Fn and Ft: MERHU3_6 TEXT
Author: Mersenne, Marin
Title: Livre sixiesme des Orgues
Source: Harmonie Universelle, contenant la theorie et la
pratique de la musique, 3 vols. (Paris: Sebastien Cramoisy,
1636; reprint ed. Paris: Centre national de la recherche
scientifique, 1965), 3:ff.a1r-a2v, 309-412.
Graphics: MERHU3_6 01GF-MERHU3_6 19GF
[-f.a1r-] A MONSIEVR
MONSIEVR PASCAL
CY DEVANT PRESIDENT EN la Cour des Aydes en Auuergne.
MONSIEVR,
Ie croy que tous les sçauans approuueront le dessein que i'ay d'imiter les Anciens, qui ont dedié leurs oeuures à ceux qui en auoient vne parfaite cognoissance, en vous presentant ce Traité de l'Orgue, l'vne des plus admirables machines Pneumatiques qui furent iamais inuentées. Car soit que l'on considere la Pratique des Mechaniques, ou leurs Raisons, et particulierement celles de l'Harmonie, il seroit tres-difficile de trouuer vn homme qui les entende mieux que vous: et peut-estre qu'il n'y en a point de si sçauant, qui ne tint à faueur d'apprendre ce que vous auez medité sur ce suiet. C'est, MONSIEVR, ce qui m'a fait resoudre de vous offrir ce liure, tant pour tesmoigner à la posterité l'estime que ie fais de vostre tres-profonde erudition en toutes les parties des Mathematiques, et particulierement dans celle-cy, et de vos vertus tres-singulieres, que pour vous adresser la requeste de tous les honnestes hommes qui ayment cet Art, lesquels desirent que vous leur en donniez les regles, et que vous leur en expliquiez tous les charmes, et les secrets. I'espere que les rares experiences que vous rencontrerez dans ce liure, vous conuieront à en rechercher les raisons, car elles meritent l'estude des meilleurs esprits; ioint que vous possedez à vn si haut point tous les Ressorts de la plus subtile Analyse, qui découure tout ce qui peut tomber dans vne imagination bien reglée, que vous ne pouuez apporter aucune excuse receuable. C'est pourquoy i'ose promettre à tous ceux qui cherissent les Muses, que vous mettrés bien tost la derniere main à cette [-f.a1v-] partie de la Philosophie, afin qu'elle ne craigne plus desormais de paroistre deuant les plus sçauans dans la compagnie des autres sciences, et qu'elle confesse hautement qu'elle vous est plus obligée qu'à nul autre, à raison du mariage tres-excellent que vous auez fait de la Pratique auec la Theorie. Elle desireroit d'estre participante de la certitude de la Geometrie, et de l'Arithmetique, s'il estoit possible, afin que ses Principes ne luy peussent estre contestez par les Pyrrhoniens, et les Doutans; elle merite que l'on face tout ce que l'on pourra en sa faueur, puis qu'elle sert continuellement à l'Eglise, qui la consacre à l'honneur de celuy qui conduit le grand Concert de l'Vniuers, et laquelle vse particulierement de l'Orgue pour rauir le coeur des fideles, et le transporter au Choeur des Anges. Ne luy refusez donc pas, MONSIEVR, ce que vous luy pouuez donner, tandis que ie supplie la bonté Diuine de vous conseruer en bonne santé, iusques à ce qu'il luy plaise de vous faire gouster les plaisirs ineffables de la Musique des Bien-heureux, qui chantent incessamment, QVAM BONVS ISRAEL DEVS HIS QVI RECTO SVNT CORDE! afin que vous ioigniez vos voeux, et vostre voix auec les leurs: C'est MONSIEVR, ce que vous desire
Vostre tres-humble et tres-affectionné seruiteur
F. Marin Mersenne Minime.
Ce premier iour de Nouembre 1635.
[-f.a2r-] Preface au Lecteur.
IL faut premierement remarquer que l'on vse de differens termes, selon les differentes Prouinces, pour exprimer les parties de l'Orgue, c'est pourquoy i'ay souuent mis deux, ou trois dictions pour signifier vne mesme chose, comme quand i'ay appellé les tirans pilotis, que plusieurs nomment pilotes, et que i'ay mis cranes au lieu de reyneures, ou graueures. En second lieu, que i'ay quelquefois vsé de la diction Orgue en feminin, et d'autresfois en masculin, parce qu'elle est douteuse, comme celle d'amour, et plusieurs autres: et que l'on trouuera souuent escrit ieux, pour jeux. En troisiesme lieu, que l'explication des parties de l'Orgue, qui se void dans la seconde Proposition, est vn peu embarassée, à raison qu'il faut accommoder de certaines proportions des parties aux grands Orgues, et d'autres aux moindres, comme sont les petits cabinets; de sorte qu'il faut accommoder aux vns, ce qui ne peut s'entendre des autres: mais la 44. Proposition remedie à ce defaut, et ce que l'on pourroit trouuer à redire dans les premieres Propositions est reparé dans les dernieres. I'ay aussi nommé layette, ce que les autres appellent laye, coffre, thresor, quaisse, et cetera. Il faut encore adiouster que les Chappes et les Registres, dont ie parle dans la 5. page, doiuent estre doublez de cuir, afin que ceux-cy coulent plus aysément, et que le vent ne se perde point: et qu'ils se meuuent dans les grands Orgues par des ressorts, qui ne peuuent pas estre expliquez assez clairement si on ne les void. En quatriesme lieu, qu'il faut vser de bonnes pointes de fer, ou de leton pour mettre entre les soupapes, et non d'epingles, quoy qu'elles puissent seruir, lors que l'on veut trauailler legerement pour faire quelque petit cabinet de peu de durée. En cinquiesme lieu, que les tuyaux ne se mettent pas immediatement sur le sommier, dont ie parle dans la 4. page, mais sur les Chappes, qui couurent les Registres: et qu'il suffit que les tringles, qui comprennent, et font les reyneures, soient esloignées d'vn pouce, ou d'vn demi pouce les vnes des autres, selon la multitude des jeux que l'on met dans les Orgues. Mais quoy qu'on puisse dire, et quelques figures qu'on puisse donner pour expliquer tout ce qui concerne la construction de l'Orgue, il est fort difficile de la faire comprendre lors que l'on n'en a point veu faire, ou que l'on n'en a pas consideré les pieces tant en gros qu'en detail. En sixiesme lieu, il faut remarquer que les Facteurs remedient tellement à la difficulté que l'on pourroit s'imaginer dans la distribution du vent, dont ie parle dans la 26. Proposition, en élargissant, ou en étrecissant l'ouuerture des pieds de chaque tuyau, que ledit vent est rendu esgal et vniforme: et que les éclisses des soufflets auec leur cuir, ont de la force pour attirer les soufflets de haut en bas, c'est à dire pour les faire baisser; surquoy il y a plusieurs choses à considerer, qui se peuuent adiouster à ce qui a esté dit dans la 33. et 34. Proposition. En dernier lieu, il est difficile de comprendre les deux sortes de tremblans, dont ie parle dans la 35. Proposition, si l'on ne prend la peine de les voir dans l'Orgue: et peut-estre que nous metterons vne autrefois des figures, qui les feront mieux entendre que le seul discours. Quoy qu'il en soit, le Lecteur excusera s'il luy plaist l'obscurité, ou les fautes, qui se peuuent estre glissées dans vne chose nouuelle, et pleine de beaucoup de difficultez.
[-f.a2v-] Or auant que de finir cette Preface, ie veux adiouster en faueur de la trentiesme Proposition que le sieur Gallé m'a dit qu'il sçait vn moyen d'accorder les Orgues sans se seruir de l'oreille, et de tailler les tuyaux si iustes qu'ils se treuuent d'accord sans y toucher, lors qu'on les pose sur le sommier, dont ie ne peux demeurer d'accord, puis que deux tuyaux de mesme grandeur, et si esgaux en toutes choses, que nul sens n'y peut discerner aucune esgalité, ne font pas le plus souuent l'Vnisson, si l'on ne remedie à ce qui s'en faut, auec l'accordoir, ou autrement. Quoy qu'il en soit, il merite de la loüange, et de la recompence pour les excellens secrets qu'il aura trouuez pour la perfection de l'Harmonie. I'adjouste seulement qu'il compose chaque interualle tant consonant que dissonant d'vn certain nombre de commas, apres auoir supposé que le comma est la 80/81 de la longueur du Monochorde, ou la 1/53 partie de l'Octaue.
La Diese contient 24/25 du Monochorde, et vaut trois commas. Le Limma contient 128/135, et vaut quatre commas. Le demiton a cinq commas, et contient 15/16. Le ton mineur a huict commas, et 9/10 de la chorde. Le ton maieur a neuf commas, et 8/9 de la chorde. Le ton superflu contient 225/256 de la chorde, et a dix commas. La Tierce mineure contient 5/6, et quatorze comma. La maieure a 4/5 et dix-sept comma. La Quarte a 3/4 du Monochorde, et vingt-deux comma. La Quinte contient les 2/3 et a trente et vn comma. La Sexte mineure contient 5/8 de la chorde, et a trente-six commas. La Sexte maieure contient 3/5 et a trente-neuf commas. L'Octaue contient 1/2 et a cinquante-trois commas. Ce que l'on comprendra plus aysément en marquant les nombres vis à vis de chaque lettre de l'Octaue, diuisée en douze demitons inesgaux en cette maniere.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, f.a2v; text: G, A, B, C, D, b, E, F, 128/135, 8/9, 5/6, 4/3, 3/4, 96/135, 2/3, 5/8, 3/5, 9/16, 8/15, 1/2, 64/135, 4/9, 5/12, 2/5, et cetera] [MERHU3_6 01GF]
Mais i'ay donné la diuision de l'Octaue en tant de manieres dans le liure des Genres, dans cettuy-cy et ailleurs, qu'il n'est pas besoin de nous y arrester dauantage.
Fautes suruenuës en l'impression du Traité de l'Orgue.
PAge 27 ligne 4 lisez quarré pour cercle,
ligne 34 suiuent pour sont,
page 67 ligne 23 lisez 31 pour 27,
ligne 39 qu'ils pour qu'elles,
page 69 ligne 17 effacez et,
page 73 ligne antepenult. pour 22 lisez 221,
page 74 à quatre lignes de la
fin apres l'autre, continuez la derniere ligne Ce que,
iusques à, En troisiesme lieu, et puis reprenez La troisiesme
cause, et cetera.
[-309-] LIVRE SIXIESME DES ORGVES.
PREMIERE PROPOSITION.
EXPLIQVER LA FIGVRE, ET LES parties des Cabinets d'Orgue,
auec tout ce qui leur appartient.
PVis que i'ay expliqué tous les instrumens à vent, dont
l'Orgue est comme vn abregé, il est raisonnable d'en
considerer la figure, et la composition: car plusieurs
croyent qu'elle est le plus excellent et le plus parfait de
tous les instrumens, tant à raison de la grande varieté de
ses ieux, que de l'egalité, et de la iustesse de ses sons. Ie
traiteray donc de tout ce qui luy appartient dans ce sixiesme
liure, que ie commence par l'explication de la figure d'vn
Cabinet d'Orgues, qui se transporte où l'on veut, et que l'on
nomme portatif, afin que l'on ayt vne generale cognoissance
de toutes ses parties, auant que de les expliquer en
particulier, et que l'esprit des Lecteurs se prepare à
l'attention qu'il est necessaire d'apporter à ce traité, à
raison de plusieurs difficultez qui s'y rencontrent, dont il
me semble que la plus grande consiste à comprendre l'vsage de
toutes les parties, representées par les differentes figures
que ie represente. Or l'Architecture de ce Cabinet est
representée par ABCD, car les tuyaux de l'Orgue ont besoin de
ce Cabinet comme d'vn estuy pour estre soustenus et conseruez
dans vn mesme estat, et dans vne mesme situation.
L'espaisseur CN, qui regne tout au long de ce Cabinet,
monstre le lieu où le vent est premierement receu, lequel on
appelle le secret, et au deuant duquel on met vn ais doublé
d'vne peau de mouton, qui ferme ce coffre bien iustement,
afin que le vent n'en puisse sortir: mais il faut arrester
cet ais auec des coins, ou autrement, de peur que le vent
poussé par les soufflets ne le iette à terre. Le haut de ce
coffre est couuert en dedans de petits morceaux de bois, que
l'on appelle souz-papes, ou souz-tapes, comme si l'on disoit
les tampons de dessous, parce qu'elles bouchent les
reineures, qui portent le vent au pied de chaque tuyau, pour
les faire sonner lors que l'on abaisse les touches du
clauier, comme l'on void à la neufiesme touche du premier
rang, laquelle estant abaissée fait baisser la souz-tape, qui
est dessouz vis à vis, par le moyen d'vn petit baston, dont
le bout d'en-haut est souz la marche, et celuy d'en-bas porte
sur la souz-tape. L'on appelle ce baston pilotis; et chaque
marche a le sien, qui passe par des trous faits sur l'ais N,
et chaque pilotis a sa souz-tape.
Or il y a vne Regale dans ce Cabinet, laquelle on void
entre les pilotis vis à vis de S, mais on ne void que le bout
du corps de chaque tuyau, parce qu'ils entrent bien auant
dans le Cabinet, pour y rencontrer le vent, qui entre dans
leurs anches, et qui sort par les bouts que l'on void en
dehors. Quant au clauier KL, il a deux rangs de touches,
comme celuy de l'Epinette, mais il n'y [-310-] en a que
vingt-cinq au premier rang, et seize au second, afin que le
Cabinet soit plus petit, et consequemment plus aysé à porter:
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 310; text: A, B, C,
D, E, F, G, H, I, K, L, M, N, O, R, S, T, V, X, Y, Z, 1, 2,
3, 4, 5, 6, [alpha], [beta], [gamma], [delta], [epsilon],
[zeta], [eta], [theta], [iota]]
[MERHU3_6 01GF]
c'est pourquoy on l'appelle petit Clauier. L'ais EF se
nomme le sommier, parce qu'il porte les pieds des tuyaux, qui
s'appuyent dessus en entrant vn peu dans les trous dont il
est percé, selon la grosseur de chaque pied, et la quantité
du vent qui doit entrer dans les tuyaux. L'autre ais GH, que
l'on appelle le Tamis, sert seulement pour tenir les tuyaux
droits, et pour empescher qu'ils ne s'esbranlent, et ne
s'esloignent de leur place.
Or i'ay mis plusieurs sortes de tuyaux dans ce Cabinet,
afin que l'on en voye la difference, car outre la Regale, ou
les voix humaines, qui sont en bas souz [-311-] les marches
du clauier, et les tuyaux de la monstre, qui sont aux deux
costez du principal, ou du plus grand marqué par I, l'on void
deux tuyaux quarrez à main gauche qui sont marquez par trois
estoiles, dont le premier a vn seul reply, et le second en a
trois, pour monstrer la maniere dont on vse pour loger les
tuyaux, quand le Cabinet, ou le lieu n'est pas assez grand
pour les contenir dans leur propre grandeur, si on ne les
replie deux, ou plusieurs fois: ce qui n'empesche nullement
qu'ils ne fassent le mesme ton. La premiere estoille du
second tuyau quarré fait voir son premier ply, et la seconde
son second. Quant aux estoilles de la main droite, la
premiere monstre la forme que les tuyaux de la Trompette ont
en haut, car ils vont s'eslargissant pour imiter les sons de
la Trompette militaire; mais ie parleray plus amplement apres
de toutes les especes de tuyaux. La seconde estoile monstre
comme sont faits les tuyaux à cheminée, et cetera.
Le reste du Cabinet, qui suit en montant, explique la
soufflerie, car T monstre le trou de l'vn des soufflets, qui
a vne souz-pape, laquelle ferme le soufflet apres que le vent
y est entré. Or la soufflerie des Orgues qui sont dans les
Eglises est composée de plusieurs soufflets, mais les
Cabinets n'en ont que deux, que l'on peut faire en deux
manieres, dont l'vne se pratique ordinairement dans ceux qui
ne s'ouurent que d'vn costé, et qui font la figure d'vn
triangle en s'ouurant, et l'autre vse de soufflets que l'on
appelle à lanterne, parce que l'ais superieur se leue
esgalement de tous les deux costez, et demeure tousiours
parallele à l'ais inferieur, comme il arriue aux lanternes
que l'on fait de papier plié: or les soufflets de ce Cabinet
sont à lanterne, comme l'on void au soufflet
[epsilon][delta], qui est tout ouuert, et V monstre l'autre
fermé.
Les deux pieces de bois marquées par Y, seruent pour
soustenir la branche trauersante, qui est marquée auec deux
z: elle pout estre de bois, ou de fer: mais elle doit porter
sur les deux piuots qui sont cachez sous les deux Y, afin
qu'elle torne aysément par le mouuement du bois [zeta][eta],
qui est attaché à ladite branche versatile au point Z, qui
fait leuer le soufflet [delta][epsilon], quand on tire la
chorde [eta][iota]; et lors que l'on tire la chorde
[zeta][theta, le soufflet V s'ouure, tandis que l'autre se
referme par son propre mouuement, qui vient du poids que l'on
met dessus.
Il est si aysé de comprendre que la chorde [beta][delta]
attachée à la boucle [delta], leue le soufflet
[delta][epsilon] par l'inclination de la branche
[beta][gamma], et que la chorde [gamma] attachée à la boucle
[epsilon] leue le soufflet V, qu'il n'est pas besoin de
l'expliquer. Ie laisse plusieurs autres manieres, dont on
peut vser pour ouurir les soufflets selon les differentes
dispositions qu'on leur donne, afin d'expliquer ce qui reste
dans ce Cabinet, et particulierement les six morceaux de fer
marquez des nombres 1, 2, 3, 4, 5 et 6 à costé du clauier,
dont le premier et le sixiesme sont vn peu renuersez, afin de
monstrer que ces six cheuilles de fer seruent pour ouurir, et
pour fermer les Registres, ou les ieux des tuyaux, car chaque
jeu a sa clef: de sorte que l'on doit conclure que ce Cabinet
a six sortes de jeux, puis qu'il a six registres, ou six
clefs. Mais les registres qui sont semblables aux lates des
couureux, et qui sont percez d'autant de trous qu'il y a de
tuyaux en chaque jeu, ne peuuent estre entendus sans en voir
la figure, c'est pourquoy i'en reserue l'explication pour vn
autre lieu. Il faut seulement icy remarquer que les Registres
ouurent ordinairement les jeux, quand on les redresse, et
qu'ils les ferment quand on les abaisse, quoy que le
contraire soit aussi aysé, [-312-] quand on les tire, ou
qu'on les pousse perpendiculairement dans les autres
Cabinets, et dans les grandes Orgues, selon la volonté des
Facteurs. Or il faut tousiours supposer que le plan des ais,
et des sommiers des Cabinets est assez large pour porter tous
les jeux qui y sont: par exemple, que la largeur qui ne
paroist pas icy, et qui porte les tuyaux, est esgale à la
longueur CD, afin que nul ne soit trompé par la Perspectiue.
Quant aux morceaux de bois marquez d'vn costé et d'autre
par S, ils tiennent les six clefs, que l'on peut appeller
Registres, parce qu'elles sont attachées au bout des
Registres, qui bouchent ou debouchent les trous par où le
vent entre dans le pied des tuyaux.
Les quatre autres petits bouts qui sont entre S et C, et
les deux qui sont entre S et D monstrent les bouts des six
Registres, dont chacun est attaché au bout de sa clef par le
moyen d'vn petit clou, ou d'vne cheuille, comme l'on void au
bas de la seconde clef, qui est attachée au bout du second
Registre, lequel auance à main gauche, afin qu'on le remarque
plus aysément. Il n'est pas besoin d'expliquer la difference
des jeux et de leurs sons, ny plusieurs autres particularitez
de ce Cabinet, d'autant que ie traiteray amplement de tout ce
qui se peut sçauoir tant des plus grands que des moindres
Orgues, dans les autres Propositions.
PROPOSITION II.
Expliquer la construction de l'Orgue, de toutes ses
parties.
IL y a deux sortes de parties dans les Orgues, dont les
vnes seruent à la necessité, et les autres à l'ornement: or
les necessaires se peuuent rapporter aux tuyaux et au vent,
car pourueu que le vent face bien parler les tuyaux, l'Orgue
a ce qui luy est necessaire. Mais parce que le vent y doit
entrer d'vne certaine maniere selon la volonté des
Organistes, pour faire toutes sortes de chants à vne, ou
plusieurs parties, les touches du Clauier sont encore
necessaires, et consequemment toutes les parties qui
l'accompagnent, dont ie parleray apres.
Les autres parties qui seruent d'ornement consistent au
buffet, et en toutes les gentillesses dont on les embellit:
mais il faut particulierement icy considerer la construction
de l'Orgue, dont l'vne des principales pieces est appellée
Chassis, par quelques-vns: parce que l'on enchasse dedans
l'ais du sommier, sur lequel on pose les tuyaux. Les costez
de ce chassis ont trois pouces de hauteur, et vn pouce et
demy d'espaisseur: dans lequel on applique vn fond de
l'espaisseur d'vn pouce, qu'il faut coller auec lesdits
costez. Quelques-vns font le sommier à ressort pour les plus
grands jeux d'Orgue, comme lors qu'ils font vn seize pieds
pour la monstre; à raison qu'ils sont trop grands pour les
Registres trainans des Orgues de moyenne grandeur.
Or les Facteurs prennent vne grande table de bois de
chesne bien sec, bien vny, sans fentes, et d'espaisseur de
membrure, de peur que sa grandeur la face courber. Apres que
cette table a esté preparée, on applique dessus des Tringles
de bois d'espaisseur de membrure, qui sont esloignées les
vnes des autres de deux doigts pour faire place aux cranes,
ou graueures. L'on en fait donc quarante-huict, que quelques-vns
appellent barreaux, et que l'on colle [-313-] sur ladite
table, dont on en assemble quelques-vns à queuë, que l'on
enchasse dans les bords du chassis de peur qu'ils se
tourmentent: et pour ce suiet on les fait de chesne bien sec
et bien doux, afin qu'ils facent les quarante-huict
reineures, qui portent le vent aux tuyaux. Et parce que le
vent doit estre fort esgal, on les remplit de colle bien
claire, que l'on fait esgalement couler d'vn costé et d'autre
pour remplir les petites concauitez, et les pores du bois: et
pour ce suiet l'on applanit la colle auec des brosses, ou
bien l'on colle du papier dans les reineures auec de la colle
d'Angleterre.
Mais auant que de coller lesdits barreaux, il faut mesurer
les places des tuyaux sur le sommier, et faire que les trous
de leurs places se trouuent tous sur le milieu au long des
tringles: et puis il faut faire d'autres trous à la droite
des autres dans les graueures. Or il faut aussi coller du
cuir velu sur les cranes, et quand il est sec il faut les
percer auec vn fer chaud.
Cecy estant fait, l'on prepare des morceaux de bois de la
largeur d'vn ou deux pouces, ou enuiron, dont les plus larges
seruent de Chappes, et les plus estroits seruent de
Registres, que l'on attache tellement ensemble sur le
sommier, c'est à dire sur le dessus du fond du chassis auec
des cheuilles, qu'on les perce tous aysément vis à vis les
vns des autres, soit auec des vieil-brequins, ou auec des
fers chauds pour auoir les quarante-huict trous de chaque
ieu, qui n'a qu'vn seul trou dans chaque graueure pour chacun
de ses tuyaux: de sorte que s'il y a vingt ou trente ieux,
chaque reineure doit auoir vingt ou 30. trous; afin que les
quarante-huict trous d'vn mesme ieu se trouuent dans vne
mesme ligne sur le sommier, sur laquelle on pose tous ses
tuyaux.
Quand les Chappes et les Registres ont esté percez comme
les reineures et le sommier, on les leue, afin d'accommoder
tellement les Registres entre le sommier et la chappe, qu'ils
ayent leur mouuement libre pour fermer et pour ouurir, c'est
à dire pour boucher et pour deboucher les trous des
reineures, afin que le vent passe à tous les pieds des tuyaux
qui sont posez sur les trous des chappes, que l'on attache
auec des viz, ou des clous aux tringles qui sont à costé des
Registres, afin que ces Registres coulent aysément dessouz
sans se leuer, et sans pouuoir varier d'vn costé ny d'autre.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 313; text: T, V, X,
Y] [MERHU3_6 02GF]
Mais parce qu'il est trop difficile de comprendre cette
construction sans figures, ie donne celles qui suiuent, dont
la premiere TV signifie le Chassis, ou le dessouz du sommier,
Y monstre les graueures, reineures, ou cranes ouuertes. X les
represente couuertes de morceaux de peau de mouton. Quant aux
tringles, qui ont deux ou trois lignes d'espaisseur, elles
paroissent en l'autre figure de S à T, et VX, sur lesquelles
la Chappe ZZ doit porter, afin que les Registres I, L, N, P
se meuuent dessouz par le moyen d'vn fer que l'on met dans
leurs mortaises, qui sont au bout desdits Registres apres
leurs derniers trous. Or leur mouuement ne doit pas estre
plus long que la moitié de l'interualle qui est d'vn trou à
l'autre, parce qu'il se fait seulement pour ouurir et pour
fermer les trous des grandeurs, comme l'on void à G et H.
Où il faut remarquer que la Chappe ER est toute d'vne
piece. Les peaux de velin, ou de mouton X doiuent tellement
estre collées sur les reineures [-314-] que le vent ne se
puisse communiquer de l'vne à l'autre, de peur qu'il se face
des emprunts, qui font souuent corner les tuyaux qui ne
doiuent pas sonner.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 314,1; text: A, B,
C, D, E, F, G, H, I, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, V, X, Y,
Z] [MERHU3_6 02GF]
Apres que le velin a esté collé, il faut le couper sur les
reineures pour les descouurir de la longueur des soupapes,
qui sont de petits morceaux de bois marquez en cette
troisieisme figure par 1, 2, 3, 4 et 5:
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 314,2; text: A, B,
C, D, E, F, G, H, I, 1, 2, 3, 4, 5]
[MERHU3_6 02GF]
et parce qu'ils doiuent couurir parfaitement l'ouuerture
des reineures TY, elles sont vn peu plus larges, et sont
doublées de cuir de mouton pour empescher que le vent ne se
perde. La queuë de chaque soupape est attachée au sommier
vers l'Y de la premiere figure, auec vn petit morceau de cuir
qui reste de celuy que l'on a collé dessouz. Mais la
quatriesme figure monstre plus clairement tout ce qui
appartient aux soupapes, dont A signifie celle qui est
couchée souz sa reineure. BC monstre la marche, qui fait
abaisser ladite soupape par le moyen du pilotis CD, qui pese
sur le bout de la soupape E, et contraint le ressort de leton
EFG de se ployer et de s'abaisser. I'ay encore mis le ressort
ONP, afin que l'on comprenne mieux comme il est fait: or la
ligne ponctuée K signifie le conduit, ou le canal par où le
vent se communique et vient depuis les soufflets LM iusques
aux tuyaux, qui paroissent en [-315-] OQR de la seconde
figure.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 315,1; text: A, B,
C, D, E, F, G, H, I, K, L, M, N, O, P, Q, R, S]
[MERHU3_6 03GF]
Où il faut remarquer que la piece de bois OQ, qui tient
les tuyaux en estat, s'appelle le Tamis. Il faut encore
remarquer que l'on met des épingles, ou d'autres petites
pointes entre les testes de chaque soupape, afin qu'elles
n'ayent nul autre mouuement que celuy qui est necessaire pour
fermer et pour ouurir les graueures. Or on laisse vn deuant
apres les soupapes pour y mettre le Registre de la monstre,
afin d'empescher l'alteration que ce grand ieu peut apporter
aux autres moindres, à raison de la grande quantité du vent
qu'il prend, quand on le met autre part. Quant aux espingles
qui separent la teste des soupapes, on les void dans la
quatriesme figure auec les ressorts QR, dont les queuës sont
dans les traits de sie qui paroissent souz R, et à costé de
G; et parce qu'il y a quarante-huict ressorts, il y a autant
de traits de sie qui respondent iustement au milieu des
quarante-huict soupapes, et qui sont faits sur vne tringle
d'vn pouce et demy en quarré, que l'on met sur le bord EF de
la layette ABEF de la troisiesme figure, qui n'est autre
chose que la layette QSR diuersement representée.
Or cette layette est le coffre qui contient le vent de la
soufflerie, laquelle on fait plus ou moins grande à
proportion du sommier: par exemple, le sommier de six pieds
de long, et de trois de large, a vne layette, casse, ou
quaisse de quatre pouces de hauteur, et est plus longue de
deux pouces que les soupapes, c'est à dire qu'elle est aussi
longue que le sommier auquel elle est iointe auec des
cheuilles sur le derriere, car quant au deuant elle se ioint
seulement par le moyen d'vn ais mobile, à raison qu'il le
faut quelque-fois oster pour visiter les soupapes, et pour
nettoyer les ordures qui s'y amassent par l'aspiration des
soufflets qui attirent l'air de dehors, lequel est remply de
poussiere.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 315,2; text: A, B,
C, D] [MERHU3_6 03GF]
Cet ais paroist en AB dans cette cinquiesme figure AD, qui
ferme la layette et qui tient ferme par les petits fers qui
sont à ses deux costez en haut. La boucle du milieu sert pour
le tirer, et pour ouurir le coffre, lequel [-316-] est comme
le thresor du vent. L'on void aussi comme le Registre C se
tire de dessus le sommier, quoy qu'il se tire trop icy, puis
qu'il ne se doit tirer que de la seule largeur de l'vn des
trous; mais cette figure a esté faite à dessein pour
representer les trous du sommier, que l'on reperce auec des
fers chauds, de peur que les vieils-brequins (dont on s'est
premierement seruy) y laissent quelques petites particules de
bois. Il faut couurir le dedans de cet ais de peau de mouton,
qui se redouble par dessus ses bords, afin qu'il empesche
mieux que le vent ne se perde.
Il faut encore remarquer que les pilotis, ou tirans, qui
paroissent dans la troisiesme figure, souz les marches H et
I, et dont l'vne, à sçauoir GI, fait baisser la premiere
souzpape; tiennent d'vn bout à la marche, et de l'autre à la
teste de la souzpape par le moyen d'vn fil de leton, qui
s'accroche à vne petite boucle de leton fichée dans la
souzpape: ce qui suffit, à mon aduis, pour faire entendre la
construction des principales parties de l'Orgue, ou du moins
pour donner enuie d'en voir les parties dans les Orgues
ordinaires.
Quant à la soufflerie, on la compose ordinairement de cinq
soufflets de six pieds de long sur quatre de large, dont
chacun doit auoir deux lunettes de quatre pouces de haut sur
deux de large, parce que s'ils n'en auoient qu'vne, elle
seroit trop grande pour aspirer, et sa souspape ne pourroit
pas s'ouurir aysément. Il faut encore mettre vne autre
souspape dans le muffle de chaque soufflet, afin qu'il
n'aspire pas le vent de son compagnon, et qu'elle se ferme
tandis que les autres aspirent, autrement le vent de l'vn
fera enfler l'autre. Le Porte-vent qui commence aux muffles
doit estre plus gros à l'endroit où l'on met le Tremblant,
dont nous parlerons apres.
Or il y a plusieurs choses à remarquer dans les soufflets,
et particulierement qu'ils ont cinq plis et douze eclisses de
bois de chesne de chaque costé, dont les iointures collées
sont couuertes de velin: et puis qu'ils se referment d'eux
mesmes en moins d'vn quart d'heure, quoy que l'Orgue soit
bien estanché, et que toutes les souspapes demeurent fermées.
D'où les Facteurs inferent que le vent passe à trauers le
bois, ou le cuir, et que les souspapes des lunettes, ou du
muffle ne se peuuent fermer si iustement que le vent n'y
passe et se perde. A quoy quelques-vns adioustent qu'ils ont
experimenté que l'air pressé passe à trauers le boids de
demy-pied d'espaisseur. Ie laisse tout ce qui appartient aux
ieux, et aux tuyaux differents de l'Orgue, d'autant que i'en
parle dans les autres Propositions.
PROPOSITION III.
Determiner en combien de manieres tous les ieux des Orgues
peuuent estre ioints ensemble, et combien l'on peut faire de
ieux differents composez.
I'Ay demonstré dans le liure des Chants combien chaque
nombre de choses peut estre varié, soit que l'on les prenne
deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, et cetera ou que
l'on les mette toutes ensemble; d'où il est aysé de conclure
que l'on peut varier les 22 ieux des Orgues en 231 maniere,
quoy qu'on les prenne, et qu'on les ioigne seulement deux à
deux: qu'on les varie 1540 fois en les mettant trois à trois,
et qu'on les peut diuersifier en 26334 sortes, si on les met
cinq à cinq, c'est à dire si on en met cinq ensemble, comme
[-317-] l'on fait au plain jeu. Mais l'on peut voir la table
dudit liure des Chants, qui monstre le nombre de tous les
jeux depuis le simple iusques à celuy qui est composé de
vingt-deux jeux; car il suffit icy d'expliquer ceux qui sont
en vsage, tant parce qu'il y en a plusieurs dans toutes les
conionctions possibles qui ne sont pas agreables, et qui ont
de mauuais effets, que parce qu'il est aysé d'en inuenter
plusieurs autres en tastant le clauier, ou en considerant
tous ceux qui s'accordent le mieux ensemble.
Or le principal des jeux composez s'appelle le plain jeu,
que l'on compose de sept ou huict simples jeux, à sçauoir de
la Monstre, du Bourdon de seize, et de huict pieds, du 8
pieds ouuert, du Prestant, de la Doublette, de la Fourniture,
de la Cymbale et de la Tierce. Mais la table qui suit fera
mieux comprendre tous ces jeux composez qu'vn discours plus
long, car sa premiere colomne contient les simples jeux, qui
sont marquez par les lettres de l'alphabet, qui signifient
dans la seconde colomne de combien de simples jeux l'on fait
chaque jeu composé: par exemple les sept lettres A, B, C, D,
E, F, G, qui sont vis à vis du plain jeu, signifient qu'il
est composé des sept jeux dont ie viens de parler. Mais parce
que chaque jeu composé se varie en plusieurs manieres, i'ay
mis les plus vsitez vis à vis de chaque jeu composé, suiuant
la maniere dont vse Monsieur Raquette Organiste de nostre
Dame de Paris, qui est l'vn des plus habiles de France.
TABLE DES IEVX DE L'ORGVE.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 317; text: A, B, C,
D, E, F, G, H, I, K, L, M, N, O, P, Q, R, Ieux simples. Ieux
composez. Monstre de 16 pieds, d'estain fin. Bourdon de huict
pieds bouché, ou de 16 pieds ouuert, de bois. Huit pieds
ouuert moitié bois, moitié estain. Bourdon de 4 pieds bouché,
de bois. Le Prestant, ou le 4 pieds ouuert, d'estain.
Doublette, les pieds de plomb, et le corps d'estain.
Fourniture, de mesme matiere; elle recommence d'Octaue en
Octaue, et a 5, 6, 7, 8, ou 9 tuyaux sur chaque marche, et
est d'vn pied ouuert. Cymbale, de mesme, et a 3 pouces
d'estain. Flageollet d'vn pied et demy. Tierce, de mesme.
Nazart à cheminée, ou en fuseau. Fluste de deux pieds
bouché d'estain à cheminée. Fluste douce, ou à neuf trous
d'vn pied. Flageollet d'vn pied. Cornet à cinq tuyaux d'vn
pied. Trompette d'estain de huit pieds. Cleron d'estain de
quatre pieds. Plain ieu. Ieu Musical. Doublette. Gros
Bourdon. Gros Cornet. Cymbale. Nazard. Flageollet. Cornet.
Trompette et Cleron. Cleron.]
[MERHU3_6 04GF]
[-318-] [Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 318; text:
B, C, D, E, L, M, N, R, S, T, V, X, Voix humaine, d'estain.
Cromorne d'estain, de quatre pieds. Pedale d'anche, d'estain,
de huict pieds. Pedale de Fluste de bois, de huict pieds.]
[MERHU3_6 04GF]
Or ie donneray encore d'autres sortes de ieux tant simples
que composez, apres auoir expliqué tout ce qui appartient aux
tuyaux et aux anches.
PROPOSITION IIII.
Expliquer la proportion de la longueur à la largeur des
tuyaux d'Orgue, et la pratique dont vsent les Facteurs en les
faisant.
IL faut premierement remarquer que les tuyaux des Orgues
sont composez de deux parties, à sçauoir du corps et du pied,
comme l'on void dans ces deux figures, dont l'vne represente
le tuyau estendu, et l'autre le represente en cylindre: le
corps du tuyau est compris par AD, dans l'vne et l'autre, et
le pied par CK. Car lors que les Facteurs d'Orgue font les
tuyaux, ils estendent vne plaque ou lame d'estain, comme est
AB, CD, IK, dont ils couppent et separent CDIK pour faire le
pied, qui est de telle grandeur que l'on veut, d'autant qu'il
ne sert qu'à porter le vent iusques à la languette GH pour
faire parler le tuyau. Quant à la proportion que l'on doit
garder entre la longueur et la largeur du corps du tuyau,
elle n'est pas si precise, ny si indiuisible qu'elle ne
puisse varier, car les vns donnent 2/5 de sa longueur à sa
largeur, et les autres luy donnent le tiers, ou le quart de
la mesme longueur.
Il suffit qu'ils parlent nettement, doucement, et
vniformément; et l'experience fait voir que les tuyaux
ouuerts peuuent parler, encore qu'ils soient beaucoup plus
larges que longs, car ils parlent tousiours lors qu'on les
couppe peu à peu iusques à la lumiere du tuyau, que les
Facteurs appellent la bouche. Or quand ie dis que les
Facteurs donnent le quatt de la longueur à la largeur, et
consequemment que la hauteur du tuyau est quadruple de sa
largeur, cette largeur se doit entendre du tuyau estendu en
forme de parallelogramme, comme est BC, et non du diametre du
mesme tuyau reduit en cylindre, lequel est souz-triple de
ladite largeur.
Il faut encore remarquer que les Facteurs vsent d'vn
rouleau de bois, que l'on peut appeller le moule du tuyau,
pour rouler dessus la lame de plomb, afin de ioindre et de
souder B auec A, et D auec C, et de la reduire en cylindre.
Et parce que le haut du pied doit estre de mesme largeur que
le corps, il le faut coupper sur le mesme corps, comme l'on
void à CD, qui represente la section, afin de le ressouder
apres auec ledit corps, ou plustost auec la languette qui est
entre le corps et le pied.
Il faut enfin remarquer qu'il y a deux sortes de tuyaux,
dont les vns sont ouuerts, comme ceux desquels i'ay parlé, et
les autres sont bouchez en haut d'vne plaque de plomb, ou
d'estain, ou d'vn morceau de bois, ou d'autre [-319-]
matiere.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 319; text: A, B, C,
D, E, F, G, H, I, K]
[MERHU3_6 05GF]
Ausquels on peut rapporter les tuyaux à fuseau et à
cheminée qui sont en partie ouuerts, et en partie fermez.
Mais la hauteur des tuyaux bouchez n'a pas vne si grande
proportion auec leur largeur, que la hauteur des ouuerts,
d'autant que le vent que l'on pousse dans les fermez fait vn
double chemin, encore qu'ils puissent estre quatre fois plus
hauts que larges. Quoy qu'il en soit, il importe fort peu de
quelle proportion ils soient faits, pourueu qu'ils parlent
bien; mais puis que cela depend de l'industrie et de l'esprit
du Facteur, et que l'on en rencontre qui font parler les
tuyaux, dont la hauteur est quintuple, ou sextuple de la
largeur, il n'est pas necessaire d'expliquer cecy plus
amplement. Quant aux tuyaux à Anches, i'en parleray apres
auoir expliqué la proportion de la bouche et des languettes
des tuyaux.
PROPOSITION V.
Determiner quelle doit estre la largeur, et la hauteur de
la bouche des tuyaux, et la largeur et l'espaisseur des
languettes.
LEs figures precedentes monstrent la proportion qu'il faut
obseruer à la bouche des tuyaux, dont la lo<n>gueur,
que l'on prend au milieu de la lame depuis G iusques à H, est
la quatriesme partie de la largeur CD, lors que les tuyaux
sont bouchez: c'est pourquoy les Facteurs la diuisent en
quatre parties esgales, afin d'en prendre vne pour la
longueur, ou la largeur de la bouche: ce qu'ils font en
coupant la piece qui couuroit l'ouuerture GEHF. Or GE, ou HF
monstre que la hauteur de la [-320-] bouche doit auoir le
quart de sa largeur: de sorte que la diuision en quatre
parties esgales est tres-frequente dans la fabrique des
Orgues, aussi bien que dans l'harmonie de Pythagore.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 320,1; text: A, B,
C, D, E, F, G, H, I]
[MERHU3_6 05GF]
Mais la largeur de la bouche des tuyaux ouuerts ne doit
estre que de la cinquiesme partie de la largeur du corps du
tuyau: et parce qu'il est difficile de prendre cette
cinquiesme partie pour la bouche des moindres tuyaux, l'on
peut vser d'vn triangle pour ce suiet, dont la base estant
diuisée en cinq parties esgales, les lignes que l'on tirera
de ladite base au sommet, donneront l'ouuerture de la bouche
des moindres tuyaux. Par exemple, si l'on suppose que la
largeur du plus gros tuyau soit esgale à la ligne BC, c'est
chose asseurée que la largeur de sa bouche sera esgale à la
ligne DE: et que le tuyau qui fera l'Octaue en haut aura la
largeur de sa bouche esgale à la ligne FG, parce que la
largeur de son corps sera esgale à la ligne HI: de sorte que
l'on trouuera les largeurs de toutes les bouches des tuyaux
en appliquant leurs largeurs à celles de ce triangle, qui
contient vne infinité de differentes largeurs que l'on peut
appliquer en les haussant depuis BC iusques au sommet A, car
ses six lignes diuiseront tousiours la largeur de chaque
tuyau en cinq parties esgales, et le petit triangle du milieu
DAE marquera tousiours la largeur des bouches qui seruent aux
tuyaux ouuerts. Quant aux bouchez, on n'a pas besoin d'vn
triangle, parce que la largeur de leur bouche contient le
quart de leur largeur, et par consequent suppose la diuision
en quatre parties esgales, qui est tres-aysée: quoy que l'on
puisse accommoder cette diuision dans tel triangle que l'on
voudra, comme la precedente.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 320,2; text: G, H,
L, M, N, O] [MERHU3_6 05GF]
Quant aux languettes, elles seruent de langue à la bouche
des tuyaux, car elles couppent et fendent le vent: leur
largeur NH est esgale à la base des tuyaux, qu'elle couurent
entierement, excepté au lieu de la bouche, qui donne libre
entrée au vent que l'on pousse par l'ouuerture du pied du
tuyau, qui est icy marqué par IK. Mais l'espaisseur des
languettes, c'est à dire LG, ou MH doit auoir le tiers de la
hauteur de la bouche, et sa taille, ou sa couppe doit estre
faite en bizeau, ou en tallus: de sorte que le plan de cette
espaisseur s'incline d'enuiron vingt-deux degrez, ou du quart
d'vn angle droit vers le corps.
Or cette couppe doit estre faite nettement, afin que le
tuyau parle bien; et la matiere de la languette doit estre
composée d'vne partie d'estain fin sur quatre de plomb: par
exemple, si l'on prend cinq liures d'estain, il faut mettre
vingt liures de plomb. Si les tuyaux pouuoient receuoir le
vent assez commodément sans leurs pieds, leur corps suffiroit
auec la languette: mais parce qu'ils sont necessaires pour
dispenser le vent au grand nombre de tuyaux qui sont dans les
Orgues, il faut les expliquer par cette figure LMIK, qui fait
vn cone renuersé, dont la base est celle du corps du tuyau,
ou la languette; quant au sommet de ce Cone, il est tronqué,
afin d'auoir le trou IK, qui porte le vent du soufflet
iusques à la languette: c'est pourquoy on peut l'appeller le
porte-vent, quoy que l'on donne ce nom à vne autre partie de
l'Orgue.
[-321-] [Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 321; text:
G, H, I, K, L, M, O, P, Q]
[MERHU3_6 05GF]
Ces pieds sont de telle longueur que l'on veut; car il
suffit qu'ils portent leurs tuyaux, et qu'ils entrent dans
les trous de la chappe, d'où ils puisent le vent, et qu'ils
les remplissent si iustement, que ledit vent ne se puisse
perdre. Leur matiere peut estre de plomb, de bois, ou de tel
metal que l'on voudra, quoy qu'il soit plus aysé et plus à
propos de faire les pieds de mesme matiere que les corps, à
raison de leur couppe qui se fait sur ledit corps, dont PNOQ
represente vne partie. L'on peut aussi faire les tuyaux des
Orgues de verre, de charton, de plumes et de cire, qui
sonnent aussi bien que ceux de bois, ou d'estain, comme l'on
void par experience: mais l'on entendra mieux tout cecy par
la Proposition qui suit.
PROPOSITION VI.
Expliquer la maniere de ietter, de forger, et d'applatir
le plomb et l'estain pour faire les tuyaux; de les souder, et
de composer la soudure.
L'Vne des choses les plus necessaires pour la construction
de l'Orgue consiste à faire fondre et à ietter le plomb: et
pour ce suiet il faut auoir vne table bien droite en tout
sens, laquelle ayt son niueau bien iuste; et puis il luy faut
bailler vn peu de pente suiuant que l'on veut faire l'estoffe
espaisse; or de Caux a mis vne figure dans ses forces
mouuantes, où il traite de l'Orgue, qui monstre cette maniere
si clairement, qu'il n'est pas necessaire d'en parler. Il
donne aussi la figure d'vn moulin propre pour applatir, et
vnir les lames de plomb, sans qu'il soit necessaire de les
forger, car on les rend aussi minces et deliées que l'on veut
en approchant les deux rondeaux, ou cylindres de fer, ou
d'acier, ou d'autre matiere. C'est en cette maniere que les
tireurs d'or applatissent le fil d'or et d'argent pour faire
de la Canetille, et que l'on pourroit applatir, applanir et
polir des lames d'argent, et de cuiure pour faire des tuyaux
d'Orgue, qui auroient peut-estre d'autres proprietez que ceux
de plomb et d'estain.
Quant à la soudure et à la maniere de souder les tuyaux,
il faut remarquer que l'estoffe se compose d'vne douziesme
partie d'estain sur le plomb: et qu'il la faut forger bien
vniment sur vne enclume polie comme celle des Estamiers; or
apres que tous les tuyaux sont taillez, on prend chacun
d'iceux à part, et auant que de le rouler sur le moule, l'on
frotte les costez du tuyau de craye detrempée auec vn peu
d'eau et de colle, et pour ce suiet on fait vn peu chauffer
cette mixtion. Cecy estant fait, on commence à ployer le
costé du tuyau qui doit estre en dedans sur le long du moule,
sur lequel on le roule. En apres on le bat tout autour dudit
moule auec vne regle bien platte, et assez longue. Et puis on
oste le corps du tuyau de dessus le moule, de sorte qu'il
demeure enuiron la largeur d'vne plume entre les extremitez
qui se doiuent ioindre l'vne à l'autre, afin de les frotter
de la mixtion precedente; et apres qu'elle est seiche, l'on
prend vn petit cousteau dont la pointe est fort deliée, que
l'on aiuste tellement dans la main, que le long du cousteau
passe sur le pouce, et que son manche est par entre le petit
doigt et le quatriesme. Et puis on pose legerement la pointe
appuyée du pouce sur le bord de chaque costé, et en coulant
d'vn bout à l'autre on gratte tellement chaque costé, [-322-]
qu'estant ioints ensemble ils font comme vn petit goulet, ou
vne petite goutiere. Or apres l'auoir gratté, l'on prend vn
bout de chandelle dont on le frotte, afin que la soudure en
coule mieux, laquelle on fait d'vne liure de plomb, d'vne
liure d'estain fin, et d'vn quarteron d'estain de glace pour
les tuyaux de plomb: mais on vse de deux liures de fin
estain, d'vne liure de plomb, et d'vn quarteron d'estain de
glace pour ceux d'estain: quoy que cette mixtion depende du
iugement et de la volonté des Facteurs. A quoy il faut
adiouster que pour bien souder les tuyaux, il faut mettre vn
peu de soudure aux deux bouts auant que de la faire couler
tout au long, afin d'arrester les deux costez du corps, et de
les dresser et aiuster l'vn contre l'autre.
Et pour ce suiet il faut que la main tienne tout droit le
fer à souder, ou du moins qu'il panche fort peu sur le tuyau,
et que la largeur du boutaille de trauers sur la ligne droite
du tuyau, c'est à dire tout au long de la iointure. Quant au
pied du tuyau, on le soude auec le corps, apres que l'on a
arresté la languette contre ledit corps, qu'on les a frottez
tout autour de la mixtion precedente, qu'on les a grattez et
qu'on les a frottez de suif, comme le corps. Or il faut
premierement arrester le pied et le corps par les deux costez
en mettant le bout du corps contre l'estomach, et en laissant
tomber vne goutte de soudure pour les tenir tous deux en
estat. Et puis il faut prendre le corps dans la main gauche,
et le fer dans la droite, afin qu'ayant trempé le bout dudit
fer dans la soudure, on le pose sur le corps, que la main
gauche meut en tornoyant iusques à ce que l'on arriue à
l'autre costé.
Mais le fer doit estre bien chaud, sans toutesfois qu'il
soit rouge, de peur qu'il brusle la soudure, et qu'il fasse
fondre le tuyau. Il doit aussi estre assez gros et finir en
appointissant par le bout dont on soude, et dont la largeur
doit estre esgale à celle du petit doigt, et l'espaisseur à
celle d'vn double arrondy en façon de brunissoir. Or apres
l'auoir fait chauffer, il le faut frotter sur vne tuile, sur
laquelle il y ayt de la poix resine auec vn peu de soudure,
afin de le bien estamer par le bout. En apres il le faut bien
essuyer auec vn linge moüillé et pressé, afin d'oster les
cendres et la poix resine qui y pourroient estre demeurez: et
finalement quand on prendra de la soudure auec le bout dudit
fer, il la faut dilayer dans du suif de chandelle posé dans
vn lieu bien net, afin de pouuoir arrondir la soudure sur les
tuyaux; car c'est enquoy les Facteurs mettent la perfection
de leurs soudures. Et puis il faut bien lauer les tuyaux auec
de l'eau chaude; et finalement il les faut faire seicher et
les frotter d'vn linge chaud.
PROPOSITION VII.
Expliquer ce que les tuyaux bouchez, et à cheminée ont de
particulier.
LEs tuyaux bouchez ont les mesmes parties que les ouuerts,
dont ils different en deux choses, à sçauoir en ce qu'ils
sont bouchez par le bout, soit d'vne plaque de plomb, ou
d'estain que l'on soude, ou que l'on attache auec de la cire,
ou d'autre colle au bout du tuyau, ou d'vn morceau de bois
que l'on appelle le Tampon; et puis en ce que l'on leur
applique des oreilles aux costez de la bouche, afin de les
accorder, car à proportion qu'on l'ombrage en abatant
lesdites oreilles dessus, les tuyaux abaissent leur son
iusques a vn demy-ton, ou à vn quart de ton.
[-323-] Quant à la proportion de leur longueur à leur
largeur, on les fait trois fois plus longs que larges, quoy
qu'ils soient assez longs, lors que la longueur est double
sesquitierce de la largeur, c'est à dire comme de sept à
trois, ou qu'elle est double surbipartissante trois c'est à
dire comme de huict à trois, et quad les tuyaux sont petits,
leur longueur peut estre esgale a leur largeur: de sorte que
la lame, ou la plaque dont on fait leur corps, est quarrée.
Les tuyaux à cheminée ne sont differens des precedens
qu'en ce que l'on adiouste vn petit cylindre au bout, lequel
est semblable à vne petite cheminée, dont la circonference a
la quatriesme partie de celle du tuyau, et la hauteur est
souz-double de cette mesme circonference, et consequemment la
hauteur de la cheminée est double de sa circonference: quoy
que ces proportions ne soient pas si necessaires que l'on ne
les puisse changer en mille manieres. Il y a encore d'autres
tuyaux qui sont faits en forme de fuseau, et d'autres qui
sont plus larges en haut qu'en bas, afin de leur faire imiter
les Cornets et les Trompettes. Mais il suffit de remarquer
que l'on peut donner vne infinité de differentes figures aux
tuyaux tant ouuerts que bouchez, suiuant les differentes
inuentions de la Geometrie: par exemple, on les peut faire de
parties de parabole, d'hyperbole ou d'ellipse: d'où les
Facteurs peuuent tirer de nouuelles graces pour l'harmonie.
Mais i'ay voulu remarquer les figures ordinaires que les
Facteurs donnent à toutes sortes de tuyaux, afin que l'on
sçache ce qui est de la pratique. Lors que les tuyaux sont de
bois, on les fait quarrez, en prenant quatre ais en forme de
quatre parallelogrammes que l'on colle ensemble auec de la
colle forte, dont l'vn est taillé en bizeau pour faire
la lumiere et la languette du tuyau: quoy qu'on les puisse
faire tous ronds en forme de cylindres par le moyen du tour,
comme l'on fait les Flageollets et les Flustes. Or l'on vse
ordinairement du bois de chesne, ou du bois blanc: quoy que
l'on puisse vser de toute autre sorte de bois, comme de buis,
de cedre, et cetera.
PROPOSITION VIII.
Expliquer la matiere, la proportion et la fabrique des
tuyaux à anches, et tout ce qui leur appartient.
CEs tuyaux sont fort differents des precedens tant en leur
forme qu'en leur matiere, c'est pourquoy il faut expliquer
leur fabrique, leur matiere, leur figure et leur proportion.
Quant à la figure, elle consiste principalement en deux
parties, dont l'vne est vn demy cylindre creux ou concaue, et
l'autre est vne petite lame bien mince et deliée, appellée
Languette, qui couure le concaue du demy cylindre que
quelques-vns appellent L'eschalotte. Or la matiere de l'vne
et de l'autre a coustume d'estre de leton, encore que l'on
puisse les faire d'or, d'argent, d'acier, et cetera
particulierement le demy cylindre, car le couuercle que l'on
appelle Languette, ne peut estre fait d'estain, ny des autres
metaux qui sont trop mols, à raison qu'ils ne peuuent frapper
l'air assez fort, ou assez viste pour produire des sons
agreables, et aussi vifs et robustes que l'on les desire,
comme font les languettes de leton, qui doiuent estre forgées
bien vniment, limées bien droites, et bien placées, car le
leton recuit sans estre reforgé de nouueau ne vaut rien pour
ces languettes.
L'echalotte represente la bouche ou le palais, et le
couuercle luy sert de langue: [-324-] mais les figures qui
suiuent font mieux comprendre tout ce qui appartient à ces
tuyaux qu'vn plus long discours, car la partie
[alpha][beta][gamma] represente le demy cylindre concaue de
laton, lequel est vn peu plus gros vers [beta], où il
commence à se courber, qu'il n'est vers [gamma]. Or il
faudroit faire ce demy cylindre d'autant plus gros qu'il est
plus long, encore qu'vne mesme grosseur puisse seruir à
differentes longueurs, afin qu'il soit mieux proportionné, et
que leurs sons ne soient pas seulement plus creux, ou plus
graues, mais aussi plus plains, et qu'ils ayent plus de
corps.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 324; text: A, B, a,
b, c, d, e, f, g, h, i, [alpha], [beta], [gamma], [delta],
[epsilon], [zeta], [eta], [theta], [iota], [kappa], [lambda],
[mu], [nu], [xi]]
[MERHU3_6 06GF]
Apres que l'on a fait l'echalotte [alpha][beta][gamma], on
la couure de la languette [delta][epsilon], laquelle luy est
esgale en grandeur: et puis on l'ente dans vn plus gros
cylindre de bois, ou d'autre matiere, comme est
[lambda][kappa][mu][nu], que l'on appelle le Noyau, et que
l'on perce de mesme grosseur que l'echalotte, afin qu'elle
entre dedans auec sa languette, dont elle est couuerte: et
parce qu'elle doit tenir ferme, et demeurer immobile dedans
le noyau, l'on y pousse le petit coin de bois [zeta], qui
[-325-] a la mesme figure que le demy cylindre pour remplir la
moitié du trou.
Quant à l'autre bout de la languette, à sçauoir [delta],
il doit estre libre pour se mouuoir plus ou moins fort,
viste, et suiuant le son qu'elle doit faire, et la longueur
que l'on luy laisse; car on l'accourcit tant que l'on veut
par le moyen d'vn fil de fer, ou de laton, qui passe par le
petit trou [iota][theta], que l'on fait dans le noyau, dans
lequel ce fil doit tenir assez ferme, afin qu'il ne se puisse
hausser ou baisser sans force, et qu'il tienne tousiours la
languette en mesme estat que les Facteurs la mettent, iusques
à ce qu'il soit necessaire de remuer ce fil, et de le faire
descendre, ou monter pour accorder les tuyaux à anches, dont
ceux que l'on void icy se nomment Regales, ou voix humaines,
à raison qu'ils les imitent.
Ce fil de fer s'appelle le mouuement, le ressort, ou le
gouuernail, et est courbé à la fin, comme l'on void aux
lettres [zeta][eta], afin de presser la languette contre son
corps, et de la fermer et l'ouurir autant qu'il est
necessaire pour faire parler le tuyau, et pour mettre les
Regales d'accord, car plus l'anche est ouuerte, c'est à dire
plus la teste du fil de fer [eta][zeta] est esloignée du bout
de la languette [delta], et plus le son de l'anche est graue,
d'autant qu'elle bat le vent, ou l'air plus lentement: et
plus la teste du mesme fer est proche de [delta], et plus le
son est aigu, à raison que la partie de la languette qui bat
l'air, c'est à dire la partie qui est depuis [zeta] iusques à
[delta], est plus courte, et consequemment elle fait ses
retours plus viste, car comme le mouuement du leuier est
d'autant plus lent qu'il est plus grand, de mesme le
mouuement de la languette, qui est semblable à celuy d'vn
ressort, est d'autant plus tardif qu'elle est plus grande,
car les periodes des plus grands corps ont coustume de durer
plus long-temps.
Or ce ressort de l'anche, que quelques-vns appellent la
Rasetie, sert à hausser, ou à baisser son ton, et à la bander
ou desbander, comme font les cheuilles, ou les marteaux à
tendre, ou à desbander les chordes, et peut faire monter la
languette par tous les interualles d'vne Octaue, comme le
cheualet du Monochorde, ou les cheuilles des autres
instrumens font monter les chordes: de sorte que le ressort
[eta][theta] peut estre appellé vn cheualet mobile, et que
l'anche peut seruir de Monochorde.
I'ay aussi mis le noyau de cette anche à part, afin que
l'on comprenne mieux ses deux ouuertures, dont
[lambda][kappa] est celle dans laquelle on ente le haut de
l'anche: de sorte que l'on ne peut rien desirer qui ne soit
icy, où i'ay encore mis deux figures à main gauche pour faire
voir la fabrique, et la beauté des Regales, anches, ou voix
humaines, que l'on fait d'argent, ou de leton, et dont le
ressort peut passer par les deux petits trous du noyau, comme
dans les premiers, ou par la premiere ouuerture du noyau, et
puis repasser par vn trou que l'on fait dans le corps de
l'anche, comme l'on void an point i de la premiere des
petites Regales, dont le corps est i, c, et le ressort g, e,
f, qui tient beaucoup plus ferme sur la premiere, que sur la
seconde Regale, à raison de la violence que le bout du
ressort souffre en passant par le trou i.
Quant aux deux languettes de ces deux Regales elles se
monstrent en deux manieres, comme celles des deux autres
anches, à sçauoir tout à plein, et à costé, afin que l'on
voye comme elles s'ouurent en parlant. Mais il faut remarquer
qu'elles sont toutes icy en leur grandeur naturelle, et que
les moindres sont à l'vnisson d'vn tuyau de huict pieds
ouuert, c'est à dire au ton de Chappelle, et les plus grandes
à l'vnisson des tuyaux de seize, ou de vingt-quatre [-326-]
pieds, quoy qu'elles ne puissent bien parler, si l'on ne leur
adiouste des corps proportionnez à leur grosseur et à leur
longueur, desquels les anches reçoiuent plusieurs noms
suiuant la difference de leurs sons, car les simples anches
sont quasi indifferentes à toutes sortes de sons, et sont
modifiées et determinées par la differente figure, ou
grandeur des corps que l'on leur adiouste.
Car si leurs corps sont beaucoup plus larges en haut qu'en
bas, on les appelle Trompettes, ou Clerons, parce qu'ils
imitent le son de ces instrumens: et s'ils sont plus longs
sans s'eslargir en haut, on les appelle Cromornes. Mais il
n'est pas necessaire d'obseruer la proportion si exacte entre
les anches qu'entre les autres tuyaux, à raison qu'vne mesme
anche peut seruir à plusieurs tons: de là vient que les
Facteurs ne font pas toutes les anches de differente
grandeur, encore qu'elles doiuent faire des tons differens,
et qu'ils font seruir vne mesme grosseur et longeur à quatre
ou cinq tons, comme les Facteurs d'Epinettes font seruir vne
mesme grosseur de chorde à quatre ou cinq sons differens, qui
se suiuent immediatement.
Neantmoins leur harmonie en seroit plus agreable et plus
naturelle, si chaque anche gardoit la proportion de son
interualle, et du ton qu'elle a, car chaque chose n'est
iamais meilleure que lors qu'elle est en sa iuste proportion
et grandeur, et que le sens respond parfaitement à la raison,
et le sensible à l'intellectuel. Or puis que les Voix
humaines sont faites de ces languettes, et qu'elles rendent
les Orgues si accomplies, il faut adiouster tout ce qui leur
appartient.
PROPOSITION IX.
Expliquer la maniere de tailler, et de construire les
Echalottes des Anches, et donner leur proportion.
IL faut premierement forger et applatir les lames de
leton, dont les Echalottes des Anches doiuent estre faites:
mais il leur faut laisser trois pointes, comme l'on void icy
à la plus grande ABCD, qui ne doit auoir que quatre pouces de
long et vn de large, afin que la lame estant ployée en demy
cylindre les pointes C, F et D se trouuent proches les vnes
des autres pour estre arrondies et soudées. La plus petite
Anche, qui est la seiziesme, à sçauoir A, 16, E, n'a qu'vn
pouce de long, et vn quart de pouce de large.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 326; text: A, B, C,
D, E, F, G, a, c, d, e, f, g, [rob], [sqb], [x], 1, 2, 3, 4,
5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16]
[MERHU3_6 06GF]
Or les autres sont icy marquées entre la moindre et la
plus grande, comme l'on void aux nombres 2, 3, 4, et cetera
car A2 signifie la longueur de la seconde, et 2, 2, sa
largeur, A3 monstre la troisiesme, A4 la quatriesme, A5 la
cinquiesme, et ainsi des autres iusques à la quinziesme, de
sorte que les Facteurs n'vsent que de ces seize differentes
longueurs et largeurs d'Echalottes; et pour ce suiet ils
diuisent la plus longue AC, en commençant à la fin de la
moindre A16, en quinze parties esgales; mais parce qu'il y a
quarante-huict Anches dans chaque jeu de l'Orgue, ils font
seruir chaque lame, Echalotte, ou Anche à trois sons
differens, à sçauoir la plus grande ABCD [-327-] au C sol, D
la, et la feinte de D: la seconde à E mi, F fa, et à sa
feinte, et ainsi des autres, comme i'ay marqué dans cette
figure. L'on peut semblablement diuiser la largeur EB en
quinze parties esgales, comme i'ay fait, afin de retressir la
largeur de chaque Echalotte d'vne quinziesme partie, et que
l'on garde la proportion en toutes choses.
Quant aux corps des Anches, il faut remarquer que la plus
grande Trompette a huict pieds de long, deux pieds de
grosseur en haut, et demy pied en bas: sur laquelle il est si
aysé de faire vn Diapason, qu'il n'est pas necessaire d'en
parler. Le Cleron a quatre pieds de long, vn pied de grosseur
en haut, et trois pouces en bas, et ainsi des autres. Le
Cromorne a quatre pieds de long, et est tout droit, excepté
qu'enuiron quatre pouces pres du bout on y adiouste vn second
Cornet long de quatre pouces; il a la grosseur d'vn pied en
haut, et de demy pied en bas. La Voix humaine est vn Cornet
de deux pieds: son vray corps est de demy pied, dont il a les
deux tiers de largeur en haut, et la moitié moins en bas. La
Boëtte qui se soude au bout a deux pouces de long, et est
esgale en largeur au bout du Cornet precedent.
Le Cornet du dernier tuyau de la Voix humaine n'a que
trois pouces et demy de longueur, demy pouce en boëtte, dont
elle a les 2/<> en haut, et la moitié moins en bas,
comme la precedente. D'où il est aysé de conclure la maniere
d'en faire le Diapason, car il faut seulement tirer vne ligne
de six pouces pour representer le gros Cornet, et vne de
trois pouces et demy pour le moindre, afin de diuiser le
reste en quinze parties, comme nous auons fait cy-dessus pour
les Anches. Et puis l'on peut faire vne autre semblable
diuision pour tailler les Boëttes du bout des Cornets, auquel
elles sont esgales en largeur; ce que l'on entendra encore
plus clairement dans la Proposition qui suit, dans laquelle
on void la Pratique des Facteurs.
PROPOSITION X.
Expliquer le Diapason, la construction, et toutes les
parties des Voix humaines de l'Orgue.
ENcore que les Anches des Orgues n'expriment pas si bien
les Voix humaines, que les Perroquets, qui rient et qui
parlent si parfaictement qu'il n'y a quasi nul moyen de les
discerner d'auec la parole, ou le ris des hommes, neantmoins
elles imitent de si pres la voix, que plusieurs y sont
trompez, et surpassent si fort tous les autres tuyaux, que
leur harmonie perd son lustre en la presence de celle des
Voix humaines, comme les estoiles perdent leur lumiere à la
clarté du Soleil. C'est pourquoy i'adiouste cette Proposition
pour expliquer plus particulierement la methode de les faire,
et toutes leurs pieces qui sont au nombre de six, dont le
corps AF doit premierement estre consideré, lequel est
composé de deux parties, l'vne desquelles est d'vne esgale
largeur, à sçauoir ABCD, et l'autre BDFE va en diminuant vers
le bout d'en bas.
L'Echalotte ILM est la troisiesme piece, sur laquelle est
posée la languette N, qui fait le son estant pressée sur
l'Echalotte. Le noyau FG est la cinquiesme partie, que l'on
soude au bout le plus estroit de la Voix humaine. Le fil de
fer bh est la sixiesme partie, qui passe à trauers la Voix
humaine: or il [-328-] doit estre crochu en haut, comme l'on
void en b, afin de frapper dessus lors qu'il faut hausser le
ton du tuyau, ou de le retirer par le crochet, s'il faut
l'abaisser.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 328; text: A, B, C,
D, E, F, G, H, I, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, V, X, Y, a, b,
c, d, e, f, g, h, o]
[MERHU3_6 07GF]
Quelques-vns appellent ce fil de fer, Gouuernail, par ce
que c'est par son moyen que l'on gouuerne les tons du jeu des
Voix humaines. Et pour ce suiet il doit tellement passer à
trauers du noyau E, qu'il face ressort en pressant le dessus
de la languette o, c'est pourquoy on le faict en crochet,
comme l'on void en h: ce qui est si aysé à entendre qu'il
faut seulement regarder ces figures.
Quant à la construction de la Voix humaine, il faut
premierement remarquer que son corps a demy pied de long,
dont le haut est par tout d'esgale largeur, et le bas va en
estrecissant: or l'on trouue la longueur de ces deux parties,
par le moyen de la ligne [-329-] FA de demy pied de long,
laquelle on diuise en quinze parties, dont on en met huict
depuis B iusques à F, qui est le bas du corps, et sept autres
depuis B iusques en A, qui est le haut du corps, lequel doit
estre vn cylindre esgal en grosseur depuis vn bout iusques à
l'autre; En apres le bout d'en-haut ayant vn pouce sera
diuisé en cinq parties, desquelles deux seruiront de diametre
à FE, lequel est le bout du corps du tuyau.
Quant à la piece du bas du corps qui est de huict parties,
à sçauoir BDFE, elle est esgale à tous les tuyaux de ce jeu,
n'y ayant difference que du bout d'en-haut BDAC, qu'il faut
diuiser en quatre parties au point G; et puis l'espace AG
doit encore estre diuisé en douze parties, en contant la
premiere sur le point A, afin que la premiere AB serue pour
la longueur du bout d'enhaut des quatre premiers tuyaux, la
seconde pour les quatre suiuans, et ainsi des autres, iusques
au point G, qui monstre la longueur du dernier. Les Anches
sont icy representées auec la longueur, qui doit sortir hors
du noyau fge; car la plus longue ILM en doit sortir de trois
pouces de long, et la derniere de 2/3 de pouce au point H;
c'est pourquoy si l'on descrit vne ligne de trois pouces, il
en faut oster 2/3 au point H, afin de diuiser apres HM en
douze parties, et que chaque douziesme partie estant ostée,
ce qui restera serue pour quatre tuyaux, comme l'on void dans
la figure.
On trouue leur largeur en diuisant leur longueur en huict
parties, dont vne huictiesme donnera le demy diametre IL, qui
monstre la largeur de la plus grosse Anche, dont la moitié
seruira pour celle de la plus petite. Où il faut remarquer
que l'on en fait huict d'vne mesme longueur, comme l'on void
dans la figure. Et lors qu'on a mis cette proportion aux
Anches, elles peuuent seruir à toutes sortes de jeux
d'Anches, pourueu qu'ils ne passent point le ton de quatre
pieds bouché, qui respond au ton naturel de la Voix des
hommes.
PROPOSITION XI.
Expliquer en combien de manieres l'on peut faire hausser
ou baisser le ton, ou le son des tuyaux d'Orgue, et des
Anches sans changer leurs longueurs, ou leurs largeurs, et de
quels accordoirs vsent les Facteurs.
I'Ay desia dit dans la Proposition precedente, que les
Anches montent ou baissent de ton par le mouuement de leurs
ressorts, ou rasettes: mais on les fait encore baisser sans
remuer le ressort, en mettant de petits morceaux de cire sur
differents endroits des languettes, qui se meuuent d'autant
plus lentement qu'elles sont plus chargées: d'où il arriue
que le son des Anches en est plus doux et plus agreable.
Quant aux autres tuyaux, s'ils sont ouuerts, on les fait
monter en deux manieres, à sçauoir en augmentant la hauteur
de leur bouche, ou de leur lumiere, et en les ouurant
dauantage par le bout d'en-haut, dont on en couppe aussi
quelquefois pour diminuer sa longueur iusques à ce qu'ils
soient d'accord. Mais on les fait baisser de ton, en les
estressissant par le mesme bout, ou en mettant vn peu de cire
sur le haut de la bouche, afin de la diminuer.
Or les Facteurs vsent de petits cones creux pour accorder
ces tuyaux, dont ils diminuent la largeur en les affublant
dudit cone, dont ils les pressent iusques à ce qu'ils soient
assez estroits, et qu'ils descendent au ton qu'ils doiuent
[-330-] auoir pour estre d'accord auec les autres: mais ils
poussent le sommet ou la pointe dudit cone dans le mesme
tuyau, lors qu'ils le veulent eslargir pour le faire monter.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 330; text: A, B, C,
D, E, F, G, H, I]
[MERHU3_6 08GF]
Les figures qui suiuent font voir la forme des Accordoirs,
dont le premier ABCD sert pour estressir le haut des tuyaux
ouuerts; mais afin que la main ayt plus de force, l'on
empoigne le second FHG pour pousser et torner le premier sur
lesdits tuyaux: et lors que l'on veut les eslargir, l'on
empoigne le premier pour pousser le second dans les mesmes
tuyaux auec vne plus grande force et plus aysément: et pour
ce suiet on les ioint ensemble auec vne barre de telle
matiere que l'on veut, laquelle est soudée aux points D et E
auec les deux Accordoirs: quoy que l'on vse aussi souuent
d'vn seul Accordoir, comme est celuy qui se void tout seul.
Or l'on fait ordinairement ces Accordoirs de laton, afin
qu'ils soient plus forts et de plus longue durée, et que la
surface des tuyaux cede tellement à leurs surfaces
exterieures, ou interieures, qu'elles s'estressissent, ou
s'eslargissent autant qu'elles. Et parce qu'il y a plusieurs
grosseurs de tuyaux, les Facteurs ont besoin de plusieurs
sortes d'Accordoirs, dont les vns seruent pour les moindres
tuyaux, et les autres pour les plus grands. Mais quand les
tuyaux sont bouchez, ces Accordoirs ne peuuent seruir, c'est
pourquoy l'on soude de petites lames de plomb aux deux costez
de leurs bouches, afin de les abaisser dessus pour les faire
baisser de ton, ou de les releuer pour les faire monter à des
sons plus aigus Les Facteurs les appellent oreilles, comme si
elles escoutoient si les tuyaux sont d'accord: et lors qu'on
les abaisse, ils disent que l'on ombrage la lumiere. L'on vse
encore de petits morceaux de cire pour le mesme suiet, quand
les tuyaux n'ont point d'oreilles, comme il arriue aux tuyaux
de bois, au bout desquels l'on met souuent des tampons que
l'on pousse tant que l'on veut vers leur bouche, iusques à ce
qu'on les ayt mis d'accord. Et afin qu'ils bouchent le tuyau
plus iustement on les couure d'vn morceau de cuir de mouton,
qui empesche que le vent ne se perde entre la surface interne
du tuyau et le tampon. Mais toutes ces manieres dont on vse
pour accorder les tuyaux, seruent seulement pour les faire
hausser, ou baisser d'vn quart de ton, ou d'vn demy ton;
c'est pourquoy les Facteurs experts les taillent pour
l'ordinaire si iustement, qu'ils ne sont pas esloignez
dauantage de leur vray accord que d'vn demy ton.
L'on peut encore faire monter les tuyaux en eslargissant
le trou de leurs pieds, qui leur donnent le vent plus fort,
et les faire descendre en diminuant le vent par la diminution
du mesme trou: mais ie parleray du changement des sons qui se
fait par le changement du vent dans vn autre lieu, quoy que
ce que i'en ay dit dans le liure des Instrumens à vent, et
particulierement dans le traité de la Trompette puisse
satisfaire à tout ce que l'on pourroit icy desirer.
[-331-] PROPOSITION XII.
Determiner si l'on peut faire vn Orgue qui ayt tous ses
tuyaux de mesme hauteur, c'est à dire si la seule difference
de leurs largeurs peut faire l'estenduë des quatre Octaues
qui sont ordinairement sur l'Orgue: et monstrer en quelle
raison doiuent estre leurs largeurs pour faire tels sons, et
tels interualles que l'on voudra.
CEtte Proposition est tres-remarquable, d'autant que
plusieurs croyent que si l'on fait vn tuyau deux fois plus
large, qu'il descendra aussi bas que lors qu'il est deux fois
aussi long, parce qu'il est de mesme grandeur, car si on les
remplit tous deux d'air, ou d'eau, ils en tiendront autant
l'vn que l'autre. D'où il s'ensuiuroit que le tuyau double en
largeur, ou grosseur descendroit d'vne Octaue comme le tuyau
qui est double en longueur, de sorte que la raison des
interualles harmoniques suiuroit celle des largeurs, ou
grosseurs des tuyaux de mesme hauteur: ce qui est contraire à
l'experience et à la verité. Car de plusieurs tuyaux de mesme
hauteur que i'ay fait faire exprez, dont les diametres de la
base sont en mesme proportion que ces nombres 1, 2, 4, 8 et
16, i'ay tousiours remarqué que celuy qui a son diametre
double descend seulement d'vne Tierce mineure plus bas que
celuy qui est souz double en diametre, excepté que le plus
delié de tous, estant souz-double de celuy qui le suit
immediatement, monte seulement d'vn ton.
Or ie veux icy mettre la longueur et la grosseur des
tuyaux dont ie me suis seruy, afin que si l'on rencontre
d'autres interualles en des tuyaux moindres ou plus grands,
qu'on ait occasion d'en rechercher la raison. Quant a la
longueur ils ont tous demy pied de Roy; et le diametre de la
base du plus delié a seulement trois lignes, le second a demy
pouce, ou six lignes, car il est double du precedent. Le
troisiesme a vn pouce, le quatriesme en a deux, et le
cinquiesme en a vn peu plus de quatre: de sorte que les
diametres de ces cinq tuyaux suiuent tousiours la progression
geometrique de deux à vn, suiuant les nombres precedens: d'où
il s'ensuit que le diametre du plus gros est sexdecuple de
celuy du plus delié, et que sa base, et par consequent son
vuide, ou sa capacité, et sa surface tant conuexe que concaue
est en mesme raison auec celle du plus delié comme 256 à 1.
Voyons maintenant leurs sons et leurs interualles; le moindre
ne monte qu'vn ton plus haut que le second, dont le diametre
est double. Mais le troisiesme qui a son diametre double du
second, descend d'vne Tierce mineure plus bas que le second,
et consequemment fait la Quarte auec le premier. Mais auant
que de continuer la raison double, il faut remarquer que le
tuyau, dont le diametre est au diametre du precedent, comme
le diametre du quarré à son costé, descend plus bas d'vn ton,
dont ie laisse maintenant la consideration, afin de
n'interrompre pas l'ordre des cinq tuyaux, dont les diametres
sont en raison double les vns des autres.
I'adiouste seulement que le diametre de ce tuyau est moyen
proportionnel entre le diametre du precedent, et de celuy qui
suit, dont le diametre est double de celuy du troisiesme. Or
ce quatriesme descend d'vne Tierce mineure plus bas que le
troisiesme; et par consequent il fait le Triton auec le
second tuyau, et la Quinte superfluë auec le premier.
Le cinquiesme tuyau descend encore plus bas que le
quatriesme d'vne [-332-] Tierce mineure, de sorte qu'il fait
seulement la Septiesme maieure auec le plus delié, dont le
diametre est seize fois moindre: quoy que si l'on pousse peu
de vent dedans, ou si on luy tient la bouche vn peu basse, il
face l'Octaue. Mais quand elle a sa proportion suiuant la
largeur du tuyau, il fait seulement la Septiesme auec le plus
delié: de sorte qu'il faudroit l'augmenter de deux pouces en
diametre pour faire l'Octaue iuste, afin que son diametre
fust de demy pied de Roy, c'est à dire vingt-quatre fois plus
grand que celuy du plus delié. Les notes qui suiuent
monstrent le son de chaque tuyau pour ceux qui n'entendent la
raison des sons que par les notes.
Sons de cinq tuyaux de mesme longueur.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 332; text: Le 5, ou
le plus delié. Le 4. 3. 2. Le plus large.]
[MERHU3_6 08GF]
Il est donc certain que la largeur des tuyaux ne peut
recompenser leurs longueurs, puis qu'il n'est pas quasi
possible de descendre, ou monter iusques à l'Octaue auec des
tuyaux de mesme hauteur, comme enseignent les experiences,
car la longueur du plus delié estant de demy pied, et
consequemment octuple de sa largeur, il ne peut quasi parler;
ce qui arriue semblablement au plus gros, dont la largeur est
de douze pouces et demy, ou enuiron, et le diametre de quatre
pouces; et s'il auoit six pouces, il seroit esgal à sa
hauteur, et ne pourroit parler, puis que celuy de quatre
pouces a desia beaucoup de peine à sonner: de sorte qu'on
peut dire que le tuyau le plus delié et le plus gros tiennent
les deux souueraines extremitez, et que l'Octaue borne la
capacité de leurs largeurs, et de leurs diametres.
COROLLAIRE.
Il faut particulierement remarquer dans ces experiences,
que les deux premiers tuyaux les plus deliez ne gardent pas
les raisons des plus gros entre leurs sons, puis que le
second estant double du premier ne descend que d'vn ton, et
non d'vne Tierce mineure, dont il faudroit trouuer la raison:
ce qui me fait douter si les autres plus gros que ceux que
i'ay experimentez feroient la Tierce mineure, ou quelque
interualle moindre, ou plus grand, supposé qu'ils peussent
parler. Quoy qu'il en soit, la base des tuyaux de mesme
hauteur doit estre en raison quadruple, et leurs diametres en
raison double pour faire la Tierce mineure, que l'on rend
maieure en soufflant plus fort dans l'vn que dans l'autre. Or
apres auoir expliqué ce qui appartient à la largeur des
tuyaux, il faut voir ce qui arriue à leurs differentes
longueurs, afin que nous considerions ces cylindres concaues
en toutes sortes de façons, comme nous auons fait les
cylindres solides de cuiure dans le second liure des
mouuemens, où l'on peut voir les sons differens que font les
cylindres de differentes grosseurs, lors qu'ils sont tous de
mesme hauteur.
PROPOSITION XIII.
Determiner en quelle raison doiuent estre les longueurs
des tuyaux de mesme grosseur pour faire les sons et les
interualles requis: et si l'on peut faire vn Orgue, dont tous
les tuyaux soient de mesme grosseur.
PVis que la seule raison de l'homme ne peut trouuer les
proportions des corps et des sons, comme i'ay monstré dans le
second liure des mouuemens, où l'on void que les cylindres de
mesme grosseur, et de differente longueur ne font pas des
sons qui gardent la mesme raison entr'eux que leurs
longueurs: par exemple, que celuy qui est double en longueur
ne fait pas l'Octaue, comme plusieurs croyent, il faut encore
icy consulter l'experience, afin de remarquer que les sons ne
suiuent pas aussi la raison de la longueur des tuyaux de
mesme grosseur, quoy qu'il s'en faille peu, particulierement
aux petits tuyaux, car celuy de demy pied de long, dont le
diametre est de trois lignes, approche si pres de l'Octaue de
celuy qui est souz-double en longueur, qu'il est difficile de
remarquer de combien elle est trop foible. Mais ayant fait
l'experience en de plus gros tuyaux qui parlent mieux, i'ay
remarqué qu'il s'en faut ordinairement vn demy-ton, ou pres
d'vn ton, que le tuyau double en longueur ne face l'Octaue.
Neantmoins si l'on retranche differentes parties d'vn mesme
tuyau selon la raison des interualles de Musique, par exemple
si l'on en oste vne huictiesme partie, il monte d'vn ton, si
l'on oste vne quatriesme partie, il monte d'vne Quarte, si
l'on oste deux cinquiesmes, il monte à la Quinte, ou peu s'en
faut.
Quant à la seconde partie de la Proposition, il est
certain que tous les tuyaux de l'Orgue ne peuuent estre de
mesme grosseur, quoy qu'ils ayent l'estenduë de leurs sons
beaucoup plus grande, que ceux de mesme longueur, differents
en grosseur: parce que le tuyau different en sa seule
longueur peut monter de deux ou trois Octaues: par exemple,
de deux tuyaux de quatre lignes en diametre, dont l'vn est
triple de l'autre en longueur, le plus court monte plus haut
d'vne Vnziesme, et non d'vne Douziesme, comme il deuroit
faire, si les sons suiuoient la longueur des tuyaux. Et
neantmoins il faut qu'il soit quasi souz-quadruple pour faire
ladite Douziesme, car il monte seulement à la Sexte mineure,
ou tout au plus à la maieure sur l'Octaue, c'est à dire à la
Treiziesme, estant quatre fois plus court.
Estant cinq fois plus court il fait la Quinziesme. Estant
six fois plus court, il fait la Seiziesme maieure. Estant
sept fois plus court il fait la Dix-septiesme maieure. Estant
huict fois plus court il fait la Dix-neufiesme, outre
laquelle l'on ne peut plus remarquer l'aigu de ses sons. Mais
parce que ces deux tuyaux sont peut estre trop deliez pour
s'asseurer sur leurs experiences, et que le plus grand
contenant vingt-quatre fois le diametre de sa base a de la
peine à parler, et semblablement que le petit huict fois plus
court ne parle plus bien, i'ay fait d'autres experiences sur
de plus gros tuyaux mieux proportionnez.
Ayant donc pris vn tuyau double en grosseur du precedent,
c'est à dire, dont le diametre est de demy pouce, et la
longueur de demy pied, (d'où il s'ensuit qu'il est quadruple
de sa largeur, ou duodecuple de son diametre) et l'ayant
accourcy d'vne neufiesme partie, il monte vn ton plus haut et
consequemment [-334-] il fait l'vnisson auec celuy qui luy
est souz-double en grosseur.
Le mesme tuyau estant racourcy d'vn pouce, c'est à dire de
la sixiesme partie, monte d'vne Tierce maieure, et neantmoins
il ne deuroit monter que de la mineure, qui est de six à
cinq, si la diminution des sons suiuoit celle des longueurs:
de sorte que l'interualle des sons s'accroist icy plus
qu'elle ne doit, au lieu qu'elle ne croist pas assez dans les
experiences precedentes: neantmoins il fait encore la mesme
Tierce vn peu plus iuste, quand on l'accourcit d'vne
cinquiesme partie: c'est pourquoy i'estime qu'il fait
plustost la Tierce mineure, quand il est seulement accourcy
d'vne sixiesme partie, attendu que d'autres experiences
monstrent que les sons de ce tuyau suiuent les raisons de ces
racourcissemens, car l'ayant accourcy d'vn quart il fait la
Quarte, estant accourcy d'vn tiers il fait la Quinte: mais
estant accourcy de moitié il ne fait pas l'Octaue, si on ne
le racourcit encore de deux lignes, qui font la
dix-huictiesme partie du quart de pied.
L'accourcissant de deux tiers, de sorte qu'il n'a plus que
deux pouces, il monte à la Dixiesme maieure, au lieu qu'il
deuroit monter à la Douziesme, puis que sa longueur est à
celle d'vn demy pied comme vn à trois. Estant accourcy des
trois quarts, c'est à dire estant au demy pied comme vn à
quatre, il fait la Douziesme, et parle encore fort bien, ce
qui n'est pas arriué au tuyau plus delié de moitié, comme
i'ay desia remarqué.
Estant accourcy de 5/6, c'est à dire n'ayant plus qu'vn
pouce, il fait la Quinziesme contre celuy de six pouces, mais
il faut luy donner beaucoup de vent pour le faire parler, et
il n'a plus que deux de ses diametres en hauteur. Mais si on
l'accourcit dauantage, ses sons ne valent plus rien: par
exemple si on l'accourcit d'vn quart de ce qui reste, c'est à
dire de trois lignes, il semble monter d'vn ton par dessus la
Quinziesme; En fin si on l'accourcit tellement que sa hauteur
soit esgale au diametre de sa base, il ne parle plus.
Or l'on peut conclure de tout ce discours, que les tuyaux
de mesme grosseur ne peuuent faire tous les tons de l'vn des
jeux de l'Orgue, et qu'ils ne peuuent faire tout au plus que
la Quinziesme, laquelle ne vaut rien, parce que le son en est
trop aigre, et ne peut estre fait par le vent des soufflets,
qui doit estre esgal, au lieu que celuy qui fait monter les
tuyaux racourcis iusques à la Quinziesme, est tres-violent,
et semblable à celuy par lequel on fait monter vn mesme tuyau
iusques à la Quinziesme, sans l'accourcir, comme ie diray
apres auoir parlé de la differente longueur des tuyaux,
iointe à leurs differentes grosseurs; d'où nous tirerons la
maniere de faire le Diapason des Orgues pour les Facteurs.
PROPOSITION XIV.
Expliquer la raison que les tuyaux doiuent auoir entre
leurs longueurs, et leurs largeurs pour faire tous les degrez
d'vne ou plusieurs Octaues: et donner vn Diapason tres-iuste.
PVis que l'experience nous a fait voir que les tuyaux
doiuent estre de differentes longueurs et grosseurs, pour
faire tous les sons de l'Orgue, il faut ioindre ces deux
dimensions ensemble, afin d'auoir des sons qui soient
proportionnez tant en leur aigu, qu'en leur douceur, et leur
harmonie. [-335-] Voyons donc maintenant quelle raison les
longueurs, et les largeurs doiuent auoir: surquoy i'ay
experimenté que quand les longueurs de deux tuyaux sont en
raison double, il ne suffit pas que leurs largeurs soient en
mesme raison que la diagonale est au costé du
cercle,
laquelle est la moitié de la raison double, parce que lors
que cela arriue le plus long ne fait pas l'Octaue, s'il n'est
plus que double en hauteur: par exemple, i'ay deux tuyaux,
dont le plus court a demy pied de long, et vnze lignes en
diametre; celuy qui a seize lignes en diametre ne peut faire
l'Octaue iuste en bas, s'il n'est plus que double en longueur
d'vn tiers de pouce, qui fait quatre lignes: lequel tiers
suffiroit quasi pour luy faire faire la mesme Octaue, encore
qu'il n'eust qu'vnze lignes en diametre: de sorte que la
grosseur sert fort peu pour baisser le ton, comme nous auons
desia remarqué. Mais les tuyaux font iustement l'interualle
que l'on veut, si leurs hauteurs et leurs largeurs ont mesme
raison que ledit interualle: par exemple si l'on donne
vingt-deux lignes en diametre au tuyau d'vn pied de haut, il fera
parfaitement l'Octaue auec le tuyau d'vn demy pied de haut,
dont le diametre est d'vnze lignes; d'où il arriue que si
l'on prend les tuyaux pour des cylindres solides, qu'ils
doiuent estre en raison triplée de la raison des interualles,
qui representent les racines, et la simple longueur des
tuyaux, comme la raison doublée de celle desdits interualles
representent les surfaces cylindriques des tuyaux.
Or il est aysé de supputer les Cubes de tous les tuyaux,
car il faut seulement tripler les termes radicaux des raisons
de chaque interualle, comme a fait le sieur Cornu dans la
table qui suit, dont la premiere colomne represente la
longueur, et consequemment la largeur des tuyaux, et la
seconde represente la soldité, c'est à dire la capacité de
leur vuide.
I. II.
Longueurs. Cubes
Octaue de 2 à 1. 8 à 1.
Quinte de 3 à 2. 27 à 8.
Quarte de 4 à 3. 64 à 27.
Tierce maieure de 5 à 4. 125 à 64.
Tierce mineure de 6 à 5. 216 à 125.
Sexte maieure de 5 à 3. 125 à 27.
Sexte mineure de 6 à 5. 512 à 125.
Septiesme maieure de 15 à 8. 3375 à 512.
Septiesme mineure de 9 à 5. 729 à 125.
Douziesme de 3 à 1. 27 à 1.
Quinziesme de 4 à l. 64 à 1.
Ton maieur de 9 à 8. 729 à 512.
Ton mineur de 10 à 9. 1000 à 729.
Demiton maieur de 16 à 15. 4096 à 3375.
Demiton mineur de 25 à 24. 15625 à 13824.
Demiton moyen de 135 à 128. 2460375 à 2057l52
Diese de 128 à 125. 2097152 à 1953125.
Comma de 81 à 80. 531441 à 512000. Il est aysé de trouuer les bases, et les surfaces des
mesmes tuyaux, puis qu'elles sont moyennes proportionnelles
entre les simples termes des interualles et leurs cubes,
c'est à dire qu'elles
sont
les quarrez. A quoy i'adiouste le
Diapason des Orgues en faueur des Facteurs, afin qu'il n'y
ayt nul artisan qui ne puisse aysément comprendre ce liure.
Or ie le commence par C sol vt fa pour m'accommoder à leur
façon, et à leur coustume; autrement on peut le commencer par
F vt fa, ou par telle autre lettre que l'on voudra.
La ligne entiere [alpha][beta] represente [-336-] le plus
grand tuyau, qui sert de fondement à tous les autres; car
encore que cette ligne n'ayt que demy pied de long, on aura
le tuyau de trente-deux, ou de seize pieds, si on le redouble
soixante et quatre, ou 32. fois.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 336; text: A, B,
[sqb], C, D, E, F, G, a, c, d, e, f, g, [alpha], [beta],
[gamma], [delta], [epsilon], [zeta], [eta], [theta], [iota],
[kappa], [lambda], [mu], [nu], 3600, 3456, 3375, 3240, 3200,
3072, 3000, 2880, 2700, 26<8>2, 3560, 2400, 2384, 2250,
2160, 2025, 2000, 1920, 1800]
[MERHU3_6 08GF]
Le second tuyau qui fait l'Octaue a 1/4 de pied, et se
prend depuis le second C iusques à [theta]. Où il faut
remarquer que la mesure de chaque tuyau se trouue d'autant
plus aysément qu'il fait vne meilleure consonance, et vn plus
excellent accord auec le premier: de là vient que l'on trouue
le tuyau qui monte à l'Octaue plus aysément que nul autre.
En second lieu on trouue le tuyau qui fait la Quinte, ou
le G re sol, en diuisant la ligne entiere en trois parties
esgales, dont les deux donnent le G re sol, de sorte qu'il
faut seulement laisser vn tiers de la ligne depuis le premier
C iusques au G, comme il faut laisser 1/4 de la mesme ligne
pour auoir le tuyau F, qui fait la Quarte. En apres il faut
laisser 1/5 partie pour auoir l'E mi la, qui fait la Tierce
maieure; et 1/6 pour auoir la feinte superieure d'E mi la,
qui fait la Tierce mineure contre le premier C. Mais pour
auoir la Sexte mineure, c'est à dire le tuyau de la feinte
superieure d'A mi la re, il faut laisser 3/8 de la ligne
entiere diuisée en huict parties, et 2/5 de la mesme ligne
diuisée en cinq parties pour auoir le tuyau A mi la re, ou la
Sexte maieure.
Tous les autres tuyaux se trouuent semblablement par le
moyen des Consonances, car le B fa se rencontre en diuisant
le tuyau F en quatre parties, dont les trois donnent le tuyau
B, qui fait la Quarte auec F. Et si l'on diuise le G en cinq
parties esgales, les quatre donnent le [sqb] mi, qui fait la
Tierce maieure auec G. Il est aysé de trouuer toutes les
autres feintes par les mesmes Consonances, car si l'on diuise
E en cinq parties esgales, et que l'on adiouste l'vne de ces
parties depuis E vers C, l'on aura la feinte superieure du
premier C, laquelle fait la Tierce mineure auec E.
Si l'on veut encore auoir la Tierce maieure en haut contre
A, il faut diuiser A en cinq parties, dont les quatre donnent
vne nouuelle feinte en haut, et huict semblables parties
prises sur la ligne entiere la donnent en bas. Or nous
n'auons pas encore trouué le tuyau D la re sol, qui est le
second Diatonique, lequel on peut trouuer en plusieurs
manieres, car si l'on diuise le tuyau A en deux parties, et
que l'on adiouste l'vne de ces parties vers le premier C,
l'on aura le tuyau D: que l'on trouue aussi en diuisant F en
cinq parties esgales, ausquelles si l'on en adiouste encore
vne, l'on aura le mesme D, lequel on trouue encore en
diuisant la ligne entiere en neuf, ou dix parties, car l'vne
de ces parties estant retranchée on a l'vn ou l'autre des D
la re sol, qui font le ton maieur ou le mineur auec C.
Finalement on aura la feinte de F, si l'on diuise D en six
parties, dont les cinq donneront ladite feinte, qui fait la
Tierce maieure en bas contre D, et consequemment on aura les
treize touches du clauier ordinaire, et les treize tuyaux du
Registre, ou du jeu d'vn demy pied ouuert, ou bouché. Ie
laisse [-337-] plusieurs autres manieres dont on peut vser
par le moyen des Consonances pour trouuer les mesmes tuyaux,
afin d'expliquer la seconde maniere, qui commence par les
moindres interualles, au lieu que la premiere a commencé par
les plus grands. L'on trouue premierement la premiere feinte
de C, en diuisant ledit C, c'est à dire le plus grand tuyau,
ou la plus grande ligne en vingt-cinq parties esgales, dont
on en laisse, ou on en retranche vne pour auoir ladite
feinte. Et si on veut la seconde feinte de C, laquelle est
souuent necessaire pour faire des Consonances iustes, il faut
diuiser C en seize parties, et en retrancher vne pour marquer
la seconde feinte, qui fait la seconde mineure, ou le demy
ton maieur auec ledit C, contre lequel la premiere fait le
demy ton mineur.
L'on a le tuyau D en diuisant C en dix parties, dont on en
retranche vne, car les 9/10 donnent le premier D, qui fait le
ton mineur contre C, auec lequel le second D fait le ton
maieur: mais il faut diuiser le C en neuf parties, et en
retrancher vne pour auoir ce second D, qui est esloigné de
l'autre d'vn comma. Si l'on veut auoir deux feintes de D
semblables aux deux feintes de C, il faut diuiser ce second
D, comme l'on a diuisé le C, à sçauoir en vingt-cinq parties,
pour auoir la feinte de vingt-quatre, et en seize pour auoir
celle de quinze. Et puis il faut diuiser le premier D en neuf
parties, ou le second en dix, pour auoir le tuyau E, en
retranchant 1/9, ou 1/10 partie. Et l'E mi la diuisé en seize
parties, dont on en retranche vne, donne quinze pour F,
duquel on aura les deux feintes, en le diuisant comme C en
vingt-cinq, et en seize parties, car vingt-quatre donnera sa
premiere feinte, et quinze sa seconde. Mais il donnera huict
parties pour G, lors qu'il aura esté diuisé en neuf parties,
et le G estant diuisé comme le C, ou comme le D, il donnera
ses deux feintes, (contre lesquelles il fera le demy ton
maieur et le mineur) et le tuyau A, contre lequel il fait le
ton mineur. Et l'A estant diuisé en seize parties, les quinze
donnent le B; et s'il est diuisé en neuf, les huict donnent
le [sqb], lequel estant diuisé en seize parties, les quinze
donnent le dernier tuyau C, qui fait l'Octaue en haut contre
le premier C.
D'où il appert que les Facteurs n'ont pas besoin d'vne
plus grande cognoissance pour faire leur Diapason, et leurs
tuyaux tres-iustes, quoy que tous les tuyaux dont i'ay parlé
ne soient pas suffisans pour donner toutes les Consonances
iustes contre chaque marche, et que l'on puisse encore
desirer quelque feinte pour ce suiet, c'est pourquoy
i'adiouste vn autre Diapason si vniuersel, que l'on n'y peut
rien desirer, si l'on ne veut passer iusques à l'infiny. Mais
il faut remarquer que la figure precedente est vn peu
differente de la description que i'ay faite du dernier
Diapason, ou de la seconde maniere que i'ay expliquée, car
les deux feintes qui sont entre F et G ne different que d'vn
comma, et le B est double comme le D, pour les raisons que
i'ay expliquées depuis la quatriesme iusques à la septiesme
Proposition du troisiesme liure des Genres; ce qui n'empesche
nullement que l'on n'entende ce que i'ay dit.
Quant au nombre 3600, qui signifie que le plus grand tuyau
estant diuisé en autant de parties, les autres tuyaux ont
celles qui restent, ie l'ay expliqué au mesme lieu, d'où l'on
peut conclure qu'il est le moindre de tous ceux qui peuuent
representer les dix-neuf tuyaux, ou les dix-neuf sons de
l'Octaue, qui a toutes ses Consonances parfaites, et où i'ay
fait voir l'vsage de ce Diapason.
[-338-] PROPOSITION XV.
Expliquer toutes les especes de Diapasons, et de Canons,
ou de regles harmoniques dont on peut vser pour perfectionner
les Orgues.
I'Ay desia expliqué plusieurs especes de Diapasons dans le
liure des Dissonances et des instrumens à chordes, mais la
table qui suit, contient tout ce qui se peut raisonnablement
desirer sur ce suiet, sans qu'il soit necessaire que les
Facteurs sçachent autre chose. Or cette table contient vnze
colomnes, qui monstrent la longueur et la largeur des tuyaux,
dont la premiere fait voir les treize degrez du Diapason
temperé; qui a ses douze demy-tons esgaux, ou quasi esgaux.
Mais il faut remarquer que la ligne [Hebrew: 'bh] represente
le tuyau d'vn pied de long, et qu'il faut seulement doubler,
tripler, ou quadrupler ses interualles pour auoir des tuyaux
de deux, trois, ou quatre pieds, ou le multiplier par seize,
vingt- quatre, ou trente-deux, pour en auoir des plus grands
dont on puisse vser.
Cette premiere colomne est diuisée en douze interualles,
ou en treize degrez, dont chacun a son nombre particulier, de
sorte que les vnze nombres qui sont entre 1000, et 500
representent les vnze moyennes proportionnelles, dont i'ay
parlé dans le traité du Luth, et ailleurs.
La seconde et la troisiesme colomne contiennent vn autre
temperament qui a aussi semblablement treize degrez dans la
troisiesme colomne, suiuant l'imagination de Salinas: mais
parce qu'il tire ce temperament de son Octaue de vingt-cinq
degrez, il y met vingt degrez, à sçauoir les treize de cette
troisiesme colomne, et les sept de la seconde, qui sont
marquez par de simples dieses, dont chacune à vne lettre, qui
se rapporte à la lettre Diatonique qui suit, ou qui precede.
Mais ie parleray des temperamens dans vne autre Proposition.
Quant à la quatriesme et cinquiesme colomne, elles font
voir les treize tuyaux dans leur perfection, et sans
temperament selon le discours de la Proposition precedente.
Mais la quatriesme colomne contient les quatre Octaues
entieres, c'est à dire tout le clauier de l'Orgue: et a
treize degrez dans la premiere Octaue, et quatorze dans la
seconde, afin que l'on voye le degré, ou la marche qui manque
audit clauier des Orgues ordinaires. La troisiesme Octaue a
seulement les huict degrez Diatoniques par b mol, et la
quatriesme les contient par [sqb] quarre. I'ay mis ces quatre
Octaues dans cette colomne, afin qu'elle serue de Diapason
aux Organistes et aux Facteurs, qui ne peuuent manquer en la
suiuant exactement, c'est pourquoy i'ay mis les nombres de
chaque degré de ces quatre Octaues dans la cinquiesme
colomne, dont la premiere a tous ses nombres entiers; mais
les autres ont quelques-vns des leurs qui sont rompus, ce que
l'on peut euiter en prenant les nombres de la premiere Octaue
pour ceux de la quatriesme, et en augmentant ceux de la 2, 3,
et 4, comme il est aysé de conclure.
La sixiesme et la septiesme colomne contiennent les
dix-neuf tuyaux du parfait Diapason, ou de l'Octaue, qui comprend
les trois genres, dont i'ay parlé amplement dans le
troisiesme liure des Genres, et parce que les treize degrez,
ou lettres de la quatriesme colomne appartient à cette
Octaue, elles
[-339-] [Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 339; text:
A, B, [sqb], C, D, E, F, G, a, c, d, e, f, g, I, II, III, IV,
V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, semitonium, diesis, comma,
minus, maius, subminimum, [alpha], [beta], [gamma], [delta],
[epsilon], [zeta], [eta], [theta], [iota], [kappa], [lambda],
[mu], [nu], [xi], [omicron], [pi], [rho], [sigma], [tau],
[upsilon], [phi], [chi], [psi], [omega], 300, 331, 362, 599,
630, 668, 708, 730, 794, 842, 891, 944, 1000, 75, 80, 90,
100, 112 1/2, 120, 135, 150, 163 3/4, 180, 200, 225, 240,
270, 320, 337 1/2, 360, 375, 389, 400, 432, 450, 480, 500,
540, 576, 600, 640, 775, 720, 730, 800, 864, 900, 960, 1080,
1132, 1200, 1920, 2000, 2150, 2160, 2250, 2314, 2400, 2560,
2592, 2700, 2880, 3000, 3072, 3200, 3240, 3375, 3456, 3600,
72000, 73728, 76800, 77360, 80000, 82000, 82920, 82944,
86400, 87930, 90000, 91125, 92260, 96000, 97200, 100000,
101250, 102400, 103680, 108000, 109350, 110592, 115200,
116640, 120000, 122500, 122880, 128000, 129600, 135000,
138240, 144000]
[MERHU3_6 09GF]
[-340-] ne sont pas repetées dans la sixiesme colomne,
afin que l'on remarque plus aysément que les lettres et les
degrez de cette sixiesme suppleent ce qui defaut à la
quatriesme, à laquelle il manque six degrez. Mais parce que
la septiesme colomne ne comprend pas toutes les Consonances
du Diapason parfait de Salinas, qui a vingt cinq degrez, ou
vingt-cinq tuyaux dans l'Octaue, et qu'il manque encore deux
degrez à cettuy-cy, comme i'ay monstré ailleurs, ie veux icy
proposer le Diapason le plus parfait de tous ceux qui ont
esté donnez iusques à present, à sçauoir celuy qui est
contenu dans la huictiesme et neufiesme colomne, car la
huictiesme contient treize degrez, qui luy sont propres (dont
l'Octaue de la six et septiesme colomne est priuée) puis
qu'elle a trente-deux degrez, sons, marches, ou tuyaux dans
son Octaue, dont chacun suit la iustesse des nombres
harmoniques.
Or ie ne m'arreste pas à l'explication de cette huict et
neufiesme colomne, d'autant que i'en fais vn discours
particulier dans le traité des Clauiers. Ie diray seulement
que la dixiesme colomne contient tous les noms des 31
interualles de ce Diapason, sur lequelles Facteurs peuuent
prendre la iuste mesure de toutes sortes de tuyaux d'vn pied,
ou celle des tuyaux qui sont moindres ou plus grands: ce
qu'ils peuuent semblablement faire sur les autres colomnes.
L'on peut aussi remarquer en faueur de Salinas que le
Diapason de la 9 et dixiesme colomne n'est different du sien
qu'en sept degrez que i'y adiouste, à sçauoir en la feinte
Xe, au premier E, et au premier F, au premier G, au second
Xg, au premier A, et au premier [sqb], qui seruent pour
trouuer de certaines Consonances qui ne se rencontrent pas
dans son Systeme.
Quant à la largeur des tuyaux, elle est aysée à
comprendre, parce qu'il suffit de sçauoir que les lames, ou
les plaques d'estain, de plomb, ou d'autre matiere doiuent
auoir la 4, 5, ou 6 partie de la hauteur des tuyaux, car elle
n'est pas tellement determinée, qu'il ne soit loisible de les
faire vn peu plus larges, ou plus estroits, selon la
commodité du lieu, ou la volonté du Facteur, comme i'ay desia
dit. Or i'ay marqué la quatriesme, et la sixiesme partie de
ladite hauteur pour la largeur des tuyaux dans cette figure,
comme l'on void dans l vnziesme colomne, car [alpha][beta]
contient la sixiesme partie de la hauteur du tuyau
[alpha][gamma], et [alpha][phi] en contient le quart; de
sorte que [alpha][phi][gamma][psi] monstrent la largeur et la
longueur de la plaque d'estain, dont on fait le tuyau d'vn
pied ouuert. Semblablement [zeta][sigma][gamma][upsilon]
monstrent la lame dont on fait le dernier tuyau de la
premiere Octaue, lors qu'il a le quart de sa hauteur en
largeur, et lors qu'il n'en a que la sixiesme partie, sa lame
est marqué par [zeta][eta][gamma][theta].
La largeur de la plaque [kappa][lambda][gamma][mu],
monstre le premier tuyau de la troisiesme Octaue, et
[mu][zeta][gamma][omicron], monstre le premier de la
quatriesme Octaue, lequel a seulement trois pouces de
hauteur. Mais il est si aysé de sçauoir la largeur de tous
les autres tuyaux, si l'on entend ce que i'ay dit de ceux cy,
qu'il n'est pas necessaire d'en parler: c'est pourquoy ie
quitte ce discours pour m'arrester au temperament de l'Orgue
qui est vsité dans tous les Orgues de l'Europe, afin que les
Facteurs n'ignorent rien de tout ce qui appartient à leur
art.
[-341-] PROPOSITION XVI.
Expliquer le plus aysé, et le plus parfait Diapason des
Orgues que l'on puisse s'imaginer, lors que l'on vse du
temperament, et que l'on ne veut que treize, ou vingt marches
sur chaque Octaue; et consequemment donner la maniere
d'accorder parfaitement les Orgues ordinaires: où l'on void
l'explication de la seconde et troisiesme colomne de la table
precedente.
PVis que i'ay monstré que le clauier et le Diapason, qui
contiennent le genre Diatonic dont on vse maintenant dans sa
perfection, ont 32, 27, 25, ou du moins 19 marches, ou degrez
sur chaque Octaue, et que les Clauiers ordinaires tant des
Orgues que des Epinettes n'en ont que treize, il s'ensuit
qu'ils ne peuuent estre iustes, puis que l'on y veut trouuer
tout ce qui est dans les dix-neuf degrez du clauier parfait.
C'est pourquoy l'on est contraint d'augmenter, ou de
diminuer la plus grande partie des interualles tant dissonans
que consonans: et parce que l'on ne peut garder la difference
du ton mineur et du maieur, on les fait esgaux, de sorte
qu'il n'y a nulle difference entre les tons de l'Orgue: c'est
pour ce sujet que l'on diminuë le ton maieur d'vn demy comma,
dont on augmente le mineur: d'où il arriue que les Tierces
maieures demeurent en leur perfection, car l'interualle de la
Tierce maieure estant diuisé proportionnellement, l'on a deux
tons esgaux, dont l'vn est autant augmenté que l'autre est
diminué.
Et parce que l'Octaue est tousiours parfaite, et que la
Sexte mineure fait l'Octaue auec la Tierce maieure, il
s'ensuit que cette Sexte a sa iuste proportion. Ie laisse
plusieurs interualles dissonans, qui sont aussi dans leur
iustesse, par exemple la Quinte superfluë, qui est composée
de deux Tierces maienres, et la Quarte diminuée, qui surpasse
la Tierce maieure d'vne diese, laquelle demeure encore en sa
iustesse, afin d'expliquer l'alteration des autres
Consonances, dont la moindre est la Tierce mineure, que l'on
diminuë de la quatriesme partie d'vn comma, d'autant qu'elle
est composée du ton maieur, et du demy-ton maieur, quand elle
est en sa perfection, or le ton maieur est diminué d'vn
demy-comma, et le demy-ton maieur est augmenté d'vn quart du mesme
comma, à raison qu'il est composé du demy-ton mineur, que
l'on augmente dans ce temperament dudit quart de comma, et de
la Diese, qui ne souffre nulle alteration, et consequemment
la Tierce mineure est trop petite de ce quart du comma.
La Quinte est aussi trop foible d'vn quart de comma, puis
qu'elle est composée des deux Tierces; et la Quarte est trop
forte du mesme quart, puis qu'elle fait l'Octaue auec la
Quinte. Finalement la Sexte maieure est trop forte de ce
mesme quart, puis qu'elle acheue l'Octaue auec la Tierce
mineure, qui est trop foible de ce quart: d'où il est aysé de
conclure qu'il suffit de sçauoir de combien l'on affoiblit la
Quinte, et la Tierce mineure pour cognoistre de combien les
autres Consonances s'augmentent. Ie laisse les discords, ou
les Dissonances qui souffrent de l'alteration, par exemple le
Triton, qui est trop foible d'vn demy comma, et la fausse
Quinte, que l'on augmente d'autant, puis qu'elle acheue
l'Octaue, parce qu'il importe fort peu que les Dissonances
soient alterées, puis qu'on ne l'apperçoit pas si aysément
qu'aux consonances, [-342-] i'adiouste seulement que la
Septiesme mineure est trop forte d'vn comma, puis qu'elle
compose l'Octaue auec le ton maieur, et que la Septiesme
composée de deux Quartes est trop forte d'vn demy comma, dont
la Septiesme composée de la Quinte, et de la Tierce mineure
est trop foible.
Or si l'on entend ce que ie viens d'expliquer, il sera
fort aysé de descrire le Diapason du parfait temperament,
comme l'on peut voir dans la seconde et troisiesme colomne de
la table precedente, car le c chromatique, c'est à dire la
feinte de C sol vt fa, doit estre augmentée d'vn quart de
comma, puis qu'elle en est esloignée d'vn demy-ton mineur; et
parce que la feinte enharmonique qui suit, et qui est marquée
de d n'est esloignée que d'vne diese du c chromatique, et que
la Diese doit auoir sa iuste proportion, il faut hausser
ledit d d'vn quart de comma; Et puis il faut hausser le
premier D du systeme parfait, et abaisser le second d'vn demy
comma, afin de n'en faire qu'vn des deux. Mais parce qu'il
est beaucoup plus aysé de marquer le Diapason temperé en
trouuant premierement les Consonances parfaites qu'il a,
qu'en vsant de la maniere precedenre, ie la quitte pour
marquer premierement les Tierces maieures, puis qu'elles sont
iustes; d'où il arriue que l'E mi la du Diapason temperé est
celuy du Diapason parfait, puis qu'il fait la Tierce maieure
iuste auec C, qu'il a encore en montant.
Les deux [sqb] de ces deux Diapasons conuiennent aussi,
d'autant que G fait la Tierce maieure auec eux. Mais parce
que l'on ne peut vser de ce temperament si l'on ne met vingt
marches, ou degrez à chaque Octaue du Clauier, comme l'on
peut voir dans le trente-troisiesme Chapitre du troisiesme
liure de Salinas, qui l'explique; et que les Orgues n'ont
pour l'ordinaire que treize marches sur l'Octaue, il faut
vser d'vne autre industrie, par exemple de celle que i'ay
monstrée dans le traité du Luth, par le moyen de laquelle
tous les demy-tons de l'Octaue sont esgaux: quoy qu'il soit
meilleur de laisser les Tierces maieures iustes, que l'on
diuise en quatre demitons esgaux par l'inuention de trois
moyennes proportionnelles; l'on peut aussi diuiser la Quarte
en cinq demitons esgaux, mais parce qu'il faut trouuer quatre
moyennes proportionnelles pour ce suiet, et qu'il en faudroit
trouuer six pour diuiser la Quinte en sept demitons esgaux,
il vaut mieux diuiser la Tierce maieure comme i'ay dit, parce
que les trois moyennes proportionnelles se trouuent
geometriquement et facilement: ce qui arriue semblablement à
la Sexte mineure, que l'on diuise en huict demitons esgaux
par l'inuention de 7 moyennes proportionnelles: de sorte que
l'on peut dire que la Tierce maieure, et la Sexte mineure ont
vn grand priuilege, et qu'elles seruent dauantage à ce
temperament, que la Quarte, ou la Quinte, c'est pourquoy
elles sont recompensées d'vne iustesse qui esgale celle de
l'Octaue.
Mais tous ces temperamens ne seruent de rien pour la
fabrique de l'Orgue, d'autant que les tuyaux que l'on fait
selon la iuste proportion, approchent si pres dudit
temperament, que les mesmes tuyaux qui sont faits pour
l'Orgue parfait, peuuent seruir pour l'imparfait, ou
l'ordinaire, parce qu'ils ne sont pas esloignez de plus d'vn
quart de comma les vns des autres: or ce quart est quasi de
160 à 161, de sorte que si l'on diuise le tuyau parfait en
160 parties, il ne faut diminuer, ou augmenter l'imparfait
que d'vne partie; ce qui n'est pas quasi sensible dans les
moindres tuyaux: mais si le tuyau estoit de seize pieds, il
faudroit adiouster vn pouce et 1/5 au tuyau, qui feroit le
ton mineur en bas; et [-343-] s'il faisoit le ton maieur, il
faudroit en oster autant pour pratiquer le temperament le
plus iuste de tous, qui a les vingt degrez sur chaque Octaue,
dont i'ay parlé cy-dessus. Les Corollaires qui suiuent
contiennent encore plusieurs autres choses qui appartiennent
à ces temperamens, et seruent pour entendre les colomnes de
la table precedente.
COROLLAIRE I.
L'on void dans la petite colomne, qui est entre la
troisiesme et la quatriesme, de combien chaque degré du
Diapason temperé est esloigné des degrez du parfait, par le
moyen des deux lignes de chaque degré de l'vn, et de l'autre,
qui aboutissent sur ladite colomne: par exemple, que le D
temperé est plus haut d'vn quart de comma que le D iuste, et
ainsi des autres; ce qui peut ayder aux Facteurs d'Orgues,
s'ils ayment mieux trauailler par science, que par routine.
COROLLAIRE II.
Il faut aussi remarquer que les nombres de la premiere
colomne, qui signifient les vnze moyennes proportionnelles,
ne sont pas si iustes que lors que l'on en prend de plus
grands, comme sont les treize de la table qui suit, et que
i'ay desia expliquez dans le traité des instrumens à chorde.
Diapason diuisé en douze demitons esgaux.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 343; text: 100000,
93750, 88889, 83333, 80000, 75000, 71111, 66667, 62500,
60000, 56250, 53333, 50000]
[MERHU3_6 10GF]
Table de l'Octaue diuisée en douze demitons inesgaux.
1080
Demiton maieur
1152
Demiton moyen
1215
Demiton maieur
1296
Demiton mineur
1350
Demiton maieur
1440
Demiton maieur
1536
COROLLAIRE III.
L'on peut diuiser l'Octaue en douze autres demitons,
qui ne sont pas esgaux, mais toutes les Consonances ne se
trouuent pas iustes dans ces deux diuisions, comme en celle
de l'Octaue de dix-neuf degrez; par exemple l'A mi
la re n'a point de Quinte en haut, car l'E mi la est trop
foible d'vn comma, ce qu'il faudroit suppleer par vn second
A ou E, comme l'on void dans la huict et neufiesme colomne
de la table precedente: neantmoins ie mets icy les nombres à
costé qui representent ces demitons inesgaux dans leur
iustesse, ausquels les notes precedentes peuuent respondre
sans qu'il soit besoin de les repeter.
Or les Practiciens et les Facteurs peuuent encore voir
l'Octaue de Fabius Colomna, qui diuise chaque ton en cinq
parties esgales, comme i'ay monstré dans l'vnziesme
Proposition du troisiesme liure des Genres, afin qu'ils
sçachent tout ce que l'on peut s'imaginer pour la [-344-]
perfection de l'Orgue, et de son Diapason.
Demiton moyen
1620
Demiton maieur
1728
Demiton mineur
1800
Demiton maieur
1920
Demiton maieur
2048
Demiton moyen
2160
PROPOSITION XVII.
Expliquer les differentes soudures, dont on peut vser pour
la fabrique des tuyaux d'Orgue.
APres que l'on a couppé les lames, ou les plaques
d'estain, et de plomb de la longueur et de la largeur dont
nous auons parlé, l'on prend des cylindres de bois de mesme
grosseur, que doiuent estre les tuyaux, afin de rouler et de
ioindre lesdites plaques dessus; mais puis que la colle, ou
la soudure est necessaire pour cela, il faut remarquer qu'il
y a plusieurs sortes de colles, de ciments et de soudures,
selon les differentes matieres dont on fait les tuyaux ronds,
ou quarrez, ou d'autre figure, car s'ils sont de quatre
pieces de bois, comme on les fait ordinairement pour auoir
des Flustes douces, il faut vser de la colle forte des
Menuisiers pour les ioindre en forme de quarré, ou en
parallelepipede; quoy qu'on les puisse faire en triangle de
trois planches de bois, comme la Trompette marine, dont i'ay
parlé dans le quatriesme liure des instrumens à chordes.
L'on peut aussi vser de colle de poisson, que l'on nomme
Ictyocolle, ou de celle dont vsent ceux qui tornent en l'air
pour attacher les morceaux de bois, de verre, de chrystal, de
cuiure, ou d'autre matiere qu'ils veulent torner. Et si les
tuyaux sont de charton, l'on peut vser de cire d'Espagne, ou
de la colle ordinaire, dont on colle le papier des chassis.
Ie laisse plusieurs especes de mortiers et de ciments qui
seruent à lier les pierres ensemble, d'autant que l'on n'a
pas coustume de faire les tuyaux des Orgues de plastre,
d'argille, de pierres, ny d'autre matiere semblable, quoy que
cela se puisse faire: car l'on pourroit former vingt ou
trente mille tuyaux dans les grands rochers, par le moyen de
plusieurs canaux souz-terrains, qui porteroient le vent à des
tuyaux de pierre, et les soufflets necessaires pour ce suiet
pourroient estre leuez, et ouuerts auec des rouës de moulin,
ou auec d'autres engins qui sont aysez à faire.
Ie laisse encore la ferrumination, dont Vigenere a parlé
dans ses tableaux de Philostrate, d'autant que l'on ne fait
pas ordinairement les tuyaux de fer, ou d'acier; ie
remarqueray seulement que les Latins ont donné le nom de
Ferrumination à toute sorte de soudure, à raison que les
differentes pieces de fer se prennent et se lient fort
aysément ensemble, lors qu'elles sont rougies et martelées;
et que cette soudure est la plus forte et la plus dure de
toutes: ce qui a peut-estre enseigné à faire le ciment auec
de la poudre de briques, et de verre, et auec du charbon de
pierre, de la chaux et du sable, parmy lesquels on mesle des
escailles, de la poudre, de la mine, ou de la chaux de fer,
que les Chymistes appellent Crocus martis, parce qu'elle est
de la couleur du saffran qui tire sur le sang. Or le fer a
cette proprieté à raison de son humeur visqueuse et gluante:
ce que i'ay rapporté, afin que si les curieux veulent faire
des tuyaux de pierre, qu'ils vsent de cette espece de ciment,
lequel est le meilleur et le plus fort de tous.
Quant aux soudures qui seruent pour faire les tuyaux
d'estain, de cuiure, [-345-] de laton, ou d'argent, elles se
font de deux parties de plomb, et d'vne partie d'estain de
glace sur trois parties d'estain fin, ou d'vne partie de fin
estain sur autant de plomb, afin que la soudure en soit plus
douce et plus maniable; quoy que chaque artisan y puisse
mettre plus ou moins de plomb ou d'estain selon la dureté
qu'il desire, et l'ouurage auquel il veut l'appliquer. Mais
les Orfeures ont mieux reglé leurs soudures que les autres
ouuriers, car ils les diuisent ordinairement en quatre
especes ou degrez, dont la plus forte est à 8, c'est à dire
qu'ils mettent 1/8 de cuiure, ou de laton sur sept d'argent.
La seconde est à six, lors qu'ils y mettent 1/6 de laton: la
troisiesme est au quart, et la 4 au tiers, et est la plus
foible et la plus molle de toutes les soudures, qui seruent à
lier l'argent à l'argent, et au cuiure, ou laton, et le fer
au cuiure, au laton et à l'or, c'est pourquoy elle est propre
pour souder les tuyaux d'Orgue, que l'on peut faire de toutes
ces matieres.
Or il est en la liberté des artisans et des Facteurs, de
diuiser ces soudures en huict degrez, dont le premier ayt 1/8
de laton sur sept d'argent, le 2, 3, 4, 5, 6, 7, et 8 degré
1/7, 1/6, 1/5, 1/4, 1/3, 1/2, et 3/4 ou 2/3 de laton, quoy
qu'il soit plus à propos de se tenir à la pratique ordinaire,
qui contient souuent ce qu'il y a de plus certain et de
meilleur en chaque art, à raison des longues experiences, et
du continuel vsage, qui a enseigné la verité et l'vtilité: si
quelqu'vn veut faire des tuyaux d'or, il peut encore vser de
quatre autres sortes de soudure, à sçauoir de celle de huict,
qui est la plus forte de toutes, car elle se fait d'vne
partie d'argent, et de cuiure sur sept parties d'or, la
seconde a seulement 1/9 de cuiure; la troisiesme 1/12, et la
quatriesme ou la plus foible 1/14, ou 1/15.
Il n'est pas necessaire d'adiouster les autres especes de
colles, de gommes, de pastes, et de mastics, dont on vse pour
coller le papier, le charton, et les pieces de marbre, que
l'on mastique ensemble, ny la maniere d'amalgamer, et
d'incerer toutes sortes de corps les vns auec les autres,
d'autant que cela ne sert de rien à nostre suiet, et que les
Facteurs d'Orgues le peuuent apprendre des artisans qui s'en
seruent, s'ils sont assez curieux pour experimenter la
diuersité des sons, qui se peuuent faire par des tuyaux de
toutes sortes de matiere, dont ils peuuent tirer beaucoup de
secrets pour l'harmonie. Or la grande diuersité des colles et
des soudures merite vn liure entier, d'où l'on puisera des
lumieres fort particulieres pour la Physique, car les petites
particules de terre et d'eau, qui se ioignent et se meslent
ensemble pour composer les pierres, les metaux, et les
plantes, ne sont liées que par differentes especes de colle,
qui se font par les differentes cuissons de l'eau, laquelle
s'endurcit plus ou moins selon les differens degrez des
coctions de la nature, qui est si subtile en son art et en
ses oeuures, qu'il ne nous est pas possible d'en descouurir
les procedures et les secrets.
Neantmoins si l'on en veut apprendre quelques
particularitez assez notables, il faut lire les discours
admirables que Bernard Palissy a fait des eaux et des
fontaines tant naturelles, qu'artificielles, et des metaux,
des sels, des salines, des pierres et des terres; et ce qu'en
ont escrit quelques autres suiuant les obseruations qu'ils
ont faites. Mais ie parleray encore des metaux, et de la
maniere de les fondre dans vn autre lieu: d'où les Facteurs
pourront tirer de l'vtilité et du plaisir.
[-346-] PROPOSITION XVIII.
Determiner si les tuyaux faits d'vn metal dur, ou d'vne
matiere plus compacte sont à l'vnisson lors qu'ils sont de
mesme grandeur, et si les differentes figures leur font
changer de son.
SI l'experience n'enseignoit que tous les tuyaux de mesme
grandeur font l'vnisson, encore que la matiere de l'vn soit
de plomb, ou d'estain, et que celle des autres soit de fer,
de bois, de charton, de cire, de tuyaux de plumes, et cetera
il seroit difficile de le croire; quoy que le son de ceux que
l'on fait d'vne matiere plus molle, par exemple de bois, ou
de cire, facent des sons plus doux et moins esclatans. Or les
Facteurs peuuent aysément remarquer ce que les differentes
espaisseurs, et les differentes matieres des tuyaux apportent
à la qualité de leurs sons, c'est pourquoy ie ne m'y arreste
pas.
Quant à la differente figure des tuyaux, le sieur Cornu
tres-habile Arpenteur a experimenté que deux tuyaux de mesme
hauteur, dont l'vn est cylindrique, et l'autre
parallelepipede, font l'vnisson, lors que le costé du
parallelepipede, ou quarré est de huict parties, et le
diametre de la base du cylindrique de neuf: d'où il infere
que ces deux corps sont esgaux entr'eux. A quoy il adiouste
qu'ayant fait trois cubes de plomb, à sçauoir vne sphere et
deux cubes, et ayant donné quatorze parties tant au diametre
de la sphere, qu'au costé du cube, (apres auoir tiré la
racine cubique de 1437 1/3, qui est vn peu moindre que 11
1/3) il a remarqué que le cube de 11 1/3 de costé, pese moins
que la sphere d'vn tiers de ladite sphere, c'est à dire que
quand elle pese trois liures, le cube n'en pese que deux; ce
cube pesoit trois liures et six onces. Mais le cube qui a 12
4/9 pour son costé, s'est trouué d'esgale pesanteur auec la
sphere, d'où il tire plusieurs conclusions, dont ie parle
ailleurs.
PROPOSITION XXIX.
Expliquer les differents interualles ou degrez que font
les differens tuyaux d'Orgue, lors que l'on leur donne le
vent different.
L'Experience enseigne que les tuyaux d'Orgues que l'on
embouche, ou à qui l'on enuoye le vent par la pression plus
ou moins forte des soufflets, produisent des sons differens,
car il y en a qui montent plus haut d'vn demiton que leur son
naturel et ordinaire, et les autres montent plus haut d'vne
Quinte, d'vne Octaue, d'vne Douziesme, ou d'vne Quinziesme,
comme il arriue aux Flustes et aux Trompettes, dont i'ay
desia parlé, lors que i'ay expliqué les raisons de ces sauts,
ou interualles. Mais il est difficile d'expliquer pourquoy
tous les tuyaux ne font pas les mesmes interualles, comme
font toutes les Trompettes. I'ay experimenté que les tuyaux
ouuerts tant gros que petits montent à l'Octaue, si tost
qu'on pousse le vent vn peu plus fort qu'à l'ordinaire, sans
qu'ils puissent monter à la Tierce, à la Quarte, ou à la
Quinte, et que ceux qui sont bouchez montent tousiours à la
Quinte, ou à la Douziesme.
Or les Facteurs peuuent ayder à la Philosophie, en
dressant le catalogue des [-347-] tuyaux qui montent
seulement d'vn demy-ton, ou d'vne Tierce, d'vne Quarte, d'vne
Quinte, et cetera car il sera plus aysé d'en trouuer la
raison, lors que l'on cognoistra les qualitez des tuyaux qui
sont cause de la difference de ces sons. Ie diray seulement
icy qu'il est necessaire que le nombre des percussions, dont
le vent bat la languette du tuyau, soit double du nombre des
battemens de son ton naturel pour le faire monter d'vne
Octaue, et consequemment que le nombre des battemens du vent
est triple, lors que le tuyau monte à la Douziesme, comme il
est aysé de conclure parce que i'ay demonstré dans les autres
liures.
I'ay experimenté que les tuyaux ouuerts qui sont fort
courts, comme ceux dont la largeur est esgale à la hauteur,
ne peuuent monter par dessus leur ton naturel, ou qu'ils
montent difficilement, et qu'ils montent aysément, lors que
leur longueur est quadruple, ou quintuple de leur largeur.
Les tuyaux dont la bouche est trop haute ne peuuent aussi
octauier; et quelques-vns ont remarqué que les tuyaux à anche
montent souuent à la Tierce maieure, lors qu'on veut leur
faire prendre leur ton naturel. I'ay vn tuyau dont la hauteur
est octuple de la largeur qui monte premierement à l'Octaue
auec vn vent plus fort, et puis il fait la Douziesme en
redoublant le vent, et finalement il monte iusques à la
Quinziesme: il a trois lignes en diametre et demy pied de
hauteur: il est aysé d'esprouuer toutes les autres hauteurs,
et d'obseruer toutes les differences qu'y apportent les
differentes largeurs et hauteurs des bouches et des lumieres.
PROPOSITION XX.
Determiner quelles sont les proprietez de chaque jeu de
l'Orgue, et pourquoy l'on n'apperçoit pas les dissonances que
font les Organistes en ioüant.
PVis que les tuyaux sont differens en grandeur et en
matiere, il n'y a nul doute qu'ils ont des tons, et des sons
differens, qui affectent l'ouye et l'esprit en diuerses
manieres, car les tuyaux bouchez parlent plus doucement que
les ouuerts, à raison que le vent qui sort par la lumiere du
tuyau, ne bat pas leur languette si fort que celle des
ouuerts, d'autant que le vent qui entre dans la bouche,
rencontre celuy qui reuient de dedans le tuyau, qui affoiblit
l'impetuosité de celuy qui entre, car le vent qui va frapper
le bout, ou le fond du tuyau, est contraint de ressortir par
la mesme bouche par laquelle il est entré, parce qu'il n'a
point d'autre sortie.
Quant aux tuyaux de bois, ils sont plus doux que ceux
d'estain, parce que le bois est plus mol, ou qu'il a plus de
pores: mais il est difficile d'expliquer la qualité des sons
de chaque jeu, si l'on ne les rapporte aux autres instrumens,
dont ils imitent le son, par exemple aux Flustes d'Allemand,
aux Cornets, aux Trompettes, et cetera car la plus grande
partie de nos cognoissances est fondée sur la comparaison que
nous faisons d'vne chose à l'autre: c'est pourquoy l'on ne
peut comprendre cette Proposition, si l'on n'a ouy lesdits
instrumens, puis que les obiets n'entrent point dans
l'entendement qu'ils n'ayent premierement entré par les sens.
Il suffit donc icy de dire que les jeux de l'Orgue peuuent
imiter tous les autres instrumens à vent, et peut estre
quelques-vns de ceux qui vsent de chordes, comme la Viole et
la Lyre.
Quant à la seconde partie de cette Proposition, elle est
plus aysée à comprendre [-348-] si l'on entend les notes qui
suiuent, et qui representent les deux jeux differents qui
sont à la Tierce l'vn de l'autre, dont le plus grand sert de
Basse, et l'autre de Dessus, comme l'on void à ces trois
notes, car le Dessus qui fait la Tierce auec la Basse, est
tousiours esloigné d'vne Tierce maieure à chaque tuyau:
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 348]
[MERHU3_6 10GF]
de sorte que si l'on suppose que les trois notes de la
Basse soient les trois sons du plus grand jeu, et que les
trois notes du Dessus soient les trois tuyaux du moindre, il
s'ensuit que la premiere note de la Basse fait la Tierce
maieure auec la premiere du Dessus, et ainsi des autres qui
montent, et par consequent que si l'on tient ferme sur la
premiere marche de la Basse, tandis que l'on touche la
seconde du Dessus, l'on fait la Quinte superfluë; et si l'on
touche la troisiesme du Dessus, que l'on fera la Septiesme.
Il est aysé de monstrer la mesme chose des Neufiesmes, et
de plusieurs autres Dissonances que l'on est contraint de
faire sur l'Orgue, encore que l'on ne les apperçoiue pas
ordinairement: ce qui estonne ceux qui cognoissent les
moindres Dissonances dans les Concerts des voix et des autres
instrumens, quoy qu'ils soient beaucoup plus imparfaits que
l'Orgue quant à leur temperament. Mais la raison de ce
Phenomene doit estre prise de la foiblesse des moindres
tuyaux, dont les sons ne paroissent quasi nullement parmy les
plus grands jeux, parce que leurs sons cachent, estouffent et
engloutissent les autres, comme la lumiere du Soleil cache
celle des chandelles. Et si les voix qui font des Consonances
estoient aussi fortes à l'esgard de celles qui font des
Dissonances, que les gros tuyaux à l'esgard des moindres,
dont nous parlons icy, on ne les apperceuroit pas mieux que
sur l'Orgue: ce qu'il faut semblablement conclure des autres
instrumens, car autant de fois qu'vn effet est si violent
qu'il remplit la capacité des sens et des organes, nous ne
pouuons plus sentir les moindres effets qui suruiennent, ou
qui accompagnent la puissante impression de l'autre.
Or il est certain que les six notes vt, re, mi, fa, sol,
la, se peuuent rencontrer parfois sur vne mesme touche, de
sorte que toutes les Dissonances accompagnent toutes les
Consonances, ce qui ne pourroit estre que tres-mauuais et
insupportable, si les sons qui discordent estoient assez
forts pour estre ouys et remarquez. Ce qui n'empesche pas que
ces petits jeux ne rendent l'harmonie plus remplie et plus
massiue, ou solide, car ils donnent du lustre aux tuyaux qui
font les Vnissons et les Octaues, qui ont ce semble trop de
douceur pour estre agreables, si l'on n'y mesle des sons, qui
tiennent de l'aigre, du piquant et de l'aigu, et qui fassent
mieux gouster l'harmonie, dans laquelle il suffit que les
Consonances predominent, et qu'elles preoccupent tellement
l'oreille, qu'elle n'en perde point l'idée par la presence
des Dissonances.
PROPOSITION XXI.
Determiner si l'on peut adiouster de nouueaux jeux à
l'Orgue.
IE ne parle pas icy des differents jeux qui dependent de
la multitude des degrez, et des interualles que l'on peut
donner à l'Octaue, car on peut les varier en tant de manieres
que l'on voudra, ny de ceux qui consistent dans le [-349-]
meslange de deux, trois, ou plusieurs jeux, que l'on appelle
jeux composez, car i'en ay desia parlé, mais de ceux qui
dependent d'vne figure, et d'vne harmonie particuliere des
tuyaux. Or il est certain qu'il est aysé d'adiouster de
nouuelles formes de tuyaux, car on les peut faire
triangulaires, ou en helice, et l'on peut adiouster vne ou
plusieurs concauitez de toutes sortes de grandeurs aux tuyaux
ordinaires, lesquelles leur feront changer de son. Ie laisse
plusieurs autres inuentions dont les Facteurs peuuent
enrichir les jeux de l'Orgue: par exemple, si l'on met de
petites peaux de mouton aussi deliées que celles des oignons,
au bout des tuyaux pour les boucher, ou si l'on fait
plusieurs trous au corps du tuyau, qui soient bouchez
desdites peaux, l'on entendra vne harmonie particuliere,
laquelle on peut encore varier par la difference des
mouuemens que l'on donne au vent.
Quant aux voix humaines de l'Orgue que l'on appelle
Regales, on peut les perfectionner en leur ostant ce qu'elles
ont de plus rude, et de plus desagreable: mais parce que la
speculation de ces varietez depend en partie des experiences
et de la main des Facteurs, il suffit d'en aduertir pour
donner l'ouuerture à plusieurs nouuelles inuentions. L'on
peut aussi ioindre toutes sortes d'instrumens à vent aux
Orgues ordinaires, par exemple toutes sortes de Musettes et
de Haut-bois, et mesme les instrumens à chorde, et ceux de
percussion, qui feront des harmonies tres-particulieres par
le moyen de plusieurs rouës et d'autres ressorts, dont
l'inuention est assez facile, car elle ne depend que de
l'hydranlique, et des autres parties des Mechaniques, dont on
peut tirer des secrets assez auantageux pour faire parler les
tuyaux des Orgues, et pour leur faire prononcer toutes sortes
de syllabes, et consequemment toutes sortes de dictions. Mais
cet ouurage consiste en tant de ressorts et de differents
mouuemens, qu'il desire l'esprit, le trauail et la vie de
plusieurs hommes, c'est pourquoy i'en laisse le soin et
l'inuention à la posterité, afin d'entamer le discours des
clauiers, qui font l'vne des principales parties de l'Orgue,
et qui contiennent toute la science des Organistes.
PROPOSITION XXII.
Expliquer la science du Clauier des Orgues, et combien il
doit auoir de marches pour comprendre la perfection du genre
Diatonic, Chromatic et Enharmonic.
LA cognoissance du Clauier des Orgues depend de la suite
de ses degrez, car il faut sçauoir la raison des interualles
qui se rencontrent dans l'Octaue de l'Orgue pour toucher les
marches qui font les Consonances et les Dissonances, afin
d'exprimer le dessein que l'on a, et la dignité du suiet. Or
le clauier ordinaire tant des grandes Orgues qui seruent aux
Eglises, que des cabinets dont on vse dans les chambres
particulieres, a treize marches sur chaque Octaue, et n'est
nullement different de celuy des Epinettes, dont i'ay parlé
dans le liure des instrumens à chordes: c'est pourquoy il
n'est pas besoin de le mettre icy, si ce n'est pour faire
plaisir aux Organistes et aux Facteurs, qui pourront plus
aysément comparer les nouueaux clauiers que ie donne, auec le
clauier ordinaire, afin de voir et de suppleer ce qui y
manque pour auoir tous les accords et les interualles dans
leur iuste proportion.
Il faut aussi cognoistre toutes les varietez des chants,
et des compositions [-350-] qui se peuuent faire dessus, et
tous les mouuemens, les martelemens, les tremblemens, les
passages, les Echo, et les autres gentillesses dont les
Orgues sont capables. Ce que l'on sçaura parfaitement si l'on
entend ce que i'ay dit de la varieté, et de la grande
multitude des chants, des mouuemens rythmiques, et des
vistesses dont on peut vser sur la Viole, le Luth,
l'Epinette, et cetera c'est pourquoy ie ne le repete pas icy,
afin d'expliquer les autres particularitez des clauiers qui
sont quelquefois doubles, ou triples dans les grands buffets
des Orgues. Mais il suffit d'en cognoistre vn pour iuger des
autres, parce qu'ils sont tous semblables, encore que l'on
puisse adiouster quelque nombre de marches aux vns plus
qu'aux autres, suiuant le dessein du Facteur et de
l'Organiste.
Or le premier Clauier qui suit, et qui a treize marches
sur chaque Octaue, commence en C sol vt fa, encore que l'on
puisse le commencer par telle autre lettre que l'on voudra,
et que le son de chaque tuyau soit indifferent pour signifier
le son de toutes sortes de lettres. Mais puis que ie desire
que l'on ne fasse rien sans raison, il faut remarquer que les
nombres qui sont sur les marches de ce Clauier representent
les iustes raisons de chaque interualle, afin que l'on sçache
la proportion de tous les tuyaux à la seule veuë de ce
Clauier: car leur hauteur et leur largeur doiuent auoir les
mesmes raisons que les nombres qui sont escrits sur les
marches, dont le plus grand, ou le premier, à sçauoir 3600
represente le premier C sol vt fa, qui est esloigné de la
feinte 3456 d'vn demy-ton mineur; et cette feinte est
esloignée du D la re sol d'vn demiton moyen, afin qu'il y ayt
vn ton maieur de C à D.
D est distant de la feinte qui suit d'vn demiton mineur,
et cette feinte 3072 est esloignée d'vn demiton maieur d'E mi
la: d'où il s'ensuit qu'il y a vn ton maxime ou superflu
d'E
à F vt fa, c'est à dire vn ton composé de deux demytons
maieurs; et que F n'a point de Tierce mineure en bas, ny C en
haut.
De F vt fa à la feinte
2692, il n'y a qu'vn demiton
mineur, et consequemment il y a vn ton mineur d'E à 2692;
c'est pourquoy D ne peut auoir de Tierce maieure en haut. De
cette feinte à G re sol il y a vn demiton moyen; d'où il
arriue qu'E mi la fait la Tierce mineure contre G, qui fait
la Quarte et la Quinte iustes contre C et D.
De G re sol à la feinte 2304, il y a vn demiton mineur, et
de cette feinte à A mi la re vn demiton maieur; de sorte que
C a la Sexte maieure en haut, D a la Quinte, E la Tierce
maieure, et A la Tierce mineure. Mais C n'a point de Sexte
mineure, comme a D contre B, duquel il y a vn demiton moyen
iusques à [sqb]. Le B n'a point de Sexte, ny de Tierce
mineure en bas:
Clauier iuste de l'Octaue diuisée en douze demitons
inesgaux.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 350; text: A, [sqb],
C, D, E, F, G, 3600, 3456, 3200, 3072, 2880, 2700, 2592,
2400, 2304, 2160, 2025, 1920, 1800]
[MERHU3_6 10GF]
d'où il est aysé de conclure que le Clauier de treize
marches sur l'Octaue ne peut auoir toutes les Consonances
iustes, quelque disposition qu'on leur puisse donner: car si
[-351-] l'on met le demiton maieur depuis C iusques à la
premiere feinte, au lieu du mineur, c'est à dire si on la
hausse d'vne Diese Enharmonique, et qu'elle soit distante
d'vn demiton mineur du D, afin qu'il n'y ait qu'vn ton mineur
de C à D, et qu'il y ayt vn demiton maxime de D à 3000, l'on
aura des Consonances qui ne se trouuent pas dans le Clauier
precedent, mais il en manquera plusieurs dans ce second, qui
se rencontrent dans le premier; par exemple le D de cettuy-cy
n'a pas la Tierce maieure en haut, non plus que celuy de
l'autre, d'autant que la feinte de G, c'est à dire 2531, est
esloignée de F d vn demiton maieur.
Il y a vn demiton moyen de cette feinte à G, et de G à la
feinte d'A vn demiton maieur, de sorte que l'E de ce Clauier
n'a pas la Tierce maieure en haut comme l'autre. Il est aysé
de comprendre les autres degrez des nombres de ce second
Clauier.
Diuision exacte du Diapason auec ses nombres Harmoniques.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 351,1; text: A,
[sqb], C, D, E, F, G, 3600, 3375, 3240, 3000, 2880, 2700,
2531 1/4, 2400, 2250, 2160, 2025, 1920, 1800]
[MERHU3_6 10GF]
Mais il n'est pas possible que ces treize degrez fassent
les Consonances iustes, necessaires aux Organistes, qui ont
besoin de les trouuer toutes contre chaque lettre Diatonique,
car la plus grande partie de celles qui sont en celuy-cy
manquent au premier, et à tous les autres que l'on se peut
imaginer, comme plusieurs qui sont dans ceux là manquent dans
cettuy-cy, c'est pourquoy il faut vser d'vn Clauier qui
continuë les deux precedens; ce qui ne peut arriuer s'il n'a
dix-sept degrez dans l'Octaue, et s'il n'est disposé comme
celuy qui suit, dans lequel il manque encore quelques
marches, quoy que [sqb] ayt la Tierce maieure en haut, que F
ayt la mineure, et que la feinte [x]f ayt la maieure, ce qui
n'arriue pas aux Clauiers ordinaires, car le D ne peut auoir
la Quarte iuste en bas, lors qu'il a la Quinte iuste en haut:
Clauier Harmonique de dix-sept marches, contenant les deux
precedents.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 351,2; text: A,
[sqb], C, D, E, F, G, 14400, 13824, 13500, 12800, 12288,
12000, 11520, 10800, 10368, 10125, 9600, 9216, 9000, 8640,
8100, 7680, 7200]
[MERHU3_6 11GF]
ce qui est neantmoins necessaire pour la perfection de
l'harmonie et des Orgues: car le temperament, dont on vse
pour trouuer ces Consonances, ne peut contenter ceux qui
veulent entendre la perfection des proportions dans les
accords, et dans l'harmonie; c'est pourquoy ie veux icy
adiouster vn Clauier auec les marches necessaires pour faire
toutes les Consonances dans [-352-] leur iustesse, car encore
que les dix-neuf marches de son Octaue soient, ce semble,
plus difficiles à toucher que les treize des autres Clauiers,
neantmoins la perfection de l'harmonie, et la facilité qu'il
y a à accorder les Orgues qui vsent de ce quatriesme Clauier,
recompense abondamment la difficulté du toucher, que les
Organistes pourront surmonter dans l'espace de huit iours, ou
dans fort peu de temps.
Or ce qu'il y a de plus notable dans ce quatriesme Clauier
consiste aux deux D, qui ne sont contez que pour vn seul D la
re sol, d'autant qu'ils ne sont esloignez que d'vn comma;
Clauier Harmonique, Parfait de 19. marches sur l'Octaue,
commençant par C sol vt.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 352; text: A, [sqb],
C, D, E, F, G, 3600, 3456, 3375, 3240, 3200, 3072, 3000,
2880, 2700, 2592, 2560, 2400, 2304, 2250, 2160, 2025, 2000,
1920, 1800] [MERHU3_6 11GF]
mais il n'est nullement necessaire d'expliquer les degrez
de cette Octaue, ny les distances, ou interualles qui sont
d'vne marche à l'autre, ny l'vsage de ce Clauier: d'autant
que i'en ay donné l'intelligence dans le troisiesme liure des
Genres, d'où il la faut tirer pour la transporter icy. Ie
repete seulement que ce Clauier contient les trois genres de
Musique, car les deux Dieses Enharmoniques, à sçauoir la
maieure et la mineure, se trouuent depuis le C sol vt fa
iusques à la troisiesme marche, qui fait la Diese mineure
auec la seconde, comme la seconde fait la maieure auec la
troisiesme: et ces deux Dieses font le demiton maieur, mais
le Diton qui doit acheuer le Tetrachorde Enharmonique, est
depuis la troisiesme marche iusques à la neufiesme, c'est à
dire iusques à E.
Il est si aysé de trouuer les autres Tetrachordes de ce
genre, qu'il n'est pas besoin d'en parler plus amplement.
Quant aux degrez Chromatiques, ils sont desia sur les
Clauiers ordinaires, mais non auec telle perfection que sur
cettuy-cy, dans lequel le demiton maieur est de C à la
troisiesme touche, et [-353-] le mineur de la troisiesme à la
quatriesme: mais la Tierce mineure qui acheue le Tetrachorde
Chromatique, est de la quatriesme touche à la neufiesme,
c'est à dire de D à F. Enfin le genre Diatonic y est en sa
perfection, car il y a vn ton mineur de C au premier D, et vn
ton maieur de ce D à l'E: de sorte que le demiton maieur qui
est d'E à F, acheue la Quarte Diatonique. Mais parce que ce
Clauier peut commencer par vne autre lettre que par C, et
qu'il peut auoir quelques-vnes de ses marches autrement
disposées que le precedent, ie l'adiouste encore icy en le
commençant par F vt fa, c'est à dire vne Quarte plus haut, ou
vne Quinte plus bas, afin que les Organistes le comprennent
parfaitement.
Autre Clauier de dix-neuf marches commençant par F vt fa.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 353; text: A, B, C,
D, E, F, G, 6144, 6000, 5760, 5400, 5184, 5120, 4800, 4608,
4500, 4320, 4050, 4000, 3840, 3600, 3456, 3375, 3240, 3200,
3072, 3000, 2880]
[MERHU3_6 12GF]
Or l'on peut trouuer deux autres especes de Tetrachorde
Chromatique dans ces deux Clauiers, à sçauoir celuy qui est
composé du demiton maieur, du moyen, et de la Tierce mineure
fausse, et celuy qui est composé du demiton moyen, et du
mineur, et de la Tierce mineure superfluë: où il faut
remarquer que cette Tierce surpasse la Tierce iuste d'vn
comma mineur, et que la Tierce diminuée est moindre que la
iuste d'vn comma maieur: mais i'ay expliqué tous ces degrez
en d'autres lieux, et i'en parleray encore dans la
Proposition qui suit.
PROPOSITION XXIII.
Determiner s'il est expedient de changer les Clauiers
ordinaires des Orgues, et en quoy consiste l'vsage du Clauier
parfait: où l'on void l'explication du Clauier de vingt-sept
et de trente-deux marches.
SI l'obseruation des loix dependoit des interualles de la
Musique, et s'ils estoient cause du changement des moeurs et
des bonnes coustumes, comme il semble que les Anciens ont
creu, l'on auroit suiet de douter s'il est expedient, ou s'il
est permis d'adiouster de nouuelles marches aux Clauiers des
Orgues, puis que nous lisons qu'ils ont banny ceux qui
adioustoient de nouuelles chordes aux instrumens. Mais
l'experience ne nous a pas encore fait voir que cette
augmentation de chordes, ou de marches soit preiudiciable à
l'estat, ou aux moeurs, et les Facteurs ont desia adiousté
plusieurs feintes [-354-] aux Clauiers, lesquelles sont hors
des degrez de l'echele harmonique de Guy Aretin, car ils
diuisent l'Octaue en douze demitons par le moyen de treize
marches.
Quoy qu'il en soit, le changement de pis en mieux, par
lequel on gaigne beaucoup, comme est celuy des Clauiers
ordinaires, ne doit pas estre blasmé, si quant et quant l'on
ne blasme ceux qui pour embellir les chants, et les airs à
vne, ou plusieurs voix, adioustent plusieurs [rob] mols et
autres accidents, qui sont hors des lettres ordinaires de la
Musique: de sorte que les Clauiers augmentez ne doiuent pas
estre estimez extraordinaires, puis qu'ils ne font autre
chose que ce que font les voix, et qu'ils mettent seulement
l'harmonie dans la perfection, où l'esprit et l'oreille la
desirent.
Or il est certain que ces Clauiers doiuent estre preferez
aux anciens, puis qu'ils contiennent vne plus grande
multitude de Consonances, et d'autres interualles dans leur
iustesse, et qu'ils imitent la voix plus parfaitement: car il
n'importe nullement que la difficulté de les toucher soit
plus grande, d'autant qu'il ne faut pas plaindre la peine, ny
fuir le trauail qui conduit à la perfection: à quoy
i'adiouste qu'on les touchera aussi aysément que les autres,
lors que les mains y seront accoustumées, parce qu'ils
suiuent les loix infaillibles de la raison, et qu'il n'est
pas besoin d'industrie pour cacher leur imperfection, comme
il arriue dans les Clauiers ordinaires, puis qu'ils n'en ont
point, comme l'on void dans les deux derniers Clauiers de la
Proposition precedente, dans lesquels toutes les Consonances
sont tres-iustes, et sans aucun temperament.
Table contenant toute la perfection de la Musique, qui
enseigne la Theorie de la Composition, et qui diuise l'Octaue
en vingt-sept degrez.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 354; text: A, B, C,
D, E, F, G, a, c, d, e, f, g, [rob], [sqb], i, ii, iii, iiii,
v, vi, vii, viii, ix, x, xi, xii, xiii, xiiii, xv, xvi, xvii,
xviii, xix, xx, xxi, xxii, xxiii, xxiiii, xxv, xxvi, xxvii,
1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15]
[MERHU3_6 12GF]
[-355-] Explication de la Table precedente.
Consonances.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 355; text: Tierce
mineure, de 5 à 6, Tierce maieure, de 4 à 5, Quarte, de 3 à
4, Quinte, de 2 à 3, Sexte mineure, de 5 à 8, Sexte maieure,
de 3 à 5, Octaue, de 1 à 2]
[MERHU3_6 13GF]
. Comma mineur de 2025 à 2048
0 Comma maieur de 80 à 81
1 Diese de 125 à 128
- Demiton souz-minime de 248 à 250
2 Demiton minime de 625 à 648
3 Demiton mineur de 24 à 25
4 Demiton moyen de 128 à 135
5 Demiton maieur de 15 à 16
6 Demiton maxime de 25 à 27
7 Ton mineur de 9 à 10
8 Ton maieur de 8 à 9
9 Fausse Quarte de 75 à 96
10 Triton de 32 à 49
11 Fausse Quinte de 45 à 64
12 Quinte superfluë de 48 à 75
13 Septiesme mineure de 8 à 15
14 Septiesme maieure de 8 à l5
15 Fausse Octaue de 25 à 48
E C 72000
demiton mineur demiton mineur
e c 69120
comma mineur diese
e d 67500
comma maieur demiton mineur
d D 64800
demiton mineur comma
.D D 64000
comma maieur demiton mineur
D d 61440
demiton mineur comma maieur
d e 57600
diese comma mineur
c e
demiton mineur demiton mineur
C E 60000
diese demiton mineur
c e 53291
demiton mineur diese
[sqb] F 54000
demiton mineur demiton mineur
b f 51840
comma maieur comma maieur
B f 51200
comma mineur comma mineur
a g 50625
comma maieur comma maieur
a g 50000
demiton mineur demiton souz-minime
A G
demiton mineur comma
a G
diese demiton mineur
g g 406080
demiton mineur diese
G a 45000
.comma maieur demiton mineur
G A 43200
demiton souz- demiton mineur
g (minime a 41477
comma maieur comma maieur
g a 40960
comma mineur comma mineur
f B 40500
comma maieur comma maieur
f b 40000
demiton mineur demiton mineur
F [sqb] 38400
diese demiton mineur
e c 36864
demiton mineur diese
E C 36000
C'est pourquoy ie mets vne table vis à vis, qui contient
ses vingt-sept lettres, ou caracteres, tant en biais, ou de
trauers, suiuant la diagonale du quarré, que
perpendiculairement suiuant la base du mesme quarré: de là
vient que chaque colomne est diuisée en vingt-sept autres
petits quarrez, de sorte que le grand quarré contient 729
cellules, dont celles qui ont les caracteres, ou les signes
des sept Planettes, qui
signifient les sept Consonances; et
les autres qui ont des nombres, signifient les degrez et les
interualles Dissonans.
[-356-] Or outre les 729 cellules, et les vingt-sept
colomnes precedentes, le quarré contient encore vne autre
colomne à main droite, qui monstre les vingt-sept degrez, et
deux en bas, dont la premiere est semblable à la precedente,
et la derniere diuise le Clauier en trois sortes de marches,
dont les plus basses monstrent les degrez Diatoniques, que
l'on trouue dans les cellules du quarré, qui sont vis à vis:
les secondes en montant signifient les degrez, ou les marches
Chromatiques, et les troisiesmes font voir les degrez
Enharmoniques: de sorte qu'il ne seroit pas besoin
d'adiouster la figure du Clauier, n'estoit que ie desire en
donner l'intelligence si facile aux Organistes et aux
Facteurs, qu'ils n'y treuuent nulle difficulté.
C'est pour ce suiet que ie mets les lettres et les nombres
harmoniques sur les marches, afin que l'imagination ne
trauaille nullement, et que les mains la suiuent aussi
aysément que l'ombre suit le corps. Quant à l'explication des
signes des Planettes, et des nombres qui sont dans les 729
cellules, elle suit le Clauier, dans lequel elle ne laisse
nulle difficulté. Or ie n'ay pas marqué les nombres sur la 8,
ny sur la 17 marche, c'est à dire sur le second e, et sur le
second G, afin que l'on voye les deux marches qui manquent au
Diapason de Salinas, en faueur duquel i'ay commencé le quarré
par E mi la, comme il commence son Systeme parfait, ou son
Octaue de vingt-cinq degrez.
Clauier parfait de vingt-sept marches sur l'Octaue,
respondant à la Table precedente.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 356; text: A, B, C,
D, E, F, G, a, c, d, e, f, g, [sqb], 72000, 64800, 60000,
54000, 48000, 43200, 38400, 36000]
[MERHU3_6 13GF]
Mais ie commence ce Clauier par C sol vt fa, quoy qu'il
contienne les mesmes degrez de cette table, afin que l'vsage
en soit plus aysé, et plus conforme à la pratique dont on vse
maintenant. C'est pour ce suiet que la table de l'explication
precedente contient deux colomnes, dont l'vne commence par E
mi la, comme le quarré, et l'autre commence par C sol vt fa
comme le Clauier. Mais i'ay adiousté les nombres du Clauier à
la derniere colomne, afin que l'oeil ne trauaille pas trop à
les lire sur ledit Clauier, et que l'on comprenne plus
facilement la suite des raisons et leurs termes.
[-357-] Si l'on veut commencer le quarré precedent par C
sol vt fa, il le faut commencer par son neufiesme degré, et
si l'on veut commencer le Clauier par E mi la, il le faut
semblablement commencer par la neufiesme marche du Clauier
precedent, c'est à dire par le nombre 60000. Or il est si
ayse de commencer par tel degré que l'on voudra, qu'il n'est
pas necessaire d'en parler.
Quant à l'vtilité que l'on peut tirer de ce Clauier, elle
est fort grande, car il fait voir tres-exactement les
interualles des trois genres de Musique, et donne vne plus
grande lumiere à l'harmonie, que tout ce que les Grecs et les
Latins en ont escrit: de sorte que si l'on enseigne la
Musique, et la maniere de chanter aux enfans par le moyen de
ses marches, ils pourront comprendre les plus subtiles
raisons de toutes sortes de compositions, et de concerts dans
fort peu de temps, et chanter des airs Enharmoniques aussi
aysément que les Chromatiques et les Diatoniques. Ie laisse
plusieurs autres vtilitez dont se pourront aduiser les
Organistes, s'ils vsent de ce Clauier, sur lequel ils feront
quantité de beaux passages et de gentillesses, qu'ils ne
peuuent trouuer sur les Clauiers ordinaires.
COROLLAIRE I.
L'on peut commencer les Clauiers par G re sol vt, comme a
fait Aretin dans la main Harmonique: ou par D la re sol,
comme a fait Glarean, apres les Grecs, qui commencent leurs
systemes et leurs modes par le
Proslambanomenes, ou par F vt
fa, comme l'on a fait autrefois sur l'Orgue, ou par E mi la
comme les plus anciens Musiciens, qui commencent leurs
Tetrachordes par hypate hypaton, et par l interualle du
demiton; car la nature n'a point prescrit de bornes au
commencement de la Musique, et l'art n'a point d'autre
authorité que celle que luy donne l'esprit de l'homme, ou la
coustume.
COROLLAIRE II
Il est aysé de sçauoir les Consonances qui sont adioustées
à ce Clauier, dont celuy de Salinas est priué mais puis
qu'elles ne se peuuent trouuer iustes sur l'vn ny sur l'autre
sans la relation du comma, il faut encore adiouster cinq
marches afin d'auoir trente-deux degrez dans chaque Octaue,
qui respondent à la huict, neuf et dixiesme colomne de la
table des Diapasons, que i'ay expliquée dans l'onze et la
douziesme Proposition de ce liure: et lors on ne pourra plus
rien desirer auec raison dans le genre Diatonic, si l'on ne
veut s'estendre iusques à l'infiny.
Clauier tres-parfait de 32 marches sur l'Octaue auec ses
nombres Harmoniques.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 357; text: A, B,
[sqb], C, D, E, F, G, 72000, 73728, 76800, 77760, 80000,
81000, 81920, 82944, 86400, 87930, 90000, 91125, 92160,
96000, 97200, 100000, 101240, 102400, 103680, 108000, 109350,
115200, 116640, 120000, 121500, 122880, 12800, 129600,
135000, 138240, 144000, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11,
12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26,
27, 28, 29, 30, 31, 32]
[MERHU3_6 13GF]
[-358-] Ie mets donc encore ce nouueau Clauier de
trente-deux marches, qui font toutes les Consonances de celuy de
dix-neuf, ou de vingt-sept marches sans la relation du comma,
qui semble desagreable dans les autres. Or les marches
adioustées à ce Clauier sont aysées à remarquer, à sçauoir le
second E, le second F, le second G, le second A, et le second
[sqb]; qui toutes font l'interualle du comma auec celles qui
les precedent: mais les nombres qui sont escrits dessus
peuuent suppleer tous les discours que l'on peut faire sur ce
suiet, c'est pourquoy il suffit de les considerer dans ce
dernier Clauier, dont les moindres nombres qui sont à costé
des lettres signifient seulement le nombre, et le rang des
marches, que les Facteurs peuuent disposer comme il leur
plaira.
PROPOSITION XXIV.
Expliquer la maniere dont se fait le son dans les tuyaux
d'Orgue.
IL est aysé d'expliquer comme le vent est porté dans
toutes sortes de tuyaux, puis que l'on void le mouuement des
soufflets, qui le contraignent d'entrer par le pied desdits
tuyaux iusques à leur bouche, où estant arriué il se
distribuë en deux parties, dont l'vne sort dehors, et l'autre
entre dedans le corps du tuyau: mais il est difficile de
sçauoir s'il en entre plus qu'il n'en sort, et de combien,
quoy que le chemin qui conduit dans le tuyau estant plus
ouuert que celuy qui conduit dehors, semble monstrer qu'il en
entre vne plus grande quantité, que celle qui se perd. Or
l'on peut dire qu'il en entre d'autant plus que le chemin est
plus large: mais il est encore plus mal-aysé d'expliquer
comme se produit le son dans le tuyau, car bien que le vent
frappe la languette, par laquelle il est diuisé, neantmoins
le corps du tuyau contribuë beaucoup au son, dont il change
le graue et les autres qualitez, quoy que l'on puisse
conclure que la languette en est la principale cause, puis
que le tuyau ne parle pas lors qu'elle est mal faite, ou que
la bouche est trop haute, ou que l'on met vn morceau de
linge, ou de drap sur la levre superieure; et qu'il parle
tousiours en quelque forme que l'on le mette, pourueu que sa
languette demeure en son assiette et qu'elle ne soit
nullement alterée: car encore que l'on roigne tellement le
corps qu'il n'ayt plus qu'vn pouce de haut, au lieu d'vn pied
qu'il auoit auparauant, ce tuyau ne laisse pas de parler.
Certes l'on ne peut, ce semble, rapporter la cause du son,
qu'au couppant de la languette qui est fait en tallus, et à
la levre superieure de la bouche, qui fendent, couppent, ou
diuisent l'air que l'on pousse auec violence, car le vent qui
fait parler les tuyaux n'est autre chose que l'air agité par
la rencontre de ces deux corps, qui sont assez aigus, et
assez durs pour le fendre, et pour le faire sonner: de sorte
que l'on peut dire que la difference des corps ne sert qu'à
modifier le son, et à le determiner à des certains degrez de
graue, et d'aigu, de doux, et de foible, de fort, et de rude,
et cetera.
Car le son est d'autant plus graue que le corps du tuyau
est plus grand, à raison que les battemens du vent ne peuuent
estre si frequens, d'autant qu'il rencontre vn plus grand
cylindre d'air qu'il doit chasser hors du tuyau, ou qu'il
doit esbransler auant que de produire le son, ou en le
produisant, encore que l'on ne trouue pas d'autant plus de
difficulté, et qu'il ne faille pas ce semble vne force
d'autant plus grande pour faire les sons, que les tuyaux
[-359-] sont plus grands. Mais ie parleray plus amplement de
cette force dans les autres Propositions. Il faut seulement
icy remarquer qu'en faisant sonner deux tuyaux, dont l'vn est
double de l'autre en longueur, l'on esbransle deux fois plus
d'air lors que le plus long parle, d'où il arriue qu'il a son
mouuement deux fois plus tardif: ce qu'il faut aussi conclure
de toutes sortes de grandeurs à proportion des cylindres, ou
des prismes, et des cubes d'air qu'il faut esbranler, ou
chasser.
Quant aux tuyaux bouchez, encore que l'on n'esbranle pas
dauantage d'air, lors que l'on en fait parler vn de mesme
hauteur que le tuyau ouuert, neantmoins on luy fait faire
deux fois autant de chemin, qu'au vent, ou à l'air de celuy
qui est ouuert: d'où il arriue que le tuyau bouché descend
aussi bas que l'ouuert deux fois plus long: de sorte que l'on
peut dire que le vent qui frappe, ou qui touche le fond du
tuyau bouché se reflechit sur le vent qui suit, dont il
empesche la vistesse; car il retarde son mouuement, comme les
flots de la mer retardent ceux qui viennent du costé
opposite, ou comme le vent du Midy est retardé par celuy qui
souffle du costé du Septentrion: ce que l'on peut aussi
comparer aux differentes passions, et raisons dont l'homme
est tellement agité, qu'il ne peut souuent se resoudre, ny
choisir aucun party de tous ceux qu'il se propose, d'autant
que les differents motifs qui le poussent, comme les flots
poussent le nauire, se treuuent en équilibre. Et comme les
deux mouuemens contraires du tuyau bouché produisent vn
troisiesme mouuement qui rend le son plus doux, et plus
harmonieux, de mesme il arriue que les differents mouuemens
qui frappent l'esprit sont cause qu'il se reduit à vn certain
temperament qui l'esloigne des deux extremitez, qui sont
ordinairement vitieuses, comme l'on enseigne dans la Morale:
mais le tuyau ne peut parler, lors qu'on le bouche auec du
drap, ou auec d'autres corps poreux et mols, d'autant que le
vent s'amortit à la rencontre des choses qui sont molles
comme le linge, le coton et la soye, et entre dedans au lieu
de se reflechir iusques à la bouche, ou à la lumiere du
tuyau.
PROPOSITION XXV.
Expliquer pourquoy les jeux de l'Orgue se desaccordent, et
quels jeux sont les plus suiets à se desaccorder.
IL n'est pas si aysé d'expliquer pourquoy les tuyaux se
desaccordent, que de dire pourquoy les instrumens à chordes
ne tiennent pas leur accord, d'autant que les tuyaux ne
s'enflent pas comme les chordes, qui deuiennent plus tenduës
lors que le temps humide succede au sec. Neantmoins la
principale cause du discord des tuyaux doit estre prise de
l'air, qui est plus ou moins grossier et humide, car tous les
corps sont diuersement affectez par les differentes
dispositions de l'air, comme l'on experimente tous les iours:
et parce que les vents le condensent et le resserrent, ou le
rarefient et le dilatent, il arriue que les tuyaux s'en
ressentent comme les autres corps.
D'ailleurs la roüille et la poussiere, qui accompagne le
vent des soufflets, et les autres ordures peuuent alterer les
tuyaux, dont la matiere se peut aussi affaisser et changer de
figure. Et puis le trou du pied des tuyau se ferme
quelquefois trop, de sorte qu'il reçoit trop peu de vent: et
les soufflets, la layette [-360-] et les autres parties qui
contiennent le vent ne sont pas tousiours bien estanchées, et
perdent tellement leur vent, qu'elles n'en departent pas
assez à chaque jeu, et à chaque tuyau. Le discord peut encore
venir des soupapes, qui ne desbouchent pas assez les trous du
sommier et des registres, ou des chappes, et de plusieurs
autres circonstances, ausquelles il est souuent malaysé de
remedier.
Quant aux jeux qui sont plus suiets à se desaccorder, on
remarque que ce sont les anches, par exemple les regales, ou
voix humaines, et les trompettes, d'autant qu'elles se
relaschent aysément, soit à cause de leurs rasettes, ou
mouuemens, dont on vse pour les fermer et pour les ouurir,
soit parce qu'elles se lassent de battre l'air, et qu'elles
diminuent leur force, comme font tous les ressorts qui sont
bandez trop long-temps, ou trop souuent, ou parce que le verd
de gris, qui s'engendre contre le cuiure, ou l'airain, altere
les mouuemens des languettes. Mais l'humidité est quasi la
seule cause qui fait monter les tuyaux, d'autant qu'elle en
estressit le dedans, comme si l'on y adioustoit vne crouste,
ou qu'elle charge leurs languettes mobiles, comme si l'on
mettoit vn morceau de cire dessus.
PROPOSITION XXVI.
Determiner s'il faut plus de vent pour faire parler les
grands tuyaux, que pour faire parler les moindres, et en
quelle maniere les Facteurs mesurent le vent.
L'Vne des plus grandes difficultez des Orgues, consiste à
dispenser le vent aux tuyaux, et à le mesnager si sagement
qu'vn chacun en ayt seulement autant qu'il luy en faut pour
luy faire prendre son ton naturel: c'est en quoy les Facteurs
doiuent imiter la Prouidence Diuine, qui a tellement departy
les degrez d'estre à chaque creature, qu'elle en a seulement
autant qu'elle en a besoin pour tenir le rang qu'il luy a
donné, et pour faire le ton particulier qui ayde à composer
la grande harmonie de l'Vniuers, dans laquelle chaque estre
creé fait vne partie differente des autres, et est semblable
à l'vn des tuyaux, qui demeureroit tousiours muet et inutile,
si le vent n'y entroit point, comme toutes les creatures
seroient non seulement inutiles, mais ne seroient point du
tout, si Dieu ne leur communiquoit l'esprit et l'estre qui
les fait subsister.
En effet chacun se peut considerer comme vn tuyau qui
reçoit continuellement les graces Diuines, qui sont
quelquefois representées par le vent, et quant et quant
s'accuser d'ingratitude enuers Dieu toutes et quantes fois
qu'il manque à rapporter tout ce qu'il est, tout ce qu'il
fait, et tout ce qu'il peut à la gloire de celuy dont il
tient tout ce qu'il a, d'autant qu'il fait la mesme chose que
le tuyau d'vn Orgue, qui ne voudroit pas parler, encore qu'il
receust assez de vent. Or il faut ce semble plus de vent pour
faire parler les plus grands tuyaux, que pour faire parler
les moindres, c'est pourquoy l'on ouure dauantage les pieds
de ceux-là que de ceux-cy, quoy qu'il soit difficile de
determiner si la grandeur de ces trous doit estre en mesme
raison que la grandeur des tuyaux, c'est à dire si le trou du
pied qui porte vn tuyau double, ou quadruple en longueur doit
estre double, ou quadruple. Mais l'on peut mesurer la force
du vent, afin d'en donner autant qu'il en faut à chaque
tuyau, [-361-] ou de l'affoiblir, et de le renforcer selon la
raison donnée. Ce que font les Facteurs par le moyen d'vn
porte-vent qu'ils mettent souz les pieds des plus grands
tuyaux, souz lesquels ils le laissent, lors qu'ils ont
experimenté qu'ils parlent nettement, et que leur ton n'est
pas trop foible, ny trop fort.
Ie laisse plusieurs autres manieres dont on peut vser pour
mesurer la force du vent, comme sont les moulins à vent, et
les roües, qui peuuent tellement estre disposées et graduées,
qu'elles monstreront tous les degrez de la force des vents,
comme ie remarque ailleurs. Car il suffit icy de dire que la
quantité du vent qui entre dans les tuyaux de differente
grandeur, suit l'ouuerture des pieds par où il entre, et
qu'il la faut faire plus grande aux grands tuyaux qu'aux
petits, comme le pratiquent les Facteurs: et si la proportion
de ces ouuertures est semblable à celle de la longueur, ou de
la largeur des tuyaux, il est aysé d'ouurir iustement leurs
pieds comme il faut, sans qu'il soit necessaire
d'experimenter si les tuyaux parleront bien auec telle, ou
telle quantité de vent. Neantmoins plusieurs Facteurs disent
qu'il arriue souuent que les gros tuyaux parlent auec vn
moindre vent que les moindres, particulierement quand leur
bouche est fort basse, car il leur faut plus de vent lors
qu'elle est plus haute.
PROPOSITION XXVII.
Expliquer pourquoy les grands tuyaux font des sons plus
graues que les moindres.
SI l'on entend ce que i'ay dit du graue, et de l'aigu en
d'autres lieux, il n'est pas difficile de comprendre pourquoy
les plus grands tuyaux ont leurs sons plus bas ou plus
graues, et plus creux, car l'air qui frappe leurs languettes,
et le mouuement qui esbranle le cylindre d'air qu'ils
contiennent dans leurs corps, est plus tardif que celuy des
moindres tuyaux, dont l'air interieur ne resiste pas tant à
l'exterieur par lequel il est chassé, comme fait celuy des
plus grands.
Or l'on peut comparer les petits flots d'air qui frappent
les languettes, aux flots de la mer et des riuieres, ou aux
sauts et boüillons que fait l'eau, quand elle rencontre des
cailloux, ou d'autres obstacles, car les flots ont coustume
d'estre en plus grande multitude, lors que les empeschemens
sont moindres, mais lesdits flots sont plus petits en
recompense: de sorte que leur frequence est d'autant moindre
qu'ils sont plus grands, quand ils sont poussez d'vne esgale
force. Quelques-vns croyent que les flots qui battent les
vaisseaux dans les mers les mieux reglées font de l'harmonie,
et que le dixiesme qui s'appelle Decumanus fait vn son le
plus graue de tous, à raison qu'il est le plus grand, mais il
est tres-malaysé de faire cette obseruation, taut pour la
difficulté qu'il y a à remarquer le ton de chaque flot, qui
est si sourd et si graue qu'il surpasse la portée de
l'oreille, que parce que i'ay souuent experimenté que le
dixiesme flot n'est pas le plus grand, et qu'il n'y a rien
d'assez bien reglé, ou d'assez cogneu dans la suite des
flots, qui se fait aux rades de nos mers de France, pour en
tirer de l'harmonie sensible, ou intellectuelle.
Quoy qu'il en soit, ie ne doute pas qu'il ne se rencontre
quelque ordre et proportion de vistesse et de tardiueté, et
quant et quant de grandeur entre les flots, comme entre les
battemens du poux, et les inspirations et expirations des
animaux, mais ie croy que la cognoissance ne nous en est pas
moins [-362-] cachée, que la raison du flux et reflux de la
mer: c'est pourquoy ie reuiens au vent qui fait parler les
tuyaux, et dont les tremblemens ou secousses se font d'autant
plus lentement, que l'on en pousse vne plus grande quantité
d'vne esgale force; ce qui est plus aysé à expliquer dans les
tuyaux à anches que dans les autres, d'autant que leurs
languettes se meuuent, et que celles des autres demeurent
immobiles.
Or elles se meuuent d'autant plus lentement qu'elles sont
plus ouuertes, et d'autant plus viste qu'elles sont plus
fermées, parce qu'elles ont moins de force, et plus de chemin
à faire, lors qu'elles sont plus longues, car elles sont
suiettes aux loix du leuier, dont i'ay parlé dans vn autre
lieu. D'où il s'ensuit qu'elles font des sons plus graues
quand elles sont plus longues, que lors qu'elles sont plus
courtes, et qu'elles font de moindres espaces en mesme temps,
d'autant qu'elles battent l'air plus lentement, comme il
arriue que le leuier, ou le rayon d'vne rouë, et toutes les
autres choses qui suiuent leur proportion, s'abbaissent
d'autant plus lentement qu'elles sont plus longues, c'est à
dire qu'elles ont plus de chemin, ou d'espace à faire.
La vingtiesme Proposition donne encore de la lumiere à
celle-cy, c'est pourquoy il n'est pas necessaire d'estendre
ce discours: car ce que l'on peut desirer pour la proportion
des retours des languettes a esté expliqué ailleurs.
PROPOSITION XXVIII.
Expliquer pourquoy deux, ou plusieurs tuyaux tremblent en
parlant ensemble, quand ils ne sont pas d'accord, et comme se
fait le jeu du tambour sur l'Orgue.
IL est certain que deux tuyaux qui sonnent en mesme temps
se font trembler, lors qu'ils ne font pas les Consonances
iustes, car si l'on tient deux, ou plusieurs tuyaux qui
soient tant soit peu esloignez de l'vnisson, ils font
trembler les mains qui les tiennent, et lors qu'ils font
parfaitement l'vnisson, ils ne tremblent plus. Ce qui est
contraire à ce qui arriue aux chordes, qui se font trembler
d'autant plus sensiblement qu'elles sont mieux d'accord, et
qui tremblent d'autant moins qu'elles sont plus esloignées
des Consonances, comme i'ay demonstré dans le liure des
instrumens à chordes. Mais il est difficile de trouuer la
raison de cette difference, laquelle est cause que les
tuyaux, qui ne sont esloignez que d'vn demiton, ou d'vn quart
de ton, font vn bourdonnement, ou battement d'air semblable
aux battemens du tambour, lors qu'ils sonnent ensemble, car
l'on remarque dix battemens d'air fort sensibles dans
l'espace d'vne seconde minute: ce qui arriue tant aux gros
tuyaux qu'aux deliez; et ce qui empesche que l'on puisse dire
que le nombre des battemens de l'air, qui font les deux sons
differens, soient cause de ces tremblemens, car il semble que
l'on en deuroit remarquer vn nombre beaucoup plus grand entre
les tuyaux qui font le demiton, qu'entre ceux qui font le
ton, et neantmoins le jeu du tambour ne fait pas entendre vn
plus grand nombre de battemens entre les moindres
interualles, qu'entre les plus grands, comme l'on experimente
aux tuyaux qui font le demiton de 16 à 15, ou celuy de 25 à
24, ou la diese de 128 à 125, ou le comma de 81 à 80: car
puis que ces mouuemens ne conuiennent, et ne s'vnissent point
ensemble qu'au 15, 24, ou 80 coup, il semble que l'on deuroit
remarquer quinze, ou vingt-quatre [-363-] battemens dans le
jeu du tambour qui se fait auec deux tuyaux, qui font le
demiton maieur, ou mineur, et 125 ou 80 dans celuy que font
les tuyaux qui sont esloignez d'vne diese, on d'vn comma, en
mesme temps que l'on entend huict ou neuf battemens des
tuyaux qui font le ton, ce qui n'arriue pas. Surquoy il est à
propos de remarquer que les Facteurs doiuent prendre garde
que quelques-vns ne les empeschent d'accorder, lors qu'ils
accommodent leurs Orgues, et qu'il est question de les mettre
d'accord pour les liurer à ceux qui les ont fait construire:
car si quelqu'vn fait vn son plus bas d'vn quart de ton que
les tuyaux, ils trembleront tousiours, de sorte qu'il les
trouuera discordans, encore qu'ils soient d'accord entr'eux.
Le Luth et les autres instrumens à chordes pourroient aussi
empescher l'accord des tuyaux, c'est pourquoy le Facteur doit
oster tout ce qui luy peut nuire, afin qu'il ne perde point
de temps, et qu'il ne s'expose pas à la risée de ceux qui
sont plus sçauans que luy.
PROPOSITION XXIX.
Expliquer la maniere et la methode d'accorder les Orgues
tant iustes que temperés.
TOvt ce que nous auons dit iusques icy ne sert quasi de
rien pour la pratique des Orgues, si elles ne sont d'accord,
c'est pourquoy il faut expliquer toutes les methodes
possibles, ou du moins les meilleures manieres dont on vse
pour accorder tous les jeux de l'Orgue. Et pour ce suiet il
faut premierement remarquer que l'on a besoin d'vne bonne
oreille pour iuger des Consonances, et pour recognoistre si
elles sont iustes: si ce n'est que l'on puisse tailler tous
les tuyaux si iustes, et leur accommoder le vent si esgal, et
auec tant d'adresse, que tous les tuyaux se treuuent d'accord
sans qu'il soit necessaire de se seruir des oreilles pour les
accorder: ce qui arriueroit tousjours, lors que l'on obserue
toutes les proportions et les circonstances dont i'ay parlé
dans ce liure, si la matiere suiuoit la iustesse de l'esprit,
et si l'operation manuelle respondoit parfaitement à la
science. Mais puis que cecy surpasse l'industrie des hommes,
qui ne peuuent preuoir vne grande multitude de circonstances
qui accompagnent le plomb, l'estain, le bois et les autres
matieres dont on fait les tuyaux, et qui se rencontrent mesme
dans l'air, ie suppose que les oreilles sont entierement
necessaires pour accorder les tuyaux.
En second lieu, il faut remarquer que l'oreille apperçoit
plus aysément l'imperfection des Consonances, que celle des
Dissonances, d'autant que la perfection est plus esloignée de
l'imperfection, que l'imperfection n'est esloignée de
soy-mesme (encore que cette Proposition ne soit pas sans beaucoup
de difficultez qui meritent d'autres discours): de là vient
que l'on accorde plustost par les Consonances que par les
Dissonances: c'est pour cette mesme raison que l'on choisist
les plus agreables, et les plus aysées à comprendre, comme ie
diray apres.
Finalement l'on commence plustost l'accord par les touches
du milieu, que par les premieres, ou les dernieres, parce que
les sons du milieu de l'Orgue sont mieux proportionnez, et
plus conformes à la voix et à l'oreille, que ceux du
commencement, ou de la fin, qui sont trop graues, ou trop
aigus pour en remarquer les differences assez exactement.
Ce qu'il faut obseruer dans tous les autres iugemens,
lesquels on fait tousjours [-364-] auec plus d'asseurance,
lors que les choses dont on iuge, ont plus de conuenance et
de rapport auec la capacité des sens, par le moyen desquels
la verité des obiets entre dans l'esprit, et se loge dans
l'entendement, qui comprend chaque chose d'autant plus
aysément et plus parfaitement, que l'application des sens
exterieurs est plus forte et plus parfaite.
C'est donc pour ce suiet que l'on commence l'accord par le
second C sol vt fa, ou par le second F vt fa, qui seruent de
base, ou de fondement à l'oreille; quoy que l'on puisse
commencer par telle autre lettre, ou touche que l'on voudra:
par exemple, par D la re sol, ou E mi la; et que ceux qui ont
la voix, ou l'oreille proportionnée aux sons plus graues, ou
plus aigus, puissent commencer par le premier, ou par le
dernier C sol vt fa. Mais il suffit d'expliquer la methode la
plus aysée et la plus frequente, sur laquelle il est facile
d'en inuenter plusieurs autres: or ie l'explique premierement
par les notes ordinaires, et puis par discours: quant aux
notes, ie les mets toutes souz la clef de F vt fa, afin que
l'on comprenne mieux la suite de l'accord: et parce que les
Octaues doiuent estre iustes, et les Quintes foibles, i'vse
de deux caracteres pour monstrer de quel costé se tient la
foiblesse et la iustesse, dont le premier est vne virgule
courbée en haut, comme l'on void icy [brevis], car puis
qu'elle est desia en vsage pour signifier les syllabes
briefues, elle peut semblablement estre appliquée aux
interualles foibles et diminuez; mais cet autre caractere
[longa], qui consiste dans vne ligne droite, et qui signifie
les syllabes longues, monstrera les interualles
iustes: l'on
peut encore adiouster le caractere fait de deux lignes
droites en cette façon [^], pour signifier les interualles
qui sont forts, par exemple les Quartes, qui sont tousiours
d'autant plus grandes et plus fortes que les Quintes sont
moindres, ou plus foibles.
Or la premiere ligne des notes monstre l'accord des
principales touches, que l'on appelle Diatoniques; et la
seconde fait voir l'accord des autres touches, que l'on
appelle feintes, ou chromatiques, parce qu'elles font les
demitons dans tous les endroits du clauier, en diuisant
chaque ton en deux parties.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 364; text: Accord
des notes principales du Clauier des Orgues. Accord de
Feintes.] [MERHU3_6 14GF]
Mais parce que tous n'entendent pas la signification des
notes, il les faut expliquer. Ie dis donc premierement qu'il
faut faire la Quinte depuis le second F vt fa iusques à
G re sol
en haut, dont on prend apres l'Octaue en bas, de sorte
que l'on accorde trois tuyaux en mesme temps, et d'vne mesme
main, car ayant aiusté la premiere Quinte, l'on trouue quant
et quant sa Quarte en bas, qui sert pour acheuer l'Octaue.
En second lieu, on fait la Quinte depuis le C sol vt fa
d'en bas iusques au G [-365-] re sol aigu, duquel on prend
l'Octaue en haut auec l'autre main, et puis on la diuise en
sa Quinte et en sa Quarte, en accordant D la re sol à la
Quinte du premier G re sol. En troisiesme lieu on prend
l'Octaue en bas dudit D la re sol auec lequel on accorde l'A
mi la re à la Quinte en haut; et puis on prend son Octaue en
haut, que l'on diuise apres en faisant la Quinte en E mi la,
dont on prend l'Octaue en bas: et finalement on accorde le
[sqb] mi à la Quinte dudit E mi la: de sorte que l'on a les
touches qui suiuent toutes d'accord, C, D, E, F, G, A, [sqb],
C, D, E, F, G, A, c'est à dire vne Treziesme, comprise par la
premiere ligne des notes.
Quant à la seconde ligne qui contient les feintes, la
premiere Quinte commence en [rob] fa, et a sa Quinte en haut
dans le fa d'Fa vt: or le signe de dessouz monstre qu'il faut
tenir la note de dessouz vn peu forte, aussi bien que celle
de la seconde Quinte qui suit, et qui fait la Quinte auec
ladite note de la Quinte precedente. La troisiesme Quinte
commence en [sqb] mi et finit sur la feinte de F vt, laquelle
fait la quatriesme Quinte auec la feinte de C sol vt fa,
qui
à son Octaue en bas sur la feinte de [sqb] mi. La cinquiesme
Quinte commence sur la feinte
d'A mi la re, et finit sur celle de G re sol vt: mais cette derniere feinte n'a pas sa
Quinte en haut, c'est pourquoy les Epinettiers appellent
cette Quinte le deffaut de
la chorde, parce que la feinte de
D la re sol n'a point de Quinte en bas; de là vient que
quelques-vns la couppent en deux, afin de trouuer la Quinte
en cet endroit, auquel on reiette l'imperfection du
temperament. Or l'on peut representer cet accord dans vne
seule ligne, afin de monstrer comme l'on accorde en faisant
tousiours deux accords qui comprennent trois chordes, comme
l'on void icy.
Accord du Clauier.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 365]
[MERHU3_6 14GF]
Dans la 2. maniere dont on vse pour accorder, on prend C
sol vt fa pour fondement, mais ie veux expliquer cette
methode sans notes, afin que ceux qui n'en sçauent pas la
valeur puissent comprendre l'accord; et pour ce suiet, ie
mets les lettres de la main harmonique depuis le premier C
sol vt fa, qui est sur la premiere marche, iusques à la
troisiesme Octaue (que fait le quatriesme C sol vt fa auec le
premier) et les nombres vis à vis de chaque lettre, et de
chaque feinte, afin que le discours en soit plus court et
plus intelligible: quoy qu'il faille tousiours remarquer que
l'on peut commencer par telle marche que l'on veut, car ceux
qui ont l'oreille bonne, et qui ont acquis vne longue
experience du Clauier, peuuent commencer par telle feinte que
l'on voudra, aussi bien que par le C sol vt fa, ou par le F
fa vt.
L'on fait donc premierement l'Octaue de douze à
vingt-quatre; et puis la Quinte de douze à dix-neuf: secondement
l'Octaue de dix-neuf à trente et vn, et puis la Quinte de
dix-neuf à vingt-six. En troisiesme lieu, l'on fait l'Octaue
de vingt-six à quatorze, et la Quinte de quatorze à vingt et
vn. En quatriesme lieu, on prend l'Octaue de vingt et vn à
trente trois, et la Quin<t>e de vingt et vn à
vingt-huict. En cinquiesme lieu, on fait l'Octaue de vingt-huit à
seize, et la Quinte de seize à vingt-cinq. En sixiesme lieu,
on prend l'Octaue [-366-] de vingt-cinq à treize, et de
treize à vingt la Quinte.
C 1
D 2
[x] 3
E 4
F 5
[x] 6
G 7
[x] 8
A 9
[x] 10
[sqb] 11
C 12
[x] 13
D 14
[x] 15
E 16
F 17
[x] 18
G 19
[x] 20
A 21
[x] 22
[sqb] 23
C 24
[x] 25
D 26
[x] 27
E 28
F 29
[x] 30
G 31
[x] 32
A 33
[x] 34
[sqb] 35
C 36 En septiesme lieu, on fait l'Octaue de vingt à huict, et
de huict à quinze la Quinte. En huictiesme lieu, on prend
l'Octaue de quinze à vingt-sept, et la Quinte de quinze à
vingt-deux. En neufiesme lieu, on prend l'Octaue de
vingt-deux à dix, et la Quinte de dix à dix-sept. L'on fait enfin
l'Octaue de dix-sept à cinq, mais les Facteurs et les
Organistes ont coustume de faire les Tierces apres les
Quintes en cette maniere. Apres auoir fait l'Octaue de douze
à vingt-quatre, et la Quinte de douze à dix-neuf comme i'ay
dit, ils font la Tierce maieure de douze à dix-neuf, et
consequemment la mineure de seize à dix-neuf. Et puis vne
autre Tierce maieure de dix-neuf à vingt-trois, et la mineure
de dix-neuf à vingt-deux. Et apres auoir fait la Quinte de 22
à 29, ils font la Tierce maieure de 22 à 26, et la mineure de
22 à 25, et de 25 à 29 ils font encore la maieure. Et puis
ils font la Tierce maieure de 17 à 21, et la mineure de 21 à
24; et finalement ils font la maieure de 18 à 25, et de 23 à
17.
Ce que l'on peut expliquer et comprendre beaucoup plus
briefuement et plus aysément, si l'on diuise chaque Octaue en
ses quatre accords, qui se varient en six façons, comme i'ay
demonstré dans le 4. liure des Consonances: par exemple, l'on
accorde tout d'vn coup, et d'vne mesme main 12, 16, 19 et 24;
ou 12, 15, 19 et 24; ou 12, 17, 21 et 24; ou 12, 17, 20 et
24, et cetera. Mais il faut auoir vne meilleure oreille pour
accorder par Tierces, que par Quintes. Ie laisse les autres
manieres d'accorder que l'on peut s'imaginer par les tons et
les demitons, afin d'expliquer comme l'on peut apperceuoir si
les Quintes sont bien temperées dans l'accord, c'est à dire
si elles sont assez affoiblies, car encore que i'aye monstré
ailleurs qu'il les faut affoiblir d'vn quart de comma,
neantmoins il est difficile d'apperceuoir cette diminution, à
raison qu'elle depend d'vne bonne oreille, dont plusieurs
sont priuez.
PROPOSITION XXX.
Determiner si l'on peut suppleer la iustesse, et la bonté
de l'oreille par quelque science et artifice, et si l'on peut
accorder l'Orgue sans se seruir de l'ouye.
SI l'oreille est assez bonne pour cognoistre l'vnisson
d'vne chorde auec vn tuyau, l'on peut accorder l'Orgue par le
moyen des instrumens à chordes: mais puis que l'on ne peut
sçauoir si les tuyaux de l'Orgue font l'vnisson auec les
chordes (si l'on n'vse de l'oreille, ou des tremblemens
qu'elles font estant à l'vnisson et à l'Octaue desdits
tuyaux) et qu'il n'y a nul autre moyen d'accorder l'Orgue par
l'entremise desdites chordes, qu'en remarquant si elles
accordent auec les tuyaux, il faut voir s'il n'y a point
d'autre maniere d'accorder les Orgues.
Il est certain que les tuyaux tremblent quand ils sonnent
ensemble, lors qu'ils ne sont pas d'accord: par exemple lors
qu'ils ne font pas l'vnisson, l'Octaue, [-367-] ou la Quinte,
et qu'ils ne tremblent nullement, quand ils accordent
iustement; de sorte que si l'on pouuoit cognoistre le nombre
des tremblemens qu'ils font, lors que l'on diminuë leur
accord pour les rendre temperez comme il faut, l'on pourroit
les accorder, parce qu'on diminueroit leur iustesse iusques à
ce qu'ils feissent le nombre desdits tremblemens. Car s'ils
doiuent trembler vingt fois dans l'espace d'vne mesure, pour
estre parfaitement temperez, il faudra seulement remarquer ce
nombre pour les mettre d'accord. Mais il faut experimenter
combien les tuyaux, ou les parties de l'air qui sont
poussées, ou enfermées dedans tremblent de fois dans tous les
esloignemens de l'vnisson et des autres consonances, si l'on
veut sçauoir la maniere vniuerselle d'accorder l'Orgue.
Et si l'on peut recognoistre ces tremblemens, ou battemens
sans l'oreille, elle ne sera pas necessaire pour accorder
l'Orgue, car s'il faut (par exemple) que les tuyaux battent
dix fois dans vne seconde pour faire la Quinte temperée, l'on
sera asseuré que l'Orgue sera d'accord, quand toutes les
Quintes batteront dix fois, et qu'il ne faut point d'oreille
pour ce suiet, si les mains qui tiennent, ou qui touchent les
tuyaux, peuuent remarquer ledit nombre des battemens par le
sens du toucher.
Or cette consideration des battemens ne sert pas seulement
pour recognoistre l'accord et le temperament de l'Orgue, mais
aussi pour l'obiect d'vne excellente speculation, qui
consiste à la recherche des causes de ce battement, qui est
different selon que les tuyaux sont plus ou moins esloignez
des consonances, car ils battent autrement quand il s'en faut
vne diese qu'ils ne fassent l'vnisson, que lors qu'ils en
sont esloignez d'vne seconde maieure, et vn esgal
esloignement de la Quinte ne les fait pas battre comme celuy
de l'Vnisson. De là vient qu'il faut considerer ces
esloignemens en autant de façons qu'il y a de consonances;
car quant aux dissonances, elles font battre et trembler les
tuyaux, encore qu'elles soient dans leurs iustes interualles:
quoy que l'on puisse considerer si elles les font trembler
plus ou moins quand elles sont iustes, que lors qu'elles sont
temperées.
L'on peut encore examiner si les tuyaux qui font la Quinte
temperée tremblent aussi fort, comme les chordes qui sont à
l'vnisson desdits tuyaux, lors que l'on sonne l'vne desdites
chordes pour faire trembler l'autre, et plusieurs autres
choses que l'on peut s'imaginer sur ce suiet. Mais quoy que
l'on puisse dire, il est certain que l'oreille est necessaire
pour entendre ces tremblemens, comme elle est necessaire pour
entendre le son, car le toucher n'est pas assez delicat pour
remarquer le nombre de ces tremblemens, attendu que les
tuyaux doiuent estre posez sur leurs registres, quand on les
accorde, afin de leur donner le vent plus esgal que n'est
celuy de la bouche: et consequemment on ne peut les tenir
dans les mains pour remarquer le nombre des battemens de
l'air. Or si l'on pouuoit tailler les tuyaux si iustes, et
leur donner le vent si esgal, qu'ils se trouuassent d'accord
en les mettant sur les registres, sans qu'il fust besoin de
les roigner, ou de les toucher de l'accordoir, l'oreille ne
seroit pas necessaire pour accorder, mais il est
tres-difficile de faire les tuyaux si iustes qu'il n'y faille
nullement toucher pour les eslargir, estressir, accourcir, ou
alterer, soit que l'on vse de temperament, ou que l'on les
tienne iustes suiuant les raisons harmoniques, d'autant qu'il
est trop difficile d'obseruer toutes les proportions des
bouches, des languettes et de l'ouuerture des pieds, et
[-368-] que la matiere des differents tuyaux n'est pas
semblable: ioint que les petits tuyaux proportionnez comme
les grands, ne font pas les mesmes interualles, comme i'ay
remarqué en parlant de ceux qui sont d'esgale hauteur, et de
differente largeur.
Et puis l'experience fait voir qu'vn tuyau qui sera à
l'vnisson, ou à l'Octaue sur son sommier, change souuent de
ton en le touchant legerement, et mesme sans le toucher: de
sorte qu'ayant fait deux ou plusieurs tuyaux de mesme
grosseur, longueur, figure et matiere, il peut arriuer qu'ils
ne se trouueront pas à l'vnisson sur le sommier: dont il ne
faut pas s'estonner, puis que nous ne pouuons mesmes estre
certains si deux tuyaux, ou deux autres corps sont de mesme
longueur et de mesme grosseur, car nous ne pouuons discerner
la centmilliesme partie d'vne ligne, ou d'vn pouce.
C'est pourquoy il n'est pas necessaire que les Facteurs
soient bien exacts à la taille de leurs tuyaux, puis qu'il
est necessaire qu'ils y touchent soit en les roignant, ou en
les eslargissant et restressissant auec leurs accordoirs:
quoy qu'il soit bien à propos qu'ils les fassent en raison
triplée de l'interualle des sons qu'ils doiuent faire, afin
qu'ils facent des tons mieux proportionnez, et plus plains et
nourris. Mais il n'est pas besoin de les aduertir de cecy,
puis que nous experimentons qu'ils roignent souuent plusieurs
tuyaux d'vn pied entier, ou de plusieurs pouces pour les
mettre d'accord.
COROLLAIRE I.
Puis que les chordes du Luth et des autres instrumens
sonnent sans estre touchées, lors que quelqu'vn chante à leur
vnisson, ou à leur Octaue, comme i'ay experimenté, et que le
son des tuyaux est semblable à la voix, ie ne doute nullement
qu'il ne face trembler et sonner les mesmes chordes, qui
peuuent seruir pour cognoistre quand les tuyaux sont
d'accord, car si l'on tend plusieurs chordes sur vne table de
Luth, ou sur vn Monochcorde, ou sur vne Epinette, et qu'on
leur donne l'accord que l'on desire à l'Orgue, chaque tuyau
sera d'accord lors que chaque chorde qui luy respond
resonnera, ou tremblera: ce qui reüssiroit peut-estre encore
mieux si l'on attachoit les chordes aux tuyaux, ou que l'on y
ioignit quelque ressort qui se communicast ausdites chordes.
COROLLAIRE II.
Les Facteurs qui ont l'oreille sçauante et delicate,
iugent que les Quintes sont temperées comme il faut, et
qu'elles sont assez diminuées, quand elles battent si peu,
qu'on a assez de peine à remarquer le battement; et que les
Vnissons et les Octaues sont iustes sans aucune diminution,
lors que l'on n'apperçoit plus nul battement: ce que
l'experience fera beaucoup plus facilement comprendre qu'vn
plus long discours. I'adiouste seulement que les voix qui
chantent auec l'Orgue peuuent desaccorder les tuyaux, car si
elles ne sont iustes, et qu'il s'en faille quelque chose
qu'elles ne soient à l'vnisson des tuyaux, elles les feront
trembler: de sorte que ceux qui les entendront battre,
iugeront qu'ils ne sont pas d'accord. Ie laisse mille autres
accidens qui peuuent arriuer aux Orgues tant de la part du
vent, que de plusieurs autres circonstances, que les Facteurs
peuuent obseruer.
[-369-] PROPOSITION XXXI.
Expliquer tous les Ieux tant simples que composez des
Orgues les plus accomplis, et les plus grands qui se facent
maintenant.
ENcore que i'aye desia parlé des differens jeux de
l'Orgue, neantmoins cette Proposition suppleera ce qui
pourroit auoir esté obmis, car elle contient la plus grande
multitude des jeux, que les plus excellens Facteurs mettent
dans les plus grands Orgues de l'Europe, quoy que les siecles
à venir puissent en adiouster plusieurs autres, puis que
l'imagination des hommes ne s'est pas encore bornée en ce
suiet.
Or ie marque chaque Ieu par les lettres de l'Alphabet,
afin qu'elles puissent seruir pour entendre les jeux composez
que i'adiouste apres les jeux simples, dont le premier, qui
appartient au grand jeu, duquel nous parlerons premierement,
s'appelle la Montre.
Table des simples Ieux des grands Orgues.
A La Montre, dont le plus gros tuyau est de seize pieds
ouuerts, et consequemment le dernier, qui fait la
Vingt-neufiesme auec le premier, a seulement vn pied de long: ils
sont tous d'estain.
B Le Bourdon est de huict pieds bouchez, et est de bois,
ou d'estoffe, il fait l'vnisson auec la Montre, mais il est
plus doux, parce qu'il est bouché.
C L'autre Bourdon est de quatre pieds bouchez, ou de huict
ouuerts en façon de fleute, il est à l'Octaue des precedens,
et peut estre d'estain, ou de bois.
D Le Prestant est de quatre pieds ouuerts, à la Quinziesme
de la Montre, ou de deux pieds bouchez; et s'appelle ainsi,
parce qu'il sert à regler le ton de l'Orgue, à raison qu'il
est proportionné à la voix des hommes.
E La Doublette est de deux pieds ouuerts, à la
Vingt-deuxiesme de la Montre.
F Le Flajollet est d'vn pied ouuert, et est à la
Vingt-neufiesme de la Montre, il se doit iouër tout seul
naturellement auec le 4 pieds bouchéz.
G Le Nazard est d'enuiron cinq pieds 3/4, et est bouché,
ou à cheminée: il est à la Douziesme de la Montre: et est de
plomb.
H Vn autre Nazard à l'Octaue du precedent, d'enuiron deux
pieds et 3/4, bouché ou à cheminée.
I La Fleute d'Allemand a quatre pieds, et est à cheminée,
c'est à dire que son corps a deux grosseurs, dont l'vne
commence à la bouche du tuyau, et finit au tiers de la
longueur, iusques où il a la grosseur d'vn tuyau bouché de
mesme longueur, et la cheminée a les deux autres tiers en
longueur, et la grosseur de deux pieds ouuert. Or si l'on
fait cette Fleute de quatre pieds de long, le tiers du corps
aura quatre pouces en diametre, et les deux autres tiers
faits en cheminée auront deux pouces en diametre.
L La Tierce est enuiron d'vn pied, sept pouces ouuerts, et
est à la Tierce du C sol, de deux pieds ouuerts.
M La fourniture a quatre tuyaux sur marche, dont le
premier est quasi d'vn pied et demy ouuert, le second est
d'vn pied en C sol, le troisiesme de huit [-370-] pouces et
demi en G re sol: et le quatriesme en C sol de demi-pied. Et
si on veut six tuyaux sur marche, on adiouste C sol de deux
pieds, et G re sol de quatre pouces.
N La grosse Cymbale a trois tuyaux sur marche, dont le
premier est d'vn pied ouuert en C sol vt: le second en G re
de huict pouces et demi, et le troisiesme en C sol de
demi-pied.
O L'autre Cymbale a deux tuyaux sur marche, dont le
premier est en C sol de
deux pieds
ouuerts, et le second en G re de quatre pouces.
P Le Cornet commence au milieu du clauier en C sol: il est
d'vn pied bouché à cheminée, et a cinq tuyaux sur marche,
dont le premier est le precedent: le second est d'vn pied
ouuert: le troisiesme d'enuiron huict pouces et demi est en G
re: le quatriesme est de demi-pied en C sol, et le cinquiesme
est en E mi de cinq pouces ouuerts: or ils sont tous fort
gros; et si l'on y comprend le Bourdon et le Prestant, dont
il est accompagné, il a sept tuyaux.
Q Le Larigot est d'vn pied cinq pouces ouuerts, et
commence en G re sol.
R La Trompette a huict pieds de long, elle s'eslargit en
haut, comme le pauillon des Trompettes militaires, et est à
l'Octaue de la Montre: elle a enuiron demi-pied de diametre
en haut, et en bas vn pouce et demi, quand elle a huict pieds
de hauteur.
S Le Cleron est de quatre pieds, à l'Octaue de la
Trompette, et s'eslargit comme elle.
T Le Cromhorne est de quatre pieds à l'vnisson de la
Trompette: il a quatre pieds depuis le noyau iusques au bout,
dont le premier demi-pied va en s'eslargissant iusques à cinq
pouces, et puis il continuë tout droit ayant vn pouce et demy
en diametre.
V La Voix Humaine est de demi-pied à l'vnisson de la
Trompette.
X La Pedale a huict pieds bouchez.
Y La Trompette de Pedale est de huict pieds.
Z La Fleute en Pedale est de quatre pieds bouchez.
Ieux composez des precedens.
I. Le plain jeu A, C, D, E, M, N, O.
II. Autre excellent auec, ou sans le Tremblant C, D, E, H,
L, R.
III. Le Nazard B, C, D, G.
IV. Autre Nazard C, D, E, H.
V. C, D, E, F, H, auec le tremblant.
VI. A, C, jeu fort harmonieux.
VII. B, C, I, jeu fort doux auec le tremblant, c'est la
fleute d'Allemand.
VIII. La Trompette A, C, D, R.
IX. Le Cornet B, C, D, E, P.
X. Le Cromhorne B, C, D, T.
XI. Le Cleron B, C, D, H, S, sans ou auec le tremblant.
XII. Ieu fort aigu A, D, C, E, L.
XIII. Le Flajolet B, C, F.
XIV. Autre B, C, F, H, auec le tremblant.
XV. Autre B, C, D, F, H, T, auec le tremblant.
XVI. Le Larigot B, C, Q, auec, ou sans le tremblant.
[-371-] XVII. Autre bien fort A, C, D, E.
XVIII. Autre B, C, O, auec le tremblant.
XIX. La Voix Humaine B, C, D, V.
XX. La Trompette et le Cleron A, C, D, E, R, S.
XXI. Ieu fort melodieux B, C, auec le tremblant.
XXII. Ieu aigu A, D, F.
XXIII. Nazart tres-fort B, C, D, E, H, Q.
XXIV. Cornet entier sur le Clauier B, C, D, E, H, L, Q.
Ieux simples du Positif.
Le petit Orgue que l'on met ordinairement au bas du grand,
et que les Organistes ont derriere eux quand ils touchent, ou
qu'ils regardent le Clauier du grand jeu, s'appelle
ordinairement le Positif: auquel seruent les mesmes
soufflets, le mesme vent et le mesme Clauier: or on le fait
des jeux qui suiuent pour les grandes Eglises.
A La Montre de huict, ou de quatre pieds ouuerts,
d'estain.
B Le Bourdon de quatre pieds bouchez.
C Le Prestant de quatre pieds ouuerts.
D La Doublette, de deux pieds ouuerts.
E Le Flajolet d'vn pied ouuert.
F La Fleute d'Allemand de deux pieds, à cheminée.
G La fourniture de trois tuyaux sur marche, dont le
premier est en C sol d'vn pied ouuert, le second en G re de
huict pouces et demy, et le troisiesme en C sol de demy-pied.
H La petite Cymbale a deux tuyaux sur marche, dont le
premier est en C sol de demy-pied, et le second en G re de
quatre pouces.
I La Tiercette de dix pouces commence en E mi la.
L Le Nazard de dix-sept pouces bouchez, à cheminée.
M Le petit Cromorne de quatre pieds en corps, dont l'anche
est à l'Octaue du Bourdon de quatre pieds bouché, et à
l'vnisson du Prestant.
N Le petit Nazard d'vn pied et demy ouuert en G re sol.
Ieux meslez, ou composez pour le Positif.
1. Le plain jeu A, C, D, G, H.
2. Le petit Cornet pour iouër à deux Clauiers B, C, D, N,
E, I.
3. La Fleute d'Allemand B, F, auec le tremblant.
4. Ieu harmonieux A, C, F.
5. Autre fort A, B, C, D.
6. Le Nazard B, C, L, sans, ou auec le tremblant.
7. Autre jeu excellent B, E, L, auec le tremblant.
8. Le Flajolet seul B, E.
9. Autre auec le tremblant B, F, H.
10. La Doublette seule B, D.
11. Ieu renuersé, ou Nazard fort D, L, pour iouër quelque
fantasie en façon du Cornet sur deux Clauiers.
[-372-] 12. Nazard fort B, C, D, L, N.
13. Ieu fort melodieux A, B, sans ou auec le tremblant.
COROLLAIRE.
Il faut remarquer que le Tremblant n'est pas vn jeu
particulier, et que ce n'est autre chose qu'vn ais mobile que
l'on attache tellement dans le porte-vent qu'on le leue, lors
que les tuyaux ne doiuent pas trembler en parlant, et qu'on
l'abbaisse, quand on veut qu'il face trembler le vent: ce qui
est aysé à conceuoir en frappant les levres de la main,
tandis qu'on prononce quelque voyelle, par exemple a, ou o.
Mais plusieurs reiettent ce tremblement comme vn bruit
desagreable, dont ie parleray apres.
Quant aux simples jeux, dont ie n'ay pas mis la matiere,
ils se peuuent faire de plomb, d'estain, ou de bois. Or ie ne
crois pas que les Anciens ayent eu des instrumens de Musique
si grands, si diuers en leurs jeux, et si parfaits comme sont
nos Orgues, dont on augmente encore tous les iours les
inuentions, en y mettant de nouueaux jeux, pour imiter le
Rossignol et les autres oyseaux: et quelques-vns cherchent le
moyen d'y adiouster le jeu de la Viole par le moyen de
plusieurs Vnissons: quoy qu'il soit plus à propos d'y
adiouster le jeu d'Epinette, comme font ceux qui vsent de
petits cabinets, dont le mesme Clauier fait parler les
tuyaux, et les chordes en mesme temps à l'vnisson, ou à
l'Octaue, ce qui rend vne tres-douce harmonie, parce que les
tuyaux sont fort doux, et se ioignent si parfaitement aux
chordes de leton, ou de boyau, que l'on a de la peine à les
distinguer. Si l'on y adiouste le jeu de Violes, que
plusieurs essayent de transporter sur l'Epinette, il semble
qu'il n'y aura plus rien à desirer dans l'Orgue, si ce n'est
que ses tuyaux facent entendre les voyelles et les syllabes,
ce qu'il ne faut pas ce semble esperer pour la grande
difficulté qui s'y rencontre.
PROPOSITION XXXII.
Monstrer combien l'on peut faire de jeux composez sur
l'Orgue: où l'on void la maniere de conbiner, conterner,
conquaterner, et cetera.
I'Ay donné le moyen de trouuer combien chaque nombre de
choses peut estre varié, lors qu'elles sont prises vne à vne,
deux à deux, trois à trois, et cetera dans la seiziesme
Proposition du liure des Chants: par exemple, si l'on prend
les vingt-deux jeux precedens du grand Ieu de l'Orgue, l'on
sçaura combien de fois ils se peuuent varier estant pris deux
à deux, ou trois à trois, et cetera si l'on multiplie 22 par
21, et puis le produit par 20, et cetera iusques à ce qu'on
ayt autant de rangs de nombres, comme l'on veut prendre de
jeux, comme si l'on veut faire tous les jeux composez de
deux, ou de trois simples jeux, 22 multiplié par 21 donnera
462 ieux composez de deux simples ieux, et si l'on multiplie
encore 462 par 20, l'on aura 9240 ieux differens composez de
trois simples ieux: ceux qui voudront sçauoir combien il y
aura de ieux composez de quatre, cinq, ou six simples ieux,
trouueront les nombres requis en multipliant 9240 par 19, et
puis le produit par 18, et cetera. Mais parce que ce nombre
est si grand, que la vie d'vn Organiste n'est pas assez
longue pour en vser, ie [-373-] mets seulement icy la varieté
des huict ieux d'vn Cabinet, en supposant que ses huict ieux
soient representez par les huict premieres lettres de nostre
Alphabet A, B, C, D, E, F, G, H.
1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8.
A, B, C, D, E, F, G, a. [Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 373; text: Deux à
deux. Trois à trois. Quatre à quatre. Cinq à cinq. Six à six.
Sept à sept. A, B, C, D, E, F, G, a, 1, 8, 28, 56, 70]
[MERHU3_6 15GF]
Ie mets neantmoins nostre petit a pour la huictiesme
lettre au lieu de l'H, afin que cet exemple serue tant pour
la varieté des ieux composez de l'Orgue à [-374-] huict ieux,
que pour le nombre des Chants qui se peuuent faire des huict
sons, ou notes de l'Octaue, dans laquelle on les prend deux à
deux, trois à trois, quatre à quatre, et cetera ce que l'on
peut semblablement accommoder à milles autres vsages, par
exemple aux soldats que l'on met en faction, car l'on sçaura
par la table precedente, en combien de manieres on peut
tellement changer huict hommes, en les prenant trois à trois,
ou quatre à quatre, et cetera qu'il y en ayt tousiours
quelqu'vn de nouueau à chaque fois. Ie laisse les differentes
situations des fleurs dans les bouquets, ou dans les
parterres, les differentes rencontres des Planettes du Ciel,
qui ne se sont pas encore rencontrées toutes ensemble en
mesmes aspects, les differens changemens des medions, et de
l'art de Lulle, les differentes comparaisons des raisons
Geometriques, et plusieurs autres choses, que chacun peut
appliquer à cet exemple, et aux autres qui dependent de la
regle generale.
COROLLAIRE I.
Puis que l'on peut vser de tous ces ieux en toutes ces
manieres, supposé qu'ils s'accordent bien ensemble, comme il
peut arriuer, particulierement si on les fait exprez, et que
les Organistes en ioignent desia sept dans le plain ieu, et
dans le Cornet entier, comme l'on void dans la
vingt-septiesme Proposition, il est constant qu'ils peuuent ioüer
de 255 ieux differens sur vn Cabinet de huict jeux; ce que
l'on peut aysément sçauoir par le moyen d'autant de nombres
en progression double Geometrique en commençant par l'vnité,
dont la somme doublée moins vn, donne ce mesme nombre, car si
l'on adiouste 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128; ce qui se fait en
prenant le nombre progressif qui suit, à sçauoir 256, l'on
aura ledit nombre des ieux: ce que l'on peut aysément
appliquer à toutes autres sortes de nombres sans aucun
trauail, par le moyen des tables que i'ay donné dans le liure
des Chants, d'où les Organistes et les autres Musiciens
peuuent tirer vne infinité de secrets pour leur art, sans
qu'il soit besoin de les specifier, car ils receuront plus de
contentement en y apportant quelque chose de leur industrie.
COROLLAIRE II.
La consideration de tous les jeux differents de l'Orgue,
tant simples que coposez, n'est pas indigne des bons esprits,
qui en peuuent tirer des cognoissances particulieres pour
perfectionner, ou pour commencer la Philosophie fondée sur
les differentes experiences de l'oreille, de l'oeil et des
autres sens: par exemple, le ieu du Nazard composé de deux
tuyaux qui sont à la Quinte, à la Douziesme, ou à la
Dix-neufiesme l'vn de l'autre, imite ceux qui parlent du nez, et
nazarde, à raison de ces deux sons; ce qui donnera occasion
de rechercher pourquoy les battemens, dont l'vn bat trois ou
six fois au mesme temps que l'autre bat vne ou deux fois,
engendrent plustost ce nazard, que ceux de la Quinziesme,
dont l'vn bat quatre fois tandis que l'autre ne bat qu'vne
fois, et cetera. Et parce qu'il n'y a point de ieu qui n'ayt
quelque effet different des autres ieux, l'on a autant de
suiets pour raisonner, qu'il y a de ieux differents dans
l'Orgue: de sorte que comme les differens rayons de la
lumiere estant assemblez produisent des chaleurs et des
visions fort differentes, la [-375-] conionction, ou
l'addition de plusieurs sons ont aussi vne grande multitude
d'effets qui sont differens en quantité et en qualité. Ce que
l'on comprendra encore mieux par les comparaisons que ie fais
de la lumiere auec les sons dans le premier liure des Sons,
dans celuy des Chants, et souuent ailleurs.
I'adiouste encore que ce qui rend le ieu du Cornet
different des autres, depend particulierement de la
Dix-septiesme, qui fait vn petit son aigu, lequel imite celuy du
Cornet de Musique, dont i'ay parlé dans le cinquiesme liure
des Instrumens: car les quatre autres tuyaux, qui font
l'Vnisson, l'Octaue, la Douziesme et la Quinziesme, et mesmes
ceux qui font la Tierce et la Dixiesme maieure ne peuuent
parfaitement imiter le Cornet, quand la Dix-septiesme est
absente.
Le ieu du Larigot est particulierement fait par la
Dix-neufiesme, la Fleute par l'Octaue, la Doublette par la
Quinziesme, et le Flaiolet par la Vingt-deuxiesme. Quand le
ieu du Cornet, que l'on met tout au long sans le recouper,
lors qu'il y a deux Clauiers dans l'Orgue, est meslé auec le
Tremblant, et auec le Cleron il fait vn ieu tres-excellent,
lequel imite plustost les Hauts-bois que le Cornet à bouquin.
Le ieu du Cromhorne adiousté au Nazard contrefait
parfaitement la Musette. Ie laisse toutes les considerations
qui se peuuent tirer de toutes les autres compositions des
ieux de l'Orgue, parce qu'elles requerent vn volume entier.
COROLLAIRE III.
Si l'on conte tous les tuyaux de l'Orgue auec ceux de son
Positif, dont i'ay parlé dans la
vingt-septiesme
Proposition, l'on en trouuera pour le moins deux mille, qui font autant de
bruit, que si 2000 hommes chantoient: quoy qu'il se rencontre
des hommes, qui peuuent faire tous seuls tous les sons de ces
tuyaux les vns apres les autres: car i'en ay ouy qui
contrefont si parfaitement les ieux du Tremblant, le
Flaiolet, le Larigot, la Trompette, et cetera soit en
pressant quelque peigne, fueille, ou autre chose des levres,
ou sans cet artifice, qu'il est difficile de les distinguer
d'auec les ieux de l'Orgue.
COROLLAIRE IV.
Les Apeaux, dont on vse pour appeller les oyseaux, les
Cerfs, les Renards, et cetera ne sont autre chose que des
anches semblables à celles de l'Orgue, ou des autres
instrumens à vent qui vsent d'anches, lesquelles ont
differents effets selon les petites boëttes qui les
enferment, et dont la consideration peut seruir pour
augmenter les Orgues de nouueaux ieux, soit par le moyen des
differentes grandeurs et figures desdites boëttes, ou par la
differente configuration des anches, ausquelles on peut faire
prononcer les voyelles, et quelques consones: car il faut
vser de cette espece de tuyaux pour les faire prononcer
quelques syllabes, parce
qu'elles
approchent dauantage de la
voix humaine que les autres tuyaux qui ne se seruent point
d'anches. Or l'on ne doit pas s'imaginer que cela soit
impossible, puis que nous experimentons que les oyseaux qui
parlent ont fort peu de ressorts dans leurs becs, ou dans
leurs larynx, qui contribuent à la parole, quoy qu'ils
parlent et qu'ils prononcent fort bien tout ce qu'ils
apprennent; et que les vents et plusieurs autres [-376-]
bruits font quelquefois entendre quelques syllabes, ou
voyelles: mais ie laisse la recherche de ces tuyaux à ceux
qui auront assez de loisir, et d'industrie pour
l'entreprendre.
PROPOSITION XXVIII.
Expliquer la differente force des poids qui pressent les
soufflets, suiuant les differentes inclinations de leurs
couuercles.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 376; text: A, B, C,
D, E, F, G, H, I]
[MERHU3_6 14GF]
ENcore qu'vn mesme poids presse tousiours esgalement sur
les soufflets à lanterne, dont on void la figure dans la
premiere Proposition, ou i'explique la figure des Cabinets
d'Orgue, il semble neantmoins qu'il pese et presse fort
inesgalement sur les soufflets ordinaires representez par le
triangle ABC, car il est certain que le poids mis au point C
presse le couuercle CA pour l'abbaisser sur sa ligne, ou sur
son plan horizontal AB, par la perpendiculaire CI, et que CA
estant abbaissé en D, le poids C presse AD par la
perpendiculaire DH, de sorte que la force, ou la pesanteur du
poids C en C est à la force du poids C en D, comme la ligne
AI à la ligne AH; c'est à dire qu'il pese deux fois autant en
D qu'en C, si AH est double d'AI, comme i'ay demonstré dans
le discours du leuier, dont on peut s'imaginer l'appuy en A.
Cecy posé, le poids aura plus de force en E qu'en D, et en F
qu'en E, suiuant la proportion des lignes AH, AG, et AB.
A quoy l'on peut adiouster la raison des differentes
inclinations du plan, car le poids pese tousiours moins sur
les moins inclinez à l'horizon, comme nous auons monstré dans
la huictiesme et dixiesme Proposition du second liure des
Mouuemens: de là vient qu'il faut moins de force pour
soustenir le poids sur AD que sur AC, et qu'il ne faut nulle
force pour le soustenir sur A B. Ie laisse plusieurs autres
considerations, par exemple combien l'impression d'vn poids
qui tomberoit d'vne hauteur donnée, seroit plus grande sur AD
que sur AC, afin d'expliquer en quelle maniere le vent, qui
remplit le soufflet ouuert ACB, sort de dedans: car puis que
le poids a moins de force sur CA que sur AD, ou sur AF, il
semble qu'il deuroit sortir moins de vent par la descente de
C en D, que par celle de D en B, puis qu'il y a vn solide
d'air en ACD, qui est double du solide qui est en ADB, et que
C presse moins que D, c'est à dire qu'il y a moins de force
et plus de resistance, ce qui n'arriue pas neantmoins,
d'autant que si le vent estoit moins poussé au commencement
de la descente qu'à la fin, le son des tuyaux s'altereroit,
ce qui n'arriue pas; d'où l'on conclud que le vent sort
esgalement, et par consequent qu'il ne faut point icy
considerer les raisons des differents leuiers, ou de la
differente inclination des plans. Et s'il y a de la
difference notable dans le vent, c'est à la fin depuis F
iusques en B, parce qu'il y en reste si peu qu'il n'est pas
capable de fournir ce qu'il en faut aux tuyaux.
[-377-] Mais on remedie à ce defaut par l'autre soufflet
qui l'accompagne, parce qu'il est plain quand l'autre est
vuide, et la layette estant plaine de vent empesche que le
poids ne descende trop viste: ioint que le soufflet estant
remply, le vent se porte de soy-mesme à sortir, comme il fait
dans vn balon remply d'air, et qu'il y a de tres-habiles
hommes qui tiennent que le poids, lequel a coustume d'estre
enchassé dans les soufflets de plusieurs cabinets, ne pese
pas plus dans vne inclination que dans l'autre. Et puis il
peut arriuer qu'il ne sortira pas plus de vent par vne plus
forte pression que par vne moindre, car il ne cedra pas à vne
pression trop subite et trop violente, comme l'eau ne cede
pas aux coups trop prompts et trop violens; d'où il arriue
qu'elle reflechit, et reiette les bales de canon et de
mousquet, ou les pierres qu'on tire, ou qu'on iette dedans.
Il y a encore plusieurs choses à considerer dans le
mouuement des soufflets, par exemple s'ils s'abaissent par de
petits sauts si imperceptibles, qu'ils semblent faire vn
mouuement continu, comme quelques-vns croyent du mouuement
naturel des pierres qui tombent vers leur centre, s'ils
aspirent l'air de peur de la fuite du vuide, ou par la
pression du mesme air,
et
qui contraint l'air voisin d'entrer
dedans: mais il suffit d'auoir proposé ces difficultez pour
induire les bons esprits à la recherche de plusieurs autres,
et de donner la solution de celles-cy. L'on peut aussi
determiner en quelle proportion il faut augmenter leurs
poids, quand on les fait deux, trois, quatre, cinq, ou six
fois plus grands, de combien il est plus difficile de leuer
le couuercle d'vn soufflet plus grand qu'vn autre selon la
raison donnée, lors qu'ils ne sont chargez d'aucun poids, et
que leurs ais sont d'vne esgale pesanteur: comme le vent peut
en sortir quand on les leue, et qu'ils retombent d'eux mesmes
sans l'ayde d'aucun poids; de combien il est plus aysé de les
leuer quand leurs lunettes sont doubles, triples, et cetera
que quand elles sont sous-doubles, ou sous-triples en
largeur; de combien il sort
plus aysément, et auec combien moins de pression quand
leur mufle est plus large en raison donnée: ce qu'on peut
semblablement appliquer à la differente pression des eaux, et
aux differentes ouuertures par où elles sortent, afin de
comparer les mouuemens et les resistences de ces deux
elements, qui seruent à faire ioüer les Orgues, et tous leurs
ressorts. Il n'est pas necessaire d'auertir que le bout du
soufflet C ne se leue pas par vne ligne droite, puis que la
partie de la circonference BFC monstre son chemin, et la
hauteur dont on les leue ordinairement, c'est à dire d'vn
angle de soixante degrez, qui constituë chaque angle du
triangle equilateral: de sorte que l'on peut considerer AC
comme la branche d'vn compas qui descrit la partie du cercle
BDC du centre A.
PROPOSITION XXXIV.
Expliquer la construction, la grandeur, les parties, les
poids et toutes les autres proprietez des soufflets.
PVis que l'Orgue sans soufflets est comme vn corps sans
ame, il faut enseigner la maniere de les construire, afin
d'acheuer ce traité; et pour ce suiet nous expliquerons
premierement leur grandeur, et leur nombre suiuant les
instrumens ausquels ils sont destinez. En second lieu, nous
verrons [-378-] ce qui concerne le porte-vent qui sert de
conduict pour porter le vent à la reserue; et puis nous
parlerons du Tremblant qu'on met ordinairement dans le
porte-vent, afin qu'il en soit plus agreable. Or il faut
premierement choisir de bon bois de chesne bien sec pour
faire les soufflets, afin qu'il ne se retire pas, quand il
aura esté employé. Quant à leur grandeur, elle doit estre
proportionnée à celle de l'Orgue, par exemple si l'Orgue est
de seize pieds, qui est l'vn des plus grands qui se facent à
present, et qu'il soit assorty de la diuersité de tous les
ieux dont on vse maintenant, et dont i'ay parlé cy-deuant, il
faut du moins quatre soufflets chacun de six pieds de long,
et de quatre pieds de large, et qu'ils soient chargez chacun
d'vn poids de soixante liures, afin que le vent soit poussé
auec violence pour faire parler promptement les Trompettes,
les Pedales, et les autres ieux. Et si l'on adiouste vn
Positif à proportion du grand ieu, et qu'il ne faille qu'vn
mesme vent pour tous deux, on doit adiouster vn ou deux
soufflets semblables aux autres, afin qu'ils suppleent à leur
defaut, lors qu'ils se vuident.
Surquoy il faut remarquer que l'Orgue estant fourny de
quantité de soufflets, il y a beaucoup moins de suiettion à
les leuer souuent, et que le vent en est plus esgal, car
encore que deux soufflets en fournissent autant qu'eux,
neantmoins ils ne distribuent pas le vent si esgalement, et
descendent beaucoup plus viste. L'on peut aysément conclure
le nombre, et la grandeur des soufflets des moindres Orgues,
par exemple s'il est de huict pieds, deux soufflets
suffisent, pourueu qu'il n'ayt point de Pedales separées, car
il y a des Orgues, dont le Clauier des Pedales leue seulement
les marches de l'autre Clauier, mais lors qu'elles sont
separées, il faut du moins trois soufflets pour y fournir le
vent necessaire.
Or ayant choisi du bois propre, il le faut bien ioindre,
le coller et le cheuiller, et mettre des barres en dedans qui
soient bien cloüées, afin que si le bois se veut deietter, il
en soit empesché par ce moyen. Cecy estant fait, on luy
donnera la longueur et la largeur necessaire; et puis il faut
entailler vn soupirail à l'ais de dessouz, c'est à dire vn
trou quarré, et apres l'auoir doublé de cuir tout à l'entour,
on applique dessus vne soupape de bois assez espais, et
doublé de cuir bien mol, afin qu'en leuant les éclisses des
soufflets la soupape aspire le vent iusques à ce qu'on laisse
descendre le soufflet, car pour lors elle se referme, afin
que le vent ne sorte que par le conduit qui porte le vent au
sommier. Apres auoir bien accommode la soupape, on adiouste
vne petite lisiere de cuir par dessus, dont vn bout se colle
sur elle, et l'autre sur le soufflet, de peur qu'en
renuersant le soufflet par hazard, la soupape n'estant pas
arrestée se renuerse aussi: car on auroit beaucoup de peine à
la raccommoder. On peut encore adiouster vne petite anse de
fer sur la soupape, qui l'empeschera de s'ouurir d'auantage
qu'il ne faut: mais le trou quarré doit estre assez grand,
afin qu'il aspire le vent promptement: par exemple le trou
des soufflets precedens de six pieds de long peut estre de
demy pied de long, et de quatre pouces de large. Quant aux
plis des soufflets, ils se font de plusieurs petits ais de
bois fort mince et delié, lesquels on frotte de colle pour
coller le cuir dessus; et pour les plis du bout on les fait
d'autres petits ais proportionnez au fond du soufflet, mais
la veuë et l'inspection des soufflets d'vne Orgue en
apprendront plus que les discours, c'est pourquoy ie ne m'y
arreste pas dauantage.
[-379-] Or ayant appliqué le dessus du soufflet de mesme
grandeur que le fond, il faut laisser vne ouuerture au bout
du soufflet, où il y ayt vne soupape, qui n'a pas besoin d'vn
morceau de cuir pour estre arrestée comme l'autre, parce
qu'elle n'est pas couchée de plat comme elle, mais elle est
tellement suspenduë qu'elle s'ouure lors que le soufflet
donne le vent, comme elle se referme en dedans, quand on le
leue. Cette soupape se doit fermer si iustement que le vent
de l'vn des soufflets ne se puisse communiquer à l'autre,
autrement le vent ne pourra estre esgal comme il faut. Ceux
qui mettent cette soupape dans le porte-vent doiuent
appliquer vn bout dudit porte-vent à chaque soufflet, de peur
que le vent soit empesché par les soupapes qui s'y
rencontreroient. Où il faut remarquer que les plus grandes
sont les meilleures, parce qu'elles fournissent le vent plus
à propos; mais la grandeur du porte-vent et de la reserue ne
doiuent pas exceder, de peur que le vent ne soit pas assez
pressé pour faire vn bon effet: par exemple la reserue et le
porte-vent d'vn Orgue de seize pieds, ont huict pouces de
largeur en dedans, et quatre ou cinq pouces de hauteur: et si
l'Orgue n'est que de huict pieds, il en faut diminuer le
tiers ou enuiron, et ainsi des autres à proportion, et s'il
n'est que de quatre pieds, comme sont ordinairement les
Positifs, le porte-vent peut auoir cinq pouces de largeur, et
trois de hauteur.
PROPOSITION XXXV.
Expliquer la figure, le poids, et les autres circonstances
du Tremblant.
LE Tremblant appartient au porte-vent, dans lequel il est
enfermé, c'est pourquoy on l'appelle Tremblant à vent clos,
dont on vse à present, parce qu'il est plus agreable, et
qu'il ne bat pas l'air si rudement ny si promptement que
celuy qui est à vent ouuert, ou perdu, dont on vsoit
autresfois, comme l'on void encore dans les vieilles Orgues.
Or le Tremblant à vent clos n'est autre chose qu'vne
soupape doublée de trois ou quatre cuirs, laquelle est
suspenduë vn peu en panchant, et portée sur vn petit quarré
de bois creusé par le milieu, qui n'a qu'vn demi pouce de
haut tout à l'entour. Les bords de ce quarré sont aussi
doublez de cuir, de peur que la soupape battant dessus ne
face trop de bruit, et ne batte trop rudement. Mais elle est
seulement attachée en haut contre ce quarré, afin qu'elle
s'ouure et se ferme librement. Ce quarré doit aussi estre
disposé en panchant, de sorte que le bas soit vers le dehors,
et le haut vers la soufflerie, afin que le vent treuue le
passage plus libre en entrant dans le porte-vent, car si le
quarré estoit perpendiculaire au porte-vent, le vent qui est
desia interrompu par la soupape, qui y est attachée, ne
pourroit fournir aux ieux de l'Orgue dont on voudroit ioüer:
ce que l'on euitera en donnant la pente d'vn pouce et demi au
quarré, que quelques-vns appellent lunette, or il faut mettre
vn fil de fer, ou de leton crochu en façon d'vne anse de bahu
sur le Tremblant, dont les deux pointes soient tellement
arrestées sur le haut de la soupape, que l'anse aille tout du
long, et qu'elle soit releuée et recourbée deux pouces plus
haut que le bas de ladite soupape, afin que le poids de plomb
du Tremblant soit tellement attaché au bout de ladite anse,
ou de l'anneau qu'il soit suspendu en l'air. Mais il faut
remarquer qu'on le fait battre plus ou moins viste suiuant
[-380-] le poids qu'on y attache, car il bat plus viste quand
il a plus de poids, et plus lentement lors qu'il en a moins.
L'industrie du Facteur consiste à le temperer de telle sorte
qu'il ne batte ny trop viste, ny trop lentement, car s'il est
trop tardif, il ne seruira plus du tout, quand on touchera
plusieurs touches apres auoir tiré trois ou quatre ieux: or
il bat comme il faut, lors qu'il bat huit fois dans le temps
d'vne mesure qui dure deux secondes d'heure.
Quant à la grandeur du Tremblant, elle n'est pas reglée,
quoy qu'il reussisse d'autant mieux qu'il est plus grand; et
parce que les porte-vents ont coustume d'estre vn peu trop
plats pour le loger, on adiouste vne petite quaisse qui
auance hors le porte-vent à l'endroit du Tremblant, laquelle
on fait, afin qu'il soit plus long que la hauteur du
porte-vent, dont la largeur estant de quatre ou cinq pouces, il est
bon que le Tremblant ayt trois pouces et demi, ou quatre de
large, et demi pied de long. Il faut encore remarquer qu'il
est à propos de faire deux reyneures des deux costez de cette
lunette, qu'on adiouste sur le porte-vent, afin d'auoir vn
ais à coulisse, ou à queuë, lequel estant doublé de cuir, et
ioignant sur la lunette aussi doublée de cuir, estanche le
vent, et donne le moyen de regarder au Tremblant, lors qu'il
sera necessaire d'y toucher.
Quand le porte-vent a demy pied de large, le Tremblant
doit estre de cinq pouces de large, et de sept ou huict de
long, afin qu'il soit tousiours d'enuiron vn tiers plus long
que large. L'autre sorte de Tremblant ne differe du
precedent, qu'en ce qu'on l'applique par dehors le porte-vent
sur vne lunette, ou fenestre droite, ou qui panche comme la
precedente: mais il faut mettre vne autre soupape dans le
porte-vent, afin qu'estant fermée elle empesche que le vent
n'aille point au Tremblant que lors qu'on l'ouurira.
Or ce Tremblant bat plus ferme que l'autre, et bat aussi
viste à plusieurs ieux qu'à vn seul, de sorte qu'il le faut
adiouster à l'Orgue, si l'on desire ouyr toutes les
diuersitez qui naissent des diuers Tremblants, (quoy que
cettuy-cy ne soit pas si agreable que l'autre) puis que le
plaisir de l'harmonie consiste particulierement dans la
diuersité, qui admet aussi bien les dissonances que les
accords. Il faut enfin remarquer que l'on aura vn parfait
Tremblant, s'il n'altere point trop les tuyaux (comme il
arriue quand il n'a pas assez d'ouuerture, ou que le vent se
perd par quelqu'autre lieu) et s'il bat de telle sorte qu'il
face imiter le tremblement des voix aux ieux de l'Orgue: or
il vaut d'autant mieux qu'il est plus prez du sommier, où le
vent ne le fait pas battre trop viste.
PROPOSITION XXXVI.
Expliquer comme il faut construire les jeux d'Orgue, pour
prononcer les voyelles, les consones, les syllabes et les
dictions.
IL est premierement certain qu'il n'y a que les tuyaux à
anches qui puissent seruir à la prononciation des voyelles,
des consones, et des syllabes, comme enseigne l'experience.
Secondement, que lesdits tuyaux peuuent faire cela, puis que
nous experimentons que les apeaux font des syllabes si
semblables à celles des oyseaux, qu'ils accourent et sont
pipez, et pris par le moyen de cette imitation: ce qui arriue
semblablement aux cerfs, aux renards, et à plusieurs autres
bestes fauues, dont on imite le bramer, les clapissemens, et
[-381-] les autres cris auec des anches, qui sont plus ou
moins courtes selon l'aigu des sons, et des voix que l'on
veut representer. Mais il faut remarquer que la configuration
et la modification du son se fait principalement par les
differentes figures du corps du tuyau, et non par celle des
languettes, ou des eschalotes, qui doiuent tousiours estre de
mesme façon, quoy que l'on puisse faire la languette plus
espaisse, ou plus deliée.
Or le corps du tuyau peut estre alteré en plusieurs
manieres, soit en mettant quelque ressort dedans qui frappe
l'air par des mouuemens differens, ou seulement en posant la
main sur le haut de sa boëtte, dont nous auons parlé dans la
dixiesme Proposition, et en l'ostant en mesme temps que le
son du tuyau commence à se faire, car cette position et
esleuation des doigts, ou de la main fait prononcer à l'anche
les syllabes vê et fê, et non vé et fé, parce que l'anche
prononce le grand ê, qui est entre a et e, et que l'on peut
nommer a feminin, ou e masculin, si l'on n'ayme mieux en
faire vne nouuelle voyelle: de là vient que les voix humaines
des Orgues semblent bêêller comme les brebis, ou comme les
veaux.
Quand on ferme tellement les deux mains sur la mesme
extremité du corps, qu'elles vont s'appointissant en maniere
de cone, l'on fait la voyelle V; ce qui monstre qu'il faut
donner la mesme figure au bout du corps qu'aux levres, pour
leur faire prononcer les mesmes syllabes. La voyelle o est
entenduë quand on ferme les mains en rond, de mesme que lors
qu'on ferme le tuyau eslargi en façon de Trompette, et percé
de 3 ou 4 trous. La voyelle a se fait par le mesme
eslargissement du corps ouuert, et percé d'autant de trous:
surquoy l'on peut voir la quarante troisiesme Proposition du
liure de la Voix, où i'explique les mouuemens de la langue,
et des levres qui font les voyelles et les consones, afin de
mettre des ressorts au corps du tuyau pour imiter ces
mouuemens.
Ie laisse la recherche des consones aux habiles Facteurs,
qui les pourront aysément trouuer par l'experience de
plusieurs corps, dont les vns finiront en cone, les autres en
entonnoirs en forme de gaine, et en toutes les autres façons
necessaires, en adioustant de certains ressorts dedans ou
dessus l'ouuerture du corps, qui feront les consones à mesme
temps que l'anche commencera à sonner, et à prononcer sa
voyelle. Car chaque consone ne s'entend qu'au mesme moment
que la voyelle commence: de sorte que l'on ne peut sçauoir si
l'on a prononcé vne consone, ou la seule voyelle, quoy que le
mesme son continuë, si l'on n'a ouy le commencement de la
prononciation: par exemple, on ne peut sçauoir si vn homme
chante ba, ca, da, ou fa, et cetera lors qu'on oyt sa voix a,
et que l'on n'a pas esté au commencement de la prononciation;
de maniere qu'il semble que les consones ne sont autre chose
qu'vne certaine circonstance des voyelles.
Or il suffiroit de trouuer des tuyaux qui fissent les
syllabes, et consequemment les dictions du Sanctus, ou de
l'Agnus Dei, de sorte qu'on les peust chanter à quatre
parties sur l'Orgue dans l'estenduë d'vne Octaue: car n'y
ayant que dix-sept syllabes differentes dans l'Agnus Dei, et
cetera les treize tuyaux de l'Octaue suffiroient pour le
chanter à quatre parties, lesquels il faut multiplier par
dix-sept pour auoir
vingt-deux
tuyaux qui fassent toutes les
syllabes dudit Agnus auec chaque touche de cette Octaue, par
le moyen de laquelle on pourra chanter l'Agnus en plus de dix
mille manieres differentes.
[-382-] Il faut toutesfois remarquer que les syllabes qui
commencent par vne consone, et finissent par vne autre, comme
les syllabes, car, nous, par et cetera sont les plus
difficiles, c'est pourquoy l'anche à besoin de deux ressorts
pour ce sujet; dont l'vn frappe les bords du corps au
commencement, et l'autre à la fin de la prononciation: ce qui
suffit pour exciter les bons esprits, et les Ingenieurs à
faire prononcer toutes les syllabes aux tuyaux, et
consequemment toutes sortes de discours: mais il faudroit
plusieurs tuyaux à l'vnisson pour prononcer plusieurs
syllabes differentes en mesme ton, par exemple il en faudroit
quatre pour prononcer la diction Veritatem.
PROPOSITION XXXVII.
Expliquer la maniere de visiter les Orgues, et de
cognoistre les fautes des Facteurs, où l'on verra de quelle
sorte les defauts de l'Orgue peuuent estre reparez.
IE ne parle pas icy du buffet des Orgues, dont la
proportion et la beauté doit estre iugée par les Architectes
et par les Menuisiers, mais seulement de toutes les parties
qui contribuent à la bonté et à la perfection d'vne Orgue,
qui consiste en l'absence des defauts qui s'y peuuent
rencontrer, lesquels nous pouuons reduire à huict, dont il y
en a quatre de grande consequence, et quatre autres ausquels
on peut remedier. Il faut donc premierement et
particulierement obseruer dans la visite d'vn Orgue, si tous
ses jeux estant fermez, il n'y a nul tuyau qui corne, lors
qu'on touche chaque marche du Clauier: or ce defaut est tres
grand, et vient de la part du Registre qui se tire trop, ou
qui ne se tire pas assez, ou qui ne ioint pas contre sa
Chappe: ce que l'on peut corriger en frappant quelques coups
de marteau sur ses clouds, pour la faire serrer: quoy qu'il
faille prendre garde si les jeux estant tirez, il y a quelque
tuyau qui corne, encore qu'on ne touche point sur le Clauier:
car pour lors il faut voir dans la reserue du vent du
sommier, si ce defaut vient de quelque ordure engagée entre
la soupape et le sommier, ou si ladite soupape n'estant pas
droite ne se ioinct pas bien contre le sommier, ou si estant
placée de costé elle ne couure pas entierement la reineure.
En second lieu, il faut voir sur chaque touche du Clauier,
apres auoir tiré le premier jeu, que l'on appelle Prestant
(sur lequel on doit regler tous les autres jeux, comme sur
leur fondement) si en faisant parler vne marche, il ne vient
point d'emprunt de celle qui luy est voisine, car ce defaut
est l'vn des plus grands, et des plus desagreables qui se
puissent rencontrer dans l'Orgue, parce qu'il fait de faux
accords à toute heure: joint qu'il est plus difficile d'y
remedier qu'aux precedens, d'autant qu'il peut proceder de
trois causes, dont la premiere est quand la reineure à
quelque ouuerture tant petite qu'elle puisse estre, de sorte
que le vent qui luy est donné passe au trauers, et entre dans
celle dont elle est proche: ce que l'on peut euiter si en
faisant l'Orgue on double les reineures de parchemin par le
dedans. La seconde cause peut venir du haut des reineures,
sur lequel on colle ordinairement vn cuir: car s'il n'est pas
assez bien collé par tous les endroits, il donne passage au
vent d'vne reineure à
l'autre.
La troisiesme cause peut venir
de la Chappe, qui ne porte pas à plomb sur son Registre, d'où
il arriue que le vent sort de l'vn des trous, et se glisse
tellement entre-deux, qu'il fait corner les autres tuyaux
prochains. Ce que l'on peut aysément euiter en la
construction du sommier, car si l'on [-383-] applique de
petites regles sur chaque reineure en les mettant dans deux
petites fueilleures, que l'on fera de chaque costé de la
reineure, et si l'on colle le cuir ordinaire pardessus, il
sera impossible qu'il s'y face quelque emprunt.
En troisiesme lieu, les soufflets doiuent tellement estre
faits, qu'ils n'alterent point, et qu'ils soient esgaux en
force, c'est à dire que le vent de l'vn ne se doit point
communiquer à l'autre, et quand ce vice s'y rencontre, la
languette du muffle du soufflet ne ioint pas sur le quarré du
porte-vent, ou sur le muffle sur lequel il est posé: ce que
l'on ne peut euiter qu'en decollant le soufflet. Quant à
l'egalité du vent qu'il doit fournir, elle peut manquer pour
deux raisons, dont la premiere vient de l'inegalité des poids
qui sont sur les deux soufflets; mais il est aysé de corriger
ce defaut en augmentant, ou diminuant l'vn des poids iusques
à ce que le vent soit esgal. La seconde raison se prend de la
construction des soufflets, et est de tres-grande importance,
ce qui arriue quand ils poussent leur vent auec plus de force
au commencement qu'on les a leuez, qu'à la fin, de sorte
qu'il est quasi impossible d'accorder l'Orgue: or ce defaut
paroist en deux manieres, dont l'vne est quand le vent va
tousiours en diminuant de force, ce qui procede des éclisses
qui ne sont pas libres; l'autre est quand le vent est esgal
en de certains endroits, et qu'il va par secousses aux
autres, parce que les éclisses s'entrecouppent les vnes
contre les autres en descendant: mais on ne peut remedier à
ces defauts qu'en rompant les soufflets pour les refaire de
nouueau.
En quatriesme lieu, l'on doit considerer si les tuyaux du
Prestant sont esgaux en force, car cette esgalité est l'vn
des plus grands ornemens de l'Orgue, comme l'inesgalité est
tres-desagreable, qui se remarque lors qu'il se rencontre sur
vn mesme jeu des tuyaux forts, et d'autres foibles: ce qui
procede quelquefois de la façon du tuyau, à quoy il est
difficile de remedier, et d'autresfois de l'ouuerture du pied
du tuyau, ou de la languette, qui est aussi par fois trop
pressée et abatuë: à quoy il est aysé de remedier auec la
pointe d'vn cousteau.
En cinquiesme lieu, il est necessaire d'auoir vn habile
Organiste pour visiter l'accord du Prestant, non tant pour en
ioüer, comme pour auoir bonne oreille, car comme le fondement
d'vn edifice n'estant pas bien asseuré, l'on n'en peut
esperer grand fruit: le premier jeu, qui est le fondement des
autres n'estant pas bien d'accord, on ne peut attendre autre
chose des autres qu'vn perpetuel battement, qui sera si rude
à l'oreille, qu'il vaudroit beaucoup mieux ne se seruir point
de telles Orgues.
Or cette visite se fera exactement en voyant si les
Quintes des lettres suiuantes sont temperées, à sçauoir de C
en g, de D en a, d'E en [sqb], de F en c, de G en d, et d'A
en e: car ces lettres, ou touches sont les principales du
genre Diatonic, c'est à dire si ces Quintes sont vn peu
affoiblies, et plus basses que leur iustesse. Et puis il faut
voir la mesme chose sur les feintes, en prenant les Quintes
de [sqb] en [x]f, de [x]f en c[x], et de [x]c en g[x]. Et
pour les deux qui restent, il faut prendre f et descendre en
b, et de b descendant en e[x] il faut que [x]e soit vn peu
plus haut que sa iustesse: car l'on aura par ce moyen toutes
les Consonances requises, à sçauoir les Tierces et les Sextes
tant maieures que mineures. Ce qu'ayant trouué dans
l'estenduë d'vne Octaue, il faudra suiure chaque touche à
l'Octaue iusques au haut du Clauier.
En sixiesme lieu, il faut voir si chaque jeu respond au
Prestant pour l'accord, [-384-] et pour l'esgalité des
tuyaux, et s'ils parlent tous nettement sans qu'il y manque
aucun tuyau.
En septiesme lieu, il faut considerer si le sommier et les
abbregez sont bien faits; ce que l'on cognoistra quant au
sommier en voyant la disposition des tuyaux qui y sont
placez, et particulierement si les Chappes et les Registres
ioignent bien, s'ils glissent facilement, et si la reserue du
vent est si bien fermée, que le vent n'en sorte point, qu'en
ouurant les soupapes; et finalement si le regard est fait
bien à propos pour visiter les soupapes, et pour y remedier,
si par hazard il s'y engage quelque ordure. Quant aux
abbregez on cognoistra s'ils sont bien-faits, quand le
Clauier n'est point tardif à donner le vent aux tuyaux, qu'il
se referme aysément, et qu'il n'est pas besoin d'enfoncer
beaucoup les touches.
En huictiesme et dernier lieu, il faut voir si les
soufflets sont bien estanchez, et si le vent ne se perd point
trop: à quoy l'on peut remedier en collant de petites pieces
de cuir aux endroits par où le vent sort. Mais si le vent des
soufflets est trop lasche et trop foible, sans toutesfois
qu'on l'entende sortir, cela prouient de ce que les Facteurs
n'ont pas frotté le bois de colle par le dedans, et que le
vent passe à trauers ses pores. L'on peut aussi voir si le
Tremblant qui est situé dans le porte-vent est parfait, c'est
à dire, s'il ne bat point trop rudement, comme il arriue lors
qu'il n'est pas assez doublé de cuir, ou s'il bat trop
promptement; à quoy il faut remedier en diminuant le poids
qui y est attaché: et s'il n'altere point trop, c'est à dire
si les tuyaux ne diminuent point trop leur force, quand il
est tiré: ce qui prouiendroit de ce qu'estant trop petit, il
n'auroit pas assez d'ouuerture pour fournir aux jeux que l'on
tire. Quant aux jeux d'anches, il suffit d'obseruer s'ils
parlent promptement et nettement. Or apres auoir parlé de la
visite des Orgues, et supposé qu'elles sont d'accord, et
qu'il ne manque rien à leur construction, ie veux adiouster
vne nouuelle Theorie de la Musique, dans laquelle on aura des
nombres propres pour diuiser le Diapason des Orgues en douze
demitons esgaux, dont i'ay desia parlé dans la quinziesme
Proposition, et plusieurs autres choses qui monstreront la
bonté de l'esprit de celuy qui les à inuentées.
PROPOSITION XXXVIII.
Expliquer vne methode vniuerselle pour le Diapason des
instrumens, et pour la diuision du Monochorde, et du manche
des instrumens à chordes: où l'on void vne nouuelle Theorie
de la Musique.
MOnsievr Boulliau l'vn des plus excellens Astronomes de
nostre siecle, auquel nous aurons l'obligation de
tres-exactes obseruations celestes, et de nouuelles Tables
Astronomiques, quand il luy plaira, m'a donné vne table
Harmonique, qui merite d'estre inserée dans ce traité, parce
qu'elle contient toute la Theorie de la Musique, et qu'elle
doit estre considerée de tous ceux qui ayment l'harmonie.
Mais pour l'entendre, il faut remarquer qu'elle est composée
de dix colomnes, dont la premiere contient les notes
ordinaires de la main de Guy Aretin, vt, re, et cetera auec
les dieses entr'deux, qui signifient les demitons. La seconde
contient les nombres qui signifient la progression
Geometrique. Les nombres de la troisiesme monstrent l'ordre
[-385-] des vnze moyennes proportionnelles: ceux de la
quatriesme sont en proportion double Geometrique: ceux de la
cinquiesme signifient les puissances des moyennes
proportionnelles, auec les signes radicaux pour l'extraction
des racines. La sixiesme colomne contient lesdites racines si
precisément, que les fractions qui suiuent les nombres
entiers vont iusques aux premieres et secondes minutes. Les
nombres de la septiesme et huictiesme monstrent la longueur
des tuyaux et des chordes, qui font les treize sons de
l'Octaue diuisée en douze demitons esgaux, si precisément,
qu'il ne leur manque pas l'vnité, car ceux de la septiesme
sont trop petits, et ceux de la huictiesme sont trop grands,
ce qui reuient à la table que i'ay mis pour le mesme suiet
dans la quatorziesme Proposition du premier liure des
instrumens, et à celle de la neufiesme Proposition du
quatriesme. Les nombres de la neufiesme colomne signifient la
longueur des chordes suiuant la Theorie de Pythagore,
laquelle a duré iusques à Glarean, car il fait tous les tons
maieurs, qu'il diuise en apotome et en diese. La dixiesme
suit la Theorie de Ptolomée qui met le ton maieur et le
mineur, et qui diuise arithmetiquement les tons mineurs et
les maieurs.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 385,1; text: A, B,
C, D, E, F, G, [sqb], [rob], VT, RE, MI, FA, SOL, I, II, III,
IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9,
10, 11, 12, 13, 16, 32, 64, 128, 256, 512, 1024, 2048, 4096,
8192, 131072, 524288, 8388608, 14, 22, 31, 40, 49, 59, 21,
33, 46, 52, 39, 50, 43, 20, 500, 530, 561, 594, 629, 667,
707, 748, 794, 840, 890, 943, 1000, 531, 562, 595, 630, 668,
708, 749, 795, 841, 891, 944, 526 41/56, 559 17/56, 592 8/27,
529 7/17, 666 2/3, 708 1/3, 750, 790 27/109, 839 136/427, 888
8/9, 944 4/9, 533 1/3, 566 2/3, 600, 633 1/3, 800, 844 4/9,
Donnée] [MERHU3_6 16GF]
Où il remarque en premier lieu que la progression
harmonique est tellement composée de la Geometrique et de
l'Arithmetique, qu'elle vient de deux progressions
geometriques iointes ensemble souz la raison double, et
suiuant la replique des Octaues: de sorte que l'on fait vne
bonne Harmonie en repetant l'Octaue du Lichanos Meson, ou du
G re sol, et celle du Lichanos Hypaton, ou D re sol: laquelle
est composée de ces termes 3, 4, 6, et puis de 6, 8, 12, et
finalement de 12, 16, 24, outre lesquels on ne peut passer
sans vser de repetitions.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 385,2; text:
Premiere progression, Seconde, Troisiesme, G, D, [sqb], 2, 3,
4, 5, 6, 8, 10, 12, 16, 20, 24]
[MERHU3_6 16GF]
En second lieu, qu'on rencontre six consonances dans
l'Octaue diuisée en [-386-] douze demitons esgaux, à sçauoir
la Tierce mineure, la maieure, et la Quarte, et leurs
complemens, qui font la Sexte maieure, la mineure, et la
Quinte.
En troisiesme lieu, que toute harmonie est engendrée de
sons differens et non contigus, qui sont tellement
commensurables entr'eux, que l'vn peut contenir l'autre, et
qu'ils sont ioints par vn commun lien: et parce que les sons
se font par des corps, il en faut chercher la raison dans les
solides, et non dans les plans, ou dans les lignes: d'où il
conclud que l'vnion des sons fait l'harmonie par l'egalité de
l'vnisson, ou par la ressemblance des autres interualles.
Cecy posé, il suppose que l'Octaue est vn cube harmonique,
sur lequel toute l'harmonie est fondée, de sorte qu'elle doit
auoir autant d'interualles harmoniques qu'il y a de cubes
semblables, qui peuuent estre ioints entr'eux par le moyen
d'vn autre, ou de plusieurs cubes moyens, parce qu'vn cube
est semblable à vn autre cube, et que le cube qui est leur
difference, leur est aussi semblable, ou qu'il en contient de
semblables.
Or la Tierce mineure contient trois interualles, et son
complement neuf. Le cube entier de l'Octaue, qui a douze
interualles, est 1728; le cube de la Tierce mineure est 27,
celuy de son complement 729, la somme des deux est 756, leur
difference d'auec le cube de l'Octaue est 972, laquelle
contient 36 cubes du Diton, comme la Sexte maieure en
contient 64 de la Tierce mineure: partant ces cubes
conuiennent auec celuy de l'Octaue, et se ioignent par des
cubes semblables. L'Octaue entiere contient 64 cubes de la
Tierce mineure, et deux cubes de la Sexte, plus dix cubes du
Sesquiditon.
La Tierce maieure a quatre interualles, et la Sexte
mineure, laquelle est son complement, en contient huict: le
cube du Diton 64, et celuy de la Sexte mineure 512, qui font
ensemble 576: de sorte que 1152 est la difference d'entre
leurs cubes, et le cube de l'Octaue. Cette difference
contient 18 cubes du Diton, comme la Sexte mineure 8, et
l'Octaue entiere 27, ou trois cubes de la Sexte mineure, plus
trois cubes du Diton.
En quatriesme lieu, qu'il faut proceder autrement dans la
Quarte et dans la Quinte, parce que leur raison n'est pas
composée de cubes, mais de plinthes, ou de parallelepipedes,
car le rectangle solide de la Quarte est 720, celuy de la
Quinte 1008, dont la somme fait le cube de l'Octaue 1728. Le
solide rectangle de la Quarte est different du plinthe de
l'Octaue, c'est à dire de 288 or ils ont huict pour leur
commune mesure. Par consequent le plinthe de la Quarte est
esgal à 90 cubes, et celuy de la Quinte a 126 cubes. Mais le
cube de l'Octaue est esgal à 216 cubes; et consequemment ces
deux plinthes sont composez de cubes esgaux, qui font celuy
de l'Octaue. Or ces deux Consonances sont les plus parfaites,
puis qu'elles diuisent le cube de l'Octaue en deux solides
rectangles esgaux, et qu'elles ont le premier cube pour leur
commune mesure.
Quant aux autres consonances, outre les deux cubes, elles
considerent trois solides rectangles, qui sont tirez de la
diuision d'vn cube en deux cubes semblables: d'où il conclud
que l'vnion, et par consequent l'harmonie se conserue quand
la diuision n'est point multipliée, et qu'elle se destruit
lors qu'elle s'augmente.
Quant au Triton il contient six interualles, dont le
complement est vn autre Triton; le cube de l'vn et de l'autre
est 216, et la somme des deux à sçauoir 432, est la
difference d'auec le cube de l'Octaue 1296, qui contient six
cubes [-387-] du Triton; et l'Octaue entiere contient huict
cubes du Triton. Mais cet interualle n'est pas harmonique,
encore qu'il se resolue en cubes esgaux, et commensurables
entr'eux, parce qu'il n'y a point de difference entr'eux, et
que l'vn ne peut contenir l'autre; d'où il arriue qu'il ne se
fait point d'vnion des sons par la reception de l'vn et
l'autre, mais vne collision desagreable. Car l'harmonie veut
que l'Octaue contienne le plus grand interualle, et que le
plus grand contienne le moindre, afin qu'il y ayt vne
distance commensurable entre les vns et les autres. Il faut
neantmoins remarquer que l'harmonie souffre la
commensurabilité des cubes du Triton, par le moyen d'vn leger
attouchement, par lequel on passe à vne parfaite harmonie.
La Seconde, ou le ton a deux interualles, dont huict est
le cube: la Septiesme qui est son complement, en a 10, et son
cube est 1000: la somme de ces cubes sont 1008, et leur
difference d'auec le cube de l'Octaue est 720, qui contient
90 cubes du ton. La Septiesme contient 125 cubes du ton.
L'Octaue contient tous les cubes de la Septiesme, plus 9.
Mais elle ne peut estre appellée harmonie, encore que
l'Octaue contienne la Septiesme et la Seconde, parce que l'vn
et l'autre de leurs sons estant contigus aux extremitez de
l'Octaue, ils s'entrechoquent, quoy qu'autrement que dans le
Triton, dont la collision se fait au milieu de l'Octaue; or
cette collision est cause que ces sons sont desagreables à
l'oreille.
PROPOSITION XXXIX.
Determiner si les anciens ont eu des Orgues, et remarquer
ce qui manque dans ce traité.
IL n'est pas difficile de respondre à cette difficulté,
puis que Vitruue descrit cet instrument dans le treiziesme
Chapitre de son dixiesme liure; et Iulian Empereur a fait vn
Epigramme à sa loüange, lequel i'ay mis au commencement du
liure Latin des Orgues; joint que le sieur Naudé m'a enuoyé
du iardin des Mathées Seigneurs Romains, la figure d'vn petit
cabinet d'Orgue, dont les soufflets sont semblables à ceux
qui seruent à allumer le feu, et sont leuez par vn homme qui
est derriere le cabinet, et le clauier est touché par vne
femme, l'inscription qui suit est dessouz ledit cabinet.
LAPISIVS C. F. SCAPTIA CAPITOLINVS EX TESTAMENTO FIERI
MONVMEN. IVSSIT ARBITRATVM HEREDVM MEORVM SlBI ET SVIS.
de laquelle les Antiquaires coniectureront ce qu'ils
pourront, car il suffit que i'aye donné la pratique de nostre
siecle, qui surpasse de beaucoup tout ce que l'antiquité nous
fait voir sur ce suiet.
Nous auons la 28. Epistre escrite à Dardanus dans le
quatriesme volume de sainct Hierosme (laquelle ne peut estre
attribuée à cet excellent homme car elle est pleine de
barbarie) dans laquelle l'autheur descrit vn Orgue qui auoit
douze soufflets, et quinze tuyaux, et dont la layette estoit
faite de deux peaux d'Elephants: à quoy il adiouste que cet
Orgue faisoit autant de bruit que le tonnerre, que l'on
l'oyoit de plus de mille pas, et qu'il y en auoit vn dans
Ierusalem, qui s'entendoit du mont des Oliues: il descrit
encore d'autres instrumens que l'on peut voir dans la mesme
Epistre. Or si l'on s'imagine que ces deux peaux d'Elephants
ayent esté cousuës ensemble comme celles [-388-] des
Musettes, et qu'on ayt vsé de douze soufflets pour les
enfler, l'on peut dire que cet Orgue estoit vne espece de
Cornemuse. Quoy qu'il en soit, nous ne lisons point que les
Anciens ayent eu toutes les diuersitez des jeux qui sont dans
nos Orgues.
I'adiouste maintenant plusieurs choses qui n'ont pas esté
remarquées, dont la premiere consiste à faire vn Orgue si
leger que chacun le puisse porter aussi aysément que le
Violon, ou le Luth: ce qui arriuera si l'on vse de quatre
Fleutes douces, dont chacune ayt l'estenduë d'vne Octaue
l'vne par dessus l'autre, afin de leur donner l'estenduë du
clauier de l'Orgue, car l'on pourra ouurir et boucher leurs
trous par le moyen de petits ressorts doublez de cuir, comme
i'ay desia monstré dans le cinquiesme liure des instrumens,
lors que i'ay parlé de la Sourdeline, ou Musette de Naples
dans la trentiesme Proposition, et parce qu'elles se peuuent
couper en plusieurs lieux, l'on pourra les assembler et les
mettre en aussi peu de lieu que le Ceruelat, ou l'vn des
moindres Bassons, dont i'ay traité dans ledit liure.
Quant au sommier, il suffit qu'il ayt quatre trous pour
receuoir les quatre testes des quatre Fleutes; ie laisse le
reste à la disposition des Facteurs, qui peuuent vser d'vn
petit tambour, ou barillet, qui fera les diminutions et les
cadences plus iustes et plus vistes que les doigts des plus
habiles Organistes: de sorte que le mesme mouuement du
tambour leuera les soufflets, et ouurira les soupapes, et les
clefs de tous les trous des Fleutes, lesquels on peut faire
en si grand nombre sur quatre Fleutes, que chaque Octaue aura
dix-neuf sons pour faire ouyr les trois genres de Musique en
leur perfection: or il seroit plus aysé d'accommoder ces
Fleutes au Luth, ou à la Viole, que les autres tuyaux des
Orgues.
La seconde chose appartient à la proportion que les
Facteurs obseruent au Diapason des tuyaux, car bien que i'aye
donné vne grande multitude de Diapasons, neantmoins les
Facteurs ordinaires donnent de differentes proportions aux
tuyaux, suiuant le lieu où ils doiuent estre mis, la
commodité des sommiers, et la force ou la douceur qu'ils
veulent donner à leurs jeux. Et pour ce suiet ils leur font
la bouche, ou la lumiere plus ou moins haute et large; par
exemple les tuyaux parlent d'autant plus doucement qu'ils ont
la bouche plus petite, et d'autant plus fort qu'ils l'ont
plus haute et plus ouuerte.
Quant aux moindres tuyaux de la plus haute Octaue, ils les
font plus gros que ne requiert leur longueur suiuant la
proportion des plus grands tuyaux, afin qu'ils en parlent
mieux, et qu'ils ayent plus de corps; par exemple, ils font
leur largeur esgale à leur longueur, de sorte que la plaque
d'estain, dont on les fait, est quarrée, au lieu qu'elle
deuroit estre quatre fois plus longue que large, si elle
suiuoit la proportion des tuyaux de quatre ou de huit pieds.
Ils font aussi la bouche de ces petits tuyaux plus grande
qu'aux autres à proportion, afin que leurs sons soient plus
esueillez et plus vifs, car ils donnent seulement à la bouche
la cinquiesme partie de la longueur des tuyaux de la plus
basse Octaue: mais ils en donnent la quatriesme partie à ceux
de la seconde Octaue, le tiers et demi à ceux de la
troisiesme, et le tiers, ou quasi la moitié à ceux de la
derniere Octaue, afin qu'ils se facent mieux entendre. Et
parce que le son des gros tuyaux seroit trop corpulent, s'ils
estoient deux fois aussi gros que ceux souz lesquels ils
descendent d'vne Octaue, ils les font moins larges, sans
qu'il soit necessaire d'y obseruer d'autre regle que celle
[-389-] qui leur plaist, et qui leur est commode pour placer
les tuyaux sur le sommier, et pour leur faire prendre vne
harmonie plus ou moins grossiere, ou delicate. Mais ils les
tiennent vn peu plus longs en recompence, comme i'ay remarqué
dans la treize et quatorziesme Proposition: or l'on peut voir
dans la douziesme ce que les differentes largeurs apportent
aux tuyaux d'esgale hauteur.
La troisiesme chose concerne les battemens des tuyaux, qui
ne sont pas parfaitement d'accord, dont ie parle dans la
trentiesme Proposition; à quoy i'adiouste que les grands
tuyaux ne battent pas si viste que les moindres, encore que
leur accord soit aussi imparfait, et que les vns et les
autres battent d'autant plus viste qu'ils sont plus esloignez
du parfait accord, par exemple, celuy qui est esloigné d'vn
demiton bat plus viste que celuy qui n'est esloigné que d'vn
comma, et celuy qui est esloigné d'vn comma bat plus viste
que celuy qui n'est esloigné que d'vn quart de comma, lequel
fait le iuste esloignement de la Quinte temperée et
affoiblie: de sorte que si l'on vse de la seconde Octaue du
Prestant, ou de quelqu'autre jeu proportionné à la voix de
celuy qui accorde, l'on pourra aysément mettre toutes sortes
d'Orgues et de jeux d'accord, encore que l'on n'ayt pas
l'oreille iuste et delicate: par exemple si l'on obserue vne
fois pour toutes, que les deux pieds du Prestant battent vne
seule fois dans le temps d'vne seconde minute d'heure, lors
qu'ils sont bien temperez, il sera asseuré que les tuyaux de
mesme grandeur du Prestant des autres Orgues doiuent battre
vne fois dans ladite seconde pour estre d'accord. L'on peut
encore obseruer de combien les tuyaux de demipied, ou de
huict pieds du mesme jeu battent plus ou moins viste que les
precedens.
Et si le son des tuyaux se fait par autant de battemens,
ou de tremblemens d'air que celuy des chordes qui est à
l'vnisson, comme il est certain, l'on peut dire que les
tuyaux battent d'autant plus lentement qu'ils descendent plus
bas, par exemple qu'ils battent deux fois moins viste quand
ils descendent d'vne Octaue: et semblablement que les tuyaux
qui ne sont esloignez que d'vn comma, battent d'autant plus
lentement que ceux qui sont esloignez d'vn demiton, que les
tremblemens de deux sons qui font le comma sont plus
long-temps à s'vnir ensemble, c'est à dire que si le demiton est
de 16 à 15, et le comma de 81 à 80, que le battement du comma
sera d'autant plus lent que les termes de sa raison sont plus
grands que ceux de la raison du demiton, et par consequent
que ce demiton battera pour le moins quatre fois au mesme
temps que le comma battera vne seule fois: parce que 81
contient 16 plus de quatre fois, d'où il est aysé de dire le
nombre des battemens de chaque tuyau. Ie laisse plusieurs
conclusions que l'on peut deduire de cette speculation, par
exemple que l'on peut apperceuoir les battemens des grands
tuyaux esloignez d'vn ton, encore que celuy des moindres, qui
sont aussi esloignez d'vn ton, ne puisse estre ouy, d'autant
que cettuy-cy estant trop viste, comme il arriue lors qu'il
se fait 12, ou 24 fois dans l'espace d'vne seconde, celuy-là
se fera seulement trois ou six fois par les tuyaux qui
descendent plus bas de deux ou trois Octaues, de sorte que
l'on distinguera le battement des tuyaux de seize pieds,
encore qu'on ne puisse discerner celuy des tuyaux de quatre,
ou de deux pieds.
La quatriesme regarde la dispensation du vent dans les
tuyaux, dont ie parle dans la vingt-sixiesme Proposition,
laquelle semble merueilleuse en ce [-390-] que les grands
tuyaux parlent plus aysément, et auec moins de vent que les
moindres; ce qui arriue parce qu'ils ont leurs bouches plus
basses et plus estroites, et le trou de leurs pieds beaucoup
moindre à proportion que les petits, mais s'ils auoient leurs
bouches proportionnées, c'est à dire que celle d'vn tuyau de
seize pieds fust seize fois plus haute, et plus large que
celle d'vn pied, et que l'ouuerture du pied de celuy-là fust
seize fois plus grande que l'ouuerture du pied de celluy-cy,
il luy faudroit peut-estre seize fois autant de vent, de
sorte que les Facteurs remedient à cela par la diminution des
bouches, et du trou des pieds, comme ils font à la grosseur
des tuyaux en augmentant leur longueur, ce qui merite d'estre
consideré pour s'en seruir dans l'hydraulique, et dans la
dispensation des eaux.
La cinquiesme appartient aux oyseaux que l'on peut
adiouster aux Orgues, dont on void les figures dans les
forces mouuantes de Caux, Probleme 22. et 23: mais la figure
des oyseaux ne sert de rien, parce que leur chant se fait par
les tuyaux qui sont cachez dans les machines, comme les
apeaux des cerfs, des renards, des cannes, et cetera sont
cachez dans leurs boëttes. Or cette industrie peut seruir
pour faire paroistre vn arbre tout couuert d'oyseaux, dont
chacun aura son ramage par le moyen du vent, de l'eau, des
porte-vents, et des differents tuyaux.
La sixiesme donne vne maniere fort aysée pour faire vn
tuyau, ou vne fleute qui puisse faire entendre chaque genre
de Musique separé l'vn de l'autre, car si l'on fend le tuyau
depuis sa lumiere iusques à sa pate, c'est à dire de haut en
bas, et que l'on accommode vn morceau de cuir autour de la
fleute, de sorte qu'il se torne de quel costé que l'on
voudra, il bouchera iustement la fente de la fleute, laquelle
fera entendre les degrez Diatoniques lors qu'on tornera les
trous du cuir sur ladite fente, dont on l'aura percé d'autant
de trous qu'il y en a sur le Flageollet; et quand on mettra
les autres trous faits sur le second costé suiuant les degrez
Chromatiques, l'on entendra ce genre: et lors que le
troisiesme costé du cuir percé des trous qui sont necessaires
pour chanter par les degrez Enharmonics, sera mis sur la
fente, l'on entendra ce troisiesme genre, en bouchant, et en
ouurant les trous selon l'art: ce qui arriuera semblablement
si l'on perce l'vn des costez du cuir d'autant de trous
qu'il en faut pour faire tous les degrez du genre meslé
des trois, dont ie parle dans le liure des genres de Musique.
Or celuy qui aura vne telle Fleute pourra dire qu'il porte
toute l'harmonie dans sa main, qu'il a dans sa puissance, et
qu'il sçait le vray Diapason du Flajollet, et de toutes
sortes d'instrumens à vent.
PROPOSITION XL.
Expliquer la Tablature de l'Orgue, et la plus grande
vitesse dont on peut toucher les pieces de Musique sur le
Clauier; où l'on void la Musique composée par le Roy.
PLvsievrs ont donné de la tablature pour les Orgues en
plusieurs façons, dont les vns l'ont mise sur six lignes,
comme celle du Luth, pour les quatre parties, les autres ont
vsé des seules lettres sans lignes, comme Iacques Paix
Organiste de Lauingue; et les autres se sont seruis de dix
lignes, dont les cinq premieres contiennent le Dessus, et la
Haute-contre, et les cinq dernieres separées des cinq
premieres contiennent la Taille et la Basse, comme l'on peut
voir dans le 30. Probleme des forces mouuantes de Caux, qui
donne 65 mesures d'vne Madrigale composée par Alexandre
Strigio, et mise en tablature d'Orgue par Pierre Philippe.
Nous vsons icy de ce genre de tablature [-391-] comme de la
plus agreable à l'oeil, et de la plus commode de toutes
celles qui ont paru iusques à present: et parce que l'on en
trouue tant qu on veut dans les Hymnes, et dans les
Magnificats de Monsieur Titelouze, nous mettrons seulement
icy le premier couplet de la Chanson composée par le Roy,
laquelle auoit esté promise dans la 33. Proposition du 3.
liure des Instrumens à chordes, où elle n'a peu estre mise
pour de certaines raisons.
Chanson composée par le Roy, et mise en tablature par le
Sieur de la Barre, Epinette et Organiste du Roy et de la
Reyne.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 391; text: TV crois
ô beau Soleil Qu'a ton esclat rien n'est pareil, En cet
aymable temps Que tu fais le Printemps; Mais quoy tu paslis
Aupres d'Amarillis.]
[MERHU3_6 17GF]
[-392-] Mais il seroit necessaire d'auoir plusieurs
caracteres particuliers pour marquer les endroits des
martelemens, des tremblemens, des battemens, et des autres
gentillesses, dont cet excellent Organiste enrichit son jeu,
lors qu'il touche le Clauier; lesquels on aura quand le Sieur
Ballard imprimera sa tablature, et celle de ceux qui touchent
parfaitement l'Orgue et l'Epinette. Il resteroit maintenant à
expliquer la maniere de toucher l'Orgue, et comme les enfans
doiuent commencer à mettre les mains sur le Clauier, pour
faire toutes sortes d'accords et de fugues tant liées que
deliées, et à monstrer comme l'on doit composer toutes sortes
de pieces pour l'Orgue: quant au premier, il est
tres-difficile de le comprendre sans la conduite des Maistres;
surquoy il faut remarquer qu'il y en a qui enseignent si mal
à porter les mains sur les touches du Clauier, que leurs
escoliers ont autant ou plus de peine à oublier ce qu'ils
leur ont mal apris, qu'à s'accoustumer au beau toucher d'vn
Maistre excellent, qu'il faut choisir dez le commencement,
afin d'acquerir la bonne grace et le beau maintien, qui rend
le Sieur de la Barre, et ceux qu'il prend la peine
d'enseigner, et qui sont faits de sa main, incomparable: ce
que l'on doit aussi remarquer pour toutes les autres sortes
d'instrumens, qui ont d'autant plus de grace qu'ils sont
touchez plus delicatement, et auec plus de netteté et
d'adresse.
Quant au second, i'ay parlé assez amplement de la
Composition dans vn liure entier, sans qu'il soit besoin de
le repeter icy: quoy que l'on puisse remarquer plusieurs
particularitez, qui ne sont propres qu'à l'Orgue, et aux
autres instrumens à Clauier; mais il vaut mieux reseruer tout
ce que l'on en peut dire pour Monsieur Raquette Organiste de
nostre Dame de Paris, tres-excellent Compositeur, qui pourra
donner vn traité de la Composition le plus parfait de tous
ceux qui ayent esté veus, quand il luy plaira, dans lequel il
distinguera ce que la Musique des voix a de particulier, et
de plus ou de moins que celle des Orgues; ce qui est meilleur
sur l'Orgue que sur le Clauecin: ce qui reüssit mieux sur
ceux-cy que sur le Luth, et cetera. L'on peut cependant
remarquer qu'vn Organiste est d'autant plus excellent qu'il
fait mieux entendre le plain chant, ou le suiet, qu'il fait
mieux chanter les autres parties du Contre-point, et qu'il
fait mieux les Cadences.
Quelques-vns font grand estat de ceux qui peuuent faire
trois ou quatre cent mesures de bon contrepoint figuré contre
vn point d'Orgue; les autres de ceux qui ont vne grande
vitesse et legereté de main, comme il arriue lors qu'ils font
trente-deux notes dans la mesure binaire, qui dure seulement
vne seconde minute; et les autres enfin de ceux qui font vn
tres-grand nombre de passages, de diminutions, et de varietez
contre tel suiet qu'on leur puisse donner: à quoy l'on peut
adiouster que ceux qui ioüent d'vn beau mouuement et d'vne
bonne grace, et qui sont iustes à la mesure, sont les plus
parfaits de tous, particulierement s'ils ont tout ce qui a
esté remarqué cy-dessus, et s'ils sçauent vser des degrez
Chromatiques aussi parfaitement que des Diatoniques.
[-393-] PROPOSITION XLI.
Expliquer toutes les Diminutions qui se peuuent faire sur
l'Orgue, ou sur l'Epinette.
I'Ay desia parlé des diminutions dans le liure des
instrumens à chordes, et ay donné vn exemple de celles qui se
font sur les Dessus des Violons dans la septiesme Proposition
du quatriesme liure: mais puis que l'Orgue est estimé le plus
parfait de tous les instrumens, il merite d'auoir vn exemple
particulier de la mesme main de celuy qui a mis l'air
precedent en tablature, dans lequel on void ce que chaque
main peut, ou doit faire, tandis que l'autre est occupée aux
passages, car vn excellent Organiste doit auoir les deux
mains esgales, tant en vitesse, qu'en legereté, pour executer
tout ce qu'on luy peut proposer. Où il faut remarquer que
l'on peut auoir plus de soulagement pour l'Orgue, que pour
les autres instrumens; par exemple l'on peut faire baisser
deux, ou trois marches auec de petits morceaux de plomb, pour
faire autant de tenuës, et de bourdons tandis que les deux
mains sont empeschées à faire les varietez et les
diminutions, de sorte qu'vn seul homme fera des concerts de
l'estenduë de quatre Octaues sur chaque jeu; et parce que
l'estenduë de tous les jeux pris ensemble a du moins huict
Octaues dans les grandes Orgues, c'est à dire vne
Cinquantiesme, dont la raison est de 128 à 1, comme i'ay
monstré dans la quarantiesme Proposition du liure des
Consonances, il fera des concerts de plus de huict Octaues,
puis qu'il peut faire tenir le son à tant de tuyaux qu'il
voudra par le moyen de petits ressorts qui abbateront les
marches d'en bas, et celles des pedales dont on jouë
ordinairement auec les pieds, tandis que les mains toucheront
le clauier, joint qu'il y a moyen d'vser d'vn, ou plusieurs
barillets pour suppleer tout ce que l'on voudra: quoy qu'il
soit beaucoup plus agreable de voir que le jeu entier depend
des seules mains de l'Organiste, lesquelles ont des addresses
qu'il est difficile de suppleer par l'art, quelques ressorts
que l'on y puisse accommoder.
Ie mets donc icy ce que les mains les plus adroites et les
plus vistes peuuent executer, afin que cet exemple serue
d'idée à la perfection du beau toucher, lequel se comprend
beaucoup mieux en voyant joüer les excellens Maistres que par
aucun discours que l'on en puisse faire. Il faut donc
remarquer que cette piece de tablature contient seulement les
deux premieres mesures de l'air precedent, c'est à dire le
chant qui sert à ces paroles, Tu crois ô beau Soleil: de
sorte que la main droite commence à faire ces deux mesures en
simples crochuës, tandis que la main gauche tient ferme, et
puis la main gauche fait la mesme chose que la droite,
laquelle recommence apres pour en faire seize à la mesure, ce
que fait aussi la main gauche en son rang. Et puis la droite
en fait 32 à la mesure, et la gauche apres: et finalement la
droite en fait 64 à la mesure, par lesquelles la gauche finit
ces exemples. Surquoy il faut premierement remarquer que ces
deux dernieres lignes de Diminution ne sont marquées que par
des notes de trente-deux à la mesure, comme les precedentes,
au lieu qu'elles doiuent estre de soixante et quatre à la
mesure; c'est pourquoy il faut adiouster vne quatriesme
barre, afin qu'elles soient quadruples crochuës, d'autant que
l'on n'a point encore de ces notes dans les Imprimeries de
Musique. Secondement que le temps de chaque mesure ne dure
[-394-] Diminutions des deux premieres Mesures de la
Tablature precedente, qui ont pour leur lettre: Tu crois ô
beau Soleil, composées par le sieur de la Barre.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 394]
[MERHU3_6 18GF]
[-395-] [Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 395]
[MERHU3_6 19GF]
pas deux secondes minutes, mais seulement autant qu'vne
fisselle de deux pieds et demi de long penduë à vn clou par
vn bout, qui a vne bale de plomb attachée à l'autre, en
employe à faire vn tour et vn retour, dont i'ay parlé fort
amplement dans la treize, quatorze et quinziesme Proposition
du liure des Mouuemens, et dans le troisiesme des Instrumens
à chordes.
Or apres auoir monstré les plus grandes diminutions que
les plus excellens Organistes peuuent faire sur l'Orgue (car
bien que l'on en puisse encore faire de plus grandes par le
moyen des barillets, neantmoins elles seroient trop confuses,
ou trop vistes, puis que l'oreille et l'imagination ne
peuuent pas mesme comprendre celles de 64 notes de la mesure
binaire, ou les 48 de la ternaire) ie veux adiouster vne
remarque particuliere des tuyaux bouchez, laquelle merite la
Proposition qui suit.
PROPOSITION XLII.
Rechercher pourquoy le tuyau bouché fait deux sons
differents en mesme temps, qui font la Douziesme ensemble.
NOvs auons parlé des sons differens que fait vne mesme
chorde en mesme temps, lors qu'elle est touchée, dans
l'onziesme Proposition du quatriesme liure des instrumens à
chordes, et nous en parlerons encore dans le liure des
Cloches, mais il suffit maintenant d'expliquer le Phenomene
de cette espece de tuyaux que l'on appelle bouchez, et dont
i'ay parlé cy-deuant, car ie n'ay point remarqué que les
ouuerts soit à simple bouche, comme sont ceux du Prestant, ou
à anches, comme les Trompettes et les Voix humaines, facent
deux sons en mesme temps, quelque essay que i'en aye fait. Ie
dis donc que les tuyaux bouchez, comme sont les Fleutes
douces, font souuent deux sons en mesme temps, qui sont à la
Douziesme l'vn de l'autre, comme i'ay fait remarquer aux
meilleurs Organistes; quoy que cela n'arriue pas, ou du
[-396-] moins ne s'apperçoiue pas à l'oreille dans tous les
tuyaux bouchez, par exemple l'on ne le remarque pas aux
moindres tuyaux, mais aux plus gros, ou aux mediocres.
Ie laisse aux Facteurs, ou plustost aux Philosophes à
determiner si ce double son monstre l'imperfection, ou la
perfection du tuyau, car puis qu'il y en a plusieurs qui ne
le font pas, quoy qu'ils soient de mesme grandeur que ceux
qui le font, il semble que cela ne puisse arriuer si les vns
ne sont plus parfaits que les autres; et bien que l'on
aduouast que les chordes, ou les Cloches qui font plusieurs
sons ensemble plus distinctement, sont plus excellentes que
les autres, l'on pourroit douter s'il faut faire le mesme
iugement des tuyaux. Quoy qu'il en soit, le principal son du
tuyau bouché est le plus bas, le plus fort et le plus
naturel, et l'autre est le plus aigu et le plus foible. Mais
il est aussi difficile d'en expliquer la raison, comme il est
aysé d'en faire l'experience: car comment le vent, ou l'air,
qui fait le son naturel, peut-il faire le second son, puis
qu'il doit faire vn retour en faisant celuy-là, et trois en
faisant cettuy-cy: et bien que l'on puisse dire que les trois
ne se font pas precisément en mesme temps, mais si
immediatement apres que l'oreille n'est pas capable de
comprendre l'interualle du temps, neantmoins la difficulté
demeure tousjours, à sçauoir pourquoy l'air fait plustost
trois retours apres vn, que quatre ou vn autre nombre; car la
raison que i'ay deduite au traité de la Trompette dans le
cinquiesme liure, à sçauoir que trois suit plus naturellement
et plus immediatement deux, qu'vn, semble repugner à ce
Phenomene, si ce n'est que l'on die qu'il se fait
premierement deux tremblemens d'air contre vn, qui font
l'Octaue, laquelle ne se remarque pas, à raison de la grande
ressemblance qu'elle a auec l'Vnisson, et puis l'on peut dire
que l'on entend la Quinte, et non la Douziesme, et
consequemment que les trois battemens d'air du son aigu
suiuent immediatement les deux du graue: en effet l'oreille
se trompe souuent en prenant la Douziesme pour la Quinte, à
raison qu'elles se ressemblent. Or la grande conformité de
tous les corps, qui font du bruit, auec ces tuyaux, peut
ayder à trouuer la raison de cette experience, car l'on
apperçoit quasi tousiours la Quinte, ou sa replique dans tous
les sons de toutes sortes de corps. Et quelques-vns asseurent
qu'ils ont remarqué en plusieurs Eglises que les voix des
Chantres font l'vne de ces Quintes, soit qu'elles se facent
par quelque sorte d'Echo, ou autrement: de sorte que l'artere
vocale imite le tuyau bouché; ce que ie n'ay neantmoins peu
obseruer.
Or cette experience estant supposée, ie dis qu'il se fait
de petits retours d'air dans chaque grand retour du mesme
air, auec lequel ils ont mesme raison que les deux sons de la
Douziesme, ou de la Quinte, et par consequent que chaque
partie d'air, dont le mouuement dure vn moment en faisant le
son graue, endure encore en soy quelque sorte de tremblement,
ou de fremissement semblable à celuy des Cloches tremblantes,
ou de l'eau qui fremist dans vn verre, lors qu'on le fait
sonner en pressant le doigt sur son bord, et que l'air est
trois fois agité par ces petites secousses, tandis qu'il fait
chacun de ses plus grands retours.
L'on peut dire la mesme chose de tous les autres sons
d'vne chorde touchée, car chaque moindre tremblement peut
encore estre diuisé en d'autres moindres: ce que l'on
comprendra aysément si l'on meut tellement la main de droit à
gauche, et de gauche à droit, qu'à chaque allée et venuë d'vn
pied de [-397-] long on fasse d'autres moindres mouuemens en
faisant trembler la mesme main en differentes manieres, soit
que les chordes, ou les autres corps touchez et frappez
reçoiuent ses differents tremblemens en eux, ou qu'ils ne
soient que dans l'air, ou qu'ils soient en tous deux, ou
qu'ils se facent dans l'oreille, ou dans l'imagination,
laquelle estant corporelle est capable de toutes ces
differentes agitations. A quoy l'on peut adiouster que les
couleurs changeantes, qui en representent plusieurs en mesme
temps, sont semblables à ces sons qui affectent quasi l'air
et les autres corps, comme fait la lumiere, c'est pourquoy
i'ay plusieurs fois comparé ces deux qualitez ensemble dans
le liure des Sons, et ailleurs. Mais si l'on pouuoit trouuer
la maniere de voir et de nombrer ces seconds, troisiesmes, et
cetera tremblemens, comme i'ay fait pour les premiers, l'on
parleroit plus exactement de cette difficulté: ce que ie ne
croy pas impossible, puis que l'experience fait voir que l'on
rend sensible en plusieurs manieres ce qui semble insensible,
par exemple les huict pieds, et le poil des mites, et les dix
iambes des cirons se voyent clairement et distinctement auec
les petites lunettes conuexo-concaues, et les tremblemens des
moindres chordes deuiennent sensibles et nombrables par le
moyen de ceux des plus grandes.
COROLLAIRE I.
Lors que le tuyau bouché fait ses deux sons en mesme
temps, il confond et mesle ensemble ce que les autres tuyaux
bouchez distinguent; car si l'on donne le vent plus fort à
l'vn de ces tuyaux, il quitte son ton naturel, et monte à la
Douziesme, comme i'ay fait remarquer à plusieurs: au lieu que
les tuyaux ouuerts montent à l'Octaue, comme i'ay dit dans la
29. Proposition: ce qui peut encore seruir pour les raisons
precedentes. Or si l'on pouuoit remarquer le nombre des
fremissemens que fait l'eau, lors que quelque instrument
sonne dedans, cela pourroit peut-estre seruir à determiner de
combien elle est plus dense, ou plus pesante que l'air: mais
i'ay parlé plus amplement de cette difficulté dans le liure
des Sons, et ailleurs.
COROLLAIRE II.
Ceux qui s'imaginent auec Democrite et Epicure, que tout
l'Vniuers est composé d'atomes, croyent que les sons
differens d'vne mesme chorde, ou d'vn mesme tuyau, se font
par leurs mouuemens diuers: par exemple que trois atomes se
meuuent, ou se choquent lors qu'on entend le son aigu de la
Douziesme, tandis qu'il n'y en a qu'vn qui se meut pour faire
le son graue, ou qu'il y en a quelques-vns qui se meuuent
trois fois plus viste que les autres. Mais il faudroit
expliquer comment vn mesme souffle contraint les vns à se
mouuoir trois fois, et pourquoy cela n'arriue pas à tous les
tuyaux bouchez et ouuerts, et mille autres choses que ie
trouue tres-difficiles dans la speculation des atomes, aussi
bien que dans les autres manieres de philosopher. Il faut
encore remarquer que quelques Organistes font des jeux, dont
les mesmes tuyaux ont tous les deux sons dont nous venons de
parler; et qu'il n'est peut-estre pas impossible d'en faire
qui ayent les deux sons de l'Octaue, de la Quarte, de la
Tierce, et cetera. Or il faut leur faire la bouche fort
basse, lors qu'on veut qu'ils facent la Douziesme.
[-398-] PROPOSITION XLIII.
Expliquer la grosseur des tuyaux qui seruent aux plus
grandes Orgues, et la largeur de leurs bouches suiuant la
Pratique des Facteurs.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 398; text: A, B, C,
D, E, F, G] [MERHU3_6 19GF]
ENcore que i'aye desia parlé des tuyaux en plusieurs
lieux, dont i'ay donné la proportion quant à la longueur dans
la quatorze et quinziesme Proposition, où ie mets leurs
hauteurs en plusieurs façons, il faut neantmoins adjouster ce
discours pour expliquer leurs grosseurs et leurs largeurs,
quoy qu'elles ne soient pas si bien reglées que leurs
longueurs. Car les vns ne donnent que la sixiesme partie de
la hauteur du tuyau de seize pieds à sa largeur, et les
autres luy donnent la cinquiesme partie: or cela estant posé
ils treuuent aysément la largeur des autres, car establissant
cette premiere et plus grande largeur pour la diagonale d'vn
quarré, ils prennent son costé pour la largeur du tuyau de
huict pieds de haut, qui fait l'Octaue plus aiguë; et puis
ils font seruir ce costé pour la diagonale d'vn autre quarré,
dont le costé sert de largeur au tuyau de quatre pieds de
long, qui fait la seconde Octaue, et ainsi des autres: de
sorte que si l'on suppose que le tuyau AB soit de seize pieds
de long, et que sa largeur soit AC, la largeur du tuyau
souzdouble en longueur DB sera plus grande que la moitié
d'AC, car elle sera DE, lequel est le costé du quarré, dont
la diagonale est AC, comme FG qui est le costé du quarré dont
la diagonale est DE, est la largeur du tuyau FB, et ainsi des
autres: par où l'on void que les tuyaux ne diminuent pas
leurs largeurs en mesme proportion que leurs longueurs,
autrement DE deuroit seulement estre la moitié de AC, dont FG
fait iustement la moitié; de sorte que le tuyau FB
souzquadruple en longueur du tuyau AB, n'est que souzdouble
en largeur; c'est à dire que si le tuyau AB auoit seize pieds
de long, et deux pieds huict pouces de large, le tuyau de
quatre pieds de long FB auoit vn pied et quatre pouces de
large. Or bien que la ligne AB n'ayt que demi pied, il est
aysé de s'en imaginer vne trente-deux fois plus longue pour
le tuyau de seize pieds de haut.
D'où il est aysé de conclure que les tuyaux sont d'autant
plus larges, et plus gros qu'ils diminuent dauantage de
longueur, et que leurs largeurs, ou grosseurs sont
incommensurables entr'elles comme les diagonales et les
costez des quarrez: quoy que les Facteurs qui n'ont pas
besoin d'vne si grande precaution, y appliquent leurs
mesures, et qu'ils n'y obseruent pas tousiours ces grosseurs,
qu'ils mesnagent suiuant le lieu où les tuyaux doiuent
parler; par exemple ils les font plus gros, quand ils les
veulent faire parler plus fort.
Quant à la largeur des bouches, elles gardent aussi de
differentes proportions és tuyaux differens, car elles ont la
cinquiesme partie de leur grosseur dans les plus grands
tuyaux, la quatriesme dans les suiuants, et la troisiesme
[-399-] et demie dans les moindres: ce qu'il faut remarquer
pour suppleer à ce qui a esté dit dans la cinquiesme
Proposition, où il n'est pas necessaire que l'espaisseur de
la languette, qui y est descrite, ait le tiers de la hauteur
de la bouche, car il n'importe pourueu qu'elle fende bien le
vent pour faire parler le tuyau. Or ie ne croy pas qu'il y
ayt meilleur moyen de faire parler les tuyaux comme l'on
voudra, c'est à dire doucement, ou rudement, et cetera qu'en
imitant les differentes Fleutes, Flageollets, Haut-bois, et
cetera dont nous auons parlé dans le cinquiesme liure, car si
l'on fait ceux de l'Orgue de mesme hauteur et largeur, et
qu'ils imitent leurs bouches, ils feront les mesmes effets;
de là vient que les habiles Facteurs inuentent tous les iours
de nouueaux jeux, en imitant toutes sortes d'instrumens: de
sorte qu'il y a grande apparence qu'ils peuuent contrefaire
le jeu de Violes, puis que les nouuelles Epinettes que l'on
fait tenir tant qu'on veut, comme l'Orgue, par le moyen des
rouës, ou des archets sur lesquels on abbaisse les chordes
par le mouuement des marches, imitent tellement les tuyaux
d'Orgue, que l'on a de la peine à les distinguer de loin: ce
qui monstre que les Sons de toutes sortes d'instrumens se
font tous d'vne mesme maniere, c'est à dire par vne multitude
de tremblemens d'air: de là vient que le bruit que font les
portes en tournant sur leurs gonds, et les charettes sur leur
essieu, est souuent si semblable au cri des animaux, ou au
son des Fleutes, et des autres instrumens, qu'il n'est pas
quasi possible de les distinguer. Ce qui arriue semblablement
aux portes des Eglises, et des autres bastimens fort
spatieux, dont les portes font des bruits parfaitement
semblables aux coups de mousquets, et des autres pieces de
batterie, lors qu'on les ferme auec vitesse et roideur.
PROPOSITION XLIV.
Expliquer la Construction, et les parties d'vn grand jeu
d'Orgues, et d'vn petit Cabinet; où l'on verra distinctement
et clairement ce qui est plus confusément et plus obscurément
dans la seconde Proposition.
IL est certain que la distinction apporte vne grande
clarté, et que lors qu'on pense expliquer beaucoup de choses
differentes dans vn mesme lieu, en les meslant ensemble,
elles demeurent souuent obscurcies et confuses, comme il
arriue au vin, et à l'eau que l'on mesle: ce qui est arriué à
nostre seconde Proposition, qui parle quelquefois des parties
d'vn grand Orgue, et puis de celles d'vn petit: c'est
pourquoy celle-ey luy seruira d'explication, et suppleera
tout ce que l'on peut desirer en cette matiere: par exemple,
quand i'ay dit que les chappes et les registres du sommier
sont larges de deux pouces et demi, il ne faut pas entendre
cela des grandes Orgues, dont les Chappes sont quelquefois
d'vn pied de largeur selon ce que requiert la grosseur de
leurs jeux, mais seulement d'vn petit Cabinet d'Orgue, sur
lequel le dessein de toute la fabrique a esté pris. C'est
pourquoy il faut icy parler plus clairement et plus
distinctement de toute la fabrique de cet instrument, sans
nous arrester beaucoup à ce qui est plus facile. Et parce que
le sommier est la principale partie de l'Orgue, dont il est
le corps, dans lequel, sur lequel, ou aux enuirons duquel on
applique toutes les autres parties necessaires pour l'animer,
nous commencerons par sa construction.
[-400-] Il faut donc premierement se proposer la grandeur
de l'Orgue, et la multitude et grandeur de ses jeux, pour
sçauoir la grandeur de son Sommier, laquelle en depend: comme
quand on veut faire vn Orgue de huict pieds, tels que sont
ordinairement ceux des Eglises, où il n'y a qu'vn Buffet
d'Orgues, l'on peut faire le sommier de cinq ou six pieds de
long, suiuant le iugement et la volonté du Facteur, car il y
en a qui treuuent plus aysément la place de leurs jeux sur vn
sommier de quatre pieds, que ne font les autres sur celuy de
cinq pieds; c'est pourquoy ie n'en limite pas tellement la
grandeur que la subtilité des Facteurs n'en puisse diminuer.
Ie dis neantmoins que le sommier des petits Cabinets est
ordinairement de deux pieds et demi, ou de trois pieds de
long; quant à la largeur, on la determine suiuant le nombre
des jeux que l'on y veut mettre, comme s'il y auoit quatre
jeux, dont le plus gros fust de deux pieds bouchez, et qu'on
voulust laisser la place du Clauier sur le mesme sommier, ce
seroit assez de luy donner quatorze pouces de large, dont
quatre pouces seruiroient pour placer le Clauier, et le reste
pour l'estenduë des quatre jeux. Et si l'on y adioustoit
encore quelques petits jeux, par exemple celuy de la Cymbale
et des Regales, l'on adiousteroit quatre pouces à la largeur,
afin que toute sa largeur fust d'vn pied et demi.
Les Orgues de quatre pieds bouchez ont ordinairement leur
sommier de cinq pieds, ou tout au plus de six pieds de long.
Et s'ils ont vn Prestant en Montre, la Chappe de ce jeu doit
estre fort estroite, parce qu'elle ne porte pas ses tuyaux,
mais seulement des Porte-vents, qui donnent le vent à la
Montre: de sorte que ce seroit en vain de faire sa chappe
plus large qu'il n'est necessaire. Or si outre ces deux jeux
l'on y met la Doublette de deux pieds, le Nazard d'enuiron
trois pieds, le Flajollet d'vn pied, la Fourniture à trois
sur marche, la Cymbale à deux sur marche, la Trompette, le
Cromhorne, et la Voix Humaine auec vn Cornet, il suffira de
donner trois pieds ou enuiron au sommier.
Quant aux Orgues de seize pieds, il faut remarquer qu'on
leur fait ordinairement deux sommiers, à raison que la
longueur d'vn seul seroit excessiue. Or ils se donnent le
vent l'vn à l'autre par le moyen d'vn Portevent de plomb
assez gros, qui va de l'vn à l'autre. Ils les placent aux
deux bouts de l'Orgue, en sorte qu'ils laissent vn espace au
milieu, afin de trouuer la place des plus longs tuyaux, ou
vne place de reserue, afin de pouuoir accorder plus librement
les jeux de tous les costez, autrement la longueur que
requiert vn tel instrument empescheroit que l'on peust
dresser le bois aussi iustement qu'il est necessaire, si le
sommier estoit d'vne seule piece. Surquoy il faut encore
remarquer que si l'on met des Pedales en cet Orgue, comme
l'on fait ordinairement, il faut encore mettre deux sommiers
particuliers aux deux extremitez du Buffet de l'Orgue, afin
que le premier tuyau soit à la main droite, le second à la
gauche, le troisiesme à la droite, le quatriesme à la gauche,
et ainsi consequemment des autres. Si l'on y adiouste vn
Cornet, il faut vn sommier à part, que l'on place pour
l'ordinaire derriere la Montre, et que l'on attache contre le
Buffet: quoy qu'à proprement parler il ne soit pas vn vray
sommier, d'autant qu'il n'en a pas toutes les parties, mais
plustost vn assemblage de Porte-vents de Reyneures, qui sont
dans vn mesme morceau de bois, et ausquels le vent est
communiqué par d'autres Porte-vents de plomb qui viennent du
grand sommier: c'est pourquoy la chappe que l'on reserue
[-401-] pour ledit Cornet doit estre fort estroite, attendu
qu'elle ne doit contenir que des Porte-vents.
Quant à la largeur des sommiers de l'Orgue de seize pieds,
on les fait ordinairement de quatre pieds et demi, ou
enuiron, à cause de la multitude de ses jeux, que i'ay
expliquez dans la 3, et 31 Proposition. Ie viens maintenant à
la Construction du sommier, et pour ce sujet ie suppose que
l'Orgue soit de quatre pieds bouchez, et de quatre pieds
ouuerts en Montre, et que l'on y vueille encore placer le
Nazard, la Doublette, le Flageollet, la Fourniture à trois
tuyaux, la Cymbale à deux, la Trompette, le Cromhorne, la
Voix Humaine, et le Cornet, c'est à dire vnze jeux. Il faut
prendre du bois de Chesne d'vn pouce et demi d'espaisseur,
bien sec et bien net, qui ayt cinq ou six pieds de long, dont
on assemble toutes les pieces auec de bonne colle, et auec
des cheuilles, en mettant deux barreaux à tenon et à mortaise
aux deux bouts. Ayant ainsi assemblé le bois, il luy faut
donner trois pieds de largeur, et apres l'auoir bien dressé
d'vn costé et d'autre, il y faut appliquer des tringles, ou
barreaux larges à discretion suiuant la grandeur des
reyneures, et hautes d'vn pouce et demi; de sorte qu'estant
collées et cheuillées sur la table du sommier, elles facent
auec elle trois pouces d'espaisseur.
Or il les faut placer à trauers la table tout le long de
la largeur, de sorte qu'elles soient perpendiculaires à la
longueur de la table. Quant à la distance qui doit estre
entre les tringles, elle depend de la discretion du Facteur
qui doit se regler selon qu'il faut ranger les tuyaux, afin
que les moindres se trouuent au milieu, et que les gros
aillent alternatiuement d'vn costé et d'autre: c'est pourquoy
les reyneures seront plus grandes ez places des plus gros
tuyaux, et plus petites aux endroits où se trouuent les
moindres. Mais il faut prendre garde que la moindre reyneure
n'ayt pas moins d'vn tiers de pouce de vuide en largeur, car
quant à la hauteur du vuide elle est esgale dans toutes les
reyneures, parce que les tringles qui les ferment sont de
mesme hauteur. Or il faut auoir trouué la place de tous les
tuyaux, et consequemment il faut faire autant de trous au
sommier comme il y doit auoir de tuyaux, afin que chaque
tringle soit à costé des trous qui appartiennent à chaque
reyneure, comme l'on peut remarquer aux figures de la
troisiesme Proposition.
Les reyneures ayant esté ainsi disposées, l'on doit
appliquer deux barreaux de bois tout le long de chaque costé
de la largeur de ladite table, afin que ioignant contre les
extremitez des autres tringles, ils acheuent les reyneures,
au fonds desquelles il est à propos de coller de petites
bandes de parchemin, qui ioignent contre la table, et contre
les barreaux, afin que s'ils viennent à se decoller en
quelque endroit, l'on euite par ce moyen l'emprunt qui s'y
pourroit faire. Apres ces reyneures faites, il faut appliquer
sur les deux bouts de la table deux pieces de bois de
demi-pied de large, lesquels deux bouts seront fueillez à moitié
de leur espaisseur, c'est à dire d'vn pouce et demi, afin de
cloüer et coller dessus lesdites pieces de bois.
En apres il faut y appliquer vn fond de mesme espaisseur,
et de huict pouces de large, lequel sera de mesme longueur
que la table, et sera porté sur les deux bouts des deux
susdites pieces de bois, ausquelles il doit aussi estre cloüé
et collé, apres que l'on aura entaillé les pieces de bois de
l'espaisseur dudit fonds, iusques à ce qu'estant appliqué à
cette fueilleure, il soit à fleur, et bord [-402-] à bord
desdites pieces de bois: afin qu'il se face vn creux
d'enuiron quatre pouces de hauteur entre la table et le fond,
pour la reserue du vent, dont nous parlerons apres.
Tout cecy estant fait, il faut appliquer vn bon cuir de
mouton bien velu, assez espais, et le plus mol qu'on puisse
rencontrer, sur les reyneures, en commençant depuis
l'extremité de la table, qui doit estre au deuant du sommier,
iusques à la largeur de huict pouces, afin qu'estant ainsi
collé il reuienne de point en point au droit du fond; de
telle sorte qu'il soit collé auant que ledit fond soit
attaché, afin d'euiter la peine qu'il y auroit à le coller
apres. Ce cuir ayant esté collé tout le long du sommier
iusques à la largeur de huict pouces, et estant bien sec, il
le faut inciser par le dedans des reyneures, en commençant
par leurs extremitez iusques à quatre pouces de large. Et
puis il faut dresser autant de soupapes comme il doit y auoir
de touches au Clauier: ces soupapes ne sont autre chose que
de petites regles de bois, doublées d'vn cuir bien velu,
lesquelles on applique sur le lieu des reyneures où le cuir a
esté incisé, afin qu'en ouurant l'vne desdites soupapes le
vent glisse le long de la reyneure, pour faire parler les
tuyaux par le moyen des registres, dont nous parlerons apres.
Or puis que le cuir est incisé de quatre pouces sur les
reyneures, il s'ensuit que chaque soupape doit estre
d'enuiron vn demi pied de long, afin qu'elle deborde vn peu,
c'est à dire qu'elle surpasse le bout descouuert de la
reyneure Quant à sa largeur, elle est d'autant meilleure
qu'elle est plus grande, afin qu'apres auoir couuert la
reyneure elle s'estende d'vn costé et d'autre, quasi iusques
à la moitié des barreaux qui font lesdites reyneures, comme
l'on peut voir dans la troisiesme figure de la seconde
Proposition. Il faut donc preparer de petites regles de bois
d'vn demi pouce, ou de deux tiers de pouce d'espaisseur: et
apres les auoir coupées de longueur et de largeur, il faut
les abbatre tout du long en biseau de chaque costé, de sorte
qu'il reste seulement au dessus de la soupape la largeur
d'vne ligne, sur laquelle on applique le ressort qui fait
refermer la soupape. Il est aysé de trouuer la largeur de
toutes les soupapes, en fichant des pointes de laton d'vn
pouce de hauteur sur le milieu de tous les barreaux; il faut
aussi mettre deux de ces pointes à chaque barreau, lesquelles
se treuuent vis à vis des deux parties du cuir incisé sur les
reyneures, afin que les soupapes estant faites de la largeur
des espaces qui sont entre les pointes, chacune s'ouure et se
ferme librement sur sa reyneure entre lesdites pointes. On
attache les soupapes sur les reyneures par le moyen des
bandes de cuir, dont on laisse le costé velu au dehors, car
on le colle par le dos apres l'auoir gratté sur le plat de la
soupape, de sorte qu'il en reste au bout enuiron la longueur
d'vn pouce pour faire le derriere de la soupape.
Mais auant que d'y coller le cuir, il faut abbatre les
deux bouts des soupapes en bizeau, de maniere que celuy de
derriere soit du moins deux fois aussi long que celuy du
deuant pour les raisons que nous deduirons apres. Finalement,
on colle les queuës des soupapes sur le cuir des reyneures,
de sorte que le bout de deuant de la soupape surpasse
seulement le bout de la reyneure de deux lignes. Et puis on
pare vne bande de cuir auec vn cousteau, laquelle on fait
fort mince de trois pouces de large, afin de la coller tout
au long des queuës des soupapes, de sorte que la moitié de sa
largeur soit collée bien ferme sur tous les bizeaux du
derriere des soupapes, et l'autre moitié sur le bout [-403-]
des queuës de cuir, qui sont desia collées sur le sommier.
Mais apres que ladite bande est seiche, il faut entailler le
cuir, qui est entre les bizeaux desdites soupapes, afin
qu'elles ouurent et ferment librement. Quelques-vns
appliquent encore vne petite regle de bois, qui porte tout le
long du derriere desdites soupapes, et qui est cloüée sur le
sommier: ce qui n'est pas à reietter, d'autant qu'elle
empesche que les soupapes n'aillent en arriere.
Cecy estant fait, il faut appliquer vne tringle de la
longueur du sommier sur le dos de toutes les soupapes, vis à
vis desquelles on marquera sur ladite tringle des points, où
l'on fera autant de traits de sie assez deliez, qui seruiront
pour loger le bout de chaque ressort. Cette tringle doit
estre de deux pouces de hauteur, et de deux tiers de pouce
d'espaisseur, et apres luy auoir fait tous les traits de sie,
il la faut appliquer et cheuiller sur le fond, dont nous
auons cy-deuant parlé; mais les traits de sie doiuent estre
en dehors, et la tringle doit seulement estre esloignée d'vn
pouce et demi, ou de deux pouces du deuant du fond.
Apres toutes ces choses, on arrestera le fond sur les deux
pieces de bois qui sont aux deux bouts de la table du
sommier: et l'on fera autant de ressorts de laton qu'il y a
de soupapes; lesquels seront faits et disposez comme l'on
void dans la penultiesme figure de la seconde Proposition; de
sorte que l'vn des bouts du ressort, qui est vn peu courbé,
porte sur le tiers de la longueur de la soupape, et que
l'autre soit arresté dans son trait de sie, lequel est à la
tringle de dessus les soupapes. En apres il faut mettre vn
ais au derriere des soupapes de la longueur du sommier, qui
prenne depuis le sommier iusques au fond, et qui soit espais
de deux tiers de pouce. Il s'applique à fueilleure, ou
autrement selon la volonté et l'art du Facteur; mais il faut
le garnir de cuir tout à l'entour auec des bandes de cuir,
afin qu'il soit bien estanché, et que le vent ne puisse
sortir. On fera la mesme chose au deuant du sommier auec vn
ais de mesme façon, lequel sera doublé de cuir, et
s'enchassera dans quatre fueilleures, qui seront faites
autour de cette quaisse, qu'il faut semblablement doubler de
cuir par le dedans. Mais cet ais ne doit pas estre collé de
bandes de cuir tout à l'entour, comme le precedent, parce
qu'il est necessaire qu'il s'oste et se remette, afin de
nettoyer la quaisse et les soupapes, lors qu'il y sera entré
quelque ordure: il suffit donc qu'il ferme ladite quaisse
bien iustement, et qu'il soit arresté auec trois ou quatre
crochets de fer, ou autrement.
Quant au trou, auquel le Porte-vent aboutit, on le fait
ordinairement à l'ais de derriere, et on luy donne deux pieds
et demi de long, et trois pouces de hauteur. Il faut encore
percer le fonds d'autant de trous qu'il y a de soupapes, vis
à vis desquelles ils doiuent se rencontrer, afin qu'apres
auoir fait passer autant de fils de laton par ces trous, et
les ayant acrochez au deuant de chaque soupape par le moyen
d'autant de petites agraphes, boucles, ou anneaux que l'on y
clouëra, on les puisse faire ouurir à volonté. Mais de peur
que le vent eschappe par tous ces petits trous, on fait
autant de petits cones ou des pochettes de cuir, dont les
extremitez sont bien collées; or apres auoir collé le large
desdits cones sur chaque trou, l'on fait passer chaque fil de
laton au trauers, et l'ayant acroché à chaque soupape, l'on
estreint toutes lesdites pochettes par le haut de leurs cones
contre le fer de laton auec de gros fil, dont on les lie si
fort que le vent ne peut sortir.
Apres tout cecy, il faut couurir le derriere des reyneures
d'vn cuir que l'on [-404-] collera dessus, en appliquant de
petites regles de bois dans des fueilleures faites le long de
chaque tringle de la reyneure, comme nous auons dit dans la
trente-septiesme Proposition. Voyons maintenant les Chappes
et les Registres, et l'ordre qu'il faut tenir pour placer les
jeux. Où il faut remarquer que cet ordre doit estre dressé
auant que d'appliquer les reyneures, d'autaut qu'on ne peut
percer les trous que le dessein ne soit pris, c'est pourquoy
ie parleray encore vn peu du sommier. Ayant donc pris la
table d'vn pouce et demi d'espaisseur, et de trois pieds de
largeur, la Chappe du Prestant en Montre sera large de deux
pouces et demi, d'autant qu'il n'y a rien sur elle que des
Porte-vents qui donnent le vent aux tuyaux de la Montre:
apres laquelle on fait suiure le Bourdon de quatre pieds
bouchez, qui a sa chappe de demi pied de large. Et puis on
fait la chappe du Cornet, qui n'est qu'vn demi jeu commençant
à la feinte de C sol au milieu du Clauier vers le Dessus: or
cette chappe a seulement deux pouces de large. Celle du
Nazard de trois pieds ouuerts, et d'vn pied et demi bouché, a
cinq pouces et demi de large. La Doublette de deux pieds
ouuerts, est posée sur la Chappe qui suit, laquelle a trois
pouces de large. Le Flajollet d'vn pied ouuert aura sa chappe
de trois pouces de large, et la chappe de la Fourniture, qui
a trois tuyaux sur marche, dont nous auons parlé dans la
trente-vniesme Proposition au traité du Positif, à quatre
pouces. La Chappe de la Cymbale, que l'on place apres auec
deux tuyaux sur marche, a trois pouces de large: celle de la
Trompette en a quatre, et celle du Cromhorne et de la Voix
Humaine en a trois; de sorte que toutes ces Chappes font la
largeur du sommier.
Or il faut que tous les jeux d'vn Orgue de cette grandeur
ayt ses tuyaux disposez en cette maniere, afin qu'ils soient
aysez à accorder. Mais il faut remarquer que ce qui a esté
dit des Orgues de quatre pieds, se peut facilement appliquer
aux plus grands de seize pieds, dont les Chappes auront telle
largeur que voudra le Facteur; quoy qu'il faille remarquer
qu'elles ne s'eslargissent pas en mesme proportion que la
longueur du sommier, qui sert pour mettre beaucoup de tuyaux
en vn mesme rang. Et lors que deux tuyaux ne peuuent compatir
ensemble sur les Chappes disposées comme nous auons dit, il
en faut placer vn dans vn lieu, qui n'incommode point les
autres, et le mettre sur vn petit morceau de bois quarré et
assez espais, sur lequel il faut faire vn trou pour appliquer
le pied du tuyau dessus; et vn autre trou à costé, qui aille
rencontrer le premier, afin de porter le vent au tuyau par le
moyen d'vn Porte-vent de plomb qui vient depuis le trou de la
Chappe, sur lequel l'on eust deu mettre le tuyau, iusques au
trou susdit fait à costé du quarré de bois. Or les tuyaux de
la Montre prennent leur vent en cette maniere, c'est à dire
par poste, et ne se mettent pas ordinairement sur le grand
sommier, comme les autres, c'est pourquoy on fait vn petit
tiroir souz chaque pied des gros tuyaux, en maniere de
Registre.
L'on vse de cette inuention pour euiter la trop grande
largeur des Chappes: mais il ne s'en faut seruir qu'au
besoin, car il faut placer tant qu'on peut les tuyaux sur les
trous du sommier, quoy que l'autre maniere de leur donner le
vent ne les altere quasi pas. Quant aux changemens des jeux
de l'Orgue, qui se fait par le moyen de certains bastons
qu'on lie pres du Clauier, l'inuention en est fort subtile,
laquelle consiste en de petites regles de bois espaisses d'vn
quart, ou d'vn tiers de pouce, qui se tirent d'vn costé et
d'autre entre les Chappes, [-405-] et le sommier en façon de
layettes; on les appelle ordinairement Registres trainans,
tels qu'on les void dans la seconde et la derniere figure de
la seconde Proposition.
Apres auoir percé tous les trous sur la table du sommier,
comme i'ay dit au mesme lieu, et apres auoir trouué la
largeur des Chappes, il faut appliquer entre chaque distance
des jeux, de petites regles ou barreaux de bois de mesme
espaisseur que les susdits Registres, et les placer tellement
sur le sommier qu'ils separent les trous d'vn jeu, d'auec
ceux d'vn autre, comme l'on void aux mesmes figures. Ces
regles, ou tringles sont esloignées l'vne de l'autre
d'enuiron deux pouces pour la largeur des Registres: or il
faut tellement les appliquer sur le sommier, que les
extremitez de la largeur de chaque Chappe se trouue iustement
au milieu de chaque regle, excepté les deux dernieres
Chappes, qui sont aux extremitez de la largeur du sommier,
car elles doiuent porter entierement sur leurs tringles, ou
regles, qu'il faut coller et cheuiller sur la table.
Les Registres doiuent tellement remplir les interualles de
ces tringles, qu'ils glissent aysément entre-deux en les
tirant d'vn costé et d'autre; et doiuent estre par tout de
mesme espaisseur que lesdites tringles: et puis les ayant
arrestez en leurs places auec des pointes de fer sur la table
du sommier, afin qu'il ne remuent nullement, et ayant posé
les Chappes par dessus, il faut les percer tous ensemble par
tous les trous de la table, comme s'ils ne faisoient qu'vn
mesme ais, afin que ces trous se rencontrent iustement vis à
vis les vns des autres, pour donner vne libre issuë au vent,
lors qu'on ouure les jeux.
Cecy estant fait, l'on oste les Chappes afin d'accommoder
tellement les Registres, qu'ils ne tiennent pas dauantage
qu'il est de besoin: ce que l'on execute en prenant chaque
Registre l'vn apres l'autre, et en le mettant sur le sommier,
de sorte que ses trous soient vis à vis des siens: et puis il
faut tellement cloüer vne pointe de fer à l'vn des bouts,
qu'elle ne surpasse pas l'espaisseur du Registre. L'on fait
apres vne fente, ou mortaise dans le Registre auec vn ciseau
propre à cela, afin que le Registre glisse dans la pointe du
clou, qu'estant tiré d'vn costé tous les trous soient
ouuerts, et qu'estant repoussé de la distance, qui est la
moitié de celle d'vn trou a l'autre, les trous du Registre ne
se trouuent plus vis à vis de ceux du sommier, et
consequemment que le vent, qui entre dans les reyneures, ne
trouue point de trous pour sortir, lors qu'on abat les
touches du Clauier pour faire parler les jeux, qui sont
ouuerts par le moyen des Registres tirez. Mais il les faut
doubler de cuir de mouton du costé qu'ils glissent sur le
sommier; de sorte que le costé velu de ce cuir touche la
table du sommier: ce qu'il faut semblablement pratiquer sur
le costé des Chappes qui porte sur les Registres, afin que
leur glissement se face plus aysément, et que l'on ayt vn
Orgue bien estanché.
Tout cecy estant fait assez exactement, il faut passer vne
broche de fer rouge à trauers chaque trou, afin qu'il soit
percé bien nettement sans qu'il y demeure aucune particule de
bois, comme il arriue souuent aux perceures du vieil brequin.
Et puis il faut arrester les Chappes par dessus les
Registres, et les cloüer sur les petites regles, que l'on
appelle tringles, ou les attacher auec des viz: ce qui est
beaucoup meilleur, d'autant que par leur moyen on peut
serrer, ou lascher les Chappes tant qu'on veut, iusques à ce
que les Registres se tirent aysément, et qu'ils estanchent
bien contre lesdites Chappes. Or le [-406-] dessus des
tringles doit estre doublé de cuir, comme les Registres, afin
qu'en glissant elles se trouuent bord à bord, et de mesme
hauteur, et que les Chappes portent esgalement sur tous les
deux.
Ie laisse vne autre façon de sommier, que l'on appelle à
Ressorts, et qui se void encore dans quelques Orgues
antiques, parce qu'il a beaucoup plus d'embarras, et de
difficultez que l'ordinaire qui est à Registres trainans, et
qu'il est plus long à faire, et de plus grand coust: joint
que c'est perdre le temps d'vser d'inuentions difficiles,
lors que l'on en a de plus aysées, et de plus vtiles. Quant à
la fabrique des tuyaux, i'ay parlé assez amplement de leurs
longueurs dans la 31. Proposition, où ie les ay mis suiuant
l'ordre qu'ils doiuent estre placez: et pour ce qui est de
leur grosseur, ou largeur, on l'accommode selon les
differentes Eglises, où ils sont posez: par exemple si elles
sont sourdes, les tuyaux doiuent estre plus forts, et par
consequent plus gros; et si elles esclatent et resonnent en
faisant vn bon Echo, l'on peut les faire plus menus. Il
suffit de remarquer qu'ayant coupé les tuyaux de longueur,
suiuant l'vn ou l'autre de nos Systemes, ou Diapasons, et
ayant donné au premier, ou plus grand tuyau telle grosseur
que l'on voudra pour les tuyaux bouchez, l'on trouuera en
suite celle du premier ouuert, auquel on donne vne partie de
moins qu'aux bouchez: par exemple si le premier C sol de deux
pieds bouchez a le tiers de sa longueur en grosseur, le tuyau
de deux pieds estant ouuert aura seulement le quart de sa
longueur en grosseur, et si le bouché n'a que la quatriesme
partie, l'ouuert n'aura que la cinquiesme, et cetera quoy
qu'il soit tousiours à propos de faire les Cymbales menuës,
et que les Flajollets d'vn pied ouuert soient gros, ce que
l'on obserue semblablement au Cornet. La largeur de la bouche
des tuyaux se prend sur la largeur desdits tuyaux; par
exemple il faut diuiser la largeur des tuyaux bouchez en
quatre parties esgales, et mettre l'vne des parties iustement
au milieu; mais quant à sa hauteur, il faut seulement
remarquer que si les tuyaux sont fort gros, elle doit estre
moindre qu'à l'ordinaire; quoy qu'on ne la puisse tellement
determiner au iuste, que l'on en face vne regle generale:
joint qu'il est tousiours bon de la faire assez petite,
d'autant qu'apres que le tuyau est acheué, on la peut
croistre fort aysément, iusques à ce que le tuyau parle comme
il doit, suiuant la volonté du Facteur. Neantmoins quand le
tuyau bouché a vn peu plus que le tiers de sa hauteur en sa
largeur, sa bouche a pour l'ordinaire le quart de sa largeur
en hauteur; et celle des ouuerts à la cinquiesme partie. Or
il ne faut pas s'arrester à la hauteur de ces bouches, mais
seulement à leur largeur, qui est entierement necessaire pour
la facture d'vn bon tuyau.
Ayant trouué la largeur du premier tuyau propre pour le
lieu où l'Orgue doit sonner (ce qui depend de la seule
experience, qui peut estre aussi differente, que la
disposition des lieux differents) il est aysé de trouuer la
grosseur de tous les autres en diuisant la largeur du premier
en deux parties, car la Diagonale du quarré fait de l'vne
desdites parties, donnera la largeur du tuyau qui fait
l'Octaue en haut, de sorte que la ligne tirée par les points
de la largeur de ces deux tuyaux donnera la largeur de tous
les autres, comme i'ay monstré dans la Proposition
precedente: d'où il s'ensuiura que la largeur de ce second
tuyau sera moyenne proportionnelle entre celle du premier: et
celle du troisiesme tuyau, qui fera la seconde Octaue en
haut, aura la moitié de celle du premier, et par consequent
la largeur du second diuisera la raison double [-407-] des
deux autres en deux raisons esgales, et la raison des
largeurs du premier et du second, ou du second et du
troisiesme sera demidouble. Par où l'on peut conclure
plusieurs autres choses de toutes les moyennes
proportionnelles, qui determinent la largeur de tous les
tuyaux, qui sont entre le plus grand et le moindre. Mais
parce que ces grosseurs dependent de l'experience, du
iugement, et de la volonté du Facteur, il n'est pas à propos
d'en parler dauantage: c'est pourquoy ie viens aux tuyaux à
anches, que i'explique si clairement dans la neuf et dixiesme
Proposition, qu'il faut seulement remarquer que la vieille
methode, dont on tailloit autrefois leurs eschalotes, n'est
quasi plus en vsage, parce qu'on les estampe dans des moûles
de fonte: et que ce qui a esté dit en suite des Voix Humaines
de huict pouces de long, se pratique selon la volonté du
Facteur, qui les fait quelquesfois de six, ou de sept pouces,
et d'autrefois de huict, ce qui reuient à vne mesme chose
pour leur ton, car lors qu'elles ont huict pouces, on les
fait plus grosses que celles de six, ou sept pouces, de sorte
que la longueur est corrigée et recompencée par la grosseur.
Quant aux soufflets, aux Tremblans, à la maniere de fondre
le plomb pour les tuyaux, à leur soudure, et à toutes les
autres choses qui concernent la fabrique des Orgues, i'en ay
parlé cy-deuant sans qu'il soit besoin de le repeter: c'est
pourquoy i'acheue cette Proposition par l'Abregé, qui n'a pas
encore esté expliqué. Mais parce qu'il ne peut bien
s'exprimer par le seul discours, et qu'il est assez aysé à
comprendre par la seule veuë des Orgues communs, qui ont des
Abbregez, ie diray seulement qu'ils ont esté inuentez afin
que chaque touche du Clauier, qui n'a que deux pieds de long,
se rapporte à chaque soupape des sommiers, qui ont quatre,
cinq ou six pieds de long. Ce qui se fait par le moyen de
plusieurs barreaux de bois qui sont vn peu ronds, et qui ont
deux pointes de fil de fer aux deux bouts, qui leur seruent
de piuots pour se torner, car on met ces deux pointes dans
deux petites cheuilles de bois, dans lesquelles chaque
barreau torne librement: et lors qu'on veut faire tirer
quelque marche, il faut mettre vne cheuille au bout du
barreau qui est souz ladite marche, et vne autre cheuille à
l'autre bout du mesme barreau, lequel est vis à vis de la
soupape qu'il doit faire ouurir: et pour ce sujet on attache
vne petite baguette de bois au bout qui est sur la marche, à
laquelle elle tient perpetuellement; et puis on attache à la
cheuille du bout du barreau qui est vis à vis de la soupape,
le fil de laton, que nous auons dit cy-deuant estre attaché à
la soupape par dedans le sommier, afin que lors qu'on abat la
marche du Clauier, la baguette qui y est attachée face
mouuoir le barreau, qui tire la soupape attachée à la petite
cheuille de bois du bout dudit barreau; d'où il arriue qu'vne
marche du Clauier fait souuent parler vn tuyau fort esloigné:
mais il faut si bien accommoder les barreaux qu'ils tornent
tres-aysément dans leurs cheuilles, afin que le Clauier soit
aysé à toucher, et que les tuyaux respondent promptement. Ie
laisse tout ce qui se peut imaginer sur ce sujet, parce qu'vn
seul regard en fera plus comprendre que ce que l'on en
pourroit escrire en des volumes entiers.
ADVERTISSEMENT.
Puis que ie me suis estendu si fort sur toutes les
difficultez de l'Orgue, et que i'ay tracé son Diapason en
tant de manieres, dont celle qui depend des onze [-408-]
moyennes proportionnelles est l'vne des principales, ie veux
icy adiouster vn moyen de les trouuer Geometriquement, puis
qu'il depend d'vne seule Parabole, et qu'il a esté trouué par
l'vn des plus excellens esprits du monde, dont la modestie
est si grande, et si extraordinaire qu'il ne veut pas estre
nommé. Ie n'eusse icy mis que la Construction qu'il m'en a
donnée, n'eust esté que Monsieur de Roberval tres-excellent
Geometre, et Professeur des Mathematiques dans le College
Royal de France, en a fait promptement la demonstration; ce
qui m'a desia donné sujet de la mettre dans la seconde
Proposition du liure Latin des Cloches: mais elle sera mieux
icy, à raison de la figure dont ie me sers, laquelle respond
plus ponctuellement au discours, que ne fait celle dudit
liure, à laquelle il manque quelques lignes: de sorte que
l'on aura icy ce que ie n'auois pas voulu donner dans la
septiesme Proposition du second liure des Instrumens, où
i'explique diuerses manieres Geometriques et Mechaniques pour
trouuer onze, 23, et cetera moyennes proportionnelles entre
deux données, pour diuiser l'Octaue en douze demitons, et en
vingt-quatre dieses, ou quarts de ton.
PROPOSITION XLV.
Entre deux lignes droites inesgales données, trouuer deux
moyennes continuellement proportionnelles, pour diuiser le
Diapason des Orgues en douze demitons esgaux.
CEtte construction est à mon auis la plus simple de toutes
celles qui ont esté inuentées iusques à maintenant pour la
solution de ce Probleme, duquel depend la duplication du Cube
si celebre, et qui a tant esté recherchée par les Geometres
Anciens et Modernes; de sorte que dans les Commentaires
d'Eutocius sur Archimede, il se trouue onze Auteurs des plus
renommez entre les Anciens, sans ceux de nostre temps, qui en
ont donné la demonstration; les vns par les lieux solides,
comme Menechmus; d'autres par des lieux lineaires, comme
Nicomedes, Diocles, et nostre Viete; et d'autres par des
mouuemens impliquez, comme Platon, Architas, Philon de
Bisance, Pappus, et Sporus; ou par des descriptions de
cercles à tastons, comme Heron, et Apollonius: laissant à
part vn grand nombre d'autres, lesquels au lieu de
demonstrations, ne nous ont donné que des Paralogismes. Or
comme les Anciens, au rapport de Pappus, ont estimé que
c'estoit vne grande faute de resoudre par les lieux solides,
ou lineaires vn Probleme, qui de sa nature pouuoit estre
resolu par les seuls lieux plans; i'estime semblablement que
la faute n'est pas moindre de resoudre par des lieux
lineaires, ou par des mouuemens impliquez, ou par des
descriptions à tastons, vn Probleme, qui de sa nature peut
estre resolu par les lieux solides. Car puis qu'entre les
lieux l'ordre est tel, que ceux que nous appellons plans sont
les plus simples, à sçauoir la ligne droite, et la
circonference du cercle, la description desquelles Euclide
demande luy estre accordée au commencement de ses Elements:
aprez lesquels suiuent les lieux solides, qui prennent leur
origine de la section d'vne superficie Conique, engendrée
d'vne ligne droite et de la circonference d'vn cercle;
lesquels lieux solides sont la Parabole, l'Ellipse, et
l'Hyperbole: qui sont suiuis des lieux que l'on appelle
lineaires, engendrez le plus souuent par deux mouuemens
impliquez, comme les Conchoides, les Spirales, [-409-]
Quadratrices, et vne infinité d'autres, dont la description
est pour l'ordinaire presque impossible: il semble
raisonnable que tout Probleme qui peut estre resolu par les
lieux plans, soit resolu par les lieux plans: et que celuy
qui ne pouuant estre resolu par les lieux plans seuls, le
peut estre par les lieux solides seuls, ou meslez auec les
lieux plans, doit estre resolu par les lieux solides seuls,
ou meslez auec les lieux plans: en fin quand vn Probleme est
de telle nature qu'il ne peut estre resolu par les lieux
plans ou solides, alors il est permis de le resoudre par les
lieux lineaires seuls, ou meslez auec les lieux plans, et
solides: de sorte toutefois que l'on se serue le plus que
l'on pourra des lieux plans, et le moins que l'on pourra des
autres; et qu'vne construction soit plus estimée, en laquelle
il n'entrera qu'vn lieu solide, le reste estant plan, que
celle en laquelle entreront deux lieux solides, puis qu'à
l'imitation de la nature, nous deuons tout faire par les
moyens les plus simples.
Pour cette consideration, en la solution du Probleme qui
se presente, lequel n'a peu encore estre resolu par les lieux
plans seuls, ie ne puis approuuer d'autres constructions de
toutes les anciennes, que celles de Menechinus qui en donne
deux, l'vne par le moyen d'vne parabole, d'vne hyperbole, et
de la ligne droite; l'autre par le moyen de deux paraboles,
et de la ligne droite. Mais i'estime encore dauantage celle
qui suit, laquelle se fait par le moyen d'vne seule parabole,
du cercle et de la ligne droite, et a esté inuentée depuis
peu par vn homme de condition et de merite, qui pour son rare
esprit est l'vn des plus grands ornemens de nostre France. Il
est vray qu'il ne nous en a donné que la construction; mais
il n'a pas esté difficile d'en trouuer la demonstration,
l'vne et l'autre desquelles est comme s'ensuit.
Soient deux lignes droites inesgales données M, N,
desquelles M soit la moindre: et qu'entre les deux il faille
trouuer deux moyennes continuellement proportionnelles.
Soient AE, EH deux lignes droites perpendiculaires l'vne à
l'autre, desquelles AE soit esgale à M, et EH esgale à N: et
soit coupée AE en deux esgalement au point B, duquel sur AE
soit esleuée la perpendiculaire BC de mesme part que EH, et
esgale à la moitié de la mesme EH: soit aussi menée la ligne
CA: et du centre C et de l'interualle CA soit descrit vn
cercle, duquel la circonference passera par les points A H E:
ce qui est facile à demonstrer: puis estant prise la ligne AE
donnée par position pour l'axe d'vne parabole; et la longueur
de la mesme AE pour costé droit, soit descritte la parabole
AGD coupante la ligne EH au point G, et la circonference du
cercle au point D. Or c'est vne chose claire, que la parabole
coupe la ligne EH perpendiculaire à l'axe AE; qu'elle coupe,
il se prouue aussi la circonference du cercle entre les
points E, H, d'autant que la ligne EG, par la nature de la
parabole, est esgale au costé droit AE, laquelle AE est
moindre, par supposition, que EH; partant EG est moindre que
EH; et le point G, qui est à la parabole, est dans le cercle;
donc la parabole passe dans le cercle entre les points E, H:
et puis qu'elle s'estend infiniment, le cercle estant fini,
elle sortira, et coupera la circonference au point D entre E
et H. Soit donc du point D sur l'axe AE prolongé abbaissee la
perpendiculaire DI. Ie dis que DI et AI sont les deux
moyennes proportionnelles que l'on demande. Car soit menée la
ligne CD, et CF perpendiculaire sur ID, laquelle CF tombera
ou entre I, D, ou au point D, ou sur ID prolongée au delà du
point D. Qu'elle tombe donc entre I, D, car ce cas estant
demonstré, les deux [-410-] autres n'auront aucune
difficulté.
[Mersenne, Livre sixiesme des Orgues, 410; text: A, B, C,
D, E, F, G, H, I, m, n]
[MERHU3_6 19GF]
Puis donc que DI est coupée en F, il s'ensuit par la
septiesme Proposition du second liure d'Euclide, que les deux
quarrez DI, IF, ou DI, BC sont esgaux au quarré DF et à deux
fois le rectangle DIF: mais deux fois le rectangle DIF est
esgal au rectangle soubs DI et N, pour ce que N est double de
BC esgale à IF: donc les deux quarrez DI, BC sont esgaux au
quarré DF et au rectangle sous DI et N. Semblablement par la
mesme septiesme Proposition du second liure d'Euclide, les
quarrez A I, AB sont esgaux au quarré BI ou CF, et a deux
fois le rectangle IAB, ou au rectangle seul IAE; c'est à dire
que les quarrez AI, AB sont esgaux au quarré CF et au
rectangle IAE. Soient donc adioustees choses esgales à choses
esgales, sçauoir les deux quarrez DI, BC aux deux quarrez AI,
AB; et le quarré DF auec son rectangle soubs DI et N au
quarré CF et à son rectangle IAE: alors les quatre quarrez
DI, BC, AI, et AB seront esgaux aux deux quarrez DF, CF, et
aux deux rectangles, l'vn desquels est soubs DI et N, et
l'autre est IAE. Mais des quatre quarrez les deux CB, AB sont
esgaux au seul AC; et de l'autre part les deux DF, CF sont
esgaux au seul CD: et AC est esgal à CD, à cause du cercle:
soient donc ostez ces quarrez esgaux AC, CD, et resteront les
deux quarrez DI et AI d'vne part, esgaux aux deux rectangles
soubs DI et N, et soubs IAC d'autre part: mais le quarré DI
est esgal au rectangle IAE, à cause de la parabole, de
laquelle AE est le costé droit; soient donc ostees ces
parties esgales, et restera le seul quarré AI esgal au seul
rectangle soubs DI et N. Partant la ligne N est à AI comme AI
est à ID; mais AI est à ID, comme ID est au costé droit AE ou
M, à cause de la parabole: donc les lignes N, AI, ID, et M
sont continuellement proportionnelles: et les extremes N, M
sont donnees; et nous auons trouué les moyennes AI, et ID,
qui est ce que l'on demande. Au second cas, quand la
perpendiculaire [-411-] CF tombe au point D; les lignes CF et
CD sont ensemble, et la ligne ID touche le cercle, et est
esgale à BC: ce qui arriue quand N la plus grande des
extremes données, est octuple en puissance de la moindre
extreme M: partant le Probleme au mesme cas est plan, et les
lignes sont continuellement doubles en puissance l'vne de
l'autre; c'est à dire comme le diametre d'vn quarré à son
costé, comme il paroist par la demonstration suiuante,
laquelle est facile. Car par la septiesme Proposition du
second liure d'Euclide les quarrez AI, AB sont esgaux au
quarré BI, ou CF, ou CD, et à deux fois le rectangle IAB, ou
au seul rectangle IAE, ou au quarré ID, ou BC: et adioustant
de part et d'autre le quarré BC, nous aurons les trois
quarrez AI, AB, et BC esgaux aux trois CD, ID, et BC. Mais
des trois premiers les deux AB, BC sont esgaux au seul AC
esgal à CD. Soient donc ostez de part et d'autre les quarrez
AC, CD, restera le seul quarré AI esgal aux deux ID, BC;
lesquels en ce cas estant esgaux, le quarré AI sera double du
quarré ID, ou du quarré de BC: mais le double du quarré de
BC, ou I D est esgal au rectangle soubs ID et N, pour ce que
N est double de BC, ou ID: donc le quarré de AI est esgal au
rectangle soubs ID et N; d'où il s'ensuit que les trois
lignes N, AI, et ID sont proportionnelles: et les trois AI,
ID et AE, ou M, estant aussi proportionnelles, à cause de la
parabole; les quatre N, AI, ID et M seront continuellement
proportionnelles, qui est ce que l'on demande. Et puis qu'il
a esté prouué que le quarré de AI est double du quarré de ID,
il paroist que les quatre lignes sont continuellement doubles
en puissance l'vne de l'autre; et que N sera octuple en
puissance de M. Au troisiesme cas quand la perpendiculaire CF
tombe sur ID prolongee au delà de D: ce qui arriue quand la
plus grande extreme donnee est plus qu'octuple en puissance
de la moindre: la demonstration est entierement comme au
premier cas; sans changer vne seule lettre, ny vn seut mot:
sinon qu'alors des deux points, ou la ligne ID coupe la
circonference du cercle, le point D et le plus proche du
point I, veu qu'au premier cas il est le plus esloigné du
mesme point I.
I. ADVERTISSEMENT.
Il faut remarquer que quand les deux extremes donnees sont
en longueur ou en puissance, comme nombre cube à nombre cube;
alors le Probleme est plan, pour ce que les lignes sont
entr'elles continuellement en longueur, ou en puissance comme
les costez des nombres cubes, lesquels nombres et costez
estant donnez, leur raison est donnee, et partant la raison
continuelle des lignes est aussi donnee; et ainsi la premiere
estant donnee, la seconde le sera, et la troisiesme. Comme si
les extremes donnees sont entre elles comme 27 à 8, la
premiere sera à la seconde comme 3 à 2, ou comme 27 à 18: et
la seconde à la tierce encore comme 3 à 2, ou comme 18 à 12.
De mesme si les extremes sont entre elles comme 8 à [sqrt] q.
27; la premiere sera à la seconde comme 2 à [sqrt] q. 3, ou
comme 8 à [sqrt] q. 48: et la seconde sera à la tierce
encores, comme 2 à [sqrt] q. 3, ou comme [sqrt] q. 48 à 6, et
ainsi des autres.
Nous auons donc trouué entre deux lignes droites donnees,
deux autres lignes droites continuellement proportionnelles
par le moyen d'vne seule parabole, du cercle, et de la ligne
droite. Nous auons aussi par le mesme moyen la trisection de
l'angle; la section de la sphere par vn plan en deux [-412-]
portions qui ayent la raison donnee, qui est la quatriesme
Proposition du second liure de la Sphere et du Cylindre
d'Archimede. Et en vn mot nous auons par le mesme moyen la
solution de tous les Problemes qui de leur nature sont
solides, lesquels en l'analyse specieuse, par des
preparations conuenables, se reduisent à l'vne de ces deux
esgalitez, A cube esgal à B solide, ou B plan par A moins A
cube esgal à Z solide, dont nous pourrons quelque iour
traiter amplement.
II. ADVERTISSEMENT.
S'il se rencontre des Facteurs d'Orgues, et des autres
Instrumens, ou quelques autres artisans qui mesprisent cette
maniere de diuiser les manches du Luth, de la Viole, et
cetera ou le Diapason, et qui croyent mieux faire par la
seule pratique, et par la bonté de leur oreille, que par
toutes les methodes que nous auons prescrites iusques à
present, nous ne les empeschons pas de suiure ce qu'il leur
plaira: mais nous pouuons les asseurer qu'ils ne manqueront
iamais en suiuant les manieres que nous auons expliqué en
plusieurs endroits de cet oeuure.
Quant aux Pratiques les plus asseures, il est à propos de
consulter les meilleurs Facteurs, comme sont Valeran, le
Pescheur, et plusieurs autres, qui ont fait la plus grande
partie des Orgues que l'on void maintenant dans les Eglises,
et desquels on peut sçauoir tout ce qui manque dans ce
Traité, auquel nous adiousterons peut-estre vne Fugue, qui
contient tout ce qu'on peut faire sur les Orgues ordinaires:
mais si l'on veut vser des Clauiers qui contiennent les trois
Genres de Musique en leur perfection, dont i'ay parlé fort au
long en plusieurs endroits, l'on trouuera plusieurs passages,
et traits aussi excellens comme ils seront rares; joint que
la iustesse des interualles tant Consonans que Dissonans
apportera de nouuelles graces à la Musique. Or ie desire
qu'on lise la quarante-quatriesme Proposition, auec la
premiere et seconde Proposition, afin qu'elles s'aydent
mutuellement, et quant et quant la Preface de ce liure, qui
sert pour l'intelligence de ce Traité.
Table de la longueur, et de la solidité des tuyaux.
Dissonances.
Accord des trois premieres Octaues du Clauier d'Orgues.
Table de la varieté des huict jeux de l'Orgue.