TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Fn and Ft: RAMLEP TEXT
Author: Rameau, Jean-Philippe
Title: Lettre de Monsieur Rameau aux Philosophes
Source: Lettre de Monsieur Rameau aux Philosophes (Paris: L'Imprimerie Royale, 1760; reprint ed. in Jean-Philippe Rameau (1683-1764) Complete Theoretical Writings, Miscellanea, vol. 4, n.p.: American Institute of Musicology, 1969), 507-14.

[-2035-] ARTICLE CXXIV.

LETTRE de Monsieur Rameau aux Philosophes.

POur qui la vérité peut-elle avoir plus d'attraits que pour le Philosophe, sur-tout quand il s'agit de ce qui est encore ignoré? Quand elle ne serviroit qu'à mettre le comble à la gloire du Géomètre, ne devroit-il pas y applaudir? J'espére donc que quelques Philosophes, distingués dans la foule de ceux qui osent se parer de ce titre, auront assez de complaisance pour me suivre au point de pouvoir dire ce qu'ils en pensent.

Je ne suis dans tout ce que j'avance que l'interprète de la Nature, siége unique de la vérité. Toutes mes conséquences ne sont fondées que sur des expériences généralement reçues, et dont on peut [-2036-] s'assurer soi même, en suivant celles que j'ai rapportées dans ma Génération harmonique, et qui commencent à la page 7.

Je parts d'un Phénomène unique, ouvrage de la Nature, où le sens de l'ouie devoit être nécessairement appellé, puisqu'il n'appartient qu'à ce sens de distinguer plusieurs objets dans un seul: son jugement reconnu d'ailleurs seul infaillible étoit encore nécessaire à l'oeil pour le guider en mesurant les rapports harmoniques: ce qui est notoire dans l'expérience même de Pythagore, où l'oreille le dirigea dans la différence des poids qui lui faisoient entendre sur les cordes l'octave, la quinte, et cetera dont il étoit déjà affecté: remarquons de plus que son triangle numérique rectangle, inventé lorsqu'on n'avoit encore que de foibles notions en Géométrie, est uniquement fondé sur la proportion harmonique, renversée en [-2037-] Arithmétique chez le Géomètre: de sorte que les premières idées de justesse et de préférence entre les rapports pourroient bien avoir pris naissance dans un principe aussi naturel, plutôt que dans des moyens factices tels que ceux qu'on propose: si les premiers Inventeurs de chaque Science sont encore ignorés, comme on en convient, on ignore, par conséquent, d'où leur sont venues les idées qui les ont guidés. Pourquoi donc les chercher ailleurs que dans une science dont la Nature nous fait sentir les effets dès le berceau?

On prévoit assez que le phénomène dont je veux parler n'est autre que le corps sonore, objet unique, tel qu'on peut le desirer pour représenter un principe, et qui en présente effectivement des images si palpables, qu'il est bien difficile de ne pas s'y prêter. Si, par exemple, on l'écoute attentivement quand il résonne, on y [-2038-] distingue différens sons, qu'il engendre par conséquent. Ces sons suivent pour-lors le simple ordre des nombres qu'on appelle Aliquotes, et qu'on désigne avec l'unité séparée par une ligne du nombre qui marque en ce cas la moitié, le tiers, et cetera, de ce corps: si bien que son octave que fait entendre sa moitié se désigne par 1/2; sa douziéme, quinte de sa moitié, par 1/3; sa double octave par 1/4; sa dix-septiéme, dixiéme de 1/2 et tierce majeure de 1/4, par un 1/5: comme il borne la résonnance de ses Aliquotes à ce 1/5 pour nos oreilles, où se trouve effectivement tout ce qui sert de principes à la Géométrie comme à la Musique théorique et pratique, il est inutile de porter plus loin ses vûes; et si les facultés du sens de l'ouie se bornent-là, d'autant plus que l'identité des octaves, incontestablement reconnue, peut empêcher aussi qu'on ne distingue [-2039-] le 1/6 de ce corps, octave de son 1/3, il en pourroit bien être autant des facultés des autres sens, lorsqu'il s'agira de les consulter dans le mème cas.

Comme la tension des cordes répond à toutes les proportions nécessaires entr'elles, pour que l'une soit précisément la moitié en longeur, l'autre le tiers, et cetera, il suffit d'accorder dans toute la justesse possible les consonances citées rélativement à une corde qu'on fera résonner avec l'archet plutôt qu'en la pinçant, pour la voir dans le moment communiquer son mouvement à toutes les autres, et même pour les entendre résonner: on en sent, de plus, les ventres de vibrations au tact en les effleurant avec l'ongle. De-là ce Phénomène paroît bien visiblement et bien sensiblement soumis au jugement des trois seuls sens dont on puisse tirer quelques lumières; de sorte que celui de l'ouïe [-2040-] devoit absolument y présider, pour acquérir de justes connoissances des effets éprouvés sur ce qu'en indiquent les deux autres sens.

Si l'on accorde d'autres cordes à l'inverse des précédentes consonances, c'est-à-dire, qu'elles en représentent le double, le triple, et cetera, en quel cas l'octave se trouvera au-dessous de la corde mise en mouvement, au lieu qu'elle étoit auparavant au-dessus, ainsi des autres qui seront toutes désignées par les simples nombres dans le même ordre déjà dicté, et qu'on appelle Aliquantes; on les verra non-seulement frémir, mais encore se diviser dans les Unissons de celle qu'on fait résonner: son octave au-dessous, qui représente son double, se divisera en deux parties égales: sa douziéme au-dessous, qui représente son triple, en trois; ainsi des autres: ce qui se distingue encore par les ventres de vibrations au tact comme à l'oeil.

[-2041-] Ne croiroit-on pas reconnoître ici une image vivante de quelques attributs de la Divinité? La foiblesse de nos sens ne nous permettant pas d'entendre, de voir et de sentir jusqu'où s'étend la puissance du corps sonore résonnant sur ses Aliquotes et Aliquantes, lui-même recevant des bornes qui nous sont relatives dans sa grandeur et grosseur, n'en peut-on pas tirer une idée de l'infini, autant que l'imagination peut nous le permettre? Mais cette puissance suprême qu'il exerce sur ses Aliquantes, en les forçant de se réunir toutes à lui, en se les incorporant, ne formant plus qu'un avec elles, ce que signifie précisément Unisson, prouve bien évidemment qu'il ne peut être contenu, pendant qu'il contient tout sans rien perdre de sa totalité, sans se désunir; car ces mêmes consonances, données par des cordes qu'il fait frémir et résonner dans leur totalité, résonnent [-2042-] dans son corps même; on les y distingue, du moins celles qui concourent à nous ouvrir la route des plus grands principes.

Ce corps sonore, ce principe, ne pouvant être contenu, ne peut par conséquent avoir un antécédent; aussi l'est-il lui-même de toute sa génération. Mais, avant que d'en dire davantage sur ce sujet, qu'on écoute de nouveau ce qui se passe dans la résonnance de ce même corps sonore; on y distinguera, avec le son de sa totalité, ceux de sa douziéme et de sa dix-septiéme, dont se forme cette proportion harmonique 1 11/35, qu'on y a reconnue il n'y a guères plus d'un siècle. Mais ce qu'il a de surprenant, c'est qu'on n'y distingue point ses octaves, qui forment avec lui cette proportion géométrique 1 11/24 *, où le jugement de [-2043-] l'oreille suit une loi bien différente de celui de l'oeil, puisque, si l'oeil apperçoit plus promptement les plus grand objets, l'oreille, au contraire, les distingue d'autant moins qu'ils ont plus d'analogie avec celui auquel on les compare; tel est le sort des octaves dont l'identité, qui ne peut être contestée, fait qu'elles se confondent toutes avec leur principe. Les moyens dont la Nature se sert pour qu'on ne puisse se tromper sur la différence de ces deux proportions, méritent assez qu'on les approfondisse un peu, du moins comme je l'ai fait dans mes derniers ouvrages.

Ces deux proportions qui ne sont composées chacune que de trois termes ou nombres, et qu'on [-2044-] nomme continues, sont ainsi données d'abord par la Nature dans un seul corps, dont le son a toujours paru unique jusqu'au moment où l'on y a distingué l'harmonique. Or c'est ici que le principe, comme antécédent, établit d'abord trois agens, son octave, sa douziéme et sa dix-septiéme désignées par ces trois nombres premiers 1/2 1/3 1/5, auxquels il cède le droit d'ordonner, en le représentant, de toute sa génération, où néanmoins il se soumet aux loix qu'il leur impose, pour se prêter aux bornes de nos facultés, en nous indiquant, par ce moyen, les routes possibles dans nos recherches; mais l'image que présentent ses agens semblement devoir bien nous rappeller l'idée de ces premières causes secondes où notre intelligence se perd.

Comme antécédent, ce principe constate la qualité et la quantité numérique du premier terme qu'il s'associe, soit son octave, soit [-2045-] sa douziéme, soit sa dix-septiéme, qu'il choisit pour modèles de quelqu'autre terme que ce soit; c'est celui-là même auquel le Géomètre donne le titre de Terme moyen, * et qui ordonne [-2046-] pour lors de l'une ou de l'autre des deux proportions déjà citées. Par-là ce Terme moyen reçoit le pouvoir d'étendre sa proportion en progression du côté de son antécédent, comme du côté de son conséquent; ce qui est interdit à tout antécédent, auquel on ne peut contester le droit de principe dans la Géométrie même, puisqu'il n'y a rien avant lui: c'est le plus grand de tous, comme le prouve le titre même que le Géomètre lui donne.

Ce n'est pas tout: le principe se réserve encore un quatriéme agent par une transposition d'ordre entre les deux tierces qui composent la quinte, et dont se forme une proportion arithmétique, presque aussi agréable en Musique que l'harmonique: or de la réunion de ces deux proportions dans cet ordre, [-2047-]

proportion harmonique

1/8  1/10  1/12  1/15 
ut   mi    sol   si

Proportion arithmétique *

dont se forme une dissonance, et en même temps un quatriéme terme possible aux proportions continues, par le moyen d'une quatriéme proportionnelle ajoûtée géométriquement, naturelle d'ailleurs à toute proportion géométrique; de cette réunion, dis-je, naissent toutes les différentes règles qu'a pu imaginer le Géomètre pour déterminer une proportion quelconque, ses Equations, sa Règle de trois. Quel est l'original?

Les Curieux d'un détail plus circonstancié des vérités que je viens d'annoncer, pourront se satisfaire [-2048-] dans les nouvelles réfléxions qui terminent mon Code de Musique, ne fût-ce que pour y démêler les raisons qui ont engagé un célèbre Géomètre à conseiller de ne les pas lire. Il est vrai que j'y ai imaginé une fable sur le compte du premier homme, pour prouver comment le Phénomène en question pouvoit avoir été découvert en quelque temps que ce fût, m'étant contenté d'y suivre l'Histoire Sainte; mais ayant reconnu que la profane étoit plus à la portée de tout le monde, et que je ne pouvois me tromper en ce cas sur le compte des Egyptiens, attendu toutes les raisons convaincantes que j'en rapporte dans l'origine des Sciences *, j'y ai trouvé tant de vraisemblance, que cela [-2049-] pourra du moins donner sujet à penser. Quoiqu'il en soit, le Phénomène n'en existe pas moins; c'est l'ouvrage de la Nature. Tout est dit, quand elle a une fois prononcé.

Voyons à présent la route qu'on a tenue dans la Géométrie pour en obtenir la quantité de règles qui s'y trouvent établies. Combien de siècles ne se sont pas écoulés, et par combien de mains ces règles n'ont-elles pas dû passer avant que toutes leurs valeurs aient été connues? Il ne faut que lire pour cela l'Histoire des Mathématiques, plus évidente encore dans les écrits de chaque particulier depuis près de 3000 ans. Si l'on ne peut compter d'ailleurs sur aucun Elément de Géométrie, depuis le temps qu'on en met au jour, comme le confirme Monsieur d'Alembert; s'il convient lui-même qu'il s'est glissé quelques erreurs dans l'ouvrage du Père Reynaud [-2050-] sur l'Analyse, qu'il regarde cependant comme le plus complet de tous; s'il n'a pu les réformer, ni méme dire en quoi consistent ces erreurs; si la dispute continuelle qui règne entre les Géomètres sur l'usage de leurs règles, et cela depuis un temps infini jusqu'à ces derniers jours entre les deux des nôtres qui sont les plus estimés, pendant qu'un tiers vient à la traverse pour soutenir que l'un et l'autre se trompent: rien ne prouve mieux que toutes ces règles ne sont que l'ouvrage de l'imagination, et que leur perfection n'est due qu'à une exacte récapitulation, en rapportant par succession de temps chaque partie à son tout. Celui-ci a trouvé un rapport, celui-là un autre; l'un en a formé une progression; l'autre a reconnu l'origine de cette progression dans une proportion. Enfin, après des milliers d'années, on a reconnu que toutes les Sciences [-2051-] étoient fondées sur les proportions, lorsqu'il ne faut qu'une minute d'attention sur la résonnance du corps sonore pour tirer de la Nature même ce qui a coûté tant de siècles à l'imagination.

On ne trouve pour tout principe dans l'Analyse que les proportions; les équations, même, qu'on donne à chaque article pour moyen de découvrir la proportion nécessaire, y suivent exactement les loix du corps sonore. J'y vois l'antécédent, comme principe, donner ses loix à la quantité qu'il s'associe, en l'établissant comme terme moyen pour qu'il les distribue à son tour au reste de la proportion, fût-elle à quatre termes; ce que ne peuvent détruire les régles données en pareil cas. Quant aux différentes règles appliquées à différens objets, elles n'en émanent pas moins des mêmes principes; la différence des termes n'altère nullement le fond; ce qu'on devroit [-2052-] un peu considérer; et dès qu'on voit renaître les mêmes principes de tout côté, pourquoi ne pas s'applaudir d'avoir aussi bien entendu la Nature, sans l'avoir cependant écoutée dans le Phénomène qu'elle nous a présenté pour nous éclairer, plutôt que de s'obstiner à combattre des vérités si évidentes par des raisonnemens spécieux, où l'on a grand soin de se taire sur ce qui les anéantiroit? Croiroit-on qu'on a porté la mauvaise foi jusqu'à falsifier une de mes citations, pour y substituer la plus grande ineptie aux fonctions d'une partie de ces agens dont il a été parlé, et sans le secours desquels nous serions encore pour les Sciences au niveau des autres animaux? Bien entendu que ces mêmes agens existent dans tous les objets formés par la Nature, mais où l'on n'a pû d'abord les distinguer que par degrés, jusqu'à ce qu'enfin on ait pû les rassembler.

[-2053-] Si le Créateur, sans vouloir se manifester autrement que par son grand ouvrage, a commis des causes secondes pour contribuer à notre existence, ne croiroit-on pas que, pour contribuer de même au progrès de notre intelligence, il en auroit fait naître aussi d'un principe, qu'il n'aura rendu palpable à nos sens, que pour nous engager encore à des comparaisons?


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