TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE
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Fn and Ft: MERHU2_8 TEXT
Author: Mersenne, Marin
Title: Livre sixiesme de l'art de bien chanter.
Source: Harmonie Universelle, contenant la theorie et la pratique de la musique, 3 vols. (Paris: Sebastien Cramoisy, 1636; reprint ed. Paris: Centre national de la recherche scientifique, 1965), 2:331-442.
Graphics: MERHU2_8 01GF-MERHU2_8 19GF

[-331-] LIVRE SIXIESME DE L'ART DE BIEN CHANTER.

IL ne suffit pas d'auoir traité des mouuemens, des sons, des consonances, des dissonances, des systesmes, des genres, des modes, de la composition, de la voix, et des chants, si l'on ne sçait la maniere et la methode de bien chanter toute sorte de Musique, c'est pourquoy i'ajoûte ce liure, lequel ie diuise en quatre parties, dont la premiere explique deux methodes fort aysées pour enseigner le plain chant, et la musique aux enfans, et à toutes sortes de personnes, sans vser des muances ordinaires, qui embarassent d'auantage l'esprit qu'elles ne l'aydent. La seconde enseigne comme il faut faire toutes sortes de diminutions pour embellir les chants: la 3 monstre ce que c'est que la Musique Accentuelle: et la 4, en quoy consiste la Musique Rythmique, d'où dependent tous les mouuemens des Airs, et des dances.

Or ce liure est le principal, et le plus difficile de tous, parce que ses preceptes ne peuuent estre reduis en pratique sans vne bonne voix, laquelle on doit supposer: mais parce quelle ne suffit pas toute seule, si elle n'apprend à se conduire par toutes sortes de mouuemens, de degrez, et d'interuales, i'explique dans ce liure comme elle doit se porter dans les plaintes, dans les diminutions, et aux accents, et comme elle doit executer tout ce qui peut tomber sous l'imagination. Ie commence donc par vne methode fort aysée, laquelle Monsieur des Argues excellent Geometre, a dressé en des termes, qu'il a reconnu propres pour l'insinuer dans l'esprit des enfans, et pour la leur faire comprendre en peu de temps auec beaucoup de facilité: C'est pourquoy ie ne les ay pas voulu changer; elle sert de sujet à la premiere proposition, comme vne autre methode bien-aysée pour apprendre à chanter, et à composer seruira pour la seconde.

[-332-] PREMIERE PROPOSITION.

Expliquer vne methode aisée pour apprendre et enseigner à lire et à escrire la Musique.

CETTE maniere est diuisée en 4 parties, dont la premiere monstre l'ordre des sons, et la suite qu'ils tiennent dans les chants ordinaires; la seconde enseigne comme on lese scrit; la troisiéme, comme il les faut lire, et la quatriesme comme le Maistre doit proceder auec ses Disciples pour les enseigner aysement. Or auant que commencer il est à propos de remarquer que les exemples de la premiere proposition du premier liure, ceux de la _ et 3 du 3 liure des Genres, et ceux de la 19 proposition du 4 liure de la Composition suppleent aux exemples que l'on pourroit requerir dans le traité qui suit, dont ie fais d'autant plus d'estime, que son auteur est plus propre pour exprimer la pratique des arts familierement, auec des termes qui tesmoignent vne puissante imagination, et vn bon raisonnement, qu'il nous fera paroistre quand il luy plaira en des sujets beaucoup plus vtiles, et plus releuez que celuy-cy, lors qu'il fera part au public des pensées qu'il a pour la Perspectiue, et pour les differentes couppes des Cones: commençons donc par l'ordre des lettres et des sons, dont on vse dans la pratique de la Musique.

Ordres des Sons.

EN la pratique de la musique on employe aujourdhuy sept sons diuers, comme principaux, qu'on fait ouyr ou sonner au moyen de la voix, et des instrumens propres à cela.

On entend que ces sons là soient arrangez et disposez en suite l'vn de l'autre, comme par eschelons ou degrez, et cottez chacun d'vne des lettres de l'alphabet. A quoy seruent les sept premieres A, B, C, D, E, F, G.

L'on entend encore que ces sons, eschelons ou degrez soient differens, ou bien esloignez l'vn de l'autre d'vne certaine differance ou interuale, qu'on nomme ton, ou bien d'vne certaine differance ou interuale qu'on nomme demi-ton. Ie laisse à part les pretenduës especes de chacun de ces tons et demi-tons.

On augmente et multiplie à volonté le nombre de ces sept sons, eschelons, ou degrez, et des sept lettres A, B, C, D, E, F, G. En y en ajoustant d'autres semblables de part et d'autre, ou bien en montant ou descendant, y gardant tousiours l'ordre, soit des sons soit desdites lettres, pour les cotter, selon lequel sont arrengez et cotez les sept premiers, en façon qu'à conter duquel que ce soit, le huitiesme soit de la mesme espece que le premier de ce conte, ou que la huitiesme des lettres, dont ils sont cottez, reuienne à estre la mesme que la premiere de ce mesme conte.

Aucunesfois on entend que du son ou degré cotté A au son ou degré cotté B il y ayt l'interuale, ou la differance qu'on nomme ton; puis en suite que du son ou degré cotté B au son ou degré cotté C il y ait seulement l'interuale ou la differance qu'on nomme demi-ton. Et l'on à iusques icy nommé [-133 <recte 333>-] ce cas là Bmol, par où l'on veut dire que cette espece d'ordre de sons est nommé Bmol, c'est à dire que ce qui se chante sur cette disposition de sons est nommé chant par Bmol.

Mais en tous les deux cas de Bmol, et de Bquarre tousiours on entend, à parler generalement, que du son ou degré cotté C, au son ou degré cotté D, il y a l'interuale nomme ton, et que du son ou degré cotte E, il y a l'interuale encore nomme ton; Mais que du son ou degré cotté E au son ou degré cotté F, il y a seulement l'interuale nommé demiton; puis en suite que du son cotté F, au son cotté G il y a l'interuale encore nommé ton: et si l'on passe outre, on entend que du son cotté G au son cotté A il y ait tousiours l'interuale ou la differance nommé ton; et si l'on poursuit, il faut continuer tousiours de mesme façon et du mesme ordre qu'on a commencé.

De mesme en retrogradant par ces sons, ou degrez, à rebours de l'ordre des lettres de l'alphabet, on entend que du son cotté G au son cotté F il y ait vn ton, mais que du son cotté F, au son cotté E il y ait seulement vn demi-ton; et en suite que du son cotté E au son cotté D. il y ait encore vn ton et du son cotté D. au son cotté C encore vn ton; et au cas de Bquarre du son cotté C au son cotté B il y ait seulement demi-ton, puis en suite que du son cotté B au son cotté A il y ait vn ton. Mais au cas de Bmol on entend que du son cotté C au son cotté B il y ait le ton, puis en suite que du son cotté B, au son cotté A il y ait seulement demi-ton; et si l'on passe outre, on entend que du son cotté A au son cotté G, il y ait tousiours l'interuale nommé ton, et si l'on poursuit il faut continuer tousiours de mesme façon, et du mesme ordre qu'on a commencé.

Quand on a redoublé comme cela plusieurs fois ce nombre de sept sons d'vn ou d'autre cotté, ou bien en montant, ou descendant, ou des deux costez ensemblement, soit au cas de Bmol, soit au cas de Bquarre, il aduient que les interuales, qu'on nomme tons, et ceux qu'on nomme demi-tons, se trouuent entremeslez, de façon que d'vn costé de chacun des demi-tons, il y a trois tons d'vne suite, et de l'autre il n'y en a que deux.

Mais il est libre de changer apres au besoin l'ordre de ces interuales, et diuersifier à volonté le meslange ou l'entrelas de ces tons et demi-tons, en plaçant vn demi-ton conuenable à l'endroit, où il y auoit vn ton, ou bien au contraire en plaçant vn ton conuenable à l'endroit où il n'y auoit qu'vn demi-ton; qui est-ce qu'on nomme faire des feintes, et qu'on exprime sous les mots de diesis, dont le caractere est [x], et de Bmol, dont le caractere est b: or le diesis signifie qu'on place vn ton à l'endroit où il n'y auoit qu'vn demi-ton, et au contraire; et le bmol signifie qu'on place vn demi-ton au lieu d'vn ton, et au contraire.

Escritures de la Musique.

POur Escrire la musique, ou pour signifier cette intention qu'on a touchant les sons, au moyen de caracteres visibles, on employe des lignes droites filees de mesme sens, l'vne au long et proche de l'autre en [-134-] nombre de quatre, de cinq, ou de six, et d'auantage si l'on veut, par bande: mais parce que l'on void plusieurs de ces bandes dans nos liures precedens, par exemple à la page 253. du liure de la Composition, et par tout ailleurs, il n'est pas besoin de les repeter icy.

Or en chacune de ses bandes chaque ligne et chaque interuale ou espace d'entre-d'eux, et par dehors represente vn de ces sons, ou bien est entenduë comme le siege ou la place de l'vn de ces sons arrangez ainsi qu'il est dit.

Et d'autant qu'on entend, ainsi qu'il est dit aussi, que chacun desdits sons est cotté d'vne des sept premieres lettres, et selon leur ordre de l'alphabet, il s'ensuit qu'aux mesmes bandes chaque ligne et chaque espace d'entredeux, et du dehors est de mesme entendu comme la place, ou le siege de l'vne de ces lettres qui seruent à cotter ces sons.

De façon qu'ayant assigné, choisi, ou determiné laquelle que ce soit de ces lignes ou espaces d'vne desdites bandes pour estre le siege ou la place de l'vn de ces sons, il s'ensuit que le mesme endroit, soit ligne, soit espace, est aussi le siege ou la place de celle desdites lettres, qui sert de cotte audit son: comme au contraire quand on assigne quelque ligne ou espace en l vne desdites bandes pour estre le siege ou la place de l'vne de ces lettres, qui seruent à cotter lesdits sons, la mesme ligne ou espace de la mesme bande est aussi necessairement la place, ou le siege de celuy desdits sons, auquel cette lettre sert de cotte.

Et consequemment l'on a assigné sur chacune des autres lignes et espaces de la mesme bande, le siege ou la place de chacun des autres de ces sons, et en suite de chacune aussi de ces lettres, qui leur seruent de cotte.

Au moyen de quoy l'on a determiné les endroits de la mesme bande où l'on entend que soient placez les sons, entre lesquels on entend qu'il n'y a que l'interuale qu'on nomme demi ton, et de mesme des sons, entre lesquels on entend qu'il y a l'interuale qu'on nomme ton, c'est à dire que l'on sçait en quels endroits de la bande sont placez les sons, entre lesquels est le ton, et ceux entre lesquels est le demi-ton.

Et encore que chaque ligne et chaque espace d'entre-deux, et du dehors de chaque bande soit entendu comme la place ou le siege de l'vn desdits sons, et consequemment de la lettre dont il est cotté, et qu'il semblast qu'estant dispencé de figurer vn son entant que cela semble impossible, il seroit au moins necessaire de figurer chacune de ces lettres, qui leur seruent de cotte, à l'endroit auquel il eschet qu'elle se trouue placée, neantmoins il suffit d'en marquer vne seule en sa place et à volonté, ou sur vne desdites lignes, ou en l'vn desdits espaces d'vne mesme bande, afin de seruir de memorial, de guide, ou de conduite à recognoistre la place de chacune des autres desdites lettres, et parce moyen cognoistre aussi la place ou le siege en vne bande de chacun desdits sons.

Mais la coustume a esté iusques icy de figurer cette lettre seulement sur vne des lignes de la bande, où l'on forme vn caractere que l'on nomme Clef, lequel signifie que l'endroit, auquel ce caractere est figuré, est la place ou le siege de celle desdites lettres qu'on entend que ce caractere represante, et par consequent du son auquel on entend que cette lettre sert de cotte.

[-135-] On a dauantage employé jusques icy l'vne ou l'autre des trois seulement de ces sept lettres, dont on s'aide à cotter les sons, à sçauoir l'F, le C, et le G, chacune desquelles sert de clef, ainsi qu'il est dit.

Quand on veut employer la lettre G, l'on figure ou forme au commencement de la bande vn *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 135,1] [MERHU2_8 01GF]

sur la ligne, de laquelle on entend qu'elle est la place ou le siege du son, auquel cette lettre G, sert de cotte.

Quand on veut employer la lettre C, on figure au commencement de la bande vn caractere, dont la forme est telle *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 135,2] [MERHU2_8 01GF]

sur celle des lignes, de laquelle on entend qu'elle est la place ou le siege du son, auquel ladite lettre C, sert de cotte.

Lors qu'on veut employer la lettre F, on s'ayde de l'vn ou de l'autre de deux caracteres diuers, dont les formes sont telles *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 135,3] [MERHU2_8 01GF]

et l'on figure vn desdits caracteres au commencement de la bande, sur la ligne de laquelle on entend qu'elle est la place ou le siege du son, auquel cette lettre F, sert de cotte.

Ainsi la lettre G, et les precedens caracteres sont ce qu'on nomme la Clef en la pratique d'escrire et de chanter la Musique à present en l'Europe; Laquelle Clef signifie et sert à cognoistre que la ligne en laquelle vn de ces caracteres se trouue figuré, est le siege ou la place du son, auquel la lettre que ce caractere represente sert de cotte.

Lors qu'on entend que le chant escrit est de l'espece qu'on nomme Bmol, on figure ou met au commencement de chaque bande, et outre la clef, la lettre b, aux endroits où il eschet que le son cotté de la lettre se trouue placé.

Mais lors qu'on entend que le chant escrit est de l'espece qu'on nomme Bquarre, on ne figure point la lettre b, au commencement de la bande.

Ainsi quand au commencement de la bande il y a cette lettre b, figurée, cela signifie que le chant escrit est de l'espece qu'on nomme Bmol; et quand cette lettre b, n'est point figurée au commencement de la bande, cela signifie que le chant escrit est de l'espece qu'on nomme Bquarre.

Ie n'ay sçeu recognoistre encore la raison sur laquelle est fondée le troisiesme nom de Nature, qu'on a donné au chant, chaque espece de chant me paroissant naturelle.

Et parce qu'on entonne à present les sons, dont on façonne la Musique, sous la prononciation de ces six sillabes Vt, Ré, Mi, Fa, Sol, La, ausquelles on peut adjouster vne septiesme; Et qu'à fin de faire eschoir toujours la prononciation des silabes Mi, et Fa, au droit des lignes ou des espaces, qui sont les places ou les sieges des sons, entre lesquelles on entend qu'il n'y a que demi-ton, et par ce moyen entonner toujours ce demi-ton sous la prononciation tant seulement desdites silabes Mi et Fa, l'on a disposé l'entresuite de ces six silabes, en certaines occasions, d'vn certain ordre, par lequel il aduient qu'on entonne vn mesme des autres sons toujours cotté d'vne mesme lettre sous la prononciation tantost de l'vne, tantost de l'autre, des autres desdites six silabes, à sçauoir Vt, Ré, Sol, La.

Ainsi l'on entonne le son cotté C, à diuerses rencontres, quelquesfois sous la prononciation de la silabe Vt, quelquesfois de la silabe Sol, et quelquesfois de la silabe Fa: et c'est de-là que procede qu'on nomme le [-136-] caractere, qui represente la lettre C, la clef de C, Sol, Vt, Fa, ou de C, Sol, Fa, Vt.

Semblablement à cause que par cette methode on entonne le son cotté F, quelquesfois sous la prononciation de la silabe Vt, et quelquesfois de la silabe Fa: c'est de-là que procede qu'on nomme l' vn et l'autre des caracteres *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 136,1] [MERHU2_8 01GF]

qui representent la lettre F, la clef de F, Fa, Vt, ou F, Vt, Fa.

De mesme à cause qu'il aduient selon cette methode, qu'on entonne le son auquel la lettre G, sert de cotte, quelquesfois sous la prononciation de la silabe Ré, quelquesfois de la silabe Sol, et quelquesfois de la silabe Vt, de là vient qu'on nomme la lettre *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 136,2] [MERHU2_8 01GF]

qui se met au commencement de la bande, la clef de G, Ré, Sol, Vt, ou G, Sol, Ré, Vt.

Semblablement à cause qu'on entonne le son cotté B, sous la prononciation quelquesfois de la silabe Mi, et quelquesfois de la silabe Fa, de-là vient qu'on dit B, Fa, b, Mi.

De mesme à cause que, par mesme raison, il aduient qu'on entonne le son, auquel la lettre A, sert de cotte sous la prononciation quelquesfois de la silabe Mi, quelquesfois de la silabe Ré, et quelquesfois de la silabe La, de là vient qu'on dit A, Mi, La, Ré, ou bien A, La, Mi, Ré.

Semblablement à cause qu'il aduient qu'on entonne le son, auquel la lettre E, sert de cotte sous la prononciation quelquesfois de la silabe La, et quelquesfois de la silabe Mi, de là vient qu'on dit E, mi La, ou bien E La, Mi.

De mesme à cause qu'il aduient qu'on entonne le son, auquel la lettre D, sert de cotte, quelquesfois sous la silabe La, quelquesfois sous la silabe Ré, et quelquesfois sous la silabe Sol, de là vient qu'on dit D, la, Ré, Sol, ou D, La, Sol, Ré.

Ainsi le seul nom de la lettre est proprement le vray nom de la Clef, et les autres silabes que l'on prononce apres cette lettre, y sont comme supernumeraires. Or tout cecy est si aisé à entendre par le moyen des tables, écheles et gammes, que i'explique dans la premiere Proposition du 3. liure des Genres, qu'il n'est nullement besoin de le repeter icy.

On s'aide encore des chiffres d'arithmetique, notamment du *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 136,3] [MERHU2_8 01GF]

et du *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 136,4] [MERHU2_8 01GF]

à representer l'espece de diuision, qu'on entend qui soit faite de plusieurs égales durées de temps pendant le chant, qui est ce qu'on nomme la mesure dont l'intelligence est aisee, et l'exercice y acoustume.

On a de plus mis en vsage diuers caracteres en l'escriture de la musique, dont les formes sont *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 136,5] [MERHU2_8 01GF]

qu'on nomme notes, lesquelles on figure à discretion sur les lignes et sur les espaces d'vne bande: et lesquelles i'ay expliquées dans la 20. Proposition du 4. liure de la Composition.

Et de mesme que chaque ligne et chaque espace de chaque bande est entendu le siege ou la place d'vn de ces sons, et de celle des lettres, à laquelle il échet d'estre là placée, celle aussi de ces notes, qui se trouue figurée en chaque ligne, ou espace d'vne bande, signifie qu'on entend que le son doit resonner, lequel est cotté de la lettre qui est placée en cet endroit, et la forme de la note y signifie combien de temps on entend que doit durer le resonnement de ce son là.

C'est à dire que quand vne desdites notes est figurée, placée, ou escrite [-137-] en quelqu'vne des lignes ou espaces d'vne bande, cette note là signifie qu'on entend qu'il faut entonner en cet endroit-là, haut ou bas, selon le degré où elle se trouue escrite: et la forme de cette note là signifie combien de temps on doit faire durer le resonnement de ce son.

Il y a d'autres marques encore en diuers endroits au long des bandes, qui sont telles [signum], [rob], et [x], desquelles on nomme la premiere Bquarre, et la troisiesme Diese, et signifient chacune, qu'au lieu qu'il y auroit vn demi-ton en cet endroit, suiuant ce qui precede en la bande, il y faut entonner vn ton, soit que l'on monte, ou que l'on descende: Et la deuxiesme de ces marques nommée Bmol, signifie au contraire, qu'au lieu que suiuant ce qui precede en la bande, il y auroit vn ton en cet endroit, il y faut faire seulement vn demi ton, soit que l'on monte ou que l'on descende.

Sur quoy l'on notera que l'on a pratiqué de mettre les premiere et deuxiesme desdites marques [rob], [sqb] et en la place ou siege presque seulement des deux lettres B et E et la troisiesme [x], presque seulement aux autres desdites sept lettres, à sçauoir C, F, et autres, quand il y échet.

La methode donques plus aisée pour apprendre à lire et chanter la Musique selon l'vsage à present receu, de l'escrire et de l'entonner en l'Europe, sembleroit estre celle-cy.

QV'on acoutume à porter la voix haut et bas, ou bien à monter et descendre la voix selon les deux diuers interuales qu'on nomme ton ou demi ton, ou, comme on parle communément, à entonner le ton et demi-ton à volonté, soit en montant, soit en descendant, sous la prononciation d'vne seule et mesme silabe, dont celle de La, semble estre aujourd'huy plus conuenable en France qu'aucune autre.

Ainsi l'on s'acoustume à monter et descendre de la voix à volonté, par autant qu'on veut de degrez conjoints de sons, ou d'interuales tous de tons, ou tous de demi-tons, d'vne suitte continuée, ou bien de tons et de demi-tons entre-meslez et placez chacun à volonté.

L'on s'acoustume de la façon encore à porter sa voix tout d'vn temps, ou tout d'vn saut à volonté, plus ou moins haut et bas que chacun de ces degrez conjoints de tons et de demi tons; je veux dire à monter et descendre de la voix à volonté par toutes les especes d'interuales grands et petits, ou, comme on les nomme communément, d'accors et discords, soit parfaits ou imparfaits, ou bien encore de consonances et dissonances parfaites ou imparfaites.

Et pour cecy l'exercice de la voix et l'acoutumance de l'oüie semblent estre comme absolument necessaires à quiconque a la disposition propre à chanter, à fin de se le rendre familier par habitude.

[-138-] Lecture de la Musique escrite.

AInsi lire l'escriture de la Musique consiste à sçauoir combien il faut monter ou descendre de la voix, et combien il faut la faire durer à chaque occurrance, et en chaque endroit, selon l'intention que signifie la note, laquelle y est appliquée; à quoy la memoire aide, et le jugement conduit.

Et n'y a qu'à se ressouuenir de la lettre que represente chacun de ces caracteres, qu'on nomme Clef, à sçauoir *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 138] [MERHU2_8 01GF]

et que la presence du [rob], au commencement de la bande signifie que le chant est de l'espece nommée Bmol, mais que l'absence au contraire du mesme [rob], au commencement de la bande signifie que le chant est de l'espece nommée Bquarre; et d'auantage il ne faut que sçauoir de memoire le nom et l'ordre à droit et à rebours des sept lettres A, B, C, D, E, F, G, redoublées plusieurs fois, et à commencer de laquelle que ce soit, et se ressouuenir encore entre lesquelles de ces sept lettres il y a le ton, et entre lesquelles il n'y a que le demi-ton, soit par Bquarre, soit par Bmol.

Cela simplement sceu de memoire à l'ouuerture de tout liure de Musique, en telle partie et clef que ce soit, voyant le commencement de la bande et le caractere de la Clef, on connoist premierement si le chant est par Bquarre ou par Bmol, suiuant l'absence ou presence du [rob]; Dauantage on sçait la place de la lettre que le caractere de la Clef represente, moyennant quoy on vient à sçauoir aisément la place de chacune des autres lettres, quand on les nomme toutes de suite à droit et à rebours, ou bien en montant et en descendant, en commençant à les nommer par celle que le caractere de la clef represente, entendant que sa place est au mesme lieu que la clef, et chacune des autres lettres suiuantes d'vne suite continuée de ligne en espace, et d'espace en ligne, l'vne apres l'autre, soit en montant, soit en descendant.

Et consequemment on descouure et remarque aisément les endroits de la bande où les demi-tons se trouuent placez, et les endroits encore où les tons se trouuent placez, et moyennant l'exercice on s'acoustume à les discerner, et l'on se rend ceste distinction familiere.

Ceux qui sont préocupez de l'vsage d'vne methode ancienne, auront de la peine à se persuader qu'il y ait jamais vne methode pour apprendre à lire et chanter la Musique plus aisée que celle qu'ils ont acoustumée: I'en laisse le jugement à ceux qui seront en vne libre disposition de faire vne experience pure de l'vne et de l'autre maniere.

Methode pour enseigner à chanter à la veuë des notes de la Musique.

ET voicy de quelle façon je pense qu'vn Maistre peut en moins de temps enseigner vn Disciple à lire et entonner ces notes de la Musique, [-139-] supposé que ce Disciple aye les conditions necessaires de la voix, de l'oüye et du jugement.

C'est que le Maistre au commencement entonne à l'oreille du Disciciple, auec la voix, qui est le meilleur, ou bien auec quelque instrument, et luy face ouyr, imiter, ou contrefaire de mesme auec la voix vn de ces sons, puis vn autre, sous la prononciation tousiours d'vne seule et mesme silabe, qui sera le La, si l'on veut; et face acoustumer ainsi le Disciple à contre-faire ou imiter vn chacun des sons qu'il oyra, sous la prononciation de la mesme silabe seule, et luy face à mesme temps remarquer et connoistre la difference qu'il y a sensible à l'oüye entre le contre-faire et imiter bien vn son, et ne le contre-faire ou imiter pas bien, comme encor la difference qu'il y a sensible à l'oüye entre vn son bien vniforme, égal, ou ferme, qui se maintienne, et vn son variable, inégal, ou qui se relasche en haut ou en bas.

Dauantage qu'il le fasse acoustumer à bien connoistre de l'oüye, et entonner de la voix sous la prononciation aussi de la mesme silabe seule deux sons diuers, separez ou differens par degré d'vn ton en montant et en descendant: puis autres deux separez ou differens par degré seulement d'vn demi-ton en montant et en descendant aussi, et le face acoustumer de la façon à bien connoistre la difference qu'il y a sensible à l'oüye entre les sons esloignez ou differens l'vn de l'autre de l'interuale d'vn ton, et ceux qui sont esloignez ou differens l'vn de l'autre de l'interuale seulement d'vn demi-ton en montant et en descendant.

Qu'il le face acoustumer encore à entonner sous la mesme prononciation d'vne silabe seule plusieurs sons esloignez ou differens l'vn de l'autre par degrez tous de tons conjoints, ou d'vne suite continuée en montant et en descendant; puis tous de demi-tons aussi conjoints, ou d'vne suite continuée en montant et descendant, comme encore de tons et de demi-tons entre-meslez à volonté, soit en montant soit en descendant.

Et qu'à l'aide tousiours de son chant, s'il est possible, ou bien du son de quelque instrument, le Maistre face enfin acoustumer le Disciple à monter et descendre de la voix par tous les interuales qui se peuuent imaginer dans cette disposition de sons accordans et non accordans: c'est à dire, par toutes les especes d'accords et discords, ou bien de consonances et dissonances de toutes sortes, en montant et en descendant; et luy face acoustumer à bien connoistre la difference qu'il y a sensible à l'oüye entre les vns et les autres de ces interuales, et comme ils touchent l'oreille, et se font sentir à l'oüye chacun diuersement, ou les vns d'vne autre façon que les autres.

Et c'est à quoy l'habile Maistre ayde bien au Disciple, et l'exercice acoutume auec le temps. Et cependant que le Maistre exercera de la façon l'oreille et la voix du Disciple; c'est à dire par des interuales pris entredeux, il luy proposera pour toute game ou regle de la lecture des notes, et connoissance ou intonation des sons de la Musique.

Qu'il doit sçauoir de memoire, et se doit acoustumer à prononcer familierement les noms tout d'vne suite des sept premieres lettres de l'alphabet A, B, C, D, E, F, G, redoublées plusieurs fois l'vne apres l'autre, à droit [-140-] et à rebours, montant et descendant, ou bien auançant et reculant, et à commancer de laquelle que ce soit, ie veux dire qu'estant ces sept lettres entenduës redoublees plusieurs fois en suite, l'vne de l'autre, comme A, B, C, D, E, F, G, A, B, C, D, E, F, G, A, B, C, D, E, F, G, lors qu'il eschet de les nommer en commançant par la lettre C, en auançant ou montant, faut dire C, D, E, F, G, A, B, C, D, E, F,

En descendant ou reculant, il faut ainsi dire C, B, A, G, F, E, D, C, B, A,

Lors qu'il eschet de les nommer en commançant par la lettre G, auançant ou montant, il faut dire ainsi G, A, B, C, D, E, F, G, A, B. Et en reculant ou descendant, il faut dire ainsi G, F, E, D, C, B, A, G, F, et continuer.

Lors qu'il eschet de les nommer en commançant par la lettre F, en auançant ou montant, il faut ainsi dire F, G, A, B, C, D, E, F, G, A, mais en reculant ou descendant, il faut ainsi dire F, E, D, C, B, A, G, F, E. D,

Et de mesme à commencer, de laquelle que soit des autres lettres.

D'auantage le Maistre enseignera le disciple, et luy fera sçauoir entre lesquelles de ces lettres est placé le ton, et entre lesquelles est placé le demi-ton, et afin qu'il s'en resouuienne mieux, et que finalement il le scache de memoire, il luy donnera par escrit, luy fera lire, et dire souuent, à scauoir.

Que lors que le chant est par b quarre, de la lettre A à la lettre B, il y a vn ton; de B à C, demi-ton; de C à D, vn ton; de D à E, vn ton: de E à F, vn demi-ton; de F à G, vn ton: de G à A, vn ton; et en retrogradant, de A à G, il y a semblablement vn ton; de G à F, vn ton: de F à E, demi-ton; de E à D, vn ton, de D à C; vn ton; de C à B, demi-ton; et de B à A, vn ton.

Mais quand le chant est par b mol, alors de la lettre A, à la lettre B, il y a seulement demi-ton: et de la lettre B à la lettre C vn ton; le reste demeurant par tout de mesme qu'alors que le chant est par b quarre; ainsi luy fera il entendre aysement que la differance de l'ordre des sons par b quarre à l'ordre des sons par b mol consiste à la seule transposition d'vn demi-ton entre A, B, ou entre B, C,

D'abondant le Maistre enseignera le disciple à cognoistre les clefs ou les caracteres, qui representent quelqu'vne desdites lettres, en quel lieu chacune de ces clefs est placée suiuant qu'elle se trouue figurée; et à discerner que le chant est par b quarre, lors qu'il ny a point de B figuré au commencement de la bande en la place de la lettre B: et que le chant est par b mol, lors qu'il y a vn b figuré au commencement de la bande en la place de la lettre B.

Toutes lesquelles obseruations et circonstances bien entenduës consistent en si peu de chose, et sont tellement aisees à conceuoir, et retenir de memoire, que l'explication plus au long en seroit ennuyeuse.

Et quand le disciple est bien accoustumé par vn frequent exercice à monter et descendre de la voix par toutes les especes d'interuales, degrez conjoints, et autres à volonté: ce qu'on nomme communement entonner toutes les especes de consonances, et dissonances, et de tons et demi-tons en montant et descendant.

[-341-] Qu'il connoist chacun des caracteres, qu'on nomme la Clef; l'endroit auquel elle est entenduë placée; Et sçait quelle des sept lettres elle represente, entre quelles desdites lettres sont placez les ton et demi-ton, que l'absence du b, au commencement de la bande, signifie que le chant est par Bquarre, et que la presence du mesme b, signifie que le chant est par Bmol.

A l'ouuerture de tout liure de Musique en quelque partie et clef que ce soit, ce Disciple voit d'abord par l'absence ou presence du b, au commencement de la bande, si le chant est par Bquarre, ou bien par Bmol; en quel endroit la Clef est placée, et sçait quelle des lettres elle represente, et n'a plus qu'à nommer lesdites sept lettres redoublées autant que de besoin, en montant et descendant par chacune des lignes et espaces de la bande en suite continuée, en commençant tousiours de la place où la clef est figurée, et par le nom de la lettre que cette clef represente.

Ainsi faisant il s'acoutume aisément à remarquer la place de chacune desdites lettres, haut et bas en la bande, et à discerner les endroits où les demi-tons sont placez haut et bas en la bande, et entre les tons.

De façon qu'ayant entonné, suiuant la portée de sa voix et l'estenduë du chant qu'il entreprend, vn son pour la premiere note qu'il rencontre; il n'a qu'à remarquer si la note suiuante est en mesme degré, ou si elle est plus haute ou plus basse que la precedente d'vn seul, ou de plusieurs degrez, et de combien, et de quelle espece chacun est, ou de tons ou demi-tons. Si la note suiuante est en mesme degré, il redoublera pour cette note suiuante, le mesme son qu'il auoit entonné pour la precedente; Que si la note suiuante est plus haute ou plus basse que la precedente d'vn seul degré qui vaille vn ton ou bien vn demi-ton, alors pour cette note suiuante il entonnera vn son plus haut ou plus bas seulement d'vn ton, ou bien d'vn demi-ton, si la note suiuante est plus haute ou plus basse que la precedente de plusieurs interualles et de differentes especes, et qu'il ne puisse d'abord entonner cet interualle, à lors premierement il y montera ou descendra par les degrez conjoins qu'il contient; Et puis en reprenant, il entonnera d'vn plain saut tous les degrez par vn seul nterualle. Et de mesme en suite à chaque endroit.

L'auantage que l'on reçoit de cette maniere d'apprendre à lire et entonner les mots de la Musique est, que l'entendement s'en trouue grandement soulagé, la memoire et la veuë n'y ont pas beaucoup d'employ, et n'y a quasi que l'oüye et la voix du Disciple qui trauaillent, lors qu'il s'exerce ainsi dessus vn liure de Musique; d'où vient que l'esprit ne se rebute pas dans le long exercice necessaire à l'apprentissage des Arts, comme il se rebute lors qu'il a plusieurs difficultez à combatre et surmonter en mesme temps, comme en la façon ancienne d'apprendre à chanter à cause des muances et des diuers noms que chaque note reçoit: ce qui ne se rencontre point dans cette methode icy.

Or pour chanter auec moins d'imperfection, il semble qu'il ne suffise pas de prononcer aussi franchement comme si l'on recitoit auec les accens conuenables aux sens de la lettre que la voix soit belle, pleine, douce et moëlleuse portée et conduite d'vne belle maniere; mais encore qu'elle [-342-] tienne d'vne grande intention, et soit animée d'vn beau mouuement; mais il semble que la mode presente ne soit qu'à la delicatesse et à la mignardise.

SECONDE PROPOSITION.

Expliquer vne autre methode pour apprendre à chanter et à composer sans les notes ordinaires, par le moyen des seules lettres.

LA methode precedente a fait voir la maniere d'entonner, et d'apprendre à chanter par le moyen de la seule note ou syllabe LA, ou sous telle autre syllabe qu'on voudra; si ce n'est que l'on ayme mieux prononcer les sept premieres lettres de l'alphabet, A, B, C, D, E, F, G, au lieu d'vt, re, mi, fa, sol, et cetera que celle-cy retient, de sorte qu'elle n'vse que des premieres lettres V, R, M, F, S, L, pour escrire la Musique, dont il y a long temps que i'ay donné des exemples dans le 16 article de la grande question Latine de la Musique mise dans nos Commentaires sur la Genese: où i'ay encore auerti que l'on peut vser des nombres ordinaires 1, 2, 3, 4, et cetera pour escrire toute sorte de Musique. Mais auant que de passer oûtre, il faut remarquer ce que i'ay desia dit dans la 19. proposition du 3 liure des Genres, qui suffit à ceux qui l'entendront, pour chanter, et ce que i'ay dit en d'autres lieux de la 7 syllabe BI, NI, ou ZA, laquelle ayde a euiter les muances. Ie di donc que si l'on fait suiure za, inuenté par le sieur le Maire, apres la 6 syllabe LA, toute la difficulté du Bmol, et du Bquarre sera reduite à la syllabe ZA, laquelle s'entonnera vn ton ou seulement vn demiton plus haut que LA; et pour ce sujet l'on mettra tousiours vne diese dessous, lors qu'il sera plus haut d'vn ton: et si la diese n'y est pas, elle sera seulement plus haute d'vn demiton que le LA, comme l'on void icy en montant, où ZA est éloigné d'vn ton entier du LA, et consequemment il n'y a qu'vn demi ton de ZA, à VT, tant en montant qu'en descendant:

[Mersenne, Livre Sixiesme, 342; text: VT, RE, MI, FA, SOL, LA, ZA] [MERHU2_8 01GF]

Car cette diese supplée tout ce que l'on dit du [sqb] quarre; et lors qu'elle est absente, comme l'on void icy vt, re, mi, fa, sol, la, za, vt, il y a seulement vn demiton de la à za, et par consequent de za à l'vt d'en haut il y a vn ton entier. Sur quoy il faut remarquer qu'il est plus aysé à entonner que la syllabe SI, BI, ou NI, à raison qu'il n'est pas necessaire de changer l'ouuerture de la bouche dont on prononce le la qui precede: duquel seul l'on peut vser au lieu de l'vt, re, mi, et cetera comme i'ay dit dans la premiere proposition Or ledit Maire se sert de nouueaux caracteres tres-fauorables pour la composition, qui ne sont point differens des premieres lettres des 7 syllabes precedentes vt, re, mi, et cetera qu'en ce qu'elles portent la valeur des temps: mais puis que les Imprimeurs n'ont point de tels caracteres, ie veux essayer, s'il est possible, d'expliquer vne maniere bien aysée pour composer [-343-] auec les seuls caracteres des impressions ordinaires, afin que chacun puisse desormais faire imprimer tel traité de Musique qu'il voudra, sans l'embarras des notes. Ie ne veux pas repeter les methodes que j'ay données dans la 17, 18, et 19, proposition du 4 liure de la Composition, par le moyen des nombres, afin d'en expliquer vne plus aysée en 2 manieres, dont l'vne se sert des premieres lettres, d'ut, re, mi, et cetera et l'autre des nombres ordinaires. Ie suppose donc maintenant que les 7 sons de la plus haute Octaue soient marqués par ces 7 lettres Italiques de gros Romain v, r, m, f, s, l, z, pour seruir aux parties du Dessus; que les 7 lettres courantes du mesme texte Romain, u, r, m, f, s, l, z, seruent pour la seconde Octaue; que les 7 petites lettres capitales V, R, M, F, S, L, Z, soient destinées à la 3. Octaue; et les 7 autres grosses capitales, V, R, M, F, S, L, Z, seruent aux 7 sons de la 4 Octaue propre pour les Basses; ce que l'on entendra aysement par la correspondance des lettres ordinaires de la Gamme, qui sont dans la seconde colomne auec lesdites lettres des 4 sortes de gros Romain, qui sont dans la 3 colomne.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 343; text: 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, [Gamma], A, B, C, D, E, F, G, a, b, c, d, e, f, g, V, R, M, S, L, Z, v, r, m, s, l, z, u] [MERHU2_8 02GF]

Quant à la premiere colomne de nombres, elle sert pour monstrer le quantiesme lieu chaque son, lettre ou note occupe et tient dans l'eschele, ou dans l'Alphabet Harmonique: par exemple le nombre 8 enseigne que le G capital est le 8 son, et par consequent qu'il fait l'Octaue auec le [Gamma], c'est à dire le gamma, que les Latins ont retenu pour témoigner qu'ils ont appris la Musique des Grecs.

Semblablement le nombre 15, enseigne que le g courant du texte Romain signifie le 15 son de l'alphabet, et consequemment qu'il fait le Disdiapason, ou la Quinzieme, que l'on appelle double Octaue, ou Octaue reduublée, auec le mesme [Gamma]; et ainsi des autres nombres; de sorte que chacun sert pour la denomination de chaque interualle, tant consonant que dissonant.

Mais parce qu'il est souuent necessaire de faire le demiton au lieu du ton, en haussant chaque lettre, comme l'on hausse chaque note par le moyen de ce charactere [x], que l'on appelle diese, l'on peut en vser sous chaque lettre, quand on la veut entonner vn demiton plus haut; par exemple si l'on veut faire la Tierce maieure depuis Vt iusques à Mi, au lieu de mettre V, M, l'on escrira V, R, parce que V, R faisant le ton, la diese fait hausser [x] le R d'vn demiton, et ainsi des autres, Cecy estant posé, l'on aura chaque Octaue diuisée en 12 lettres, comme l'on voit dans la premiere ou plus basse Octaue qui suit, V, V, R, R, M, F, F, S, S, L, L, Z, car la 13 lettre v, est aussi bien le commencement de la 2 Octaue, comme la fin de la premiere, c'est pourquoy ie ne la conte pas.

[-344-] Où l'on doit remarquer que ie ne mets pas deux, z, l'vne sans diese, et l'autre auec diese, comme fait le sieur le Maire, afin qu'il n'y ait iamais que demiton de, z, à la lettre qui suit immediatement en montant, comme il n'y a iamais qu'vn demiton de M à F. Et en cette maniere, il n'y aura tousjours que 7 lettres differentes en chaque Octaue; mais parce que l'on n'vse point de dieses dans les Imprimeries ordinaires, l'on peut se seruir de quelqu'autre caractere pour ce sujet, par exemple d'vn petit accent aigu sur chaque lettre que l'on veut hausser d'vn demiton, comme l'on peut voir dans l'Octaue la plus aiguë escrite auec l'Italique Romain en cette façon v, v', r, r', m, f, f', s, s', l, l', z; laquelle empeschera la ligne en blanc, que l'on est contraint de laisser lors qu'on ajoûte les dieses aux lettres. Quant à la prononciation des sons, soit sous la seule syllabe, LA, dont i'ay parlé dans les proposition precedente, ou sous les syllabes, que i'explique dans la 19 proposition du 3 liure des Genres de Musique, ou sous telles autre syllabes que l'on voudra, comme peuuent estre les syllabes, qui expriment les lettres cy-deuant expliquées A, B, C, D, et cetera et les noms des nombres, vn, deux, trois et cetera il importe fort peu, puis qu'en chantant la lettre ou le sujet, l'on n'a besoin d'aucune autre prononciation de syllabes.

Voyons maintenant la maniere de composer à 2 ou plusieurs parties par le moyen de ces lettres; ce que nous ferons premierement à simple Contrepoint, parce que nous n'auons pas encore expliqué les caracteres propres pour marquer les differentes mesures pour le Contrepoint figuré, et pour toutes sortes de diminutions, auec les caracteres des Imprimeries ordinaires.

Pource qui est des lettres, il n'importe desquelles on vse, pourueu qu'elles ayent vne estenduë assez grande pour exprimer le chant de toutes les parties: c'est pourquoy nous escrirons le Duo qui suit par les lettres courantes du texte Romain, qui seruent à l'impression de cét oeuure, et qui sont destinées pour les 2 Octaues les plus aiguës.

Et pour ce sujet ie repete l'excellent Duo d'Eustache du Caurroy, lequel j'ay mis en notes ordinaires dans la 265 page, afin que l'on y puisse auoir recours pour le comparer auec les lettres qui suiuent.

Exemple d'vn Duo du 4 Mode.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 344; text: v, v', r, m, f, f', s, l, z, Dessus. Basse. Miserere mei, Domine, quoniam infirmus sum, sana me Domino quoniam conturbata sunt ossa mea.] [MERHU2_8 02GF]

Or les lettres du Dessus de ce Duo se doiuent lire, et entonner en cette fa- la, za, re, la, vt, za, re, re, mi, mi, fa', sol, la, sol, fa', la, mi, fa', sol, la, sol, fa', za, [-345-] za, vt, vt, re, mi, sol, fa, mi, re, vt, re: ce qui reuient à l'ancienne maniere de chanter, re, mi, sol, re, fa, mi, sol, sol, re, re, mi, fa, sol, fa, mi, sol, re, mi, fa, sol, fa, mi, mi, mi, fa, fa, sol, re, fa, mi, la, sol, fa, sol. Ce que l'on entendra aisement en confrontant les notes de la page 265. auec ces syllabes.

Cette maniere d'escrire est fort propre pour voir tous les accords sans qu'il soit besoin d'autre partition, pourueu que l'on scache seulement combien les lettres, qui sont vis à vis les vnes des autres, sont éloignées; suiuant l'echele des sons qu'elles representent, c'est à dire, suiuant l'ordre d'vt, re, mi, fa, sol, et cetera. Par exemple la premiere lettre de la Basse, r, est éloignée de 5 sons de la premiere du Dessus, l, ce qui signifie que ces 2 lettres representent les 2 sons du Diapente, et qu'ils font l'accord que les Practiciens appellent Quinte.

Si elles sont eloignées de 3, 4, 6, ou 8 sons, elles signifient les Tierces, les Quartes, les Sextes, et les Octaues; et si elles sont eloignées de dix sons, ou dauantage, elles representent les Dixiemes, et les autres repliques, comme il arriue à la 20, 21, 22, 27, 28, et 29 lettre de la Basse et du Dessus, qui font les Dixiemes, tant maieures, que mineures. Voyons vn autre exemple à 3 parties, lequel est le second Duo de la page 268, et puis nous en mettrons vn à 4, afin que ceux qui voudront composer pour leur plaisir, soit pour se recreer en joüant du Luth, de l'Epinette, ou de quelqu'autre instrument capable d'exprimer plusieurs parties ensemble, ou pour communiquer leurs Compositions, n'ayent nulle difficulté en cette sorte d'escrire la Musique. Mais ie veux me seruir des lettres que i'ay proposees pour la premiere, et la 2 Octaue, afin que l'on comprenne l'vsage des vnes et des autres, lequel est entierement semblable.

Exemple d'vn Trio d'Eustache du Caurroy.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 345,1; text: Dessus, Taille, Basse, v, r, m, f, s, l, z, V, R, M, F, S, Misericordias Domini, in aeternum cantabo.] [MERHU2_8 02GF]

Il n'est pas necessaire de mettre icy la modulation ordinaire auec l'autre, comme au Duo precedent, parce que la comparaison des notes du Duo de la 263 page suffit pour cet effet, c'est pourquoy ie viens à l'exemple à 4. parties, que ie prends du second Quatuor de la 272 page.

Contrepoint à 4 voix de du Caurroy.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 345,2; text: Cantus, Altus, Tenor, Bassus, v, r, m, f, s, l, V, R, M, F, S, L, Z, Misericordias Domini, in aeternum cantabo.] [MERHU2_8 02GF]

Où les 2 F du Tenor, et du Bassus monstrent qu'elles finissent par l'vnisson, [-346-] et par consequent qu'au lieu du nombre 8, lequel est sur la derniere note du Tenor en la page 272, il faut mettre 1. Par où l'on void l'vtilité de ces lettres, qui monstrent tous les accords; par exemple la derniere F du Dessus, fait l'Octaue auec la derniere de la Taille, et de la Basse, et la Quarte auec la derniere de la Haute-contre.

Il n'est pas besoin de mettre icy des exemples à 5, et 6 parties, parce qu'il est tres-aisé d'accommoder ceux de la 278, 279, et 281 page à nos lettres, au lieu desquelles on peut vser de celles dont i'ay parlé dans la premiere proposition à sçauoir des sept A, B, C, D, E, F, G, lesquelles auront le mesme effet, et la mesme disposition: et parce que nous auons expliqué fort clairement les degrez, ou les interualles des sons qu'on fait entre ces lettres, i'en donnne icy vn exemple à 6 parties en supposant la distinction des 4 Octaues, par le moyen des 4 sortes de lettres du gros Romain, comme i'ay dit cy-deuant, et en prenant la mesme permission de hausser chaque lettre d'vn demiton par l'accent aigu; c'est pourquoy il y aura tousiours vn demiton d'A à B, comme d'E à F, lors qu'il n'y aura point d'accent sur B; et vn ton, quand il sera accentué, de sorte que le B tout simple monstrera le bmol, et l'accentué le Bquarre: il y aura semblablement vn ton d'E à F, quand F sera accentué: Cecy estant posé, ie mets l'exemple à 6 parties de la 279 page, en commençant la partie du Dessus par la premiere chorde de la seconde Octaue, c'est à dire par le g de la seconde colomne de la table precedente, pour l'exprimer, et pour ce sujet nous aurons besoin des 22 premieres lettres, de la 343 page, par ce que les 6 parties ont cette estenduë.

Exemple à 6 parties de du Caurroy.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 346; text: a, b, b', c, d, e, f, f', g, B, C, D, I, [Gamma], Misericordias Domini, in aeternum cantabo. Premier Dessus, Second Dessus, Haute-contre, Taille, Premiere Basse, Seconde Basse] [MERHU2_8 03GF]

Or cette maniere d'escrire la Musique, aussi bien que la precedente, apprend si aysement à connoistre toutes les Consonances, et les dissonances, et mesmes l'art de partir, et de composer à tel nombre de parties que l'on voudra, qu'il ne faut pas vne heure pour en comprendre l'artifice, puis qu'il est certain que toutes les lettres de mesme nom qui sont en chaque rang, font l'Octaue, ou ses repliques. comme celles qui sont proches les vnes des autres, et qui se suiuent immediatement en mesme rang, et ont caracteres égaux, font les Secondes qui sont les premieres,ou les moindres Dissonances: par exemple les f auec les (g), les (g) auec les (a), les (a) auec les (b) et cetera et auec les lettres des autres rangs, elles font les repliques de ces dissonances, comme il arriue de G aux trois lettres (A), a, (a).

[-347-] Mais elles sont tousiours des accords de trois en trois, de 4, en 4, de 5 en 5, de 6 en 6, par exemple l'A fait la simple Tierce auec C, et ses repliques, c'est à dire les Dixiesme, Dix-septiesmes et les vingt-quatriesmes auec C. c, et (c): comme la Quarte auec D, et ses repliques auec D, d. (d), c'est à dire l'Onziesme, la Dix-huitieme, et la Vingt-cinquiesme.

Le mesme A fait la Quinte, la Douzieme, la Dix-neufieme, et la Vingt-sixieme auec E, (E), e, (e); la Sexte, la Trezieme, la Vingtiemes et la Vingt-septiesme auec F, (F), f, (f); et finalement l'Octaue la Quinzieme là Vingt-deuxieme et la Vingt neufieme auec V, a, (a), et [alpha]; car l'on peut vser de ces lettres grecques [gamma], [alpha], pour acheuer l'estenduë des 4 Octaues, qui commencent par A, afin d'auoir l'estenduë des clauiers.

Quant à la dissonance, que l'on appelle Septieme, elle se trouue de 7 en 7 lettres, comme ses repliques de 14, en 14, de 21, en 21, et de 28 en 28: ce qui est si aisé à comprendre qu'vn discours plus long sembleroit inutile. Toutesfois l'autre maniere, qui se sert d'vt, re, mi, et cetera pourra donner plus de facilité à ceux qui sçauent desia chanter, et entonner ces syllabes.

Et parce que ie veux icy aioûter deux pieces à simple Contrepoint de du Caurroy, dont l'vne est à 7, et l'autre à 8 parties, lesquelles m'ont esté données par le sieur des Aux Couteaux excellent Compositeur, ie repete encore les lettres V, R, et cetera et les mots en 4 rangs comme les precedentes, afin que dans vn seul regard on comprenne tous les accords et les discors des 4 octaues.

Il faut seulement remarquer que les plus grosses lettres, qui sont dans la premiere octaue d'en bas, representent les 8 premieres touches de l'Orgue et de l'Epinette, et sont destinées à la Basse, et que celles des autres rangs seruent pour les autres parties plus aiguës; et que celles qui seront accentuées montent plus haut d'vn demiton que celles qui ne le sont pas: de sorte que l'on n'a iamais besoin du bmol en cette maniere d'escrire les sons, parce que si l'on veut baisser quelque note d'vn demiton, par exemple le mi d'Emila, ce que l'on fait en y metant vn bmol, l'on vse du D' accentué, et ainsi des autres.

Mais parce qu'oûtre la modulation. il est necessaire de connoistre le temps sous lequel chaque mot ou syllabe doit estre chantée, et qu'il ne doit rien manquer dans cette nouuelle methode de tout ce qui se pratique dans les caracteres ordinaires de la Musique, ie veux expliquer tous les caracteres dont l'on peut vser à cette intention, auant que d'escrire les pieces de du Caurroy.

III. PROPOSITION.

Expliquer tous les caracteres necessaires pour escrire, et composer aysement toute sorte de Musique, soit pour les voix, ou pour l'Orgue, ou l'Epinette, le Lut et tous les autres Instrumens imaginables.

LEs premiers et principaux caracteres sont compris par le 4 rangs des 4 sortes de lettres qui suiuent, dont chacune vaudra tousiours vne [-348-] mesure lors qu'elle sera toute nuë sans aucune marque de temps, comme l'on void aux 2 pieces à 7 et 8, dont chaque note ou syllabe est d'vne mesure entieres que l'on appelle semi breue: or ie repete aussi les autres lettres G, A, B et cetera vis à vis, afin qu'elles se seruent mutuellement pour se faire comprendre.

Echele de la Musique Literaire.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 348,1; text: a, b, c, d, e, f, g, A, B, C, D, E, F, G, [gamma], v, r, m, f, s, l, z, u, V, R, M, F, S, L, Z] [MERHU2_8 03GF]

Les seconds caracteres consistent seulement dans l'accent aigu, qui supplée les dieses ordinaires pour toutes les lettres ausquelles on l'applique dessus ou à costé, comme i'ay dit cy-deuant: de sorte que la lettre accentuée doit estre entonnée, et haussée d'vn demiton plus haut, que la mesme lettre non accentuée, et consequemment cet accent seruira pour passer des Tierces et des Sextes mineures aux maieures, et des maieures aux mineures, comme fait le caractere du diesis: par exempte G', ou V', sera plus haut d'vn demiton que G et V, et ainsi des autres, et G fera la Tierce maieure contre B' et la mineure contre B. et par consequent la Dixiéme et Dixseptiéme maieure auec B', et b', et la mineure auec B et b, et ainsi des autres.

Les troisiemes caracteres marqueront le temps de chaque syllabe; estant mis sur lesdites lettres, dont le premier - signifiera la valeur d'vne demie mesure, c'est à dire d'vne blanche à queüe. Le second [signum] exprimera les quarts de mesure au lieu des noires; le troisieme, ', monstrera les crochuës, et le quatriesme ^ les doubles crochuës, en cette maniere V, R-, M[signum], F', S^, au lieu de ces 4 notes ordinaires, *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 348,2] [MERHU2_8 03GF]

car quant à la mesure marquée par cette semibreue [Sv on staff2] elle n'a pas besoin de caractere, puisque ie suppose que la lettre toute nuë vaut cette semibreue.

Les quatriesmes caracteres supplent tout ce que les Praticiens peuuent dire ou escrire de leurs mesures binaire, ternaire, sesquialtere, ou hemiolie, de leur modes maieurs, et mineurs tant parfaits qu'imparfaits, et de la perfection ou imperfection tant de la Prolation, que du temps, dont ie parleray plus amplement dans la 4 partie de ce liure: or nuls caracteres ne peuuent ce me semble estre plus propres pour ce sujet que le chiphres, dont on vse desia dans la pratique; dans laquelle on signifie la mesure ternaire par

3, ou par 2/3, quoy qu'il vaille mieux l'exprimer par 2, ou 1/2, d'autant que le baisser de la main est double de son leuer, car lors que le baisser vaut 2, 4, 8, 12, ou 24 notes, le leuer n'en vaut qu'vne, 2, 4, 6, ou 12, c'est à dire moins de moitié, c'est pourquoy la raison de cette mesure est double, et non triple, ou sesquialtere, car pour estre triple il faut faire 3 notes en batant et vne en leuant: et pour estre sesquialtere, il en faut faire 3 en baissant, et deux en leuant, et ainsi des autres iusques à l'infini. La mesure binaire [-349-] se marquera par 1, ou par 1/1, puis qu'elle est en raison d'egalité, car le leuer est égal au baisser. Ie laisse maintenant tous ces caracteres *

[Mersenne, Livre Sixiesme, 349,1] [MERHU2_8 03GF]

et les autres points d'augmentation, de perfection, de diuision, et d'alteration, dont Cerone remplit son 17, 18 et 19 liure, comme inutiles, ou peu necessaires puis que l'on peut marquer tout ce qui appartient à la diuersité des notes, et de leur valeurs auec les seuls nombres, et que i'en pourray parler plus amplement dans le Traité de la Rythmique.

Les cinquiesmes caracteres enseignent les endroits, où les parties se doiuent taire, soit toutes ensemble, ou tandis que les autres poursuiuent; lesquels ne sont autre chose que des barres qui trauersent 2, ou 3 reglets des portées, ou bandes, comme l'on void à la 256 page, où l'on a les 8 differentes valeurs des notes, et les signes ou caracteres des silences, auec les points qui suiuent les figures, et qui sont les cinquiesmes caracteres, dont on vse en la pratique, dans laquelle ils valent tousiours la moitié de la note qu'ils suiuent, et se chantent sur la la mesme chorde, comme si l'on continuoit ladite note. Et parce que ces points se trouuent dans les impressions ordinaires, nous en vserons aussi. Pour les silences nous n'en auons pas besoin, d'autant que la partie qui deura se taire, n'ayant nulle lettre sur les paroles qu'il faut chanter, se taira de necessité sans auoir besoin d'en estre auertie par d'autres signes et si toutes se doiuent taire ensemble, elles n'auront point de lettre sur les paroles.

Tout cecy estant posé, l'on peut aisement escrire, lire et chanter toute sorte de Musique auec les caracteres ordinaires des impressions, sans qu'il soit besoin des notes, de sorte que tous ceux qui composent des Airs, et des Motets communiqueront leur pensée, et leur dessein à toutes sortes de personnes, et que nous pourrons auoir quantité de bonnes compositions qui se perdent, et dont on ne peut iouïr manque des caracteres de Musique, qui sont fort rares en France. Ie mets dont icy les deux compositions à 7 et 8 parties, afin de faire vn essay de cette methode.

Composition à 7. parties d'Eustache du Caurroy.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 349,2; text: I. Dessus, II. Dessus, Hautecontre, Hautetaille, Basse taille, I. Basse, II. Basse, Misericordia et veritas obuiauerunt sibi, Iustitia et Pax osculatae sunt. v, r, m, f, s, l, z, M, F, S] [MERHU2_8 03GF]

Mais auant que de passer oûtre, ie mets icy la main Harmonique, dont ie me suis desia serui dans la 216. page du Traité de l'Harmonie Vniuerselle, afin que l'on y voye tous les caracteres dont i'ay parlé iusques icy, et en oûtre les caracteres qui signifient la reprise, ou la repetition dans les Airs, qui sont au bas de cette main pres du point d'orgue, par lequel finit la bande, ou la portée des 5 reglets.

[-350-] Ioint qu'elle monstre le Tetrachorde diuisé en 12 sons, ou 12 chordes à costé gauche, et en haut la mesme Quarte diuisée en 9 chordes, et que les jointures, et les extremités des doigts sont marquez des lettres et des syllabes que nous auons expliqué dans cette premiere partie; comme fait aussi la main de la premiere proposition du 3 liure des Genres, dont la lecture peut grandement seruir à ce Traité. Mais si l'on desire sçauoir les raisons de toutes les diuisions de ces Tetrachordes il faut lire les 2, et 3 propositions du 2. liure des Dissonances, ou les 4 9, et 10 du 3 liure des Genres.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 350; text: ton majeur, ton mineur, demy ton mineur, demy ton majeur, demy ton moyen, demy ton maxime, comma, diese, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, [Gamma] ut, A ré, B mi, C fa vt. D sol, ré. E la, mi. F fa, vt. G sol, re, ut. a la, mi, re. b fa. [sqb] mi. c sol fa vt. d la sol re. e la mi. f fa, vt. g sol, re, vt. aa. la mi re. c. sol fa. d. la sol. e la. TETRACORDE. comma majeur, comma mineur, diese majeure, diese mineure, ton maxime superflu, ton majeur superflu, Composition du mesme auteur à 8. parties. I Dessus, II Dessus, I Haute-contre, II Haute-contre, Haute Taille, Basse Taille, I Basse, II Basse, u, r, m, f, s, l, z, M, F, S, L, Ecce quàm bonum et quàm iucundum habitare fratres in vnum.] [MERHU2_8 04GF]

[-351-] Or si l'ordre de ces lettres V, R, M, F, S, L, Z, v, semble plus difficile à retenir que celuy des lettres A, B, C, D, E, F, G, A, il est aysé de leur accommoder tout ce que nous auons dit des autres, de sorte qu'il est indifferent desquelles on vse, toutes reuenant à vne mesme chose.

Où il faut remarquer que de quelques caracteres qu'on vse, la facilité de composer en Musique est si grande, qu'vn homme d'esprit et de iugement peut apprendre à composer sans fautes dans vne ou deux heures, ce que ie demonstre dans la proposition qui suit.

IV. PROPOSITION.

Apprendre à composer correctement en Musique dans peu de temps.

IE suppose premierement que l'on sçache l'ordre des sons, et les degrez et interualles qui se trouuent entre les lettres A, B, C, D, E, F, G, A, dont nous auons parlé dans la premiere proposition. En second lieu, que d'A à B. puntué, ou B' accentué il y ayt tousiours vn ton, et que de mesme de E, à F' punctué, ou accentué il y ayt vn ton, et qu'il n'y ayt qu'vn demiton depuis A iusques à B, et depuis E iusques à F non accentuez. Et que de chaque autre lettre à chaque autre lettre voisine, à sçauoir de C à D, de D à E, de F et à G, et de G à A, il y ayt tousiours vn ton, lors qu'elles ne seront point accentuées, et si elles sont toutes punctuées en cette maniere C., D., E., et F., G., A., qu'il y ayt aussi vn ton entre C., et D., F., et G., G et A; et par consequent qu'il y ayt vne Tierce mineure de C non punctué à D punctué, comme de D à E., de F à G, et de G à A.; d'où il s'ensuit que l'A. punctué fait le mesme son que le B non punctué, et l'E. punctué que l'F non punctuée. Cecy estant posé, venons à la composition de 2 parties, lesquelles on chantera par tout le monde en mesme ton, et auec la mesme mesure, si l'on entend ce que ie demonstre dans la 149 page du 3 liure des Instrumens, dont ie repete le sujet pour seruir de dessus à nostre Duo, lequel ie commence à l'Octaue du son dont ie parle au lieu susdit; et pour ce sujet ie le marque par les lettres courantes du gros Romain; et parce qu'il commence dans le mi d'Emila, l'E signifiera sa premiere chorde.

Duo du 5. Mode ou du Mode de mi.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 351; text: Dessus, Basse ou Concordant. a, b, c, d, e, f, g, O Seigneur mon Dieu que tu es grand en toute grandeur.] [MERHU2_8 04GF]

Ce Duo monstre comme il faut commencer, suiure, et finir la Basse contre le Dessus, car il est euident qu'il y a cinq sons du premier, a, de la Basse au premier, e, du Dessus, et par consequent que ces deux parties commencent par la Quinte: et puis que les deux lettres suiuantes font la [-352-] Sexte mineure, et les troisiesmes lettres c et e la Tierce majeure. Mais la 4 du Dessus, à sçauoir a tient ferme contre la 4, 5, et 6 de la Basse

[Mersenne, Livre Sixiesme, 352,1; text: c, b, a] [MERHU2_8 05GF],

de sorte que 3 lettres diuisent l'a du Dessus en 3 parties, dont la premiere vaut demie mesure, et fait la Sexte maieure; et les deux suiuantes valent chacune vn quart de mesure, dont la premiere fait la Septiéme, et la seconde l'Octaue contre l'a du Dessus: car lors qu'vne partie fait la diminution de 3 chordes, tandis que l'autre partie tient ferme sur vne mesme chorde, la premiere et la 3 doiuent faire des accords, et la seconde peut faire vn discord, qui rend l'accord suiuant plus agreable.

Or il n'y a point d'autre diminution en ce Duo; de sorte qu'apres cette Octaue l'e de la Basse fait la Tierce mineure auec le, g, du Dessus, et les lettres suiuantes font ensemble la Quinte, la Sexte maieure, la Dixiéme mineure, l'Octaue, la Quinte, la Tierce mineure, la Sexte maieure, la Tierce mineure, et l'vnisson, qui finit ce Duo, dans lequel les consonances se suiuent d'vn fort bel ordre, duquel on peut tirer ces regles, Que les lettres des differentes parties font des conionctions agreables, lors qu'elles sont éloignées les vnes des autres de 3, 5, 6, 8, 10, 12 et cetera c'est à dire qu'en commençant à conter par l'vne d'icelles, vn, deux, trois, 4, 5, 6, et cetera celles qui se trouuent au 3, 4, 5, 6, 8 et 10. lieu, et cetera font des accords, de sorte qu'apres auoir commencé vn Duo par vn accord parfait, c'est à dire par l'Vnisson, l'Octaue, ou la Quinte, on peut ioindre les lettres qui suiuent, et qui se respondent de 3 en 3, de 5 en 5, de 6 en 6, et de 8 en 8, et cetera. Ie laisse de 4 en 4, parce que l'on euite cette conionction dans les Duo à simple Contrepoint, quoy qu'il ne soit deffendu d'en vser que par ceux qui n'ont pas l'autorité d'en abolir entierement l'vsage, lequel on peut introduire. Mais pour acheuer cette proposition en peu de mots, ie di que l'on composera correctement, si l'on fait tousiours des Tierces, ou des Sextes maieures et mineures, qui se suiuent alternatiuement, en y meslant quelquesfois la Quinte, et l'Octaue, et si l'on vse le plus souuent qu'on pourra de mouuemens contraires, en faisant monter vne partie tandis que l'autre baisse, et si on les fait aller par degrez conjoints, ou du moins que l'vne procede par degré conioint, tandis que l'autre vient par degrez disjoints, que les Practiciens nomment interualles; et finalement si l'on passe aux accords parfaits par les imparfaits qui en sont plus proches, par exemple de la Tierce mineure à l'vnisson, et de la Sexte maieure, et Dixiéme mineure à l'Octaue; dont ie mets encore icy vn exemple du 7. mode de F.

Duo de F vt fa, ou du 7 Mode.

[Mersenne, Livre Sixiesme, 352,2; text: Dessus, Basse, a, b, c, d, e, f, g, O Seigneur mon Dieu que tu es grand en toute grandeur.] [MERHU2_8 05GF]

Ie laisse le reste qui se peut aysement deduire de ce que i'ay expliqué dans le 3 liure des Genres, et dans le 4 de la Composition, afin de venir à la [-353-] 2 partie de ce liure; car il est aysé d'escrire toutes sortes de Motets à tant de parties que l'on voudra, suiuant les regles et les exemples que i'ay mis en plusieurs lieux.

SECONDE PARTIE DE L'ART D'EMBELLIR LA VOIX, LES RECITS, LES AIRS, OV LES CHANTS.

APRES AVOIR EXPLIQVÉ LA MANIERE d'arranger, d'escrire, de lire, d'enseigner, d'apprendre, et de composer la Musique dans la premiere partie de ce liure, i'aioûte la maniere dont il faut orner, et enrichir les Airs, et les Chants pour les mettre dans leur perfection, afin que l'on ne puisse plus rien desirer qu'vne excellente voix pour les reciter, dont ie descris les qualitez dans la proposition qui suit.

V. PROPOSITION.

Expliquer la maniere de connoistre si la voix proposée est bonne, et quelles sont les qualitez qu'elle doit auoir.

ENCORE qu'il soit aysé de conclure qu'elles doiuent estre les qualitez d'vne bonne voix de ce que nous auons dit dans le liure de la voix, il faut neantmoins les expliquer icy plus distinctement, afin que ceux qui enseignent à chanter ne perdent pas leur temps apres les mauuaises voix. Or il y a 4 sortes de voix, à sçauoir celle de la Basse, de la Taille, de la Hautecontre, et du Dessus, Quant à leurs qualitez, elles doiuent estre iustes, égales, et flexibles; dont la iustesse consiste à prendre le ton proposé, sans qu'il soit permis d'aller plus haut, ou plus bas que la chorde, ou la note qu'il faut toucher, et entonner.

L'égalité est la tenuë ferme, et stable de la voix sur vne mesme chorde, sans qu'il soit permis de la varier en la haussant ou en la baissant, mais on peut l'affoiblir, et l'augmenter tandis que l'on demeure sur vne mesme chorde. Et la flexibilité de la voix n'est autre chose que la facilité et la disposition qu'elle a à se porter par toutes sortes de degrez et d'interualles tant en montant, qu'en descendant, et en faisant toutes sortes de Passages, et de diminutions: ce que l'on doit particulierement obseruer à la voix du Dessus, dont depend le principal ornement de la Musique, comme i'ay monstré ailleurs, d'autant qu'elle fait ordinairement les diminutions, et [-354-] qu'elle fait paroistre la beauté du sujet, et de la lettre qu'elle recite: de là vient que plusieurs ayment mieux entendre le recit d'vn bon Dessus, qu'vn concert entier, dont i'ay expliqué les raisons dans vn autre lieu.

Or les Maistres qui enseignent à chanter, peuuent aysement experimenter si la voix qui leur est proposée est iuste, et égale, tant auec l'orgue, qu'auec la Viole, le Luth, et les autres instrumens: car si elle s'accorde aysement, et promptement à l'vnsson de chaque tuyau, ou de chaque chorde, il est certain qu'elle est iuste, or les instrumens qui ont plus de tenuë sont les plus propres pour éprouuer les voix: quoy que les Maistres qui ont la voix et l'oreille iuste, n'ayent pas besoin d'instrument pour former la voix des enfans.

Il y a plusieurs autres qualitez que l'on peut desirer dans la voix, et qui se rencontrent assez rarement, par exemple la douceur, et vne certaine harmonie, dont dependent les charmes qui rauissent les Auditeurs, car les voix qui sont dures ne plaisent pas, quoy qu'elles soient iustes, et qu'elles ayent les autres qualitez, dont i'ay parlé, parce qu'elles ont trop d'aigreur, et d'esclat, qui blessent les oreilles delicates, et qui empeschent qu'elles ne se glissent assez agreablement dans l'esprit des auditeurs pour s'en rendre les maitresses, et pour le conduire par tout où l'on veut. Neantmoins les Maistres peuuent cortiger la pluspart des defauts de la voix par plusieurs industries, dont ils doiuent auoir la connoissance, ou qu'ils doiuent rechercher, puisque la nature en produit fort peu de bonnes, et de parfaites.

Il y a encore vne autre qualité de la voix qui la rend plaine, et solide, et qui augmente son harmonie, ce que l'on peut expliquer par la comparaison d'vn canal qui est tousiours plain d'eau, quand elle coule, ou par celle d'vn corps, et d'vn visage charnu et en bon point; au lieu que les voix qui sont priuées de cette qualité, sont semblables à vn filet d'eau qui coule par vn gros canal, et à vn visage maigre, et decharné.

VI. PROPOSITION.

Expliquer la maniere dont on vse pour former les voix, et pour les rendre capables de chanter toutes sortes d'airs, et de chansons, et particulierement pour faire les Cadences.

IL n'y a nulle difficulté à enseigner ceux qui ont vne bonne voix, parce qu'ils se portent d'eux-mesmes à imiter, et à faire tout ce que l'on veut; ce qui arriue semblablement à tous les autres Apprentifs, qui ont plus besoin du frein que de l'osperon, comme l'on disoit d'Aristote, lors qu'il estoit encore escolier: de là est venu le Prouerbe Latin gaudeant benè nati, à raison des bonnes qualitez que la nature, et la naissance donnent à quelques vns, et qu'elles denient aux autres: ce que l'on doit rapporter à l'ordre de la Prouidence Diuine, qui se sert de toutes sortes de conditions, comme d'autant de voix, pour composer le grand concert de cet vniuers, dont nous ne comprendrons iamais les beautez, et les charmes qu'au Ciel.

[-355-] Or apres que l'on a enseigné à former le ton, et à ajuster la voix à toutes sortes de sons, on l'acoustume à faire les cadences, qui consistent aux roulemens de la gorge, qui respondent aux tremblements et aux martelemens que l'on fait sur le clauier de l'Orgue et de l'Epinette, et sur le manche du Luth et des autres instrumens à chordes. Ces cadences sont les plus difficiles à faire et tout ce qu'il y a dans les Chants, à raison qu'il faut seulement battre l'air de la gorge, qui doit faire quantité de tremblemens sans l'aide de la langue. Mais elles sont d'autant plus agreables qu'elles sont plus difficiles, car si les autres mouuemens sont les couleurs et les nuances, l'on peut dire que les cadences en sont les rayons et la lumiere. Ceux qui n'ont pas la disposition de la gorge pour faire lesdites cadences et les passages, se seruent des mouuemens de la langue, qui ne sont pas si agreables, particulierement lors qu'on les fait du bout, car quant à ceux qui se font du milieu, ils sont necessaires pour de certains passages qui ne peuuent s'executer assez exactement sans l'aide et le tremblement du milieu de la langue, à raison de la rencontre des voyelles, qu'il faut prononcer, et faire sentir aux auditeurs.

Pour les tremblemens des levres, ils ne sont pas agreables, ny permis, non plus que ceux qui semblent estre tirez de l'estomach. Il faut aussi remarquer que lesdits tremblemens ne se font pas sur vne mesme chorde ou note, comme ceux dont les chordes produisent leurs sons, car ils seroient vicieux, si ce n'est que l'on vueille contrefaire ou imiter le Trillo des Italiens, mais qu'ils descendent et remontent d'vn demiton ou d'vn ton: par exemple, si la cadence est composée des 3. notes, la, sol, fa, l'on doit faire le tremblement sur le sol, en faisant 4. 8. 16. ou tant de fois que l'on pourra, ou que l'on voudra la, sol, la sol, la sol, et cetera comme l'on void dans l'exemple suiuant,

[Mersenne, Livre Sixiesme, 355] [MERHU2_8 05GF]

lequel a 8. doubles crochües, que l'on doit faire dans vn temps égal à la demie mesure sol. Et si s'on veut faire cette cadence auec toute sa perfection, il faut encore redoubler la cadence sur la note marquée d'vn point dessus, auec vne telle delicatesse, que ce redoublement soit accompagné d'vn adoucissement extraordinaire, qui contienne les plus grands charmes du Chant proposé.

Apres que l'on sçait faire ces tremblemens, qui seruent aussi pour toutes sortes de passages, l'on doit apprendre à faire les ports de la voix, qui rendent les Chants, et les Recits fort agreables, et qui seuls, estans bien executez, rendent les voix recommendables, encore qu'elles ne puissent faire les tremblemens, soit martelez ou non martelez, car l'esprit reçoit vn singulier contentement lors qu'il considere vne voix qui se porte comme il faut par toutes sortes de degrez et d'interuales, et qui tenant ferme sur les principales chordes du mode, qui animent le chant, sembler charmer et transporter l'oreille et l'esprit des auditeurs. Mais ces ports de voix ne sont pas marquez dans les liures imprimez; ce que l'on peut faire en mettant vn point apres la note, sur laquelle on commence le port; et puis en ajoûtant vne noire, crochüe, ou double crochüe apres le point, laquelle signifie qu'il faut seulement vn peu toucher la chorde precedente, pour y commencer la note qui suit. Ce que l'on comprendra mieux par les 3. exemples precedens de la note, dont le premier monstre comme il faut porter la voix, d'vt à ré: le second fait voir comme on la porte de mi à fa, et le troisiesme de [-356-] ré iusques à mi, ou à fa. Enfin la voix se coule, et passe de ré à mi, comme si elle tiroit le ré apres soy, et qu'elle continuast à remplir tout l'interuale, ou le degré de ré à mi par vne suite non interrompuë, et qu'elle rendist ces deux sons continus: ce qu'il ne faut neantmoins faire que bien à propos, et aux lieux où les ports de voix ont de la grace: ce qu'il faut semblablement conclure des fredons, roulemens, martelemens, tremblemens, et adoucissemens de la gorge et de la voix. Or il faut remarquer que les Maistres vsent de differents caracteres pour signifier les lieux et les notes où les tremblemens se doiuent faire: par exemple, le Baillif, Boësset, et Moulinié mettent vne croix ou vne demie croix sur la note, sur laquelle ils veulent que l'on face la simple cadence, ou deux, trois ou quatre tremblemens: et vn autre caractere en forme de la lettre m, ou de la diese, lors qu'il faut doubler la cadence, ou multiplier les tremblemens.

L'on peut vser de plusieurs autres caracteres pour signifier les autres accidents des recits, comme l'on vse de cette petite ligne droite, |, ou de cet accent, ', pour signifier qu'il faut faire l'accent plaintif sur la note accentuée, en haussant vn peu la note à la fin de sa prononciation, et en luy donnant vne petite pointe, qui passe si viste, qu'il est assez difficile de l'apperceuoir: mais il la faut seulement hausser d'vn demi ton, qui consiste dans vn petit effort de la voix. Quant aux Italiens, ils obseruent plusieurs choses dans leurs recits, dont les nostres sont priuez, parce qu'ils representent tant qu'ils peuuent les passions et les affections de l'ame et de l'esprit; par exemple, la cholere, la fureur, le dépit, la rage, les defaillances de coeur, et plusieurs autres passions, auec vne violence si estrange, que l'on iugeroit quasi qu'ils sont touchez des mesmes affections qu'ils representent en chantant; au lieu que nos François se contentent de flatter l'oreille, et qu'ils vsent d'vne douceur perpetuelle dans leurs chants; ce qui en empesche l'energie.

ADVERTISSEMENT

Pour les Maistres qui enseignent à chanter: où il est parlé des Airs Italiens.

L'Vne des grandes perfections du chant consiste à bien prononcer les paroles, et à les rendre si distinctes, que les auditeurs n'en perdent pas vne seule syllabe; ce que l'on remarque aux recits de Baillif, qui prononce fort distinctement, et qui fait sonner toutes les syllabes, au lieu que la plus part des autres les étouffent dans la gorge, et les pressent si fort entre la langue, les dents, et les levres, que l'on n'entend quasi rien de ce qu'ils recitent, soit faute de n'ouurir pas assez la bouche, ou de ne remuer pas la langue comme il faut. C'est à quoy les Maistres se doiuent estudier, afin que leurs escoliers leurs facent de l'honneur, et que les Pages et autres enfans qui doiuent chanter deuant le Roy, et dans les Eglises, prononcent aussi bien en chantant, comme s'ils parloient simplement, et que leurs recits ayent mesme effet qu'vne harangue distinctement prononcée. Et pour ce sujet ils doiuent leur enseigner la maniere de prononcer également bien les 5. voyelles a, e, i, o, u, en faisant les cadences et les roulemens. Or l'vne des choses qui manquent aux Maistres ordinaires vient de ce qu'ils n'ont pas eux mesmes de bonnes voix propres pour reciter,et pour executer les beautez qui embellissent les airs, et qu'ils ne prononcent pas assez bien chaque syllabe pour faire [-357-] executer les mesmes choses à leurs escoliers; de sorte qu'ils sont semblables à ceux qui voudroient enseigner à bien escrire, auant que de sçauoir bien escrire eux mesmes. Ioint qu'ils deuroient auoir voyagé és pays estrangers, et particulierement en Italie, où ils se piquent de bien chanter, et de sçauoir la Musique beaucoup mieux que les François. Car bien que tout ce qu'ils font ne soit peut estre pas à approuuer, neantmoins il est certain qu'ils ont quelque chose d'excellent dans leurs recits, qu'ils animent bien plus puissamment que ne font nos Chantres, qui les surpassent en mignardise, mais non en vigueur. Ceux qui n'ont pas la commodité de voyager, peuuent du moins lire Iules Caccin, appellé le Romain, qui feit imprimer vn liure de l'Art de bien chanter, à Florence l'an 1621. dans lequel il distingue les passages propres aux Instrumens d'auec ceux qui seruent à la voix, et diuise les principales beautez des Chants en augmentation et affoiblissement de la voix, ce qu'il appelle Crescere, e scemare della voce, en exclamation, et en deux sortes de passages, qu'il nomme Trillo, et Gruppi, lesquels respondent à nos passages, fredons, tremblemens, et batemens de gorge. Il ajoûte qu'il faut seulement faire les passages et les roulemens de la voix sur les syllabes qui sont longues, et que la voix doit estre affoiblie, ou renforcée sur de certaines syllabes pour exprimer la passion du sujet; ce que l'on fait naturellement sans l'auoir appris, pour peu de iugement que l'on ait. Mais nos Chantres s'imaginent que les exclamations et les accents dont les Italiens vsent en chantant, tiennent trop de la Tragedie, ou de la Comedie, c'est pourquoy ils ne veulent pas les faire, quoy qu'ils deussent imiter ce qu'ils ont de bon et d'excellent, car il est aisé de temperer les exclamations, et de les accommoder à la douceur Françoise, afin d'ajoûter ce qu'ils ont de plus pathetique à la beauté, à la netteté, et à l'adoucissement des cadences, que nos Musiciens font auec bonne grace, lors qu'ayant vne bonne voix ils ont appris la methode de bien chanter des bons Maistres. Ledit Iules ioignoit son Citharron à sa voix, afin de faire vne basse perpetuelle, comme ils font encore maintenant en Italie, où ils ont quasi tousiours vn petit Orgue, ou vn Teorbe dans les recits qu'ils font sur le theatre, lors qu'ils representent quelque Comedie, ou quelque celebre action, comme l'on void dans la Flora d'Andrea Saluadori, qui fut representée à Florence aux nopces du Duc de Parme et de la Princesse Marguerite, auec vn tel appareil, que ceux qui en furent les spectateurs tesmoignent n'auoir iamais rien oüy, ny veu de semblable, soit pour la beauté des recits que chaque personnage faisoit en parlant, et en chantant sur le theatre, soit pour la majesté des vers, ou pour les richesses et les machines qui representoient les esclairs, les tonnerres, et les autres orages auec tant de perfection, que les spectateurs en demeuroient estonnez et rauis.

Giacomo Peri auoit commencé l'an 1600. à Florence, durant les nopces de la Reyne Mere, à introduire la maniere de reciter en Musique les vers sur le theatre; ce qui a esté suiuy par la Flora, dont ie viens de parler, l'an 1628. et le Dramma Musicale de sainct Alexis, representé à Rome l'an 1634. a esté la derniere piece de consequence que l'on a vûe auec vn contentement fort particulier. Mais nos Musiciens sont, ce semble, trop timides pour introduire cette maniere de recit en France, quoy qu'ils en soient aussi capables que les Italiens, si quelques-vns les y poussent, qui vueillent faire la dépence requise en vn tel sujet.

[-358-] Ie reuiens aux cadences et exclamations, que l'on peut faire en vne infinité de manieres, n'y ayant rien de tellement reglé en ce qui dépend de l'opinion et de la fantaisie des hommes, que l'on n'y puisse tousiours ajoûter. Or ceux qui ayment la multitude des passages et des diminutions, peuuent lire ceux d'Ignace Donat; les 156. passages ou glosados de Cerone, au 5. chapitre de son 8. liure, ceux du Fontegara de Syluestro di Ganassi, qui remplit 120. pages de ces passages accommodez aux fleutes, et plusieurs autres, et particulierement Lenvove Musiche di Giulio Caccini, dont i'ay parlé cy-dessus: mais il suffit de considerer les exemples que nous donnerons à la fin de ce linre, parce qu'ils peuuent seruir d'idée à la posterité, pour faire voir la maniere d'orner et d'embellir les Airs, car l'on n'y a, ce semble, iamais procedé auec tant d'adresse et de politesse, comme l'on fait maintenant.

PROPOSITION VI.

Expliquer les Caracteres necessaires pour signifier toutes les particularitez des Airs, et des Chants que l'on desire reciter auec toute sorte de perfection; et la maniere de bien faire les cadences, et les tremblemens.

I'Ay desia expliqué quelques signes ou caracteres, dont on vse ordinairement, pour signifier et enseigner la maniere dont ils se doiuent chanter: mais parce qu'ils n'ont pas beaucoup de rapport auec les mouuemens de la voix qu'ils signifient, il faut voir si l'on en peut inuenter de meilleurs, et particulierement dans la nouuelle maniere d'escrire la Musique auec les lettres dont i'ay parlé dans la 2. Proposition. Ie di donc premierement que l'on peut marquer le port de la voix, que i'explique dans la Proposition precedente, auec la ligne qui suit la note, ou la lettre, sur laquelle commence ledit port, comme l'on void en cet exemple, vt-ré; L'on peut encore marquer ce port en ne mettant nulle distance ou virgule entre v et r. en cette façon, vt ré, ou vr, ou bien, en mettant vne ligne dessus, ou dessous les deux lettres, afin de signifier que la voix doit passer d'vt à ré, en frappant legerement le re sur l'vt, et en le montant doucement, et comme par vn mouuement continu iusques à la chorde ré.

En second lieu, les tremblemens qui se doiuent faire sur la note de la cadence, sur laquelle il faut trembler, seront fort bien exprimez par vne estoile, qui ait autant de rayons comme il faut faire de tremblemens; par exemple, si l'on doit trembler six fois sur la seconde lettre ou note sol, de cette cadence la, sol, fa, il faudra marquer ce tremblement par cette estoile *, en la mettant dessus ou à costé de la lettre, en cette façon, la, s*ol, fa; mais parce que l'on n'a pas des estoiles auec 2. 3. 4. 5. 8. et 16. rayons, l'on pourroit les suppléer par les nombres, car 8. mis sur la lettre, ou note, sur laquelle il faut trembler, monstrera 8. tremblemens, et ainsi des autres. Quant aux plaintes ou souspirs, la petite pointe dont vsent quelques Maistres, est assez propre pour cela.

En troisiesme lieu, il y a quantité de passions que l'on peut faire paroistre en chantant, pour lesquelles on n'a pas encore inuenté des caracteres, comme sont les grandes exclamations des Airs Italiens, et les representations de la defaillance de coeur; il semble que si l'accent circonflexe n'estoit pas employé [-363 <recte 359>-] pour les doubles crochuës dans la 2. Proposition il seroit propre pour representer ces grands cris et excez de la voix, parce qu'il est composé de l'accent aigu, et du graue, comme l'exclamation du desespoir, et de la douleur est composée de l'esclat de la voix, et d'vn petit reste qui descend iusques à la Tierce, à la Quarte, à la Sexte mineure, ou à d'autres interualles, suiuant sa grandeur, et la puissance de la voix qui chante. Mais ie parleray plus amplement des caracteres propres pour exprimer la cholere, la tristesse, et les autres passions dans la 3. partie de ce liure.

En quatriesme lieu, l'on manque de caracteres pour aduertir des notes, ou syllabes que l'on doit chanter plus fort, comme l'on oit des traits d'archet beaucoup plus forts les vns que les autres. Et parce que la voix a autant de degrez de force, que d'interualles, l'on peut diuiser cette force en 8. degrez, comme l'on diuise la chaleur et les autres qualitez, afin que le premier degré soit propre pour exprimer les echos tres-foibles, et que les 7. autres degrez signifient les differens degrez des passions les plus vehementes, iusques au 8. qui representera la plus grande exclamation qui puisse estre faite, comme est celle du desespoir, et de quelque grande douleur d'esprit ou de corps, telle qu'on se peut imaginer celle d'Esau, lors qu'il rugit, et s'escria en demandant la benediction à son pere Isac. Or ces differents degrez de force peuuent estre signifiez par les nombres, ou par autant de points ou d'accents, mais parce qu'ils nous ont desia seruy à d'autres vsages, il seroit besoin d'ajouter de nouueaux caracteres, quoy que si l'on retient l'vsage ordinaire des notes, qui portent la valeur des temps auec elles, les nombres puissent seruir pour marquer les differences de la force de la voix.

En 5. lieu, si l'on veut tellement regler et escrire les Airs, que l'on entende parfaitement tout ce qui est requis à leur parfaite execution, il faut marquer le temps de la mesure; et si le Compositeur a dessein qu'vne ou plusieurs notes et mesures soient plus longues ou plus courtes qu'à l'ordinaire, il doit le marquer par des signes particuliers, autrement l'on ne peut reciter l'air suiuant son intention, comme l'on experimente aux Airs Italiens, que l'on ne chante iamais selon le dessein du Compositeur, si premierement on ne les a oüy reciter suiuant sa methode et son genie: Ce que l'on peut en quelque façon accommoder aux Harangues, car l'on pourroit vser de certains caracteres pour signifier la maniere de les reciter en perfection.

Il seroit neantmoins plus à propos d'vser tousiours de chaque note en sa propre valeur, afin d'éuiter tant de caracteres differens; par exemple, lors qu'on veut qu'vne note noire dure autant que la semibreue, l'on deuroit vser de cette semibreue au lieu de la noire, et ainsi des autres. Ie laisse plusieurs autres choses qui concernent l'ornement et l'embelissement des Airs, parce qu'il est aisé de se les imaginer en lisant tout ce que nous auons dit des tremblemens du Leut, dans la 9. Proposition du liure des Instrumens. I'ajoûte seulement en faueur des Cadences, qu'il faut assurer le tremblement qui se doit faire dessus la note auant que de le commencer, et que l'on en fait d'autant plus que la note est plus longue: par exemple, l'on en fera 2. sur la crochüe, quatre sur la noire, 8. sur la blanche à queüe, et 16. sur la semibreue: quoy que ce nombre ne soit pas tellement reglé que l'on n'en puisse faire plus ou moins, selon la disposition de la voix. L'on n'assure pas neantmoins [-364 <recte 360>-] la cadence sur vne note crochüe, parce qu'elle dure trop peu de temps: Mais les cadences doiuent estre bien marquées, et suffisamment martelées, de peur qu'elles soient trop confuses; quoy que ceux qui les font en perfection, en les redoublant sur la note antepenultiesme, aillent si viste et si delicatement, qu'il est malaisé de nombrer les percussions de l'air que fait la gorge, et de remarquer si elle change de chorde. Lors que la cadence et les tremblemens se feront sur vne note diesée, il la faut tenir le plus haut que l'on peut, comme si l'on ne descendoit que d'vn quart de ton, et que l'on ne feist que la diese enharmonique au lieu du demi-ton.

ADVERTISSEMENT.

IL n'est pas necessaire de mettre icy des exemples pour les cadences, les passages, et les tremblemens, parce que i'en ay assez donné dans la diminution du Dessus des Violons, que l'on void dans la 4. Proposition du 4. liure des Instrumens, et dans la diminution de l'Air du Roy, mise dans la 41. Proposition du 6 liure des Orgues: ioint que l'on en trouue tant qu'on veut dans les Airs que le sieur Ballard imprime tous les iours: c'est pourquoy i'acheue la seconde partie de ce liure par la Proposition qui suit en faueur des beaux Chants.

PROPOSITION VII.

Expliquer l'Art et la methode de faire de bons Chants, ou des Airs sur toutes sortes de suiets et de lettres.

L'Art de faire de bons Chants sur toutes sortes de sujets ne dépend pas seulement du genie, de la caprice, et de l'inclination de ceux qui les font, mais aussi du iugement qui doit seruir de conduite aux Compositeurs, comme aux autres Artisans, en tout ce qu'ils entreprennent, afin qu'ils puissent rendre la raison des chordes, des degrez, des interualles, des passages, et des tremblemens, qu'ils employent dans leurs compositions. Or ie suppose maintenant ce que i'ay dit des regles necessaires pour faire de bons Chants, dans la 5. et 6. Propositions du liure des Chants, dont l'vne appartient à la Melodie, et l'autre à la Mesure, que les Grecs nomment Rythmique.

Quant à la Melodie, il n'est pas besoin d'expliquer ses degrez et ces interualles, puis que cela a esté fait si exactement dans le liure des Genres, dans celuy des Consonances, et des Dissonances, et dans le 2. des Instrumens, que l'on ne peut plus desirer qu'vn bon iugement pour en vser à propos, suiuant les sujets differents, qui se presentent; par exemple, les choses tristes et amoureuses sont fort bien expliquées par les demi-tons majeurs, moyens, et mineurs, et encore mieux par les Dieses Enharmoniques, si l'on y vouloit accoustumer la voix: et semblablement par la Tierce mineure, qui suit la nature du demi-ton, et par la Sexte mineure, laquelle est propre pour expliquer les grandes plaintes et les douleurs. Les choses qui tiennent du grand et du rude, ou du rustique, comme les actions martiales et vigoreures, sont mieux representées par les tons, et par les Tierces et les Sextes majeures, ou par la Quarte iuste ou superfluë. Ie ne parle plus de l'embelissement de la Melodie, parce qu'il suffit de remarquer que si les Airs François ont quelque [-365 <recte 361>-] chose de recommandable et de particulier sur ceux d'Italie, d'Alemagne, et d'Espagne, cela dépend des cadences, et des tremblemens, dont ceux qui chantent bien, comme fait le Baillif, ont coustume d'vser en faisant les cadences et les passages, dautant que la voix a pour lors vne grande douceur, et qu'elle redouble tous ses charmes: ce qu'il est, à mon auis, impossible d'expliquer assez clerement pour le faire comprendre à ceux qui n'ont pas oüy de bonnes voix. Ie laisse aussi les mouuemens differens, dont on void l'abbregé à la fin de la derniere Proposition du liure des Chants, parce que i'en traite dans la 4. partie de ce liure: ioint que les exemples que i'ay donnez de toutes sortes d'airs, de dances, et de balets depuis la 23. Proposition iusques à la fin dudit liure, et dans tous les liures des Instrumens, et ceux qui sont depuis la 1632. iusques à la 1665. page de la Question Harmonique de la Genese, suffisent pour donner l'intelligence des mouuemens propres pour les Airs.

Cecy estant posé, ie dis qu'il faut considerer la lettre toute entiere, et le dessein ou l'intention de ce qu'elle contient, et où elle porte l'esprit, afin de luy accommoder vne modulation, et des mouuemens si propres, qu'estant chantée elle ait du moins autant de force sur les auditeurs, comme si elle estoit recitée par vn excellent Orateur: afin que le Compositeur, ou plustost le Chantre flechisse, et porte leur esprit à tout ce qu'il voudra. Et pour ce sujet ledit Compositeur doit marquer tous les endroits du chant, ausquels il faut renforcer ou affoiblir la voix, et où doiuent estre faits les accents des passions dont nous traiterons apres, afin que le chantre suiue ponctuellement le dessein du Compositeur.

Il faut aussi remarquer le ton, auquel la voix doit commencer, car l'experience fait voir que les chants recitez à de certains tons sont beaucoup plus agreables, et ont plus d'effet sur les auditeurs, que lors qu'on les chante d'vn ton plus haut ou plus bas. Or il est aisé de marquer le propre ton de chaque voix, et de chaque air, si l'on entend ce que i'ay dit dans la 18. Proposition du 3. liure des Instrumens. A quoy i'ajoûte seulement qu'il y a de certains tons plus naturels, et par consequent plus faciles à chanter les vns que les autres, tel qu'est celuy que les Grecs ont appellé la Mese, c'est à dire la 8. chorde de leur Systeme de 15. chordes: de sorte qu'on peut l'appeller Dominante, parce que la voix doit toucher cette chorde plus souuent que les autres, lesquelles on ne touche quasi que pour la faire trouuer plus excellente, et pour empescher qu'elle n'ennuye. L'on peut donc considerer cette voix comme la fondamentale du Chant, comme l'on fait le medium ou milieu dans les syllogismes, l'Equateur entre les Tropiques, et la vertu entre les vices. C'est cette voix dont on vse souuent dans la cholere et dans les autres passions, et dont les Orateurs se seruent le plus ordinairement dans leurs Harangues.

Mais il y a encore vne autre chose dans les Airs, qu'il est plus difficile de marquer et d'executer en chantant, que tout ce que nous auons dit iusques icy, à sçauoir vne certaine majesté qui accompagne l'agreement du chant, et l'harmonie de la voix, et qui fait qu'vne mesme chanson a ie ne sçay quoy qui tient du grand et du beau, comme il arriue quasi à toutes les autres choses qui peuuent estre executées par l'industrie de l'homme, et qui consistent dans l'action, comme il arriue aux Dances, à la maniere de se tenir à cheual, laquelle a donné le nom de Bon et bel homme à cheual dans l'Academie de Pluuinel. Ce que l'on remarque aussi dans les Perspectiues, dans les tableaux, [-366 <recte 362>-] dans les edifices, et par tout ailleurs, où il y a des choses qui tiennent du grand et du beau. De là vient que le plus simple habit paroist dauantage sur vn corps bien fait, que le plus riche du monde sur vn corps mal fait. Ce que l'on peut en quelque façon comprendre par le son d'vne cloche frappée d'vn marteau, car il n'a pas la grace et l'harmonie de celuy qu'elle fait lors qu'elle est sonnée en branle. La mesme chose arriue quasi à toutes sortes d'instrumens, entre lesquels il s'en rencontre qui ont le son doux, moüelleux, et harmonieux: de là vient que le son des bonnes cloches qui n'ont rien d'aigre et de piquant, et qui font l'Octaue, la Dixiesme majeure, et la Douziesme, comme il arriue particulierement aux plus grosses, donnent de grandes atteintes à l'esprit qu'elles charment et adoucissent par leur doux murmure. Et si l'on est attentif aux sons de toutes les chordes de chaque instrument, l'on trouuera qu'il y en a tousiours quelqu'vn qui est le plus plain, le plus moüelleux, et le plus doux de tous, et qui tient du grand et du beau, c'est pourquoy on le fait oüir fort souuent. Or c'est particulierement sur ce ton que les Chantres doiuent s'arrester, ou qu'ils doiuent repeter le plus souuent, parce que la voix y a plus de force et de vigueur, et mesme plus de douceur. Mais il faut auoüer que les accents des passions manquent le plus souuent aux Airs François, parce que nos Chantres se contentent de chastoüiller l'oreille, et de plaire par leurs mignardises, sans se soucier d'exciter les passions de leurs auditeurs, suiuant le sujet et l'intention de la lettre. Ils n'ont pas aussi cette majesté, qui naist du beau et du grand, dont i'ay parlé; et le Chant n'exprime pas tousiours la signification des paroles, dont on doit auoir vn soin tres-particulier. Ie mets encore beaucoup d'autres choses dans la Proposition qui suit, pour aider à faire de bons Chants.

PROPOSITION VIII.

Découurir les industries qui seruent à trouuer et à composer de bons Chants, et des Airs de toutes sortes de façons.

L'Vne des grandes peines qu'ont les Compositeurs d'Airs, consiste à éuiter les redites, et à trouuer des Chants qui n'ayent pas encore esté faits: car si quelqu'vn retomboit au mesme chant d'vn autre, on estimeroit qu'il n'en seroit pas l'inuenteur, à raison que les Compositeurs estiment qu'il est quasi impossible que deux ou plusieurs facent le mesme Chant sur vn sujet proposé, tant il y a de varieté et de difference dans la Musique; ce que l'on remarque semblablement aux stiles Latins ou François, esquels on ne rencontre quasi iamais en toutes choses, de sorte que si l'on donne vn theme à mille escoliers de mesme classe, ou si mille Orateurs descriuent quelque sujet, tous leurs themes, et toutes leurs descriptions seront differentes, et ne conuiendront pas en toutes choses. Ce qui arriue aussi aux versions des auteurs d'vne langue en l'autre, comme de Grec, ou de Latin en François: aux Peintures, Sculptures, Escritures, et à tout ce qui consiste dans l'action. Mais la mesme personne retombe plus aisément dans les mesmes Chants qu'elle a composé: de sorte que l'vne des plus grandes industries des Compositeurs dépend de la varieté. Ie di donc qu'il y a plusieurs choses tres-vtiles pour trouuer tousiours de nouueaux Chants sur vn mesme sujet, et [-363-] sur mesme lettre, que sur differents suiets: dont l'vne des principales est la parfaite connoissance du manche du Leut, de la Viole, du Violon, ou du Clauier de l'Orgue et de l'Epinette, lequel a grandement aidé Claudin à faire les beaux Chants que l'on admire dans ses oeuures. Car il est aisé de remarquer les belles chordes qui font les meilleurs effets, en tastant et en touchant lesdits instrumens.

La seconde industrie consiste en l'imitation, à la lecture, et à la consideration des Airs, et des Chants de ceux qui ont le mieux reüssi en cette matiere, tels que sont entre les François, Claudin, Guedron, Boësset, Chancy, Moulinié, et cetera. Car comme ceux qui veulent apprendre à composer en Latin, lisent et imitent Ciceron en tornant son Latin en François, et puis en remettant le François en Latin, iusques à ce qu'ils le remettent en mesmes termes, qu'ils se soient imprimez ce style dans l'esprit, et qu'ils se soient rendus familier le caractere de cet Orateur: et comme ceux qui veulent apprendre à composer en Contrepoint tant simple que figuré, ne trouuent rien plus auantageux que de lire, partir, et imiter les oeuures d'Eustache de Caurroy, iusques à ce qu'ils se soient rendus familiere son excellente maniere de coucher, et d'employer les accords, et d'y mesler tellement les Dissonances, qu'elles rehaussent autant les Consonances, comme les ombres rehaussent les couleurs; de mesme ceux qui veulent apprendre à faire de bons Airs, doiuent tellement imiter les meilleurs Maistres, tel qu'est maintenant le sieur Boësset, que toute la France considere comme vn Phoenix en cette matiere, qu'ils se reuestent de leur esprit, iusques à ce qu'ils ayent la veine, et le genie semblable.

La troisiesme chose est, que l'on doit bien considerer, comprendre, et exprimer le sens, et l'intention des paroles, et du sujet, afin de l'accentuer et de l'animer en telle sorte, que chaque partie face tout l'effet dont elle est capable; ce qui arriue particulierement lors que le Compositeur est luy mesme frappé du sentiment qu'il desire imprimer dans l'esprit de ses auditeurs, en faisant et en chantant ses Airs: comme il arriue que l'orateur a plus de puissance sur son audience, quand il se sent esmeu et entierement persuadé de ses raisons: ce qui se remarque encore en ceux qui ont recours à Dieu pour leurs maladies, et leurs autres necessitez, car ils se sentent eschauffez et émeus de certains mouuemens interieurs extraordinaires, qui leur font apprehender et croire que leur guarison est prochaine, et que la bonté diuine commence à les secourir.

La 4. chose qui peut aider à faire de bons Chants, et particulierement à les varier, et à fuir les redites, dépend de la consideration de tous les Chants possibles qui se peuuent faire dans l'estenduë des sons, des chordes, ou des notes que l'on se propose: par exemple, lors qu'on choisit l'estenduë de la Sexte mineure ou majeure, il est difficile qu'on n'y trouue de bons Chants, si on lit la 9. Proposition du liure des Chants, puis qu'elle contient toutes les modulations possibles de cette estenduë, de sorte que l'on n'a qu'à choisir la modulation que l'on iugera la plus propre pour exprimer les paroles proposées.

Et si l'on veut vser de l'estenduë de l'Octaue, tous les Chants possibles qui se treuuent dans l'estenduë des 8. chordes du Diapason, lesquels ie communiqueray à ceux qui les desireront, peuuent seruir à la mesme chose: car outre chaque varieté ils pourront repeter telles chordes qu'il leur plaira, [-364-] ou laisser celles dont ils n'ont pas besoin. A quoy l'on peut aussi rapporter la consideration de tous les mouuemens possibles, en les ioignant ausdites modulations et varietez: dont i'ay mis vn exemple dans la 19. Proposition du mesme liure des Chants. Ioint que si quelqu'vn ne se contente des degrez et interuales ordinaires de la voix, et de ceux des Clauiers ordinaires de l'Orgue, il puisse pratiquer tous les autres que i'ay expliqué dans la 5. 6. et 8. Propositions du 2. liure des Instrumens, et dans le 3. liure des Genres, où l'on void tout ce qui se peut desirer en cette matiere.

ADVERTISSEMENT Pour les beaux Chants.

QVelques regles et methodes que l'on puisse donner pour composer de bons et de beaux Airs sur toutes sortes de sujets et de lettres, il semble qu'elles ne peuuent faire arriuer iusques où porte le genie heureux, et l'inclination naturelle de ceux qui en font d'excellens sans auoir appris, ou estably d'autres regles que celles que leur fournit leur imagination: comme il est aisé de conclure par les Chants de plusieurs Organistes et Ioüeurs d'Epinette et de Leut, qui ne peuuent faire d'aussi bons Chants et d'aussi beaux Airs que ceux de Guedron et de Boësset, encore qu'ils connoissent mieux qu'eux le Clauier, ou le manche desdits Instrumens. Ie sçay qu'il y en a qui s'imaginent que les Musiciens de la Grece sçauoient tellement le Genre et l'Espece de la Musique, et le Ton, le Mode, et tous les interuales ou degrez dont il falloit vser pour chaque lettre, et qu'ils choisissoient tellement l'espece du metre, des vers, et des mouuemens, que l'on ne pouuoit pas mieux faire: mais ils me dispenseront s'il leur plaist, d'embrasser ce sentiment, iusques à ce qu'ils m'ayent du moins fait voir la possibilité de cet Art: et cependant ie seray de l'auis de ceux qui disent que le Genie de la Musique est semblable à celuy du Poëte, du Peintre, de l'Orateur, et de plusieurs autres Artisans, à qui la nature, ou plustost le Maistre de la Nature a departy de certains dons, ausquels l'Art ne peut paruenir. Ce n'est pas que ie ne fusse de contraire auis, si ie croyois que l'on peust establir vn Art certain, par lequel on connoist de quels sons, degrez, interualles et mouuemens il faut vser pour faire l'effet donné dans l'esprit, ou sur le corps des auditeurs, mais ie ne me puis persuader que les Grecs ayent eu cette connoissance, puis qu'il est assez aisé de iuger que les plus excellens de la Grece, à sçauoir Hippocrate, Platon, Aristote, Galien, et les autres, ne l'ont pas euë, et mesme que nous en sçauons autant ou plus qu'eux dans cette matiere. Quoy qu'il en soit, le clauier d'vn petit cabinet d'orgues à vent ou à chordes, peut seruir non seulement à faire de bons Chants, mais aussi pour examiner toutes sortes de pieces de Musique à 2. 3. 4. 5. 6. parties, et cetera au lieu que ceux qui ne peuuent toucher le clauier ont besoin de plusieurs personnes pour éprouuer leurs Compositions. Ie laisse mille particularitez que l'on peut ajoûter, pour enseigner à faire de bons Chants, soit de la part de la melodie, afin de toucher les belles chordes du Mode, de les mesler, et de rentrer dans ledit Mode si à propos, lors que l'on en est sorti, que l'auditeur en soit raui; soit de la part des beaux mouuemens, lesquels peuuent tous seuls faire remarquer dans les Chants vne certaine majesté qui tient du grand et du beau, comme i'ay desia remarqué.

[-365-] PARTIE III.

De la Musique Accentuelle.

CEtte partie de Musique semblera peut estre nouuelle à plusieurs, encore qu'elle se pratique par ceux qui chantent en perfection, et qu'elle accomplisse l'Art de l'Orateur Harmonique, qui doit connoistre tous les degrez, les temps, les mouuemens, et les accents propres pour exciter ses auditeurs à tout ce qu'il veut, comme faisoit Timothée, et le Musicien Danois, dont parle Albert Crantzius dans son 5. liure de la Danie, chapitre 3. ce qu'il n'est pas besoin de repeter, puis que i'ay rapporté cette histoire auec plusieurs autres dans le premier Article de la 57. question sur la Genese. Or ie suy l'ordre et le nombre des Propositions precedentes, afin de continüer ce liure en expliquant tout ce qui concerne les Accents des passions, ce qui aidera grandement à perfectionner toutes sortes de Chants, qui doiuent en quelque façon imiter les Harangues, afin d'auoir des membres, des parties, et des periodes, et d'vser de toutes sortes de figures et de passages harmoniques, comme l'Orateur, et que l'Art de composer des Airs, et le Contrepoint ne cede rien à la Retorique.

PROPOSITION IX.

Les Accents dont nous parlons icy, sont en si grand nombre qu'il est quasi impossible de les exprimer tous.

L'Experience enseigne qu'il y a presque autant de differences aux Accents, comme il y a d'hommes, bien que l'on ne s'en apperçoiue pas, si l'on ne fait reflexion sur les differentes manieres de parler. Or cette varieté prouient de l'infinité des parties, ausquelles l'interualle, par où passe la parole du graue à l'aigu, ou de l'aigu au graue, peut estre diuisé: car bien que l'Octaue se diuise seulement en 5. tons et deux demi-tons, quand on chante diatoniquement, neantmoins chaque demi-ton se subdiuise encore par la parole en vne infinité de petits interualles qui sont souuent insensibles: Et chaque diuision peut changer l'accent.

La force de la voix fait aussi beaucoup de differences aux mesmes accents, qui reçoiuent plus de vigueur de la vehemence de la parole, que du graue ou de l'aigu, qui n'ont quasi point de puissance s'ils ne sont accompagnez de ladite vehemence, ou de la foiblesse mourante de la voix, qui fait les accents de la tristesse, comme nous dirons dans vn autre lieu.

Quant aux accents ordinaires dont parlent les Grecs, les Latins, et les autres nations, ils n'en mettent que trois, à sçauoir le graue, l'aigu, et le circonflexe; ou l'accent de Grammaire, de Retorique, de Musique, dont vsent les Hebreux, et dont ils font autant d'estat comme font les Alchymistes de leur esprit-corps, et corps-esprit, dautant, disent-ils, que les consonantes sont [-366-] la matiere, les voyelles l'ame, ou la forme, et les accents l'esprit de la parole, et qu'ils peuuent sçauoir tout ce que l'on voit de l'oeil, et tout ce que l'on croit par la Foy, en assemblant et separant les caracteres de leur alphabet, et en considerant la vertu desdits accents.

PROPOSITION X.

Les accents font reconnoistre de quel pays l'on est, et quelquefois le temperament et l'humeur.

CAr l'experience fait voir que le Gascon a l'accent different de celuy du Prouençal, et que le Prouençal l'a different de celuy du Normand. Si nous connoissions les accents dont se seruent les Chinois, les Arabes, les Espagnols, et toutes les autres nations, nous les pourrions reconnoistre au seul accent, encore qu'ils parlassent tous mesme langue, mais l'on se contente de les discerner par la diuersité de leurs Idiomes, c'est pourquoy l'on n'a pas fait la remarque de leurs accents.

Et l'experience enseigne que ceux qui sont prompts et brusques en leurs actions, et qui sont bilieux, ont l'accent brusque et aigu: et que ceux qui sont melancholiques, l'ont graue, lent, et pesant: et comme il y a tout autant de differens temperamens et de differentes humeurs qu'il y a d'hommes, aussi y a-il autant de differents accents et de differentes manieres de parler: car bien que deux ou plusieurs ayent esté nourris ensemble, qu'ils se soient addonnez à mesmes exercices, et qu'ils soient de mesme pays, neantmoins on recognoist de la difference à leurs accents, et à l'air qu'ils donnent à leur parole et à leurs discours: ce qui ne peut, ce semble, venir que de la difference de leurs humeurs et de la diuersité de leurs organes, qui vient de la difference de leurs temperamens.

PROPOSITION XI.

L'accent, dont nous parlons icy, est vne inflexion ou modification de la voix, ou de la parole, par laquelle l'on exprime les passions et les affections naturellement, ou par artifice.

CEtte proposition contient la description de l'accent, dont le genre est expliqué par cette diction, inflexion, ou modification, laquelle conuient au discours, au chant, et à la voix, dautant que nous flechissons la voix en parlant et en chantant, mais l'accent est vne modification plus particuliere de la parole, que du chant, auquel il est difficile de donner toutes sortes d'accents, comme ie diray dans vn autre lieu.

La difference de ceste definition est expliquée en ces paroles, par laquelle l'on exprime, et cetera car la nature mesme nous enseigne de quels accents il faut vser pour monstrer et pour signifier nos passions et nos affections qui sont seulement exprimées par artifice auec la simple parole, ou auec le chant, car le chant et le discours dépendent de l'Art et de l'instruction: mais nous pleurons, nous crions, et donnons certains accents à la voix et aux paroles, sans auoir appris à les faire. Or ces accents de passion sont communs aux hommes [-367-] et aux animaux qui crient autrement pour monstrer leur ioye que pour monstrer leur tristesse: c'est pourquoy i'ay dit de la voix ou de la parole, dautant qu'il n'est pas necessaire de parler pour faire des accens, encore que les Grammeriens dient que l'accent est vn accident, par lequel nous haussons ou baissons quelque diction, car les differentes voix par lesquelles nous exprimons la douleur, l'estonnement, la cholere, et cetera sont accentuées.

I'ay encore adjouté, naturellement, ou par artifice, dautant que les Orateurs et ceux qui imitent la parole, la voix et le discours des autres, se seruent souuent des accens qui ne leur sont pas naturels: et que deux ou plusieurs personnes peuuent prendre l'accent de la cholere pour signifier la tristesse en déguisant la nature.

Si l'on auoit remarqué les differens accens dont se seruent les animaux pour exprimer leurs passions, l'on pourroit peut estre auoir quelque connoissance de leurs temperamens, et de leurs humeurs, mais il seroit necessaire de faire vne grande multitude d'obseruations sur ce sujet.

PROPOSITION XII.

Chaque passion et affection de l'ame a ses accens propres, par lesquels ses differens degrez sont expliquez.

NOus experimentons tous les iours que la cholere s'exprime par vn accent different de celuy de l'admiration, ou de la tristesse. Et si nous suiuons la diuision que font les Philosophes des passions de l'ame, nous establirons onze sortes d'accens, car ils mettent onze passions, à sçauoir six dans l'appetit concupiscible, qui reside au costé droit du coeur, ou dans le foye, comme veulent les Platoniciens; et cinq dans l'appetit irascible, qui est au costé gauche du coeur, ou dans le fiel; ou en d'autres lieux suiuant ce distique Latin,

Cor sapit, et pulmo loquitur, fel commouet iras,

Splen ridere facit, cogit amare iecur.

La premiere passion de l'appetit concupiscible, ou de la concupiscence est l'amour, qui est la racine de toutes les passions; car nous ne haïssons rien que quand nous croyons qu'il s'oppose et est contraire à ce que nous aimons; de sorte que tout le desordre des passions naist de l'amour, qui se diuise en desir et en ioye, suiuant les mouuemens differens qu'il donne à l'ame.

La haine est opposée à l'amour, et a son progrez dans la fuite et dans la tristesse, de maniere que les 6. passions se peuuent reduire à ces 2. capitales, puis qu'elles sont vn progrez d'amour et de haine, et que nous ne desirons rien, ny ne nous rejouïssons d'aucunes choses que de celles que nous aimons; comme nous ne fuyons rien, et ne nous attristons de nulles choses que de celles que nous haïssons.

L'esperance, l'audace, ou la hardisse, la cholere, la crainte et le desespoir appartiennent à l'appetit irascible; mais Boëce reduit ces 5. passions à 2. à sçauoir à l'esperance, et à la crainte, comme les 6. passions de l'appetit concupiscible à la ioye et à la douleur, comme il enseigne en ces vers,

Gaudia pelle,

[-368-] Pelle timorem,

Spémque fugato,

Nec dolor adsit,

Nubila mens est

Haec vbi regnant.

Virgile a compris ces 4. principales passions dans vne partie de l'vn de ses vers,

--metuunt, cupiuntque, dolent, gaudentque. et vn autre,

Hic timet, ille cupit, dolor hinc furit, inde voluptas.

D'où l'on peut conclure que les anciens ont estably ces 4. passions, à sçauoir la ioye, la douleur, la crainte et l'esperance, comme les 4. elemens, ou les 4. humeurs de l'appetit qui nous est commun auec les animaux. Mais l'on peut mettre l'amour et la haine au lieu de la ioye et de la douleur. Or il faut voir en quoy consiste le mouuement de ces passions auant que de leur establir de certains accens.

En premier lieu le coeur s'eslargit, s'épanoüit et s'ouure dans la ioye et dans l'esperance, comme l'heliotrope, la rose et le lis à la presence du Soleil; de là vient que le teint du visage est vermeil à cause des esprits vitaux que le coeur enuoye en haut; de sorte que si la ioye est si grande que le coeur demeure sans vne assez grande quantité de ces esprits, l'on tombe en defaillance, et quelquefois l'on meurt en riant.

Au contraire, quand la tristesse est excessiue, les mesmes esprits se retirent au coeur en trop grande multitude, et l'étouffent, parce qu'il ne peut plus se mouuoir, ny s'ouurir: de sorte que ces deux passions sont semblables au flux et reflux de la mer, car la ioye est semblable au flux qui ameine grande quantité de pierres, de coquilles et de poissons au bord de la mer; et la ioye ameine quantité de sang, et d'esprits au visage, et aux autres parties du corps. Mais la crainte et la douleur sont semblables au reflux qui retire ce qu'il auoit amené: car la crainte et l'effroy rendent le visage pasle, et la contenance morne et hideuse, en retirant le sang et les esprits, et font que la melancholie corrompt le peu de sang qui reste dans les veines, et qu'elle remplit l'imagination de songes épouuantables. Il faut donc que les accens par lesquels on exprime les differentes affections et passions de l'ame, soient differens, et que les vns imitent et representent le flux des esprits et du sang, et les autres le reflux; que ceux-là soient prompts, vifs, gais, et semblables aux fleurs et aux odeurs du Printemps, et ceux-cy soient semblable à la pluye, à la neige, à l'Hyuer, et à tout ce qui est desagreable: que ceux-là soient semblables aux consonances et aux concerts, et ceux-cy aux dissonances, et aux bruits importuns: en fin ceux-là ont autant de perfections comme ceux-cy ont d'imperfections.

Or il faut voir s'il est possible d'establir 4. principaux accens suiuant ces 4. passions differentes, car les accens, dont nous parlons icy, se peuuent appeller la parole, ou le discours des passions, comme les paroles et le discours ordinaire s'appelle le discours de l'esprit, qui tient plus de l'artifice que de la nature, comme celuy des passions tient plus de la nature que de l'artifice, et par consequent cestuy-cy est moins sujet à la dissimulation que celuy-là. Quant à l'accent de la ioye, c'est chose certaine qu'il est different de celuy de la tristesse; mais celuy de la ioye comprend celuy du desir et de l'amour, comme le triangle comprend deux angles droits, et comme l'ame [-369-] raisonnable comprend la sensitiue et la vegetatiue. Cet accent est gay, riant et tres-agreable, et peut estre diuisé en autant d'autres accens qu'il y a de differens degrez de ioye et d'amour.

L'accent de la tristesse est lent, morne et fascheux: celuy de la haine est plus violent, et approche de celuy de l'indignation, qui est contenu sous celuy de la cholere. Quant à l'accent de la fuite, il est rapporté à celuy de la crainte, et celuy du desir est semblable à celuy de l'esperance. L'accent du desespoir suit celuy de la tristesse, comme celuy de l'audace suit celuy de l'esperance, et du desir. Mais il est difficile d'exprimer tous ces accents.

PROPOSITION XIII.

L'on ne peut exprimer les accents des passions si l'on n'vse de quelques caracteres nouueaux.

NOus n'auons point eu de signes iusques à present par lesquels nous puissions marquer et signifier les accents des passions, et les anciens ne nous ont laissé que l'accent graue, l'aigu et le circonflexe, auec celuy d'admiration et d'interrogation; c'est pourquoy il faut treuuer des caracteres qui soient propres pour signifier, et pour exprimer l'amour, la haine, la tristesse, la cholere, l'indignation et les autres affections de l'ame.

Il me souuient que les Medecins ont inuenté de nouueaux noms pour signifier les 6. muscles qui meuuent l'oeil, et qu'ils ont appellé superbe celuy qui le tire en haut, et humble celuy qui le tire en bas. Les deux qui le portent vers le nez sont nommez amoureux, et ceux qui le tirent à gauche sont appellez muscles d'indignation. Ausquels on peut adiouster celuy ou ceux qui font le mouuement tonique, soit qu'il se fasse par vn septiéme muscle ou par le concours mutuel des six autres.

Les Astronomes se sont aussi seruis de nouueaux caracteres pour expliquer les 12. signes du Zodiaque, les sept Planettes et leurs aspects: et les Chymistes, les Egyptiens, les Chinois, et toutes sortes d'artisans ne sont point repris quand ils inuentent de nouueaux caracteres pour expliquer les particulieres remarques et difficultez de leur art.

Et les Musiciens mesmes ont vsé en tout temps et en tous lieux de particulieres notes pour signifier l'aigu et le graue des sons, et la longueur des mesures, comme on voit dans les liures des Grecs, des Latins, et des autres nations. Il faut donc prendre cette mesme liberté pour marquer les accents des passions: et pour ce sujet ie diuise chaque passion en 3. degrez, comme les Medecins diuisent les degrez des premieres qualitez en 4. degrez, et les Philosophes en 8. Et afin d'abreger, ie rapporteray toutes les passions à trois principales, à sçauoir à la cholere, à la ioye, et à la tristesse: car l'enuie, la jalousie, et la haine sont meslées et composées de tristesse et de cholere; l'amour est vne ioye commencée, et si l'absence de ce que nous aimons nous afflige, c'est vn amour triste, ou vne tristesse amoureuse.

[-370-] PROPOSITION XIV.

Tous les accents, dont l'on vse pour exprimer les trois passions ausquelles nous auons rapporté les autres, ont besoin de 9. caracteres differens pour estre expliquez et entendus, à sçauoir de 3. pour les 3. degrez de la cholere, et de tout autant pour les degrez de l'amour et de la tristesse.

LE premier degré de la cholere se remarque à la voix quand elle s'esleue un peu plus haut, et que l'on parle auec plus de vehemence: et si l'on touche le poux, l'on iugera facilement que le coeur bat plus viste, ou plus fort: mais il faudroit obseruer si ce battement est sesquialtere du battement naturel, ou s'il garde quelqu'autre proportion, afin d'establir le premier degré de cholere, et d'auoir son caractere interne par le mouuement du poux, ou par celuy de la respiration, et son caractere externe par l'aigu, ou la force, et la vitesse de la voix.

Et parce que cet accent prouient de la bile, l'on pourroit representer ce premier degré de cholere