TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Author: Le Cerf de la Viéville, Jean Laurent
Title: Comparaison de la musique italienne, et de la musique françoise, Troisiéme Partie: Fragmens d'un Opera Chrétien, Discours sur la Musique d'Eglise (Premiere Partie)
Source: Comparaison de la musique italienne, et de la musique françoise, Troisiéme Partie (Bruxelles: Foppens, 1706; reprint ed. Genève, Minkoff, 1972), 147-174.

[-i-] COMPARAISON DE LA MUSIQUE ITALIENNE, ET DE LA MUSIQUE FRANÇOISE.

Où, en examinant en détail les avantages des Spectacles, et le mérite des Compositeurs DES DEUX NATIONS, On montre quelles sont les vrayes beautez de la Musique.

TROISIÉME PARTIE, Qui contient

Des Fragmens d'un Opera Chrétien.

Un Discours sur la Musique d'Eglise.

Une Réponse à la Défense du Paralelle.

Et un Eclaircissement sur Buononcini.

A BRUXELLES, Chez François Foppens, au Saint-Esprit. 1706.

[-ij-] TABLE.

FRagmens d'un Opera Chrétien, Page 1

Discours sur la Musique d'Eglise, 36

Premiere Partie. Quelle doit être la Musique d'Eglise.

Article I. Régles pour juger de la bonté d'un Motet, 38

Article II. Des qualitez d'un Maître de Musique, et du choix des paroles, 51

Article III. De la Musique, 66

Article IV. De l'exécution, 81

Article V. Si l'usage de la Musique dans let Eglises, est utile ou contraire à la pieté des Chrétiens, 86

Seconde Partie. Quelle est la Musique en Italie et en France.

Article I. Examen des Italiens et des François, pour les qualitez d'un Maître de Musique, et pour le choix des paroles, 108

Article II. Examen des Italiens et des François pour la Musique, 126

Article III. Examen des Italiens et des François pour l'exécution, 165

[-iij-] Article IV. De l'effet que paroît faire la Musique d'Eglise en Italie et en France, 194.

Article V. Jugement sur les Italiens et sur les François, 201

Réponse à la Défense du Paralelle, 1

Eclaircissement sur Buononcini, 39

Fin de la Table.

ERRATA.

PAge 6. ligne 28. les coups, lisez des.

page 15. vers 8. qui vous fit, lisez qui nous.

page 30. vers 2. j'ignote, lisez j'ignore encor.

ligne 12. d'un pere, lisez d'un frere.

page 33, vers dernier. contre ame, lisez contre une ame.

page 34. vers 14. le jour, lisez ce jour.

page 39. ligne 3. de cette beauté, lisez de toute.

page 40. ligne 16. beaux airs, lisez beaux arts.

page 55. ligne 9. je la définirois, lisez je le.

page 61. ligne 1. ne soit plus, lisez ne soit la plus.

page 71. ligne 30. diction, lisez distinction.

page 90. ligne 6. donné, lisez donnés.

ligne 19. la deuxiéme, lisez la seconde.

page 96. ligne 19. que Charles VIII. lisez de Charles VIII.

page 98. ligne <2>0. grande Messe, lisez grand' Messe.

page 104. ligne 23. desolée, lisez désolée.

page 106. ligne 24. craignons, lisez ctaignions.

page 115. ligne 28. loüange, lisez loüange pour lui.

page 119. ligne 16. sou, lisez fou.

page 126. ligne 1. la verité, lisez la vanité.

page 171. ligne 8. lisez contorsions.

page 189. ligne 19. les Religieux, lis ces.

page 194. ligne 10. d'Aristote, lisez d'Aristote et de Ciceron.

page 21. ligne 18. par son nom, lisez par son nom propre.

[-1-] A MONSIEUR DV ***.

FRAGMENS D'UN OPERA CHRÉTIEN.

IL y a plusieurs années, que parlant un jour des Spectacles avec Monsieur de la Ferté, qui les aimoit, et qui, pour user d'un terme que j'entens dire à tout moment, étoit assez au fait de ces choses-là: Je lui demandai s'il ne s'étonnoit point de n'avoir jamais vû d'Opera Chrétien. Cela le fit d'abord rire, tant l'union de ces deux mots lui parut étrange. Mais, aprés y avoir un peu songé, il tomba dans ma pensée, et s'étonna, comme j'avois souvent fait, que personne ne se fût encore avisé de composer un Opera sur quelque matiere Chrétienne.

[-2-] Tout le monde sçait que les sujets de Religion ont été les premiers qu'on ait mis sur le Theatre François, et que ç'a même été pour ces sujets qu'on a élevé des Theatres en France.

* [Des p. art. Poët. chapitre 3. in marg.] De Pelerins, dit-on, une troupe grossiere,

En public à Paris, y monta la premiere.

Et sottement zélée en sa simplicité.

Joüa les Saints, la Vierge, et Dieu par pieté.

Et le goût des Tragedies pieuses s'est également soûtenu dans le progrés, dans la force et dans l'affoiblissement de nôtre Poësie dramatique. Rotron a fait le Martyre de Sainte Catherine, celui de Saint Eustache, et cetera le grand Corneille, Polieucte et Theodore, Tragedies Chrétiennes. Monsieur Racine, Esther et Athalie, Tragedies tirées de l'Ecriture Sainte. Boyer, Judith. Monsieur Brueis, Gabinie, Tragedie Chrétienne, et cetera. On n'a pas pû faire de Comedies dévotes; mais il y a eu des Comedies où l'on a parlé de dévotion: Et si les termes dévots que Moliere a répandus dans le Tartuffe et dans le Festin de Pierre, n'y font pas un effet édifiant, au moins on ne sçauroit nier qu'ils n'y fassent un effet bien agréable. Enfin, nous avons des Comedies si sérieuses et si peu comiques, qu'au regard [-3-] du changement de caractere, c'est la même chose que si elles étoient dévotes. Néanmoins elles ont une réputation qui ne diminuë point: Les Visionnaires, de Desmarests? le Misantrope, de Moliere, et cetera.

Certainement, Monsieur, quand ces Piéces d'un caractere particulier dans leur espece, ces Tragedies Chrétiennes et ces Comédies serieuses, n'auroient pas des beautez considérables qui leur sont particulieres aussi: elles auroient toûjours le mérite de leur singularité, et il seroit toûjours utile qu'il y en eût au Theatre, parce qu'elles y mettent une diversité trés-nécessaire. Nos Opera, que nous apellons des Tragédies en Musique, ne sont pas plus ennemis des sujets tirez de l'Ecriture ou de l'Histoire Sainte, que les Tragedies ordinaires. Peut-être au contraire, que comme le merveilleux convient mieux à nos Opera, qui sont, selon Monsieur Perraut et ses Sectateurs, un genre de representation toute consacrée au merveilleux, genre, qui avoit échapé à l'antiquité, peut-être que les Heros du Christianisme, les Martyrs, leur seroient aussi favorables, et ameneroient autant de merveilleux sage et touchant, qu'aucuns Heros et qu'aucuns Dieux de la Fable. Ce qui est [-4-] fort certain, c'est que l'Opera, si peu diversifié jusqu'à aujourd'hui, a un besoin pressant de l'être. La moindre varieté y seroit sensible, la moindre occasion de varieté y seroit précieuse. De quel prix une varieté entiere de sujet y seroit-elle! Nos faiseurs de paroles d'Opera, cent fois plus resserrez et plus bornez que les faiseurs de Tragedies, devroient être beaucoup plus aises de changer quelquefois de matiere, et les changemens de caracteres et de passions qui s'ensuivroient, ne pourroient pas ne pas réveiller, ne pas exciter avantageusement leur genie.

Et ces Poëtes n'ont pas manqué de sentir combien la diversité les soulageroit, et combien elle embelliroit nôtre Musique. C'étoit pour diversifier que Perrin avoit mêlé du burlesque dans Pomone; et Quinaut dans Cadmus, dans Alceste et dans Thesée. Mais ressource pire que la pauvreté, et qu'il ne faut pas envier aux Italiens, qu'on imitoit en cela: non plus que les bizarreries de tons et d'accords que leur fertilité sans goût leur fournit encore. Ça été, si je ne me trompe, cette même envie de varier les sujets, et par-là les pensées, qui a introduit les Pastorales, Acis et Galatée, Isse, et cetera. Ça été elle, qui depuis huit ou [-5-] dix ans, a introduit sur nôtre Theatre tant de Piéces irrégulieres, sans neud, et en quatre Actes, que nous avons nommées des Ballets: L'Europe Galante, les quatre Saisons, le Ballet des Arts, et cetera. Comment est-il arrivé que personne n'ait imaginé ou n'ait osé hazarder un Opera Chrétien? Je ne sçache pourtant pas qu'il en ait paru aucun en aucun tems, si ce n'est le Jonathas de Charpentier, joüé au Collége de Clermont: Mais, outre, qu'un Spectacle où les Jesuites se défendent de mettre la moindre femme et le moindre trait de la galanterie la plus permise, ne mérite qu'à demi d'être apellée un Opera: Celui de Jonathas est, ce me semble, trop sec et trop dénué de sentimens de Morale et de pieté, pour être apellé un Opera Chrétien. Je voudrois un sujet tiré de la Bible ou de la Vie des Saints; puis un fond de Christianisme, égayé par un juste mélange de galanterie hors d'atteinte. Cela ne seroit pas impossible à ajuster.

Lors que Monsieur de la Ferté eût entendu ce détail que je lui fis, non-seulement il demeura d'accord de ce que je lui disois; mais il me voulut engager à faire moi-même un Opera, tel que je l'avois conçû. Il me dit qu'il croyoit vrai- semblable, que le premier qui paroîtroit, [-6-] auroit du succés, et que le spectateur, le Lecteur le plus délicat, gagné par la nouveauté du projet et de l'entreprise, excuseroit sans doute bien des choses. Mais l'amour du jeu, et divers autres amusemens, m'empêcherent alors d'y songer.

Cependant, Monsieur, m'étant trouvé depuis à la Campague, en une maison où je n'avois point de Livres pour m'amuser le matin, l'idée de cét Opera Chrétien me revint dans la tête. Je crus me souvenir de l'Histoire d'une Sainte illustre, propre à me servir d'Heroïne. Je formai à la hâte un plan d'intrigue, (vous l'entreverrez assez.) Et sans m'arréter à le dresser exactement ni à l'écrire, je me mis à faire quelques Vers de differentes Scenes, dans les intervales de la promenade et du jeu. En une seule fois, qu'au sortir d'une mauvaise reprise, j'allai dissiper mon chagrin sur une terrasse écartée, je fis cinq ou six airs avec beaucoup de facilité; entr'autres un recit qui commence par, Dieu qui m'avez comblé; et que vous trouverez peut-être d'une simplicité heureuse. Mon imagination étoit échaufée, je la détournai ces coups piquans qu'elle repassoit, sur une Assemblée de Chrétiens qui invoquent et qui benissent tendrement leur Dieu, dequoi je composois le divertissement d'un [-7-] de mes Actes: et m'étant souvenu de cét admirable Verset du beau Pseaume 136. Si oblitus fuero tui Jerusalem, oblivioni detur dextera mea. Je tâchai de rendre une partie de sa noble vivacité. Je n'ai jamais fait huit Vers si vîte que ceux-là, la plûpart des autres que je faisois sans suite, et selon la situation que l'humeur où j'étois me portoit à donner à mes Heros, me vinrent aussi trés-aisément: il ne m'en a pas coûté la valeur d'un ongle à tout ce que je vous envoye. Il s'en faut bien, Monsieur, que ce ne soit par vanité que je vous le dis, c'est plûtôt pour vous prévenir sur les défauts que vous y verrez. J'y en connois plusieurs que j'aurois ôtez, si j'avois achevé ce dessein: mais je me dispensai de les corriger, en négligeant de travailler au reste.

J'avoüe pourtant que quand je revins ici de cette maison de campagne, mon intention étoit de continuer. Ma. S. dont j'ai coûtume de consulter le goût, fut la premiere qui me refroidit: Lors que je lui montrai ce que j'avois raporté, il me semble, me dit-elle, que cela devient un peu Sermon. Je jugeai de là qu'en certains momens la perte de mon argent avoit pû me rendre trop détaché de la terre et trop âpre à la dévotion, et que j'avois outré ou gâté la doze qui [-8-] en peut entrer dans un Opera. Je songeai ensuite qu'il n'étoit guére possible que le mien parvint à être executé. Je ne suis pas à portée des Compositeurs ni des Entrepreneurs. Je n'y pensai pas davantage.

Voila, Monsieur, l'histoire de ce que vous avez eu la curiosité de voir. Il n'y a qu'une Scene bien entiere.

Prenez, et que vôtre peur cesse, et cetera.

Le commencement de celle-là plut à ma S. et je l'achevai. Je pense que ç'auroit été la derniere du quatriéme Acte. Tout délabrez que sont ces fragmens, je vous les ai volontiers ramassez, parce que j'ai esperé que la singularité, et même la bonté du dessein, que je croi assurée, les feroit valoir: D'ailleurs, la Poësie chantante a cela de bon, que les airs sont presque tous indépendans les uns des autres, et ne demandent point que les Scenes soient completes et suivies. Imaginez-vous que je vous envoye un recueil d'airs sur divers sujets, comme celui que Madame de.... vous a montré. Je suis sur que vous rencontrerez des choses à vôtre gré dans ce dernier-ci. Celles que j'ai prises des anciens, nos chers Maîtres, (par exemple a l'aimable plaisanterie [-9-] d'Horace) ne manqueront point de vous faire plaisir, malgré ce que ma traduction leur aura ôté de graces. J'ai aussi traduit des traits de l'Ecriture, dont j'espere que le sublime ne se sera pas tout-à-fait perdu. Vous en reconnoîtrez deux de ce divin Pseaume 113. Aures habent et non audient, et Similes illis fiant qui faciunt ea, et omnes qui confidunt in eis. J'avois toûjours eu envie de placer cette seconde pensée quelque part, car elle m'a infiniment touché. Si on me demandoit qu'elle est la plus belle pensée que j'aye jamais lûë, question embarassante d'abord, j'avoüe que, sans être partagé par le souvenir des autres traits exquis de l'Ecriture, et de tous ceux d'Homere, de Virgile, d'Anacréon, de Catulle, et cetera je citerois bien-tôt, Similes illis fiant qui faciunt ea, et omnes qui confidunt in eis. Je ne connois rien de si simple, de si juste et de si fort que cela. J'ajoûterai ce qui m'a assez réjoüi, que Monsieur Perraut loüant ce Pseaume dans ses * [tome 3. page 13. in marg.] paralleles, en raporte la meilleure partie, et n'oublie presque que ce Verset.

Quoique j'eusse quelque espece de scrupule à mêler ainsi les pensées de l'Ecriture avec celles de l'antiquité Greque et Romaine et avec des sentimens de galanterie, l'idée des grands secours que [-10-] j'esperois tirer des Auteurs sacrez et prophanes, étoit ce qui m'excitoit davantage à poursuivre mon Opera. Je n'aurois point aprofondi si le mélange des vols qu'on fait à des Auteurs fort différens, est aussi permis que les vols mêmes, (et pourquoi non?) et j'aurois pris et traduit à bon compte. L'antiquité est un champ toûjours fertile, quelque pillé qu'il ait été, on y peut toûjours glaner. Les Auteurs sacrez, plus riches peut-être que les prophanes, ont été si peu pillez, qu'ils presentent mille et mille pensées, qui auroient la grace de la nouveauté en nôtre langue. Quelle moisson, quelle ressource pour un faiseur d'Opera Chrétiens! Il trouveroit dequoi en animer et en enrichir dix ou douze.

Quinze jours avant que de mourir, Monsieur de la Ferté me demanda si je n'avois pas achevé le mien, dont il avoit goûté les commencemens; et si je n'avois pas travaillé à un Traité de la Musique des Anciens, qu'il m'avoit exhorté d'entreprendre. C'étoit à lui que j'avois écrit la Lettre, qui est à la suite des trois premiers Dialogues. Il me dit qu'il se les faisoit lire par Monsieur son frere, et que ce seroit le dernier plaisir qu'il auroit. Pardonnez-moi, s'il vous plaît, de vous parler tant de lui et de moi. Vous me pardonnerez [-11-] aisément de vous avoir parlé de lui, ou plûtôt vous m'en remercirez. Pardonnez-moi les choses que je vous ai contées de moi-même, si elles ne sont pas tout-à-fait nécessaires à sçavoir, en faveur de la violence que j'ai pû me faire pour ne vous en pas conter davantage. Vous me devez tenir compte de ne vous avoir pas dit comment étoit située la terrasse sur laquelle je fis cinq ou six airs en un moment, et de quels arbres elle étoit plantée.

FRAGMENS D'UN OPERA Chrétien.

UN Dieu, Maître des Rois, à qui tout est possible,

Veut être vôtre Epoux.

Pour tromper de ses yeux la lumiere infaillible,

Où vous cacherez-vous?

Mon coeur, si vous êtes sensible,

Soyez-le pour un Dieu si puissant et si doux.

Vous avez merité sa vengeance terrible,

Il suspend son courroux.

Il goûte tous les biens dans un bonheur paisible,

Il vous les offre tous.

Mon coeur, si vous, et cetera.

[-12-] Choeur.

Chantons tous la gloire

De nôtre Vainqueur,

Et de son grand coeur

La double victoire,

Il sçait conquerir

Plus d'une couronne,

Et faire cherir

Les chaînes qu'il donne.

.........

Qu'il nous paroissoit redoutable,

Quand nous étions ses ennemis?

Qu'il commença de nous paroître aimable,

Du moment qu'il nous eût soûmis!

.........

Il nous a fait changer de maître,

Il est le nôtre enfin, nous n'en changerons plus.

Ceux qu'une fois il a vaincus,

Sont bien surs de ne le plus être.

........

Recevez l'hommage sans feinte

Q e nous osons vous presenter.

Nos chants ne partent point d'une servile crainte,

C'est l'amour qui sçait les dicter,

De nôtre résistance vaine

Triompha l'effort de vos coups:

Nos coeurs demeuroient fiers, et libres, malgré vous,

[-13-] Et vôtre bonté les enchaîne.

........

C'en est assez, allez, j'aprouve et je reçoi

Ces doux gages de vôtre foi:

Vôtre bonheur sera le fruit de ma victoire.

J'aime à voir les transports de vôtre amour pour moi,

Et je prens plaisir à les croire.

Helas, qu'il m'ont gêné! tant d'honneur m'est-il dû?

Ils chantent mon triomphe, et je me sens vaincu.

Mais sans chagrin, souffrons nos tendres peines,

Renonçons sans rougir à nôtre liberté.

Avant nous il avoit été

Plus d'un vainqueur, chargé des mêmes chaînes.

Brillant present, douce image des Dieux:

Piege, en vain reconnu, flâteuse tyrannie:

Tourment des coeurs, charme des yeux:

Des maux et des plaisirs, ô source réünie:

Beauté, trop puissante beauté,

Quel Heros vous a resisté!

[-14-] Vous tombez à mes pieds, vous me rendez les armes,

Mais vous me demandez mon coeur,

Et, si je l'accorde à vos larmes,

Qui de vous, ou de moi, sera mieux le vainqueur?

........

Je commande à cent Rois, je fais trembler les autres,

Je tremble moi-même, et je sers.

Toute l'Asie est dans mes fers,

Et mon coeur gémit dans les vôtres.

S'il vous faut des grandeurs pour prendre des liens:

Je vous offre aujourd'hui le Trône d'Alexandre.

Si vous voulez des pleurs, voyez couler les miens:

Le Maître des humains sçait pour vous en répandre.

........

Plus vous m'attaquez tendrement,

Plus vous m'obligez à vous craindre.

Loin d'adoucir vôtre tourment,

Je ne doi pas même le plaindre.

..........

Si je vous puis toucher, que me font tous les Dieux?

Tremblant auprés de vous, je brave leur puissance.

[-15-] Eh, quels Dieux m'oseroient défendre une esperance,

Que me permettroient vos beaux yeux?

Vous méprisez des Dieux, incapables de nuire,

Vôtre main les a faits, elle peut les détruire:

Il n'en est pas ainsi de celui que je sers.

Ce n'est point de métail une masse insensible:

Et je dois réverer la Majesté terrible

De ce Dieu qui vous fit, moi, vous et l'Univers.

Tels que passe un dard homicide,

Qu'un oiseau passe dans les airs:

Tels, que d'une course rapide,

Un Vaisseau passe sur les mers:

Tels, que passent les flots de l'onde:

Passent les vains plaisirs du monde.

........

De ces Dieux qu'a faits vôtre bras,

Payens, contez nous les merveilles.

Ils ont des oreilles,

Et n'entendent pas.

Le Choeur répete,

Ils ont des, et cetera.

Pour prix de vos soins, de vos voeux,

[-16-] Et du zéle qui vous devore:

Que qui les adore,

Devienne comme eux.

Le Choeur répete,

Que qui les, et cetera.

........

Ah! tout m'aprend à vous aimer,

Grand Dieu, tout m'aprend à vous craindre.

Je n'ai, je ne voi rien qui n'y doive contraindre:

Vôtre main nous a sçû former,

Ces fleurs, elle les a sçû peindre.

Ah! tout m'aprend, et cetera.

Ce flambeau, que le tems ne sçauroit consumer,

D'un mot vous pûtes l'allumer,

D'un mot vous le pourriez éteindre.

Ah! tout m'aprend, et cetera.

Si l'ardeur qui m'enflâme

Est un crime odieux,

Ce crime de mon ame

Est venu de vos yeux.

Vous m'accablez d'une peine mortelle,

Vous aimez à l'entretenir.

Parlez, helas! Parlez cruelle,

En moi , quelle autre offense avez-vous à punir,

Que celle de vous trouver belle?

........

[-17-] Je ne veux point d'amans, ils causent mon courroux.

Quand j'en pourois souffrir, ce ne seroit pas vous.

Une innocente beauté

Pleure vos ardeurs volages.

Reportez-lui vos hommages,

Et me laissez ma fierté.

........

Faut-il que vôtre fierté vange

Cét oubli de mon premier choix?

Princesse, ignorez que je change.

Je ne changerai qu'une fois.

Celle qui ne m'a sçû retenir par ses larmes,

Eût assez de douceur, mais eût trop peu de charmes.

Si vous avez autant de douceur que d'attraits,

Eh, comment, et pour qui changeroit-on jamais?

........

Comme l'inquiéte hirondelle,

De son vol subit et leger,

S'abandonne au vent qui l'apelle:

Un coeur une fois infidelle,

Se livre au plaisir de changer,

Et va volant de belle en belle.

Vous demandez que je vous aime.

Eh, grand Dieu, de quel prix peut vous être mon coeur?

[-18-] Auteur del'Univers, bien-heureux par vous-même,

Mes voeux augmentent-ils vos biens, vôtre grandeur?

Vous demandez, et cetera.

Mais que suis-je, honteux de ma foiblesse extrême,

J'envisage à regret mes maux et ma langueur.

Vous demandez, et cetera.

Moi, vous aimer, helas! l'oserai-je, Seigneur?

Pour moi, c'est une gloire, une faveur suprême.

Vous demandez que je vous aime.

Consentez seulement à recevoir mon coeur.

Quel espoir pourroit me rester?

Le Roi brûle pour la Princesse.

Il lui presente un trône, et son amour la blesse.

Daignera-t-elle m'écouter?

Pour esperer de vaincre une ame si rebelle,

Je n'ai que le lien d'une commune Loi.

Mais, loin qu'elle la doive amollir comme moi,

Cette Loi m'eût dû rendre insensible comme elle.

[-19-] Vous qui voulez défendre vôtre coeur,

Ne voyez point une beauté charmante.

Nos yeux nous ont trahis, et l'amour est vainqueur,

Avant que l'on le sente.

Que dois-je faire enfin, faut-il ceder au Roi?

Ceder au Roi! tout grand, tout Heros qu'il puisse être,

Il n'aime pas si bien que moi.

Pourquoi me vaincra-t-il? pourquoi

De ce que nous aimons, sera-t-il l'heureux maître?

Cependant il prepare.... ah, spectacle mortel!....

Comment troubler l'éclat de ce jour solemnel?....

Je conçois un dessein.... mais est-il légitime?....

Ne l'examinons point, et s'il est crimimel,

L'amour ferme mes yeux, je n'en voi pas le crime.

Pleurez, mes yeux pleurez. Le tourment que j'endure,

Ne s'adoucit que par vos pleurs.

Pleurez le plus grand des malheurs.

[-20-] Que n'ai-je été plûtôt à la mort la plus dure!

Pleurez mes yeux, et cetera.

D'un coupable dessein, j'ai suivi l'imposture.

Des plaisirs innocens, je dois fuïr les douceurs.

Pleurez mes yeux, et cetera.

J'ai méprisé les loix du Dieu de la nature.

La nature en courroux m'interdit ses faveurs.

Pleurez mes yeux, et cetera.

J'offre ici mon coeur

Au Dieu de la Guerre,

Par qui de la terre

Je suis le vainqueur.

Belle Princesse, c'est ici

Qu'on adore Mars: Le voici.

........

Oüi, Seigneur, et j'en sçai l'histoire.

L'artisan incertain, si d'un si bel yvoire,

Il feroit ou la porte, ou le Mars de ce lieu:

Aima mieux que ce fût un Dieu.

........

Que dites-vous, Princesse, et quel mépris étrange?

.........

Il n'a pas entendu, Seigneur, rassurons-nous.

[-21-] Ou si ce Mars est Mars, qu'il agisse et se vange.

Je l'offense à ses yeux, me voila sous ses coups.

Mais l'hyvoire ne sent ni mépris ni loüange.

Et s'il est contre moi sans pouvoir, sans courroux.

Est-il donc plus puissant, plus sensible pour vous?

A qui vous adore.

Le crime fait peur.

Mais helas! Seigneur,

Sans que je l'ignore,

Il séduit mon coeur.

Dieu plein de douceur,

Pardonnez encore,

A qui vous adore.

Taisez-vous.... qu'avez-vous tenté?

Qu'est-ce que vôtre fureur ose?

Eh, depuis quand, démons, pouvez-vous quelque chose?

Sur l'ame d'un Chrétien, et sur sa liberté?

N'oubliez plus, semant une vaine épouvente,

Que le moindre de nous vous tient assujettis.

Allez démons, troupe impuissante,

Rentrez dans les Enfers, d'où vous êtes sortis.

[-22-] Cette noire entreprise étoit donc vôtre ouvrage?

........

Helas! je ne puis le nier.

Connoissez mon amour, pardonnez à ma rage,

De mes secours, c'étoit là le dernier.

En vain, pour vous fléchir, j'ai tout mis en usage,

Tout le Ciel à mes maux n'a sçû remédier:

Cruelle, je tentois, pour ne rien oublier,

Si les Dieux des Enfers y pourroient davantage.

J'aimerois mieux que vôtre coeur

Cedât à mes soûpirs, qu'à leur effort vainqueur:

Mais n'importe comment, pourvû qu'enfin il aime.

Ah, s'il répondoit à mes voeux,

Je serois encore trop heureux

De le devoir à l'enfer même.

Vous rebutez l'amour extrême,

Dont je brûle pour vos apas:

Eh, Junon, Diane elle-même,

Pourroient s'en attendrir, et n'en rougiroient pas.

........

Est-ce là le moyen, et le soin de me plaire?

[-23-] Quels noms m'alléguez-vous! quels indignes sermens!

Quelque pitié peut-être eût suivi vos tourmens,

Et vous irritez ma colere.

........

C'en est trop, cruelle,

C'est trop de mépris.

Ma haine mortelle

En sera le prix.

Vôtre indifference

Eclate en ce jour;

Il faut que ma fureur, il faut que ma vengeance,

Eclate à son tour

Vous les faites naître

Ces funestes transports, dont je me sens troubler:

Ils sçauront peut-être

Vous faire trembler.

........

Me faire trembler, moi! quel pouvoir inquiete

Ceux qui méprisent le trépas?

Princesse, je ne le crains pas,

Et chrétienne, je le souhaite.

........

Eh bien, vous méprisez la mort:

Je vous prépare uu coup plus fort.

Du Dieu que vous servez, j'attaquerai la gloire,

[-24-] Je renverserai ses Autels,

J'abolirai son nom, j'éteindrai sa mémoire

Et je l'arracherai du rang des immortels.

L'avenir ne voudra pas croire

Qu'il ait jamais reçû des honneurs solemnels.

Inhumaine, tremblez: mon coeur hait comme il aime,

Tremblez, si mon amour arme ma cruauté.

Tremblez pour vos chrétiens, si ce n'est pour vous-même:

Tremblez, du moins par pieté.

........

Avez-vous vû dans nos campagnes,

Sous le Ciel, qu'il nous cache, un nuage flotant?

Le Soleil, du haut des montagnes,

D'un seul de ses rayons, le dissipe à l'instant.

Qu'avez-vous osé dire, et que croyez-vous être?

Aprenez qu'un Heros n'est rien

Devant le Dieu puissant, qu'on ne peut méconnoître.

Des humains, qu'il fit seul, il est l'unique maître:

Et le vôtre, comme le mien.

Sa colere vous a fait naître

Pour punir l'Univers

[-25-] De ses crimes divers:

Son souffle, en un moment, vous feroit disparoître,

Pour instruire les Rois, par un fameux revers.

Foible Heros, foible Roy de l'Asie,

Sçachez mieux mesurer vos coups.

Délivrez-vous.

De la vaine fureur, dont vôtre ame est saisie.

Qu'une bouche pleine d'apas,

Aisément touche!

Le moyen de ne croire pas

Ce que dit une belle bouche?

Déja par vôtre Dieu je me laisse charmer:

Vous sçavez trop bien me le peindre.

Mais, que vôtre douceur me conduise à l'aimer,

Quand vos discours me forcent de le craindre.

On me disoit que vôtre loi

Rendoit un coeur si pitoyable.

Helas, Princesse trop aimable,

Fiere beauté, montrez-le moi:

Et, si vous méprisez le Heros et le Roi,

[-26-] Ayez pitié du miserable.

........

Ensemble.

Que ne ferois-je       pour plaire à vos beaux

point yeux.

Ne cesserez-vous de me blesser les

Soulagez mon tourment

d'un regard favorable,

Vous cherchez vainement

Pour puis les

vous je braver Dieux.

En doi vos

Dieu de la beauté qui me charme

Dieu que je ne connoissois pas,

Si je vous offensai que ma voix vous desarme,

S'il faut aller à vous, guidez vers vous mes pas

Je vous soûmets mon Trône, et mes Dieux et moi-même,

Hormis cette beauté, je ne me retiens rien,

Prenez mon coeur, être suprême,

Et me laissez prendre le sien.

......

Qui s'abandonne à son envie

Tremble de voir finir son sort:

Qui craint, qui doit craindre la mort,

Ne peut bien joüir de la vie.

[-27-] ........

Sans un repos, toûjours durable,

Il n'est point de felicité:

Sans une vertu véritable,

Il n'est point de tranquilité

........

Dieu, qui m'avez comblé de tant de biens divers,

Dieu puissant, par qui je respire:

Si j'ai quelqu'autre soin que celui de le dire,

Si vous n'êtes l'objet de mes plus doux concerts,

Que ma voix, desormais sans grace et sans empire,

Ne sçache plus animer tous mes vers:

Puisse ma main tremblante, inutile à ma lyre,

Oublier l'art flateur d'accompagner mes airs.

........

[Il donne son épée aux Gardes. in marg.]

Prenez et que vôtre peur cesse,

Mon bras ne vous vient point enlever la Princesse,

Ne craignez pas de trahison:

Coupable et glorieux du même crime qu'elle,

Je viens dans la même prison,

Attendre une peine si belle.

........

[-28-] Que faites-vous, Seigneur? vous irritez le Roi.

Ce n'est qu'à moi

Qu'en veut sa rage.

........

Ne m'est-il pas permis de venir l'affronter?

........

Nôtre Dieu nous invite à soûtenir l'orage,

Mais nous défend de l'exciter.

........

Le Roi, quand vous mourez, me doit la même peine.

S'il poursuit les Chrétiens, j'ai part à son couroux,

Et s'il veut mesurer ses coups,

Sur ce qu'on a pour lui de haine,

J'en ai mille fois plus que vous.

..........

Je ne hais point le Roi, la haine est trop terrible

Et ce n'est point en nous qu'elle sçait s'allumer.

Nôtre ame pleinement paisible,

Se permet aussi peu de haïr que d'aimer.

.......

Que j'ai pleuré le succez de ses armes!

Le tyran, le barbare! il soupire pour vous,

[-29-] Il ose à vos genoux

Laisser couler ses larmes,

Par le neud le plus doux

Il prétend sans rival posseder tous vos charmes.

Ah, si c'est un bonheur où l'on puisse aspirer,

Etoit-ce à lui de l'esperer?

........

Ciel, que me faites-vous entendre?

........

Helas....

Quelle foiblesse auroit pû vous surprendre?

Mais trop tôt...

J'ai parlé, jugez-en sans détour.

.......

Vous aimer.....

Je le sçai, je devois m'en défendre.

Un Chrétien n'est point fait pour un prophane amour:

Non. Mais de tous les coeurs, mon coeur est le plus tendre,

Et je vous voyois chaque jour.

Vous sçavez le secret de mon ardeur coupable,

A vous le découvrir, j'ai trouvé des douceurs.

Remarquez seulement, Princesse redoutable,

[-30-] Qu'il ne m'est échapé qu'au moment que je meurs.

........

Hé bien, j'ignore cette foiblesse extrême.

Le Ciel veut l'oublier: venez venez à bout

De l'oublier vous-même.

Vôtre sang va couler, il effacera tout.

Mais songez, à quel sort, vôtre Dieu vous attire.

Quand mes appas auroient regné de toutes parts,

Quand mon coeur donneroit l'Empire des Cesars,

Mes appas, mon coeur, et l'empire

Ne mériteroient plus un seul de vos regards.

Chassez-moi de vôtre mémoire,

Ou d'un pere content, prenez les mouvemens.

Ne soyons que Chrétiens dans nos derniers momens,

Ne pensons qu'au bonheur, qu'à la commune gloire

De nos fers et de nos tourmens.

.........

Folles langueurs, funeste flâme

Eteignez-vous, éloignez-vous de moi.

[-31-] Que je fus malheureux de vous ouvrir mon ame!

J'en gemis.... puissiez-vous quitter même le Roi!

O rage des bourreaux que j'attens sans effroi

Inventez le plus long, le plus cruel supplice

Pour augmenter un peu le prix du sacrifice

Que je fais de moi-même à l'honneur de ma loi.

Ensemble.

Bannissons la crainte

Pour cette Loi sainte

Heureux de souffrir.

Redoublons sans cesse

Nos chants d'allegresse:

Nous allons mourir.

........

Divine Loi! Payens, qu'elle vous fasse envie

Et voyez qu'elle rend

Nôtre sort different.

Tout est perdu pour vous quand vous perdez la vie,

La mort, de tous les biens est pour nous le plus grand.

........

Ensemble.

Bannissons la crainte

Pour et cetera.

[-32-] Que deux beaux yeux ont de puissance!

Ah qu'elle est de leurs traits la douce violence!

Je me voi mépriser, moi, mon thrône, et mes Dieux.

Et j'aime encore ces deux beaux yeux.

Vains lauriers, vain amas de gloire,

Dequoi servez-vous aux heros!

Assuré de ce rang au temple de mémoire,

Je pleure ici ma honte, et je perds mon repos:

Et, loin que ma grandeur me donne la victoire,

L'hommage que j'en fais, n'adoucit point mes maux.

Vains lauriers et cetera.

Insensé que je suis, mon malheur est extrême.

J'ai sçû d'un monde entier devenir le vainqueur.

Que n'ai-je sçû plûtôt me défendre moi-même!

Que n'aprenois-je, helas, à mieux garder mon coeur!

[-33-] Il s'est rendu.... que dois-je faire

Retournerai-je aux pieds d'une beauté severe,

Qui, pour payer les feux, dont je me montre épris,

Attache à ses froideurs les plus sanglants mépris?

Suivons nôtre destin. Allez, qu'elle revienne.

Hé, que ne suis-je aussi flatté

De l'amour de ma liberté,

Que du plaisir de lui rendre la sienne!

La voici. Quelle ardeur ne s'excuse à la voir!

Dieux !... J'ai tout oublié, Princesse que j'adore,

Vous ressouvenez-vous encore

Des effets de mon desespoir?

........

Non Seigneur...

Bonté magnanime!

..........

Non Seigneur, vos fureurs....

........

J'en ai pleuré le crime.

.........

Non Seigneur, vos fureurs et vos emportemens,

Foibles contre ame Chrétienne:

[-34-] Comme vos soins, vos voeux, vos soupirs, vos sermens,

Ne sçauroient mériter que je m'en ressouvienne.

........

Quoi!...

Vous pouvez vous épargner

De differens transports, que je sçai dédaigner.

........

Femme de Jupiter, Déesse de la guerre,

M'oseriez-vous traiter ainsi?

Je vous ai méprisez, pour ce coeur endurci,

Vous, et les Dieux, et le tonnerre.

J'aurois bravé pour elle et le Ciel et la Terre.

Vous en êtes vangez... Je le vais être aussi.

Courrez, dispersez-vous, courez servir ma haine.

Poursuivez à l'envi les Chrétiens de ma Cour.

De tous côtez, qu'on les enchaîne.

Que leur affreux destin éternise le jour.

Qu'on les fasse expirer sous la plus rude peine.

[-35-] Gardez que leur trépas ne soit encor trop doux.

Que mon nom anime vos coups.

Qu'ils sçachent qu'à la mort c'est elle qui les traîne.

Ce n'est pas moi, c'est vous,

Oüi, c'est vous, inhumaine,

Qui les immolez tous.

.........

Adieu Seigneur......

........

Cause de nos miseres,

Croyez, que deux fois je respecte vos jours?

Tout est prêt: vous mourrez, enfin,

..........

C'est où je cours.

Je prétends partager le bonheur de mes freres.

.........

[-36-] COMPARAISON DE LA MUSIQUE ITALIENNE, ET DE LA MUSIQUE FRANÇOISE.

DISCOVRS SVR LA MVSIQVE d'Eglise.

A Monsieur L'ABBÉ ***.

J'AY douté, Monsieur, s'il m'étoit permis de dire quelque chose de la Musique d'Eglise des Italiens et des François. D'abord, je connois celle-ci, moins que l'antre, que je ne connoissois pas trop bien. En second lieu, aprés avoir tant parlé, et d'une [-37-] maniere si badine de la Musique prophane, peut-être ne me convient-il point de passer à celle qui ne l'est pas. Vous avez pû remarquer que je me suis religieusement abstenu dans les Dialogues de touches à la Musique d'Eglise, en plusieurs endroits, où même mon discours m'y conduisoit. M'en abstenir encore, est peut-être une espece de respect que je dois à l'idée de sainteté qui y est attachée. Je deviens volontiers sérieux là-dessus, et je me fais une justice assez severe, pour voir que je me suis rendu bien peu digne d'examiner comment il faut chanter des paroles saintes. Cependant, puisque vous m'en pressez, je me hazarderai, Monsieur, à discuter le plus briévement que je pourrai, cette partie de la Musique, qui a sans doute beaucoup de liaison avec l'autre, et je tâcherai d'éfacer la mauvaise impression qui peut vous être demeurée de ma gayeté, par un air plus sage et plus convenable à cette derniere matiere. Si on ne trouve pas ici des lumieres fort étenduës, au moins on y trouvera de la sincerité et de la bonne intention.

Pour y mettre de la briéveté, je vais y mettre de l'ordre. Voyons premierement quelle doit être la Musique d'Eglise. Secondement, quelle elle est en Italie et en France.

[-38-] PREMIERE PARTIE.

Quelle doit être la Musique d'Eglise.

ARTICLE PREMIER.

Régles pour juger de la bonté d'un Motet.

J'Ai établi pour principe dans le premier Dialogue, que faire de la Musique, c'est faire parler quelqu'un en chant: cela semble assez clair et assez prouvé par soi-même. Dans les Opera ce sont des Heros, des Amans qui parlent, et j'ai prétendu qu'en soûtenant plus ou moins juste leur caractere, le Musicien travaille plus ou moins habilement. Cette conséquence s'esnuit, je croi, du principe. Il seroit ennuyeux et superflu de r'apeler à present les raisons sur lesquelles je l'ai encore apuyée. Laissez-moi, s'il vous plaît, me flatter qu'elles vous ont paru bonnes, et qu'elles le paroîtront à tous les gens de bon sens.

Un Musicien qui compose un Motet, ne fait donc autre chose que de préter des tons à quelqu'un qui parle dans l'Eglise, et la perfection de ces tons sera nécessairement [-39-] de convenir à celui à qui on les préte. C'est là toûjours le fondement de cette beauté. C'est là cette grande bienséance, que les anciens et ceux de nos modernes qui le disputent aux anciens, se proposent comme le but général des bons ouvrages. De là viennent les agrémens, et les graces. Gratia decentes, dit * [Od. 4. li. 1. in marg.] Horace. Il n'y a point d'Art, dont la bienséance ne soit le but et la fin. La Peinture, la Poësie, la Rhétorique, la Musique, visent également à la remplir. Probabo primum eum, s'écrie * [Ad brut. orat. in marg.] Ciceron, qui quid deceat videbit: is erit ergo eloquens, conclut-il ensuite, qui ad id quodcumque decebit poterit accommodare orationem. Et de même Quintilien * [Inst. orat. li. 2. c. 13. in marg.], equidem maximè praecipiam, ac repetens iterum iterumque monebo, res duas in omni actu spectet orator, quid deceat, quid expediat: Ou, comme Horace * [De art. Poët. in marg.] l'a dit, pour ramasser en un seul Vers toutes les régles de la Tragedie et de la Comedie.

Singula quaeque locum teneant sortita decenter.

Je croi, Monsieur, que vous entendez et que vous goûtez ce mot de bienséance, qui est fort du monde: ainsi je m'en sers avec plaisir. Mais afin de décendre à un détail clair et aisé, je vous suplie de vous souvenir de ce passage de [-40-] Quintilien, formé de plusieurs autres de Ciceron, où Quintilien renferme tous les lieux communs de la Rhetorique, desquels il traite ailleurs plus au long * [Inst. orat. li. 4 c. 1. in marg.]. Hoc adjicio ut dicturus intueatur, quid, apud quem, pro quo, contra quem, quo tempore, quo loco, quo rerum statu, quà vulgi fama dicendum sit: quid judicem sentire credibile sit antequam incipiamus, tum quid aut desideremus, aut deprecemur. Voila une explication entiere des bienséances. Et pour la rendre encore plus nette et plus méthodique, servons-nous de ce Vers fameux que l'on a fait là-dessus, et que tous ceux qui aiment et qui cultivent les beaux airs, doivent avoir sans cesse dans la pensée, comme un abregé de quelque Art que ce soit.

Quis, quid, ubi, quibus Auxiliis, cur, quomodo, quando.

On peut s'assurer que ce Vers est le précis de tout ce qu'ont écrit Aristote, Ciceron, Horace, Quintilien, Hermogene, et Longin. Nous n'avons qu'à le parcourir, puisque, pour le redire une derniere fois, il nous presente toutes les régles de la bienséance, et que la perfection de la Musique, comme de tous les autres beaux Arts, dont la Musique est la soeur, ne consiste qu'à une observation exacte de cette bienséance. J'ai [-41-] de si bon garands de ce systême, que je n'apréhende pas qu'on l'attaque. Et en un mot, si nous ne faisons cas de la Peinture, de la Poësie, de la Rhetorique, et de la Musique prophane, qu'autant qu'elles attrapent le vrai, n'y auroit-il pas un caprice inexcusable à ne pas regarder la Musique d'Eglise sur le même pié?

Quis? Qu'est-ce que c'est que cét homme, qui s'exprime dans la Musique d'Eglise? Un Chrétien.

Quid? Quels sentimens exprime-t-il? Ceux d'un pécheur, tel qu'un Chrétien est toûjours obligé de se croire. Ceux d'un miserable, qui a toûjours besoin de grace, mais qui par là même doit paroître tantôt plus gai, tantôt plus triste: selon le plus ou le moins d'esperance qu'il a, d'obtenir la grace dont si a besoin.

Ubi? Où? Dans un Temple plein de majesté d'un Etre éternel et infini. Et quand ce ne seroit pas réellement dans une Eglise, tout est Temple pour un Chrétien, qui prie un Dieu, toûjours present.

Quibus auxiliis? Quels secours, quel langage empruntons- nous pour oser parler à nôtre Maître et à nôtre Juge? Des paroles toutes saintes. Quelquefois celles mêmes qui sont sorties de la bouche de ce Juge et de ce Maître: D'ordinaire celles [-42-] qu'il inspira à un grand Roi pénitent.

Cur? Pourquoi? Pour demander les plus pressantes et les plus importantes graces que nous ayons à souhaiter.

Quomodo? Comment un Chrétien doit-il parler à son Dieu? Avec quelque respect et quelque ferveur assurément, en quelque tems et en quelque lieu que ce puisse être.

Quando? Quand? Ordinairement, dans des jours solemnels et consacrez par la mémoire de quelque mystere, de quelque fête qui nous donne droit d'esperer que nous serons plûtôt exaucez. Et voici la seconde mesure de la gayeté et de la tristesse d'un Motet. Il faut que le Chrétien marque de la vivacité, à proportion que le jour qu'il solemnise est auguste et heureux pour lui; de la joïe ou de l'affliction, à proportion qu'il lui r'apelle des choses terribles ou consolantes, et qui excitent sa crainte ou son esperance. De ces sept régles, il y en a cinq fixes, et sans distinction. C'est toûjours un Chrétien qui parle, qui parle en presence de son Dieu, qui parle avec des expressions pieuses, qui parle pour prier l'Arbitre de son Fort éternel; et qui, par tant de raisons, parle avec une ferveur et un respect profonds. Mais les mouvemens de ce Chrétien varient, suivant [-43] que les différentes situations où il se considére, les différens mysteres qu'il considére, et les différens jours où il les considére, lui donnent plus ou moins de confiance ou d'apréhension. Quid, quando? Ce sont ces deux seules régles, sur lesquelles la varieté des mouvemens de la Musique doit être fondée, sur lesquelles on doit fonder la tristesse ou la gayeté d'un Motet.

Je vous avoüe, Monsieus, qu'en faisant ces reflexions, je n'ai pû m'empêcher de rougir encore qu'elles fussent dans ma bouche. Je leur ôte de leur force, ou du moins de leur pieté. Mais enfin, oubliez moi. Ne songez point qu'elles viennent d'un homme, qui a eu la foiblesse de montrer de la Prose et des Vers peu édifians. Sont-elles vrayes au fond ces réflexions-là? Ont-elles cette verité juste et puissante que nous voulons dans les préceptes d'un Poëte et d'un Orateur, qui nous instruit des maximes de son métier? Je pense que oüi. Qu'on y ait donc égard. Qu'on méprise, ou qu'on estime de la Musique d'Eglise, selon que le Compositeur l'aura ajustée à ces observations. Je suis touché de ce que dit * [Eneid. li. 9. in marg.] la Mere d'Euryale, en voyant la tête de son fils.

Hunc ego te Euryale aspicio, et cetera.

[-44-] Je suis touché de ce que dit * [Eneid. li. 11. in marg.] le pere de Pàllas, quand on lui raporte le corps de ce jeune Prince.

Non haec, Opalla, dederas promissa parenti, et cetera.

Pourquoi le suis-je? Parce que je sens que cette mere et ce pere malheureux ne disent rien que de parfaitement juste et vrai en la situation où ils sont: et je ne le serai pas d'un Motet, dont tous les tons seront vrais et justes, par raport à la personne qu'on y introduit chantant! Je perdrois le bon goût de ne le pas être. Mais, quelque ravi que je sois de la proprieté, de l'enchassement merveilleux des mots de Virgile, s'il faisoit tenir à une mere et à un pere desesperez, des discours remplis de pointes et de brillans, que la douleur ne dicte point, comme fait par exemple Seneque le Tragique: Que penserois-je de ce défaut de bienséance? Je vous assure que malgré la beauté plus qu'humaine de l'élocution de Virgile, je le traiterois de déclamateur et de Pedant. A l'aplication. Lorsque j'entendrai un Motet, je me souviendrai qu'un Motet est uniquement l'expression des sentimens d'un Chrétien qui adresse sa voix à son Dieu, et je croirai que je me laisserois aveugler si je mesurois la gloire du Compositeur sur autre chose, [-45-] que sur l'attention qu'il aura euë à garder là toutes les bienséances que nous avons expliquées.

On me dira, vous voulez la Musique d'Eglise bien dévote.... Je la veux vraïe, je la veux juste; puis qu'elle ne le sçauroit être qu'en devenant trés-dévote, je demanderai qu'elle le soit; et nous avons vû si clairement que l'air de dévotion lui est convenable, qu'on peut exiger sans détour et sans réserve, qu'elle l'ait. N'exige-t-on pas que la Musique d'Opera ait un air galant, un air du monde? Et qui ose douter que chaque Ouvrage ne tire ainsi son prix de cette convenance aux tems, aux lieux et aux personnes? Par la même raison qu'un Prêtre connoisseur siffleroit de la Musique d'Eglise sur le Theatre, un homme de la Cour d'un goût éclairé, sera contraint de mépriser une Musique de Theatre dans l'Eglise. Cela est reciproque.

Mais on ne voit pas, m'objecterat-on, que tous les hommes soient à l'Eglise en l'état où il faudroit qu'ils y fussent, suivant vos principes. Ces idées d'humilité, de frayeur, d'espoir, de vénération, ne sont gueres communes, ne sont gueres vives en eux. Dans ce relâchement général, le Compositeur n'est-il point excusable de se relâcher aussi un [-46-] peu, et de proportionner son chant à la disposition de ses auditeurs? Je répondrai que la premiere régle du Compositeur est de songer qui il fait parler, il a moins à songer qui l'etoute. Car, quand il ne seroit écouté de personne, son Motet seroit toûjours le langage d'un Chrétien priant. Les sentimens des auditeurs sont à la verité la seconde régle que le Musicien doit envisager, et l'interêt de sa réputation lui rend cette seconde régle trés-importante. Cependant la premiere, la principale, la régle immuable est certainement de s'attacher au caractere de celui qui chante. On peut avoir plus ou moins d'auditeurs, les avoir plus ou moins connoisseurs, les avoir d'une humeur capricieuse, d'un goût bizare, il n'y a rien de réel ni d'assuré ici: au lieu que nos sept points sont réels et assurez en toute occasion et par tout païs. D'ailleurs, on a peut-être tort de ne pas conter les auditeurs pour de vrais Chrétiens. Je me persuade, moi, que la plûpart le sont, et nous avons lieu de nous le persuader. Nous vivons dans un siécle où l'on est constamment mieux instruit de sa Religion, et où on la pratique mieux à l'exterieur, qu'on n'a fait depuis mille ans. Mais enfin, ce qui décide, les honnêtes gens qui vont à l'Eglise, [-47-] et qui ne sont pas en effet gens de bien, veulent pourtant qu'on les traite comme s'ils l'étoient, et leur Musicien est obligé par les loix de la bienséance, de supposer que tous les hommes le sont là: de même que le Compositeur d'un Opera suppose tous ses auditeurs sensibles à l'amour, et aux passions qui accompagnent l'amour, quoiqu'il se trouve quelquefois à l'Opera des Philosophes. Comme il seroit trop long et trop difficile d'aller percer les coeurs des hommes; les beaux Arts les prennent d'ordinaire non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils doivent être, dans la situation où l'on a affaire à eux. C'est encore un principe trés-positif, et que les faiseurs de Motets ne sçauroient trop avoir en vûë. Un Avocat traite tous ses Juges de Juges integres et éclairez, parce qu'ils le doivent être, et quand il sçauroit lui-même que sa Cause n'est apuyée que sur une Jurisprudence nouvelle et douteuse, il ne a parle que de bon droit infaillible de son côté, et d'aveuglement punissable du côté de ses adversaires, parce qu'il doit parler de ce ton. Ainsi Monsieur Patru dans son Plaidoyer * [Plaid. 17 in marg.] contre les Urbanistes, [-48-] duquel Monsieur de Ficubet dit, que cela seroit admirable s'il défendoit le parti qu'il attaque, Monsieur Patru ne fait point façon de déplorer l'erreur, l'emportement, la résistance opiniâtre et envenimée des Urbanistes. Un Peintre, qui represente quelque action de l'histoire ancienne, la represente selon les manieres des tems et des lieux où elle s'est passée. Non qu'il ne sçache bien que plusieurs de ceux qui verront son tableau, en blâmeront l'ordonnance, ou s'en étonneront, n'ayant pas une connoissance exacte des moeurs de l'antiquité, mais parce qu'il doit suposer qu'ils l'ont; parce que son premier devoir étoit de remplir les bienséances à l'égard de ceux qu'il peignoit, et qu'il a dû compter que ceux qui regarderoient lui sçauroient bon gré de les avoir remplies. Ainsi, lorsque Poussin peint nôtre Seigneur faisant la Céne, il le met sur de longs lits, lui et les douze Apôtres. Manger sur des lits! oüi, puisque les derniers Juifs mangeoient de cette maniere. (Car je croi que les Juifs du tems de David mangeoient assis, comme les Grecs d'Homere; mais nous aprenons du Persa de Plaute, de la derniere satire d'Horace, de Virgile, et cetera que presque tous les anciens du moyen âge mangeoient couchez, ce qu'ils avoient pris [-49-] des Perses,) puis qu'il paroît clairement par le mot discumbere, qui est par tout dans la Vulgate, * [Matth. 26. 19. in marg.] Vespere autem facto discumbebat cum duodecim, que Jesus-Christ fit sans doute la Céne en cette posture. Si Poussin n'avoit pas suposé qu'on sçauroit cela, et nous avoit montré Jesus-Christ et ses Apôtres assis sur des chaises comme nous, quel ridicule se seroit-il donné, et quel ridicule se donneroit quelqu'un qui le voudroit critiquer! Mais s'il arrive d'abord qu'on critique ce qui est vraiment beau, cela n'est gueres général, ni ne dure gueres. Les connoisseurs instruisent les ignorans, la raison se répand et se communique: à la fin, tout le monde pénétré d'une certaine lumiere naturelle que jettent les bienséances, revient et s'accorde a admirer les ouvrages où elles sont observées. Tant il est vrai que les Orateurs, les Peintres, les Musiciens n'ont rien à craindre en representant leurs personnages avec une juste exactitude, et qu'ils doivent s'assurer que ceux pour qui ils travaillent, ne manqueront point d'être sensibles à cette perfection. L'un est une loi inviolable, l'autre est une suposition nécessaire; et par conséquent, les régles d'un Compositeur de Musique d'Eglise se réduisent à deux. Premiére. Il fait parler [-50-] un Chrétien. Deuxiéme. devant des Chrétiens.

Aprés avoir établi de cette sorte comment il faudra juger de la bonté d'un Motet, il me semble que j'ai trois choses à examiner. Le choix des paroles, la Musique, l'execution. * [Tome 1. livre 7. chapitre 3. in marg.] Kirlher veut une quatriéme perfection, que les paroles soient des vers bien rimez et bien mesurez. Ut Rythmum, sive mensuram verborum harmonico rythmo mensuraeque exacte cooptet. Cela étoit bon pour les compositeurs de l'antiquité, mais nous quittons les nôtres de ce soin, ou du moins il ne sera pas assez important pour entrer en comparaison avec les trois autres choses que nous leur demandons maintenant. Et parce que ces trois choses, principalement le choix des paroles, dépendent en partie des qualitez personnelles du maître de Musique. Je croi que je ne ferai point mal de commencer par former le caractere d'un excellent Compositeur.

[-51-] ARTICLE II.

Des qualitez d'un maître de Musique, et du choix des paroles.

J'Ai pris la méthode d'éclaircir et de prouver ce que je pense de la Musique par des inductions tirées de la Rhetorique de la Poësie, et des autres beaux Arts ausquels la Musique ressemble, et puisque la ressemblance a est certaine, ma méthode ne peut pas être mauvaise. Dans cette méthode, deux des plus considérables autoritez que je puisse alléguer, sont celles d'Horace et de Quintilien. Aprés Virgile avec qui personne ne va dupair, Horace est nôtre meilleur Maître. Quelque court que soit son Art Poëtique, on sçait que c'est un des morceaux de l'antiquité, dans lequel il y a le plus à aprendre. Si la paresse ou l'esprit libertin d'Horace lui avoit permis de donner un ordre clair et suivi b à cét amas de réflexions [-52-] exquises, dont il s'y décharge, il n'y resteroit rien à desirer: Et enfin, comme l'art Poëtique d'Horace est entier, et que nous n'avons qu'une petite partie de la Poëtique d'Aristote, je croirois qu'en fait de préceptes de Poësie, le Romain a plus d'autorité que le Grec. Quant à Quintilien, il nous a laissé des leçon de Rhétorique si achevées, que le jugement de Politien, qui pour le détail, préfere ses institutions aux Livres de l'Orateur de Ciceron même, n'a pas été contredit. Et en effet, Quintilien ayant profité des travaux de Ciceron et y ayant ajoûté ce qu'une longue expérience, de profondes méditations, et un heureux fond, lui avoient fourni, a pû sans merveille le surpasser. Horace et Quintilien cités me dispensent d'en citer d'autres. Or, quoi qu'Horace fût d'une doctrine peu rigide, nous voyons qu'il demande à un bon Poëte pour premiere disposition, qu'il ait l'esprit sage, droit, épuré.

Scribendi recte sapere est et principium et fons.

On dira qu'Horace rioit, ou qu'il entendoit par sapere, avoit le goût fin, eum esse cui Palatus sapiat: mais il entre dans un détail de raisons sérieuses, par lesquelles il montre de reste qu'il adoptoit là le sentiment des Philosophes, qui soûtenoient [-53-] que le Sage seul pouvoit bien parler et bien écrire.

Qui didicit patriae quid debeat et cetera.

Ille profecto.

Reddere personae sit convenientia cuique.

Remarquez encore ce convenientia. Voilà ce que nous disions à l'article précédent, et voilà ou Horace fait aboutir le fruit de la sagesse, l'utilité de l'étude, le comble du mérite. Il veut donc qu'un Poëte soit un honnête homme, et il confirme ce passage en cent autres endroits, ou, vir bonus, est son terme, pour exprimer un homme capable de faire quelque chose de bien. Quintilien tient le même langage. Il définit, aprés Ciceron, le parfait Orateur, vir bonus, dicendi peritus: et de peur qu'on ne prenne pas cette définition assez au pied de la lettre, il employe un long * [Le ch. 1. du li. 12. in marg.] chapitre à prouver qu'il est réellement nécessaire que son Orateur ait toute la probité, toutes les vertus de l'homme de bien le plus estimé. Serons- nous trop severes, Monsieur, quand nous prétendrons que ce soit là aussi la premiere qualité d'un compositeur de Musique d'Eglise?

On m'objectera qu'il y a eu des Poëtes et des hommes éloquens, qui étoient de grands scélérats. Des Poëtes d'un mérite et d'une gloire médiocres; oüi, [-54-] des Poëtes du premier rang, qui n'ayent pas été d'honnêtes gens dans leur religion et dans leur état, je n'en connois point. On trouvera que quelques scelerats auront eu une adresse de persuader passagere, et en certaines occasions: dés Orateurs illustres, et attachez au métier de l'éloquence, on n'en trouvera pas; et quand on en trouveroit, nous dirions comme Quintilien: s'ils avoient été sages et vertueux, ils en auroient encore été plus éloquens. Au regard de la Musique, nous ne parlons point de la Musique prophane. Celle-là n'a pas assez de raport avec la vertu, pour demander que ceux qui la cultivent, ayent des moeurs trés pures: cependant, il seroit avantageux à un Musicien du monde, de sçavoir mille choses, qu'un homme réglé aprendra plûtôt qu'un autre. Mais nous soûtenons qu'il est à peu prés impossible qu'on devienne un excélent compositeur de Musique d'Eglise, sans avoir beaucoup de Philosophie Chrétienne, c'est-à dire, de Religion. Et si l'ancienne Rome vouloit d'abord que ceux qui se mêloient de la divertir ou de l'instruire par leurs vers, et de défendre ses loix et ses Citoyens par leurs discours, fussent Philosophes de coeur et d'esprit, il ne siéroit pas que ceux qui animent par leurs chants les [-55-] Prieres de l'Eglise, fussent d'un caractere moins pur et moins noble.

Je dis d'avantage. Je suis persuadé qu'il faut que le maître de Musique d'une Cathédrale, soit Prêtre. Je vais vous rendre raison de mon sentiment, en vous expliquant la définition entiere que je serois d'un excélent compositeur de Musique d'Eglise. Je la définirois, un bon Prêtre qui sçait bien sa Religion, et trés bien la Musique, pour laquelle il a du génie et du goût.

Cette derniere partie convient également au Musicien d'Eglise et au Musicien d'Opera. Il est clair qu'ils doivent sçavoir trés bien la Musique l'un et l'autre. J'ajoûte qu'ils doivent avoir du génie et du goût, car une connoissance des régles séche et froide, n'inspire point des chants vifs, une Musique féconde, cela ne coule que d'un heureux genie: et sans goût le plus heureux génie du monde devient inutile et dangereux. Le goût met le génie en oeuvre, il le retient ou l'excite, il le gouverne; et en vérité, cette qualité là est toûjours fort supérieure aux autres.

Je veux que nôtre Compositeur sçache bien sa Religion, puisque c'est pour sa Religion, et sur sa Religton qu'il travaille. Le peu d'érudition de ceux qui [-56-] composent des Piéces Françoises est assurément leur plus grand malheur, et c'est la source de la plûpart des fautes, dans lesquelles ils tombent. Bornez à sçavoir manier et remanier le ton majeur et le ton mineur et les sept notes, ils ignorent et la Fable et la Grammaire et les régles du Theatre; et par là, il n'est pas possible qu'ils ne fassent souvent des bévûës burlesques. Mais l'ignorance des faiseurs de Musique latine est d'une autre conséquence. Leurs bévûës ne sont pas burlesques, elles sont fâcheuses, et elles ont des suites, dont il n'est point permis de rire. Au lieu qu'un Compositeur habile dans sa Religion en tirera des idées, qui le conduiront à cent traits admirables.

Je le voudrois Prêtre pour quatre ou cinq raisons. Premierement, on ne l'est point qu'on ait étudié auparavant. On a eu besoin d'aprendre un peu de Latin et de Théologie, afin d'être reçû. C'est déja sçavoir sa Religion, ou du moins, c'est un pas pour la sçavoir. Cela a mis un Musicien sur la voye des sciences, qui lui sont nécessaires; cela l'engage à les cultiver.

Secondement, un Prêtre est obligé de dire son Breviaire, ce qui l'avance encore, malgré qu'il en ait. Il lit chaque jour quelques Pseaumes et quelques morceaux [-57-] de l'Ecriture. Pour peu qu'il réflechisse, qu'il médite sur ce qu'il a lû, le voilà en beau chemin. On m'avoüera que ce sont des avantages qu'un séculier n'aura pas.

Troisiémement, pour l'honneur de l'Eglise. Dans l'ancienne Loi, tous les Chantres, tous les Musiciens étoient Lévites. Celle-ci même a assez estimé les moindres emplois qui s'exercent dans nos temples, pour faire un ordre des fonctions d'Acolyte, de portier, et le maître de toute la Musique, Magister chori, il Maestro di choro, le maître du bas Choeur, comme il est apellé en plusieurs Eglises de France, sera sous sa longue robbe et son Aumusse, aux lieux où il en porte, un homme sans caractere!

Quatriémement, afin qu'il soit enchaîné à sa profession. Il n'est point agréable qu'un Musicien en place, soit exposé à la tentation de tourner casaque, et de passer du service de l'Eglise à celui de l'Opera; il y succombe quelquefois. Outre qu'un Compositeur fixé par son état à un seul genre de Musique qu'il ne peut plus quitter, y réüssit mieux, il est bon qu'il ne puisse pas changer de décoration à la premiere fantaisie, et jetter l'habit noir pour en prendre un rouge. Les moindres changemens de décoration dans un [-58-] homme qui a paru attaché à l'Eglise, réjoüissent trop les rieurs. * [Menag. tome 1 page 137. in marg.] Bacilly étoit toûjours en habit long dans le tems qu'il montrait à chanter à Madame la Maréchale de la Ferté, un jour Monsieur le Maréchal le trouvant en habit court, lui dit, Bacilly, és-tu toûjours Prêtre? pardonnez-moi ce petit trait. C'est pour vous dire, Monsieur l'Abbé, que je ne voudrois point qu'un maître de Musique fameux pût changer de figure, et qu'on lui pût faire une question aussi plaisante que celle-là.

J'irois jusqu'à souhaiter qu'il fut un bon Prêtre, un Prêtre pénétré de l'excellence de son Ministere, et de la grandeur de ses devoirs. Ne croiriez-vous pas qu'une pieté bien sincere et bien vive, lui aideroit beaucoup à trouver des expressions, telles que nous avons conclu qu'il les faut pour la Musique d'Eglise? Longin * [Ch. dern. in marg.] dit qu'un homme corrompu est incapable d'arriver au sublime, et ne jugeons de ce que fera nôtre Musicien que par des comparaisons sensibles. On demeure d'accord qu'un amant véritable produit mieux qu'un autre des pensées trés tendres: qu'un courtisan donne mieux à un Ouvrage l'air et la politesse du monde, que ne feroit un Solitaire. Il y a aparence qu'un Prêtre vertueux exprimera [-59-] des mouvemens dévots autrement qu'un Musicien débauché et sans Religion. Oh, celui-ci en faisant son Motet, s'imaginera être un homme de bien... le peu de sensibilité qu'il auroit en lui même, pour les sentimens de ses paroles, se trahiroit par quelque endroit. Mais un Compositeur plein d'une vraye foi, sera sans doute moins en danger de se trahir, de se tromper. Il connoîtra, il distinguera, il marquera juste et avec force, les differentes passions, que les differens jours et les differens Mysteres doivent exciter dans le coeur d'un Chrétien.

Ille profecto.

Reddere personae seit convenientia cuique.

C'est précisément la décision et l'espece d'Horace, et selon le jugement de le fin critique, le Musicien que nous venons de décrire, sçaura encore choisir de belles paroles.

Verba que provisam rem non invita sequentur.

Accoûtumé à feüilleter les Livres ou sont répanduës toutes les bonnes manieres de peindre ce que nous sentons, et de le découvrir à nôtre Dieu, il se sera un art de les placer, de les assembler. Le Chrétien qu'il introduira chantant, ne dira rien que de raisonnable pour le [-60-] chant, et de favorable pour l'harmonie.

Je ne m'arrêterai point à montrer combien la beauté des paroles contribuë à celle de la Musique; j'en ai dit quelques mots dans le troisiéme dialogue, et C'est encore une de ces choses qui n'ont pas besoin de grande preuve. Je dirai seulement ici qu'il n'en va pas sur cét article des faiseurs de Motets, comme des faiseurs de Musique prophane. Ceux-ci manquent de paroles, ils sont embarassez à en chercher, et dans la nécessité où ils se voyent de recevoir ce qu'on leur donne, ils ont souvent droit de rejetter sur le Poëte, les défauts de leur composition. L'embaras des Musiciens d'Eglise ne peut être que de faire un choix judicieux, dans la quantité de paroles admirables qu'ils ont en main. Lorsque leur Musique péche, ils ne sçauroient s'en prendre qu'à eux- mêmes.

D'abord, la langue latine, abondante, energique, douce, grave, est parfaitement heureuse pour le chant. Je ne doute pas que la Grecque ne le fût davantage encore. Il me semble que Quintilien, bon Juge en cette matiere, et qui trouve * [Instit. orat. li. 12. ch. 10. in marg.] le Latin dur, et presque méprisable en comparaison du Grec, en doit être crû. Mais de toutes les Langues usitées aujourd'hui, personne ne s'avisera de disconvenir [-61-] que la Latine ne soit plus harmonieuse. Quelqu'un pourra m'objecter que le latin de la Bible n'est pas celui à qui ces loüanges apartiennent. Ce n'est pas une latinité pure, j'en conviens, les mots, les phrases n'ont pas la proprieté et l'élégance de la diction de Virgile, de Catulle et d'Horace: mais les terminaisons sont semblables, ce qui suffit pour les oreilles. Et pour l'esprit de l'Auditeur, on est sûr qu'il sera content. Quelles pensées que celles de nos Pseaumes, de nos Cantiques, et cetera quel sublime, et quels Auteurs prophanes en ont aproché! il y a mille endroits dans la sainte Ecriture, au dessus de tout ce que Virgile, Catulle, et Horace ont de meilleur. Vous sçavez, Monsieur, qu'un homme de vos amis, qui en fait d'amour et de zéle pour ces Auteurs, sur tout pour le premier, ne fait pas trop mal son devoir, vous l'a toûjours avoüé. Nous avons des paroles d'Opera d'un grand prix; néanmoins, qu'on les compare à certains Pseaumes, christianisme et dévotion à part, on verra qu'il s'en faut bien que Quinaut n'atteigne à l'élevation et au pathetique de David. Toute jolie qu'est la Poësie des Italiens, je ne pense pas qu'elle ôte au sublime de l'Ecriture, l'avantage que Virgile, Catulle, Horace, et Quinaut [-62-] sont obligez de lui céder. Ajoûtez que quand les paroles qu'on chante dans nos Eglises ne seroient pas aussi belles qu'elles sont, étant comme elles sont, consacrées et vénérables par leur antiquité, par leur sainteté, par la mémoire de ceux dans la bouche desquels elles ont été autrefois, elles ne laisseroient pas de plaire, et méme d'imposer doucement à l'esprit des Auditeurs. Cette idée de respect, cette vénération gravée dans l'ame de tous ceux qui les viennent entendre, est un nouveau mérite pour elles, qui efface les taches qu'elles pourroient avoir, et qui augmente leur beauté. Mais, repliquera-t-on, souvent le Compositeur n'est pas le maître de prendre ces excellentes paroles-là, il se presente des jours et des occasions où l'on le force de travailler sur des prieres mal tournées, que les siécles barbares ont introduites dans nôtre Office.... abus que cela. Il s'est coulé dans nôtre Office plusieurs prieres nouvelles, et entre lesquelles il y en a d'assez foibles: nous le confessons. Mais quelle loi contraint un maître de Musique de s'en servir? j'entens de s'en servir pour les Motets, pour les Piéces qu'on imprime, les grandes Piéces. Car je sçai qu'en quelques Cathédrales le maître de Musique est obligé de faire chanter par [-63-] ses Musiciens, l'Antienne, et alternativement les Versets de l'Hymne du jour; cependant il peut se contenter d'y faire, ou même d'y laisser faire du a Fleuretis, et en général, il n'y aura jamais la moindre nécessité qu'il mette en oeuvre certaines paroles un peu plates, et non tirées de l'Ecriture, qui sont demeurées en quelques Breviaires. Un Maître mal habile s'en sert, parce qu'elles s'offrent d'elles-mêmes: un homme entendu les laisseroit-là, et en iroit chercher d'autres à son gré dans ces inépuisables tresors de la Bible et des Peres, où il ne manquera point d'en rencontrer de propres à quelque sujet que ce soit. Je dirai encore que si les derniers siécles ont chargé l'Eglise d'un nombre de Prieres, dont elle pourroit se passer, ils lui ont aussi donné des Hymnes, des Proses, des Oraisons, d'une majesté et d'une harmonie recommandables. Il ne tient qu'aux Compositeurs de profiter de celles-ci. De plus, il ne leur est pas défendu de faire de tems en tems quelques paroles de leur chef, soit pour lier des passages tirez de l'Ecriture et des saints Peres, dont ils auroient assemblé une maniere de suite et d'histoire, soit en d'autres rencontres [-64-] extraordinaires. En ces cas, il est bon, premier, qu'un Maître suive la maxime de Kirker, ut Rythmum, sive mensuram, harmonico rythmo mensuraeque exacte coaptet. Deuxiéme. Qu'il remplace dans ses paroles, par une latinité pure et juste, le sublime du langage divin, auquel il n'arrivera apparemment pas. Troisiéme. Qu'elles soient affectives et diversifiées, susceptibles de passion, et de varieté. Quatriéme. Qu'il s'attache bien à prendre l'esprit de l'Eglise sur les sujets, à quoi il se mêlera de toucher. Mais un précepte plus court et meilleur sera que nos Maîtres s'épargnent le plus qu'ils pourront, la peine de créer des paroles. Qui seroit le Grammairien assez foû et assez présomptueux, pour aimer mieux composer des exemples de toutes les belles figures de la Poësie, que d'en emprunter d'Homere et de Virgile? Macrobe a trouvé dans ce second cinq cens traits de divers genres de pathetique, et on y en trouveroit cinq cens autres. L'écriture surpasse autant Virgile en fécondité, qu'en noblesse et en hauteur. Les Musiciens qui l'étudieront avec une assiduité attentive, y trouveront en abondance dequoi exercer leur génie sur toutes sortes de tons et de mouvemens.

Ils ont donc là assurément des sources merveilleuses de bonne Musique. Un [-65-] homme qui ne sçaura, ni Latin, ni Théologie, n'en profitera gueres. Cette richesse de l'Eglise lui deviendra incommode et à charge, loin que ce lui soit une avance. Comment fera-t-il valoir des paroles, qu'il n'entendra pas?.. on les lui expliquera. Il aura donc à toute heure un sifleur à ses côtez. Ce sifleur poura lui en faire entendre le sens en gros, mais lui mettra-t-il dans la tête la force de chaque mot, et puis celle de tous les mots rassemblez? et quand on viendroit à bout de tout cela, est-il vrai-semblable qu'on lui fasse assez concevoir la hauteur et la vivacité des pensées, les raports et les allusions d'un passage à l'autre, et tant de profonds Mysteres que l'Ecriture contient? j'aurois de la peine à le croire: J'espere qu'on m'accordera qu'un Compositeur n'excellera jamais dans son métier, à moins qu'il n'ait de l'érudition, et ce ne sera pas vous, Monsieur, qui me nierez qu'il lui soit fort utile d'avoir de la pieté.

[-66-] ARTICLE III.

De la Musique.

LA Musique d'un Motet, qui en est, pour ainsi dire le corps, doit être expresive, simple, agréable. (Le naturel fera partie de chacune de ces trois qualitez en particulier.) Elle sera differente seulement de la Musique prophane, en ce qu'elle devra avoir les deux premieres en un degré plus éminent, et se soucier moins de la troisiéme. Et la décision de saint Augustin pour lui-même, est une raison sans replique de ceci. Lors qu'il arrive, dit-il, * [Conf. li. 10 ch 33. Traduct. d'And. in marg.] que le chant me touche davantage que ce que l'on chante, je confesse avoir commis un peché qui mérite châtiment. Or, l'expression et la simplicité feront prendre plaisir principalement à ce qui sera chanté: l'agrément feroit prendre plaisir principalement au chant.

La Musique d'Eglise doit être expressive. Les régles que nous nous sommes établies, la ménent là bien certainement. N'est-il pas évident que plus ce qu'on souhaite est doux, plus ce qu'on craint est terrible: et plus nos sentimens veulent être exprimez d'une maniere vive et marquée? [-67-] Or où est ce qu'on craint et qu'on souhaite de si grandes choses? les passions d'un Opera sont froides, au prix de celles qu'on peint dans nôtre Musique d'Eglise: je ne compte point le ridicule des unes et la solidité des autres. Je parle en critique, et point en Prédicatur: je les compare les unes aux autres, telles que chacun les estime de son côté, et je soûtiens que par les seules régles d'une juste proportion, les sentimens de nos Motets étans infiniment plus importans que ceux de nos airs, exigent une expression infiniment plus forte. Qu'est-ce que c'est que les passions de nos Opera? la crainte de déplaire en découvrant son amour, un dépit, une jalousie, la douleur de n'être point aimé, le ressentiment de quelque mépris, la fureur d'être abandonné, ou sacrifié à un Rival; au plus, un desespoir qui fait desirer la mort, et qui force le Heros à se la donner de sa propre main. Cela est tantôt badin, tantôt un peu plus sérieux. Mais cela aproche- t-il des interêts qui font parler le Chrétien? un jugement irrévocable et sans apel, un bonheur sans fin et sans mesure, une éternité de tourmens épouventables, cette inévitable nécessité d'avoir peut-être à l'instant, une de ces deux destinées, dont la simple pensée rend indifferens [-68-] tous les états de la vie, cette oposition perpetuelle entre la bassesse, l'ingratitude de l'homme, et la bonté, la grandeur incompréhensibles de Dieu. Quelles idées, quelles images, et quels tons puissans faut-il pour marquer une crainte et une espérance, qui ne regardent jamais de moindres objets que ceux-là! un libertin de bon goût, qui ne croiroit rien, mais qui suposeroit ce Systême, comme on supose en Poësie le Systême de la Théologie Payenne, avouëroit volontiers qu'un Motet qui roule là-dessus, a toûjours à apréhender de n'être pas assez empressif. Ergo scientiam modulandi jam probabile est esse scientiam bene movendi. * [Saint Augustin de Musica. livre 1.] La science de la Musique, et de la Musique d'Eglise plus que la prophane, n'est autre chose que la science d'émouvoir vivement et à propos.

Mais il se presente ici une difficulté. Dans l'envie d'être expressif que doit avoir le Compositeur, ne visera-t- il qu'à exprimer le sens général des paroles de son Motet, ou descendra-t-il à l'expression particuliere de chaque verset, et puis de chaque mot? Il est constant que la plûpart des Pseaumes, des Cantiques, et cetera ont une espece de dessein, une passion qui domine, et à laquelle tous les autres sentimens viennent aboutir: Je croirois [-69-] que le Compositeur doit suivre principalement celle-là, et selon que les autres y ont plus ou moins de raport, les faire plus ou moins sentir. Par exemple, la tristesse régne dans le Pseaume 50. Miserere mei Deus. S'il s'y rencontre quelque passage de joye; comme en effet, le Prophete y marque en passant celle qu'il aura, lorsque Dieu lui aura pardonné; je coulerois plus legérement sur ce sentiment étranger. Je n'apuyerois pas sur un bonheur éloigné, un bonheur en esperance, exultabunt ossa humiliata, comme sur un bonheur present et assuré, tel que David le décrit dans le Pseaume 147. Lauda Jerusalem Dominum. Il me semble que l'expression particuliere de chaque Verset, doit être ainsi liée et subordonnée à l'expression générale du Pseaume. Néanmoins, quand le Verset est d'un chant singulier, ou beaucoup plus vif que le reste, quand le Prophete lui-même a voulu faire une oposition de mouvemens, ou quand il raporte les sentimens et les discours de plusieurs personnes, ce qui lui arrive quelquefois: on doit sans doute s'attacher à donner à ces Versets, une expression singuliere et remarquable, et le génie du Musicien peut se déployer et briller là par une varieté féconde. Pour les mots, il y auroit et de la puerilité et [-70-] de la contrainte, à vouloir les exprimer tous à part. Je dis même certains mots distinguez dans toutes les Langues, et ausquels les Musiciens ont égard d'ordinaire. Ce seroit une petitesse que de n'oser passer Fluvius et Fulgur, sans y mettre des roulemens, parce qu'il est vrai que les roulemens sont propres à peindre le cours d'un Fleuve et la chute du Tonnerre. Ce sont des mots privilégiez, et il y en a quantité d'autres de ce genre, sur lesquels le Musicien a une espece de droit de s'égayer par l'autorité de l'usage. Qu'il en profite s'il veut, j'y consens. Mais de même qu'on lui pardonnera de s'y amuser et d'y couler un petit ornement, pourvû que cela n'aille pas au badinage; on lui pardonnera, et plus aisement encore, de les négliger, pourvû que cela n'aille pas à la sécheresse. Ce qui rend les expressions de mots belles, est l'art de les placer. * [Cicer. orator. in marg.] Est autem quid deceat oratori videndum, non in sententiis solum, sed etiam in verbis. Lors qu'elles fortifient l'expression du Pseaume entier, lors qu'elles remplissent et qu'elles animent un verset, qui sans elles seroit languissant: lors qu'elles ont quelque nouveauté ou quelque grace qui ne nuit à rien, qu'on en use. La plus haute habileté du Musicien, consiste à y observer [-71-] un milieu raisonnable. C'est une régle universelle pour tous les beaux Arts, et si je ne me trompe, pour toutes les choses du monde, que je tâche d'établir, depuis le premier Dialogue, et avec laquelle on ne s'égarera point.

[Horac. ad Loll. Epist. 18. li. 1. in marg.] Virtus est medium vitiorum, et utrinque reductum,

Dit cet homme dont le bon sens décide si souvent nos questions. Qu'un milieu raisonnable soit la mesure de ces divers genres d'expression, qui peuvent embarasser un Compositeur de Musique latine.

Elle doit être simple, et parce qu'autrement elle ne seroit pas expressive, ni agréable, et parce que les raisons de bienséance que nous avons expliquées au premier article, lui prescrivent une grande simplicité. Le respect dû à Dieu, à son Temple, et son Ecriture, à ses Fêtes, ne souffre pas qu'on babille. Il demande une éloquence courte et resserrée.

Enfin, elle doit être agréable. Je me sers de ce terme pour comprendre la mélodie et l'harmonie sous un même mot.

Puisqu'il a plû à nos Musiciens, que la mélodie * [Nivers traité de la comp. page 7. in marg.] fût un chant mélodieux d'une partie seule, et l'harmonie, une convenance de sons de plusieurs parties, je me soûmets à cette diction: quoique les Dictionnaires, et celui de Trevoux même, [-72-] sçavant et abondant en définitions de Musique, ne s'y arrêtent pas, et que mélodie ne soit gueres en usage. J'entens donc par agréable qu'un Motet doit être mélodieux et harmonieux. Ce n'est pourtant que par tolerance, et pour compatir à nôtre foiblesse que l'agrément est renfermé dans l'idée d'un bon Motet; car à la rigueur, il lui suffiroit d'être expressif et simple. Mais un Motet est chanté devant des Auditeurs, dont les oreilles sont bien aises d'être flatées, en même tems que le coeur est touché. Il n'est pas deffendu au Compositeur de tâcher de leur donner ce second plaisir de plus: à la bonne heure quand il peut obéïr tout ensemble à la grande loi, qui est d'exprimer, et à la seconde, qui est de plaire. C'est à lui à voir quels ornemens peuvent convenir si naturellement et si juste à ses paroles, qu'ils y paroissent presque nécessaires, et qu'ils y joignent l'agrément à l'expression, et il a la liberté d'user de ces ornemens. Mais qu'il se souvienne toûjours que l'expression est un devoir, et l'agrément une grace. Ses Auditeurs eux-mêmes le mépriseront, s'il quitte l'essentiel pour le surabondant, et si le soin de chatoüiller leurs oreilles, le détourne d'aller à leur coeur. Dans la Musique des Opera, le badinage est fade et [-73-] grotesque: dans celle d'Eglise il l'est bien davantage, et il est outre cela impie et odieux.

Je vais confirmer ces principes par des réflexions sur l'origine et sur le premier usage de la Musique. Nous ne sçaurions ignorer qu'elle ait été inventée pour la Religion; puisque l'histoire nous aprend que ç'a été à quoi elle a d'abord été employée chez tous les anciens peuples. Les anciens Hébreux n'ayoient de Poësie que la Poësie lyrique pour chanter les loüanges de Dieu et celles des hommes vertueux. Les anciens Egyptiens de même. [Kataper ekei phasi ta ton polun tutoe sesiomena Kronon mele tes isithos punemata gegonenai] dit * [Des Loix li. 2. in marg.] Platon. Ces chansons si anciennes et si long-temps conservées en Egypte, étoient des Hymnes d'Isis. Et dans le traité de la Musique qui est à la fin des Oeuvres morales de Plutarque; Soterichus dit, qu'és temps plus anciens, les Grecs ne connoissoient pas même la Musique Theatrale, pource qu'ils en apliquoient et employoient toute la science au service et à l'honneur des Dieux et à l'institution des jeunes gens. Je dois vous citer aussi les Chinois; à cause de l'antiquité dont cette nation se pique. Parmi les Chinois, dit * [Du Royaume de Siam. tome 1. page 519. in marg.] Monsieur de la Loubere, comme parmi les Grecs, la plus ancienne maniere d'instruire les peuples [-74-] étoit par la Poësie et par la Musique. Ils avoient trois cens Odes, dont Confucius faisoit grand cas, pareilles aux Ouvrages de Salomon. Car elles contenoient non-seulement la connoissance des Plantes, mais tous les devoirs d'un bon Citoyen Chinois, et sans doute toute leur Philosophie, et peut-être que ces Odes se sont conservées. Les Magistrats avoient soin de les faire chanter publiquement, et Confucius se plaint de ce qu'il voyoit de son temps cette pratique presque éteinte. Selon lui, la plus sure marque de la perte d'un état étoit la perte de la Musique. Hébreux, Egyptiens, Grecs, Chinois, ont inventé et cultivé la Musique uniquement, afin qu'elle fît exaucer leurs prieres et fleurir leurs loix. C'étoit là lui confier, comme nous faisons dans nos Eglises, le soin d'obtenir les biens et de détourner les maux les plus grands. C'étoit vouloir operer à laide de ses tons, les choses du monde qu'ils avoient le plus à coeur: il n'y a pas moyen de douter qu'ils ne la rendissent expressive et simple, autant qu'ils le pouvouent, et ne nous siera-t-il pas bien de la raprocher, autant que nous le pourrons aussi, de la pureté de son institution? Nous en attendons les mêmes effets que ceux qui la trouverent: ayant le même but, il semble que nous devions tenir la [-75-] même route, et conformer nos chants aux leurs. C'est une remarque trés vraye du Cardinal bona, * [De cantu Eccles. div. Ps. cap. 17. in marg.] que tous ceux qui ont écrit de la Musique, ont loüé la severité de l'ancienne, et condamné les embellissemons de la nouvelle. Quotquot scripserunt de Musica, semper recentiori rejectà, antiquam commendarunt.

Au reste, ne pensez pas, Monsieur, que j'avance sur la vrai-semblance seule, que la Musique des anciens étoit expressive et simple. La vrai-semblance est, qu'elle l'étoit, et nous le jugeons assez par l'ardeur avec laquelle ils prioient, par la majesté et la durée de leur culte, et par le caractere de leur génie, ennemi des ornemens et de la moindre ombre de mollesse. Mais nous en avons des preuves précises. Horace, l'auteur du traité de la Musique attribué à Plutarque, et cetera se plaignent nettement que la Musique de leur tems, qui étoit encore si mâle, avoit pourtant beaucoup dégéneré de celle de leurs ayeuls. Tous ceux qui faisoient profession de la Musique an tems passé, dit * [Page 1231. du plantement. in marg.] Philon Juif, étoient en réputation et plorissoient, non parce qu'ils donnoient du plaisir aux oreilles par des rythmes et chants de Musique: mais parce que s'il se trouvoit quelque chose dans l'esprit qui fut ébranlée ou rompuë, ils le remettoient, [-76-] et ce qui étoit consonant et accordant, l'adaptoient aux mysteres de la nature et vertu. Ces Muciciens là se mettoient au dessus de l'envie de plaire, et faisoient leur capital de faire entrer la Religion et la pieté dans le coeur de leurs Auditeurs, malgré que leurs Auditeurs en eussent eu. Et Platon, le Philosophe de l'antiquité qui a le mieux sçû la Musique, et dans les Livres de qui on trouve les idées les plus claires et celles des anciens, (quoi qu'avec le détail où il descend, il ne soit pas possible, ou je suis trompé, de la bien connoître, et d'en comparer les régles aux nôtres, pour rectifier celles-ci sur celles-là.) Platon, dis-je, nous represente en plusieurs endroits la Musique des Egyptiens, d'une force et d'une simplicité merveilleuses. Ils n'avoient que des chants et des danses severes, dignes de leur Religion, qui, droits et graves, portoient naturellement à la droiture et à la gravité. Et je vous citerai, s'il vous plaît, une loi singuliere qui vient à nôtre sujet, et que raporte * [Des loix li. 2. in marg.] Platon. Les Egyptlens étoient tellement jaloux de la simplicité originale, et pour parler ainsi de la chasteté de leur Musique, qu'ils avoient défendu à tous ceux qui se mêloient d'en composer, d'ajoûter à leurs ouvrages aucun enrichissement [-77-] nouveau, aucune beauté inconnuë à leurs Ancêtres. C'étoit toûjours la même maniere, le même goût. En sorte que, dit Platon, vous ne trouverez dans toute l'Egypte aucun ouvrage qui soit different d'un autre. Celui qu'on fit hier est semblable à celui qui est fait il y a dix mille ans. Nul changement, nul relâchement de goût, et cette loi d'uniformité étoit égale pour la peinture et pour tous les arts qui servoient à la Religion. Mais quel est le sentiment de Platon lui-même sur la bonne Musique des Temples? j'épouvanterois les Compositeurs si je leur raportois ses discours, ou si je leur exposois au long combien il la veut touchante, grave, nuë: avec combien de rigueur il rejette les moindres ornemens, qui ne seront pas d'une nécessité presque indispensable... Oh, Platon est Philosophe... et nous chrétiens. Mais souvent il ne le prend point par la Philosophie. Il n'en juge que par des vûës de bon goût, par des raisons de cette convenance, aux temps, aux lieux et aux personnes que nous avons apellé bien-scéance, et qu'il apelle décence lui: c'est son terme. Lui, toute l'antiquité, tous les modernes d'un esprit droit réduisent là la perfection. Nous sommes les plus indulgens, et nous donnons peut-être trop à la délicatesse [-78-] des Auditeurs et à l'envie de briller des Compositeurs de ce siécle, en accordant que la troisiéme qualité d'un excélent Motet soit d'être agréable. Celle-là ne méritoit pas d'être comptée à part, et devoit résulter et s'ensuivre nécessairement des deux premieres.

C'est sur ces principes que j'excuse volontiers la simplicité extrême de la Musique d'Eglise de Lulli: on prétend qu'elle est forcée. Pour cela, je le nie, mais je conviens qu'elle est quelquefois platte; ou comme on voudra la nommer, par raport aux ouvrages des autres Compositeurs. Cependant, quoique j'aye le penchant que je dois à me soûmettre au sentiment commun, qui va à ne faire qu'un cas médiocre de ses Piéces latines (excepté de son Te Drum admirable en tout, digne en tout de lui pour l'expression, et pour la beauté du chant) j'ai grande peine à mépriser celles qu'on goûte le moins, en ce qu'elles sont d'une simplicité outrée. S'il a peché en cela, en vérité ses fautes sont belles, et aident bien à nous faire comprendre qu'il n'étoit pas seulement un grand Musicien, mais un grand homme. Il faloit qu'il eût un merveilleux fond de bon goût, ou un jugement éclairé par je ne sçai quoi de supérieur. J'ajoûterai, que cette espece de Musique adressée aux [-79-] Dieux, qu'il a mise sur son Thêatre, comme les Sacrifices et les Invocations, nous presente des exemples admirables de l'observation exacte de nos régles. Qu'on les observe dans les Motets de nos Eglises aussi juste que lui dans ses Opera, genre pour genre, on fera prier des chrétiens excellemment, et même l'Auditeur ne tombera point dans la faute que le severe saint Augustin déclare un peché, le chant ne le touchera point davantage que ce que l'on chantera. Le plaisir que fera le chant sera attaché, sera mêlé à celui que fera le Pseaume: il sera vrai qu'on ne sera pas plus touché de l'un que de l'autre, ou du moins dans la douce émotion qu'on ressentira; on ne distinguera pas lequel du Pseaume ou du chant est la principale cause de ce plaisir. Regardons ce Sacrifice de Cadmus.

O Mars, ô toi qui peux

Déchaîner, quand tu veux, et cetera.

Mars est un Dieu fier, un Dieu terrible, et c'est un Heros qui l'invoque. Quels sont mâles, hardis! quel fracas! l'Auditeur frisonne. Dans Persée,

Himen, ô doux Himen, sois propice à nos veux, et cetera.

L'Himen est un Dieu flateur et gracieux. On l'apelle aux nôces d'un Amant aimé, d'une Epouse contente. Quelle [-80-] douceur! quels tons aisez et coulans! qui ne seroit agréablement émû! et si j'ose vous alleguer un endroit dont un homme de bien peut être choqué, parce qu'il copie trop, qu'il jouë nos cérémonies, dans * [Scene derniére. in marg.] le second Acte d'Atys, aprés qu'Atys reconnu pour Pontife par son Peuple, a fait cette Procession Episcopale, comment est tourné le recit,

Indigne que je suis, et cetera.

C'est une Oraison composée d'un Acte d'humilité et d'une bénédiction. Quelle modestie et quels tons affectueux! de cette maniere les Musiciens Grecs avoient avant Lulli, varié et proportionné avec sagesse, les tons et le caractere de leurs Hymnes. Les Dithyrambes, Hymnes en l'honneur de Bacchus, étoient sur le ton phrygien, ton bruyant et fougueux. Les Nomes, Hymnes en l'honneur d'Apollon, étoient sur le ton lydien, ton doux et riant, et il est vrai- semblable, pour le dire en passant, que tel étoit le ressort principal des effets de la Musique des Anciens. Je ne pense pas qu'ils usassent de secrets fort extraordinaires et fort cachez. Un beau ton, parfaitement en sa place, une expression déja touchante, relevée par la force d'une bien-séance exquise, étoient toute leur magie; faisoient tous ces miracles que l'histoire assure [-81-] au pied de la lettre, et en feroient encore de pareils, si on les employoit avec une adresse pareille. Les Compositeurs de ce siécle n'ont qu'à proportionner ainsi leurs Motets au Dieu à qui on parle, au pécheur qui parle, et cetera. Sans embaras, sans petitesses, avec une beauté d'harmonie toûjours chaste et innocente: ils nous donneront de la Musique d'Eglise, qui méritera l'aplaudissement des meilleurs connoisseurs. Le reste est inutile et superflu.

ARTICLE IV.

De l'execution.

QUand elle sera composée de ce goût sur les paroles les mieux choisies, il faudra la faire executer. Voilà un dernier point, et il est encore nécessaire qu'elle soit avantageusement executée, afin qu'elle ait tout son mérite. Je sçai que c'est un mérite inférieur aux autres, puis qu'elle ne perdroit pas sa beauté réelle par une mauvaise execution, et qu'elle la conserveroit sur le papier pour ceux qui la chanteroient en particulier, et pour ceux qui voudroient la faire bien executer en quelqu'autre endroit et en quelqu'autre tems: [-82-] mais enfin, elle ne touchera, ni ne plaira, lorsque son Auteur la produira la premiere fois, elle ne lui fera d'honneur qu'à proportion qu'il aura le bonheur ou le talent de lui procurer une execution heureuse. Ainsi, dans le dessein que nous avons d'examiner laquelle, de l'Italie ou de la France, l'emporte pour la Musique d'Eglise: il faudra voir chez lesquels des Italiens ou des François, on l'execute avec le plus de bien-séance. Cela doit être compté en faveur des uns ou des autres, et cela entre dans le caractere d'un excélent Musicien.

En comparant la Musique d'Eglise aux Opera, ce qui ne sçauroit presque manquer de nous donner des lumieres justes, nous trouverons qu'un Opera de la plus grande beauté, qui paroîtroit pourtant peu de chose, étant representé des- agréablement, tirera l'éclat de sa representation de deux chefs: De la décoration, des Acteurs.

La Décoration comprend la propreté de la Scene, la magnificence des habits, les machines, et cetera. Dans les Eglises, qui sont sans difficulté, la vraye Scene des Motets, il n'y a ni magnificence d'habits, ni machines. Mais la décence des Eglises y répond, et fera un effet pareil pour la réüssite de la Musique.

[-83-] Les Acteurs contribuent assurement beaucoup au succez d'un Opera: ils ne contribueront pas moins à la réputation d'un Motet. Je pense que les Acteurs d'Opera doivent avoir trois qualitez, et soit paresse de chercher d'autres termes, soit raport effectif; il me semble que ces troits qualitez d'un bon Acteur, sont les mêmes que celles d'une bonne Musique. De la force d'expression, de la simplicité, de l'agrément. Premier. De la force d'expression. C'est le principal, c'est ce qui fait valoir un rôle important, et personne n'en doute. Des gestes vifs, un visage où la passion se peigne, une action, une demarche accommodées au personnage, une voix sûre, flexible, et qui sçache précipiter ou soûtenir ses tons. Tels étoient ce Theodore, a ce Roscius, b cét Esope, c [-84-] admirez d'Aristote et de Ciceron. Deuxiéme. De la simplicité. Dans les gestes, dans le visage, dans les manieres. Un Acteur du premier ordre doit avoir des manieres unies, sans affectation, d'un homme de qualité, un visage qui ne grimace point, des gestes qui ne soient point outrez, et ne pas gesticuler à l'excez. En déclamation, comme en Musique; le plus est un défaut, où le moins suffit. Troisiéme. De l'agrément. Et ceci encore n'est pas si généralement nécessaire, et même ne conviendroit pas en quantité de rôles. Dans les deux Amadis, par exemple, s'il faut qu'Oriane et Niquée soient de grandes filles aimables et bien faites, il faut qu'Arcebonne et Mélisse le soient moins.

Les qualitez d'un bon Acteur de Musique d'Eglise sont d'un même genre, mais d'une espece differente. Premier. L'expression. Il est bon qu'il ait un visage qui sçache marquer vivement aussi les grandes choses qu'il chante, quelques gestes qui aident au sens des paroles, et une voix également aisée à gouverner. Deuxiéme. La simplicité. Il est bon qu'il ait la même, et qu'il en ait davantage. Troisiéme. L'agrément. C'est ici qu'est la grande difference. La figure ne sert de rien à l'Acteur d'Eglise, et au lieu de l'air galant, il en faut un recueilli, modeste. Il est essentiel qu'il ait cent fois [-85-] plus de modestie et de recueillement, que l'Acteur de Theatre d'air galant. Mais je veux au chanteur de Motets deux talens en un plus haut degré qu'au chanteur de Musique prophane. Premierement, le talent de bien prononcer, parce que les paroles des Motets ayant un sens important et vénérable, et n'étant pas en langue vulgaire, ont besoin qu'on les expose plus nettement à l'esprit des Auditeurs. * [De reformand. hor. can. ac vite inst. Cler. muner. consult. auct. et emend. p. 20. in marg.] Itaque, dit un Critique, qui cantandi munere in Ecclesiâ fungitur, non modo cuncta verba officiorum proferre debet, sed etiam aperte distincte, atque articulate pronuntiare. Juxta quod ait divinus psaltes, benedicite gentes Deum nostrum et auditam facite vocem laudis ejus. Cum enim istae preces ad audientium documentum et aedificationem institutae sint, qui non facit illas audire, reddit inutiles. En second lieu, je lui veux plus de science de Musique, parce qu'on chante d'ordinaire à livre ouvert dans les Eglises, et qu'on n'a pas là le temps d'étudier ses rôles.

Le mérite des joüeurs d'instrumens est par tout semblable à celui des Acteurs: hormis que la contenance de ceux de l'Opera, cachez dans l'orchestre, est indifferente au spectacle, et que ceux de l'Eglise, qui sont en la presence de Dieu et à la vûë des Auditeurs, doivent aussi [-86-] montrer une modestie, qui quadre, autant qu'ils le peuvent au sujet de la Musique.

La bien-séance des Eglises tourne à l'honneur de la nation, le maître de Musique n'en est point chargé: mais la bienséance des Acteurs tournera à sa loüange ou à sa honte. Il est leur maître, ou il doit être leur instructeur. Et voilà, Monsieur, le détail des choses que nous avons à examiner dans les Musiques de France et d'Italie. Voilà surquoi vous me permettrez de juger ensuite de la gloire et de la préférence des Italiens ou des François.

ARTICLE V.

Si l'usage de la Musique dans les Eglises est utile ou contraire à la pieté des Chrétiens.

MAis on nous fait une question fâcheuse que je ferai bien de discuter auparavant. Aprés cette belle idée que je viens de donner d'un choix de paroles admirables, et d'une Musique parfaite et parfaitement executée, d'honnêtes gens demandent encore s'il ne seroit point à propos qu'on la bannît de nos Temples. [-87-] Vous connoissez un excélent Religieux, qui l'aime naturellement, qui est d'une vertu aussi douce qu'ardente et solide, et qui croit que quoi qu'on fasse, les Motets nuiront toûjours à la pieté des Chrétiens. Il est de nôtre interêt de détruire cette opinion. Pour cela je vais d'abord faire une petite histoire de la Musique d'Eglise.

Durant les trois premiers siécles du Christianisme, persecutez qu'étoient les Fidéles, et réduits à célébrer leurs Mysteres dans des Caves, ou dans des antres, ils ne pouvoient pas avoir de Musique; et attachez à un culte trés uni, ils n'en auroient peut-être pas goûté l'usage. Lorsque Constantin eût donné la paix à l'Eglise, qu'elle fut devenuë riche et florissante, et que voulant ressembler à David qui se vantoit d'avoir * [ps. 25. in marg.] aimé la pompe de la maison du Seigneur, il eût bâti des Temples magnifiques, la Musique s'introduisit dans la célébration de nos Mysteres; premierement à Constantinople, et puis à Alexandrie, ou saint Athanase établit des Choeurs nombreux de Musiciens. Véritablement ce que Socrate ajoûte, ne nous est pas favorable. Saint Athanase remarqua que les Chrétiens de son troupeau s'amolissoient par ces chants délicats et recherchez, que les moeurs [-88-] alloient peu à peu au relâchement. Il chassa les Musiciens, et fit reprendre l'ancienne Psalmodie, qu'il rendit même plus simple encore; en sorte qu'en recitant les Pseaumes, on paroissoit plûtôt parler, que chanter: cependant, la Musique avoit déja passé dans les grandes Eglises d'Occident, à Rome, à Milan, et cetera. Saint Augustin, pendant les premiers jours de sa conversion, alloit souvent entendre celle de Milan: il nous * [Conf. li. 9. ch. 6. et li. 10. ch. 33. in marg.] témoigne qu'elle le faisoit pleurer, et le souvenir de ces douces larmes qu'elle tiroit de son coeur, par les mouvemens de dévotion extraordinaire qu'elle y excitoit, produisit depuis une avanture, dont nous allons nous parer. Saint Augustin devenu Evêque d'Hyppone, y trouvant une Musique, fut tenté de la casser, à l'exemple de saint Athanase, qui lui sembloit avoir pris le parti le plus sûr: mais la pensée qu'elle pouroit émouvoir quelque pécheur aussi heureusement qu'elle l'avoit autrefois attendri, le retint: il la conserva. Saint Ambroise, homme revere, fit ou réforma l'Office et le chant de Milan, d'une façon conforme à son génie, et ce fut sa maniere de chanter que les Gaules, grossieres alors, embrasserent: Gelase premier réforma celle de Rome, vers l'an 494. environ cent ans [-89-] aprés, saint Gregoire le Grand inventa le plein chant, tel qu'il est encore aujourd'hui par tout, excepté en quelques Dioceses, comme Paris, où l'on l'a changé depuis peu d'années; et je pense avec desavantage. Le plein chant de saint Gregoire ne manqua pas de couler à fond la Musique en Italie, et quoique Cassiodore, saint Isidore, et le vénérable Bede, ayent composé des ouvrages sur la Musique, dans les six, sept, et huitiéme siécles, elle n'avoit gueres de cours. Vers l'an 660, et sous le Pontificat de Vitalien, Platine nous dit que l'usage des Orgues, qui avoient été inventez dés le tems de Julien l'Apostat, s'établit dans les Temples. En 753, le Pape Etienne étant venu en France implorer la protection du Roi Pepin contre Astolphe Roi des Lombards, persuada à Pepin de recevoir le chant Gregorien. En 789, Charlemagne son fils ordonna par un Edit qu'on voit dans ses * [cap. 80. in marg.] Capitulaires, qu'il seroit reçû. Adrien premier lui envoya même un a Antiphonaire Romain, et deux Chantres de l'Eglise Romaine, sous lesquels on [-90-] fonda des Ecoles de chant à Soissons et à Mets. En 831, Loüis le Debonnaire, qui étoit fort dévot et fort affectionné à l'embellissement du service, non content des soins que Charlemagne son pere s'étoit donné; députa Fortunat, Evêque de Treves, au Pape Gregoire IV. pour le prier de revoir et de corriger de nouveau l'Antiphonaire de France: ce qui s'acheva une bonne fois. L'Office des Cathédrales de France, prit alors une derniere forme qui a duré pendant un grand nombre de siécles. Elle consistoit en un pleinchant assez orné, les Orgues, et quelquefois une espece de Musique à quatre parties, qui chantoient toutes quatre le même chant: mais dont les trois parties superieures le prenoient; la premiere à la tierce de la basse, la deuxiéme à la quinte, et la troisiéme à l'octave. Cela étoit plus naturel qu'agréable, et cela est encore pratiqué chez plusieurs peuples, que la seule nature instruit. J'ai oüi dire que je ne sçai quels Ambassadeurs d'Asie, qui vinrent à la Cour, il y a quelques années, avoient à leur suite des Musiciens qui chantoient ainsi.

Le fameux Moine Benedictin, GuiD'arezzo, parut dans l'onziéme siécle, sous le Pontificat de Jean vingtiéme, et l'Empire de Henry troisiéme. Il trouva en [-91-] 1024, ou 28, les six notes, en chantant l'Hymne de saint Jean-Baptiste, Ut queant laxis, et cetera il imagina sa Gamme et fit deux livres de Musique dédiez à Théobal ou Théodat son Abbé. Outre le succez et l'éclat qu'eurent ses Livres, écrits avec autant d'esprit et de politesse que ceux d'aucun Auteur de ce siécle-là, à ce que j'en ai pû juger sur les morceaux que le Pere de Jumillac en a citez dans sa science et pratique du plein-chant: GuiD'arezze eût beaucoup d'écoliers, qui redonnerent de la vogue à la Musique. Elle regagna le dessus, de maniere que ce fut alors, selon Kirker et Gassendi, qu'on commença à user et à s'entêter de la Musique à plusieurs parties, qui avoit été trés connuë des anciens, comme j'ai commencé ailleurs de le prouver, mais qui ne leur avoit pas été trés chere, de quoi je conviens volontiers. Quatre cens et tant d'années aprés GuiD'arezze, quantité de Grecs habiles, échapez de la prise de Constantinople, ayant aporté en Italie la politesse, et les Papes de la maison de Medicis, délicats, amis des sçavans et des plaisirs, ayant favorisé tous les beaux arts: celui-là fut cultivé, perfectionné, raffiné avec toute la vivacité des Italiens. Ils porterent bien-tôt les ornemens de leur Musique d'Eglise à ces excez vicieux [-92-] que j'ai repris dans leur Musique prophane d'aujourd'hui, et le Cardinal Sadolet, * [In prolusione 5. famian. stradae. in marg.] Secretaire de Leon X. fait une peinture de ces mauvais rafinemens de l'une et de l'autre, que je n'ai point inserée dans les Dialogues, parce que je n'osois l'y mettre en latin, et que je desesperois de la traduire en un françois qui valût le langage de Sadolet, mais que je serai bien aise d'inserer ici, où elle ne viendra pas mal. In Musicis, ne longius à Musis abeamus, in cantu vocum, atque nervorum, fastidit haec aetas nostra, quem tamen superior quaesivit concentum stabilem et gravem, plenumque authoritatis. Modulos nescio quos amamus, et frequentamenta quibus conciditur minutim cantus, fractusque dissiliat, ac plena illa et sonora vocum vis et potestas enervetur. Revocati praemissi que ex insperato numeri, collisi durius soni, suspensa illicò vox, et ubi minime expectes amputatae, artis hodie medullae sunt, plausumque multitudinis consequuntur: Il y a eu, comme vous voyez, des Italiens d'un bon esprit, et qui sçavoient estimer les choses ce qu'elles valent. Ceci, Monsieur, ne ressemble-t-il pas un peu à leurs sonates et à leurs cantares d'apresent? nous examinerons tantôt si leurs Motets sont de ce caractere. Enfin, le Pape Pie IV, scandalisé [-93-] du point énorme de mollesse, ou la Musique d'Eglise étoit montée de son tems, conçût un dessein sinistre contre elle. C'est le danger le plus pressant que les Maîtres de Musi qe ayent jamais couru, et la circonstance la plus desagréable pour nous: Mais il ne faut rien dissimuler, et cette circonstance nous deviendra avantageuse. Je vais vous raporter les paroles d'un * [Lud. Cress Myst. li. 3. in marg.] Jesuite, dont le stile revient assez à celui du Cardinal Sadolet: Cum enim temporibus suis animadvertisset (Papa Plus quartus) in aedium sacrarum Cantu atqge Symphoniâ, nihil prope aliud esse, nisi quasdam murmurationes delicatas, et frequentamenta inania vocularum, è quibus fructus ad pietatem nullus colligeretur: Tridenti, in Concilio orbis terrae proponere constituerat, de Musicâ è sacris Templis ejiciendâ. Jamque de negotio in sermone familiari cum purpuratis patribus et aliis illustribus hierarchis egerat, quod ejus consilium cùm Joannes praenestinus rescivisset, qui choro summi Pontificis et Musicae praeerat, ut ingenio fuit artificioque nobilis, promte Missas eâ temperatione composuit, ut detractis illis velut cincinnis, modulisque vocum suavibus, quibus anteae solae aures capiebantur, et retineretur Simphonia, et verba omnia plane et liquido intelligerentur. [-94-] Illas vero cum Pontifex audivisset, et videret utilitatem quae percipi potest è divinis rebus, quae canuntur, intellectis, cum suavitate posse conjungi: voluntatem illam abjecit, et putavit non tam esse de Musicâ tollendâ cogitandum, quam de adhibendâ moderatione. Rem narravit ipse praenestinus cuidam è Patribus nostra societatis, à quo ego accepi. En effet, le Concile de Trente ne défendit pas la bonne Musique, mais il défendit la Musique indigne de la sainteté de la Maison du Seigneur, qui est la Maison d'Oraison. * [Doctrina de Sacr. Missae. Sess. 22. in marg.] Ab Ecclesiis vero Musicas ubi sive organo sive cantu lascivum aut impurum aliquid misceatur.... Arceant, ut domus Dei vere domus orationis esse videatur ac dici possit. Et la verité est, qu'en quelques endroits d'Italie on garde des régles sur l'usage de la Musique sacrée. L'Eglise de Milan, dans laquelle saint Ambroise avoit laissé une pieuse rudesse de chant, en a conservé des traces. On y souffre moins de mollesse, et moins de sonates, qu'ailleurs. (Car les grandes sonates sont pour les Eglises. La plûpart de celles dont nous avons parlé, ne sont que les petites sonates, sonate da camera.) Un bon Prêtre de Séez, qui a publié un des derniers Voyages d'Italie que nous ayons, ne put pas s'empêcher [-95-] de remarquer en passant à Milan, que * [Voy. d'I. et de quelque endroit d'All. en 1695. et 1696. page 97. in marg.] la Musique en est beaucoup plus simple que celle de l'Office Romain. Dans la Chapelle du Pape, la Musique est de même d'une simplicité marquée, en un point. Il n'y a jamais d'instrumens, et les voix n'y sont point accompagnées, reste édifiant de l'ancienne severité de l'Eglise, qui a long-temps a rejetté les instrumens, conformément au sentiment de Saint Jean * [In psal. 150. in marg.] Chrysostome, qui croyoit qu'ils n'avoient été permis qu'aux Juifs, à cause de leur grossiereté. Et les Philosophes n'étoient pas non plus favorables b aux instrumens.

La facilité que Guidarezze avoit aportée à aprendre la Musique, ne la fit goûter en France que bien tard et bien lentement. Les premieres Eglises qui admirent la délicatesse de cét art, ne le firent qu'environ au commencement du quinziéme siécle, encore aujourd'hui certaines Cathédrales et certains ordres, Lyon, Sens, les Chartreux, et cetera la rejettent [-96-] tout-à-fait. Pendant long-tems l'Eglise de Paris ne s'est servie dans les plus grandes Fêtes, que du faux Bourdon, genre de Musique trés-harmonieux aussi, trés- juste, sans aucune dissonance qui ait besoin d'être sauvée, et trés-mal nommé en cela. Ayant même reçû et fondé des Musiciens, il paroît que le Chapître de Paris s'en dégoûta, et résolut de rétablir la premiere simplicité de son Office. Par des conclusions capitulaires du 28 Mars, du 13 et du 27 d'Avril de l'année 1646, il fut ordonné qu'on reprendroit le faux Bourdon. Cependant la France s'étant, si j'ose ainsi parler, éveillée dans le quinziéme siécle, ou, comme disent quelques Historiens graves, s'étant corrompuë par le commerce que les Guerres que Charles VIII. Loüis XII. et François I. nous donnerent avec les Italiens, et ensuite la Reine Catherine de Medicis qui étoit souverainement Italienne, ayant poly et formé la Cour sur ses manieres, la Musique devint tout d'un coup à la mode dans les Temples, comme sur le Théatre et dans les ruelles. Le Roi Henry II. chantoit avec les Chantres de sa Chapelle Charles IX. se mettoit de même parmi eux et chantoit sa Taille et le dessus fort bien, dit Brantôme [tome 4. in marg.], et ce Prince y prit [-97-] tant de goût, qu'il fonda la Musique de Saint Innocent, seulement afin que ce fût une pepiniere, un noviciat de Musiciens pour lui. Henry III. chantoit trés-bien aussi, mais ils étoient differens tous deux en leurs airs qu'ils chantoient, et en ceux qu'ils avoient oüi chanter à d'autres. Selon ce second passage de Brantôme, il semble que l'habileté de ces deux Princes alloit jusqu'à composer. En ces temps-là, les Calvinistes rendirent * [Préf. des Ps. de Godeau. in marg.] la Version de Marot, dont ils se servent, célébre par les airs agréables que de doctes Musiciens y mirent. A l'entrée de ce dernier siécle, l'amour de la composition nous saisit. Loüis XIII. l'aprit, et fut plus Musicien qu'aucun de ses prédecesseurs. * [Ibidem in marg.] Le feu Roi de glorieuse mémoire, dit Monsieur Godeau, n'avoit pas dédaigné d'emploïer la parfaite connoissance qu'il avoit de ce bel Art sur quatre de mes Pseaumes qui ont été imprimez, et les plus excellens Maîtres ont admiré cette composition. Depuis 20 ou 30 ans, on a porté la netteté la facilité de la Musique au plus haut point, ou nôtre paresse pût la souhaiter, en laissant là les muances, a et en réduisant tout au ton [-98-] majeur, et au ton mineur, tierce majeure, tierce mineure: de sorte qu'elle est deveuuë si aisée que chacun se pique de la sçavoir, et qu'on dit, qu'on paroît la sçavoir, sans qu'on la sçache. Les modes de France ne s'arrêtent gueres à un milieu raisonnable. Celle-ci ne s'y est pas arrêtée, selon bien des gens, qui ont déclamé contre cét emportement pour la Musique. Mais, malgré leurs remontrances et leurs railleries, il s'est étendu jusqu'au Service divin. Le Plein chant est tombé dans le mépris, sans qu'on y distingue certains morceaax d'un goût singulier; l'Office du saint Sacrement, qui est d'un chant si majestueux et si naturel, les Lamentations de Jeremie, d'une expression si admirable, et cetera. Mille gens ne vont plus à la grande Messe ni à Vêpres aux Cathédrales, que quand l'Evêque y Office, avec une Musique renforcée, plus de ténebres, à moins qu'on ne soit sûr que les leçons seront travaillées de la main d'un compositeur fameux. Il n'y a que 25 ans qu'on y mettoit des Tambours et des Trompettes. Enfin je connois des Eglises, entr'autres, une Paroisse de cette Ville, ou, le Vendredi saint on chante en musique la passion.

[-99-] Ce petit détail des diverses fortunes de la Musique d'Eglise, montre qu'on l'a tantôt condamnée, tantôt aprouvée. On a condamné la Musique indécente et le Pape Pie IV. a été tout prêt de la proscrire: nons ne demandons pas mieux que de la voir condamner et de la voir proscrire encore. On a permis la Musique sage: c'est celle que nous voulons faire régner. Je n'ai pas même dessein de justifier l'usage perpetuel et excessif de la Musique la plus sage. Nous étions tous choquez dés nôtre enfance, de cette Passion de la Paroisse de saint Sauveur, quoi qu'elle ne soit pas méchante, et je ne serois point fâché qu'on défendît la Musique à Ténebres, comme plusieurs Evêques ont fait par des Mandemens exprés. Non qu'elle ne pût convenir à merveilles sur les Lamentations de Jéremie, mais parce que je suis persuadé que le pleinchant de ces leçons est aussi tendre que les leçons mêmes, et c'est beaucoup dire. Il faudroit seulement qu'un bon maître le retouchât, pour lui donner quelque varieté de mesure et de cadences, et pour le fixer. Aprés quoi il seroit digne d'être seul reçû dans toutes les Eglises du monde.

Mais Monsieur qu'on prétende interdire généralement tous * [Saint Augustin. Confessions. livre 10. chapitre 33. in marg.] les chants [-100-] harmonieux toute Musique, sous prétexte que telle que nous la prescrivons, elle nuira toûjours à la pieté. Voilà ce qui est outré, * [Ibidem in marg.] voilà pécher par un excez de severité ou de scrupule. Les deux reproches qu'on lui fait sont qu'elle cause des distractions, qu'elle porte à la mollesse. Quant au premier, une Musique qui quadrera juste aux paroles, et qui ne servira qu'à les faire plus vivement sentir, n'aura garde d'amolir d'une mauvaise maniere les ames des Auditeurs, car les paroles en sont bien éloignées. Il faut croire que les Musiciens de saint Athanase étoient des chanteurs effeminez, de qui les chants insinuoient la volupté des derniers Grecs. Au regards des distractions, sur ce pié là, on devroit donc bannir de nos Temples toutes les cérémonies et toutes les parures des Autels mêmes, puis qu'elles distraient aussi un Chrétien peu apliqué: mais quelle aparence qu'une Musique comme la nôtre, occupât assez l'esprit des Auditeurs pour les empêcher de l'élever de tems en tems vers Dieu, et de s'unir aux voeux et aux affections que l'Eglise formeroit par la bouche des chanteurs, bonne maniere de prier, ce me semble? vous avez vû que je n'ai pas oublié de demander et de loüer ici une grande simplicité. Ça été en partie dans la [-101-] vûë qu'elle causeroit moins de distractions. Une Musique sacrée, de même qu'une prophane, en touchera mieux, étant trés simple: mais de plus elle laissera davantage aux Auditeurs, la liberté de s'apliquer au sens des prieres, et de se joindre à l'intention de l'Eglise. On ne sera point embarassé à suivre un long jeu de parties et d'instrumens. Je m'imagine que ces anciens Egyptiens et ces anciens Grecs, qui avoient orné leur culte de Musique, mais d'une Musique si chaste et si unie, avoient cette idée. Ils craignoient d'occuper, de partager trop l'esprit. Il est à propos que nos Compositeurs songent que ce seroit un inconvénient encore plus blâmable dans leurs Motets, et un inconvénient qu'ils peuvent éviter.

D'un autre côté, je vois cinq raisons trés fortes pour autoriser la Musique d'Eglise. Premierement, une raison de dignité, et ce fut celle qui la fit recevoir dans le quatriéme siécle, lorsque Constantin eût élevé et doté je ne sçai combien de Temples. Toutes les Religions ont emprunté l'éclat et la majesté de la Musique, et Thomas * [De la Reli. art. 15. in marg.] Hobbe, homme peu facile, observe qu'en cela les Payens faisoient fort bien. La Religion Juifve, qui étoit autrefois la véritable, s'en servoit [-102-] a et s'en sert. Pourquoi la Chrétienne en feroit-elle difficulté?

Secondement, la Musique de soi-même est un art pur, innocent, agréable à Dieu. Elle est plus du Ciel que de la Terre et de l'Eglise que du monde, selon les termes et la pensée fameuse de Monsieur * [Préf. de ses Ps. in marg.] Godeau. Tous les arts cesseront à la fin du monde, mais elle continuëra dans le Paradis. Et que voyons-nous de mieux marqué en mille endroits des Pseaumes que des invitations à célébrer la grandeur et la bonté de Dieu par toute sorte de Musique?

Troisiémement, elle est propre à produire d'excélens effets. Il est sûr, qu'une Musique d'une certaine bonté, émût, soûléve les coeurs, et dans cette douce émotion, ils sont bien plus susceptibles de tendresse et de sentimens vifs, que si on ne les remuoit point. On en fait, dit-on, une assez malheureuse expérience à l'Opera. La Musique d'Eglise peut donc ouvrir les coeurs des Chrétiens, et aider à y introduire des mouvemens d'amour pour [-103-] Dieu, à quoi tout conduit là, comme à l'Opera, tout conduit à l'amour prophane. * [Saint Augustin de Musica. livre 6. in marg.] delectatio quippe quasi pondus est animae, delectatio ergo ordinat animam. Mais des chants de Musique d'Eglise d'une expression puissante, des tons forts, des tons de maître soûtenus d'un accompagnement convenable, seroient capables d'operer autre chose que de legeres émotions de tendresse. Les Pythagoriciens avoient certains airs de lyre, (c'étoit leur seul instrument,) au son desquels ils avoient coûtume de Réveiller le matin leur vivacité, et de l'endormir le soir. * [Quint. inst. orat. livre 9. chapitre 4. in marg.] Pythagoreis certe moris fuit, et cum evigilassent, animos ad lyram excitare, quo essent ad agendum erectiores, et cum somnum peterent ad eamdem prius lenire mentes, ut si quid fuisset turbidiorum cogitationum, componerent. Jamblique a repete en quatre ou cinq endroits qu'ils calmoient et qu'ils guerissoient par des chansons leurs maladies de corps et d'esprit. Nous éprouverions la même efficace dans des Motets vraiment beaux, ils calmeroient les troubles qui s'élevent au dedans de nous. Empedoche desarma un furieux avec une symphonie; Pythagore [-104-] en avoit fait autant, Asclepiades guérit * [Cassiod. de Mus. in marg.] un Phrenetique, saint Augustin de son propre aveu, se sentoit excité par la Musique de Milan, à détester et à pleurer ses péchez. Est-ce que nos Motets ne pouroient pas rapeller un libertin à la vertu, ou pénétrer d'une frayeur sainte quelque pécheur? Encore une fois, comtons que * [Saint Augustin Confessions. livre 10. chapitre 33. in marg.] par je ne sçai quelle secrete simpatie toutes les diverses passions de nôtre esprit ont du raport avec les divers tons de la voix qui les excitent et les réveillent. Comtons que a rien ne s'insinuë si aisément dans des ames tendres et molles que des sons vivement variez. On ne peut assez representer quel est leur effet en bien ou en mal. Une preuve que la Musique moderne n'a pas entierement perdu l'empire qu'avoit l'ancienne sur les coeurs, c'est que celle de Lulli trouve tous les jours le secret de nous attendrir. Et nos Motets fortifiez par la vuë des Autels, ne feroient pas ce que fait Armide desolée sur un Théatre!

Quatriémement, la Musique attire aux Eglises et les fait aimer. Ce seroit un mal de n'y aller volontiers que les jours de Musique extraordinaire, mais ce n'en est [-105-] point un que d'y aller un peu plus gayement ces jours là que d'autre. Ce seroit un mal que d'aimer les Eglises pour de méchans plaisirs; mais ce n'en est point un que de les aimer pour des plaisirs dignes d'un Chrétien, souhaitables à un Chrétien. Ou, si c'est un petit mal, il en sauve, il en éloigne d'autres plus dangereux. Peu de Casuistes condamneroient le plaisir qu'on prend à entendre un Prédicateur éloquent, ou à assister à l'office d'une grande Abbaye de Benedictins, et qu'on ne prendroit point au Sermon d'un Missionnaire ignorant, ou au service d'une Paroisse de vilage. Monsieur de saint Evremont écrivant au sçavant Monsieur Justel, a donc eu raison d'oser lui dire que la Musique de nos Eglises éleve l'ame, purifie l'esprit, toucha le coeur, et inspire et augmente la dévotion. Tout grand qu'est cet éloge, il est précisément vrai, ou du moins il ne tiendroit qu'aux Compositeurs qu'il ne le devint. Monsieur de Priezac, * [Des disc. et des arts liber. in marg.] dans ses discours politiques, n'en donne pas un moindre à une Musique bien entenduë. Une Musique mâle ferme et modeste, comme la Dorienne... que Platon admet presque seule dans sa république, et qu'il dit être la grande conservatrice des Etats.... fait aussi les hommes constans, vaillans, chastes, modérez. A dire le vrai, [-106-] c'est la voix de l'Epouse du Fils de Dieu, c'est l'harmonie de l'Eglise dans les Cantiques. C'est la mere de la pudeur, la compagne de la temperance, l'aiguillon de la vertu, et l'atrait de la dévotion, en tant qu'elle est toute divine, toute pleine d'oracles et de satrez enthousiasmes. Et montagne, dont la liberté de parler, pleine de sens, a merité un crédit si général, avoit dit de même, avec sa naïveté originale. [Essais. livre 2. chapitre 12. in marg.] Il n'est ame si revêche qui ne se sente touchée de quelque réverence à considérer cette vastité sombre de nos Eglises, la diversité d'ornemens et ordre de nos cérémonies et oüir le son dévotieux de nos orgues, et l'harmonie si posée et réligieuse de nos voix. Ceux même qui y entrent avec mépris sentent quelque frisson dans le coeur, et quelque horreur qui les met en défiance de leur opinion. Autoritez, qui doivent ôter aux gens de bien la crainte, que la Musique sacrée ne soit funeste aux gens du monde. Il est étonnant que les anciens esperassent tant de la leur, et que nous craignons tant de la nôtre.

Cinquiémement: la Musique est aujourd'hui établie en la plûpart des Eglises. N'est-il pas naturel de la laisser dans la possession où elle est? Aimable, flateuse, on auroit du moins autant de peine [-107-] à l'en bannir, qu'elle en a eu à s'y introduire. Que celles qui l'ont rejettée, ne l'admettent point: que la Cathédrale de Lyon, les Chartreux, et cetera rejettent jusqu'à l'usage des Orgues; on ne le trouvera point mauvais. Mais que celles où elle aura été reçuë la gardent, et tâchent d'en avoir de bonne. Difficilement me niera-t-on que ce ne soit le plus court et le meilleur: * [ps. 4 in marg.] Psallite Deo nostro, psallite, psallite Regi nostro, psallite, quoniam Rex omnis terrae Deus. Psallite sapienter: Voila nôtre arrêt. Psallite, qu'on chante. Psallite sapienter; mais qu'on chante sagement: Qu'on se serve de la Musique pour exprimer la hauteur de nos Mysteres; mais que ce soit d'une Musique pure et chrétienne, et qu'on la rende pure et chrétienne si elle ne l'est pas. Au reste, il ne seroit point impossible de la mettre presque par tout au dessus de la censure, de la mettre en un état qui répondroit parfaitement à la sainteté de nos Temples, et des paroles surquoi elle est employée. Quelques réglemens que l'autorité des Evêques pourroit faire et entretenir sans effort, et qui même ne seroient pas trés à charge aux Compositeurs, en viendroient à bout. Et peut-être vous dirai- je quelque jour, si vous me l'ordonnez, les pensés que [-108-] j'ai euës là-dessus; mais pour à present, aprés avoir conclu de toutes les raisons que je vous ai exposées, qu'elle ne feroit aucun tort, telle que nous l'avons dépeinte; au contraire, et qu'on est obligé d'aprouver, comme * [Confessions. livre 10. chapitre 33. in marg.] saint Augustin, que la coûtume d'en chanter se conserve dans l'Eglise, afin que par le plaisir qui touche l'oreille, l'esprit encore foible, s'éleve dans les sentimens de pieté, je vais passer à l'examen de la maniere dont les Italiens et les François la traitent chacun de leur côté.

[Footnotes]

a [cf. p.8] Olim traneus eram ficulnus, inutile lignum: quàm faber, incertus scamnum, faceret ne priapum, mal<>it esse Deum. Sat. 8. li. 1.

a [cf. p.47] Ceux qui plaident se proposent toûjours de faire voir que la chose dont il s'agit est juste ou injuste, et pareillement se servent de tout le reste pour le dessein. Rhet. d'Arist. lib. 1. c. 3.

a [cf. p.51] Est etiam illa Platonis vera, et tibi, Catule, certe non in audita vox omnem doctrinam harum ingenuarum et humanarum artium uno quodam Societatis vinculo contineri. Cic. de orat. li. 3. c'étoit aussi le sentiment de Pythagore. Iambliq. vic. de Pyth. ch. 9

b [cf. p.51] Quoique j'aye pour Horace un fort grand attachement, je ne puis croire ce que prétend Monsieur Brueys dans l'avertissement de sa Paraphrase de l'Art Poëtique, qu'il régne un ordre dans tout le corps de ce Poëme.

a [cf. p.63] Chant sur le Livre. Accords, espece de broderie sur la Basse, que les Musiciens font sur le champ.

a [cf. p.83] Aussi peut-on dire qu'il y autant de difference de l'un à l'autre, qu'il s'en remarque entre la voix de Theodore, cet excélent Comedien et celle de ses compagnons: parce que la sienne est si naturelle et si trompeuse, qu'il ne semble pas que ce soit un Comédien qui parle, mais la personne même dont l'action est representée, au lieu que celle des autres paroît forcée et contrefaite. Arist. Rhet. li. 3. ch 2.

b [cf. p.83] Itaque ut ad hanc similitudinem hujus histrionis oratoriam laudem dirigamus, videtis ne quam nihil ab eo nisi perfecte, nisi cum summa venustate fiat, nihil nisi ita ut deceat, et uti omnes moveat, atque delectet? itaque hoc tamdiu est consecutus, ut in quo quisque artificio excelleret, is in suo genere Roscius diceretur. Cic. de Orat. lib. 1.

c [cf. p.83] Quid, ipsa actio potest esse vehemens et gravis et copiosa, nisi est animus ipse commotior? equidem etiam in te f<>pe vidi, ut ad le<>iora veniamus, in AEsopo familiari tuo tantum ardorem vultuum atque motuum, ut cum vis quaedam abstraxisse a sensu <>ientis videretur. Quint. de Div. lib. 1.

a [cf. p.89] Monsieur Baillet dit Antiphonier, disc. de le l'hist. de la vie des Saints, premiere partie, et le Dictionnaire de Trevoux qui dit Antiphonier ou Antiphonaire, semble préférer le premier. Mais puisque de Breviarum on a fait Breviaire, et du Grec [glossa] ou du méchant Latin Glossarium, Glossaire, pourquoi ne faudra-t-il pas dire Antiphonaire? du Grec [antiphonon].

a [cf. p.95] Les Casuistes Italiens l'ont eux-mêmes observé Nella chiesa Christiana, dit le Pere Razzi Jacobin, dans ses cent cas de conscience, quattro cento anni sono, anZi al tempo di san Thomaso d'Aquino, no era l'uso de gli organi, ne d'altri instrumenti Musicali, per due raggioni. La prima Acciocbe non paresse che si giudai Zasse, e la fegonda perche cotali instrumenti piu tosto muovono l'animo al corporal diletto, che eformino e eccitino interiormente la divotione. Caso 95. p. <>03.

b [cf. p.95] Pythagore n'aprouvoit pas l'usage des instrumens. Jamblique vie de Pyth. ch. 25. ni Socrate non plus, Arist. Polit. li 8. ch 7. Platon li. 3. de la Répub. en condamne et en bannit la plûpart, et Arist. Polit. li. 8. ch. 6. ne les estime gueres.

a [cf. p.97] En réduisant toutes les muances à une seule disposition de notes, ut, re, mi, fa, sol, la, si ut, avec quoi on monte ou l'on descend à l'infini, et en réduisant aussi tous les modes imaginables au majeur et au mineur, placez sur toutes les cordes imaginables.

a [cf. p.102] C'est une coûtume établie depuis la Synagogue, comme raporte Zamoras en sa Grammaire. On y chantoit, dit cet Auteur, les cinq Livres de Moïse et les autres histoires sacrées d'un ton doux et pleiu, les Prophettes d'un accenl rude et severe, les Pseaumes d'un air grave, qui tenoit de l'extase et de la contemplation, les Proverbes d'une mélodie insinuante, le Cantique des Cantiques, d'un air gai, l'Ecclesiaste d'un ton serieux. La Croix, art. de la Poësie Franç. idée génér. de la Mus. page 624.

a [cf. p.103] De la vie de Pyth. ch. 25. 29. 32. 34. Jamblique dit aussi ce qu'avoit dit avant lui Quintilien, des airs de lyre pour le matin et le soir.

a [cf. p.104] Assentior enim Platoni nihil tam facile in animos teneros atque molles influere, quam varios canendi sonos, quorum dici vix potest quanta sit vis in utramque partem. Namque et excitat languentes et langue facit excitatos, et tum remittit animos, tum contradit. Cic. de Legibus. li. 2.


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