieu sont si
fréquens et si remarquables par leur effet, qu'ils
mériteroient bien d'être distingués et désignés comme
formant
en Musique un genre particulier, un [-42-] genre différent du
Diatonique, du Chromatique et de l'Enharmonique moderne; on
pourroit en conséquence le nommer le Genre diacommatique. Les
espéces de Paralogismes harmoniques ausquels il donne lieu à
la faveur du double sens, du double emploi qu'il confére à
une Note, sont d'un usage bien plus précieux dans l'Harmonie,
que les sophismes ou inconséquences musicales qu'occasionne
l'Enharmonique moderne, et dont on ne peut guéres faire usage
qu'à titre de licence, et dans des cas particuliers, où
l'expression autorise une infraction des Loix de la
Succession fondamentale que le Tempérament favorise.
On trouvera quantité d'exemples de ce Genre diacommatique,
particuliérement lorsque la Modulation passe subitement du
majeur au mineur, ou du mineur au majeur
(r).
C'est sur-tout dans [-43-] l'Adagio que les grands
Maîtres, quoique guidés uniquement par le sentiment, font
usage de ce Genre de transitions, si propre à donner à la
Modulation une apparence d'indécision, dont l'oreille et le
sentiment éprouvent souvent des effets qui ne sont point
équivoques.
Conjecture sur le fondement de l'Enharmonique des Grecs.
On pourroit peut-être même conjecturer que le Genre
enharmonique des Anciens, sans doute bien différent du
moderne, pouvoit en partie être fondé sur ce Genre, sur cette
transition diacommatique, sur la distinction des Comma. Pour
mieux concevoir le fondement de cette conjecture, on peut
imaginer un Tempérament tout opposé à celui du Clavecin, un
Tempérament (si je puis lui donner ce nom) qui au lieu
d'anéantir les Comma, les doubleroit, et les convertiroit
ainsi en autant de Quarts-de-ton, afin de les rendre plus
sensibles dans l'exécution.
[-44-] De cette maniere on pourra se former l'idée d'un
Genre enharmonique relatif à une Basse fondamentale
réguliere, et qui se trouvera en même temps très-différent de
l'Enharmonique moderne, s'il ne coïncide pas avec l'ancien.
L'espece de Tempérament, ou la Méthode d'accorder ainsi
enharmoniquement un Instrument à cordes, s'écarteroit moins
dans le fond de la précision harmonique de l'intonnation dans
un sens, que ne le fait à divers égards le Tempérament du
Clavecin dans le sens opposé; un Comma doublé n'altere en
effet que d'un demi-Comma chacun des deux Sons qui le
forment, au lieu que les Quarts-de-ton anéantis dans le
Clavecin, altérent d'environ un Comma ou de la moitié d'un
Quart-de-ton chacun des deux Sons confondus. Au reste le
Tempérament, ou l'Accord enharmonique dont je parle, ne
seroit relatif qu'à quelques Modulations particulieres; au
lieu que le Tempérament moderne a l'avantage de l'être
à-peu-près également à tous les Tons pratiquables, sur-tout
dans la
supposition que les douze demi-Tons de l'Octave y soient tous
rendus égaux.
Autre Conjecture sur le même sujet.
Mais l'Enharmonique des Anciens, à en juger [-45-]
seulement par ce que nous connoissons de leurs Tetracordes
dans ce genre, semble devoir principalement son origine à un
Son, qui, quoique réputé faux à l'égard des autres Sons
musicaux, à l'égard même du Son fondamental qui en est le
générateur physique, ne laisse pas de suivre de fort près la
dix-septiéme majeure dans l'ordre de la Génération harmonique
des divers Sons contenus dans la Resonnance d'un Corps
sonore. Le Son dont je parle est celui qui est désigné par le
nombre 7 dans la suite naturelle des nombres 1. 2. 3. 4. 5.
6. 7. 8. 9. et cetera considerés comme exprimant les divers
Sons qui existent ensemble dans cette Resonnance, mais plus
ou moins sensiblement. C'est de ce Son représenté par le
nombre 7, et ce n'est peut-être que de lui seul qu'on peut
dériver assez exactement le fondement naturel de la seconde
corde du Tétracorde enharmonique
(s), qui, comme
on sait, divisoit en deux parties le demiton majeur, qu'il y
avoit de la premiére corde à la troisiéme.
Voici comment on peut justifier cette idée; le Son de la
premiere corde de ce Tétracorde étant nommé mi peut être
supposé tierce majeure d'ut; le Son de la seconde corde, qui
est un mi [x], peut passer pour un Son harmonique de sol,
pour celui-là [-46-] précisément que désigne le nombre 7,
lorsque sol est exprimé par 1, 2 ou 4. L'intervalle 4:7 de
sol à mi [x], se trouve former une Sixte superflue assez
juste, ensorte qu'il reste un petit Quart-de-ton, un
Quart-de-ton enharmonique de ce mi [x] au fa septiéme mineure du
même Son fondamental sol. On voit ainsi que le mi [x] pouvoit
suivre ou précéder le mi naturel, en vertu de sa qualité de
Son harmonique (t) de
sol et de la Sucession fondamentale de ut, à sol; ou de sol,
à ut; il pouvoit encore suivre très-bien le fa, en vertu de
la Succession fondamentale de fa à sol, que la Théorie
moderne voudroit en vain condamner comme vicieuse, sans faire
assez d'attention que c'est condamner une des belles
conséquences du Principe de la Resonnance, celle peut-être
qui en démontre le plus sensiblement l'influence sur
l'oreille, comme j'aurai bientôt occasion de le prouver.
Ce que je viens de proposer peut suffire pour faire
comprendre que l'Enharmonique des Grecs n'étoit pas
absolument aussi bisarre, aussi destitué de fondement dans la
Basse fondamentale qu'on pourroit le penser: on peut en
conséquence concevoir que cet ancien Genre pouvoit fournir à
la Mélodie, sur-tout à une Mélodie récitante, des intervalles
que leur extrême petitesse rendoit très-propres aux
expressions de mollesse et de langueur
(u), aux
expressions [-47-] de sentimens qui supposent dans l'ame, et
en conséquence dans l'organe vocale, une sorte d'inertie, un
penchant à ne former que les plus petits intervalles
mélodiques, que l'Harmonie, qu'une Succession fondamentale
très-naturelle puisse suggérer.
Il n'est pas surprenant que la Théorie qui noye, pour
ainsi dire, les Comma et les Quarts-de-ton dans le
Tempérament moderne, et qui outre cela bannit de l'Harmonie,
sans aucune modification, sans aucune réserve, le Son qui
dans la génération physique des Harmoniques forme cette Sixte
superflue exprimée par le rapport (4:7), comme un Son faux et
non harmonique (x), il
n'est, dis-je, [-48-] pas surprenant que cette Théorie ne
nous donne aucune lumiere sur l'origine et sur la possibilité
de l'Enharmonique des Anciens, et qu'elle ne puisse tirer
d'une Basse fondamentale par Quintes aucun intervalle plus
petit que le demiton diatonique, ou majeur.
Comparaison de la Basse essentiellement fondamentale avec
la Basse méthodique.
Mais je reviens à la Succession que j'ai nommée
essentiellement fondamentale: je ne doute nullement que
Monsieur Rameau n'ait eu très souvent en vûe cette
Succession, avec laquelle sa Basse méthodique coincide bien
plus fréquemment que ne fait en général la Basse continue.
C'est ce que j'ai cru pouvoir remarquer en différens beaux
endroits du Traité de l'Harmonie, et de ses autres Ouvrages
théoriques; où il releve avec autant de force que de raison
les prérogatives de la Basse fondamentale; mais souvent aussi
en des termes peut-être moins applicables à la Basse
méthodique, à la Basse subordonnée à la septiéme,
qu'à la
vraie Succession fondamentale.
La difficulté étoit sans doute de former un Systême [-49-]
de Basse fondamentale qui réunit les avantages théoriques et
pratiques de ces deux genres de Succession, qui en plusieurs
cas ne pouvoient que différer essentiellement.
Le dessein de conférer à la seule Septiéme l'empire de la
Dissonnance étoit trop peu compatible avec l'idée d'une
Succession, qui toujours subordonnée
(*)
à l'ordre le plus naturel et le plus harmonique des Sons,
dont elle est le fondement, n'a pas les mêmes égards pour cet
intervalle dissonnant. Quelque fréquent, quelque excellent
que soit dans la pratique de la Composition l'usage de la
Septiéme, il n'est pas moins vrai que la Septiéme mineure, et
la Septiéme diminuée
(**)
sont deux intervalles renversés, c'est-à-dire, deux
intervalles dont le Son grave n'est point naturellement le
Son fondamental de l'aigu, mais plutôt le contraire; comme
j'aurai bientôt occasion de l'expliquer et de le prouver par
le Principe de la Resonnance.
Il n'est pas étonnant, vû l'impossibilité de concilier ces
deux genres différens de Successions, que Monsieur Rameau ait
pris le parti qui s'est trouvé bien plus analogue à une
grande Pratique acquise, et au langage ordinaire des
Musiciens, qu'aux [-50-] vrais Principes de l'Harmonie, et
qu'il ait suivi en conséquence la Méthode presque inévitable
pour un Artiste, de subordonner dans un grand nombre de cas
la Science à l'Art, le Calcul au Tempérament, en un mot, la
Théorie à la Pratique. La plûpart des Musiciens, qui ont
prétendu rendre raison des Régles de la Composition, n'ont
pas sçu remonter aux premiers Principes, qu'ils ont vainement
cherchés dans la Mélodie, dans la Gamme qui leur paru la plus
naturelle; d'autres qui ont reconnu les premiers Principes,
ou quelques-uns du moins de ces Principes, n'ont pas sçu en
faire l'application dans le détail de l'Harmonie: Monsieur
Rameau a bien prouvé dans plusieurs occasions, que ç'a été
en
particulier le cas du savant et célébre Zarlin; et que ce
grand homme, après avoir reconnu de bons Principes, les perd
bientôt de vûe dans ses Opérations et dans ses Régles.
Quelque grande, quelque heureuse qu'ait été l'attention de
l'illustre Théoriste moderne dans ses divers Ouvrages, pour
éviter de tomber dans de pareilles inconséquences, il étoit
bien difficile de la part d'un Théoriste praticien, et dans
une matiere aussi philosophique, d'être entiérement exempt
d'un défaut, qu'il remarque avec raison dans ceux qui ont
couru avant lui la même carrière.
Quelque facile qu'il soit de reconnoître les vrais Sons
fondamentaux et leur progression dans les Modulations les
plus simples et les plus décidées, [-51-] il ne l'est pas de
même lorsqu'il s'agit de Modulations mixtes ou indécises, et
de transitions presque imperceptibles du Mode majeur au Mode
mineur, ou vice versâ.
Exemples de la différence entre les deux genres de Basse
fondamentale.
A ces Réflexions générales sur les deux genres de Basse
fondamentale, qui peuvent en faire remarquer en gros la
différence, il ne sera pas inutile de joindre quelques
observations particuliéres, qui puissent rendre cette
différence plus sensible.
Les Questions qui terminent la dissertation de Monsieur de
Blainville m'invitent d'ailleurs à m'expliquer sur quelques
cas particuliers. Aussi n'ai-je dessein de répondre à ces
Questions, qu'autant qu'on est en droit de me les proposer;
qu'autant qu'elles me présentent l'occasion d'éclaircir ce
que j'ai avancé au sujet de la Succession essentiellement
fondamentale, et du double fondement sur lequel porte
nécessairement tout Accord dissonnant.
Ces Questions de Monsieur de Blainville sont même en
partie énoncées trop vaguement
(y),
pour être également susceptibles d'une Réponse
assez simple ou assez déterminée: il n'imagine peut-être pas
combien de Questions je puis concevoir dans une ou deux de
celles qu'il me propose comme très-simples. Il ne [-52-] doit
pas s'attendre à plus de précision dans ma Réponse à ses
Questions, que je n'en trouve dans la maniere dont il les
énonce. Je me bornerai donc aux Remarques suivantes.
Fondement de l'Accord de Septiéme mineure.
L'accord de Septiéme sol, si, re, fa, dans le Mode d'ut,
porte essentiellement sur les deux Sons fondamentaux du Mode,
la Dominante sol, et la Soudominante fa.
Le Mode naturel d'ut ne renferme que les sept Sons de la
Gamme, ut, re, mi, fa, sol, la, si, dont trois seulement fa,
ut et sol, peuvent passer pour Sons fondamentaux dans ce
Mode. Quelque prérogative que puissent avoir dans le cours de
la Modulation, la Tonique et la Dominante sur la
Soudominante; celle-ci jouit du moins du privilége d'être
celui des trois Sons fondamentaux du Mode, auquel la qualité
fondamentale appartient le plus essentiellement: cette
Soudominante est en quelque sorte la racine, la base physique
du Mode, le Son générateur ou fondamental, bien qu'il n'en
soit pas le principal Son, ou la Tonique; ni celui même qui y
domine le plus après la Tonique. Cette Tonique ut et sa
Quinte sol peuvent être, et sont souvent simplement Quintes,
c'est-à-dire, Harmoniques d'un autre Son ut de fa, et sol
d'ut. La Soudominante fa n'est et ne peut jamais être [-53-]
dans ce cas; elle est naturellement et essentiellement le Son
(ou l'Octave du Son) le plus grave des sept Sons de la Gamme
ut, re, mi, fa, et cetera, à prendre ces différens Sons dans
l'ordre de leur génération harmonique, c'est-à-dire, dans
l'ordre le plus analogue à celui qu'observent toujours entre
eux les Harmoniques naturels dans la Resonnance d'un Corps
sonore: par conséquent dans le Mode d'ut, fa ne peut être que
Son fondamental lui-même, ou l'Octave d'un fa fondamental; il
ne peut se trouver à l'aigu d'aucun des autres Sons du Mode,
qu'en vertu d'un renversement, qui substitue à un Son
fondamental une de ses Octaves: il ne peut donc être censé
appartenir à l'Harmonie proprement dite, ni de la Dominante
sol, ni de re Quinte de cette Dominante
(z)
qu'en faisant une supposition, qui, quelque [-54-] conforme
qu'elle soit au langage de la Pratique, n'est pas moins
contraire au Principe physique de la Resonnance.
Principe qui décide de la direction et de l'inversion des
Intervalles.
Pour pouvoir déterminer la Direction ou l'Inversion d'un
intervalle, il faut nécessairement avoir recours à un
Principe fixe et propre à déterminer celle de ces deux
qualités qu'on doit attribuer à cet intervalle. Tel est, sans
contredit, le Principe de la Resonnance
C'est ce principe seul qui nous fait connoître l'ordre le
plus naturel, l'ordre direct des différens Sons qui composent
les divers Accords, à les considerer du moins en eux-mêmes,
c'est-à-dire indépendamment de toute Mélodie, et de tout ce
qui peut les précéder
(a) ou
les suivre.
[-55-] Selon ce principe il est aisé de démontrer que
l'intervalle de Septiéme mineure sol, fa, (9:16) [-56-] est
renversé de l'intervalle direct de neuviéme ou seconde
majeure fa, sol, (1:9) ou (8:9) et que par conséquent le fa,
(1. 2. 4 ou 8.) est bien plutôt Son fondamental et générateur
de sol (9), que ce sol ne l'est de fa (16).
Ainsi dans l'accord de Septiéme sol, si, re, fa; sol, qui
est indubitablement fondamental à l'égard de sa Tierce si, et
de sa Quinte re, ne peut l'être de fa, qui est
essentiellement fondamental lui-même, ou octave d'un fa
fondamental. Il y a donc dans l'Accord sol, si, re, fa, deux
Sons essentiellement fondamentaux fa et sol, et cet Accord
est lui-même renversé de l'Accord plus direct de Triton 1/fa,
9/sol, 27/re, 45/si, dans lequel sol n'a l'avantage de
prédominer, qu'à la faveur de ses deux Harmoniques immediats
re et si, dont il est accompagné.
Cela peut suffire pour prouver la réalité du double
fondement, qu'il importe en Théorie de reconnoître dans
l'Accord de Septiéme mineure sur la Dominante du Mode; de
même que dans tout autre Accord dissonnant, dès qu'il s'agit
de le réduire à ses vrais principes; et d'établir en
conséquence la véritable Succession des Sons fondamentaux.
Origine naturelle de la Dissonnance.
C'est précisément dans cette Succession fondamentale que
se trouve l'origine la plus simple et la plus évidente de la
Dissonnance, et en particulier [-57-] celle de la Septiéme
mineure, ou de la Seconde majeure sol, fa, ou fa, sol. Ces
deux Sons fondamentaux, qui chacun séparément peuvent
très-bien succeder à la Tonique ut, et la préceder, ont encore
pû
le faire conjointement, dès que leur conjonction n'a formé
qu'une dissonnance assez douce; soit qu'ils ayent été
employés seuls, soit que l'un des deux ait été encore
accompagné de ses Harmoniques les plus naturels, comme l'est
sol, dans l'Accord de Septiéme sol, si, re, fa, ou dans
l'Accord plus direct de Triton fa, sol, re, si; soit encore
lorsque l'un de ces deux Sons fondamentaux a cedé sa place à
un de ses harmoniques les plus immédiats, comme le fait sol à
sa Quinte re, dans l'Accord de grande Sixte fa, la, ut, re,
ou dans l'Accord de Septiéme re, fa, la, ut, qui en est le
renversement. Il est évident que si dans l'Accord sol, si,
re, fa, le Son fa ajoute une sorte de Tierce mineure
au-dessus de la Quinte de l'Accord parfait sol, si, re, cette
addition n'est cependant nullement le principe de la
Dissonnance; mais plutôt une conséquence qui suit
nécessairement de la possibilité de faire succeder
conjointement ces deux Sons fondamentaux fa et sol à la
Tonique ut; et pareillement de pouvoir leur faire succeder
cette même Tonique. En ce cas on voit que la Tierce de re à
fa se trouve en quelque sorte accidentelle, et qu'elle n'est
que ce que cette origine de la Dissonance la condamne à être,
une Tierce mineure trop foible d'un Comma.
[-58-] Ce seroit, ce me semble, changer l'ordre naturel
des choses, que de regarder (ainsi que le fait Monsieur
Rameau dans ses Ouvrages théoriques) la rencontre de la
Soudominante fa avec la Dominante sol, dans l'Accord de
Septiéme, comme l'effet, et non pas comme le principe de la
Tierce mineure prétendue ajoutée pour la formation de la
Dissonnance.
C'est donc essentiellement la Soudominante qu'on ajoute à
la Dominante, et non pas une Tierce qu'on place au-dessus de
la Quinte de cette Dominante; puisqu'en ce dernier cas cette
Tierce devroit tout au moins être juste, si même elle devoit
être plutôt mineure que majeure. Celle-ci, le fa [x], est la
seule qui se trouve exister dans la Resonnance de la Quinte
re: le Son qui la forme peut encore être censé exister
foiblement dans celle du fondamental sol, à l'égard duquel
elle est aussi Son physiquement harmonique, quoique moins
immédiat, quoique dissonnant.
Pareillement dans l'Accord de grande Sixte fa, la, ut, re,
ou dans son renversement re, fa, la, ut, il n'est pas moins
contre l'ordre naturel des choses, de prendre le re comme
l'effet de l'addition d'une Tierce mineure au-dessous de
l'Harmonie de la Soudominante, Tierce mineure, qui en ce cas
devroit aussi être juste, ce qu'on sçait qu'elle n'est point;
elle n'est donc que ce qu'elle peut être, dans la supposition
que ce re est la Quinte de sol, lequel par conséquent en est
l'origine, le générateur, en un [-59-] mot le Son
fondamental; lors du moins que ce re n'est pas lui-même censé
tel (b).
Fondement de l'Accord direct de grande Sixte, et de
l'Accord de Septiéme qui en est renversé.
Dans l'Accord de Quinte-Sixte fa, la, ut, re, il est aisé
de reconnoître que les trois premiers Sons portent sur fa; et
que le quatriéme re peut passer ou pour fondamental, ou
seulement pour Quinte de sol; ce qui est en général le plus
naturel de supposer, pour ne pas multiplier sans nécessité
les Sons fondamentaux de la Modulation.
Mais dans l'Accord de Septiéme re, fa, la, ut, qui en est
le renversement, on ne peut guéres se dispenser de regarder
le re lui-même comme fondamental, et comme portant sa Quinte
la, bien que ce même la puisse aussi y passer pour Tierce
majeure de l'autre Son fondamental fa, en vertu d'un double
sens, d'un double emploi harmonique, que l'oreille peut
attribuer à ce la, plus sensiblement dans ce cas-ci, que dans
l'Accord direct fa, la, ut, re, où le re se trouve à l'aigu.
Quoiqu'il en soit, il est aisé de voir que ces deux Accords,
le direct et le renversé, portent [-60-] l'un et l'autre sur
un double fondement; ou sur fa, et sol, ou sur fa et re.
Fondement de quelques autres Accords.
L'Accord de Sixte ajoutée sur la seconde Note du Mode
majeur re, fa, la, si, de même que les autres faces du même
Accord, portent sensiblement sur fa et sol; sçavoir fa, et la
sur fa; et re, et si sur sol.
L'accord de Septiéme diminuée sol [x], si, re, fa, dans le
Mode mineur de la, est visiblement composé d'une partie de
l'Accord parfait majeur mi, sol [x], si, sur la Dominante mi,
et d'une partie de l'Accord parfait mineur re, fa, la, sur la
Soudominante re; il porte par conséquent sur un double
fondement, sur cette Dominante mi, et sur la Soudominante re
(c),
en supposant du moins que re
soit fondamental de fa, sa Tierce mineure juste; qualité
qu'il n'a cependant pas dans le sens physique et analogue au
Principe de la Resonnance
(d).
Ce que je dis de l'Accord de Septiéme diminuée
s'entend naturellement aussi des autres faces de cet Accord.
L'Accord de Sixte superflue ut, mi, fa [x], la [x], est un
Accord formé de deux différentes Tierces majeures [-61-] ut,
mi; et fa [x], la [x]; dont ut et fa [x] sont les fondemens
respectifs.
Les principes de la Succession fondamentale établissent
suffisamment la possibilité de la conjonction de deux Sons
fondamentaux, dont l'un soit le Triton de l'autre, comme le
fa [x] l'est ici de l'ut naturel. Cette Succession
fondamentale admet en effet une progression de Quinte en
descendant comme de sol à ut; et de Septiéme majeure en
montant, ou, ce qui est la même chose, d'un demiton majeur en
descendant, comme de sol à fa [x].
Que si cette double progression fondamentale peut avoir
lieu en même temps, elle amenera conjointement à la suite de
sol les deux Sons ut et fa [x] comme fondamentaux d'un Accord
très-dissonnant, tel qu'est celui de Sixte superflue dont il
est question. Il est vrai que le fa [x] peut encore être
censé lui-même Son harmonique d'ut dans le sens indiqué
ci-devant dans la Note (x) page 47.
Fondement des Accords appellés Accords par Supposition.
Il n'est pas difficile de reconnoître le double fondement
(e) des Accords nommés
Accords par Supposition.
[-62-] Dans l'Accord de Neuviéme fa, la, ut, mi, sol, il
est aisé de reconnoître fa et ut pour les deux Sons
fondamentaux; dont le premier, le fa (1.) est le plus
essentiellement tel, comme ayant droit d'être censé le
générateur naturel des quatre autres 5/la, 6/ut, 15/mi,
27/sol, qui sont en effet ses Harmoniques plus ou moins
immédiats, c'est-à-dire, en partie consonnans, en partie
dissonnans. On voit aisément qu'il faudroit renoncer dans ce
cas-ci au Principe de la Resonnance, pour pouvoir imaginer
premier que des cinq Sons 1/fa, 5/la, 6/ut, 15/mi, 27/sol; ce
n'est pas le fa, mais sa Tierce majeure la, qui est la base,
le Son fondamental de cet Accord dissonnant; et second qu'en
conséquence ce fa doit passer pour un Son simplement ajoûté
par supposition, c'est-à-dire suggeré seulement par le goût
d'une Basse continue.
L'Accord de Onziéme sol, re, fa, la, ut, est évidemment
fondé sur fa et sur sol; sçavoir, les trois Sons fa, la, ut,
sur fa; et les deux autres sol, re, sur sol.
L'Accord de Septiéme superflue ut, sol, si, re, fa, porte
sur le même double fondement fa et sol, [-63-] puisqu'il
contient les mêmes Sons, à un seul près, si Tierce majeure de
sol, au lieu de la Tierce majeure de fa.
L'Accord de Septiéme superflue avec la Sixte mineure, la,
sol [x], si, re, fa, ne differe de l'Accord de Septiéme
diminuée, qu'en ce que l'addition du la, y rend complet
l'Accord parfait mineur re, fa, la, de la Soudominante re; il
porte par conséquent sur les mêmes fondemens.
Il est donc évident que si par Son fondamental, on entend
le Son principal rendu par un Corps sonore, et par Sons
harmoniques, ceux-là seulement qui l'accompagnent
naturellement dans sa Résonnance, on ne peut éviter de
reconnoître sous les différens Accords dissonans une
duplicité fondamentale, telle que je viens de la définir.
De la Progression fondamentale par Fausse-quinte en
descendant.
Monsieur de Blainville me demande pourquoi dans la
Progression fondamentale, il se trouve de fa à si un
intervalle de Fausse-quinte en descendant ou de Triton en
montaut, deux intervalles, dit il, contraires à la Mélodie?
Monsieur de Blainville auroit pu naturellement commencer
par me proposer la Question, si dans la Progression
fondamentale j'admets une Succession, à l'égard de laquelle
il semble avoir conçu quelques scrupules.
Il me permettra de tenir cette Question pour [-64-] faite,
et en conséquence d'y faire la Réponse suivante.
La Succession supposée fondamentale de fa à si, dans le
cas d'une Modulation simple, c'est-à-dire, d'une Modulation
renfermée dans les bornes du Mode d'ut, est, à mon sens, une
Succession purement hypothétique, qui étant très-bonne dans
la marche d'une Basse, peut bien être admise dans la Basse
technique ou méthodique établie sur la supposition de
pratique, que tout Son qui peut porter une Septiéme
quelconque, peut s'arroger le titre de Son fondamental: mais
cette Succession ne sçauroit, selon moi, avoir lieu dans une
Progression proprement dite fondamentale, que dans le cas
d'un changement très-brusque de Modulation, dont il ne s'agit
pas dans cette occasion.
La raison en est évidente, non-seulement l'intervalle
direct de Triton ou de fausse Quinte, qui en est le
renversement, est dans ce cas-ci un intervalle sensiblement
trop dissonnant pour la Progression fondamentale, qu'on
suppose aisément devoir être très-simple dans sa marche; mais
il faudroit absolument renoncer au Principe de la Resonnance
pour attribuer réellement la qualité de Son fondamental à si
Tierce majeure de la Dominante sol, à un Son qui est
essentiellement le plus aigu des sept Sons compris dans
l'enceinte du Mode d'ut; et cela immédiatement après fa, qui
dans l'ordre immédiatement dicté par le Principe de la
Resonnance, [-65-] en est essentiellement le Son fondamental
le plus grave.
Il est donc évident qu'une Succession essentiellement
fondamentale ne sçauroit admettre dans le cours d'une seule
et même Modulation le passage immédiat de 1/fa à 45/si,
c'est-à-dire, le faut d'une extrêmité du Mode à l'autre, du
Son naturellement le plus grave, au Son naturellement le plus
aigu.
Il est aisé de reconnoître que dans l'Accord de Septiéme
si, re, fa, la, lorsqu'il s'agit du Mode majeur, de même que
dans les deux Accords plus ordinaires de fausse quinte si,
re, fa; ou si, re, fa, sol; fa et sol sont les vrais Sons
fondamentaux; soit que ce dernier Son y existe actuellement,
soit qu'il n'y soit que sousentendu.
De la Progression fondamentale de Seconde majeure en
montant.
Une inconséquence théorique bien marquée dans le
Systême
de la Basse méthodique ou téchnique, supposée fondamentale,
c'est que la Succession de fa à sol s'y trouve sévérement
condamnée, pendant qu'on y admet sans difficulté celle de fa
à si, de fa à un harmonique de sol
(f). La condamnation [-66-]
de la Succession fondamentale de fa à sol, paroît d'autant
plus singuliere, que cette prohibition est fondée sur la
difficulté même des trois Tons de suite que cette Succession
occasionne dans la Mélodie, si l'on y monte diatoniquement du
fa au si, et sur la dureté du Triton qui se trouve entre ces
deux Sons, deux choses que Monsieur Rameau ne suppose
praticables qu'à la faveur d'un repos exprès ou sousentendu
en sol, en vertu duquel la Modulation est censée passer du
Mode d'ut en celui de sol
(g).
J'imagine que dans cette occasion j'aurai le bonheur
d'être entendu de l'Auteur de l'Harmonie théorico-Pratique
(h),
qui a très-bien senti dans certain
cas l'insuffisance de la Basse fondamentale de Monsieur
Rameau.
"Lorsqu'il s'agit de la Composition à 4 et 5 Parties, (dit
Monsieur de Blainville) les Progressions de la Basse continue
se trouvent souvent indépendantes de la Basse fondamentale".
On peut voir dans la troisiéme Partie de son Ouvrage les
exemples qu'il en donne d'après Corelli et autres
Compositeurs anciens.
[-67-] Il est singulier qu'il ne se soit pas avisé de
rectifier cette Basse fondamentale, qui, selon lui,
tromperoit souvent, si on la prenoit toujours pour guide, et
de reconnoître que la Progression, que la Théorie moderne
représente comme une simple Progression de Basse continue,
celle de fa à sol, n'en est pas moins une vraie Progression
fondamentale de la Soudominante à la Dominante, une
Progression très-légitime d'un Son fondamental à un autre Son
fondamental du même Mode.
Théorie de la Progression fondamentale d'un Ton majeur en
montant, et d'un Demiton en descendant.
C'est évidemment au Principe de la Resonnance et à la
réalité de son impression sur l'oreille, que nous devons
non-seulement la possibilité, mais aussi l'excellence d'une
Succession fondamentale d'une Seconde majeure, d'un Ton
majeur, c'est-à-dire, d'une double Quinte en montant, et par
conséquent d'un intervalle dissonnant, tel qu'est celui de fa
à sol, dans le Mode d'ut.
Il est encore facile de trouver dans le même Principe
physique la raison pourquoi ce même intervalle pris en
descendant formeroit une Succession fondamentale beaucoup
moins bonne et moins naturelle qu'elle ne l'est en montant.
Il est manifeste qu'en vertu de l'impression de [-68-] ce
Principe, nous entendons l'ut Quinte de fa quand cette
Soudominante resonne, et qu'au contraire lorsque c'est la
Dominante sol qui resonne, nous ne trouvons dans sa
resonnance aucun sentiment actuel de cet ut, le seul terme
moyen qui puisse nous faciliter le passage subit et immédiat
d'un Son fondamental à un autre qui s'en trouve
harmoniquement éloigné d'une double Quinte ou d'une Neuviéme.
La Succession fondamentale d'un Ton majeur en descendant,
comme de sol à fa, qu'on peut nommer retrograde, paroît
cependant avoir lieu en plusieurs cas: mais, si l'on y fait
attention, on pourra reconnoître que les conditions
nécessaires pour l'autoriser prouvent que cette Succession
est plus apparente que reelle; qu'elle n'a lieu qu'autant que
l'oreille peut aisément s'y aider de la réminiscence d'un
autre Son fondamental que du sol, d'un Son auquel elle puisse
mieux lier le fa qui le suit.
C'est ce qu'on peut dire encore, quoique dans un sens
opposé de la Succession fondamentale d'une Septiéme majeure
en montant, ou d'un demiton majeur en descendant. Ce genre de
Succession très-naturel de ut à si, quand cette Note sensible
si devient la Dominante d'un nouveau Ton, ne l'est pas à
beaucoup près autant vice versâ de si à ut
(i). Le Principe [-69-] de la
Resonnance en suggére aisément la raison, de même que dans le
cas précédent. Selon ce principe tout intervalle direct doit
être sensiblement meilleur pour la Progression fondamentale
que l'intervalle qui en est renversé. Les suivans, par
exemple
1/Ut, 3/sol; 1/fa, 9/sol; 1/ut, 15/si;
sont des intervalles que le Principe dont il s'agit décide
être directs; ils sont donc chacun respectivement plus
naturels et plus agréables à l'oreille que les mêmes
intervalles pris en sens contraire,
Sol, ut; sol, fa; si, ut.
En ce sens-ci, ils ne peuvent paroître naturels qu'à la
suite de quelques Sons principaux, dont la réminiscence
puisse faire valoir une Succession peu favorisée du Principe
de la Resonnance.
De la Succession fondamentale de la Tonique à la seconde
Note.
La Succession fondamentale d'ut à re, c'est-à-dire, de la
Tonique à la seconde Note du Mode, quelque bonne et légitime
qu'elle soit sar les raisons [-70-] qui justifient celle de
fa à sol, n'est cependant pas si naturelle, ou du moins si
propre au Mode d'ut: elle indique par elle-même un changement
de Mode; elle annonce celui de sol, dont ut, et re sont la
Soudominante et la Dominante, pour le moment où elle a lieu:
elle marque tout au moins une extension de la Modulation, qui
en ce cas peut, sans abandonner le Mode d'ut, ni par
conséquent sa Soudominante fa, empiéter sur le Mode le plus
relatif, sur celui de sol, en empruntant un de ses Sons, la
Quinte 81/la de sa Dominante 27/re; mais très-rarement sa
Note sensible, le fa [x]; aussi long-temps du moins que la
Soudominante d'ut, le fa naturel existe.
De la Complication de la Modulation.
Ces deux Sons le fa naturel et le fa dieze se donnant
naturellement et réciproquement l'exclusion, l'admission du
fa [x] achéve ordinairement de décider la transition de la
Modulation de C-sol-ut en G-re-sol; comme pareillement la
présence du fa naturel prouve la continuation ou le retour du
Mode d'ut; soit qu'on admette encore un des Sons du Mode de
sol, soit qu'on n'en retienne aucun. On peut donc dire avec
fondement que dans les cas assez rares, où ces deux Sons fa
et fa [x] (k),
se rencontrent ensemble, ils
manifestent pour ce [-71-] moment l'existence d'une
Modulation double, d'une Modulation qui embrasse toute
l'étendue des deux Modes d'ut et de sol, puisqu'alors
l'Harmonie renferme le fa qui est le terme le plus grave du
premier, et le fa [x] qui est le plus aigu du second. Par
conséquent, en ce cas-ci comme en plusieurs autres, le dessus
peut être dans un Mode, et la Basse dans un autre; et cela
plus ou moins sensiblement, plus ou moins parfaitement; mais
d'autant plus fréquemment et plus naturellement, que cette
duplicité de Mode est moins complette, et par conséquent
moins dure.
Les enchaînemens d'accords de Septiéme si connus dans la
Pratique, sont autant d'exemples de Modulation mixtes ou
ambigues, dont la Basse supposée [-72-] fondamentale (et qui
en a véritablement le caractere, aussi long-temps qu'elle
procéde par Quintes) n'est cependant pas exactement telle à
l'égard des parties supérieures, qui au lieu de suivre les
transitions de Modulation que cette Basse semble suggérer, se
renferme dans les sept Notes d'un Mode, et élude ainsi les
Tierces majeures des Sons de cette Basse; c'est-à-dire, les
Notes sensibles de plusieurs Modes, ausquels il ne manqueroit
autre chose pour être décidés.
Origine du Chromatique en changeant ou en conservant le
genre du Mode.
C'est sur la possibilité de passer subitement de
l'ambiguité à la décision, de la duplicité à la
simplicité du
Mode, et vice versâ, qu'est fondé le Genre chromatique; soit
premier que la Modulation ne passe que d'un Mode majeur à un
autre, comme de C-sol-ut en G-re-sol
(l);
soit second qu'elle passe du majeur au
mineur ou réciproquement. Mais on ne concevra bien cette
Proposition dans toute son étendue qu'autant qu'on aura
adopté l'idée de considérer le [-73-] Mode mineur comme une
Modulation mixte ou dérivée de deux Modes majeurs, Modulation
dans laquelle on ne peut former une cadence parfaite qu'en la
simplifiant, qu'en la décidant en faveur de l'un des deux
Modes, et particuliérement de celui qui y prédomine, et dont
la Note sensible sol [x], (s'il s'agit d'A-mi-la) donne
l'exclusion à sol Dominante du Mode d'ut, du Mode qui dans la
Composition de cette Modulation mixte, désignée sous le nom
de Mode mineur, joue le second rôle, le rôle d'Associé
subalterne (m).
De la sixiéme Note du Mode majeur d'ut, et du double
emploi dont elle est susceptible.
On sçait, comme je l'ai supposé ci-devant, qu'il y a entre
le Mode d'ut et celui de sol, la plus immédiate relation
possible. Il en résulte que pour peu qu'on veuille introduire
de variété dans une Composition musicale supposée en
C-sol-ut, il est aussi difficile que peu nécessaire de renfermer
exactement la Modulation dans les bornes d'un seul Mode, dans
celui d'ut: il est naturel de se prévaloir d'un rapport entre
ce Mode et celui de sol, qui nous permet, qui nous engage à
profiter des deux (n)
Sons 81/la et 135/fa [x], qui sont propres au
Mode de sol; mais sur-tout du premier de ces deux Sons,
[-74-] du la (81) sur lequel porte le plus sensiblement le rapport
intime de ces deux Modes.
Mais ce qui sert admirablement à rendre praticable cette
extension de la Modulation, quelque simplement qu'on veuille
la traiter, c'est l'extrême proximité d'intonnation entre la
seconde Note de G-re-sol, et la sixiéme Note de C-sol-ut: ces
deux Sons ne différant que d'un Comma, n'ont pû être
aisément
distingués par le simple sentiment de l'oreille et sans le
secours du Calcul. C'est aussi ce grand rapport d'intonnation
qui a engagé naturellement le Musicien à n'exprimer ces deux
differens Sons, qu'avec une seule et même Note, et qui
l'autorise, à plus forte raison à les executer par le moyen
d'une seule et même touche, du moins dans les Instrumens
bornés.
C'est au reste sans nécessité, ce me semble, que dans
l'Echelle diatonique du Mode majeur d'ut, Monsieur Rameau
croit devoir en ôter le la (80) Tierce majeure juste de fa,
et lui substituer l'autre la (81) Quinte de re Dominante du
Mode de sol. L'Echelle diatonique d'un Mode doit contenir
tous les Sons qui lui sont propres ou essentiels, et
nullement ceux qui appartiennent en propre à un autre Mode,
quelque relatif qu'il puisse être à celui dont on veut donner
l'Echelle.
Il suffisoit sans doute de remarquer que dans la Pratique
lorsqu'il s'agit de moduler en C-sol-ut
(o), [-75-] le
Compositeur est fort le maître de traiter la sixiéme Note la,
ou comme Sixiéme juste et proprement dite d'ut, comme Tierce
majeure de fa; ou comme seconde Note du Mode de sol, pour
profiter de l'heureuse ambiguité, du double emploi harmonique
de cette Note, et du Son qu'elle désigne. La Pratique est en
droit de confondre les choses les plus faciles et les plus
essentielles à distinguer en Théorie.
Lors donc qu'il s'agit de l'accompagnement de cette Note,
si commodément équivoque pour la Pratique et pour
l'exécution, le Compositeur
(p) est libre de la prendre dans le sens
le plus analogue tant à ce qui précéde, qu'à ce qui doit
suivre, et de la traiter en conséquence, ou comme Tierce
majeure de fa, ou comme Quinte de re; comme Sixiéme d'ut, ou
comme Seconde de sol. Il est aisé de prouver, que quoique le
dernier cas soit avec raison le plus ordinaire, il n'est pas
l'unique. Il y a plus, lorsque la se trouve dans un [-76-]
même Accord avec les deux Sons fa et re
(q), rien
n'empêche de supposer qu'il y exerce actuellement son double
emploi hannonique, et qu'il représente en même temps à
l'oreille les deux Sons (80), et (81), que cette Note peut
désigner.
C'est particuliérement dans l'Accord de Septiéme re, fa,
la, ut, où la se trouve à l'aigu des deux Sons re et fa,
qu'on peut très-bien lui attribuer ce double emploi actuel,
au lieu que dans l'Accord direct de grande Sixte fa, la, ut,
re, cette Note ambigue semble y représenter plus sensiblement
la Tierce majeure de fa, que la Quinte ou Quarte de re.
On peut inférer de là que dans ce dernier Accord, le re,
peut n'être consideré que comme Quinte de la Dominante sol,
au lieu que dans l'Accord renversé re, fa, la, ut, le re a un
droit plus sensible d'être réputé lui-même fondamental, comme
portant sa propre Quinte la. Cest du moins ce qui s'accorde
[-77-] très-bien avec l'usage le plus ordinaire de ces deux
Accords dans la Pratique
(r).
On comprendra donc aisément que toute la différence
qu'il peut y avoir, quant aux Sons fondamentaux de ces deux
Accords, se réduit à ceci; c'est que l'Accord direct fa, la,
ut, re, peut être censé porter sur fa et sur sol; au lieu que
l'Accord renversé re, fa, la, ut, porte assez sensiblement
sur fa, et sur re rendu fondamental par le renversement.
On voit donc en conséquence que le renversement dans ce
cas-ci, n'ôtant point à fa sa qualité de Son fondamental, vû
surtout qu'il est encore accompagné de ces deux Harmoniques
la et ut, n'a tout au plus d'autre effet que celui de faire
passer cette qualité de sol à sa Quinte re; et d'étendre
ainsi plus sensiblement la Modulation au-de-là des bornes
exactes du Mode d'ut, dans lequel re ne doit pas passer pour
Son fondamental, ne peut être qu'harmonique de sol.
[-78-] Observation sur le double emploi conçu par Monsieur
Rameau à cette occasion.
Il s'ensuit de-là que dans le renversement dont il s'agit
ici, il n'y a aucune nécessité d'avoir recours à la
supposition plus ingénieuse que solide qui dépouille la
Soudominante fa (1) d'une qualité qui lui est essentiellement
annexée, de celle de Son fondamental, pour en revêtir le re
(27) sa Sixte forte d'un Comma; et cela en imaginant dans la
Basse fondamentale un saut de trois Quintes, une substitution
subite du re (27) au fa (1) conçue et admise par l'oreille en
faveur de l'Accord sensible de la Dominante sol, lorsqu'il
vient immédiatement après; comme si la Succession
fondamentale de fa à sol n'étoit pas assez naturelle, assez
sensible par elle-même.
Cette supposition, qui me semble exister bien plus dans
l'imagination que dans l'oreille, n'a pu paroître fondée
qu'autant qu'on a confondu deux idées très différentes, mais
que la Pratique n'a pas encore assez distinguées, celle de
Son grave d'un Accord, et celle de Son fondamental. Les
Musiciens ayant remarqué qu'un Accord est susceptible de
plusieurs faces, mais qu'entre ces différentes faces il y en
a ordinairement une qui paroît la plus naturelle ou du moins
la plus fréquente, ont pu dans un très-bon sens donner le nom
de fondement, le titre de fondamental à celui des Sons de cet
Accord qui se trouve le [-79-] plus naturellement et le plus
souvent dans la Basse, c'est-à-dire au grave de cet Accord;
sans s'informer du rapport que pouvoit avoir cette
dénomination avec celle dont il s'agit dans la Théorie, et
dont le sens se trouve déterminé par l'Ordre physique et
harmonique des Sons contenus dans la Resonnance de tout Corps
sonore, entre lesquels le Son principal est le seul qui
puisse naturellement être censé fondamental.
Je conclue par conséquent que le double emploi qu'on peut
concevoir dans le renversement de l'Accord fa, la, ut, re; en
re, fa, la, ut; se réduit tout au plus à ce que la qualité
fondamentale y passe de la Dominante sol à sa Quinte re, à
laquelle Quinte le renversement transfere ainsi, du moins
imparfaitement, la qualité de Dominante.
On voit donc que l'Accord re, fa, la, ut, peut passer pour
un Accord mixte, quant à la Modulation, pour un Accord qui
appartient assez également aux deux Modes d'ut et de sol.
D'un côté c'est, à un Son près, l'Accord sensible de re
Dominante du Mode de sol; et de l'autre on y trouve toute
l'harmonie de fa Soudominante du Mode d'ut.
Selon la Loi la plus naturelle en fait de Progression
fondamentale (s),
un Son fondamental peut très-bien monter, et ne doit pas
descendre d'une Seconde majeure, d'une double Quinte; mais il
peut très-bien descendre d'une simple Quinte: cela posé on
concevra facilement quel est le Son fondamental [-80-] qui
peut en même temps succéder aux deux Sons fondamentaux fa et
re réunis dans cet Accord; on verra aisément,
premier. que sol est le Son qui dans la Succession
fondamentale peut le plus naturellement suivre en même-tems
fa et re; puisqu'il est d'un côté Seconde majeure de fa en
montant, et de l'autre Quinte de re en descendant; et
second, qu'ut est exactement dans le cas contraire;
qu'étant simple Quinte de fa en montant, et Seconde majeure
de re en descendant, il peut bien leur succéder, mais moins
naturellement que sol.
A l'égard de ce qui peut suivre l'Accord parfait ut, mi,
sol, ut; on reconnoîtra facilement, et par les mêmes raisons,
que les deux Accords fa, la, ut, re; et re, fa, la, ut,
peuvent lui succéder à peu près également bien.
Ce qui précéde peut suffire pour satisfaire aux trois
premiéres Questions de Monsieur de Blainville.
Réflexions sur les deux dernieres Questions de Monsieur de
Blainville.
Quant aux deux dernieres, elles n'ont pas un rapport assez
prochain avec mon principal objet, pour que je me croye
obligé de donner ici les remarques que je pourrois faire à
leur occasion. D'ailleurs les différens cas qu'elles
renferment, ou que Monsieur de Blainville a pu avoir en vue,
ne me paroissent pas désignés avec assez de précision: je
pourrois bien [-81-] ne pas admettre des distinctions de Mode
et d'Harmonie qui lui pourront paroître très-évidentes; comme
aussi je pourrois bien en concevoir quelques-unes, dont il ne
conviendroit pas.
Ce que je puis assurer en général à cette occasion, c'est
que rien n'est plus analogue à mes idées sur l'Harmonie, que
la supposition qu'elle abonde en Modulations compliquées, ou
telles du moins qu'en plusieurs cas la Modulation d'une
Partie n'est pas toujours exactement la même que celle d'une
autre Partie, ensorte qu'on peut dire que c'est souvent le
rapport, bien plus que l'identité de la Modulation des
Parties, qui constitue l'excellence de l'Harmonie et des
Mélodies dans une Composition musicale.
Je passe à quelques éclaircissemens au sujet de la
Succession fondamentale qu'on est plus en droit d'éxiger de
moi.
Eclaircissemens au sujet de la Succession fondamentale.
La supposition ordinaire que les Accords dissonnans,
aussi-bien que le
consonnans, portent également sur un seul
et unique Son fondamental, rend la Basse fondamentale qui en
résulte, une simple suite de Sons, une suite de Sons uniques.
Mais s'il est vrai, comme je pense l'avoir suffisamment
prouvé, que tout Accord dissonnant porte nécessairement sur
plus d'un Son fondamental, (dès que cette dénomination [-82-]
n'est pas synonime à celle de Son grave d'un Accord,
consideré selon sa disposition ou sous sa face la plus
usitée) dès-lors la suite des Sons fondamentaux n'est plus
une simple suite de Sons uniques, mais une suite de Sons,
tantôt uniques, et tantôt doubles, et quelquefois même
triples.
Il me semble qu'on peut en conséquence donner le nom de
Contrepoint fondamental à cette suite, qui dans les Accords
dissonnans doit au lieu d'un simple Son contenir un
intervalle et quelquefois même un Accord de trois Sons, selon
la nature et la complication de l'Harmonie. L'oreille ne
goûte guéres moins dans un Accord la réunion des Sons, soit
qu'ils soient générateurs l'un de l'autre; soit qu'ils ne le
soient pas, comme dans la Sixte majeure et la Tierce mineure.
Si en conséquence on considere l'Accord parfait mineur comme
contenant deux Sons fondamentaux contre un seul harmonique
commun (*); on sera souvent
obligé dans les Accords dissonnans du Mode mineur de
reconnoître trois Sons fondamentaux, à moins qu'on ne veuille
recourir à un Son étranger à l'Accord, à un Son qui puisse
passer pour leur générateur commun, mais plus ou moins
éloigné, des différens Sons qui forment cet Accord.
C'est sans doute ce qui pourra paroître absurde aux
Musiciens de pratique, qui peu en peine du fond des choses et
du sens théorique que désigne le terme de fondamental, ne
regardent la Basse fondamentale, [-83-] (ainsi que je viens
de le remarquer), que comme la Succession des Sons qui se
trouvent le plus ordinairement ou le plus naturellement dans
la Basse, sans s'embarrasser si ces Sons sont essentiellement
les plus graves dans les Accords qu'ils portent; ou s'ils ne
le sont qu'en vertu d'un renversement, ou de l'omission du
vrai Son fondamental; renversement, omission que diverses
raisons peuvent quelquefois rendre nécessaires, dans les cas
même les plus ordinaires où la Pratique puisse employer ces
Accords.
Dans l'esprit de ces Praticiens la Basse fondamentale est
une espece de Partie, qui ne differe guéres d'une simple
Basse, et qui ne s'execute pas que parce qu'elle seroit trop
simple et trop uniforme. Mais le grand objet de la Succession
fondamentale n'est pas seulement de nous indiquer l'Harmonie
qui existe; elle doit sur-tout servir à en manifester le
fondement, le principe qui la lie tant avec ce qui précéde
qu'avec ce qui suit.
On ne sçauroit nier sans doute que l'idée d'une suite
simple de Sons uniques ne soit, à parler en général, une
chose plus simple à imaginer, qu'une suite de Sons tantôt
uniques et tantôt doubles, ou même quelquefois triples
(t).
Si notre oreille n'eût approuvé dans une Composition
[-84-] musicale à plusieurs Parties que des Accords consonnans,
directs ou renversés; la Basse fondamentale pourroit, du
moins dans le Mode majeur, se trouver exactement dans le cas
de la plus grande simplicité: mais ce dégré de simplicité
n'a plus lieu, dès que cet organe admet dans l'Harmonie
ces différentes complications de Sons, qui composent les
différens Accords dissonnans.
Il ne dépend pas du Philosophe ou du Physicien de
renchérir sur la Nature en fait de simplicité; et lorsqu'il
s'agit de décomposer les produits naturels, et d'en
reconnoître les vrais Principes, il seroit déraisonnable
d'exiger autant de simplicité dans l'analyse d'un produit
composé, que dans celle du simple qui entre dans sa
Composition.
Que l'Accord parfait majeur dépende d'un seul principe,
d'un seul Son fondamental, d'un seul Corps sonore, cela est
dans la Nature; mais il seroit injuste de prétendre qu'un
Accord, qui dans sa composition participe essentiellement de
l'Harmonie naturelle de deux différens Générateurs, doive se
rapporter également à un seul principe, à un seul fondement,
lorsqu'il est évident qu'il tient à deux, et quelquefois même
à trois.
S'il ne s'agissoit dans cette occasion que de considerer à
part chacun des Accords, il n'importeroit peut-être pas
beaucoup de regarder de si près à leurs [-85-] principes, à
leur fondement; il pourroit suffire de choisir, comme on l'a
fait, un des Sons de chaque Accord, celui auquel on pourroit
le plus commodément rapporter les autres: mais le grand
dessein de la Basse fondamentale, est de nous procurer la
connoissance des Loix qui regnent dans la Succession des
Accords, et, s'il est possible, l'esprit de ces Loix,
l'intelligence des Principes physiques de cette Succession.
Or il est aisé de s'assurer que cette intelligence dépend en
bonne partie d'une attention expresse à tous les Sons
fondamentaux proprement ainsi nommés, soit qu'ils existent
actuellement dans l'Harmonie, soit qu'ils n'y soient que sous
entendus; soit qu'ils prédominent dans un Accord; soit qu'ils
y soient prédominés, et en conséquence souvent qualifiés du
titre de Dissonnance.
L'exactitude et l'usage des conséquences, qui résultent de
cette maniere d'étudier, et d'analyser l'Harmonie et ses
différentes Modulations, nous dédommagera sans doute
suffisamment du prétendu défaut de simplicité dont on
pourroit taxer une Méthode qui est la seule, à mon sens, qui
soit susceptible de démonstration physico-mathématique.
Usage de la Dissonnance.
Cette Méthode est en particulier très-propre à nous
éclairer sur le vrai usage de la Dissonnance dans l'Harmonie;
elle nous sera concevoir que [-86-] l'effet de la Dissonnance
n'est pas seulement, comme quelques Auteurs l'ont pensé, de
rompre la trop grande uniformité qui régneroit dans une
Harmonie toute consonnante; et qu'on ne doit pas la regarder
comme un Son simplement ajouté à l'Accord consonnant; en
supposant que ce soit dans cet Accord seul que subsiste le
fond de l'Harmonie, comme Monsieur Rameau semble le dire,
(Traité de l'Harmonie, page 422). La Dissonnance, celle du
moins qui n'est pas une simple suspension, a trop d'influence
sur la Succession des Accords, pour ne pas lui accorder une
bonne part au fond et au cours de l'Harmonie. C'est aussi
cette influence qu'on peut regarder comme faisant son premier
objet et son principal mérite.
Si la Dissonnance n'eût été destinée qu'à modifier
la
douceur d'un Accord consonnant, et à produire en conséquence
une simple alternative d'Accords plus et moins suaves; la
Septiéme majeure eût peut-être été
préférable à la Septiéme
mineure; malgré sa dureté elle altere bien moins le fond de
l'Harmonie; puisque le Son qui la forme est directement
contenu dans la Resonnance du Son grave avec lequel on la
compare, et qui la porte (z).
Differentes idées de Basse fondamentale.
Cette Méthode d'ailleurs qui nous conduit à chercher
l'Analyse de l'Harmonie dans une espéce de [-87-] Contrepoint
fondamental, n'empêchera cependant pas que nous ne puissions
aussi concevoir,
Premier Une Basse simplement technique et méthodique,
telle que celle de Monsieur Rameau, dont nous pourrons
d'autant mieux reconnoître et le vrai usage, et les
exceptions, que nous serons mieux instruits de la
vrai
Succession fondamentale, à laquelle elle ne peut qu'être
toujours subordonnée. Nous serons même en quelque sorte
dispensés d'en démontrer théoriquement la Progression; il
nous suffira de son usage et de sa commodité dans la
pratique, pour la justifier.
Second Nous pourrons encore concevoir une Basse simple,
mais véritablement fondamentale; une Basse fondamentale
principale, qui ne contienne dans sa Progression que des
Notes simples, sçavoir, celles qui représenteront les Sons
fondamentaux des Accords consonnans, et celles qui
désigneront les Sons fondamentaux prédominans des Accords
dissonnans, et sur lesquels Sons prédominans on pourra par
des chiffres, par des lettres, ou autrement marquer les Sons
fondamentaux prédominés qui les accompagnent. Je suppose au
reste ici ce dont il est aisé de s'assurer, que des deux, ou
quelquefois des trois Sons fondamentaux qui soutiennent un
Accord dissonnant, il y en a un pour l'ordinaire qui y domine
le plus sensiblement.
Cette Basse fondamentale principale qui conïncidera
très-souvent, mais non pas toujours avec celle dont [-88-]
Monsieur Rameau a déterminé la Progression, se trouvera,
premier extrêmement simple, et procédera toujours par les
intervalles les plus naturels et les plus analogues aux
Principes de l'Harmonie, eu égard aux différentes transitions
de la Modulation;
second elle indiquera à chaque instant le Son fondamental
sur lequel l'Harmonie porte, ou entiérement ou le plus
sensiblement.
On peut donc concevoir plusieurs bonnes maniéres de noter
ou de représenter les Sons fondamentaux d'une Piéce de
Musique.
Celle qui me paroît la plus propre pour la Théorie peut se
passer de la portée ordinaire de cinq lignes, qui, quoique
parfaitement bien imaginée pour la commodité de la pratique
et de l'éxecution, a le désavantage de ne pouvoir pas bien
représenter avec une seule et même Note, les différentes
Octaves d'un Son; comme le fait le nom même de cette Note. On
sçait, par exemple, que la syllabe ut, de même que les autres
re, mi, fa, et cetera peuvent désigner indifféremment un
nombre indéfini de Sons octaves les uns des autres.
C'est ce dont on peut se prévaloir, pour exprimer les
divers Sons fondamentaux d'une maniere plus générale; mais
qu'on pourra cependant déterminer, si l'on veut, en y
joignant les nombres respectifs que le Calcul leur assignera,
conformément aux Rapports numériques les plus simples, qui
puissent être conçus entre eux.
[-89-] On sçait, par exemple, que les intervalles de
Douziéme et de dix-Septiéme majeure sont naturelment plus
harmoniques, ou plus parfaitement consonnans que ceux de
Quinte et de Tierce majeure proprement dites qui les
représentent (a).
Ceux-ci, à la faveur de leur moindre étendue,
peuvent bien se noter plus commodément sur une seule portée;
mais c'est aux premiers, aux intervalles primitifs de
Douziéme et de dix-Septiéme, que sont proprement relatifs les
Rapports numériques les plus simples et les plus analogues
aux premiers Principes de l'harmonie.
Je n'ai pas dessein de pousser plus loin des
éclaircissemens, qui exigeroient un grand nombre d'exemples,
dont les Musiciens de pure pratique me tiendroient peu
compte, et que les Amateurs de la Théorie trouveront avec
assez de facilité, s'ils veulent bien s'en donner le plaisir
ou la peine (b).
Je terminerai donc ces Réflexions par une définition
[-90-] de ce que je crois être l'objet de la Théorie musicale
prise dans toute son étendue, et considerée comme une Science
qu'on pourroit nommer pathetico-physico-mathématique.
Définition de la Théorie musicale.
La Théorie de la Musique dépend d'un certain nombre de
Principes généraux assez évidens ou suffisamment
constatés,
et qui se trouvent continuellement compliqués dans les
diverses Productions musicales.
Entre ces différens Principes, quelques-uns se rapportent
à l'Harmonie proprement dite; d'autres influent sur la
Mélodie, et quelques autres enfin servent plus
particuliérement à l'expression.
Principes de l'Harmonie.
Les Principes de l'Harmonie proprement dite, peuvent, ce
me semble, se réduire aux trois suivans,
1. Le Principe des Rapports.
2. Le Principe de la Resonnance.
3. Le Principe de la Réminiscence.
Du Principe des Rapports.
Le Principe des Rapports mérite sans doute la premiere
place, comme étant le plus général et le plus essentiel.
Les deux autres peuvent être considerés comme [-91-]
Principes secondaires, quoique très-essentiels pour parvenir
à une juste estimation des Rapports, qui existent entre les
divers Sons musicaux, et pouvoir en conséquence faire dans
tous les cas une juste application du premier Principe.
On peut regarder ce premier Principe comme un Principe
mathématique ou méthaphysique: toutes nos sensations en fait
de goût et d'agrément en constatent la certitude et
l'influence sur nos sens: c'est en particulier ce Principe
qui donne la Mesure à l'Harmonie; bien qu'on puisse encore en
établir la nécessité sur des Principes plus physiques. C'est
en particulier ce même Principe, qui dans le Mode détermine
le Son principal, la Tonique, laquelle, à ne consulter que le
seul Principe de la Resonnance, sembleroit devoir être celui
des sept Sons du Mode, qui en est la base physique, le Son
fondamental, et qui n'en est cependant que la Soudominante:
ou, pour dire la même chose un peu différemment, c'est le
Principe des Rapports qui procure à un premier Son donné pour
Tonique une Soudominante que le Principe de la Resonnance
semble lui refuser.
Du Principe de la Resonnance.
Il est aisé de se convaincre, et j'ai eu occasion de le
faire remarquer en quelques endroits de cet Ouvrage, que
l'estimation des Rapports qui se trouvent entre les divers
Sons musicaux, soit lorsqu'ils [-92-] existent en même temps,
soit sur-tout quand ils sont entendus successivement, est une
estimation très-défectueuse, si l'on néglige ce second
Principe de l'harmonie, si l'on ne fait aucune attention aux
Harmoniques, qui dans tout Corps sonore accompagnent plus ou
moins sensiblement le principal Son, le Son fondamental.
La recherche de la cause mécanique du phénomène de la
Resonnance est sans doute un Problême de pure Physique, et
même de la plus subtile. On peut cependant assurer que le
principe des Rapports entre essentiellement dans
l'explication de ce Phénomène acoustique si important pour
l'intelligence théorique du goût musical: on sçait que ce ne
sont que les Parties aliquotes d'une corde sonore qui resonne
avec sa totalité. On sçait encore qu'un Corps sonore qui agit
sur un autre Corps sonore voisin, ne le met en mouvement, ne
le fait vibrer qu'autant qu'il a avec lui de certains
Rapports.
Du Principe de la Réminiscence.
Ce troisiéme Principe est aussi d'un usage très-essentiel
à l'égard des Sons musicaux considerés dans leur Succession:
son effet qui peut être censé commencer au troisiéme Son, a
lieu dans tout le reste d'une Composition musicale.
C'est ce Principe qui rend agréable l'intonnation de
quelques intervalles peu favorisée des deux premiers [-93-]
Principes; tels que celle de la Fausse-quinte, celle de la
Tierce majeure en descendant, et cetera.
C'est ce même Principe qui fait que la Quinte en
descendant plaît extrêmement dans la Cadence parfaite, bien
qu'elle ne soit point favorisée du Principe de la Resonnance.
C'est encore en bonne partie ce troisiéme Principe qui
fait valoir la Cadence irréguliere, où la Basse monte de
Quinte: quoique favorisée à cet égard du Principe de la
Resonnance, elle auroit bien moins l'effet d'une Cadence,
qu'elle ne l'a sans la Réminiscence du Son principal.
Toute Composition musicale forme un Systême de Sons; ce
n'est qu'à la faveur de la Réminiscence que nous pouvons
sentir l'Ensemble et les Rapports mutuels qu'ont entre elles
les différentes parties de ce Systême. Aussi les anciens,
Aristoxene lui-même, cet Antagoniste du Calcul des
intervalles, avoit senti, du moins jusqu'à un certain point,
l'importance de ce Principe
(c).
De ces trois Principes on peut déduire toutes les
Successions possibles plus ou moins simples, plus ou moins
pratiquables d'un Son à un autre Son, et dont les plus
naturelles sont par cela même les plus propres à une
Progression fondamentale, soit simple, soit double à titre de
Contrepoint fondamental.
[-94-] Chacun des Sons qui composent ainsi une Succession
fondamentale, étant supposé représenter en même temps ses
Harmoniques les plus naturels, son Octave, sa Douziéme et sa
dix-Septiéme majeure, cette Succession exprimera dès-lors
tous les Sons musicaux qui lui sont harmoniquement relatifs,
qui en sont comme le produit naturel: elle représentera ainsi
le fond Harmonique, où l'Art, l'Oreille et le Génie puisent
toutes leurs Productions musicales, tous les Chants et tous
les Accords. Mais c'est aux Principes de la Mélodie à diriger
le Musicien dans le choix des Sons et des Accords que lui
offrent les Principes de l'Harmonie.
On peut faire une Table des différentes Successions
fondamentales particulieres, en les rangeant selon l'ordre de
leur degré de suavité ou de simplicité
(d). [-95-] Entre
ses
Successions il n'y en a qu'un fort petit nombre qui soient
rigoureusement fondamentales; il y en a d'autres qui ne sont
telles que médiatement, c'est-à-dire à la faveur d'un Son
mitoyen sousentendu; mais qui ne laisse pas d'être, du moins
de fait, de très-bonnes Successions fondamentales, comme
celle de ut à re, de ut à si, et cetera à la faveur du sol
sousentendu au-dessus d'ut avec lequel il resonne. On peut
donc dire des Notes re et si dans ce cas qu'elles ont
elles-mêmes une Basse fondamentale au-dessous d'elles, le sol
sousentendu.
Principes de la Mélodie.
La Mélodie peut être considerée,
Premier, en elle-même, c'est-à-dire dans une Partie prise
à part, et sur-tout dans une Partie principale, dans un
Sujet.
Second. Elle peut aussi être envisagée relativement à une
ou à plusieurs Parties qui l'accompagnent.
Premier. La Mélodie considerée en elle-même, c'est-à-
dire
dans une seule Partie, dépend principalement des Principes
physiques suivans, eu égard à sa régularité seulement.
1. De l'étendue bornée de l'oreille ou de la faculté
acoustique, qui nous oblige de resserrer celle des Accords,
et de nous prévaloir de l'équissonnance des Octaves pour en
rapprocher les Sons, [-96-] et nous faciliter le sentiment de
leur rapport.
2. De l'étendue encore plus bornée de l'organe vocal,
lorsqu'il s'agit du Chant, ou d'une Mélodie qui en imite le
caractère.
C'est à ces bornes de l'étendue de la voix qu'on doit
encore rapporter ce qu'on peut appeller l'inertie de
l'organe, c'est-à-dire cette espece de peine que la glotte
éprouve dans l'intonnation des intervalles. On sçait que cet
organe, à choses d'ailleurs égales, forme les intervalles
avec d'autant plus de difficulté qu'ils sont plus grands
(e), et que l'oreille ne manque
jamais de prendre quelque part à cette difficulté, en vertu
de la sympatie que la Nature a établie entre ces deux Organes
musicaux, l'acoustique et le vocal. De-là vient que le Chant
diatonique nous paroît le plus naturel et le plus gracieux,
quoiqu'il procede par degrés conjoints, et par conséquent
dissonans.
Lorsque la Mélodie est composée pour un Instrument
artificiel, elle peut bien être faite à l'imitation d'une
Mélodie vocale, et en exprimer le caractere gracieux,
sur-tout lorsque la nature de l'Instrument le comporte; mais elle
peut aussi profiter de la facilité que l'Instrument donne d'y
pratiquer [-97-] commodément de plus grands intervalles,
pourvu que le choix de ces intervalles soit du moins
subordonné aux limites de l'étendue de l'oreille.
Second. La Mélodie relative, c'est-à-dire considerée dans
le Rapport que diverses Parties ont entre elles, doit varier
leur marche respective, sur-tout elle doit souvent en
contraster les mouvemens
(f).
1. Pour satisfaire au goût que nous avons naturellement
pour le contraste, qui porte avec soi un caractère de vie
dans toute Composition de goût où il peut se faire sentir.
2. Parce que ce contraste dans le mouvement des Mélodies
concertantes occasionne naturellement une plus grande variété
d'Intervalles et d'Accords.
3. Enfin parce que la diversité et l'opposition dans la
marche, dans le dessein des différentes parties paroissant
indiquer entre elles une indépendance réciproque, qui semble
peu favorable aux Rapports harmoniques, qui forment les
Accords, doit en rendre la rencontre harmonieuse d'autant
plus touchante, qu'elle en est moins pressentie.
C'est à l'aide de ces différens Principes qu'on peut
démontrer, mais plus physiquement ou plus moralement que
mathématiquement, la cause de la régularité et même de la
beauté soit des Mélodies [-98-] principales considerées comme
Sujets, soit des Mélodies en général considerées comme
concertantes.
Principes de l'Expression.
Une Composition musicale réguliere, c'est-à-dire conforme
aux Loix de l'Harmonie et de la Mélodie dont je viens
d'indiquer les premiers Principes théoriques, ne peut être
entiérement-dénuée d'expression: mais il est des sensations
et des passions particulieres que le Musicien se propose
d'exprimer, et dont l'expression la plus propre dépend d'un
rapport sensible, qu'elle peut avoir avec ces sensations et
ces passions.
L'Harmonie et la Mélodie ne considérent en général dans
les Sons musicaux que leur intonnation et leur durée: mais
l'Expression y considere encore leur force et leur caractère,
deux choses qui varient selon la nature de l'Organe ou de
l'Instrument sonore qui les produit, aussi-bien que selon la
maniere d'en tirer les Sons.
Au reste, quelques Principes que la Théorie des passions
et des sentimens, puisse fournir pour le choix de
l'Expression, il est à présumer qu'un vif sentiment de ce que
le Musicien voudra représenter, sera toujours le moyen le
plus simple, et le plus praticable pour réussir dans ce
choix.
C'est à l'Expression que tout est soumis en Musique: il
n'est pas jusqu'à la régularité, qui ne lui soit subordonnée,
et qui ne puisse être quelquefois [-99-] sacrifiée à
d'heureuses licences dictées par le sentiment qu'il s'agit de
peindre: certains défauts d'Harmonie ou de Mélodie, le
silence lui-même, ont leur expression.
On voit donc que la Théorie de la Musique incomparablement
plus étendue que celle de l'Harmonie proprement dite, ne
pourra être censée une Théorie complette et parfaite, que
lorsqu'elle aura développé tous les Principes de l'Harmonie,
de la Mélodie et de l'Expression, et qu'elle en aura rendu
l'application assez facile dans la Pratique.
[-100-] EXPLICATION de la premiere Planche.
[SERESS 02GF]
A Ces trois Portées contiennent les Accords complets, avec
la Basse continue, et la Basse fondamentale de l'Exemple: 23.
de la Génération harmonique.
B Les nombres écrits sur ces trois lignes Fa, Ut, Sol,
désignent les vrais Sons fondamentaux, le Contrepoint
fondamental des Accords de l'Exemple A. Ces lignes au reste
ne doivent être continuées qu'autant que l'exige la durée du
Mode d'ut dont elles portent le triple fondement fa, ut et
sol: si le Mode change, s'il monte d'une Quinte, on peut
retrancher la ligne inférieure comme inutile et en tirer une
quatriéme au-dessus de la troisiéme, en faveur du nouveau Son
fondamental qui sera re; et ainsi des autres cas à
proportion. Mais on peut prolonger la ligne de la Tonique
principale, qui dans une Piéce de Musique doit être présente
à l'esprit d'un bout à l'autre.
On trouvera peut-être dans cette maniere d'exprimer la
Succession fondamentale une image plus sensible, ou du moins
plus démonstrative de la nature et des progrès de la
Modulation, qu'on ne pourroit la rendre par la Note
ordinaire.
C Cet exemple contient les mêmes Sons fondamentaux notés
comme ils peuvent l'être sur la portée ordinaire.
[-101-] D Contient les mêmes Sons fondamentaux divisés en
deux Progressions fondamentales, la Supérieure ou la
Dominante, et l'Inférieure ou la Soudominante, à laquelle on
peut donner le nom de Contrebasse.
E Cette Portée ne contient que les Notes des Sons
fondamentaux prédominans, qui composent ainsi la Basse
fondamentale principale ou prédominante: les Guidons
indiquent les Sons fondamentaux prédominés. Lorsque deux Sons
fondamentaux pourront paroître dominer également, on notera
indifféremment celui qu'on voudra, en marquant l'autre avec
un Guidon
On voit au reste que ces differentes manieres d'exprimer
ou de noter les Sons fondamentaux reviennent à la même chose
quant au fond. On peut donc choisir celle qu'on trouvera la
plus commode selon l'occasion ou l'intention qu'on aura.
Elles peuvent concourir à donner une plus parfaite
intelligence du vrai fondement de l'Harmonie et de la
Succession des Accords.
[-103-] ESSAIS SUR LES PRINCIPES DE L'HARMONIE.
TROISIÉME ESSAI.
De l'origine du Mode mineur.
Respectons Descartes, mais abandonnons sans peine des
opinions qu'il eût combattues lui-même un Siecle plus tard,
et cetera. Discussion préliminaire de l'Encyclopédie page 29.
La Question de l'origine du Mode mineur a été traitée
d'une maniere peu satisfaisante.
LE Mode majeur est si simple et si analogue à la Théorie
physique du Son, et particuliérement au Principe de la
Resonnance, qu'il n'est pas difficile d'en reconnoître le
fondement dans la Nature même.
Il ne paroît pas tout-à-fait aussi aisé d'assigner
l'origine naturelle du Mode mineur. Entre les Auteuts qui ont
écrit sur la Théorie de l'Harmonie, la plûpart ont évité
de
traiter cette Question, ou en ont dit si peu de chose, qu'on
voit bien que ce n'a été que pour la forme qu'ils en ont fait
mention. [-104-] Quelques-uns qui se font plus étendus sur ce
sujet ont donné dans des raisonnemens obscurs ou alambiqués
peu propres à satisfaire un Lecteur ami de la simplicité et
de l'évidence. D'autres enfin, plus occupés à suivre le fil
d'un Calcul mathématique que scrupuleux sur les Principes
même de leur Calcul, se sont trouvés engagés dans des
conséquences bisarres ou étrangéres à la Pratique: ç'a
été le
cas d'un Géometre du premier rang, de l'Auteur du Livre
intitulé Tentamen novae Theoriae Musicae, Petropoli 1739.
Monsieur Euler ayant entrepris dans cet Ouvrage de démontrer,
ou plutôt
de deviner les Loix de l'Harmonie musicale à l'aide
du Calcul des Rapports et de quelques Formules algébriques
très-simples, en déduit l'existence de divers Systêmes, ou
Modes musicaux, et en particulier celle d'une Gamme qu'il
juge être celle du Genre chromatique des Anciens
(a),
aussi-bien que celle du Mode mineur moderne
(b).
Voici cette Gamme telle qu'on la trouve dans son livre,
F, G, Gs, A, H, c, cs, ds, e, f,
c'est-à-dire,
fa, sol, sol [x], la, si, ut, ut [x], re [x], mi, fa.
[-105-] La seule exposition de cette Echelle
diatonico-chromatique (quelqu'en puisse être la Tonique ou le Son
principal) dont la premiere Note, le fa rempliroit assez mal
les fonctions, suffit pour montrer que le Calcul et les
Formules de cet illustre Géometre portent sur des Principes
insuffisans et bien différens de ceux qui affectent
l'oreille. On verra aisément que le premier Son de cette
Gamme, le fa, ne rencontre dans les huit autres Sons qui le
suivent, aucune Quarte ou Soudominante, aucun si b: On
observera encore que ce premier Son n'a pour Tierce mineure
qu'une Seconde superflue
(c).
Le Calcul des Rapports le plus ingénieux et le plus
rigoureux sera toujours un Calcul dont l'oreille ne
confirmera point la justesse, dès qu'on aura commis quelque
faute considérable dans les Principes
(d),
dès qu'on en négligera un des plus
essentiels. [-106-] Mais le Principe physique de la
Resonnance, dont Monsieur Euler ne paroît point avoir tenu
compte, Monsieur Rameau en a senti vivement l'importance. Ce
célébre Artiste non content d'exceller dans la pratique de
son Art, a travaillé avec beaucoup d'application et de succès
à s'y distinguer comme Philosophe. On ne sçauroit sans
injustice refuser d'applaudir à ses travaux en ce genre: on
ne peut que lui être redevable des lumieres qu'il a bien
voulu nous communiquer dans les differens Livres de Théorie,
qu'il s'est donné la peine d'écrire et qu'il a eu la
générosité de donner au Public.
Mais s'il est incontestable que les Ouvrages théoriques de
Monsieur Rameau lui font un honneur qu'il ne partage avec
aucun de ses Confreres; s'il est certain qu'ils ont répandu
un grand jour sur l'Harmonie, il n'est pas moins vrai que
plusieurs Lecteurs attentifs y ont rencontré des difficultés
considérables, sur-tout en fait de raisonnement, dont en mon
particulier j'avoue que quelques-uns m'ont paru, ou trop
foibles ou trop peu concluans. La maniere dont il explique
l'origine du Mode mineur, et dont il la déduit du Principe de
la Resonnance, en fournit, ce me semble, un exemple assez
sensible. On pourra en convenir, si l'on fait attention aux
Remarques que je vais proposer sur ce sujet.
L'origine du Mode mineur dépend principalement de celle de
l'Accord parfait qui le caracterise: il s'agit donc
d'expliquer, pourquoi l'oreille [-107-] goûte cet Accord au
point de lui accorder l'épithète de parfait, que la nature,
ou du moins le principe de la Resonnance semble réserver à
l'Accord parfait majeur, comme au seul qui lui soit
évidemment analogue.
Origine du Mode mineur selon Monsieur Rameau.
L'origine que Monsieur Rameau assigne à l'Accord parfait
mineur dans la Génération Harmonique, et dans la
Démonstration du Principe de l'Harmonie est la même quant au
fond dans ces deux Ouvrages; dans l'un comme dans l'autre, il
trouve une indication naturelle de cet Accord dans le
fremissement qu'une corde actuellement resonnante occasionne
dans une corde voisine plus grave, accordée à la Douziéme, ou
à la Dix-septiéme majeure au-dessous de cette premiere corde.
Mais il y a une différence essentielle entre ces deux
Ouvrages quant aux preuves de l'indication supposée. Voici
deux Propositions qu'on lit dans la Génération Harmonique, et
que je ne trouve point dans la Démonstration du Principe de
l'Harmonie.
La premiere est que le Son fondamental en émouvant les
particules de l'air qui en sont le 1/3 et le 1/5, émeut en
même temps celles qui en sont le triple et le quintuple
(e).
La seconde affirme comme un fait d'expérience [-108-]
qu'une corde qui resonne fait frémir dans sa totalité une
corde plus grave accordée à la Douziéme au-dessous de la
corde resonnante (f).
Il n'est pas surprenant que Monsieur Rameau ait abandonné
dans un Ouvrage publié treize ans après celui de la
Génération Harmonique, deux Suppositions également gratuites,
et dont la premiere est une pure hypothèse imaginée pour
expliquer le fait supposé dans la seconde; fait qui
véritablement seroit en droit de passer pour vraisemblable,
si la Nature ne le désavouoit pas. Il est aisé d'en faire
l'expérience, et de se convaincre, comme Monsieur Rameau l'a
été dans la suite, que dans le cas dont il s'agit, la corde
grave peut bien frémir, mais qu'elle ne le fait jamias dans
sa totalité; qu'il s'y trouve toujours deux points immobiles
qui la divisent en trois parties égales. Monsieur Rameau dans
la Démonstration du Principe de l'Harmonie page 21. et page
64. et suivantes, reconnoît assez expressément le repos
parfait de ces deux points
(g).
Il étoit naturel d'abandonner une explication, une
indication de l'origine du Mode mineur, dont la validité
dépendoit visiblement de la vérité des deux Propositions
alléguées, et particuliérement de celle du fait trop
légérement supposé dans la seconde.
[-109-] Monsieur Rameau résolu de déduire de la Resonnance
d'un seul Corps sonore les deux genres d'Accords parfaits que
nous connoissons, et les deux Modes dont ils sont le
fondement, n'a pas jugé à propos de renoncer à une
explication qui lui a paru le meilleur moyen de conserver au
seul Principe de la Resonnance l'empire de l'Harmonie.
Nous verrons dans la suite de ces réflexions, en quel sens
ce Principe physique s'accorde très-bien avec le Mode mineur,
dès qu'on a saisi le vrai point de vûe de l'Harmonie en
général; dès qu'on a reconnu la duplicité fondamentale sur
laquelle porte non-seulement tout Accord dissonnant; mais
peut-être encore l'Accord parfait mineur lui-même, à moins
qu'on ne veuille en chercher la base dans un quatriéme Son
(h),
qui ne peut exister avec cet Accord, sans en détruire la
perfection, sans le rendre dissonnant.
Examen de l'Expérience dans laquelle Monsieur Rameau a cru
découvrir une indication naturelle du Mode mineur.
Je reviens à l'Expérience dont le succès répond si mal
à
l'attente de celui qui y cherche une indication sensible du
Mode mineur. Le merveilleux phénomène [-110-] que cette
expérience offre aux yeux du Physicien doit nous dédommager
de ce qu'elle refuse à l'oreille du Musicien.
Il n'est pas nécessaire d'être versé dans la Science qui
traite des Régles de la communication du mouvement, pour
comprendre qu'un Corps mû avec vîtesse peut par le moyen d'un
autre Corps interposé, en émouvoir un troisiéme qui soit plus
grand que le premier: c'est le cas de l'Expérience dont il
s'agit: ainsi l'on conçoit aisément la possibilité qu'une
Corde sonore communique, par le moyen d'un fluide élastique
interposé, tel qu'est l'air, une partie de son mouvement
vibratoire à une Corde très-voisine, quoique supposée trois
ou cinq fois plus longue, mais d'ailleurs de la même matiere,
de la même grosseur et également tendue. Il étoit par
conséquent très-naturel de présumer, que si cette Corde
triple ou quintuple étoit en effet émue, elle vibreroit ou
frémiroit dans sa totalité, selon toute sa longueur, mais
plus lentement que la premiere Corde, à raison de sa plus
grande longueur, et pourroit en conséquence faire resonner,
du moins légérement, la Douziéme ou la Dix-septiéme
majeure
au-dessous du Son générateur, du Son de la premiere Corde.
On sçait que trois Sons tels que les deux plus graves
forment avec le plus aigu, l'un une Douziéme, et l'autre une
Dix-septiéme majeure, étant rapprochés par leurs Octaves,
formeroient en effet l'Accord parfait mineur.
[-111-] L'événement, comme je l'ai déja dit, détruit cette
conjecture spécieuse; la Nature par un mécanisme qui déroute
le plus ingénieux Physicien, esquive dans cette Expérience le
piége adroit que lui tend l'hypothèse; elle présente à nos
yeux deux ou quatre noeuds magiques, dont la parfaite
immobilité semble braver les Loix du mouvement les plus
inviolables, et d'une Corde elle en fait trois ou cinq, qui
fremissant chacune à part, ne peuvent tout au plus produire
qu'autant de foibles unissons du Son générateur.
Bien loin donc de trouver dans cette Expérience une
indication sensible et naturelle de l'Accord parfait mineur
et du Mode, dont il fait le caractère; on seroit plutôt en
droit d'en présumer qu'il ne doit pas être naturel, s'il ne
nous étoit donné d'ailleurs d'une maniere moins équivoque, et
indépendamment de tout renversement
(i).
Monsieur Rameau ne pouvant plus faire valoir des
vibrations partiales, qui ne sçauroient faire entendre
[-112-] ou sousentendre de Son plus grave que le Son générateur, se
trouve réduit à insister sur la mesure, sur la longueur
totale de la Corde toute divisée qu'elle est par les points
fixes. Mais cette longueur totale n'est-elle pas l'ouvrage de
l'Art, et de l'hypothèse? La Nature ne la désavoue-t-elle pas
assez clairement lorsqu'elle la détruit, lorsqu'elle la
divise en plusieurs Parties, et fait ainsi que la Corde n'est
plus pour l'oreille dans sa totalité qu'un assemblage à bout
touchant de plusieurs Cordes égales entr'elles, de même qu'à
la premiere, qu'à celle qui occasionne leur fremissement?
Est-ce d'ailleurs par des mesures, par des longueurs, dont
l'oreille n'a et ne peut avoir aucune sorte de sentiment, ou
par les vibrations transmises à cet organe, que nous pouvons
être affectés en fait de sensation acoustique et musicale?
Pour moi je ne puis voir le fondement de l'Accord parfait
mineur dans une indication aussi obscure, aussi peu naturelle
(k).
Expérience où
la Resonnance de
deux Sons aigus, produisent conjointement un Son grave.
Mais ce que la Resonnance d'une seule Corde ne produit
jamais, un Son plus grave que le Son fondamental de cette
Corde; deux Cordes, deux [-113-] Corps sonores resonnant en
même temps peuvent le faire en quelque sorte avec plus de
succès.
C'est une Expérience dont plusieurs Musiciens
reconnoissent la vérité; il s'agit de savoir si elle contient
une indication plus heureuse du Mode mineur, ou de l'Accord
qui en fait le caractère essentiel: c'est à ce dessein que je
la rapporte.
Si deux belles voix de femme entonnent ensemble les deux
Sons d'un Intervalle, d'une Quinte, d'une Quarte, d'une
Tierce majeure ou mineure, et cetera on peut entendre en même
temps une espéce de troisiéme Son, plus grave qu'aucun des
deux Sons entonnés, une sorte de foible bourdon d'une
intonation déterminée, et qui représente toujours le vrai Son
fondamental de ces deux Sons. Si l'intervalle qu'ils forment
est, par exemple, une Tierce majeure 4/ut, 5/mi; on entendra
1/ut, double Octave au-dessous de 4/l'ut entonné, et jamais
un la qui puisse former un Accord parfait mineur avec les
deux sons aigus.
Que si l'intervalle est au contraire une Tierce mineure
5/la, 6/ut; le Bourdon grave qui en résulte est un 1/fa,
lequel forme une Dix-septiéme majeure au-dessous de 5/la, et
l'Octave d'une Douziéme au-dessous d'ut.
Il est aisé de voir qu'il n'y a encore dans cette [-114-]
Expérience aucune indication naturelle de l'Accord parfait
mineur; mais qu'au contraire il y en a une très-sensible du
majeur; puisque la Tierce majeure que le Bourdon ajoute à la
mineure dans le dernier cas est au-dessous, et forme ainsi un
Accord parfait majeur, au lieu que dans le premier cas le
Bourdon n'ajoûte jamais à la Tierce majeure entonnée ut, mi;
la Tierce mineure en-dessous, le la absolument nécessaire
pour produire l'Accord parfait mineur la, ut, mi.
Explication de cette Expérience.
Il me paroît au reste assez aisé d'expliquer l'origine de
cette espéce de Bourdon, de ce Son grave et fondamental, qui
est ici produit par la concurrence de deux Sons aigus. Ce
n'est, à mon sens, qu'une apparence acoustique, occasionnée
par la suite des vibrations coïncidentes de ces deux Sons:
Monsieur Sauveur a donné à ces vibrations concurrentes le nom
de Battemens, du moins dans les cas où la Dissonnance extrême
de l'intervalle, en les rendant plus rares, les rend plus
sensibles ou plus distinctes.
Ces Battemens n'ont pas moins lieu lorsque l'intervalle
est consonnant; mais la rapidité avec laquelle ils se
succédent alors, ne permettant plus à l'oreille de les
distinguer, ou de les compter; il en doit résulter, non la
cessation absolue de ces [-115-] Battemens, mais une
apparence de Son grave et continu, une espece de foible
Bourdon, tel précisément qu'est celui dont il est question
dans l'Expérience précédente. Ce qu'il y a de bien certain,
c'est que ces Battemens, ces vibrations coïncidentes, qui se
suivent avec plus ou moins de rapidité, sont exactement
isochrones aux vibrations que feroit réellement le Son
fondamental, si par le moyen d'un troisiéme Corps sonore on
le faisoit actuellement resonner. Les vibrations concurrentes
doivent donc suggérer et faciliter l'intonnation de ce Son
fondamental, comme elles le font en effet; elles peuvent même
très-naturellement le réprésenter à l'oreille et lui en
donner un sentiment actuel, quoique foible.
Les conséquences tirées d'une Expérience ne sont pas
toujours aussi nécessaires qu'elles peuvent le paroître.
Mais s'il m'est permis de proposer ce que je pense en
général de ces sortes d'indications de la Nature, qu'on peut
trouver dans la Resonnance d'un Corps sonore; je dirai qu'il
est aisé d'en abuser, lors même qu'elles sont réellement
fondées sur l'expérience: elles sont souvent équivoques,
elles sont mêmes trompeuses losqu'elles sont foibles, et
surtout lorsque le premier Principe de l'Harmonie, le
Principe des Rapports, ne les confirme pas.
[-116-] On sçait que la Resonnance d'un Corps sonore ne
fait pas seulement entendre l'Octave, la Douziéme, et la
Dix-septiéme majeure du Son fondamental; mais encore un nombre
indéfini d'autres Sons plus aigus, et qui sont d'autant plus
foibles qu'ils sont plus aigus
(l).
Il est certain, et Monsieur Rameau nous assure lui-même
(m) qu'on peut distinguer
quelques-uns de ces Sons, et sur-tout celui qui faisant 7 vibrations
contre une de celles du Son fondamental, n'est qu'environ
d'une Quarte superflue plus aigu que le Son qui, dans le même
temps en fait 5, c'est-à-dire, que le Son de la Dix-septiéme
majeure. Ce Son, celui qui fait 7 vibrations, forme ainsi à
l'égard du Son fondamental 1, et de ses Octaves 2 ou 4; une
Sixte superflue assez juste comme telle. C'est [-117-]
d'ailleurs avec une facilité extrême qu'on tire ce Son de
tous les Instrumens, qui rendent ce qu'on appelle dans la
Pratique même des Sons harmoniques, comme de la Trompette
ordinaire, de la Trompette-marine, du Corps-de-chasse, du
Violoncelle et de tous les autres Instrumens à archets, sur
les cordes desquels on peut imiter les Sons de la
Trompette-marine.
Voilà certainement en faveur de ce Son et de la Sixte
superflue qu'il forme avec le Son fondamental qui l'engendre
immédiatement, une indication de la Nature bien plus
expresse, et bien mieux constatée que ne l'est celle que
Monsieur Rameau donne du Mode mineur, et dont il veut que
nous fassions grand cas, sous prétexte que la Nature n'offre
rien d'inutile.
Ce Son cependant que donne la Nature, est banni ou censé
banni à perpétuité de l'Empire de l'Harmonie, dans le sein,
dans le Principe de laquelle il a néanmoins pris sa
naissance. Cette Sentence émanée du tribunal de l'oreille est
sans doute très-juste et très-bien fondée
(n):
mais le seul Principe de la Resonnance n'est
guéres propre à nous éclairer sur les motifs de l'oreille
dans ce jugement; [-118-] il ne peut qu'incliner notre esprit
à le regarder comme une bisarrerie de cet organe
(o).
Monsieur Rameau se contente de dire que
ce Son est faux, qu'il n'est pas Harmonique
(p). N'est-ce pas convenir que
l'indication que nous en donne la Nature elle-même dans le
Principe de la Resonnance qui le produit, est une fausse
indication, et que par conséquent ce Principe est un Principe
trompeur. On allégueroit en vain le peu de force sonore de ce
Son supposé anti-musical; il ne peut guéres être plus foible
que celui de la Dix-septiéme majeure, qui non-seulement n'est
point faux, mais qui n'est pas méme dissonnant: d'ailleurs ce
Son du moins physiquement harmonique, est sans doute moins
foible que plusieurs autres de ses compagnons plus aigus, qui
existent aussi dans la Resonnance du même [-119-] Corps
sonore, et qui ne laissent pas d'avoir place entre les Sons
musicaux, les uns comme consonnans, comme Répliques du Son
fondamental, de la Douziéme ou de la Dix-septiéme majeure; et
les autres à titre de Sons dissonnans, et cela à la faveur et
selon le genre du Rapport qu'ils ont avec le Son fondamental
leur générateur.
Disons plutôt que la Resonnance est véritablement une Mine
physique d'Harmonie, que nous offre la Nature; mais que c'est
au Principe des Rapports à en faire l'analyse, à en extraire
ce qu'elle contient de plus parfait, ce petit nombre de Sons
précieux qui méritent seuls d'être mis en oeuvre dans une
Composition musicale. Mais quelle sera l'origine ou le
fondement du Mode mineur, si la Nature nous ramêne toujours
au seul Mode majeur? N'y auroit-il donc originairement qu'un
Mode en Musique? Ce Genre charmant de Modulation qu'on
appelle le Mode mineur, ne seroit-il qu'une Combinaison de ce
Mode primitif, de ce seul Mode naturel? C'est ce qu'il s'agit
d'examiner.
Que le Mode majeur est en bonne partie l'Ouvrage de l'Art.
Quelque analogue que l'Accord parfait majeur soit au
Principe de la Resonnance, la Nature ne le fait cependant
entendre nulle part dans sa pureté, c'est-à-dire, entiérement
dégagé de tout [-120-] Son étranger dissonnant ou discordant.
La tristesse qui accompagne ordinairement le Son des grosses
Cloches, et l'aigreur naturelle à quelques Instrumens
bruians, paroissent être l'effet des Harmoniques dissonnans
ou discordans, qui font partie de la Resonnance de ces Corps
sonores, et qui y dominent assez pour pouvoir nous affecter
désagréablement. L'art doit concourir à la perfection, à la
pureté consonnante de l'Accord parfait majeur: c'est
l'Artiste qui écarte de cet Accord les Sons qui n'étant que
physiquement harmoniques du Son fondamental, se trouvent
musicalement faux ou dissonnans, quoique contenus dans le
Resonnance du même Corps sonore; pendant qu'il retient et
renforce, pour les rendre plus sensibles, ceux-là seulement
que la simplicité de leur Rapport rend très-agréables, rend
plus ou moins parfaitement consonnans, l'Octave, la Douziéme,
et la Dix-septiéme majeure.
Mais si l'Art entre pour quelque chose dans la formation
de l'Accord parfait majeur, il concourt encore plus
sensiblement à celle du Mode qui en dérive, du Mode majeur.
On sçait que les Sons contenus dans la Resonnance d'un
Corps sonore sont désignés par les nombres de la suite
naturelle.
l. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. et cetera
On sçait de même qu'entre ces différens Sons, [-121-] le
Son prédominant, c'est sans contredit le Son fondamental 1,
que je puis nommer fa.
On sçait encore que les sept Sons qui composent le Mode
majeur d'ut, ou sa Gamme, sont désignés par le sept nombres
suivans,
1. 3. 5. 9. 15. 27. 45.
et répondent aux Notes,
fa, ut, la, sol, mi, re, si, On voit que dans ce Mode ce n'est point le Générateur fa,
cette base physique des Sons qu'il renferme, qui en est le
Son prédominant, le Son principal, il lui manque une Quarte,
une Soudominante, qu'il ne trouve en aucun sens dans sa
Resonnance, ni au grave, ni à l'aigu. On est donc obligé pour
l'obtenir cette Quarte, ou d'avoir recours à un autre Corps
sonore qui soit à la Quinte au-dessous du premier, ou de
transférer à ut, Quinte de ce premier, le titre de Son
principal, de Générateur du Mode, deux choses que la Nature
n'indique point par elle-même, c'est-à-dire, dans le Principe
de la Resonnance, et qui par conséquent sont l'ouvrage de
l'Art. C'est ainsi que le Son fa qui dans la Nature est le
principal Son, le Générateur physique des sept Sons du Mode,
ne comparoît plus dans le Mode conçu par le Musicien, qu'à
titre de Soudominante, que comme Quarte du Ton.
Il est donc évident, que, même dans la formation du Mode
majeur, c'est l'Art qui dirigé par le Principe ou par le
sentiment des Rapports, ôte au Son fa, sa [-122-] qualité de
Son principal, de Son prédominant, pour en revêtir un de ses
Harmoniques, sa Douziéme ou sa Quinte ut, et cela en vertu de
la place que ce dernier Son occupe dans le Mode, et des
Rapports plus immédiats qu'il a avec les six autres Sons qui
le composent. C'est donc l'Art qui réduit ainsi ce même fa à
jouer, dans la Modulation, le rôle le moins considérable
entre les Sons fondamentaux du Mode.
On peut donc assurer dans un sens raisonnable, que ni
l'Accord parfait majeur, ni le Mode majeur, ne sont l'Ouvrage
de la Nature simplement; mais celui de la Nature et de l'Art,
ou ce qui revient au même, que les suggestions naturelles du
Principe de la Resonnance sont considérablement modifiées par
celles du Principe des Rapports.
De l'origine de l'Accord parfait mineur, et du Mode qui en
dépend.
Dans un Accord de trois différens Sons l'oreille
s'embarrasse bien moins d'y entendre un Son qui soit le
Générateur physique des deux autres qui l'accompagnent, que
d'y entendre des consonnances pures et sans mêlange sensible
de Dissonnance; c'est sans doute la seule, ou la principale
raison qui fait que l'Accord parfait mineur nous plaît
autant, ou presque autant que le majeur. Il n'est peut-être
pas nécessaire d'y concevoir d'autre finesse. C'est [-123-]
pour ceux à qui une idée aussi simple ne paroîtra pas une
raison suffisante de l'Accord parfait mineur, que j'ajoute
les considérations suivantes.
Il est démontré que tout Accord composé de quatre
différens Sons, et dont aucun ne se trouve la réplique de
l'autre, est essentiellement un Accord dissonnant,
c'est-à-dire, un Accord qui fait entendre en même temps six
Intervalles, entre lesquels il en est au moins un qui se
trouve nécessairement dissonnant. On ne sçauroit ajouter à
l'Accord parfait majeur ut, mi, sol, un quatriéme Son
quelconque, qu'il n'y introduise de la Dissonnance: il n'y a
même que deux Sons la, ou si, qui soient chacun dans le cas
de n'y introduire qu'une seule Dissonnance, qu'un seul
intervalle dissonnant.
Il suit de-là que les Accords dissonnans de Septiéme tant
mineure la, ut, mi, sol;
que majeure ut, mi, sol, si; peuvent chacun être rendus consonnans, en en retranchant,
soit le quatriéme Son ajouté la ou si, soit le Son sol, ou ut
avec lequel ce Son ajouté forme un Intervalle dissonnant.
Dans le premier cas l'Accord redevient naturellement ce qu'il
étoit, Accord parfait majeur ut, mi, sol:
Dans le second il se trouve Accord parfait mineur
la, ut, mi, ou mi, sol, si;
On voit d'ailleurs que les deux Accords parfaits,
ut, mi, sol; la, ut, mi;
[-124-] contiennent précisément les mêmes Intervalles
consonnans; ils forment chacun une Quinte, une Tierce
majeure, et une Tierce mineure, et ne différent par
conséquent que dans une circonstance peu essentielle pour
l'oreille, que dans l'ordre des deux Tierces qui divisent la
Quinte.
L'Expérience, qui seule nous assure de la réalité du
Principe de la Resonnance, pouvoit seule aussi témoigner de
la force ou de la foiblesse de son influence sur l'oreille:
or cette même Expérience démontre que des deux Accords
consonnans
fa, la, ut; la, ut, mi;
le premier quoique plus naturel, ou plus analogue à ce
Principe physique, en ce qu'il retient le Son fondamental fa,
ne nous plaît guéres plus que le second, la, ut, mi; où
l'absence de ce même fa (1) fait place à mi (15),
c'est-à-dire à un de ses Harmoniques physiques ou dissonnans. Tel est
l'effet du Principe des Rapports.
S'il étoit possible de trouver un nouvel Accord
consonnant, composé de trois Sons, et qui différât
essentiellement, c'est-à-dire, autrement que par un simple
renversement, des deux Accords parfaits connus, on auroit
lieu sans doute de se flatter d'avoir trouvé un nouveau Mode,
dont il formeroit le caractère particulier. Mais c'est à quoi
on ne sçauroit parvenir sans le secours d'un Intervalle
consonnant différent de ceux que nous connnoissons,
Intervalle dont le Principe des Rapports démontre [-125-]
suffisamment l'impossibilité, dès que le premier Intervalle
qui se présente, celui qui est désigné par le Rapport 1:7, ou
4:7, et qui est supposé faux et antimusical, est tout au
moins très-dissonnant.
Ce qu'il importe de remarquer ici, c'est que des deux
dispositions
3/ut, 5/la, 15/mi; et 10/la, 12/ut, 15/mi;
qu'on peut donner aux trois Sons de l'Accord parfait
mineur; la premiere 3/ut, 5/la, 15/mi, qui paroît et qui est
en effet la plus analogue au Principe de la Resonnance par
rapport au Son fondamental fa, ne paroît plus si naturelle,
lorsque ce Son fondamental est actuellement retranché: c'est
la seconde disposition 10/la, 12/ut, 15/mi, qui se présente
alors à l'oreille avec le plus de succès. La raison n'en est
pas difficile à reconnoître. L'oreille bien plus affectée de
ce qu'elle entend actuellement, que d'un Son fondamental
qu'elle ne sousentend qu'obscurément
(q), lorsqu'il ne
resonne pas actuellement, doit se déclarer pour l'arrangement
de ces trois Sons qui, sans en altérer les Rapports,
s'accorde dans un autre sens plus sensiblement avec le
Principe de la Resonnance; elle préfére donc la disposition
d'Accord la, ut, mi, qui lui présente plus clairement deux
Sons fondamentaux, la et ut, portant un seul Harmonique
consonnant mi, qui [-126-] l'est immédiatement de tous les
deux; qui est Quinte de l'un, et Tierce majeure de l'autre.
Cette disposition a d'ailleurs divers avantages considérables
dans la Pratique, et particuliérement dans la formation du
Mode mineur; d'abord elle rapproche autant qu'on peut le
desirer les trois Sons de l'Accord dont il s'agit, qui dans
la premiere disposition 3/ut, 5/la, 15/mi, occuperoit
nécessairernent l'étendue d'une Dixiéme majeure, à moins
que
par le renversement de la Quinte 5/la, 15/mi, en Quarte, on
ne le réduisît à cette forme ut, mi, la; ou par un
renversement encore plus grand à cette autre forme mi, la,
ut; deux formes, deux dispositions que la Pratique prouve
d'ailleurs être sujettes à de trop grandes difficultés, pour
pouvoir être employées dans les Accords principaux, et
sur-tout au commencement ou à la fin d'une Piéce, à titre
d'Accords caractéristiques du Mode.
C'est donc à l'Accord disposé dans cet ordre, 10/la,
12/ut, 15/mi, qu'il appartient le plus naturellement d'être à
la tête d'une Modulation mineure.
Mais si, comme nous l'avons dit, les deux premiers Sons
la, et ut, qui naturellement ne sont point fondamentaux l'un
de l'autre, le sont tous deux de leur Harmonique commun mi,
dès-lors nous pouvons reconnoître dans le Mode mineur de la,
une Modulation double, une Complication très-heureuse [-127-]
du Mode d'ut majeur, comme subalterne avec celui de la, comme
principal. L'union de ces deux Modes qui se trouve
occasionnée très-naturellement par le double emploi
harmonique du mi
(r),
Quinte de l'un, et Tierce majeure de l'autre,
est encore cimentée par les égards réciproques que ces deux
Modes ont l'un pour l'autre. Dans cette Société harmonique le
Mode de la prédomine naturellement sur celui d'ut, à la
faveur de la Consonnance parfaite de la Quinte, dont chacun
de ses trois Sons fondamentaux re, la, et mi, se trouve
pourvû; pendant que ceux du Mode d'ut, fa, ut, et sol,
doivent se contenter de trouver leurs Tierces majeures dans
ces mêmes Sons la, mi, et si, qui forment les Quintes des
Sons fondamentaux du Mode de la. En échange ces mêmes Sons
fondamentaux renoncent ordinairement à leurs Tierces majeures
fa [x], ut [x], sol [x], pour faire place aux fondamentaux
fa, ut et sol, du Mode subalterne son associé.
Mais il est un cas où les deux Modes ne peuvent plus
sympatiser ensemble, et sont obligés de se donner
réciproquement l'exclusion: ce cas a lieu dans l'acte d'une
conclusion ou d'une cadence parfaite. Dans cette occasion, le
Mode de la ne peut [-128-] conserver sa qualité de Mode
prédominant, qu'en munissant sa Dominante mi, de tous les
Sons essentiels à l'énergie d'une conclusion en sa faveur,
qu'en reprenant en particulier sa tierce majeure sol [x], au
préjudice du sol naturel Dominante d'ut. Cette substitution
est d'autant plus indispensable que ce dernier Son, ce sol
naturel ne peut être entendu avec les Sons si et re, sans
faire en faveur de la Tonique subalterne ut, une diversion
trop sensible; puisqu'il ne s'agit plus dans l'Accord mi,
sol, si, re, que de substituer un fa au mi
(s)
pour former l'Accord sol, si, re, fa; qui constitue la
cadence sensible et parfaite du seul Mode d'ut.
On voit donc que dans l'Accord dissonnant mi, sol [x], si,
re, de la Dominante mi, la Modulation cesse d'être mixte,
elle abandonne ce qu'elle tenoit du Mode d'ut, pour se
renfermer dans le seul Mode majeur de la.
Cette exclusion du Mode subalterne, qui simplifie alors la
Modulation, se déclare souvent dans l'harmonie que porte la
Soudominante principale re, lorsqu'elle précéde l'Accord
sensible de la Dominante mi. En ce cas on abandonne
très-souvent, en faveur d'un Chant diatonique, la Soudominante
[-129-] subalterne fa, pour lui substituer le fa [x], soit
comme Tierce majeure de ce re, soit comme Quinte de si Quinte
de la Dominante mi (t).
Mais comme l'effet de
la Soudominante, et de ce qui l'accompagne dans la Modulation
n'est pas à beaucoup près aussi sensible, aussi concluant
pour l'indication du Mode que l'est l'harmonie de la
Dominante; le Musicien est souvent en liberté de conserver
encore dans l'harmonie de cette Soudominante re, la duplicité
du Mode, et d'y laisser le fa naturel, lors même que l'Accord
sensible de la Dominante mi, sol [x], si, re, doit suivre
immédiatement.
De ce que nous venons d'observer sur l'origine ou sur la
formation en partie naturelle et en partie artificielle de
l'Accord parfait mineur, et du Mode qui en dépend, on peut
inférer qu'il y a deux maniéres d'en concevoir la Basse
fondamentale.
La premiere c'est de considerer les trois Sons, 10/la,
12/ut, 15/mi, comme trois Harmoniques plus ou moins immédiats
d'un seul Son fondamental, de fa
(u)
toujours omis dans l'execution en faveur [-130-] de la
parfaite Consonnance, qu'un quatriéme Son, quel qu'il soit,
ne peut manquer d'altérer.
Dans la seconde maniere de concevoir le fondement de ces
trois Sons, on n'a pas besoin de recourir à un Son
sousentendu; on trouve dans l'Accord même deux Sons
fondamentaux la et ut, qui rencontrent dans mi, l'un sa
Quinte, et l'autre sa Tierce majeure: on voit en ce cas, que
celui de ces deux Sons fondamentaux, le la, qui est au grave,
et qui porte la Consonnance la plus parfaite, a droit d'être
censé le principal.
Cela une fois entendu, s'il s'agit de noter les Sons
fondamentaux d'un Accord parfait mineur selon cette seconde
façon d'envisager cet Accord, il suffira pour l'ordinaire, et
en faveur de la commodité de l'expression, d'écrire le
principal de ces [-131-] deux Sons, toutes les fois du moins
que le caractère de la Tierce qui l'accompagne sera
d'ailleurs suffisamment décidé, pour qu'on puisse
sousentendre le Son fondamental adjoint qui la forme.
Ces deux maniéres de noter la Basse fondamentale, qui ne
différent proprement que dans la différente façon de
considerer une seule et même chose, peuvent concourir à nous
faire découvrir en plusieurs cas le fondement de certaines
Successions d'Accords, qui, quoique très-agréables à
l'oreille, pourroient d'ailleurs paroître plus irrégulieres
qu'elles ne le sont en effet.
Autre maniere de considérer la formation du Mode mineur.
Le Mode mineur, quant à sa formation, peut être encore
présenté sous un autre point de vûe, dans lequel il importe
aussi de le considérer. On peut donc le concevoir comme
l'Inverse du Mode majeur.
Pour bien concevoir en quel sens cela doit s'entendre, il
est nécessaire de faire un moment abstraction du Principe de
la Resonnance, et de n'avoir égard dans l'assemblage des Sons
du Mode qu'au Principe des Rapports, en ne considérant dans
le Corps sonore que le Son principal ou fondamental.
Dans cette supposition les deux Sons d'un Intervalle
[-132-] quelconque, comme d'une Quinte par exemple, ne doivent
plus être censés générateurs l'un de l'autre dans un sens
physique, et dans ce cas le passage du Son aigu au Son grave
de cette Quinte doit être conçu tout aussi facile, tout aussi
naturel que le passage du grave à l'aigu
(x),
car le Rapport 3:1; ou 1:1/3 est
tout aussi simple que son Inverse l:3; 1/3:1.
Il en seroit de même de la Tierce majeure, puisque
pareillement le Rapport 5:1 est tout aussi simple que le
Rapport 1:5.
On peut faire ce même raisonnement à l'égard de tout autre
Intervalle, dans la supposition précédente, qu'un Son musical
soit un Son simple et unique.
Il suit de-là qu'un Son quelconque étant donné et
désigné
par 1, on ne peut concevoir un ou plusieurs autres Sons
au-dessus de ce premier Son, qu'on ne puisse aussi en concevoir
précisèment autant [-133-] au-dessous, qui fassent avec lui
les mêmes intervalles au grave que ceux-là font à l'aigu.
Or de même que les Sons désignés par les nombres,
1. 3. 5. 9. 15. 27. 45.
sont les sept Sons,
fa, ut, la, sol, mi, re, si, du Mode direct ou majeur d'ut, qui rangés diatoniquement
en commençant par ut, forment la Gamme ascendante,
ut, re, mi, fa, sol, la, si, ut:
pareillement les nombres renversés, c'est-à-dire, les
fractions,
1. 1/3. 1/5. 1/9. 1/15. 1/27. 1/45.
désigneront également bien les sept Sons
si, mi, sol, la, ut, re, fa: d'un Mode inverse ou mineur de mi (1/3), qui tient ici la
place de 3/ut Tonique du premier Mode, du Mode direct. Ces
Sons rangés diatoniquement en commençant par mi, composent la
Gamme descendante
mi, re, ut, si, la, sol, fa, mi,
du Mode inverse de mi (1/3).
Je remarquerai en faveur des Musiciens Géométres, qui
peuvent connoître l'Ouvrage de Monsieur Euler [-134-] fur la
Théorie de la Musique, que si la Formule algébrique qui
indique l'assemblage des Sons du Mode majeur, devoit être
[Serre, Essais, 134,1; text: 2, m, 3, 5]
[SERESS 01GF]
comme le suppose cet illustre Mathématicien; celle qui
désigne l'assemblage des Sons du Mode mineur, devroit en
conséquence être exactement Son inverse
[Serre, Essais, 134,2; text: 1, 2, m, 3, 5]
[SERESS 01GF],
plutôt que cette autre
[Serre, Essais, 134,3; text: 2, m, 3, 5]
[SERESS 01GF].
C'est cette derniere Expression, qui a donné à Monsieur
Euler la Gamme bizarre, dont j'ai fait mention au
commencement de cet Essai. Mais comme la Formule
[Serre, Essais, 134,4; text: 2, m, 3, 5]
[SERESS 01GF]
donne un Son de trop, le Fs, ou fa [x] (135), qui
appartient essentiellement à un Mode transposé, au Mode de
sol, dont il est Note sensible; cette expression pour être
juste, pour ne désigner que les sept Sons du Mode majeur,
doit être réduite à ce Binome
[Serre, Essais, 134,5; text: 2, m, 3, 5]
[SERESS 01GF];
et par conséquent la Formule des sept Sons essentiels au
Mode mineur pourra pareillement être réduite à cet autre
Binome
[Serre, Essais, 134,6; text: 1, 2, m, 3, 5]
[SERESS 01GF]
Monsieur Euler dans son Calcul des Rapports numériques qui
out lieu entre les Sons musicaux
(y)
relativement à un premier Son
donné, exprimé par l'unité (1), n'a tenu compte que de ceux
qui sont donnés au-dessus de [-135-] cette unité par les
nombres entiers de la suite naturelle,
2. 3. 4. 5. 6. 7. et cetera
et a négligé leurs Inverses, c'est-à-dire, ceux qui
forment la Progression harmonique ou fractionnaire,
1/2. 1/3. 1/4. 1/5. 1/6. 1/7., et cetera
Cette omission de sa part n'a que très-foiblement remédié
à un défaut essentiel qu'elle pallie, à son inattention au
Principe de la Resonnance. Ce Principe physique ne suggére en
effet, à la suite d'un Son donné, d'un Son fondamental ou
principal (1), que des Sons plus aigus, tels que ceux qui
sont désignés par les nombres entiers,
1. 3. 4. 5. 6. 7. et cetera
au lieu que le Principe des Rapports nous présente
également, et les Sons à l'aigu,
2. 3. 4. 5. 6. 7. et cetera
et les Sons au grave,
1/2. 1/3. 1/4. 1/5. 1/6. 1/7, et cetera
du premier Son (1), donné comme premier terme, comme terme
de comparaison.
C'est dans ces deux Suites ou Progressions également
données par le Principe des Rapports, que se trouve l'égale
possibilité de deux Modes, qui soient exactement inverses
l'un de l'autre.
Le Principe de la Resonnance, plus favorable à la premiere
de ces deux Suites qu'à la seconde, est sans doute le seul
Principe propre à démontrer théoriquement, [-136-] lequel de
ces deux Modes doit nous paroître le plus naturel, et mériter
mieux en conséquence le titre de Mode direct.
On peut donc penser avec raison que dans la supposition
qu'un Corps sonore ne rendît qu'un Son simple, qui dans le
sens physique ne mériteroit plus le titre de Son fondamental,
n'étant accompagné d'aucun Harmonique; on peut, dis-je,
penser en ce cas que tout ce qui pourroit se faire dans un
sens, c'est-à-dire, au grave ou à l'aigu d'ut pris pour
Tonique du Mode direct de C-sol-ut, pourroit également, et
tout aussi naturellement se pratiquer dans le sens contraire
à l'égard de mi pris pour Tonique du Mode inverse d'E-la-mi.
Que si cela n'a pas exactement lieu dans la réalité, comme
la Pratique et l'oreille le prouvent assez, c'est dans le
Principe de la Resonnnance que nous en pouvons découvrir la
véritable raison. C'est ce Principe qui modifie l'effet
musical des Rapports des Sons, en nous faisant sentir la
relation physique qui existe entre eux comme, par exemple,
entre les deux Sons qui forment la Quinte de la à mi, dans le
Mode inverse, et qui donnant au Son grave la, la qualité de
Son fondamental, dépouille en même temps mi du titre de Son
principal, de Note tonique, pour en revêtir ce Son grave,
malgré l'avantage que le Son mi semble avoir sur le la, à ne
consulter que le Principe des Rapports.
Ce que le Principe de la Resonnance produit [-137-] à
l'égard de la Quinte la, mi; il opére encore sur les deux
autres Quintes re, la; et mi, si, du Mode inverse, et fait en
conséquence que le Mode d'E-la-mi n'est guéres pratiquable
que sous la forme peu différente du Mode mineur d'A-mi-la.
C'est ainsi que les deux Principes, celui des Rapports et
celui de la Resonnance, peuvent être conçus concourir à la
formation du Mode mineur de la.
On voit en même temps que l'effet du Principe de la
Resonnance se fait plus sentir dans la formation du Mode
majeur, et celui du Principe des Rapports dans celle du Mode
mineur: quoique dans l'un et l'autre de ces deux Modes on
puisse remarquer l'influence compliquée de ces deux
Principes.
[-138-] EXPLICATION
des Exemples de la seconde Planche.
[SERESS 03GF]
Le but de ces Exemples est de faire comprendre plus
aisément le Rapport d'inversion qu'il y a entre le Mode
majeur et le Mode mineur.
On y trouvera donc une représentation sensible de la
similitude inverse de ces deux Modes. L'assemblage, le Groupe
harmonique des Sons du Mode majeur (A) contient deux
colonnes, dont la premiere renferme les quatre Sons les plus
essentiels à la Modulation considérée en général. Ces
Sons
fa, ut, sol, re, qui sont à la Quinte les uns des autres, je
les nomme les Modulateurs: on voit que fa et re en sont les
deux extrêmes, l'un au grave et l'autre à l'aigu.
La Seconde colonne offre les trois autres Sons du même
Mode la, mi, si, Tierces majeures des trois Modulateurs fa,
ut, sol. On sçait que l'usage de ces trois Sons la, mi, si,
dans la Modulation, est principalement de l'enrichir, en la
caractérisant.
Ce Groupe harmonique est ainsi composé de trois Triades
harmoniques.
La Supérieure ou la Dominante sol, si, re:
La Moyenne ou la Principale ut, mi, sol:
L'Inférieure ou la Soudominante fa, la, ut.
On voit que sol est un Son commun à la Triade [-139-]
supérieure et à la Triade moyenne, et que ut l'est de même à
cette Triade moyenne et à l'inférieure. On voit encore à quel
point et en quel sens les deux principaux Accords dissonnans
(B) et (C) du Mode majeur, celui où la Dominante prédomine
sol, si, re, fa; et celui où la Soudominante prédomine fa,
la, ut, re; se ressemblent: d'un côté c'est la Triade
Supérieure sol, si, re, à laquelle on ajoute le Modulateur
extrême au grave, fa; et de l'autre c'est la Triade
inférieure fa, la, ut, à laquelle on ajoute re, Modulateur
extrême à l'aigu.
Le Son que ces deux Accords rendus ainsi dissonnans
annoncent chacun le plus naturellement, c'est le Modulateur
qui n'entre pas dans leur composition, ainsi c'est
ut, que le premier Accord sol, si, re, fa,
et sol, que le second Accord fa, la, ut, re, annoncent le plus naturellement.
Le Groupe harmonique D du Mode mineur est exactement
l'Inverse de celui du Mode majeur, c'est-à-dire, qu'il
présente en descendant de l'aigu au grave précisément les
mêmes Intervalles que celui-la présente en montant du grave à
l'aigu.
Tout Accord du Mode majeur ou direct devient ainsi par un
pareil renversement un Accord du Mode inverse, du Mode
mineur. C'est ce que les Exemples E, F, G, H, I et K,
rendront peut-être encore plus sensible, si après les avoir
lûs comme ils se presentent [-140-] d'abord naturellement, on
renverse le Livre pour les lire comme ils s'offriront alors,
en supposant, comme on voit dans les Exemples, la même clé de
G-re-sol, (ou celle de F-ut-fa sur la quatriéme ligne), et en
diézant dans le renversement les sol qu'on voudra rendre
Notes sensibles.
Le petit chevron [^] dans l'exemple K, indique, quand il
se présente ainsi debout, la possibilité de bémolliser la
Note à laquelle il est joint; et au contraire lorsqu'il
paroît renversé [v] sous la forme d'un v consonne, il désigne
la possibilité, ou la nécessité de diézer la Note à
laquelle
il se rapporte, pour la rendre Note sensible.
De ces Exemples on peut présumer, avec raison, qu'une
infinité de traits de Melodie et d'Harmonie qui n'ont été
composé que pour être lus dans un sens, pourront se trouver
encore très-bons, si on les lit dans le sens contraire, dans
le sens que présente le renversement du Livre, en imaginant
alors les clés convenables, relativement à celles qui se
trouvent dans le premier sens de la Composition.
Il seroit superflu d'indiquer ici toutes les clés qui
conviennent au renversement des différens Tons: on les
trouvera assez facilement, si l'on se souvient que la Note
qui désigne la Tonique d'un Mode majeur dans un sens, doit
toujours se trouver la Dominante d'un Mode mineur dans le
sens contraire, et vice versâ.
On trouvera en conséquence, par exemple, que pour
renverser de la Musique notée sur la clé de G-re-sol [-141-]
sur la seconde ligne avec trois diézes, on peut dans le
renversement imaginer la même clé de G-re-sol, mais sur la
premiere ligne, et sans diéze ni bémol.
S'il est vrai, comme il est aisé de s'en assurer, que
quantité de traits de Musique se trouvent naturellement
susceptibles du renversement dont il est question, sans aucun
dessein de la part du Compositeur, on concevra à plus forte
raison la possibilité de composer des morceaux de Mélodie et
d'Harmonie propres à être lûs et exécutés dans les deux
sens,
dès qu'on le fera de dessein formé
(z).
Il est vrai qu'on trouvera dans cette espèce de Composition à
double lecture diverses difficultés d'Harmonie à l'égard du
progrès des Dissonnances, des changemens de modulations, des
cadences, et de ce qu'on appelle Notes de passage. Mais si
les difficultés de ce genre de Composition en resserrent la
pratique dans des bornes trop étroites, sur-tout à l'égard de
l'Harmonie, l'intelligence du Renversement ou de l'inversion
que j'indique, ne laissera pas d'être agréable, et de fournir
des considérations importantes pour la Théorie: elle peut
même être très-utile a un Compositeur quant à la
Mélodie, du
moins en cas de stérilité de génie, ou de lenteur
d'imagination: on peut aisément se convaincre que la [-142-]
Méthode du renversement appliquée à des chants déja faits,
suggére une infinité de bonnes phrases musicales, qui
paroîtront absolument neuves, et dont il ne sera pas bien
difficile de tirer parti dans la pratique ordinaire de la
Composition.
Fin du troisiéme Essai.
[-143-] LETTRE
A l'Auteur du Mercure de France, sur la nature d'un Mode
en E-si-mi naturel, et sur son rapport, tant avec le Mode
majeur, qu'avec le Mode mineur.
Monsieur,
La lecture de l'ingénieuse Lettre que Monsieur Rousseau
vous a adressée à l'occasion du nouveau Mode de Monsieur
Blainville, m'engage à vous communiquer les remarques que
j'ai faites sur le même sujet; elles tiennent à une nouvelle
Théorie de l'Harmonie dont j'ai formé l'ébauche, et qui n'est
peut-être pas indigne de l'attention des Amateurs
intelligens. J'aurois souhaité pouvoir accompagner mes idées
des preuves qui les soutiennent; mais les bornes que je dois
me prescrire dans cette occasion, m'obligent à ne vous donner
que très-succinctement le résultat de mes réflexions.
Il me paroît donc que ce Mode d'E-si-mi naturel, (qu'on
peut nommer Mode sémi-mineur pour désigner en même-tems la
nature de sa seconde
(a), et
celle de sa tierce) n'est autre chose que le Mode majeur
[-144-] exactement renversé
(b).
C'est ce qu'on pourra concevoir si l'on compare les Gammes de
ces deux Modes; on trouvera que l'une est précisément le
Contrepié de l'autre, c'est-à-dire, que la Gamme
mi, fa, sol, la, si, ut, re, mi,
du Mode sémi-mineur procéde en montant exactement par les
mêmes Intervalles, par lequels celle de C-sol-ut procéde en
descendant, et vice versâ.
Ce principe découvre la nature du Mode sémi-mineur, le
genre d'harmonie qui lui convient, et le dégré de perfection
ou d'imperfection qu'on doit lui assigner: il fournit, en un
mot, des réponses à la plûpart des questions qu'on peut faire
à ce sujet. Voici les principales conséquences qui découlent
de ce principe.
La Quarte la de ce Mode doit y dominer au point d'en
paroître la Dominante, puisqu'elle est la Quinte du Mode
majeur renversée.
Cette Quarte acquiert même, en vertu du renversement, des
prétentions à la qualité de Tonique, parce que les conditions
qui dans le Mode majeur concourent à donner cette qualité à
un seul et même Son, se trouvent ici partagées après le
renversement entre deux Notes mi et la.
Les droits de mi sont fondés sur une sorte d'accord
sensible qui l'annonce, et dont la est privé
(c);
et la [-145-] Note sensible comprise dans cet Accord est la
seconde fa, qui doit descendre sur sa Tonique mi, par la
raison même que dans le Mode majeur, c'est si qui doit monter
à ut (d).
Malgré cet avantage, mi considéré comme Tonique, est sujet
à une assez grande difficulté quant à l'harmonie qu'il doit
porter, en ce que celle
(e) que lui donne
le renversement, le prive du
titre de Son fondamental, qu'elle transfére à la sa Quinte
au-dessous (f).
Il faut par conséquent avoir recours aux expédiens pour
lever du moins en apparence cette difficulté. On peut donc
pour cet effet emprunter un ou deux Sons
(g)
étrangers à l'harmonie que mi porte naturellement en
conséquence du renversement; mais je présume qu'il vaudra
mieux s'en tenir à un de ces deux Sons, sçavoir à sol qu'on
pourra justifier à l'aide du rapport qui se trouve entre le
nouveau Mode et le Mode majeur d'ut; à moins qu'on ne veuille
prendre le parti de commencer et de finir toutes les parties
à l'unisson.
A l'égard des autres sons de ce Mode, il n'y aura qu'à
suivre tout uniment le genre d'harmonie que donne le principe
du renversement.
[-146-] Les prétentions de la Quarte la à la qualité de
Tonique, nous affecteront sans doute au point de nous faire
desirer le seul Son qui lui manque pour completter son Accord
sensible (h), sçavoir
Nune ote sensible, qui dans ce
cas-ci ne peut-être que sol [x]. L'addition de ce seul
nouveau Son suffit parfaitement pour décider en faveur de la
la qualité de vraie Tonique. Dès lors par conséquent nous
sommes dans le Mode mineur d'A-mi-la, dont l'excellence et la
perfection dépendent en bonne partie du grand goût de
tonicité que sa Quinte mi y retient encore, à la faveur de
cette sorte d'Accord sensible
(i) qui lui est propre, et qu'elle
conserve dans ce Mode.
Voilà, Monsieur, les principales conséquences qui émanent
du Principe que j'ai d'abord posé; elles méritent, ce me
semble, quelque attention; elles conduisent natnrellement à
une Théorie lumineuse du Mode mineur, et particuliérement à
une explication élégante et très-simple de l'Accord
dissonnant de Septiéme diminuée
(k), qne j'ai vainement
cherché ailleurs: elles servent même à éclaircir diverses
questions relatives au Mode majeur.
[-147-] Ces vérités me paroissent assez importantes pour
mériter d'être mieux dévelopées: c'est aussi ce que j'ai
dessein de faire dans un petit Ouvrage théorique, si du moins
j'ose aller contre la prévention où l'on est naturellement à
l'égard d'un homme qui traite une matiere qu'on soupçonnera
étrangere à sa profession, et à qui on se croira en droit de
donner l'avis charitable age quod agis: n'importe, je crois
que soutenu d'une évidence démonstrative, j'aurai le courage
de braver ce préjugé, quelque plausible qu'on l'imagine. Je
pourrai même faire plus, je me résoudrai peut-être à publier
un systême de Basse fondamentale, qui me paroît plus simple,
plus juste et plus complet que celui qui nous a été donné par
un des plus célébres Musiciens du siécle, et le seul
Théoriste qui me soit connu.
A cet échantillon de Théorie pourroit bien encore succéder
un Essai plus relatif à la pratique, un projet d'un nouveau
genre de Composition à double exécution, dont l'effet dans un
sens différe absolument de l'effet dans le sens contraire,
tant pour le Dessein que pour la Modulation
(l).
Brevis esse laboro;
Obscurus fio.
Je suis, et cetera Philaetius.
[-148-] REFLEXIONS
Sur la supposition d'un troisiéme Mode en Musique; pour
servir de réponse à l'Observation de Monsieur de Blainville,
insérée dans le Mercure du mois de Novembre 1751.
(a)
JE renonce au nom de Philaetius, qui pour être Grec ne
m'en a pas moins rendu un mauvais office dans l'esprit de
Monsieur B. Je voulois m'annoncer pour un homme qui aime à
connoître les causes des choses, et en particulier celles du
plaisir musical: malheureusement ce mot signifie aussi un ami
de la chicane: Monsieur B. l'a entendu en ce dernier sens,
l'a pris pour un nom de guerre, et m'a supposé en conséquence
l'odieux dessein de nuire à la fortune du troisiéme Mode.
Il est vrai que la découverte d'un nouveau Mode distinct
du majeur et du mineur m'a paru sujette à quelques
difficultés que j'ai cru pouvoir proposer sans desobliger
Monsieur de Blainville.
Quand on cherche la vérité, on aime les objections
raisonnables bien plus qu'on ne les craint; j'ai cru que les
miennes étoient de ce genre. Monsieur B. [-149-] pensoit-il
qu'on ne devoit parler du nouveau Mode que pour le féliciter
de sa découverte?
Mais je dois avertir, pour éviter toute équivoque, que par
Monsieur B. je n'entends pas tout-à-fait Monsieur de
Blainville: on m'assure que le style de l'Observation ne
ressemble pas assez à celui dont elle porte le nom, et qu'on
n'y reconnoît pas toute sa douceur, ni toute sa politesse;
Monsieur B. ne doit donc passer ici pour Monsieur de
Blainville, qu'autant que celui-ci ressemble à l'Auteur de
cet Ecrit.
Ce qui me fâche, c'est que Monsieur B. me met dans la
nécessité d'attaquer quelques idées, qui sont certainement de
Monsieur de Blainville, dont j'estime le mérite et les
talens; je puis même l'assurer que j'ai entendu sa Symphonie
avec des dispositions aussi favorables, et peut-être avec
autant de plaisir qu'aucun de ses amis.
A l'égard du Mode d'E-si-mi naturel, ou pour mieux dire,
d'E-la-mi, puisque la Quarte y domine plus que la Quinte, je
lui voulois tout le bien possible, comme ayant beaucoup de
rapport à mes idées; et j'eusse été charmé que
Monsieur B.
eût réussi à lever les difficultés que je concevois dans la
supposition d'un troisiéme Mode: mais par malheur ces
difficultés subsistent encore, malgré la publication de
l'Essai sur un troisiéme Mode, et malgré l'Observation à
laquelle je réponds, moins pour la réfuter, que pour
développer ce qu'il y a de vrai dans les idées de Monsieur B.
et le dégager du nébuleux, dont [-150-] l'inexactitude de sa
Dialectique me paroît l'obscurcir.
Il est aisé de s'assurer que des divers Sons qui sont
contenus dans les deux Modes naturels d'ut et de la; ut et mi
sont ceux qui ont le plus de rapport harmonique avec les
autres, ut dans le Mode majeur, et mi dans le mineur: on peut
donc dire avec vérité que dans ce Mode-ci, ce n'est pas la
Tonique la, mais la Quinte mi, qui en est comme l'ame ou le
centre harmonique, sur-tout si fa [x] et sol [x] sont compris
dans le nombre des Sons de ce Mode, auquel ils sont
nécessaires, s'ils ne lui sont pas essentiels. Le Son mi est
donc dans un sens vrai le principal Son du Mode mineur, comme
ut l'est dans le majeur: or la disposition la plus naturelle
d'une Gamme, c'est d'en arranger les Sons diatoniquement en
commençant par le principal Son, par celui qui est le plus
relatif aux autres, dont il doit faciliter l'intonnation; il
suit de-là que les deux Gammes les plus naturelles sont d'un
côté,
ut, re, mi, fa, sol, la, si, ut;
et de l'autre, mi, fa, sol, la, si, ut, re, mi. Ces deux Echelles diatoniques sont exactement inverses
l'une de l'autre dans le sens indiqué par Philaetius. Selon
Monsieur B. il seroit plus naturel de penser que ces deux
Gammes ne différent que parce que l'une commence par la
troisiéme Note de l'autre: mais il seroit aisé de prouver le
peu d'exactitude de cette pensée, et de démontrer que le re
de la seconde [-151-] Gamme n'est point à l'unisson du re de
la premiere, qu'il est essentiellement plus bas d'un Comma.
Si dans la Théorie de Monsieur B. les Comma sont des
minuties, ils ne passent pas pour tels dans la mienne: je
suis trop convaincu qu'en fait de Succession harmonique, le
sentiment de l'oreille ne céde en finesse à aucun calcul,
quelque puisse être l'indulgence de ce merveilleux organe à
l'égard de la précision de l'exécution. On pardonne au
Sculpteur et au Peintre de prendre une artére pour une veine,
mais non pas à l'Anatomiste.
Quoiqu'il en soit de l'importance de cette distinction,
Monsieur B. peut s'appercevoir que je sens aussi-bien que lui
tout le mérite de mi et de sa Gamme; je pense même que les
Grecs, qui faute de connoître l'Harmonie proprement dite,
rapportoient tout à la Mélodie, ont pû regarder cette Gamme,
comme la plus naturelle et la plus susceptible du
chromatique, qui dérive des differens emplois que l'Harmonie
assigne à la Note mi, plus qu'à toute autre: je conçois donc,
que si nous étions encore aussi novices en fait d'Harmonie
que l'étoient les Grecs, l'idée des Modes seroit uniquement
relative à la Mélodie, et nous serions en droit de regarder
le Mode d'E-la-mi, comme un Mode aussi légitime que celui
d'ut et de la; mais avec cette différence qu'il y auroit
entre le Mode de mi et celui de la un rapport intime, et
qu'ils seroient dans le cas de ne différer que par le choix
du Son initial, qui dans un cas seroit mi, et dans l'autre
la.
[-152-] Ces considérations peuvent suffire pour engager
Monsieur B. à présumer que j'ai fait quelques réflexions sur
la Mélodie en général, et sur celle des Grecs en particulier;
quoique je sois bien éloigné d'être parvenu à cette
Théorie
suivie et exacte du Chant Grec, qu'il annonce comme digne de
notre attention.
Mais si mes idées s'accordent en gros assez bien avec ce
que nous connoissons de la Pratique des Anciens; si ma
Théorie découvre ce qu'il y a de vrai dans celle de Monsieur
B. et qui lui est suggérée par une oreille qui sent toute
l'énergie des chants; elle ne s'accorde malheureusement pas
si bien avec les flatteuses conséquences qu'en tire sa
Logique.
Quelque considérable que soit le rôle de mi dans
l'Harmonie aussi bien que dans la Mélodie, je ne puis en
conclure que cette Note doive passer pour la Tonique d'un
nouveau Mode, d'un Mode distinct du majeur et du mineur.
On reconnoît un Mode à ses cordes essentielles. C'est à
Monsieur B. à nous indiquer celles du troisiéme Mode, s'il
veut nous aider à en faire la distinction: c'est aussi sans
doute ce qu'il fait, lorsqu'il nous dit que ce Mode passe de
la Tonique à sa Quatriéme, delà à la Sixiéme, et
à son
Octave: d'où il est aisé de conclure que les Cordes
essentielles du nouveau Mode doivent être ces quatre, ou
plutôt ces trois Notes mi, la, ut, mi; c'est-à-dire,
précisément les mêmes que celles du Mode mineur d'A-mi-la.
Il étoit naturel d'ouvrir la Symphonie dans le [-153-]
nouveau Mode par l'Accord propre et caractéristique de ce
Mode mi, la, ut, mi; mais cette Méthode trop naturelle ne
faisoit pas le compte de l'Inventeur d'un troisiéme Mode;
l'identité fâcheuse de cet Accord avec celui du Mode mineur,
des deux Modes n'en eût fait qu'un. Monsieur B. en homme
prudent fait taire un Accord aussi indiscret; il a recours à
un des deux expédiens conjecturés par Philaetius, et prend le
parti de débuter par un Accord mutilé et ambigu, qu'il
emprunte de l'Harmonie voisine: c'est à l'aide de cette
substitution, de cette économie harmonique, que Monsieur B.
nous introduit dans le prétendu nouveau Mode, en nous faisant
passer par la porte entr'ouverte d'un vieux Mode attenant.
Quelque mérite qu'il y ait eu à imaginer un expédient dont
la Musique de nos Ancêtres, fournit assez d'exemples; il n'y
a rien dans ce tour d'Harmonie et encore moins dans le reste
de la Symphonie, qui indique un nouveau Mode.
Si Monsieur B. qui entend si bien les termes de l'Art, eût
exactement défini les mots de Mode et de Modulation, il
auroit pû comprendre que tout ce qu'il allégue pour établir
la réalité d'un troisiéme Mode, ne prouve que celle d'une
Modulation équivoque plus ancienne que nouvelle, et la
possibilité de composer une agréable Symphonie, en s'écartant
à quelques égards de la régularité de la pratique moderne. Il
en est de la Composition musicale comme de la Composition
dramatique ou pittoresque; on peut y réussir sans en observer
scrupuleusement toutes [-154-] les Regles: les unes sont des
loix, les autres ne sont que des conseils. Le Génie excuse
l'irrégularité, mais ne la consacre pas.
La même Théorie qui démontre les priviléges de mi,
sur-tout dans le Mode mineur, prouve aussi qu'en fait d'Harmonie
cette Note porte toujours sur ut ou sur la, qui en sont la
Basse naturelle et fondamentale; et qu'elle n'a jamais
elle-même cette qualité que dans les Modes transposés.
Que la Mélodie dicte un chant, un sujet qui commence et
finisse par mi; c'est ce qu'elle est bien en droit de faire,
mais c'est à l'Harmonie, et nullement à la Mélodie d'en
prescrire la vraie Basse.
Monsieur B. est fort raisonnable là-dessus; il reconnoît
ingénument que l'Harmonie n'est point favorable à la
supposition d'un troisiéme Mode; aussi ce Mode a-t-il la
prudence de la récuser pour Juge, il ne veut être décidé que
par la Mélodie, dit Monsieur B. C'est à lui à prouver que le
nouveau Mode a droit d'en appeller du Tribunal de l'Harmonie
à celui de la Mélodie, d'un Tribunal supérieur à un Tribunal
inférieur: Monsieur B. fait bien mieux, il nie cette
supériorité; la Mélodie, dit-il, a bien plus de force sur
l'oreille que l'Harmonie. Foible ressource, s'il est vrai que
la force de la Mélodie soit dérivée de celle de l'Harmonie;
les Sons musicaux sont en quelque sorte les fruits de
l'Harmonie; la Mélodie ne fait que cueillir ceux qui se
trouvent à sa bienséance, et comme sous sa main, mais elle ne
les produit pas.
[-155-] A suivre la Méthode de Monsieur B. toute Note qui
peut commencer et terminer un Chant aura droit de s'ériger en
Note tonique d'un Mode mélodique; le Mode majeur d'ut nous en
procurera trois de ce genre, ut, mi, sol, et le mineur de la,
tout autant la, ut, mi; puisque ces six Sons suivent chacun
une route mélodique particuliere plus ou moins différente de
celle des autres: il ne s'agira que de secouer le joug de
l'Harmonie, qui prétend les enchaîner et les renfermer dans
les deux seuls Modes qu'elle reconnoît.
Monsieur B. me reproche, avec quelque raison, d'avoir
donné au nouveau Mode une dénomination qui lui paroît louche,
celle de semi-mineur; semi, en terme de l'Art, c'est Monsieur
B. qui parle, veut dire moindre de moitié, on dit semiton, et
cetera. Il fait tout de suite les conjectures les plus
agréables sur ce que j'ai pû prétendre par cette
épithéte,
comme si je n'en eusse pas dit le mot. Pour profiter des
leçons de Monsieur B. sur les termes de l'Art, je dois lui
dire qu'il n'a fait qu'une semi-lecture de l'endroit qu'il
critique, je l'y renvoye; je le prie aussi de corriger
Brossard, qui dans son Dictionnaire explique les anciens mots
techniques semidiapason, semidiapente, de façon à faire
croire qu'il n'entendoit pas mieux que moi le vrai sens du
mot semi.
A propos de louche, si le troisiéme Mode l'étoit lui-même,
ce seroit bien pis: l'épithéte de mixte, que j'approuve fort,
pourroit avec raison paroître contradictoire à celle de
troisiéme, et les [-156-] Antagonistes du nouveau Mode
pourroient bien s'en prévaloir au préjudice de sa nouveauté.
J'ai dit que le Mode semi-mineur d'E-la-mi, n'étoit que le
Mode majeur exactement renversé. Quelle idée! s'écrie
Monsieur B. Je vois bien qu'il ne donne pas dans le Conte des
Antipodes. Il n'a point compris le Renversement exact du Mode
majeur, et moins encore l'idée de le prendre pour principe;
c'est donc une chimère indigne de sa Critique. Il
n'appartient qu'à un Don Quichotte de s'armer contre des
phantômes; mais ce Héros burlesque étoit aussi un intrépide
défenseur de la gloire de sa chere Dulcinée, Princesse
équivoque pour laquelle beaucoup d'honnêtes gens n'avoient
pas tous les égards dûs à sa Principauté. Dans ce monde
chacun a sa marotte; je serai redevable à Monsieur B. et à
tout autre honnête homme qui m'éclairera sur la mienne.
Je suis fâché de ne pouvoir entrer présentement dans
l'explication des idées que Philaetius a proposé un peu
laconiquement dans sa Lettre; je tâcherai de le faire dans
une occasion plus favorable. Il est vrai que je ne pensois
pas que ce qu'il en dit, dût être une énigme aussi obscure
pour un Musicien Théoriste; je n'imaginois pas qu'on pût être
bien sçavant en Musique, si l'on ignoroit la place des Tons
majeurs et mineurs, et si l'on supposoit par exemple que la
seconde Note du Mode mineur est d'un Ton mineur: cette
supposition de Monsieur B. se trouve à la vérité
très-conforme à ce que nous enseigne l'Essai sur un troisiéme
Mode
de l'origine des [-157-] Gammes; mais elle n'en est pas plus
juste.
Monsieur B. aura remarqué sans doute, pour revenir à une
comparaison, dont il m'a occasionné l'idée, que le Sculpteur
et le Peintre doivent être un peu Anatomistes, et sçavoir
beaucoup d'Ostéologie et de Myologie, mais qu'on les dispense
du reste, c'est-à-dire, de tout ce que l'Anatomie et la
Physiologie ne découvrent dans le corps humain qu'à l'aide du
scalpel, du microscope et du raisonnement: mais je ne sçai
s'il a assez senti la différence qu'il y a entre la Pratique
de la Composition musicale et la Théorie de cet Art: je doute
qu'il ait compris quelle dose de Geométrie, de Physique et de
Métaphysique doit accompagner la connoissance de la Pratique
pour en parler en Théoriste; je doute qu'il ait une juste
idée de cet esprit de recherche, d'analyse et de combinaison
que la Philosophie donne à peine à ses partisans, si la
Nature n'en a fait les premiers frais, et sans lequel
cependant les connoissances que je viens de nommer ne ménent
pas bien loin dans le merveilleux labyrinte de l'oreille.
Il ne s'agit cependant pour s'orienter dans tous les tours
et détours de ce labyrinthe accoustique, que de saisir le
vrai fil de l'Harmonie, que de découvrir la véritable route
de la Succession fondamentale. Cette route doit être, à mon
sens, si naturelle et si analogue à ce que nous connoissons
de la nature et du rapport des Sons, qu'il sera également
impossible aux Théoristes et aux Praticiens de la
méconnoître, dès qu'on la leur indiquera clairement; [-158-]
en attendant je les invite à réfléchir sur la proposition
suivante.
L'Accord parfait porte seul sur un seul Son fondamental,
mais tout Accord dissonnant s'appuye sur un double fondement,
sur deux Sons fondamentaux.
Ce Principe bien entendu conduit à un systême fort simple
de Basse ou de Succession fondamentale; et par ce moyen fraye
le chemin à une Théorie de l'Harmonie, qui répond toujours
également au sentiment de l'oreille et à la précision du
calcul. C'est ce que je tâcherai de démontrer lorsqu'il en
sera question.
Une Théorie Astronomique, qui sous prétexte d'une plus
grande simplicité ne reconnoîtroit dans la Terre qu'un
mouvement, le mouvement diurne, par exemple, seroit
très-défectueuse et très-inférieure à la
Théorie qui en admet
deux, le mouvement diurne et le mouvement annuel.
On tâcheroit vainement d'expliquer le flux et reflux de la
Mer par la seule action de la Lune, à l'exclusion de celle du
Soleil.
Il me paroît également difficile de donner une Théorie
exacte de l'Harmonie, en ne reconnoissant qu'un seul Son
fondamental pour chaque Accord dissonnant. En vain
prétendroit-on renchérir sur la simplicité de la Nature. Ce
n'est pas l'unité ou le très-petit nombre de Principes; c'est
la certitude et la juste application de ceux qui existent
réellement, qui forment les bonnes Théories.
[-159-] C'est à l'inobservation de cette maxime qu'on
doit, ce me semble, attribuer l'imperfection et l'obscurité
des systêmes théoriques de Musique qui ont paru jusqu'à
présent, malgré les efforts louables des grands hommes qui
out travaillé en ce genre.
[-160-] Fautes à corriger.
PAge 37. dans la Note, Quinte, lisez Fausse quinte.
Page 81. ligne 21, le, lisez les.
Page 87. ligne 7. vrai, lisez vraie.
Page 95. ligne 1. ses, lisez ces.
Page 116. ligne 4. de la Note, distance, que, lisez distance ou.
Nota. L'Observation sur les Formules, et cetera. page 133,
doit être regardée comme une espece de parenthèse que sa
longueur n'a pas permis de laisser au rang des Notes: elle
finit à la troisiéme ligne de la page 136. Ainsi ce qui suit
doit être considéré comme la continuation de l'Article qui
précedé l'Observation.
[-Planche I.-] [Serre, Essais, Planche I. text: Accords
complets de l'Exemple 23. dans la Génération Harmonique. A,
B, C, D, E, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, Basse
fondamentale selon Monsieur Rameau, Contrepoint fondamental
exprimé en nombres pour la Théorie, Sol, Ut, Fa, Contrepoint
fondamental noté, Basse fondamentale partie Supérieure,
Contre-Basse fondamentale ou partie inferieure, Basse
fondamentale prédominante]
[SERESS 02GF]
[-Planche II.-] [Serre, Essais, Planche II. text: A, B, C,
D, E, F, G, H, I, K, Ut, Re, Mi, Fa, Sol, La, Si, 1, 3, 5, 9,
15, 27, 45, Groupe harmonique des Sons du Mode Majeur, Accord
dissonnant où la Dominante prédomine, Accord dissonnant où la
Soudominante prédomine, Groupe harmonique des Sons du Mode
Mineur] [SERESS 03GF]
[Footnotes]
(a) [cf. p.iv] Les Amateurs de la Pratique de l'Harmonie
doivent souhaiter que le célébre Monsieur Geminiani veuille
bien-tôt publier un Livre composé pour eux, et dont le titre
est déja assez connu: je parle de l'Ouvrage qu'il intitule
Guide Harmonique, (Guida Armonica), à la composition duquel
on sait qu'il a consacré au moins vingt ans de travail et de
méditation.
(a) [cf. p.2] Particuliérement celui de Monsieur Euler, illustre
Mathématicien intitulé: Tentamen novae Theoriae Musicae.
Petropoli, 1739, de même que ceux du célébre Monsieur
Rameau.
(b) [cf. p.7] J'aurai occasion dans la suite, et
particuliérement à la fin du troisiéme Essai, de faire
quelques observations sur la maniere dont le célébre Monsieur
Euler a employé le Calcul des Rapports dans sa nouvelle
Théorie de la Musique, dont j'ai déja fait mention dans la
Note (a). Il étoit impossible d'aller bien loin dans une
Théorie, où il n'est point question du Principe physique de
la Resonnance, et où par conséquent on ne considere le Son
Musical que sous l'idée d'un Son absolument simple et unique.
Du reste, quoique la doctrine contenue dans le Livre de
Monsieur Euler soit très-imparfaite par rapport à la
pratique, on y reconnoît aisément le grand Génie, l'Esprit né
pour les sublimes combinaisons.
(c) [cf. p.7] Monsieur Lampe, Musicien fort connu en
Angleterre par ses Compositions, et particuliérement par le
charmant Opera burlesque The Dragon of Wantley, est du nombre
de ces Artistes. Si nous l'en croyons, le calcul numérique
des Sons en fait d'accords détruit la varieté dont ils sont
susceptibles: "The calculating sounds arithmetically (dit-il)
destroys the Variety of succeeding Harmonies; Monsieur
Lampe's, Art of Musick. Si ce Musicien n'a pas raison quant
an droit, il ne l'a du moins que trop quant au fait, à en
juger par l'expérience du passé.
(d) [cf. p.13] Les écarts du Calcul de la
part des Géométres illustres semblent justifier les Artistes,
qui comme Monsieur Lampe, imputent au Calcul en général les
fautes du Calculateur.
(e) [cf. p.14] On peut consulter encore à
ce sujet les Elémens de
Musique théorique et pratique suivant les Principes de
Monsieur Rameau; où regne tout l'ordre et la clarté dont le
sujet est susceptible, et qu'on remarque dans les autres
Ouvrages de l'illustre Géométre qui les a rédigés.
(f) [cf. p.15] "C'est dans la Musique (dit Monsieur
Rameau) que la nature semble nous assigner le Principe
physique de ces premieres notions purement mathématiques, sur
lesquelles roulent toutes les Sciences, je veux dire, les
proportions harmonique, arithmétique et géométrique, d'où
suivent les progressions de même genre, et qui se manifestent
au premier instant que resonne un corps sonore, et cetera"
Préface du Livre intitulé Démonstration du Principe de
l'Harmonie, et cetera. On peut encore lire la Préface de la
Génération harmonique.
(g) [cf. p.16] On trouvera à la fin du second Essai
l'énumération des differens Principes sur lesquels il me
paroît qu'une Théorie exacte ou philosophique de la Musique
peut être fondée.
(a) [cf. p.19] Inserée dans le
Mercure du mois de Mai 1752.
(b) [cf. p.19] Dans mes Réflexions sur
la supposition d'un troisiém [-20-] Mode en Musique, et
cetera inserées dans le Mercure du mois de Janvier 1752, page
160.
(c) [cf. p.23] On peut dire au Musicien comme au Poéte, si
vis me flere, dolendum est primùm ipsi tibi.
"Un bon Musicien, dit très-bien Monsieur Rameau, doit se
livrer à tous les caractères qu'il veut dépeindre; et comme
un habile Comédien, se mettre à la place de celui qui parle;
se croire être dans les lieux où se passent les différens
événemens qu'il veut représenter, et y prendre la même part
que [-24-] ceux qui y sont les plus interessés; être bon
Déclamateur, au moins en soi-même; sentir quand la voix doit
s'élever ou s'abaisser plus ou moins, pour y conformer sa
Mélodie, son Harmonie, sa Modulation et son Mouvement. Traité
de l'Harmonie, page 143.
(d) [cf. p.25] "Quoique
l'Auteur d'un Chant, comme s'exprime très-bien Monsieur
Rameau, ne connoisse pas les Sons fondamentaux dont ce Chant
dérive, il ne puise pas moins dans cette source unique de
toutes nos productions en Musique." Géneration Harmonique
page 71.
Cette proposition au reste n'est exactement vraie que
relativement aux vrais Sons fondamentaux de la Modulation,
elle [-26-] l'est moins à l'égard de plusieurs de ceux
ausquels on n'attribue cette qualité qu'en vertu de la
septiéme qui les accompagne, comme nous le verrons dans la
suite de ces Réflexions.
(e) [cf. p.27] Monsieur de
Blainville peut voir par l'attention que j'ai à me prévaloir
des comparaisons qu'il tire de la Peinture, combien elles
servent à m'éclairer.
(f) [cf. p.28] Voyez le troisiéme Essai.
(g) [cf. p.28] C'est ce que la lenteur des progrès de
la Théorie physique de l'Harmonie ne prouve que trop bien.
(h) [cf. p.32] Inserées dans le Mercure de Janvier
1752.
(i) [cf. p.33] Elle
consiste principalement, comme je l'ai déja indiqué dans le
premier Essai, à tenir un compte exact des differens
Principes qui influent essentiellement sur l'organe musical:
en fait de Théorie il importe d'être aussi jaloux du nombre
essentiel des Principes, que de leur certitude et de
l'évidence des conséquences qu'on en peut tirer.
(k) [cf. p.33] La
Musique, principalement lorsqu'elle est traitée par les
Philosophes, n'est que la Physique des Sons, dit Monsieur de
Fontenelle, Histoire de l'Academie des Sciences, 1713.
(l) [cf. p.35] "Il n'y a,
dit-il, de véritablement naturel que ce [-36-] qui part
directement du même corps sonore; c'est de la seule
Resonnance que naissent en nous toutes les impressions de
l'Harmonie et de la Succession la plus naturelle." Génération
Harmonique page 74.
(m) [cf. p.36] Il s'agit
ici de la Tierce mineure, soit de celle qui est juste, soit
de celle qui est foible d'un Comma, comme aussi [-37-] de la
Quinte,
trois intervalles qu'on sçait qui n'existent point
dans la Resonnance du Son fondamental.
(n) [cf. p.39] On pourroit concevoir
que le Genre enharmonique moderne est fondé sur le
Tempérament; mais il est aisé de prouver que le Tempérament
ne fait que faciliter l'execution de ce genre de Musique, qui
est fondé lui-même, aussi-bien que le Tempérament, sur un
Principe physique, sur l'indulgence de l'oreille à l'égard de
l'extrême précision harmonique des [-40-] Sons qui composent
un Accord, et en particulier celui de la Septiéme diminuée.
(o) [cf. p.40] Par exemple, la Tierce mineure juste,
dont les Sons [-41-] sont entre eux comme (5:6) avec la
Tierce mineure foible qui s'exprime par le rapport (27:32).
(p) [cf. p.41] C'est sans doute bien plus dans le rapport des Sons
fondamentaux, que dans la continuation d'un Son d'un accord à
l'autre, qu'on doit chercher la raison qui les lie, qui
justifie leur succession. La liaison ou la connexion
fondamentale étant bien plus essentielle entre deux accords
consécutifs que la communauté d'un de leurs Sons, qui n'en
est qu'une suite plus ou moins nécessaire.
(q) [cf. p.41] Bien entendu qu'en pareil cas l'oreille
conçoit à sa
façon, c'est-à-dire, confusément dans la Mélodie, ce petit
mouvement d'un Comma qui échappe à la réflexion, soit qu'il
s'execute en effet sans qu'on y pense, ce qui peut très bien
arriver dans un mouvement lent; soit qu'il ne soit que [-42-]
sousentendu en vertu de la Succession fondamentale qui
l'occasionne: par exemple, lorsque dans le Mode majeur d'ut,
le la (80) Tierce majeure de fa (32) supposé dans la Basse,
devient immédiatement après Quinte (81) de re (27) qui dans
la Basse succede très bien au fa, le Musicien qui entonne le
la doit naturellement lui donner les deux intonnations 80 et
81, si la Basse qu'il entend execute exactement le fa et le
re, selon leur juste rapport (32:27), et s'il veut chanter la
Quinte juste. Voyez Elémens de Musique théorique et pratique
page 39. section 63.
(r) [cf. p.42] Comme dans
la Folie d'Espagne au troisiéme temps de la troisiéme mesure:
on peut y concevoir que la Tonique re (80) monte d'un Comma
pour former la seconde [-43-] re (81) du Mode majeur d'ut,
lequel se déclare dans la mesure suivante, et se trouve ainsi
quoique subitement amené par ce Paralogisme musical, par ce
double emploi du re.
Lors encore que pour passer brusquement du Mode mineur de
la en celui d'ut majeur, on change l'accord de Septiéme
diminuée sol [x], si, re, fa, en accord de simple Septiéme
sol, si, re, fa, le mouvement chromatique du sol [x] au sol
[-44-] naturel est bien le plus sensible, mais il n'est pas
le seul, le re monte aussi d'un mouvement diacommatique de re
80, à re 81; quoique la Note le suppose permanent sur le même
degré.
(s) [cf. p.45] On sçait que ce
Tétracorde étoit composé de quatte cordes, dont les sons
répondent à ces quatre Notes mi, mi [x], fa, la; et formoit
ainsi deux Quarts-de-ton et une Tierce majeure.
(t) [cf. p.46] Au moins dans un sens physique.
(u) [cf. p.46] Aussi le
Genre enharmonique fut-il condamné par les [-47-] Anciens
mêmes, comme étant trop efféminé dans ses expressions.
(x) [cf. p.47] Génération Harmonique, page 62. Les
Italiens ne laissent pas de faire usage de l'intervalle dont
il s'agit ici dans l'accord de Sixte superflue, ut, mi, fa
[x] la [x], dont Monsieur Rameau ne fait aucune mention (que
je sache) dans ses Ouvrages. Il est vrai que dans cet Accord
la Sixte superflue le la [x], doit principalement être
considerée comme tierce majeure de fa [x], second Son
fondamental dans cet Accord, dont ut est le premier et le
prédominant: mais un Son peut avoir un double fondement dans
le même Accord, et rendre en conséquence cet Accord d'autant
plus praticable; c'est ce qui est très sensible dans l'Accord
parfait mineur la, ut, mi, dont la quinte mi étant en
même-tems Son harmonique de la et d'ut, se trouve ainsi porter sur
un double fondement. Il en sera à peu près de même dans
l'Accord de Sixte superflue ut, mi, fa [x], la [x]: rien
n'empêche d'y considerer le la [x] comme Son harmonique
[-48-] de deux Sons fondamentaux, comme Sixte superflue d'ut, et
tierce majeure de fa [x]. Voyez ci-devant pages 45 et 46.
La Succession fondamentale qui a lieu dans les cas où cet
Accord s'employe, confirme et éclaircit cette idée.
(*) [cf. p.49] C'est-à-dire à
une Succession uniquement composée de Sons véritablement et
physiquement fondamentaux à l'égard des Sons qu'ils portent.
(**) [cf. p.49] La seule Septiéme majeure,
comme de ut à si (8:15) peut passer pour intervalle direct.
(y) [cf. p.51] Sans doute faute d'Exemples.
(z) [cf. p.53] On sait que
l'intervalle de re à fa dans le Mode majeur, n'est point ce
que la pratique suppose, une vraie Tierce mineure; aussi
n'est-elle que le renversement d'un Sixte trop fort de fa à
re, (16:27) laquelle n'est elle-même que la somme de trois
Quintes 1/fa, 3/ut, 9/sol, 27/re, ramenée dans les bornes de
l'octave. La ressemblance que ces deux intervalles, cette
Tierce mineure foible, et cette Sixte majeure forte, ont
quant à leur étendue avec les deux intervalles justes qui
portent les mêmes noms, nous permet bien de les confondre,
soit dans un tempérament subordonné à la facilité de
l'exécution, soit encore dans la maniere de les noter; mais
cette ressemblance ne dispense nullement, dans une Théorie
exacte, [-54-] de distinguer avec soin des intervalles qui,
malgré leur rapport d'intonation, et la consonnance
accidentelle qui en résulte, peuvent dans le fond et
relativement à la Succession de l'Harmonie, être censés
dissonnans, et affectent en effet l'oreille comme tels.
(a) [cf. p.54] C'est à mon sens dans les
Principes de la Mélodie qu'on doit chercher la principale
raison du renversement très-fréquent des Accords dans la
pratique de la Composition: si le Principe physique de
l'Harmonie engendre tous les Sons et tous les Accords dans un
certain ordre, qui par cela même doit être censé l'ordre
direct de ces Sons ou de ces Accords; la Mélodie dans une
Composition musicale, jouit du privilege [-55-] de les
arranger, de les transporter d'une Octave à l'autre, d'en
renverser l'ordre et de les élaguer, selon que les Principes
qui lui sont propres peuvent l'exiger.
Monsieur Rameau reconnoît avec raison, que l'Accord
parfait majeur produit un effet et une harmonie admirable,
lorsque les Sons qui le composent sont disposés dans l'ordre
direct 1/ut, 2/ut, 3/sol, 5/mi, que la Nature elle même nous
indique: il se félicite avec fondement d'avoir réussi à le
faire exécuter selon cette disposition dans l'Acte de
Pigmalion, auquel le Public a si justement applaudi. Voyez
Demonstration du Principe de l'Harmonie page 28.
La Nature n'indique pas moins l'ordre le plus direct, le
plus harmonique des Sons qui composent les différens Accords
dissonnans, à les considerer en eux-mêmes. Il est natural de
demander pourquoi, lorsqu'il s'agit de pratique, le Musicien
observe rarement cet ordre dans l'emploi de ce dernier genre
d'Accords; ou du moins ne paroît pas avoir plus de goût pour
cet ordre direct que pour celui qui en est le renversement,
et même en plusieurs cas qualifie de renversement plus ou
moins impraticable cet ordre qui paroît le seul direct; comme
il seroit aisé de le prouver, et comme la suite aidera
suffisamment à l'entendre.
La principale raison de cet usage, mais qui n'est
peut-être pas l'unique, c'est celle qui est tiré de la dépendance
mutuelle, où l'Harmonie et la Mélodie sont
l'une à l'égard de
l'autre. C'est donc principalement par égard pour le chant
des Parties que l'Harmonie se trouve très-souvent obligée de
faire à la Mélodie le sacrifice de l'ordre direct, de l'ordre
le plus analogue au Principe de la Resonnance, dès qu'on a
résolu de conserver ce même ordre naturel dans les Accords
parfaits et caractéristiques de la Modulation, et
particuliérement dans l'Accord initial et dans le final.
(b) [cf. p.59] On peut voir à cette occasion le Chapitre
onziéme du premier Livre des Elements de Musique théorique et
pratique, et cetera où l'origine de la Dissonnance est prise
dans son vrai sens; d'où il suit évidemment que l'intervalle
de Septiéme de sol à fa, est formé par la rencontre de deux
Sons fondamentaux.
(c) [cf. p.60] C'est aussi ce qu'a trés-bien
remarqué l'ingénieux
Auteur des Elémens de Musique théorique et pratique, et
cetera page 74 Article 116.
(d) [cf. p.60] Voyez le troisiéme Essai.
(e) [cf. p.61] Et quelquefois même le triple fondement.
Au reste, l'idée d'un Son ajoûté par Supposition au-dessous du
fondement d'un Accord, n'est dûe qu'à l'hypothèse que tout
[-62-] Accord dissonnant est naturellement un Accord de
Septiéme, et ne porte que sur un seul Son fondamental. En
conséquence de cette idée Monsieur Rameau
a été obligé de
regarder le Son conçu ajoûté par Supposition, comme
uniquement dicté par le goût d'une Basse continue, comme s'il
pouvoit y avoir à cet égard un goût indépendant de la
Succession fondamentale.
(f) [cf. p.65] La nature de la
Quinte de si à fa, dont on accompagne en ce cas cette Note
sensible, Tierce majeure de la Dominante, démontre assez,
sans parler de la Tierce mineure [-66-] si, re, que le titre
de Son fondamental ne lui convient qu'hypothétiquement,
c'est-à-dire que très imparfaitement.
(g) [cf. p.66] L'Harmonie présente un
très-grand nombre d'exemples, où la supposition de ce repos,
et du changement de Mode qu'on prétend qu'il occasionne,
paroît destituée de tout fondement.
(h) [cf. p.66] Ce Traité élementaire de
Composition m'a paru clair, commode et concis.
(i) [cf. p.68] La Progression supposée
fondamentale de la à sol [x], et de sol
[x] à la, dans le Mode mineur de la, est une Progression
purement hypothetique imaginée en faveur de l'Accord [-69-]
de Septiéme diminuée, pour n'être pas
obligé de reconnoître
dans le Son fa, qui forme cette Septiéme, une Tierce ajoûtée
au dessus du re, qui est lui-même la Tierce supposée ajoûtée
pour former la Septiéme mineure du vrai Son fondamental mi
sousentendu dans cet Accord, mais exprimé dans celui de
Septiéme mi, sol [x], si, re, de même que dans celui de
neuviéme mi, sol [x], si, re, fa.
(k) [cf. p.70] Ces deux Notes fa et fa [x] peuvent être
regardées [-71-] l'une et l'autre comme Notes
caracteristiques chacune du Mode auquel elles appartiennent.
Chaque Mode a une double Note caracteristique, l'une au
grave, c'est la Soudominante, et l'autre à l'aigu, c'est la
Tierce majeure de la Dominante, qui porte en conséquence le
nom de Note sensible. Ce n'est aussi que par la concurrence
du Son de la Soudominante avec celui de la Note sensible que
le Mode peut être exactement décidé, dans quelque endroit de
la partition que les renversemens de l'Harmonie puissent les
placer. Si la Pratique eût pu aisément distinguer le la (80)
Tierce majeure de fa, de la 81. Quinte de re, ces deux Sons
auroient encore pû servir à déterminer l'existence du Mode
auquel ils appartiennent chacun en propre: mais la
ressemblance de leur intonnation leur ayant fait donner un
nom et un signe commun, et par conséquent équivoque, leur a
en même temps ôté l'usage qu'elles auroient autrement de nous
avertir du Mode actuel.
(l) [cf. p.72] En faisant
succéder, par exemple, l'Accord sensible re, fa [x], la, ut
du Mode de sol, à l'Accord de Septiéme re, fa, la, ut, sur la
seconde note du Mode d'ut; ce qui occasionne la transition
chromatique, peut-être la plus naturelle, et dans laquelle le
demiton mineur de fa à fa (128:135), se trouve d'un Comma
plus fort que le demiton mineur d'ut à ut [x] (24:25), qui a
lieu dans une transition chromatique du Mode majeur d'ut, au
Mode mineur de la.
(m) [cf. p.73] Voyez le troisiéme Essai.
(n) [cf. p.73] La (81), est la seconde note, et
fa [x] la note sensible, c'est-à-dire la septiéme note du
Mode de sol.
(o) [cf. p.74] Cette
remarque s'applique en particulier très-bien à la [-75-]
supposition qu'on veuille traiter la Gamme comme sujet, soit
en montant ut, re, mi, et cetera soit sur-tout en descendant
ut, si, la, et cetera. Dans ce dernier cas, il seroit
difficile d'employer cette troisiéme note en descendant comme
Tierce majeure de fa; la Modulation s'y trouve comme forcée
de passer en G-re-sol, et de se servir de la comme Quinte de
re, pour éviter la Succession fondamentale de Seconde majeure
en descendant de sol à fa, qui auroit lieu dans ce cas-ci, si
la y étoit employé comme harmonique de fa.
(p) [cf. p.75] S'il s'agissoit dans un
Instrument à touches, de fixer le [-76-] ton de la
relativement au Mode d'ut, il seroit à propos de déterminer
lequel des deux Sons la (80) ou la (81), est d'un plus grand
usage quant au fond de l'Harmonie, la Modulation étant en
général supposée en C-sol-ut; afin de pouvoir donner à la
touche du la, l'intonnation la plus avantageuse. On pourroit
préferer en conséquence celle de (81), comme étant en effet
d'un plus grand usage dans la pratique ordinaire de cette
Modulation, qui est rarement renfermée dans les bornes
exactes du Mode d'ut.
(q) [cf. p.76] Il s'agit
toujours de la Modulation supposée en C-sol ut majeur.
(r) [cf. p.77] On sçait que les deux
Accords fa, la, ut, re; et re, fa, la, ut, peuvent également
être immédiatement suivis de l'Accord de la Dominante sol;
mais non pas de celui de la Tonique ut, lequel succede mieux
à l'Accord de grande Sixte, qu'à celui de Septiéme qui en est
le renversement. Au reste l'inconvénient qu'il y a à faire
succeder immédiatement quelques Accords, procede souvent bien
moins d'un vice dans le fond de l'Harmonie, que de la
difficulté d'éviter certains défauts dans la Mélodie
respective des Parties, comme deux Quintes de suite, et
cetera.
(s) [cf. p.79] Voyez ci-devant page 67, et suivant.
(*) [cf. p.82] Voyez le troisiéme Essai.
(t) [cf. p.83] Les Suspensions ou Anticipations d'Harmonie,
qui comme par une espece de nuance, entrelacent les Accords successifs,
sont encore propres à multiplier les Sons fondamentaux [-84-]
des Accords où elles ont lieu, dès qu'on voudra en tenir
compte dans la Succession fondamentale.
(z) [cf. p.86] Conformément à ce que j'ai
déja remarqué à ce sujet, page 58, et dans la Note (**) page
49.
(a) [cf. p.89] Vû les bornes de notre faculté
acoustique, on peut penser, avec quelque raison, que si la
Douziéme. et surtout la Dix-septiéme majeure, sont plus
suaves, plus parfaitement consonnantes que la Quinte et la
Tierce majeure, qui semblent les représenter, celles-ci en
échange sont d'une Harmonie plus sensible ou plus piquante,
et gagnent, du moins en un sens, à se trouver rammenées dans
les bornes que le Principe de l'Equissonnance des Octaves
leur procure.
(b) [cf. p.89] Voyez la premiere Planche
[SERESS 02GF]et son
explication à la fin de cet Essai.
(c) [cf. p.93] Voyez la Dissertation
de Monsieur Burette sur la Melopée des Anciens. Mémoires de
l'Académie des Inscriptions. Tome V. page 173.
(d) [cf. p.94] Monsieur
Euler, dans son Essai de Théorie Musicale, a donné une Table
très ingénieuse des divers dégrés de suavité des
différens
intervalles, consonnans et dissonnans; mais comme le Principe
de la Resonnance n'est entré pour rien dans l'estimation de
ces dégrés de suavité, cette estimation philosophique n'a pu
répondre assez exactement à celle de l'oreille; surtout à
considerer les intervalles relativement à la Mélodie,
c'est-à-dire, dans l'intonnation successive des Sons qui les
composent. Par exemple, selon la Table de Monsieur Euler,
l'intonnation d'une Tierce majeure doit être aussi suave,
aussi naturelle en descendant qu'en montant; c'est ce que
l'expérience ne confirme point. Aussi dans l'énumération que
fait cet illustre Géometre des principales conditions
requises pour former une bonne Symphonie (page 94. section
12.) n'a-t-il fait aucune mention dè la suavité ou de
l'agrément mélodique des Parties.
(e) [cf. p.96] Diverses circonstances peuvent
adoucir la difficulté
d'intonnation des intervalles un peu grands; comme leur
grande consonnance, la place du second des deux Sons qui le
forment, relativement à l'étendue ou au medium de la voix; et
enfin le grand rapport de ce second Son avec les Sons
principaux de la Modulation.
(f) [cf. p.97] Du grave à l'aigu, et de
l'aigu au grave, dont l'oreille a toujours quelque sentiment,
quoiqu'il soit plus ou moins distinct, selon qu'elle est plus
ou moins exercée dans les sensations musicales.
(a) [cf. p.104] Il le nomme Genus chromaticum
veterum correctum, page 130.
(b) [cf. p.104] Page 235.
(c) [cf. p.105] Monsieur Euler confond
souvent les intervalles que le temperamment du Clavecin ne
distingue pas; c'est ainsi qu'il donne également le nom de
Triton (Tritonus), au vrai Triton, (32:45), et à la
Fausse-quinte, (45:64). Voyez Tentamen novae Theoriae Musicae pages
112, 136, et suivantes.
(d) [cf. p.105] On verra à la
fin de cet Essai qu'à suivre le Principe des Raports, la
formule du Mode mineur est exactement l'inverse de de celle
du Mode majeur, et que par conséquent, lorsque les Nombres
expriment les vibrations, et non les longueurs des cordes, la
Progression arithmétique qui donne les Sons du Mode majeur,
indique ceux du Mode mineur par son renversement en
Progression harmonique.
(e) [cf. p.107] Génération Harmonique, page 32.
(f) [cf. p.108] Ibidem page 9.
(g) [cf. p.108] Voyez aussi les Elements
de Musique Théorique et Pratique, suivant les Principes de
Monsieur Rameau, page 14.
(h) [cf. p.109] L'Accord 10./la, 12./ut, 15./mi, par exemple, peut
être rapporté à 1/fa, comme à sa base naturelle ou physique.
(i) [cf. p.111] Monsieur Rameau
dans ses Nouvelles Réflexions sur sa Démonstration du
Principe de l'Harmonie, et cetera page 72, suppose qu'on doit
recevoir l'Indication physique de l'Accord parfait mineur
(dont je crois avoir assez prouvé l'insuffisance) du moins
par la raison, dit-il, qu'on n'en trouve aucune autre, si ce
n'est par le secours d'un renversement qui tient tout de
l'art, et rien de la nature, puisque l'Octave n'y a nullement
part. On verra dans la suite comment l'art et la nature
concourent dans la formation de l'Accord dont il s'agit ici.
(k) [cf. p.112] Il nous arrive aisément de
n'être pas bien scrupuleux sur la nature des causes d'un fait, quand la
réalité de ce fait est d'ailleurs indubitable.
(l) [cf. p.116] On pourroit
peut-être révoquer en doute l'exactitude de cette derniere
Proposition, et supposer que la foiblesse sonore des Sons
harmoniques dépend plus de leur dégré de dissonnance que de
leur distance, que
de leur dégré d'aiguité,
à l'égard du Son
principal; que le Son harmonique, par exemple, qui dans la
suite naturelle des Nombres 1. 2. 3. 4. 5. et cetera est
désigné par 16, est moins foible que celui qui répond à 12,
que celui-ci l'est moins que celui qui est exprimé par 9, et
qu'enfin ce Son 9 est lui-même moins foible que celui que
désigne le nombre 7. Cette supposition me paroît peu fondée:
il me suffit d'ailleurs que ce dernier Son ne soit pas
absolument imperceptible.
(m) [cf. p.116] Génération Harmononique
pages 10 et 11. Voyez aussi l'Article 4. du Chapitre 6.
(n) [cf. p.117] On n'a
peut-être pas assez bien défini le vrai sens de cette
Sentence, ou du moins on lui a donné trop d'étendue, s'il est
vrai que ce Son fût le fondement de la seconde corde du
Tetrachorde enharmonique des Grecs. Voyez le deuxiéme Essai,
pages 45 et 46.
(o) [cf. p.118] Il
peut paroître en effet assez bisarre que les Sons désignés
par les nombres 2. 3. 4. 5. 6, soient tous non-seulement
musicaux, mais encore consonnans, soit à l'égard du Son
principal 1, soit entre eux-mêmes; et que celui qui vient
immédiatement après, celui qui répond au nombre 7, ne soit
pas même reçu dans l'Harmonie, du moins à titre de
dissonnance. Sans doute que le peu de différence
d'intonnation qu'il y a entre l'intervalle de Sixte superflue
(4:7) qu'il forme avec le Son principal, et celui de Septiéme
mineure (9:16), qui ne la surpasse que d'un petit
Quart-de-ton enharmonique, a beaucoup contribué à faire regarder cette
Sixte superflue comme un intervalle inutile en Harmonie,
comme une fausse Septiéme. Voyez dans le deuxiéme Essai la
Note (x), page 47.
(p) [cf. p.118] Génération Harmonique page 62.
(q) [cf. p.125] A l'aide de
cette espece de très-foible Bourdon, dont nous avons fait
mention ci-devant, page 112. et suivant.
(r) [cf. p.127] Cette duplicité harmonique de mi
le rend sans doute ici un Son plus considérable ou plus
dominant qu'il ne l'est dans le simple Mode majeur de la; ou,
ce qui est la même chose, que ne l'est sol dans le Mode
majeur d'ut.
(s) [cf. p.128] On peut
aussi remarquer dans ce cas que l'intonnation du re doit être
conçue monter d'un Comma, pour devenir Quinte juste de sol;
ce qu'il n'est pas exactement dans le Mode mineur de la.
(t) [cf. p.129] Lorsque le fa [x] est admis dans
l'Accord renversé de la Soudominante re, dans l'Accord de
Septiéme si, re, fa [x], la, il peut souvent être regardé
comme un Son du Mode de mi; comme la Quinte de la Dominante
si, conformément à ce que nous avons observé à
ce sujet dans le second Essai, page 73 et suivant.
(u) [cf. p.129] L'expérience
rapportée ci devant, page 112, prouve que [-130-] l'Accord
parfait mineur la, ut, mi, ne peut être exactement entonné
qu'il n'occasionne quelque léger sentiment de deux foibles
Bourdons fondamentaux, fa et ut, mais dont le premier doit
par deux raisons être le plus perceptible,
premiére. parce qu'il est plus difficile de distinguer un
si foible Son, lorsqu'il est replique au grave d'un des Sons
de l'Accord entonné, que lorsqu'il ne l'est pas. Or il y a un
ut dans l'Accord, et il n'y a point de fa.
seconde. c'est que les trois Sons la, ut, mi, étant tous
trois harmoniques de fa, concourrent tous aussi à en suggérer
le sentiment; au lieu que la n'étant point harmonique d'ut,
ne peut concourir avec les deux Sons ut, mi, à fortifier le
sentiment du foible Bourdon ut, déja trop difficile à
distinguer de l'ut entonné qui est sa double Octave.
(x) [cf. p.132] On suppose
que dans l'intonnation dont il s'agit, l'oreille ne soit pas
prévenue par une impression antérieure; puisqu'en ce cas
l'intonnation de la Quinte en descendant comme de sol à ut,
peut, malgré le Principe de la Resonnance, devenir plus
agréable ou plus naturelle que celle de la Quinte en montant
de sol à re, comme on l'éprouve dans le cas de la Cadence
parfaite où l'oreille est prévenue en faveur d'ut, comme
Tonique du Mode.
C'est ainsi que l'effet de la Réminiscence d'un Son
principal l'emporte souvent sur l'impression actuelle de la
Resonnance du Son présent.
(y) [cf. p.134] On se souviendra
que c'est sur le nombre des vibrations des corps sonores dans
un tems donné, et non sur la longueur des cordes, que portent
les rapports numériques dont il s'agit ici, de même que dans
le reste de cet Ouvrage.
(z) [cf. p.141] L'exemple K en
contient un foible échantillon, en attendant une Symphonie à
quatre Parties que Monsieur de Morambert vient de composer
dans ce Genre, et qu'il se propose de publier incessamment.
(a) [cf. p.143] qui est d'un Semiton.
(b) [cf. p.144] Voyez le troisiéme Essai
page 131, et les Exemples E et F de la seconde Planche.
[SERESS 03GF]
(c) [cf. p.144] Le renversement dont il s'agit ici ne
donne point de sol [x].
(d) [cf. p.145] Le renversement dont il s'agit ici, qui change
ut en mi, convertit si en fa. Voyez l'Exemple F. Planche 2.
[SERESS 03GF]
(e) [cf. p.145] La, ut, mi. Voyez l'Exemple E, Planche 2.
[SERESS 03GF]
(f) [cf. p.145] Ou sa Quarte au-dessus.
(g) [cf. p.145] Sol et si.
(h) [cf. p.146] L'Accord qui annonce avec énergie le Son
la comme Tonique.
(i) [cf. p.146] L'Accord si, re, fa,
la; que donne le renversement de l'Accord sol, si, re, fa;
Exemple G. Planche 2.
[SERESS 03GF]
(k) [cf. p.146] L'Accord sol [x], si, re, fa; contient en quelque
sorte deux notes sensibles, sol [x] et fa; celle-ci ne fait pas moins pressentir la
Dominante mi, que celle-là la Tonique la.
(l) [cf. p.147] Voyez le troisiéme Essai, pages 140 et 141.
(a) [cf. p.148] La Replique de Monsieur de Blainville à
ces Réflexions est dans le Mercure du mois de Mai 1752, pages 137 et suivantes.