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Author: Ménestrier, Claude-François
Title: Des Representations en musique anciennes et
modernes
Source: Des Representations en musique anciennes et
modernes (Paris: René Guignard, 1681; reprint ed. Genève:
Minkoff, 1972) ff.air-eiiijv, 1-155.
[-f.air-] REPRESENTATIONS EN MUSIQUE ANCIENNES ET MODERNES.
A PARIS,
Chez René Guignard, ruë Saint Jacques, au grand saint B<.>sile.
M. DC. LXXXI. Avec Privilege du Roy.
[-f.aijr-] A MONSEIGNEUR HOTMAN CHEVALIER, SEIGNEUR DE FONTENAY VERNANCES ET AUTRES LIEUX, CONSEILLER D'ESTAT ORDINAIRE ET INTENDANT DES FINANCES DE FRANCE.
MONSEIGNEVR,
Les spectacles ingenieux ne sont pas indignes de l'attention et de l'application des Sages, et je me persuade, que pour delasser vôtre esprit des occupations continuelles que vous donne une Charge [-f.aijv-] considerable dans l'Etat, vous ne refuserez pas quelques heures à la lecture de cét ouvrage, où je traite des actions en Musique, et des divertissemens où elle a la meilleure part. Vous avez un goût delicat pour tout ce qu'il y a de spirituel dans le commerce des Lettres, comme vous avez un juste discernement pour tout ce qui porte le Caractere de cette Antiquité sçavante, qui nous doit servir de Regle dans les ouvrages d'esprit. La nouvelle Historique du Voyage du Vallon tranquille, où vous étes l'un des principaux Acteurs parmy des personnes du premier Ordre en ces sortes de connoissances, me l'avoit déja appris, mais j'en ay beaucoup plus découvert en ces Entretiens où vous donnez accez à vos Amis, et à ceux qui ont l'honneur de vous approcher, la liberté de penetrer dans cette étenduë de genie qui vous est si naturelle. C'est là, MONSEIGNEVR, que vous [-f.aiijr-] soûtenez toute la dignité de l'honnête homme, aussi bien que la haute reputation que vous avez aquise dans les grandes affaires, et dans les Emplois importans. C'est avec cette penetration, et cette facilité de genie que vous voyez dans les choses les plus difficiles, ce que peu de personnes y pourroient appercevoir, et sans vous laisser éblouïr de l'éclat de la Fortune, vous donnez tout à la Raison dans les jugemens que vous faites, parce que dans ces jugemens vous n'avez égard qu'à la Iustice.
C'est à ce Tribunal que je presente la discussion que je fais de la Musique des Anciens, et l'Histoire de son retablissement sur le Theatre. Ie conduis ces Representations jusqu'à leurs premieres Sources, à ces Sources pures et claires, qui vous sont si connües, que c'est de cette connoissance que vous vient l'inclination que vous avez pour les gens de Lettres, et pour [-f.aiijv-] leurs ouvrages. Vous n'aimez pas moins les beaux Arts, et entre ces Arts la Musique a des Charmes qui vous touchent d'autant plus, qu'ils sont plus spirituels. L'Harmonie de ces Concerts a tant de rapport avec celle des mouvemens de vôtre Ame, qu'il est aisé de connoître ce qui vous la fait si fort aimer. C'est sur quoy j'ose me flatter, que cét ouvrage trouvera auprés de vous la protection que je vous demande, et que vous me permettrez en méme-temps de publier que je suis avec autant de passion que de respect,
MONSEIGNEVR,
Vôtre tres-humble, et trés-obeïssant Serviteur
[-f.aiiijr-] PREFACE.
SI les Spectacles publics font une partie de la Philosophie des Images que je me suis proposée comme la fin de mes études, lorsque j'étois attaché à enseigner les lettres humaines, je ne dois pas omettre entre ces spectaclcs ingenieux les actions en Musique, qui expriment si naïvement les affections de l'Ame, et font si agreablement la peinture de nos moeurs pour nous appendre à les regler. Ces Representations ont deux Parties, le Chant, et les Mouvemens Harmoniques du corps, et ce sont ces deux parties qui font le Caractere de la Musique Dramatique. Il y a dans l'Histoire-Sainte des exemples [-f.aiiijv-] frequens de l'une et de l'autre; Tous les anciens Poëtes en ont parlé, et c'est à ces deux sortes d'Exercices, que Virgile fait occuper ceux qui jouissent du repos éternel dans les Champs Elysiens.
[6. Aeneid. in marg.] Pars pedibus plaudunt choreas, et carmina dicunt.
Nec non Threïcius longa cum veste Sacerdos
Obloquitur numeris septem discrimina vocum,
Iamque eadem digitis, jam pectine pulsat eburno.
Les Choeurs de l'ancienne Tragedie unirent ces deux especes de Representations pour exprimer l'harmonie du Ciel, et les mouvemens des Astres. [Marius Victorinus. in marg.] Car pour philosopher sur ces Mysteres dont les Grecs firent autrefois une partie de leur Religion, et de leurs Ceremonies, ce fut [-f.avr-] autour des Autels, et au milieu des Sacrifices qu'ils commencerent à chanter les loüanges de leurs fausses Divinitez, et à representer par des mouvemens harmoniques de droit à gauche, et de gauche à droite les mouvemens du Ciel et des Planetes. Ils donnerent le nom de tour ou de Strophe au mouvement de droite à gauche et celui de retour ou d'Antistrophe au mouvement de gauche à droite. Puis se tournant vers les Images de leurs Dieux, et chantant sans se mouvoir, ils representoient la fermeté de la Terre par celle de tous les Acteurs, et donnerent à ce chant le nom d'Epode.
Cette Musique Dramatique est selon Horace, le plus ancien des Spectacles de la Grece. Puisque Thespis fut le premier qui fit voir ces actions qui n'étoient alors que des Chansons à boire propres du temps de la Vendage.
[-f.avv-] [Horat. in Art. Poët. in marg.] Ignotum Tragicae genus invexisse camenae
Dicitur et plaustris vexisse poëmata Thespis,
Quae canerent, agerentve peruncti foecibus ora.
S'il falloit juger de la Musique des Anciens par ces premiers commencemens, j'avoüe qu'elle seroit bien imparfaite, et qu'elle ne meriteroit pas que l'on y fit attention. Cependant tous les autres Arts ont commencé de cette sorte, et la Poësie Epique aussi bien que la Dramatique qui furent si parfaites chez les Grecs, ne furent pas moins imparfaites quand on commenca à les cultiver. Horace a décrit la naissance et le progrés de ces actions en Musique. Les ouvrages Grecs qui nous restent, nous font voir jusqu'où alla cette nation sçavante, qui a eu le bonheur de perfectionner presque [-f.avjr-] tous les Arts, si elle n'a pas eu l'avantage de les inventer. Comme on raisonneroit mal si on disoit que cette Nation n'a pas connu l'Architecture, parce qu'elle a été quelque temps sans avoir les trois Ordres, qui font encore aujourd'huy ce qu'il y a de plus parfait en cét Art, il ne faut pas juger de sa Musique par les premiers essais qu'elle en fit.
[Atthen. Lib. 8. Ch. 11. in marg.] Athenée à qui nous devons la connoissance d'une infinité de choses qui étoient en usage parmy les Grecs, dit que Phanius le Peripateticien écrivoit au second livre des Poëtes, que de son temps on tenoit que Stratonique l'Athenien avoit le premier ajouté plusieurs Chordes au Luth, et que non seulement il avoit trouvé la diversité des accords, mais encore inventé le moyen de les noter pour la diversité des parties. Le Trepied harmonique [-f.avjv-] qu'Artemon a si bien decrit, et dont le méme Athenée fait mention, [l. 4. Ch. 9. in marg.] nous est une preuve evidente des Contreparties de la Musique des Grecs, puisqu'étant composé de trois Violons attachez à un méme corps, on les faisoit tourner sur un pivot avec tant de vitesse, que l'on pouvoit joüer trois modes differens en méme temps, comme si autant de personnes avoient joué de trois Instrumens differens sur divers tons, pour faire divers accords. Philochore au troisiéme livre de son Atthys dit, que ce fut Lysandre le Sicyonien, qui changea la maniere simple des Instrumens, et qui enseigna le moyen de les accompagner de la voix, la faisant enfler pour la faire entendre avec les Instrumens. Il fit les accords du Violon et de la Flûte, et des voix avec ces Instrumens. Il enrichit la Musique, la rendit incomparablement [-f.avijr-] plus douce, et plus sçavante qu'elle n'étoit, inventa les Duo, les Trio, et les quatre parties, les fugues, et le contrepoint, le jeu de Flûtes, et le Magadis, et fit mieux chanter les voix qu'elles ne chantoient avant lui. Il nommoit le chant de plusieurs parties le chant de sons contraires. Les Grecs avoient aussi une double Tablature, l'une pour les Instrumens et l'autre pour la voix, et parce que l'une des deux étoit toûjours le Dessus et l'autre la Basse, ils leur donnoient ces deux noms. Il s'est perdu plusieurs livres semblables à ceux de Philocore, dont nous tirerions de grandes connoissances si ces livres étoient venus jusqu'à nous. Enfin on peut dire qu'il en est de la Musique des Anciens, comme des autres Arts, tandis qu'ils ont été imparfaits, plusieurs en ont écrit pour chercher les moyens de les perfectionner, [-f.avijv-] et quand ils ont été plus connus on a cessé d'en écrire, les Grecs ayant toûjours eu cette reserve, de ne pas rebattre sur les mémes matieres quand elles étoient suffisamment éclaircies.
Aux representations en Musique, j'ay joint les Festins, les Sapates, et les autres Fêtes, où la Musique a la meilleure part, parce que ce sont comme des suites de ces representations. Herodote a observé au neuviéme Livre de son Histoire, que c'étoit la coûtume des Rois de Perse de faire tous les ans pour le jour de leur naissance des Fêtes publiques que l'on appelloit du nom de Tycte, c'est à dire Fêtes completes, parce que rien n'y manquoit pour l'abondance des Viandes, les Jeux, les spectacles, et la Musique.
Alexandre apprit des Persans à faire de semblables Fêtes aux Nopces de ses amis, et Chares [-f.aviijr-] qui les a decrites au dixiéme Livre de ses Histoires, parle d'une Sale prodigieuse de trois Stades de tour soûtenuë de plusieurs Colonnes de vingt Coudées de hauteur, couvertes de Lames d'Or et d'Argent, de cent lits à manger disposez autour des Tables ou la Richesse des Tapis et des Etoffes d'Or et de Soye, les Tapisseries de paysages, de Chasses, et d'Animaux, et le Lit du Roy dont les pieds étoient de fin Or, égaloient la Magnificence des Peuples qu'il aveit vaincus; et dont ces meubles prétieux étoient les riches dépouilles. Il y eut à ces Festins des Spectacles de toutes sortes, des Ballets, des Jeux de Flûtes, des danseurs de Corde, des Actions en Musique, des Tragedies, des Comedies, et des presens, dont Chares fait un détail si exact, qu'il nomme les sujets de ces actions, les principaux Acteurs, [-f.aviijv-] et ceux qui joüoient des Instrumens.
[Socrat. Rhod. L. 3. belli civilis. in marg.] Marc Antoine étant à Athenes, fit à l'honneur de Bacchus, une de ces Fêtes sur un vaste Theatre de Verdure, qui representoit la Grotte de ce Dieu, avec tous les ornemens des Jeux qui se faisoient à son honneur, ce fut de Cleopatre qu'il apprit à faire ces Fêtes accompagnées de Musique. Chaque Pays a ses usages. L'Italie a retabli les actions en Musique, les Ballets sont plus en usage parmy nous, les Espagnols ont leurs courses de Taureaux, et leurs Parejas. La Cour de Savoye les Sapates, et les Fêtes pour le jour de la naissance de ses Princes. En Allemagne les Wirschafts sont en usage; et sont des pieces composées de Mascarades, de <B>allets, de Chansons, et de Festins. Cét usage s'est introduit comme celui des anciens Tournois que [-f.eir-] l'Empereur Henry surnommé l'Oiseleur institua pour exercer la Noblesse en temps de Paix, pour la tenir unie et pour terminer ses differends dans ces assemblées de Fêtes et de réjouissances. Le Wirschaft eut une semblable Origine, et le prince chez qui se faisoit l'Assemblée pour recevoir plus agreablement ses Hôtes, faisoit de son palais une Hôtellerie dont il faisoit luy-méme l'Hôtelier, et pour ôter toutes les occasions de querelles et de demêlez pour les rangs et les preseances, on tiroit au sort les personnages que chacun devoit representer, affectant d'y aller deguisez en pelerins, et en peuples de diverses Nations, ou en Bergers, en Artisans, en Docteurs, en Medecins, en Marchands et cetera. Quand la Princesse de Danemarck fut mariée au Duc de Holstein il y eut un de ces Wirtschafts ou de ces Hôtelleries [-f.eiv-] Le sort y donna au Roy le personnage de Seigneur polonois la Reine eut celui de coupeuse de Bourses, le Prince de Danemarck qui regne à present, y fit le personnage de Garçon Barbier qui vouloit raser tout le monde, le Duc de Holstein, de Marchand de Toile, l'Ambassadeur de Hollande, de Capitaine de Vaisseau, et c'est ainsi que l'on prend plaisir de se deffaire de tous les airs de grandeur pour se divertir plus agreablement et sans contrainte sous ces figures de divers états et des emplois les plus vils et les plus plaisans.
La Musique n'est pas essentiellement attachée à ces divertissemens, elle en a fait neantmoins assez souvent un des principaux Ornemens. Il y a des Wirtschafts et des Sapates sans Musique. Lorsque le feu Duc de Savoye voulut reconnoître les services de Monsieur le Marquis [-f.eijr-] de saint Maurice son Ambassadeur en France, il lui envoya deux Sapates, l'un pour ce Seigneur, et l'autre pour la Marquise sa Femme. C'étoient deux grands paquets où l'on trouvoit diverses choses à mesure qu'on les developpoit, avec des Vers et des Devises propres aux choses qu'ils developpoient, et capables d'exciter la curiosité, jusqu'à ce qu'enfin il trouva dans le fond du Paquet l'Ordre de l'Annonciade, que ce Prince lui envoyoit, et la Marquise trouva dans le sien des lettres de Dame d'Atour de Madame Royale.
Il n'y a guere de Cours en Europe où l'on ne fasse aujourd'hui quelques-unes de ces Fêtes, ce qui m'a fait croire que l'on seroit bien aise d'en apprendre et l'origine et les Regles. Cette étude de ma jeunesse sur la philosophie des Images, étoit conforme à mes emplois, quand j'y [-f.eijv-] donnay mes premieres applications, et ces remarques, pouvant servir à ceux qui sont occupez à de semblables emplois, on a crû que je ne devois pas les supprimer en un temps où des études plus serieuses m'attachent à d'autres fonctions. Ces connoissances portent avec elles un Caractere d'erudition, qui peut étre de tous les âges, et ce qui s'ecrit Historiquement et critiquement de quelque matiere que ce soit peut s'écrire en tous les temps. Le Traité des Ballets fera la seconde partie des Representations en Musique, aprés quoi je pourrai donner tous les autres Spectacles, les Illuminations et les Feux de joye, la reception des princes, les appareils funebres, les decorations sacrées, les processions accompagnées de Machines et de Representations. J'ay déja donné les Carrousels, les courses sur la Neige et sur [-f.eiijr-] la Glace, et les divertissemens qui se font sur l'eau, car je reconnois trois sortes d'Images, dont je compose tout le corps de mon ouvrage. Des Images de la parole et du discours qui sont l'Histoire, la poëtique, et la Rhetorique, ou l'Art de persuader. L'Histoire peint les choses qui se sont faites pour les representer à la memoire. La poësie qui n'est qu'une faiseuse d'Images, travaille pour l'Imagination. Et l'Art de persuader qui a ses Figures et ses Images pour la persuasion, travaille à gagner le coeur et la volonté. La philosophie peint pour l'esprit, comme ces trois autres Arts travaillent pour la memoire, l'imagination, et le coeur.
Les Spectacles sont les Images d'action. Et enfin les Hieroglyphiques, les Medailles, les Emblemes, les Devises, les Armoiries, les Symboles, et les [-f.eiijv-] Enigmes sont les dernieres Images sçavantes, desquelles je compose le grand Corps de la philosophie des Images, dont ce Traité est une partie, aussi bien que huit on dix autres que j'ai déja rendu publics.
[-f.eiiijr-] ERRATA
Les principales fautes à corriger, sont dans le Grec, des accents, des liaisons de mots, et quelques lettres changées, que les Sçavants connoîtront aisemont.
PAge 12, Mensaschim, lisez Menaschim.
page 48. l' e Capitano, lisez e'l Capitano,
62. contracter, lisez contraster.
page 134. ou disputa, lisez on disputa.
page 202. qu'ils vouloit en immoler. Lisez qu'ils vouloient immoler.
page 297. Femme à Pierron le Poivre, il est ainsi
dans l'Historien, au lieu et Femme de Pierron.
Les autres fautes sont peu considerables.
[-f.eiiijv-] Extrait du Privilege du Roy.
PAr grace et Privilege du Roi, en date du 2. Fevrier 1679.
signé le Normant, seellé. Il est permis au Pere Menestrier,
de la Compagnie de Jesus, de faire imprimer par qui bon lui
semblera, en un ou plusieurs Volumes, La Philosophie des
Images qui traite des Spestacles, de l'Histoire, et de
l'usage des Devises Hieroglyphes, Blasons, et cetera en tel
Volume, Marge, Caracteres, et autant de fois que bon lui
semblera, pendant le temps et espace de six années
consecutives, à commencer du jour que chaque Volume sera
achevé d'être imprimé. Et defenses sont faites à tous
Libraires, Imprimeurs et autres, d'imprimer ou faire
imprimer, vendre, et distribuer ledit Livre sous quelque
pretexte que ce soit, sur peine de Confiscation des
Exemplaires contrefaits, amande arbitraire, dommages et
cetera comme il est plus au long porté par ledit Privilége.
Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires et
Imprimeurs de Paris, le 19. Avril, 1679. suivant l'Arrest du
Parlement du 8. Avril 1613. et celui du Conseil privé du Roy
du 27. Fevrier 1668.
Signé Couterot Syndic.
Ledit Pere Menestrier a cedé au Sieur René Guignard ce
Privilege pour l'Impression des Representations en Musique,
anciennes et modernes, qui font partie de son grand ouvrage
de la Philosophie des Images.
[-1-] DES REPRESENTATIONS EN MUSIQUE ANCIENNES ET
MODERNES. ENtre les Spectacles publics, que le seul plaisir
semble avoir introduit dans le monde pour le divertissement,
les représentations en Musique doivent tenir le premier rang,
parce qu'elles sont d'une institution plus ancienne, que la
pluspart des autres spectacles, que les Grecs et les Romains
inventerent pour réjoüir le peuple, et pour servir en
même-temps à la magnificence de leurs Festes et de leurs
ceremonies. Il est vrai que c'est le dernier de tous les
divertissemens que nôtre nation ait receu, parce qu'ayant
toûjours fait profession [-2-] d'une vertu mâle et guerriere,
elle a preferé les exercices militaires, et les spectacles
heroïques des Combats, et des tournois à ces paisibles
divertissemens de la Musique. Il n'y a guere plus de vingt
ans, que ces représentations ont commencé à paroître sur les
theatres de France, et comme elles sont moins connuës en ce
pais, qu'en Italie, où elles sont frequentes depuis plus d'un
siecle, je crois que l'on sera bien aise d'en apprendre
l'origine, la nature, et les caracteres en un temps où ces
actions commençent à avoir du succez.
Je n'entre point dans le mauvais usage que l'on en peut
faire. Le theatre a cela de commun avcc quantité de choses,
qui d'elles-mêmes sont indifferentes, qu'il peut être
innocent comme il peut être criminel, et si l'instruction de
la jeunesse la pû rendre utile pour la declamation, et pour
former aux actions publiques ceux qui recitent dans les
Tragedies, ces spectacles pathetiques pourroient servir à
purger l'Ame des passions les plus violentes, si ceux qui
composent ces actions, les faisoient servir aux moeurs, comme
ils les font servir aux plaisirs. On ne sçauroit trop
condamner les Spectacles scandaleux, [-3-] dont Tertulien a
fait la peinture en un de ses traités. Bien loin de vouloir
donner credit à des actions de cette sorte, je suis persuadé
qu'on les doit fuir comme un poison d'autant plus à craindre,
qu'il passe plus facilement dans l'ame sous les appas du
plaisir. Le Pape Urbain VIII. qui eut tant de commerce avec
les Muses, se plaignoit du mauvais usage qu'on faisoit de la
Poësie, [Poësis probis et piis ornata documentis primave
decori restituendae C'est le sujet d'une Elegie, qui est à la
teste de ses Poësies Latines. in marg.] ce fut ce qui
l'obligea d'inviter les Poëtes de son siecle à rétablir un si
bel Art, dans l'honneur qu'il avoit eu sous tant de Peres de
l'Eglise, qui l'avoient fait servir à l'instruction des
Fideles et à la reformation des moeurs. Un Poëte de son tems
lui ayant osé presenter un ouvrage, dont le sujet, la
conduite et les vers êtoient indignes d'un Chrétien, il lui
reprocha avec tant de chaleur son impudence, que ce miserable
en mourut de douleur et de confusion. Il loüa au contraire la
modestie du Chiabrera, dont les Muses étoient si chastes, et
l'invita par un Bref plein d'estime et d'amitié à l'année
Sainte, qui se celebroit à Rome l'an 1625. pour avoir
occasion de revoir ce Poëte, qu'il avoit aimé dés sa
jeunesse, autant pour l'innocence de ses moeurs, que pour la
[-4-] beauté de son esprit et de ses compositions. Ce méme
Pape peu d'années aprés exhorta son neveu le Cardinal
Antoine, à cultiver cette poësie honnéte, qui n'a rien que
d'innocent et d'agreable, ce qui fut cause, que ce Cardinal
fit representer en Musique durant le Pontificat de son Oncle,
saint Alexis, saint Boniface, et sainte Theodore, faisant
voir à toute l'Italie, que des spectacles de cette sorte
peuvent avoir toutes les beautez des plus agreables
divertissemens sans offenser les bonnes moeurs.
Le Pape Clement IX. étant Nonce en Espagne, composa une
action de Baltazar qui fut mise en Musique, et peu de temps
aprés son Exaltation au souverain Pontificat, ses Neveux la
firent representer dans son Palais avec un applaudissement
universel. Si tout ce qui paroist sur les Theatres étoit de
la nature de ces representations, il n'y auroit pas lieu de
déclamer contre des actions où tout est grave et serieux,
mais les moeurs ne sont pas toûjours aussi reglées, et
souvent on a raison de deffendre le Theatre, et les
spectacles qu'on y represente, aux personnes qui font
profession d'une vie un peu reguliere.
[-5-] J'écris pour ceux, qui bien loin d'en abuser s'en
servent pour instruire la jeunesse et pour la former; et je
dis pour justifier ces representations, ce qu'un Poëte des
plus polis et des plus délicats de ce siecle a dit lors
qu'invitant un Archevêque à une Tragedie de saint Nicephore
Martyr, il lui envoya ces beaux Vers.
[Jo Commirus illust Eccles. principi. Joanni de Montpezat
de Carbon. Archiepisc. Bi<>uric. in marg.]
Te spectante decet mites proponere Musas.
Si faciunt ludos, ludi sunt praesule digni,
Christiadumque oculis dat sacrae nobile scenae
Argumentum ipsi, praefert qui nomine Palmas.
Fors et erit quondam ut juvenes crescentibus annis
AEmula succendat virtus, mortisque decorae.
Ambitio et quem nunc imitando effingere gaudent,
Illum aequare velint similesque referre triumphos.
Intereà Mores, etiam cum ludimus, aequum est
Informare pios; magnisque in fortia facta
Ducere Imaginibus, Christique accendere amorem.
[-6-] [Du Chant in marg.] Le Chant qui fait la partie
principale de ces representations, n'est guere moins naturel
à l'homme, que la parole. La nature ayant voulu nous donner
cette espece de soulagement dans les peines de cette vie. Ce
qui a fait dire aux Espagnols en forme de proverbe, que ceux
qui chantent étourdissent leur douleur s'ils ne la guérissent
pas.
Quien canta su dolor espanta.
Qui est la même chose que Petrarque a dite en une de ses
chansons.
[1. Part. cant. 4. in marg.] Cantando il duol si
disacerba.
[Agricola assiduo primùm lassatus aratro cantavit
ce<>to rustica verba pede. Tibull. Eleg. 1. l. 2.
Cantat et innitens limosae pronus arenae, adverso tandem qui
trahitamne ratem. Quique [-7-] refert pariter lentos ad
pectora remos. in numerum pulsâ brachia versat aquâ. Fessus
ut incubuit baculo, saxo que resedit. Pastor arundineo
carmine mulcet oves. Ovid. in marg.] Les Voyageurs chantent
quand ils sont seuls pour s'addoucir les fatigues du chemin;
les Laboureurs au milieu des champs, les Matetots sur la mer,
les Bergers en gardant les troupeaux, les Artisans dans leurs
atteliers, et les uns et les autres cherchent par ce moyen à
s'ôter une partie de l'ennuy, que la continuation d'un même
travail a coûtume de causer. Cet usage du chant que la nature
sembloit n'avoir introduit dans le monde, que pour addoucir
les chagrins et les peines de cette vie, devint
insensiblement parmi les premiers peuples un signe de
réjoüissance. On chanta à la naissance des Princes, à leurs
noces, à leurs entrées solennelles dans les [-7-] Villes,
dans les festins, et dans les Temples, aux triomphes et aux
funerailles, n'y ayant point de passion, ny de mouvement de
l'ame, que la Musique n'affectât d'exciter, ou d'appaiser par
la diversité du chant, ou même de les exprimer pour le
plaisir comme les autres arts qui imitent la nature.
C'est ce qui fit parmi les Grecs tant d'especes de Poesies
et de Chants qu'ils nommerent Odes, Parodies, Epodes,
Strophes, Antistrophes, Eglogues, Georgiques, Epithalames,
Dythirambes, Idiles, Nenics, Epicedes, et cetera. Enfin la
Poesie et la Musique furent parmi ces anciens peuples, deux
Soeurs si inseparables l'une de l'autre, que les noms de
Poetes et de Musiciens furent communs à ceux qui chanterent,
et à ceux qux firent des Vers.
[De la Musique. in marg.] C'est du nom des Muses qui
Président à la Poesie qu'on a tiré le nom de la Musique, et
Apollon qui est leur Pere, et le Dieu des faiseurs de Vers a
toûjours la Lyre à la main. Linus, Orphée, Terpandre,
Philemon, et Demodocus, qui furent les premiers faiseurs de
Vers sont nommez indifferemment et Poetes et Musiciens. Les
deux [-8-] premiers chanterent eux-mêmes les Hymnes qu'ils
avoient faits à la loüange de leurs Dieux, et l'un d'eux fut
si celebre par la douceur de ses chants, que l'on crût qu'il
se faisoit suivre des forests et des animaux, et qu'étant
descendu jusqu'aux Enfers pour en retirer son épouse, il
avoit addouci au son de sa voix, et de sa Lyre, ce qu'il y a
de plus farouche, et de plus terrible dans une demeure si
sombre. Terpandre composa des airs sur les vers qu'il avoit
faits, et les deux derniers de ces Poetes que je viens de
nommer, chanterent la naissance de Latone, et de Diane, et la
ruine de Troye.
Les Grecs ne portent guere plus loin l'origine de leur
Musique et de leur Poesie, qu'au temps de la fondation de
Thebes, et de la ville de Troye, dont ils veulent que l'une
ait été bâtie au son du Luth d'Amphion, et l'autre au son de
la Lyre d'Apollon. La Musique et la Poesie des Egyptions sont
plus anciennes, [Musique des Hebreux. in marg.] et il y a
quelque apparence que ce fut des Hebreux qu'ils apprirent
l'une et l'autre, aussi bien que l'Astrologie, et la pluspart
des autres sciences.
[Iste coepit invocare nomen [-9-] Domini. Gen. 4. Ipse
fuit Pater canentium cythara et organo. Ibidem. in marg.] On
ne parle parmi les Hebreux, que de Vers et de Cantiques. Les
livres sacrez [-9-] en sont pleins, et depuis Henos qui
commença le premier à chanter les loüanges de Dieu, que l'on
se contentoit auparavant d'adorer par des voeux et des
Sacrifices, et Jubal qui inventa les instrumens de Musique,
cette Nation sainte se servit de ces deux sortes d'harmonies
jointes ensemble, [Cur ignorante me fugere voluisti; nec
indicare mihi ut proseque rer tecum gaudio et canticis, et
Tympanis et cytharis. Gen. 31. in marg.] ou separées pour
rendre ses ceremonies, et ses Fêtes plus solennelles. Laban
se plaint à Jacob son Gendre, de ce qu'il est sorti sans
bruit de sa maison, et a comme enlevé ses Filles qu'il lui
avoit données pour épouses, sans lui laisser la consolation
de leur dire adieu, et de les accompagner au son des chansons
et des instrumens.
Aprés le passage de la Mer Rouge, Moyse et les Enfans
d'Israel delivrez de la crainte des Egyptiens qui les
poursuivoient, et qui furent submergez dans les eaux,
chanterent à Dieu un Cantique de reconnoissance. C'est le
plus ancien Cantique que nous ayons, et la plus part des
Interpretes de ce Cantique veulent, que ce soit la premiere
composition en Musique qui ait paru plus de trois cens ans
devant la naissance de Linus et d'Orphée, que les Grecs font
Peres de leur Poesie. Ce Cantique est [-10-] purement
narratif, mais celui que nous avons au trente-deuxiéme
chapitre du Deuteronome, a toutes les beautés de la Poesie et
de la grande éloquence. Dieu commanda à Moïse d'écrire ce
Cantique un jour avant sa mort, pour servir de condamnation
au peuple Juif dont l'ingratitude étoit allée jusqu'aux
derniers excez. Ce fidele ministre des volontés de Dieu ne se
contenta pas de l'écrire, mais il le chanta, et si l'Autheur
du livre des merveilles de l'Ecriture inseré parmi les
ouvrages de saint Augustin a crû, que Dieu avoit fait un
miracle à l'égard du premier de ces Cantiques, ayant inspiré
tout le peuple à le chanter avec une juste harmonie, et un
concert reglé de tant de voix sans aucune confusion, quelques
interpretes sont persuadez, que Dieu fit un autre Miracle à
l'égard du second, donnant à Moïse une voix assez forte, et
assez étendüe pour se faire entendre de tout le peuple,
quelque éloignée que fut de lui une grande partie de cette
prodigieuse multitude.
Philon qui étoit bien instruit des concerts de sa nation,
sçavoit ce qu'il disoit quand il assuroit, que Moïse étoit
sçavant en Musique, et il parle si [-11-] clairement en cette
occasion d'un concert à plusieurs parties, que j'aime mieux
le croire, que recevoir les visions d'un homme qui s'avise
aprés tant de siecles, sur la foi de sa seule imagination de
nous dire, que les anciens n'ont pas eu la Musique à
contrepoint et à plusieurs Parties.
[Quod libet iuxta melodia suam, ut erat nota apud illos.
Erat enim sapientia magna, quae et animam sapientiae excitat:
unde et inter artes illas exteras connumeratur. in marg.]
Rabbi David Kimhi l'un des plus sçavans Rabbins expliquant le
Pseaume 4. et le Chapitre 15. du premier livre des
Chroniques, qui est comme le supplement des quatre Livres de
l'histoire des Rois nous apprend, qu'il y avoit d'excellens
maîtres de Musique, et d'excellens joüeurs d'instrumens qui
sçavoient tous les accords. Car, dit-il, c'étoit en ce temps
là une science singuliere de bien entendre les concerts des
voix et des instrumens capables et toucher, et de faire
impression sur les esprits. Il parle des quatre mille
Musiciens ou joüeurs d'instrumens qui furent établis par
David, [Vincenti in melodiis. Videtur quod Menazeach fuerit
appellatus, qui constitutus fuit super [-12-] cantores et
quod per
Menaschim
dictati fuerint Psalmi, qui posteà dabant
eos his, qui modulabantur et cantillabant. Ex his erant qui
strenuè exequebantur, similiter scribitur. I. Paralip. 15.
Iehiel, et Asaziachu ludebant, in citharis super octavam
triumphantes. in marg.] dont les uns chantoient seulement,
les autres accompagnoient de la voix les instrumens dont ils
joüoient, et divisez en plusieurs choeurs tantôt ils se
répondoient les uns aux autres, tantôt ils chantoient tous
ensemble, et tantôt ils se taisoient pour laisser joüer les
[-12-] Prêtres de leurs Trompettes d'argent. Il donne en sa
langue le nom de Mensaschim à ceux qui composoient les
diverses parties pour les Pseaumes, et qui les distribuoient
aux Chantres. Il assure, que quelques-uns excelloient en ces
compositions. Comme il y avoit des Chantres qui les
executoient admirablement, et faisant le dénombrement des
instrumens dont ils se servoient, il en remarque les modes,
et les accords, ausquels il donne les noms de Neginoth,
Schminith, Haschirim, Hanigunim, Hatephilloth, Alamoth,
Mascil, Michtan, Sigaion, Nechiloth, Schigionoth, Githith,
Asor, Ugaf, Minim, et il ajoute quodlibet juxtà suam
melodiam, ut erat notum apud illos: habuit enim unum quodque
suum distinctum tonum, sive melodiam, sicut fuit notum apud
peritos hujus artis. Il n'auroit pas parlé de cette sorte
s'ils avoient tous chanté sur un même ton, ou fait simplement
des bourdons, puisqu'il ne faut pas une grande science pour
chanter de cette sorte.
David qui institua ces Chantres, fut Roi, Prophete, Poëte,
et Musicien. L'histoire des Rois lui fait chanter des Hymnes
et des Cantiques à Dieu en action de grace des victoires
qu'il [-13-] avoit remportées, et des bien-faits qu'il avoit
reçeus. Ses Pseaumes sont autant de Poesies qu'il
accompagnoit du son de sa Harpe. On remarque en quelquesuns
les caracteres de la Poesie Dramatique, c'est à dire de
representation, car ce mot Grec signifie action, et est la
méme chose que le nom d'Opera, que les Italiens ont donné à
ces actions de Theatre, parce que les Anciens nommoient
parties operantes ce que nous appellons Acteurs.
C'est ainsi que David dans ces Pseaumes tantôt parle à
Dieu, et tantôt c'est Dieu qui lui parle. Il se parle à
soi-méme, il parle aux Juifs, il les fait parler à Dieu, et
raconter les uns aux autres les merveilles de Dieu. Enfin ce
Prophete prie, menace, commande, avertit, pleure, demande,
remercie, et exprime en divers temps tous les mouvemens de
l'Ame, que la Poesie Dramatique a coûtume de representer.
Le livre de Job est selon la pluspart des Interpretes une
espece de Poeme epique ou narratif. C'est un ouvrage écrit en
vers, et l'entretien de Dieu avec Satan, qui fait le
commencement de cette narration, est une invention poetique
qui n'ôte rien à la verité de l'histoire, [-14-] et qui sert
seulement à la rendre plus agreable. Quelques-uns ont crû,
que Moïse étoit l'Auteur de ce Poeme, et qu'il l'avoit
composé pour consoler le peuple Juif au milieu des maux, que
ce peuple souffroit des Egyptiens, comme on dit que
l'ancienne Tragedie ne fut inventée, que pour former les
hommes à la compassion, et à la crainte, ou plûtôt pour les
preparer aux fâcheux évenemens que ces deux passions peuvent
causer dans le monde.
Dire que Moïse étoit sçavant en Musique peut-être avec la
méme probabilité que quelques-uns ont dit qu'il sçavoit la
Chimie, c'est prendre plaisir à douter des choses dont on ne
veut pas s'instruire, car le nom de Prophete que Philon le
Juif lui donne plusieurs fois en cet endroit où il parle du
Cantique qu'il chanta avec tout le peuple, est le méme que
celui de sçavant en Musique selon les manieres de parler de
l'Ecriture sainte qui donne le nom de Prophetes aux excellens
Musiciens, qui sçavent les differences des tons et des
accords. Ainsi le livre des Chroniques parlant de Chonenias
qui étoit le premier des Levites, et le chef de tous les
concerts, dit qu'il présidoit à la Prophetie pour entonner
[-15-] les accords, parce qu'il étoit sçavant en l'art de
chanter. [1. Paralip. 15. in marg.] Chonenias autern Princeps
Levitarum, Prophetiae praeerat ad praecinendam melodiam, erat
quippè valdè sapiens. Qui ne sçait, dit Quintilien, que la
Musique étoit non seulement si parfaite en ces premiers
temps, mais encore dans une si grande veneration que l'on
donnoit le nom de Prophetes et de sages aux Musiciens, c'est
à dire de sçavans [Lib. 1. Instit. c. 10. in marg.] Quis
ignorat Musicam tantum jam illis in antiquis temporibus, non
studii modò verùm etiam venerationis habuisse, ut iidem
Musici, et Vates, et Sapientes judicarentur.
Il est dit dans le même livre des Chroniques que David et
les Chefs de l'armée, choisirent les fils d'Asaph, d'Heman,
et d'Iditun, pour faire des concerts avec divers instrumens,
[1. Paralip. c. 25 in marg.] chacun selon sa partie, leur
donnant cet emploi à titre d'office. Igitur David et
Magistratus exercitus segregaverunt in ministerium filios
Asaph et Heman, et Idithun, qui prophetarent in citharis, et
psalteriis, et cymbalis secundum numerum suum dedicato sibi
officio servientes.
[Fuit autem numerus eorum cum fratribus suis qui [-16-]
etudiebant canticum Domini, cuncti doctores ducenti octoginta
octo. ibid. in marg.] Il y eut de ce choix deux cent
quatrevingt et huit maîtres de Musique, qui sont dits
sçavants en cet art. Heman [-16-] eut quatorze fils et trois
filles, à qui ce Pere distribua à chacun leur partie pour
accompagner les Instrumens, et faire le Choeur le plus proche
du lieu, où étoit le Roi quand on offroit les Sacrifices,
particulierement le Sacrifice de Loüange qui étoit si
agreable à Dieu, comme il en rend témoignage quand il dit au
Pseaume 49. [Dedit Deus He man filios quatuordecim, et
filiastres universi sub manu Partis sui ad cantandum in
templo Domini distributi erant in Cymbalis, et Psalteriis et
Cytharis, in ministeria domus Domini juxtà Regem Ibid.
Sacrificium laudis honorificabit me. Lib. 1. Paralip. c. 25.
in marg.] Le Sacrifice de loüange m'honorera. Ce fut aussi
pour rendre ce Sacrifice perpetuel, que ce grand nombre de
Musiciens qui servoient au Tabernacle se divisa en
vingt-quatre choeurs, pour se succeder les uns aux autres durant
les vingt quatre heures dont le jour civil est composé.
La méme sagesse divine qui instruisit Beseléel et Ooliab
pour faire avec tant d'addresse toutes les choses necessaires
pour l'usage du Tabernacle, [Exod. 31. in marg.] inspira ces
Musiciens et leur enseigna ces accords, et ces Concerts
merveilleux, que l'histoire Sainte nomme des secrets, parce
qu'ils n'étoient pas sçeus de tout le monde. [In nablis
arcana cantabant 1. Varal. c. 15. in marg.] Elle distingue
ceux qui chantoient le dessus, et l'octave en haut, de ceux
qui chantoient la basse et les autres parties en méme temps.
[In citharis pro [-17-] octava canebant Epinicion. Ibidem
Hebr. hal. has minith. idest incentissimo sono et clarissima
voce. in marg.] Philon a [-17-] parlé de ces accords de
diverses parties et de contrepoint au second livre de la vie
de Moïse à l'occasion du Cantique qu'il chanta avec sa soeur.
C'est mal entendre l'Ecriture Sainte, que de dire que cette
soeur de Moïse ne sçavoit pas le fin de la Musique,
lorqu'elle fit un concert de Tambours avec les autres Dames
de l'armée qui sortirent de la mer Rouge. Car n'<>n
déplaise à ces nouveaux Interpretes des Oracles de
l'Ecriture, quand la soeur de Moïse et ces Dames prirent des
Tambours, ce ne fut pas pour chanter, mais pour danser, parce
que ces Tambours leur servoient à marquer les cadences et à
les rendre plus agreables, comme le pratiquent encore
aujourd'hui sur les Quais de Venise les filles des Gondoliers
avec tant de grace, que tous les étrangers en sont charmez,
et comme nous voions encore que les danseurs de sarabandes
prennent des Castagnettes, pour accompagner de leur bruit les
concerts des Violons, ce qui a fort bonne grace. C'est pour
cela que l'Ecriture Sainte ne parle guere de ces Tambours
qu'elle n'ajoûte la Danse. [Egressae sunt omnes mulieres
[-18-] post eam cum Tympanis et Choris, quibus praecinebat
dicens cantemus Domino in marg.] In Tympana et Choro, parce
que c'étoit pour la Danse que ces Tambours étoient faits
plûtôt que pour la [-18-] Musique. Ainsi ce fameux Cantique
qui fut chanté aprés le passage de la mer Rouge, fut mélé de
chant et de danse, comme les representations en Musique sont
au jourd'huy composées de Recits et de Ballets.
Quand on ajoute, que les autres Musiques qui furent faites
depuis, comme à l'entrée de Saül et de David aprés la defaite
des Philistines, n'étoient gueres mieux concertées; Que les
Tambours et les Cimbales que l'on emploioit dans ces
Musiques, ne faisoient un guere meilleur effet, que des
cresserelles et des grelots, et qu'avec tout le respect qu'on
doit à la Musique qui se faisoit au chant des Pseaumes de
David, il est difficile de s'empécher d'avoir mauvaise
opinion d'une Symphonie où les cors de chasse, les Tambours
et les Cymbales étoient mélées aux Harpes et aux Psalterions,
quand, dis-je on parle ainsi, on fait voir que l'on ne s'est
guere donné le tems de lire l'Ecriture-Sainte et ses anciens
interpretes, pour entendre quelle étoit la Musique des
Hebreux dont on parle si décisivement sans la connoître. Ce
peuple qui honoroit Dieu sous le titre de Dieu des armées, et
qui commença à lui offrir des Sacrifices sous des Pavillons
et des Tentes de guerre, avant que [-19-] Salomon eut fait
bâtir le Temple de Jerusalem, méloit des instrumens
militaires à ses concerts, [Quid videbis in sulamite nisi
choros Castrorum? in marg.] mais c'étoit par reprises et par
intervalles, en telle sorte qu'aprés un verset chanté par des
voix accompagnées de Luths, de Harpes, et de Clavessins, on
faisoit une Musique guerriere de Tambours, de Tymbales, et de
Trompettes, comme on a chanté souvent des Te Deum en Italie,
et en Alemagne entrecoupant les versets de ce Cantique
d'action de graces du son tumultueux de ces instrumens
militaires dont on fait de sçavans accords. Comment auroit-on
entendu les Harpes, les Luths, les Clavessins et les voix
mêmes avec le son de ces instrumens qui font tant de bruit,
qu'il n'est point de voix qu'ils ne couvrent? Ils avoient des
Flûtes, des Musettes et des Cornets plus propres à méler avec
les voix, et nous apprenons, que tous leur concerts furent
reglez par David qui étoit excellent Musicien, et par Gad et
Nathan deux autres Prophetes. Car c'est ainsi, que les
Chroniques sacrées le disent expressément, quand elles
parlent du soin que prit le Roi Ezechias de rétablir les
ceremonies. [2. Paralip. 29. in marg.] Constituet quoque
Levitas in domo Domini, cum Cymbalis et Psalteriis, [-20-] et
Cytharis, secundùm dispositionem David Regis, et Gad
videntis, et Nathan Prophetae: si quidem Domini praeceptum
fuit per manum Prophetarum ejus. Un peuple instruit de Dieu
par le moyen de ces Prophetes devoit faire une autre Musique,
que celle des grelots et des cressrelles, pour laquelle les
enfans mémes n'ont pas besoin d'instruction. L'Historien
sacré continuë à raconter l'ordre avec lequel on chantoit, et
comme on diversifioit le chant du son des Trompettes, et des
accords de divers instrumens par intervalles durant tout le
temps des Sacrifices.
Le Rabbin David Kymhi l'un des plus sçavans en sa langue a
excellemment fait ces distinctions, montrant que les seuls
Prétres joüoient des Trompettes, et les Levites des autres
instrumens, que les Chantres accompagnoient de leurs voix:
que les Trompettes étoient separées de ces choeurs de
Musique, que tout le peuple chantoit quelquefois ensemble
pour accompagner les Trompettes. Aprés la captivité de
Babylone quand ce peuple retourna en Judée avec la permission
de Cyrus Roi de Perse, de quarante deux mille trois cent
soixante qu'ils étoient avec sept mille [-21-] trois cent
trente sept Esclaves, [Esdras. 1. cap. 2 in marg.] il ne se
trouva plus que deux cent Musiciens ou Musiciennes capables
de chanter leur partie, parce que de douleur de se voir
éloignés de leur chere Jerusalem, ils cesserent de chanter,
et de joüer des instrumens, et refuserent plusieurs fois de
donner ce plaisir au peuple dont ils étoient les prisonniers,
comme il est dit au Pseaume 136. que Monsieur Godeau Evêque
de Vence a rendu en ces beaux Vers.
Assis sur les bords de l'Eufrate
Dont le fier et rapide cours
Baigne les orgueilleuses Tours
De qui Babylone se flate,
Objet de la fureur des Cieux,
O Sion ô chere Patrie,
Le triste souvenir de ta gloire fletrie
Nous mit les larmes dans les yeux.
Nos Harpes toutes détenduës,
En cet état où nos douleurs
Ne vouloient de nous que des pleurs,
Etoient aux Saules suspenduës,
Mais en cette captivité
Nos maîtres pleins de violence
Ne nous permettoient pas de garder le silence,
[-22-] Ni de pleurer en liberté.
Reprenez vos Harpes muettes,
Disoient ces vainqueurs inhumains,
Chantez-nous ces Cantiques saints,
Qu'apprit Sion de ses Prophetes.
Ce discours accrût nos douleurs,
Il nous vint de honte confondre,
Et dans nôtre transport nous n'y pûmes repondre
Que par des soûpirs et des pleurs.
Comment ferions nous cet outrage,
Aux Hymnes sacrés de Sion.
Qu'une barbare nation
Entendît leur divin langage?
Quel Sacrilége que des chants
Faits pour celebrer les louanges
Du Monarque éternel des hommes et des Anges
Charment l'oreille des méchans?
Les Persans qui avoient le goust si fin et si delicat,
n'auroient pas pressé ce peuple de leur chanter des airs de
réjouissance, et les Cantiques sacrez qu'ils chantoient sur
leurs Harpes, et leurs autres instrumens, quand ils étoient
dans la Judée, s'ils n'avoient dû entendre qu'un amas
tumultueux de [-23-] voix, et une confusion de plusieurs
instrumens qui n'auroient rien eu de concerté et qui n'auroit
fait un guere meilleur effet, que les Cresserelles et les
Grelots.
C'est en verité nous en vouloir faire accroire, et
plaisanter un peu trop facilement sur un sujet aussi serieux
que celui de la Musique des Hebreux dont les livres sacrez
parlent avec tant de respect. Ce peuple qui eut des concerts
à plusieurs choeurs pour les ceremonies les plus saintes, eut
aussi une Musique recitative pour les representations.
Salomon nous apprend luy-méme, qu'il se donna ce plaisir et
ce divertissement, et qu'il eut pour cela dans son Palais des
voix delicates d'hommes et de femmes. [Feci mihi Cantores, et
Cantatrices, et delicias filiorum hominum. Eccles. 2. in
marg.] J'ai eu, dit-il au second chapitre de l'Ecclesiaste,
où il fait le dénombrement des magnificences de sa Cour, pour
en reconnoître la vanité, des Musicienes et des Musiciennes,
et tout ce qui fait les delices des enfans des hommes.
C'est avec ces Musiciens qu'il fit representer cette
celebre action, qu'il composa lui-méme pour la solemnité de
ses noces avec la fille de Pharaon. [Le Cantique des
Cantiques est une resentation en Musique. in marg.] C'est le
Cantique des Cantiques à qui Origene et saint Jerome donnent
le nom [-24-] d'Epithalame et de chant nuptial. Le premier
qui a fait sur ce Cantique quatre sçavantes Homelies, que
saint Jerome a traduites, dit en la Preface qu'il a mise à la
tête de ces Homelies, que c'est une Pastorale ou une action
de Theatre, où sous les personnages allegoriques d'un Berger,
et d'une Bergere, les Noces de ce Prince sont representées.
Il ajoûte que c'est une action qui a été chantée, et non pas
simplement recitée. Le nom de Cantique des Cantiques qu'on
lui a donné, en est une preuve évidente, aussi bien que celui
de Canticum dramatis qui signifie un chant d'action, ou une
action en Musique: mais rapportons ici les propres termes
dont ce Pere s'est servi, et alleguons les, selon la
traduction de saint Jerome, puisqus nous ne sçaurions
emploier de meilleur témoignage pour établir cette verité,
que les sentimens de ces deux Peres de l'Eglise si sçavans,
et si éclairez.
Epithalamium Libellus, id est, nuptiale carmen in modum
mihi videtur dramatis à Salomone conscriptus: quem cecinit
instar nubentis sponsae. Origene dit clairement, que c'est
une representation en Musique, Carmen in modum dramatis, et
pour faire voir qu'il l'entend d'une de [-25-] ces actions
composées de plusieurs Scenes, et de plusieurs personnes qui
chantent et qui recitent, il ajoûte peu de lignes aprés.
Drama enim dicitur muliarum personarum cantilena, ut in
Scenis agi fabula solet, ubi diversae personae introducuntur,
et aliis accedentibus, aliis etiam discedentibus à diversis,
et ad diversos textus narrationis expletur. Je ne sçai si
l'on pourroit faire une definition plus juste de ces actions
de Musique: c'est, dit ce Pere, le chant de plusieurs
personnes semblable à ces pieces de Theatre, où selon les
diverses Scenes il y a des personnes qui entrent, et d'autres
qui se retirent, et des rolles differens de diverses
personnes qui composent le corps de l'action en traitant les
unes avec les autres. Il y avoit donc au temps d'Origene des
Representations en Musique, de la nature de celles que nous
avons aujourd'huy, et sur le rapport de ce Pere le Cantique
des Cantiques est une de ces representations. Ce Pere va plus
avant, et ne se contentant pas d'avoir dit en general, que
c'étoit un chant de plusieurs personnes distingué par Scenes
et par recits, il apprend quelles sont ces personnes, quand
il dit que c'est l'épouse qui parle, ou plûtôt qui recite en
chantant [-26-] à l'Epoux, et à ses compagnes, l'Epoux qui
s'entretient avec l'Epouse ou avec ces amis. Fit ergo sermo
ab ipsa, il parle de l'Epouse, non solum ad sponsum, sed ad
adolescentulas; et rursum sermo, non tantummodò ad sponsam,
sed etiam ad amicos dirigitur sponsi: Et hoc est quòd supra
diximus, carmen nuptiale in modum dramatis esse conscriptum.
Il repete encore une fois la même chose dés le commencement
de la premiere Homelie où devant que d'expliquer les paroles
de l'Epouse ou de Sulamite à Salomon, il dit qu'il faut se
souvenir de ce qu'il a dit en sa Preface, que ce livre sacré
est composé à la façon des actions de Theatre, où diverses
personnes se parlen et se succedent les uns aux autres avec
des changemens continuels qui sont de l'essence de ces
actions. Meminisse oportet illud quod in praefatione
praemonuimus: quia libellus hic Epithalamii habens speciem,
dramatis in modum conscribitur. Drama autem esse diximus ubi
certae personae introducuntur, quae loquuntur, et aliae
interdùm superveniunt, aliae recedunt, aut accedunt: et sic
totum in mutationibus agitur personarum.
Tout autant de fois que ce Pere touche le sens literal de
ce Cantique en ses [-27-] sçavantes Homelies, il lui donne
toujours le nom de Drame, ou d'action, ainsi devant que
d'expliquer d'une maniere allegorique les paroles de l'Epouse
qui demande un baiser de son Epoux, et louë la douceur de son
haleine, il dit qu'il faut auparavant considerer dans cette
representation, que l'Epouse s'addresse à Dieu, pour demander
par ces paroles le retour de son Epoux. Intellige priùs quasi
in historiae dramate sponsam elevatis ad Deum maribus
orationem fudisse ad Patrem, et orasse ut jam veniret ad eam
sponsus, et ipse ei osculum propriè oris infunderet. Il
reconnoît en divers endroits les changemens de Scene, et les
diverses personnes, à qui la Bergere parle. Ainsi expliquant
ces paroles: vôtre nom est aussi doux à mes oreilles, que
l'odeur d'un parfum répandu est agreable, il dit qu'elle
parle encore seule comme elle parloit au commencement jusqu'à
ce qu'il se fasse un changement de Scene, comme l'ordre de
ces pieces le demande. Historica quidem expositio eadem quae
in superioribus percurrit etiam in praesenti loco, donec fiat
aliqua mutatio personarum. Ita quippe ordo Dramatis qui à
nobis in hac expositione receptus est, poscit.
Au commencement de la seconde [-28-] Homelie expliquant
ces paroles Je suis brune, mais je suis belle, il dit que
c'est l'Epouse qui parle, non pas à ses compagnes comme
auparavant, mais aux filles de Jerusalem, qui ne la
trouvoient pas aussi belle qu'on la leur avoit representée.
Rursus in hoc persona sponsae loquentis introducitur.
Loquentis autem non ad illas adolescentulas, quae cùm ipsâ
currere solent: sed ad filias Jerusalem quibus tamquam his
quae derogaverint foeditati ejus, respondere videtur, et
cetera haec continet historicum drama, et propositae fabulae
species. C'est en cette même Homelie qu'il distingue l'ordre
des Scenes, disant que l'Epouse a parlé à Dieu en la
premiere, c'est à dire qu'elle a parlé seule addressant à
Dieu sa demande, qu'en la seconde elle a parlé à son Epoux,
en une autre à ses compagnes, et qu'entre deux il y a eu des
personnages et des Scenes Episodiques qu'il appelle des demy
choeurs ou des entre choeurs, comme on a coûtume d'en faire
dans ces ouvrages dramatiques pour la liaison des Scenes, et
la conduite de l'intrigue. Cuncta quae dicta sunt verba sunt
sponsae. Sed primò sermo ejus ad Deum factus est, secundo ad
sponsum, tertio ad adolescentulas: inter quas et sponsum
media quaedam et ut se dramatis hujus species habet, quasi
[-29-] Mesochorus <>ffecta: nunc ad ipsum, nunc ad filias
Jerusalem respondent, verba dirigit.
Le sujet de cette piece est, qu'un Prince chassant autour
du Parc du Liban qui étoit assez proche de Jerusalem, y
trouve une fille, qui selon la coûtume de ces temps là
gardoit des Vignes et des Brebis, et se plaignoit à ses
compagnes de la dureté de ses freres, qui l'ayant obligé de
garder les Vignes, étoient cause qu'elle étoit toute hâlée
des ardeurs du Soleil, et moins belle qu'à l'ordinaire. Ce
jeune Prince charmé de la beauté de cette fille, qui toute
hâlée qu'elle étoit, ne laissoit pas d'étre extremement
bienfaite, desire d'en faire son Epouse, lui promettant de
riches presens et un état conforme à sa naissance si elle
vouloit consentir à ces chastes desirs. Elle est tellement
ravie de la proposition que lui fait ce Prince, que comme si
elle étoit prise de vin, elle en souffre une douce langueur,
et une espece d'évanoüissement, demandant à ses compagnes un
prompt secours de fleurs et de fruits, dont l'odeur la puisse
faire revenir, et passant de cette langueur à un tranquille
sommeil, le Prince commande aux Bergeres qui sont accouruës
pour la secourir, de la laisser reposer [-30-] sans
s'inquieter tandis qu'il se retire pour aller poursuivre sa
Chasse. Cette Bergere revient de son sommeil et de son
évanouïssement, et pleine des réveries, que cet agreable
sommeil lui a causées, elle croit le Prince encore present,
elle le cherche autour du lit de gazon sur lequel elle a
reposé, et comme si elle voyoit la troupe de Chasseurs qui
étoient avec lui, elle les prie de chasser aux Renards qui
gâtent les Vignes qu'elle garde. Enfin revenant de son
erreur, et voyant que le Prince n'y est plus, elle se leve,
et le va chercher dans les Villages voisins, où l'ayant enfin
trouvé elle ne le quitte point qu'elle ne l'ait mené dans la
maison de sa mere. Toute occupée de la passion et des
recherches de ce Prince, elle se retire de ses compagnes pour
s'entretenir sans inquietude dans une si douce pensée, tandis
que ses compagnes admirent la magnificence du char du Prince.
Ce Prince arrive là dessus et tout penetré de la beauté de
cette fille qu'il n'a veuë encore qu'en passant, il en fait
la description, et compare ses yeux à ceux des Colombes, ses
cheveux au poil delicat des tendres Chevreaux, ses dents, aux
dents des Brebis, dont la blancheur est plus [-31-] belle que
l'yvoire, et ses levres à des rubans d'écarlate, et pour
avoir l'avantage de voir plus souvent cette Bergere, il
invite les habitans de ce lieu, et les compagnes de Sulamite,
c'est le nom de la Bergere, de mener paître leurs troupeaux
sur les collines de Sion dont la vallée voisine est comme un
jardin fermé La nuit étant venuë, ce Prince va frapper à la
porte de Sulamite qui s'étoit déja retirée. Elle fait
difficulté de lui ouvrir, parce qu'elle est déja couchée, et
pour s'excuser à ce Prince elle lui fait entendre, qu'elle
n'est pas en état de le recevoir. Il persiste à demander
qu'elle lui ouvre, parce qu'il est exposé au serain de la
nuit, et voiant qu'elle ne repondoit plus, li se retire.
Cependant la Bergere se leve, et s'étant habillé assez
promptement, elle ouvre la porte, et ne trouvant plus le
Prince qu'elle craint d'avoir rebuté par ses refus, elle sort
pour le chercher. Elle est rencontrée par les Gardes de la
ville qui faisoient la ronde dans la campagne, ils lui ôtent
son manteau, et la blessent sans la connoître; elle ne laisse
pas de passer outre, et s'informant par tout si l'on n'a
point veu son Bien-aimé, elle en fait la peinture, disant
qu'il a le teint blanc agreablement [-32-] mêlé de rouge, les
cheveux noirs, une coeffure de drap d'or, et la taille fort
droite. Cependant le jour vient, et le Prince étant sorti
pour jouïr des beautez de la campagne, trouve sur ses pas la
Bergere dont il louë la beauté, lui découvrant la passion
qu'il a pour elle. Elle le prie d'entrer dans un jardin
voisin où il y a de grandes allés, pour y estre plus à
couvert, et pour y voir avec plaisir toutes les beautez de la
campagne. Le Prince y donne des avis à la Bergere, lui
demande son amitié, et son consentement pour l'alliance qu'il
veut faire avec elle, enfin l'un et l'autre y reçoivent les
assurances d'un amour constant.
Voilà l'Argument de la piece, en voici la conduite, car
Origene a distingué l'un et l'autre, appelant l'argument
Historicum Drama, et la conduite propositae fabulae species.
La conduite suppose toute cette Histoire, et les conclusions
du Mariage prises et arrêtés. Ainsi la Bergere commence
d'abord, comme a remarqué Origene, par le desir ardent de
voir son futur Epoux, elle parle à lui ensuite, se louë des
empressemens qu'il a pour elle, et de la grace qu'il lui a
faite de lui faire voir son Palais, elle parle aux [-33-]
filles de Jerusalem sur la couleur de son teint, qui leur
paroît un peu brûlé, pour avoir été exposée aux ardeurs du
Soleil à la campagne. Elle demande aprés au Prince où il
passe les ardeurs du midy, afin qu'elle ne s'éloigne pas du
lieu où il a coûtume de reposer. Il lui indique le lieu où
elle peut aller avec son troupeau, louë sa beauté, et lui
promet de riches ornemens pour la parer, ravie de l'odeur des
parfums et des habits de ce Prince qui s'étoit assis auprés
d'elle pour l'entretenir, elle en parle avec ses compagnes,
quand ce Prince arrive lui-même et louë la beauté de la
Bergere: et cetera.
Les Interpretes qui ont écrit sur ce Cantique, conviennent
tous que c'est une piece de Theatre composée en Vers avec
toutes les beautez de la Musique recitative, mais tous ne
conviennent pas du nombre de ses parties, ni de leur
disposition, quelques-uns ne lui en donnent que trois,
d'autres quatre, et quelques uns cinq. Entre ces derniers, le
Pere Corneille à Lapide dispose ainsi cette action.
Il fait le premier Acte de tout le premier Chapitre
jusqu'au Verset sixiéme du second. Il étend le second Acte
jusqu'au Verset sixiéme du troisiéme Chapitre. [-34-] Le
troisiéme Acte contient le reste du Chapitre troisiéme, tout
le quatriéme, et jusqu'au deuxiéme Verset du cinquiéme. Le
quatriéme Acte s'étend depuis ce second Verset, jusqu'au
troisiéme au Chapitre sixiéme, et le dernier Acte contient
tout le reste de ce Cantique. Il a suivi cet ordre des Actes
en ses interpretations, et les appliquant mystiquement aux
divers âges de l'Eglise, il commence ainsi le premier.
In primo dramate inducitur Saloman in libano monte vicino
eoque amaenissimo et fertilissimo obambulans, vel venationi
indulgens incidisse in puellam nobilem sed more aetatis
illius Pastoritiam, quam ob formam insignem tùm corporis tùm
animi, ut sponsam sibi despondit.
Secundum Drama quod incipit c. 2. v. 6. Sponsa à Sponso
ineunte vere evocatur in agros et vineas, ut Ficuum grossis
et vineis florentibus uterque pascatur, mox jubet capi
vulpeculas quae vineas demoliuntur. Subducit se Sponsus,
Sponsa anxie requirit, sed frustrà. Tandem ipsum invenit, nec
dimittit donec introducat eum in domum matris suae.
Tertium Drama incipit c. 3. v. 6. ubi dicitur Sponsa
ascendere per desertum sicut [-35-] virgulam fami, et
Ferculum Sponsi aureum describitur, denique forma Sponsae
celebratur.
Quartum Drama incipit cap. 5. v. 2. ubi Sponsa Dormiens
Sponso nocturno rore madido ostium pulsante, cum ei tardaret
aperire, luit hanc tarditatem: nam eum abeuntem deindè
requirens à custodibus urbis vulneratur, et pallio spoliatur,
et cetera.
Quintum Drama incipit c. 6. v. 3. ubi Sponsa describitur,
mox Sponsus descendit in hortum nucum. Denique cap 8. sponsa
optat Sponsum deducere in domum matris suae eique intimè
semperque conjungi.
Cette piece tient en même temps de la nature des
Epithalames, des Eglogues, et des Georgiques. Des
Epithalames, parce que c'est une representation faite pour le
Mariage de Salomon; des Eglogues, parce que ce sont des
Bergers, et des Bergeres qui chantent; et des Georgiques
parce qu'on y parle que de ce qui se fait à la campagne.
Disons donc, que ces representations de la maniere dont nous
les avons aujourd'hui, commencerent parmy les Hebreux, se
perfectionnerent parmi les Grecs, se perdirent insensiblement
parmi les Latins dont la langue est [-36-] moins propre pour
le chant que la langue grecque, qui est naturellement faite
pour la Poesie et pour la Musique. Pour la Poësie à cause de
les metaphores, et pour la Musique à cause de la diversité de
ses accens, qui font une espece de Musique.
[Musique des Grecs. in marg.] Les Grecs n'eurent point de
Poësie qui ne fût chantée. Non seulement la Lyrique se
chantoit sur les instrumens, ce qui la fit nommer Melique.
Mais l'Epique dont le style étoit narratif, se chantoit,
c'est pour cela qu'Homere invite sa Muse à chanter la fureur
d'Achille dés le commencement de son Iliade [[Menen aeide
thea.] in marg.] et il n'est aucun de ces Poëmes, où
l'invocation et la proposition ne parlent de chanter. Hesiode
en sa Theogonie, qui est un Poëme de la genealogie de leurs
fausses Divinitez, debute par ce Vers.
[[Mousaon E'likoniadon archo meth'aeidein dein] Commençons
à chanter des Muses d' Helicon.
Leurs pieces de Theatre se chanterent aussi comme il sera
aisé de justifier.
C'est pour cela qu'ils eurent trois sortes de Musique,
l'une naturelle ou diatonique pour les Poësies recitatives,
une autre figurée ou chromatique pour les Poësies Lyriques,
qu'ils accompagnoient [-37-] du son des instrumens, et une
autre Enharmonique propre à exciter les passions; et les
mouvemens de l'Ame pour la Poësie dramatique; car ils
distinguoient ces trois especes de chants à l'egard de leurs
Poësies comme ils distinguoient le Parler, le Lire et le
Chanter. Le parler demande, disent-ils, une voix soûtenuë,
qui sans s'arréter aux tons hauts et bas, va presque toûjours
d'une même teneur. Le chant au contraire éleve la voix, et la
distingue par muances, selon le nombre et la cadence qu'il
veut lui donner. La lecture ou pour mieux dire la recitation
des Vers tient le milieu entre le parler, et le chant. C'est
ainsi qu'un Sçavant explique ce que Quintilien a dit au
premier livre de ses Institutions, où il dit, que la lecture
des Vers doit être ferme, et mêlée d'une douceur que la
gravité accompagne, non pas comme on liroit de la Prose,
qu'il ne faut pas aussi que l'on chante, puisqu'il ne s'agit
que de lire. Sur quoi il remarque le reproche que Cesar
faisoit à un Poëte de son temps, à qui il disoit.
Vous
chantez mal si vous prétendez de chanter, et si vous
prétendez de lire, vous ne lisez pas, mais vous chantez.
[-38-] [Sit autem lectio virilis, et cum suavitate quadam
gravis, nec Prosae similis, quia carmen est, nec tamen
dissoluta in canticum, de quo genere optimè Caesarem
praetextatum adhuc accepimus dixisse. Si cantas, male cantas:
si legis, cantas. Quintil. Inst. l. 1. in marg.] Les Poemes
Epiques ne se chantoient donc pas absolument d'une maniere
figurée comme les autres poësies, mais ils avoient seulement
quelques inflexions de tons comme les Epîtres, et les
Evangiles que l'on chante à la Messe, et les Leçons de
l'Office qui se chantent d'une maniere qui tient plus de la
lecture que du chant. La pluspart des Religieux lisent de
cette maniere durant leur refection. C'est pour cela que nous
donnons le nom de Leçon à ce chant Lectio Epistolae beati
Pauli Apostoli. Lectio Jeremiae Prophetae, Lectio sancti
Evangelii, et cetera. Un Scholiaste Grec dont le nom n'est
pas connu, expliquant la Rhetorique d'Aristote dit, que ces
Lecteurs doivent imiter la nature des choses, et la qualité
des personnes par le ton de leur voix, prononçant d'une voix
haute et ferme, et comme d'un ton fier ce que disent les
Souverains, et les personnes passionnées, et d'un ton plus
modeste et plus bas ce qui est dit par les personnes qui ne
sont pas de naïssance, ny dans de grands emplois. Il ajoûte
que cela s'observoit ainsi aux Leçons qui se chantoient dans
l'Eglise du saint Sepulchre de Jerusalem.
[-39-] [outoi de eisin epitedeioi eis to anaginoskein oi
apomimoumenoi ta orosopa e ta pragmata en to anaginoskein.
kai ei men to prosopon esi turannikon kai thoumoumenon, kai
autos aphiesi phonen ageian; ei de tapeinon esi to prosopon
kai e phone autou esi upheimene, osper poiousi kai oi tas
metaphraseis anaginosk<o>npes ei te agia soro,]
Schol. Arist. in Rhetor. p. 69. b. l. 16.
C'est de cette sorte que l'on chante encore aujourd'huy
dans plusieurs Eglises la Passion de Jesus-Christ. Le Prêtre
qui represente esus-Christ, et qui ne chante que les paroles
que le Fils de Dieu prononça, chante à voix basse pour
marquer la modestie, et l'humilité du Sauveur. Le Diacre qui
represente l'Evangeliste prend un ton narratif, et le choeur
qui represente Judas, Pilate, et les Juifs, chante d'un ton
fort haut, et d'une maniere fiere.
Ce qui fait voir, que les Juifs avoient ces manieres de
chants Dramatiques, que l'Eglise a retenus, est ce jeu des
petits enfans, dont le Fils de Dieu parle dans saint Mathieu
et dans saint Luc, lorsque reprochant aux Juifs qu'ils ne
profitoient ny de ses instructions, ni de celles de saint
Jean Baptiste, il dit à [-40-] ceux qui l'écoutoient: [Cui
similem aestimabo generationem istam? similis est pueris
sedentibus in foro, qui clamantes coaequalibus dicunt:
cecinimus vobis et non saltastis; lamentavimus, et non
planxistis. Matth. 11. 17. Luc 7. 32 in marg.] à qui dirai je
que ce peuple est semblable? Il est semblable à ces enfans
qui sont assis dans la place, et qui crient à leurs
compagnons, et leur disent: Nous avons joüé de la Flute
devant vous, et vous n'avez point dansé, nous avons chanté
des airs lugubres, et vous n'avez point pleuré. C'étoit un
usage parmi les Juifs dans leurs Fêtes, de se partager en
deux troupes, l'une joüoit des instrumens, et l'autre dansoit
au son de ces instrumens. On faisoit quelque chose de
semblable aux Funerailles, on chantoit des airs lugubres, que
les parens des défunts accompagnoient de leurs larmes et de
leurs cris.
Les enfans qui naturellement imitent toutes les choses
qu'ils voyent faire, méme les plus saintes, et les plus
religieuses, firent parmi eux une espece de jeu de cette
Dance et de ce chant de Festes, et de funerailles, et
reprochoient à ceux qui ne répondoient pas à leurs accords
joyeux ou tristes, ce que le Fils de Dieu reprochoit aux
Juifs de son temps.
L'Eglise a retenu cet usage du chant à deux choeurs. Il
est ancien, puisque saint Ambroise l'introduisit dans
l'Eglise de Milan, et saint Augustin dans [-41-] celles
d'Afrique sur l'exemple de celle de Milan: [L. 5. Ep. 17. in
marg.] Sidonius Apollinaris en reconnoît l'usage dans
l'Eglise de Lyon dés le cinquiéme siecle, et faisant
l'Epitaphe de Claudien Mamert frere de ce saint Mamert Evêque
de Vienne, qui institua les Rogations; il le loue d'avoir
entonné excellemment les Pseaumes que l'on chantoit à deux
choeurs, et d'avoir instruit les Ecclesiastiques qui
servoient son Frere de la maniere dont il falloit chanter à
reprises dans ces deux choeurs.
[L. 4. Epist. 11. in marg.] Psalmorum hic modulator, et
Phonaschus
Antè altaria gratulante fratre
Instructas docuit sonare classes.
[Amant alterna camaenae Virg. Egl. 3. in marg.] Les
Eglogues des Grecs se chantoient ainsi par reprises de l'un à
l'autre, et l'on disoit que les Muses aimoient ces chants de
reprises.
Les Antiennes que l'on entremêle au chant des Pseaumes,
sont comme des Preludes de chant dont on se servoit pour
preparer au ton sur lequel on devoit chanter le Pseaume qui
suivoit cette Antienne ou Antiphone, comme la nommoient les
Grecs. Plutarque au discours du silence des Oracles, dit
que Mardonius ayant envoyé un de ses [-42-] domestiques
consulter l'Oracle d'Amphiaraus pour apprendre ce qui lui
devoit arriver, ce serviteur songea durant son sommeil, que
le ministre du Dieu qu'il alloit consulter, lui crioit de ne
pas approcher, et que ne laissant pas de s'avancer, il
l'avoit repoussé de la main, et enfin lui avoit jetté une
pierre assez grosse à la tête, ce qui étoit, dit Plutarque
comme un présage de ce qui devoit arriver à Mardonius et pour
exprimer ce présage d'une chose future, il se
sert du mot d'Antiphone [antiphona ton mellonton], parce
que l'Antienne est le Prelude de ce qu'on va chanter aussitôt
aprés. Ce qu'on a imaginé là dessus des enfans de choeur et
des Chappiers qui chantent ensemble un méme sujet est sans
fondement, parce que l'on n'avoit pas cet usage au
commencement de l'Eglise.
A ces preludes des chants de l'Eglise repondent les
Preludes des Poëmes Epiques, qui sont ces invocations, ou ces
propositions que l'on chante d'un ton qui sert de Prélude au
chant narratif du Poëme. C'est ainsi que Virgile fait des
Préludes et dans les Eglogues, et dans ses Georgiques, aussi
bien que dans son Eneide. Et par tout il parle de [-43-]
chant. Melibée dit à Tityre qu'il chante sur son Chalumeau à
l'ombre d'un Hêtre.
Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi
Silvestrem tenui Musam meditaris avenâ.
Quand il veut chanter la naïssance de Saloninus il invite
les Muses de Sicile à chanter d'un ton plus haut.
Sicelides Musae paulo majora canamus.
Ce qui donna occasion à Monsieur Chappelain dans l'Ode
qu'il addressa au Cardinal Mazarin, originaire de Sicile, de
commencer par ces beaux Vers.
Sçavantes Nymphes de Sicile
Dont les Eloquens Chalumeaux
Jadis à l'ombre des Ormeaux
Inspirerent le grand Virgile.
Ce Prince des Poëtes latins ne dit-il pas au commencement
des Georgiques qu'il va chanter la maniere dont il faut
cultiver la terre pour la semer, comment il faut façonner les
vignes, nourrir le bestail, et élever les Abeilles.
Quid faciat laetas segetes, quo sidere terram
Vertere Maecenas, ulmisque adjun<>ere vites
Conveniat, quae cura bo<>m, qui cultus habendo
[-44-] Sit pecori, atque apibus, quanta experientia
parcis,
Nunc canere incipiam.
A l'égard de l'Eneïde qui est son grand Poëme, il commence
par ces beaux Vers.
Je chante les combats, et cét homme pieux
Qui des bords Phrygiens conduit dans l'Ausonie
Le premier aborda les champs de Lavinie.
[Constituit, ut Psalmi David. 150. antè Sacrificium
Antiphonatim de cantarentur. Socrat. l. 6. c. 8. in marg.] On
se servit aussi du mot d'Antiphone pour exprimer le chant à
deux choeurs qui se pratique dans l'Eglise. Ce fut le Pape
Celestin I. qui ordonna que les cent cinquante Pseaumes de
David se chantassent de cette sorte devant la Messe. On croit
que ce fut saint Ignace le Martyr qui en introduisit l'usage
dans l'Eglise Grecque. On se servoit aussi de ces mots Levare
Antiphonam pour dire prendre le ton, ou élever le ton,
puisque le Moine de saint Gal parlant de ce Saint qui prit le
ton de l'Evangile de la hauteur que l'on vouloit, et le
chanta fort bien, dit Antiphonam praeoptatam ipse in
Evangelium levavit, et clarè percantavit.
[Poesies chantées in marg.] Les Poëmes Epiques ou
narratifs qui commencent par des Préludes, où [-45-] le Poëte
invite les Muses à chanter, ou dit qu'il va chanter lui-méme,
se chantoient effectivement, non seulement par les Poetes,
mais par des Chantres que l'on conduisoit dans les armées,
pour chanter durant la marche, les combats et les belles
actions des Heros, afin que les Chefs et les Soldats excitez
à bien faire par le chant et le recit de ces belles actions
combatissent plus vigoureusement. Les Cavaliers eux-mémes
apprenoient ces chants narratifs, ce qui fit mettre en Vers
et en Chansons tant de Romans il y a cinq ou six siecles. Le
Roman de Rou parlant de la bataille d'Hastings donnée par
Guillaume le Conquerant dit
Taillefer qui moult bien chantoit
Sus un Cheval qui tôt alloit,
Devant eux alloit chantant
De l'Allemagne et de Rollant
Et d'Olivier, et des Vassaux
Qui moururent en Rains chevaux.
Hesiode sur le premier qui chanta sur un Theatre son
Poëme, et l'on dit que ne sçachant pas jouer des instrumens
pour accompagner sa voix, il se servoit du sifflement d'une
baguette qu'il tenoit en main pour marquer les temps et les
[-46-] pauses, ce qui fit qu'on donna le nom de Rapsodies ou
de chants à baguette à ces sortes de Poësie. Je croirois
plûtôt que cette baguette lui auroit servi à battre la
mesure, et à regler les mouvemens de son chant, qu'à faire
ces sifflemens qui auroient été desagreables, si je n'étois
d'ailleurs persuadé que ces chants ne furent dits Rapsodies,
que parce que c'étoient plusieurs airs cousus ensemble, ce
qui convient mieux au mot de Rapsodie, que ce qu'on dit d'une
baguette, qui les auroit plûtôt fait nommer Rabdodies que
Rapsodies, ce fut dans les grandes assemblées de la Grece,
qui se faisoient de cinq en cinq ans que l'on chantoit ces
Poëmes, la Musique étant un des jeux, et des divertissemens
de ces Fêtes, ou les Musiciens disputoient pour le prix aussi
bien que les Luteurs, les Coureurs, et les meneurs de
Chariots. Platon nous apprend, que ce fut Hipparchus fils
aîné de Pisistrate qui le premier introduisit à Athenes
l'usage de chanter les Vers d'Homere, et qu'il fit paroître
le premier les Rapsodeurs dans les jeux Panathenaïques, où
ils chantoient des Vers en Dialogues, et se succedoient les
uns aux autres comme on faisoit encore de son temps. [[ta
omeron protus ekomisen eis ton geon tauteni. kai enagkase
tois rapsodois Ganathinaiois ex polepseos [-47-] efexes auta
diienai, osper n<u>n eti oide poiousin] Plat. in
Hipparcho. in marg.]
[-47-] Il n'est aucun de nos Poëtes Epiques, qui ne dise
d'abord qu'il chante les actions glorieuses de quelques
Heros, quoi que leurs Poëmes ne soient jamais chantez ny mis
en Musique.
Je chante le Vainqueur des Vainqueurs de la terre,
Qui jusqu'au Capitole osa porter la guerre.
dit Scuderi au commencement de son Alaric.
L'Autheur de l'Art Poëtique en nôtre langue a divisé son
ouvrage en quatre chants, comme il en a fait quatre du
Lutrin. Cependant nul de ces Poëmes n'a été chanté jusqu'ici.
Il n'en est pas de même des Poëmes d'Italie. L'Arioste et le
Tasse se chantent de là les Monts. Ainsi ce n'est pas sans
raison qu'ils distinguent par chants leurs Poesies Epiques,
puisqu'en effet elles sont chantées; c'est ce qui les a fait
assujettir aux huitains dans tous leurs Poëmes, afin qu'ils
puissent se chanter sur les mémes mesures que l'Orlando et la
Jerusalem.
L'Arioste chante les Dames, les Cavaliers, les Armes, les
Amours, les Galanteries, et les Entreprises hardies, parce
que son Poëme est un Roman, et que ce sont pour l'ordinaire
ces sortes de choses qui en composent les plus agreables
Evenemens.
[-48-] Le Tasse au contraire plus regulier que ce Poete
Romancier se contente de dire qu'il chante les Guerres
saintes d'un grand Capitaine qui alla delivrer des mains des
Ennemis du nom Chrêtien, le Sepulchre de Jesus-Christ.
Canto l'arme pietose,
l' e capitano
Che'l gran sepolcro liberò di Christo,
Molto egli oprò col senno, e con lamano,
Molto soffrì nel glorioso acquisto,
E in van l'Inferno vi s'oppose, et in vano
S'armò d'Asia e di Libia il popol misto
Che favorillo il Cielo, e sotto i santi
Segni ridusse i suoi compagni erranti.
Ces Vers, et tout le Poëme entier composé de vingt chants,
se chantent sur un même air. On peut faire la méme chose du
Poeme du Boïard, de celui de l'Achillini, du Conquisto di
Granata de Gratiani, et de la plus-part des autres qui ont
paru depuis un siecle, dont tous les Vers sont d'onze
sillabes, et les chants distinguez par huitains, comme
ceux-cy.
Toutes ces Poesies quoi qu'elles ayent été chantées ne
sont pas des representations en Musique, parce que la Musique
Dramatique comme les Grecs ont nommé [-49-] ces
représentations, demande, que l'on joigne l'action au chant,
et au recit pour exprimer par les mouvemens du corps qui
accompagnent le chant et le recit, les passions et les
mouvemens de l'ame.
La Tragedie et la Comedie des Anciens furent des actions
de cette sorte, ces actions se chanterent. Nous en avons des
preuves irreprochables dans Denis d'Halicarnasse, qui au
traité qu'il a fait de la liaison des mots, nous apprend
comment l'on chantoit certains endroits des Tragedies
d'Euripide, et l'Auteur de l'Art Poetique en nôtre langue, a
si bien décrit la naïssance de ces représentations en
Musique, que je n'ai qu'à donner ici ses Vers pour en faire
connoître l'origine, et ce qu'Horace en a dit, puisque c'est
d'aprés cét original qu'il a fait une si belle copie.
La Tragedie informe et grossiere en naïssant
N'étoit qu'un simple Choeur où chacun en dansant,
Et du Dieu des Raisins entonnant les loüanges,
S'efforçoit d'attirer de fertiles vendanges.
Là le vin et la joye éveillant les Esprits,
Du plus habile Chantre un Bouc étoit le prix.
[-50-] Thespis fut le premier, qui barboüillé de Lie
Promena par les Bourgs cette heureuse folie,
Et d'Acteurs mal ornez chargeant un tombereau
Amusa les Passans d'un spectacle nouveau.
Eschyle dans le choeur jetta les personnages,
D'un masque plus honnête habilla les visages,
Sur les ais d'un Theatre en public exhaussé
Fit paroître l'Acteur d'un Brodequin chaussé.
Sophocle enfin donnant l'essor à son genie
Accrut encor la Pompe, augmenta l'harmonie,
Interessa le choeur dans toute l'action,
Des Vers trop raboteux polit l'expression
Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine,
Où jamais n'atteignit la foiblesse latine.
[[Tragodia] Initium Tragaediae et Comaediae à rebus
divinis est inchoatum quibus pro fructibus [-51-] vota
solventes operabantur Antiqui. Nam incensis jam altaribus et
amoto hirco id genus carminis quod sacer chorus reddebat
Libero Patri. Tragaedia dicebatur, vel [apo ton tragou], hoc
est ab hirco hoste vinearum et a cantilena, vel quod uter
musti plenus solenne praemium Cantoribus fuerat, vel quod ora
sua foecibus perlinebant scenici. AElius Donatus in Terent.
[Tragou ooe]. in marg.] Les noms mémes de Tragedie, et de
Comedie que l'on donna deslors à ces représentations, nous
font voir clairement qu'elles se faisoient en Musique, et que
c'étoit des chants. C'étoit un usage parmi les Grecs,
d'offrir des Sacrifices aux Divinitez qu'ils croyoient
presider à la culture des champs. Ils leur immoloient des
Victimes, et c'étoit un [-51-] Bouc qui étoit pour
l'ordinaire celle qu'on offroit à Bacchus au temps de la
Vandange, parce que cét animal gâte les Vignes. On chantoit
autour de l'Autel où la victime étoit brûlée, d'où vient que
ce chant se nomma Tragedie ou le chant du Bouc, car c'est ce
que veut dire ce mot Grec. D'autres au contraire disent, que
le Bouc étoit le prix de celui qui avoit le mieux chanté dans
les Fêtes solennelles consacrées à Bacchus. Horace le dit
clairement, et l'Autheur de l'art Poetique en nôtre langue le
dit aussi aprés lui.
[Carmine qui tragico vilem certavit ob hircum. in marg.]
Du plus habile Chantre un Bouc étoit le prix.
Ce qui semble plus probable est, qu'on donnoit une Oudre
pleine de vin à celui qui avoit le mieux chanté, et cette
Oudre se nommoit un Bouc comme on les nomme encore parmi
nous, parce qu'elle étoit faite de la peau enflée de cét
animal. D'autres ont aussi avancé, que c'est du marc des
Raisins dont on se barboüilloit le visage avant l'invention
des Masques que l'on fit le nom de la Tragedie, [-52-] parce
que les Vendangeurs s'êtant ainsi barbouïllez, montoient sur
les Chariots de la vendange qui leur servoient de Theatres,
et chantoient sur ces Chariots des Satyres sur les desordres
publics avec une liberté que la simplicité des ces premiers
siecles souffroit.
Thespis fut le premier qui barboüillé de Lie
Promena par les Bourgs cette heureuse folie
Et d'Acteurs mal ornez chargeant un Tombereau
Amusa les passans d'un spectacle nouveau.
La Ville de Dijon qui est un païs de Vendanges, et de
Vignerons a vû longtemps des spectacles de cette sorte, qu'on
nommoit la Mere-folie, ces spectacles se faisoient tous les
ans au tems du Carnaval, et les personnes de qualité
déguisées en Vignerons chantoient sur des Chariots des
Chansons, et des Satyres, qui étoient comme la censure
publique des moeurs de ces temps là: c'est de ces Chariots à
Chansons et à Satyres, que vint le Proverbe latin des
Chariots d'injures Plaustra injuriarum. Je ne sçai si ce ne
seroit point Engelbert de Cleves Gouverneur du Duché de
Bourgogne qui auroit introduit à Dijon cette espece de
spectacle, car je trouve qu'Adolfe Comte [-53-] de Cleves fit
dans ses Etats une espece de societé composée de trente six
Gentils-hommes ou Seigneurs, qu'il nomma la compagnie des
foux. Cette compagnie s'assembloit tout les ans au temps des
Vendanges le premier ou second Dimanche du mois d'Octobre, ou
ils mangeoient tous ensemble, tenoient cour pleniere, et
faisoient des divertissemens de la nature de ceux de Dijon,
élisant un Roi et six Conseillers pour présider à cette Fête.
Voici les lettres de cette institution traduites sur
l'Original Allemand.
Nous tous qui avons mit nos Sceaux à ces présentes lettres
sçavoir faisons, et reconnoissons, qu'aprés une meure
déliberation de nôtre bonne volonté, et pour l'affection et
amitié particuliere que nous nous portons l'un à l'autre,
nous avons resolu et conclu entre nous de faire une Societé
qui sera appellée la societé du Fol en la forme et maniere
qui s'ensuit. C'est à sçavoir que chacun de nous doit porter
un Fol d'argent ou brodé, ou cousu à son habit selon sa
volonté, et quand quelqu'un de nous ne portera pas
journellement ce Fol, celui de nous qui s'en appercevra luy
fera payer l'amande de trois vieux Tournois, qui seront
donnez aux Pauvres à l'honneur de [-54-] Dieu. Et nous
Associez devrons tous les ans faire une assemblée où nous
nous trouverons tous à Cleves le second Dimanche d'aprés la
saint Michel, et nul ne pourra partir de l'Hôtellerie, ni
sortir de l'Ecurie, qu'il n'ait payé sa part de la dépense
faite en ladite assemblée, dont nul ne pourra s'absenter, que
pour cause de maladie, ou que sa residence ordinaire fut
éloignée de plus de six journées du lieu de ladite assemblée.
Si quelqu'un des Associez avoit quelque querelle ou inimitié
avec un autre, la Societé les devra accommoder entre le lever
et le coucher du Soleil le Jeudy. Deplus nous devons tous
dans l'assemblée elire d'entre les Associez un Roy, et six
Conseillers pour ordonner des affaires de la Societé, et
particulierement pour regler la Cour de l'année suivante, et
exiger les dépenses, dont les Chevaliers et Escuyers payeront
également leur quo<>te part, les Seigneurs un tiers
plus que les Chevaliers et Escuyers; et les Comtes un tiers
plus que les Seigneurs. Le matin de la Feste de l'assemblée
nous tous associez irons ensemble dans l'Eglise de nôtre-Dame
de Cleves prier pour ceux de nos Confreres, qui seront
decedez, et chacun y presentera son Offrande. En foy de quoy
nous avons tout attaché nos sceaux à ces lettres l'an de
[-55-] Nôtre Seigneur 1381. le jour de saint Rambert.
Ces Patentes sont séellées de trente cinq Sceaux en cire
verte, qui étoit la couleur des foux. Celui du Comte de
Cleves est en cire rouge. L'Original de ces lettres étoit
conservé dans les Archives du Comte de Cleves.
Il y a tant de rapport entre les articles de cette
institution, et la Mere folie de Dijon, qui avoit comme ceux
de Cleves des statuts, un Sceau, et des Officiers, que je
crois facilement que c'est de la maison de Cleves, que cette
institution a tiré son origine, les Princes de cette maison
ayant eu de grandes alliances avec les Ducs de Bourgogne,
dans la Cour desquels ils étoient le plus souvent.
La pluspart des Villes des Pay-bas dépendantes des Ducs de
Bourgogne avoient de semblables Fêtes, ou de semblables
folies. Le Prince d'Amour de Lille se nommoit autrefois le
Prince des Fols, et parce que la Musique faisoit une partie
de cette Feste qu'on nommoit de l'Epinette, des Hautbois en
étoient la marque, et ces Hautbois se mettent encore autour
des Armoiries de la Ville en certaines occasions de [-56-]
réjoüissance.
La troupe du Prince d'Amour de Tournay portoit le chapeau
vert. L'an 1547. on celebra à Lille la Feste de la
Principauté des Fols. Celle de Plaisance fut solennisée à
Valenciennes l'an 1548. on faisoit à Doüai la Feste aux
Asnes, à Bouchain celle du Prevôt des Estourdis. Doutreman a
décrit ces Festes au Chapitre seiziéme de la seconde partie
de l'histoire de Valenciennes. On fit il y a cent ans à
Langres une Mascarade de la Mere-folie qui instruisoit de
jeunes fols et qui leur apprenoit à chanter, et à danser un
branle que l'on nommoit des Sabots, parce qu'on y faisoit de
frequents tapemens des pieds en cadence avec des Sabots.
Il y avoit alors peu de Villes qui n'eussent de ces
boufonneries, où l'on introduisoit des Musiques ridicules,
tantôt c'étoient des Asnes qui chantoient, tantôt des Loups,
des Singes, des Renards ou d'autres animaux joüoient de la
Flute, tantôt on frottoit des Grils de fer avec des limes au
lieu de Violons, et ces folies étoient les divertissemens les
plus ordinaires du Carnaval, que des manieres plus graves ont
enfin sagement abolis. Le mardy [-57-] gras l'an 1511. on
joüa aux Halles de Paris le jeu du Prince des sots, et de la
mere sotte où il n'y avoit rien de raisonnable qu'un Trio
chanté par la mere Sotte, et deux jeunes Sots. Les paroles de
ce Trio étoient,
Tout par raison:
Raison par tout:
Par tout raison.
La Comedie des Anciens qui fut comme leur Tragedie une
representation en Musique, eut une origine presque semblable,
avec cette difference que les Bergers faisoient à l'honneur
d'Apollon, ce que les Vignerons faisoient à l'honneur de
Bacchus. Et comme ces Bergers alloient chantant de Village en
Village que les Grecs nommoient Comes, on nomma ces
representations Comedies, comme qui diroit chant de Village
qui devinrent avec le temps des actions reglées de Theatre
aussi bien que les Tragedies, les unes et les autres ayant
été distinguées par Scenes, et par Actes avec des ornemens de
Theatre, et des habits propres des sujets qu'on representoit.
C'est sur cét ancien usage que les Italiens ont rétabli les
Pastorales qui sont si agreables, et ausquelles les
mignardises de leur langue conviennent si bien [-58-] qu'ils
n'ont guere de pieces de Theatre plus spirituelles, que le
sont cinq ou six de ces Pastorales, Mairet et Racan les
introduisirent avec succés en ce Royaume, mais ils n'ont pas
eu des imitateurs, et la grande Tragedie qui parut en méme
temps avec toutes les beautez de l'intrigue et de la Fable,
et l'expression heureuse des sentimens Heroïques, et dignes
de la grandeur des sujets que l'on traitoit, l'emporta sur
les petites pointes dont la Silvie de Mairet, et les
Bergeries de Racan étoient remplies à l'exemple de l'Aminte
du Tasse, du Pastor Fido du Guarini, et de la Philis de Scyro
du Comte Bonarelli.
Les Grecs n'eurent pas seulement des Tragedies, et des
Comedies où les grandes Passions étoient représentées, et les
intrigues ingenieusement conduites, ils eurent d'autres
pieces de Theatre purement pour le plaisir, dont la Musique
faisoit le principal ornement. Ils leur donnerent le nom de
Nomes, ou de loix, peut-être parce qu'ils donnoient le même
nom aux modes de leur Musique, ou parce qu'ils avoient
accoûtumé de mettre leurs loix en chansons pour les rendre
plus familieres, [Aristot. probl. 28.] et plus aisées à
retenir par le plaisir de les chanter.
Cette pratique de mettre les loix en Vers et en Chansons,
que l'Eglise a retenuë, pour les Commandemens de Dieu et les
preceptes de l'Eglise est d'institution divine, puis que Dieu
irrité contre les Israëlites pour leurs fréquentes
désobeïssances, [Nunc itaque scribite vobis Canticum istud,
et memoriter teneant, et ore decantent, et fit mihi carmen
istud pro testimonio inter filios Israel. Deuter., 32. in
marg.] commanda à Moïse le jour devant que ce Patriarche
mourut, d'écrire un Cantique qu'il vouloit, que les
Israëlites décrivissent, qu'ils l'apprissent par coeur,
qu'ils l'enseignassent à leurs enfans, et qu'ils le leur
fissent chanter, afin que les Commandemens qu'il leur faisoit
dans ce Cantique, leur servissent de condemnation s'ils
n'étoient pas fideles à les garder.
C'est cét admirable Cantique, où Moïse invite le Ciel et
la Terre à l'écouter, et où rappellant le souvenir de toutes
les graces que Dieu avoit faites à ce peuple ingrat, des
dangers dont il l'avoit delivré, et des grandes promesses
qu'il lui avoit faites tant de fois, [Veteres priusquam
litteras scirent, leges cantabant ne eas oblivioni mandarent,
quod temporibus suis [-60-] in more Agathyr sis fuisse
Aristoteles scribit Car. Rhodig. Lect. ant. l. 9. c. 8 in
marg.] il lui reproche ses ingratitudes, et le menace des
maux dont il punira ses murmures, et ses desobeïssances.
Toutes les autres Nations imiterent cette pratique de mettre
leurs loix en Vers et de les faire chanter.
Les Chinois, qui ont parmi eux de [-60-] temps immemorial
la plupart des choses qui sont en usage dans l'Europe,
donnerent le nom de Musique à leurs Loix, et aux maximes
politiques de leur gouvernement, dont les seules maisons
regnantes avoient le secret et le chant. [Musique des
Chinois. in marg.] Leur Histoire nous apprend que sous
l'Empire de King fils de Ling, U qui fut Roi de la partie
Australe de la Chine, voulant s'accommoder aux manieres du
Païs, et s'instruire des loix et de la forme du gouvernement
pour s'y conformer, [In Xantung ad Lu Regem legatos mittit
qui studerent inibi familiae Chevae Musicam pernosce re
Nomine Musicae quae penes Reges et familias Imperatrices esse
dicitur intelligunt Sine guber nandi leges. in marg.] envoya
à Xantung des Ambassadeurs au Roy Lu, afin que ces Envoyez
pussent apprendre la Musique de la famille Cheve, qui est
celle qui en a le secret, et qui l'enseigne aux Souverains,
afin qu'en se divertissant ils s'instruisent de ce qu'ils
doivent sçavoir pour la conduite de leurs peuples. Ce fut
Yumhius qui fut l'Inventeur de cette Musique, qui étoit
autrefois excellente s'il en faut juger par leurs livres,
celle d'aujourdhui n'est pas fort estimée parmi eux, et ils
ne la souffrent guere, que dans leurs Comedies, dit un
Historien moderne qui a demeuré plusieurs années parmi eux.
Il est ainsi arrivé à la Musique de la Chine ce qui est
arrivé à la musique des [-61-] Grecs, [Mart. Martinius l. 4.
hist. sinicae. in marg.] et aux beaux Arts dans l'Italie
durant la barbarie de sept ou huit siecles aprés les
inondations des Goths et des Visigoths, qui perdirent tout
par le mépris qu'ils firent de tout ce que les Anciens
avoient fait de plus excellent. Mais il faudroit étre mauvais
connoisseur en Musique et en Peinture pour croire que la
Musique et la Peinture des Grecs n'ayent pas été autrefois
meilleures que la Musiqne et la Peinture que les Chinois ont
à présent. Ce qui nous reste des ouvrages de Sculpture, et
d'Architecture de cette nation si sçavante et si polie nous
fait voir évidemment qu'ils ont été les plus habiles
Dessinateurs, que l'on ait encore vûs. Leurs bas reliefs nous
apprennent qu'ils n'étoient pas moins habiles pour la
disposition, et l'arrangement de leurs figures. Mais ceux qui
n'en ont vû que quelques desseins mal gravez, et mal copiez,
jugeant sur ces desseins, du peu d'addresse de ces anciens
Maîtres, croyent qu'ils ne sçavoient pas la Perspective. Mais
quantité de beaux morceaux qui restent encore des ouvrages de
ces grands hommes et qui servirent de Modele à Raphael pour
la belle disposition que nous admirons dans ses Tableaux,
sont des témoignages [-62-] irreprochables de la sçience des
Grecs dans cette partie de la Peinture. Nous voyons par leurs
Camayeux qu'ils entendoient excellemment le mélange des
couleurs, puis qu'ils se sont si bien servis des couleurs
naturelles des Agathes, des Cornalines, et des autres pierres
fines pour exprimer diverses choses. Si leurs ouvrages de
Peinture avoient pû venir jusqu'à nous, comme leurs ouvrages
d'Architecture, et tant d'admirables Statues, les Peintres
n'auroient pas besoin d'aller à d'autre Ecole pour
s'instruire. Il est merveilleux, que pour ôter à ces anciens
Peintres la gloire d'avoir été d'habiles gens, on aille
chercher dans Pline un Sosus qui ne travailloit qu'à des
assemblages de piéces de rapport pour les pavez, et qu'au
lieu d'admirer comme Pline, qu'avec des pieces de terre cuite
vernies de diverses couleurs, il eut sçeu opposer l'ombre de
la tête d'un Oiseau à l'éclat qui sortoit de l'eau qu'il
avoit si bien représentée qu'elle sembloit se mouvoir et
contracter
avec cette ombre, qu'aulieu dis-je d'admirer cét
artifice, on en veut tirer cette consequence, que la pratique
du jour et des ombres étoit une chose peu connüe. Pourquoi
s'arréter à ce jeu [-63-] d'Apelle et de Protogene, qui
tracérent sur une table trois lignes plus deliées les unes
que les autres, pour inferer de là que toute l'excellence de
leur peinture consistoit principalement dans la propreté et
la délicatesse du Pinceau? Où sont donc ces miracles de la
peinture que Pline a si bien décrits dans ce méme chapitre,
l'Helene, et le Marsyas lié de Zeuxis. Ces beaux Airs de tête
que Parrhasius donnoit à ses figures, cette sage proportion,
si correcte, et si élegante, et cette addresse des contours
qui arrondissoient si bien les corps, que l'oeil sembloit
voir du relief? Pourquoi taire cette Penelope de Zeuxis où
les moeurs étoient exprimées, Alcmene et Amphitryon
épouvantez à la vûe du petit Hercule qui étrangloit les
Serpens dans son Berceau? Cette assemblée des Dieux où
Jupiter assis sur le Trône présidoit avec tant de majesté?
Ces deux hommes armez dont l'un courant au Combat, sembloit y
attirer par sa posture, et la vigueur de son action, tandis
que l'autre quittant les armes paroissoit comme essoufflé de
lassitude aprés le combat, ne montroient-ils que la propreté
et la delicatesse du Pinceau? L'Iphigenie de Timante, son
Cyclope dormant dont [-64-] un Satyre mesuroit le poulce avec
un Thyrse, et ce portrait d'un Heros, qui passoit pour un
chef-d'oeuvre, étoient-ce des ouvrages moins considerables
que la Colombe de Sosus? Cét homme qui avoit trouvé
l'addresse de donner de l'ame et de l'esprit à ses ouvrages,
et qui faisoit voir plus de choses qu'il n'en représentoit,
ne faisoit-il rien de plus excellent, que ces trois lignes si
délicatement tirées l'une sur l'autre?
Que l'on ne compare donc plus la Peinture des anciens
Grecs avec celle des Chinois d'à present sur le tableau des
trois lignes d'Apelle et de Protogene, et sur la Colombe de
piéces de rapport de Sosus Les Chinois ne sçauroient avoir le
bon goût de la Peinture, et de la Sculpture, parce que leurs
corps n'ont pas la belle proportion de ceux des Grecs, et que
ces peuples cantonnez aux extremitez de l'Asie ne sortant
point de leur pays, ne peuvent peindre que des barbes
effilées, des nez camus, et des pieds estropiez comme sont
ceux de toutes leurs femmes.
L'air d'un païs et ses manieres contribuent beaucoup au
succés des Arts et des Sciences. Les Italiens ont
naturellement plus de genie et de disposition pour la [-65-]
Peinture, la Sculpture, la Poësie, la Musique, et
l'Architecture que les autres nations, parce qu'ils naïssent,
et sont élevez au milieu de ces beaux Arts, et des choses qui
peuvent le plus contribuer à les rendre excellens. On ne
sçauroit trouver en France et en Allemagne, que
difficillement ces beaux paysages que l'on voit en Italie, ce
Ciel si clair, et si serain, que les Peintres paisagistes y
admirent, et que le Poussin étoit dans l'impatience d'aller
revoir, tandis qu'on le retenoit en France. Ou peut-on voir
ailleurs ces ruines d'Amphitheatres, de Temples, de
portiques, et de bas reliefs antiques dont il enrichissoit
ses Tableaux? Ce beau sang qui fait un teint vif, frais,
delicat, et composé naturellement de Lys et de Roses, comme
disent les Poetes, ne se trouve guere qu'à Venise, ou le
Titien, et Paul Veronese l'ont si bien imité. La plûpart des
Peintres Flamans, qui ne sortent pas de leur pays, ou qui
travaillent d'aprés des modeles pris dans ces pais là font
des corps masses et pesans, parce que l'air, et la nourriture
du pais leur donne cét embonpoint. Les paisages de la Chine
ne sçauroient étre beaux, parce que la plûpart de leurs
arbres ne le sont pas. [-66-] Ce sont de grands troncs secs,
et ecotez comme les troncs des Palmiers, dont la figure n'est
guere agreable quand on les peint naturellement comme ils
sont. Leurs fueilles sont longues et rares, les fruits gros
outre mesure. Nos yeux ne sont pas accoûtumez à leurs
bâtimens de bois élevez à diverses étages sans avoir rien de
l'ordonnance de la belle Architecture. Ainsi quel moyen de
perfectionner parmi eux la peinture, si cét Art qui est une
imitation de la Nature trouve peu de belles choses à imiter
parmi eux.
Il n'en est pas de même des autres choses qui ne sont pas
sujettes à ces defauts, ils pourroient exceller en la
Musique, comme ils excellent en la Medecine, particulierement
en la connoissance du battement des Arteres, par le moyen
duquel non seulement ils jugent des diverses maladies, mais
ils font un rapport fidele des accidens, et des Symptomes qui
sont arrivez aux malades. Ainsi ne jugeons pas de la Musique
des anciens Chinois par leur peinture d'à present, ny de la
peinture des Grecs, d'autrefois par les peintures de la
Chine, si nous ne voulons juger des manieres de la Cour
d'Auguste par celles du Mogol, ou des Rois de Calecut.
[-67-] [Actions en Musique. in marg.] Les Actions à qui on
donna le nom de Loix parmi les Grecs, se représentoient aux
jeux Pithiens. Julius pollux est presque le seul Autheur qui
en ait fait le caractere. Il donne cinq parties à ces
représentations, et s'attachant uniquement à la mort du
Serpent Pithon tué par Apollon qui étoit l'action dramatique
que l'on représentoit aux jeux Pithiens, il nomme la premiere
de ces cinq parties l'Essay, la seconde l'Attaque, la
troisiéme l'Iambique, la quatriéme le Spondie, et la
cinquiéme le chant de Triomphe. Il introduit dans la premiere
partie Apollon qui reconnoît le lieu du Combat: dans la
seconde il attaque le Serpent: dans la troisiême il combat,
et c'est alors que la Trompette prend la place de la Flûte
pour accompagner la voix, d'un air qui exprime le craquement
de dents du Serpent. Toute la quatriéme partie est la
victoire d'Apollon, et dans la derniere, ce Dieu victorieux
danse une espece de Ballet.
L'an 1589 aux Nopces de Ferdinand de Medicis troisiéme Duc
de Toscane, avec Madame Chrestienne de Lorraine, le Comte de
Vernio Jean de Bardi fit un intermede agreable de ce Combat
d'Apollon et du Serpent. Il fit d'abord paroître [-68-] une
Forest au milieu de laquelle un Antre obscur servoit de
retraite au Serpent. Les Plantes les plus voisines de la
Grote ou il couchoit paroissoient foulées de ses longs
replis, et gâtées de son écume. De l'un des côtez de cette
Forêt s'avancerent comme en tremblant des hommes et des
femmes vétus à la Grecque, qui ayant vû que le Serpent
n'étoit plus couché sur cette herbe où ils l'avoient vû
auparavant, se mirent à chanter au son de divers Instrumens
ces Vers d'une maniere recitative.
<E>bra di sangue in questo oscuro bosco
Giacea pur dianzi la terribil fera
E l'aria fosca e nera
Rendea col fiato e col maligno Tosco.
Une autre Troupe d'Hommes et de Femmes venant d'un autre
côté de la Forest, chanterent au son des mémes Instrumens.
Qui di carne si sfama
Lo paventoso serpe, in questo loco
<...>ita fiamma, e foco, e fischia, e rugge:
Qui l'erbe e i fior distrugge:
Mà dou' è il fiero mostro?
Forse aura Giove udito il pianto nostro?
[-69-] A peine eurent-ils achevé de chanter ces Vers, que
le Serpent parut sortant du fond de la Caverne, et tous ces
Grecs hommes et femmes de l'Isle de Delos saisis de frayeur
se jettent à genoux, et levant les yeux vers le Ciel
implorent le secours de Jupiter avec ces Vers chantez d'un
ton lugubre, et mêlez de diverses passions de crainte, de
desespoir, de priere, de confiance, de supplication, et de
larmes.
Osfortunati noi
Dunque a saziar la fame
Natisarem di questo mostro infame?
O Padre! ô Re del Cielo
Volgi pietosi gli occhi
Allo' n felice Delo,
Ch'a te sospira, a te piega i ginocchi,
A te dimanda aïta, e piange, e plora:
Muoui lampo e saetta,
A far di lei vendetta
Contra l mostro crudel che la divora.
Le Serpent s'étant apperceu de cette Troupe, court à eux
avec d'horribles sifflemens quand tout d'un coup Apollon
descend du Ciel à leur secours, et reconnoist le lieu du
Combat.
Il fait ensuite le defy pour la seconde partie.
[-70-] La troisiéme est le Combat à coups de Fleches, le
Serpent les rompant de ses dents, et les arrachant de ses
blessures d'ou sortoit du sang noir à chaque coup.
La quatriéme partie est la mort du Serpent et le triomphe
d'Apollon qui enfin monte sur le Serpent et le foule aux
pieds. Les Grecs qui avoient fui, reviennent pour voir le
Serpent étendu, et pour couronner Apollon qui les en a
delivrez. Ils lui chantent ce Madrigal.
O valoroso Dio
O Dio chiaro e sourano,
Ecco' l Serpente rio
Spoglia glacer della tua invitta mano
Morta è l'orribil fera
Venite a schiera, a schiera.
Venite Apollo e Delo
Cantando alzate o belle Ninfe al Cielo.
Cette defaite du Serpent n'étoit pas la seule action que
les Grecs representoient en Musique. Ils avoient la Fable de
Niobé, l'accouchement de Canace, Oreste, Edipe, Hercule
furieux, la mort d'Hector, et plusieurs autres pieces de
cette nature.
Je ne sçai ce qu'on veut dire, quand [-71-] on dit que la
Musique et la Peinture nous peuvent toucher en trois
manieres: "la Peinture par la vivacité du coloris, et par la
delicatesse des traits, de méme que la Musique par la
netteté, et par la justesse de la voix charme nos sens; la
Peinture par la simple représentation des passions, de méme
que la Musique par les accens et par les modes, ou guais, ou
tristes nous cause des émotions de joye ou de tristesse; et
la Peinture par l'ingenieuse et artiste représentation de ce
qu'elle veut représenter, de méme que la Musique par le
sçavant mélange, et par la belle suite des Consonnances
contente l'esprit, et lui cause une admiration, où le coeur
et les sens ont fort peu de part." J'avoüe que j'ai l'esprit
si bouché, que je ne deméle pas bien ces trois effets de la
Peinture et de la Musique, ny le rapport que l'on veut qui se
trouve de l'un à l'autre.
Je distingue dans la Peinture la correction du dessein, la
sage disposition des parties, et du tout ensemble, la
discretion du coloris, la distribution des ombres et des
jours, la justesse de la perspective, l'harmonie des
mouvemens de l'ame avec les actions qui sont peintes, et une
certaine bienseance, qui fait [-72-] que tout est traité avec
art, et avec une sage intelligence, ce qu'on nomme le
Costume. C'est ce que nous voyons dans les ouvrages de ces
deux excellens hommes, qui font la gloire de la France, et
l'honneur de ce siecle dans un si bel art; de l'un desquels
j'ai dit autrefois en voyant ce qu'il avoit fait pour la
Chappelle d'un grand Ministre, et pour le Palais du plus
grand Prince du monde.
SONNET.
Qu'on peigne mille objets dans un même Tableau,
Que de l'ombre et du jour la sçavante imposture,
Fasse approcher de nous ou fuïr une figure
Et rassemble en un point le Ciel, la Terre et l'Eau.
LE BRUN porte plus loin le pouvoir du Pinceau
Sçavans ne dites plus qu'imiter la nature
Est le dernier effort de la docte peinture,
Plus d'honneur attendoit cét Appelle nouveau.
Il peint les Passions, il rend l'ame visible,
De la Divinité fait un ètre sensible,
Represente la grace, à la gloire il atteint.
Ce que l'oeil ne peut voir, son addresse l'exprime,
[-73-] Comme Paul il s'éleve au Ciel le plus sublime,
Il voit ce qu'il y vit, il fait plus, il le peint.
Un de mes amis charmé des belles choses qui sont peintes
dens la Galerie de saint Cloud, en faisant les devises qui y
devoient servir d'ornement, fit celle-cy, pour le Peintre qui
s'est surpassé lui-méme en un si bel ouvrage. Le corps de
cette devise étoit le miroir, qui est le Peintre le plus
heureux et le plus pront qui soit au monde, et il
l'accompagna de ce mot et de ces Vers.
AEQUARI STUPUIT NATURA
Je sçai par le secret d'un art ingenieux
Remplir et l'esprit et les yeux
De toutes les beautez que l'Univers étale
Je plais en tout également
Et la Nature avoüe avec étonnement
Si je ne la surpasse, au moins que je l'égale.
Comme je distingue dans la Peinture le dessein, la
disposition, le coloris, les jours et les ombres, la
perspective, les mouvemens et le costume, je distingue aussi
dans la Musique la diversité des sons des Instrumens et de la
voix, les consonances, et les dissonances, les [-74-]
nombres, les temps, et les intervalles, les modes, les
ornemens du chant, et les accords des parties.
Les Anciens qui furent si justes dans les choses qu'ils
écrivirent de ces deux Arts Liberaux, ne s'aviserent jamais
de comparer la vivacité du coloris, et la delicatesse des
traits, avec la netteté, et la justesse de la voix, ny
l'ingenieuse et artiste representation de ce que la Peinture
veut representer, avec le sçavant mélange, et la belle suite
des consonances. Ils n'appellerent jamais la Peinture des
passions une simple representation, et ils ne dirent jamais
que la belle suite des consonances, ny leur sçavant mélange
fussent seulement pour causer de l'admiration à l'esprit,
sans que le coeur et les sens y eussent part.
Pour comparer leur Musique, avec leur Peinture, ils firent
trois especes de Musique, la Diatonique, la Chromatique, et
l'Enharmonique. Ils comparerent la premiere avec le clair
obscur, parce que la Musique Diatonique suit les tons
naturels, aussi les degrez de couleurs par rapport à ce clair
obscur se nommoient Tons en leur langne aussi bien que les
gradations de la voix.
Ils comparerent avec le coloris la Musique [-75-] qui
divise les tons, comme dans la Peinture on se sert des demy
Teintes pour unir les couleurs, et les noyer les unes dans
les autres, particulierement pour les Carnations, c'est ce
qui fit donner le nom de Musique colorée à cette espece de
Musique, que les Grecs nommerent en leur langue Chromatique
du nom méme des couleurs. Enfin raffinant encore davantage
sur ces partages de tons pour faire des accords plus
surprenans et des consonances plus merveilleuses, ils
donnerent le nom de Musique Enharmonique à celle dont les
demy tons mémes étoient partagez, et la comparerent à cette
espece de Peinture, qui joint à la delicatesse des traits, et
à la vivacité du coloris l'expression des mouvemens, qui font
l'harmonie de l'Ame. C'est cette expression que l'on ne doit
pas appeller du nom de simple Representation, puis qu'il n'y
a rien de plus vif, de plus sçavant, et de plus difficile à
trouver. C'est cette partie de la Peinture qui a fait donner
le nom de Divin à Titien, nul n'ayant mieux entendu que lui,
l'union, les masses, et les corps des couleurs, l'harmonie
des tons, et la disposition du tout ensemble, qui font
reüssir les accords de ces beaux mouvemens [-76-] de l'Ame
que peu de gens sçavent bien peindre.
Est-ce avoir bien penetré dans les secrets de la Musique,
que de dire, que le coeur et les sens ont peu de part au
sçavant mélange et à la belle suite des consonances, qui
contente l'esprit? J'aurois crû que ces doux accords étoient
faits pour flater l'oreille, et pour toucher le coeur. Je
sçai bien que saint Augustin qui a écrit six livres de la
Musique, dont le dernier est une espece de raisonnement
physique sur la nature des nombres, demande quels sont les
plus agreables, ou ceux des cadences articulées, ou ceux qui
sont de simples portemens de voix, ou ceux qui sont des
mouvemens du corps qui accompagnent le son, comme dans la
danse et les Ballets; ou ceux qui s'impriment dans la
memoire, y laissant les traces du chant, et des airs qu'on a
entendus, ou ceux qui s'arrêtent dans l'esprit des maîtres
capables de juger de la justesse des accords? Je sçai aussi
que ce Saint s'est declaré en faveur de ces derniers, tant
parce qu'ayant entrepris de prouver la spiritualité et
l'immortalité de l'ame par le plaisir de la Musique, ces
nombres sont les plus spirituels de tous, que parce que
d'ailleurs la faculté [-77-] qu'ils touchent est plus noble
que ne sont celles qui peuvent étre touchées des autres
especes de nombres comme l'oreille, et l'imagination.
N'envions rien au goût de ceux à qui ces choses peuvent
plaire, laisson leur le fade plaisir d'observer dans une
belle composition toutes les finesses de contrepoint, au lieu
d'entendre les Concerts dont le coeur et l'oreille peuvent
estre agreablement touchez. Je trouve ce plaisir semblable à
celui de ces Grammairiens, qui au lieu de remarquer dans une
excellente piece de Theatre la conduite de l'intrigue, les
Peripeties, le denouëment, les beaux Vers, les grands
sentimens, et la justesse des Acteurs à exprimer les
Passions, et à representer les choses, s'amusent à remarquer
ou finit la Protase, ou commence l'Epitase, ou les rimes sont
moins assonnantes, et les cadences plus rudes; en quoi je ne
sçai avec Horace, si l'on doit plus admirer la patience de
ces gens là ou l'inutilité de leur travail.
[Horat. in art. Poët. in marg.] Nimium patienter utrumque,
Ne dicam stultè mirati.
Le peu d'usage qu'eurent les Grecs de la Musique a
plusieurs parties, ou de contrepoint, dans leurs pieces
dramatiques, [-78-] a fait douter si leur Musique avoit été
aussi parfaite que la nôtre, s'ils avoient eu ce mélange de
parties, et si leur Musique avoit pû faire tous ces grands
effets, dont leur Histoire parle avec tant d'admiration:
surquoi j'ai trois choses à dire en faveur de leur Musique,
la premiere que la Musique à contrepoint est moins propre
pour les representations de Theatre que la Musique de recit.
La seconde qu'ils ont eu comme nous une Musique à plusieurs
parties, et que leur Musique étoit plus capable que la nôtre
de produire ces grands effets que leurs histoires nous
assurent qu'elle a produits.
Quant au premier je dis que le dessein des Grecs dans
leurs actions de Theatre ayant été, comme Aristote l'a
marqué, de moderer les passions, et de preparer les hommes à
tous les fâcheux évenemens de la fortune en les apprivoisant
s'il faut ainsi dire par ces spectacles avec la compassion et
la crainte qui sont les effets ordinaires des changemens de
la fortune; ils étudierent tout ce qui pouuoit faire cet
effet sur l'homme, et ayant remarqué que les inflexions de la
voix, le nombre et la cadence des paroles, les images des
choses, et les caracteres des [-79-] sentimens pouvoient
faire ces grands effets, ils s'y attacherent uniquement.
C'est ce qui leur fit preferer les recits au contrepoint, ou
aux choeurs de plusieurs parties, parce que cette harmonie où
les parties s'entre-choquent, ne fait qu'un bruit confus où
les paroles ne se distinguent presque point.
C'est pour cette même raison que nous avons été obligez de
rétablir les recits dans la Musique, lorsque nous avons voulu
la faire servir aux representations de Theatre, et quand on
avoit crû que ces sortes d'actions ne reussiroient pas parmi
nous, c'étoit moins un defaut de nôtre langue, que de nôtre
Musique, qui étant à plusieurs parties, et mêlée de fugues,
de portemens de voix, et de roulades à divers accords,
accompagnez de plusieurs instrumens, est bien plus agreable
pour les grands Concerts, que pour la recitation, où la
multitude des voix, et le bruit de tant d'instrumens nuisent
à l'articulation des paroles.
Les Latins ayant trouvé la declamation plus naturelle pour
ces representations que le chant et la Musique, se
contenterent pour leurs pieces de Theatre d'une simple
recitation, et de faire chanter [-80-] dans les choeurs, qui
étoient comme les intermedes de ces grandes actions. On se
lassa même des choeurs des Comedies, parce que n'étant plus
comme en leur premiere origine des Satyres sur les desordres
publics ou l'on chantoit avec liberté ce que l'on vouloit, on
ne prit plus de plaisir aux autres choses que l'on y
chantoit, et l'on aima mieux les plaisanteries, et les bons
mots des Acteurs, que ce chant fade des Musiciens. C'est ce
qu'Horace a voulu dire, quand il a dit, que le choeur des
Comedies n'ayant plus la liberté de médire et de nuire aux
gens par ses ridicules boufonneries, on le fit taire, parce
qu'il ne divertissoit plus.
Turpiter obticuit sublato jure nocendi.
Neantmoins Louïs de Benavente a renouvellé en Espagne
cette ancienne liberté des Satyres des choeurs de la Comedie,
ayant composé douze Intermedes en vingt-quatre chants, qu'il
fit imprimer à Madrid l'an 1645. sous ce titre Burlas veras o
reprehension moral y festiva de los desordenes publicos en
doce entremeses representados, y veinte y quatro cantados,
Railleries veritables, ou reprehension morale et plaisante
des desordres publics representez en douze intermedes [-81-]
et vingt quatre chants.
Il n'en fut pas de méme de la Tragedie, comme elle étoit
grave et serieuse, on y conserva les choeurs, dont le chant,
et la danse delassoient les Spectateurs, et détendoient leur
esprit de ces grandes passions que les évenemens tragiques
ont coûtume d'exciter dans l'ame.
Comme le principal effet de leur Musique dans ces
representations, étoit d'exprimer les passions et les
mouvemens de l'ame par les paroles, les inflexions de voix,
les gestes, et les images des choses, ils prefererent les
recits aux concerts de plusieurs parties. Ils eurent ainsi
trois sortes de chants, des recits d'une seule voix que les
Grecs nommerent Monodie, et les Latins Cantique; des
Dialogues de deux ou de trois voix qui se répondoient l'une à
l'autre comme dans les Eglogues, et des choeurs ou plusieurs
chantoient ensemble. Les Hebreux firent la méme chose
puisqu'au Cantique des Cantiques, il y a des endroits où
Sulamite chante seule, et tantôt elle chante avec son époux,
tantôt c'est l'époux seul qui chante, et tantôt c'est une
troupe de Bergeres, ou une troupe de Courtisans de la suite
du Prince. De méme dans les Pseaumes qui [-82-] tiennent
beaucoup du caractere Dramatique, tantôt c'est David qui
chante seul, tantôt il parle à Dieu, et Dieu lui parle, et
tantôt c'est tout le peuple.
On a retenu dans l'Eglise ces trois manieres de chant, où
celui qui entonne chante seul, les deux choeurs se répondent
l'un à l'autre et s'unissent dans les Antiennes, et quand les
Instrumens tiennent la place des voix, un seul chante ou
recite le Verset qui est chanté par les instrumens.
Les Grecs et les Romains se servirent aussi des Instrumens
pour leurs Intermedes, c'étoient ordinairement des flûtes,
parce qu'il n'est point d'instrument qui approche plus de la
parole, où l'air respirant par degré represente assez-bien
les mouvemens du gosier qui articulent le souffle pour en
former la parole De là vient que les Orateurs quand ils
déclamoient leurs discours, avoient assez souvent des joüeurs
de flûte derriere eux qui servoient à leur donner le ton, ou
à le soûtenir, ou méme à le rétablir, s'il arrivoit qu'ils le
perdissent dans la chaleur de la declamation. Ces joüeurs de
flûtes n'aidoient pas moins aux inflexions de voix que
devoient prendre les Acteurs dans les recits de la Tragedie
et [-83-] des autres pieces de Theatre.
Quand il est dit si souvent dans les argumens des Comedies
de Terence, que Claude Flaccus fils de Claude fit les
Concerts avec les flûtes droites et gauches, pareilles, et
non pareilles, il faut entendre que ces flûtes droites et
gauches n'étoient ni de méme grosseur, ni souvent de méme
longueur, comme j'ai remarqué en plusieurs bas reliefs Grecs
et Romains. L'une de ces Flûtes plus courte, et plus mince
faisoit une tierce sur la plus longue ou la plus grosse, et
celui qui en joüoit des deux mains les faisoit accorder
harmonieusement. Elles étoient semblables à ces longues
Flûtes qui n'ont que trois trous, et que l'on accompagne du
son d'un Tabourin qui sert comme de base à tous accords; on
les lie avec une attache au petit doigt, et le tenant entre
ce doit et celui que l'on nomme Medecin, on se sert des trois
autres pour boucher et pour ouvrir les trois trous de cette
Flûte. Ainsi il étoit aisé de les joüer ensemble toutes deux.
Elles ont cela de singulier qu'ayant un long tuyau, la
lumiere basse et étroite, elles sautent facilement, et
naturellement à la quinte, quand on souffle un peu plus fort.
Ainsi [-84-] si le ton naturel de ces Flûtes quand tous les
trous sont bouchez, et quand on souffle doucement est G. Ut.
en ouvrant le trou le plus haut des deux qui sont dessus,
elles sonnent A Re. quand on leve le second elles sonnent B
Mi, et quand on leve celui de dessus, elles sonnent C. Fa Ut.
Puis venant à souffler plus fort en rebouchant tous les trous
elles montent à la quinte, et sonnent D Sol re; en levant le
doit le plus haut E La mi; en levant le second F, fa Ut; en
levant celui de dessous G Re Sol Ut. Ainsi continuant à
souffler encore plus fort à tout boucher, et à lever
successivement les doigts, elles font plusieurs gradations de tons.
On les introduisit dans les Comedies, parce que les
Comedies ayant commencé par des chants rustiques, et des
representations champêtres, il n'y a pas d'instrument qui
soit plus champêtre que celui-cy, ny plus familier aux
Villageois, parce que sans autre artifice que d'une Canne,
d'un Roseau, ou d'un Chalumeau coupé à certaine longueur, et
percé à certaines proportions on fait des Flûtes. Les Pipeaux
ont eu la méme origine, et le bruit que font les Haut-bois
que l'on joüe avec ces Pipeaux [-85-] a je ne sçai quoi de
guai et de sautelant qui est extrémement propre pour les
nopces de Village.
Le son plaintif que l'on donne facilement aux Flûtes, les
fit servir aux funerailles des Anciens, et des funerailles il
fut aisé de les introduire dans les Tragedies, dont les
Argumens ont toûjours quelque chose de lugubre par le
changement de fortune qui est essentiel à ces
representations.
Les Violons l'ont emporté parmi nous sur l'ancien usage
des Flûtes pour les Intermedes des actions de Theatre, parce
que les Violons font un Concert plus mélé et mieux soûtenu,
que ne sçauroient faire les instrumens à vent, où il faut
necessairement reprendre haleine; ce qui fait qu'ils sont
moins propres pour les danses delicates, ainsi les Ballets
étant devenus les sujets les plus ordinaires des Intermedes
des actions de Theatre, on a substitué les Violons aux Flûtes
dont se servoient les Anciens, et c'est en ces Symphonies que
la multitude des Parties est fort agreable, parce que la
diversité des tons s'y marque plus distinctement que l'on ne
sçauroit faire avec d'autres Instrumens qui sont plus propres
à accompagner les voix et les [-86-] recits, que le bruit de
ces grandes Symphonies qui les étoufferoient entierement.
Aussi les Anciens ne s'en servirent jamais dans leurs
representations, de Musique.
Passons à la seconde verité et faisons voir les grands
effets que la Musique des Grecs a produits, pour examiner en
suite s'ils ont eu une Musique à plusieurs parties et de
contre-point.
Les Grecs qui se flattoient d'exercer sur les esprits et
sur les volontez des hommes une espece de souveraineté par le
moyen de la parole et de la persuasion, pour établir cette
souveraineté, employerent trois Arts ingenieux, la Poësie,
l'Eloquence, et la Musique. La Poësie en peignant les choses
que l'on veut persuader entre aisement dans l'imagination par
le moyen des images et des figures, qui lui sont propres, et
s'étant rendu maîtresse de l'esprit par ces charmes qui
l'amusent et qui le divertissent, elle passe plus facilement
jusqu'au coeur. La Rhetorique par ses artifices, et ses
apparences de verité captivant l'entendement attache la
volonté; et la Musique, s'insinuant par l'oreille jusque dans
lame endort ces deux mémes facultez pour les conduire où elle
veut. [-87-] C'est ainsi que les Grecs se rendirent maîtres
de l'esprit et de la volonté des hommes, par les charmes
innocens de la Poësie, de l'Eloquence et de la Musique, et
c'est ce qu'ils representerent dans leurs Fables, par leur
Protée qui prenoit toute sorte de figures, se déguisant comme
il vouloit pour surprendre le monde; par leur Hercule qui
enchaînoit les peuples, et les tenoit liez par les oreilles,
et par leur Orphée qui se faisoit suivre des animaux et des
Forets. Il y a tant de rapport entre ces trois Arts, que si
c'est de la Poësie que l'Eloquence emprunte ses figures,
l'une et l'autre a besoin de la Musique, pour joindre la
beauté du chant et de la declamation à la peinture des
choses, et à la delicatesse de leurs inventions pour la
rendre plus efficace. Celle-cy a aussi besoin du secours de
la parole et de la voix qui sont particulieres à l'homme,
tous les autres animaux n'ayant qu'un son vague qui ne dit
rien, quelque articulé qu'il puisse étre en certains Oiseaux,
qui imitent la voix et la parole de l'homme: ainsi la langue
est l'instrument dont la Poësie, l'Eloquence, et la Musique
se servent pour s'insinuer dans les esprits. Aussi pour juger
de l'excellence de la Poësie, [-88-] de l'Eloquence, et de la
Musique des Grecs, il ne faut que considerer la structure de
leur langue, qui est sans difficulté la plus juste, la plus
abondante, la plus expressive, et la plus variée de toutes
les Langues que nous connoissons.
Les sept Voyelles dont cette langue est composée,
expriment naturellement les sept differences de la voix que
les Anciens appelloient Septem discrimina vocum, Elle a
presque autant de caracteres simples differens qu'il y a de
sons. Nôtre langue a aussi cét avantage, d'avoir huit sons
Voyels A, È, É I, EU, U, OU. outre l'E feminin qui n'a qu'un
demi son. Nous avons aussi l'incommodité d'avoir bien des
mots qui ne se chantent point comme Joye et les grands mots
qui se terminent en ion, qui font un méchant effet dans le
chant. Consideration.
Non seulement les sept Voyelles dont la langue Grecque est
composée preferablement à toutes les autres, exprimoient les
sept differences des sons naturels de la voix quand nous
parlons, mais les unes étant longues, les autres breves, et
quelques unes ambiguës, [-89-] elles servoient à marquer les
differenrences de temps qui s'observent dans la Musique par
des Notes longues et breves, et celles que nous distinguons
par des Notes blanches et noires. Leurs Diphtongues qui sont
les seules qui ont coupé les tons de voix par des Voyelles
liées, dont le son se distinguoit, mais non pas d'une maniere
aussi forte et aussi pleine qu'étoit celui des simples
Voyelles, servoient à faire les passages et les diminutions
qui sont la Musique si belle, quand elles sont bien ménagées.
Que diray-je de tant de pieds dont ils distinguerent les
mesures de leurs Sillabes, et de leurs mots? Il n'y a point
de mots de deux Syllabes, de trois, de quatre, de cinq, et de
six, dont ils n'ayent remarqué les differences. Ceux qui sont
composez d'une Sillabe longue, et d'une breve, ou d'une
breve, et d'une longue, de deux breves, de deux longues,
d'une longue, et de deux breves, de deux breves et d'une
longue, d'une breve entre deux longues, ou d'une longue entre
deux breves, et cetera. Ils ajustoient leur Musique à toutes
ces differences, et pour faire sentir que c'étoit pour leur
Musique qu'ils observoient [-90-] ces differencces que l'on
n'observe presque plus, ils donnerent le nom de Prosodie,
c'est à dire, d'observations pour le chant à la mesure des
Syllabes que les Latins nommerent Quantité. A ces
observations ils ajouterent une grande diversité de vers, ou
le choix des pieds, c'est ainsi qu'ils nommoient les Mesures
des Syllabes, dont leurs mots etoient composez; le choix
dis-je, des pieds faisoit un nombre et une cadence propre à
exprimer dans l'ame certains mouvemens naturels accommodez à
ces cadences, comme la corde d'un Luth ou de quelque autre
instrument produit des sons differens selon qu'elle est plus
lâche, ou plus tenduë, ou que le doigt qui la touche la
touche plus haut ou plus bas. Les Vers Grecs ne furent pas de
simples Vers comme les nôtres, qui n'ont point d'autres
mesures qu'un certain nombre de Syllabes, avec un repos à
l'hemistiche, et des rimes assonantes, qui rapportent ces
Vers les uns aux autres; ce qui sert plus au plaisir de
l'oreille, qu'à exciter les mouvemens. Les Pieds, les Mesures
et les Vers des Grecs étoient distinguez par les mouvemens
qu'ils pouvoient exciter dans l'ame, ils en avoient de doux,
[-91-] de graves, de severes, de lâches, et de languissans.
Et dans cette diversité de Vers Heroïques, Iambes,
Sapphiques, Alcaïques, Gliconiques, Trochaïques,
Anapestiques, et cetera. Il n'y avoit point de passion qui ne
trouvât des mesures et des cadences propres à exprimer ses
mouvemens. Il y avoit des Vers composez de Syllabes longues,
et de Spondées pour les matieres graves. Les Vers Iambes
étoient propres à exprimer les emportemens de la Tragedie.
Les Vers Elegiaques étoient faits pour la douleur, et les
plaintes, et l'inegalité de leurs cadences servoit à faire
sentir ces mouvemens entrecoupez, qui sont propres de la
tristesse quand elle veut se plaindre au milieu des maux qui
l'accablent.
Les mots composez dont la Langue Grecque abonde quelle
diversité d'Images ne representoient-ils pas à l'imagination
avec une espece de nouveauté qui touchoit et qui surprenoit?
la liberté des figures qui faisoient parler les Forêts, les
Astres, et les Rivieres, la peinture des Passions, et des
sentimens de l'ame, si aisée, et si naturelle à la Poësie
Grecque, qu'étoient ce qu'autant de moyens de s'insinuer dans
[-92-] l'ame de toute autre maniere que ne fait nôtre
Eloqu<e>nce et nôtre Poësie, qui ne sont pas de
beaucoup prés, ny si vives, ny si hardies? Où est la Langue
qui ait aujourd'hui cette difference d'accents, de mesures,
de pieds, d'intervalles et de cadences qu'avoit la langue
Grecque? ou du moins où est la Musique qui les observe dans
le chant avec la méme exactitude? a t'on égard aux mots de
deux ou de trois Syllabes, dont les unes sont longues, et les
autres bréves? Ne chante t'on pas sur les mémes mesures tous
les Vers qui ont un pareil nombre de Syllabes, sans
distinguer la difference des mots, et des Syllabes, ou des
lettres dont ces Vers sont composez? Nulle langue n'a pris le
soin de se perfectionner avec autant d'exactitude que la
Langue Grecque, qui a eu l'avantage en même temps de
perfectionner tous les Arts, et toutes les Sciences. Ce soin
qu'elle a eu d'observer le son des moindres Syllabes, la
diversité des accents et des pronunciations, fit que rien n'a
jamais été aussi exact que sa Musique parce que la perfection
de la Musique dépend de tous ces petits soins que les autres
langues ont negligez. Il faudroit qu'un [-93-] Musicien fût
excellent Grammairien pour bien composer en Musique, et c'est
ce qu'ils sçavent si peu, que souvent ils coupent les mots,
ils confondent les Voyelles, ils font sonner l'E comme l'A,
l'I comme l'O, sans avoir jamais appris la diversité des sons
qu'expriment naturellement ces lettres, ils repetent
plusieurs fois une méme Syllabe sans autre raison que de
faire des Fredons et des portemens de voix, Ils appuyent sur
des lettres qui demandent d'être glissées par des
diminutions, où il faut que la voix soit ferme, ils font des
tremblemens. Ils font des Syllabes molles de celles qu'on
doit soûtenir, et pourvû qu'ils trouvent des fugues, des
roulades, et des passages pour rendre le chant agreable, ils
les placent où ils veulent, et font souvent danser l'oreille
par des tremoussemens precipitez, quand il faudroit entrer
dans l'ame par des insinuations plus graves, et de plus de
poids.
Parmy les Grecs c'étoient les Poëtes qui chantoient eux
mémes leurs Vers, et comme ils affectoient de faire entendre
les paroles, et de faire sentir la beauté de leurs
compositions, plûtôt que de faire admirer l'étendüe ou la
delicatesse [-94-] de leur voix, il leur étoit bien plus aisé
d'exciter les passions, qu'à ceux qui ne chantent que pour
chanter, et qui ne se mettent guere en peine de faire
entendre les paroles de leurs chansons, parce que d'ailleurs
leur Musique ne convient guere à ces paroles.
Le sçavant Traité que Denis d'Halicarnasse a ecrit de
l'arrangement des mots, et ce que tant d'autres Grecs ont dit
de la prononciation, nous fait voir combien ils étoient
exacts dans leur chant.
C'est du choix des mots, de leur arrangement, de leurs
mesures, de leur nombre, de leur cadence, de la nature des
Vers, et du genie d'une langue que depend le succés du chant,
pour produire ces grands effets que les Anciens ont admirez.
Il ne faut que lire ce que Longin a dit au traité du sublime,
de l'arrangement des paroles, pour être persuadé de
l'excellence de la Musique, de la Poësie, et de l'Eloquence
des Grecs. L'harmonie, dit ce grand homme, n'est pas
simplement un agrément, que la nature ait mis dans la voix de
l'homme pour persuader, et pour inspirer le plaisir: Mais
dans les Instrumens mèmes c'est un moyen merveilleux pour
élever le courage, [-95-] et pour émouvoir les Passions. Et
de vray ne voyons nous pas que le son des Flûtes émeut l'ame
de ceux qui l'écoutent, et les remplit de fureur, comme s'ils
étoient hors d'eux-mémes? que leur imprimant dans l'oreille
le mouvement de sa cadence, il les contraint de la suivre, et
d'y conformer en quelquesorte le mouvement de leurs corps. Et
non seulement le son des Flûtes, mais presque tout ce qu'il y
a de differens sons au monde, comme par exemple ceux de la
Lyre font cét effet. Car bien qu'ils ne signifient rien d'eux
mémes: "neantmoins par ces changemens de tons qui
s'entrechoquent les uns les autres, et par le mélange de
leurs accords, souvent, comme nous voyons, ils causent à
l'ame un transport, et un ravissement admirable." Cependant
ce ne sont que des Images et de simples Imitations de la
voix, qui ne disent et ne persuadent rien, n'étant s'il faut
parler ainsi que des sons bâtards, et non point comme j'ai
dit des effets de la nature de l'homme; que ne dirons nous
donc point de la composition, qui est en effet, comme
l'harmonie du discours, dont l'usage est natural à l'homme,
qui ne frappe pas simplement l'oreille, mais l'esprit: "qui
remuë tout à la fois tant de differentes sortes de noms, de
pensées, de [-96-] choses, tant de beautez et d'élegances
avec lesquelles nôtre ame a comme une espece de liaison et
d'affinité: qui par le mélange et la diversité des sons
insinuë dans les esprits, inspire à ceux qui écoutent les
passions mémes de l'Orateur, et qui bâtit sur ce sublime amas
de paroles, ce grand et ce merveilleux que nous cherchons?"
Peut-on aprés un témoignage si exprés et d'un homme si
éclairé douter, que les Grecs n'ayent eu une Musique capable
de produire de si grands effets, par ces accords admirables,
plus naturels et plus sçavans que ne sont ceux de nôtre
Musique, qui n'a pas tous ces rapports à la prononciation, à
la mesure, et à la composition des mots, et qui souvent ne
laisse rien entendre de la beauté des paroles et de la suite
du discours. Disons donc avecque Longin, qu'il y auroit de la
folie à douter d'une verité si universellement reconnuë, et
dont l'experience fait foi.
En effet cette Nation sçavante qui connut si bien toutes
les proportions du corps humain, qu'elle forma sur ces
proportions les trois ordres d'Architecture dont nous lui
devons l'invention, et la perfection; connut aussi si
parfaitement [-97-] les mouvemens de ce même corps que ce fut
sur l'harmonie de ces mouvemens qu'elle regla sa Musique.
Elle observa que les corps d'une matiere solide, faisoient un
plus grand son quand ils étoient creux, s'ils venoient à étre
battus d'une maniere un peu forte, parce que l'air enfermé
dans cét espace creux faisoit un plus grand nombre
d'ondulations repliquées les unes sur les autres, venant à se
rompre contre les bords de ce corps qui les faisoient
refléchir, comme les ébranlemens des parties du corps solide
qui étoit battu, leur faisoient faire des tremoussemens plus
violens, et plus frequens. C'est ce qui leur fit choisir les
Tambours et les Tymbales pour animer les Soldats par le grand
bruit de ces instrumens militaires qui s'entendent de plus
loin, et qui ébranlent le corps d'une mariere plus forte pour
les mouvemens de la marche ou des actions militaires.
C'est ce qu'avoit observé ce fameux Herodore qui voyant
que les Soldats de Demetrius étoient trop lents à remüer une
machine de guerre qu'il falloit approcher de la muraille
d'une place, prit deux Trompettes, et se mit en méme temps à
les souffler toutes deux avec [-98-] tant de force, que les
Soldats animez par ce son extraordinaire pousserent tout d'un
coup leur machine, où Demetrius vouloit.
Comme les Grecs observerent que les corps fortement battus
rendoient ces sons violens, et d'un grand bruit, ils
remarquerent que les cordes deliées faites des intestins des
animaux, ou d'un metail sonnant, rendoient un son aigu et
delicat si elles étoient bien tenduës, et touchées avec une
plume, ou pincées des doigts. Enfin ils apprirent, que l'air
soufflé dans de longs tuyaux ouverts à certaines distances,
faisoit de justes gradations d'airs et de tons en sortant par
ces ouvertures. C'est ce qui les determina à composer leur
harmonie de ces trois sortes d'instrumens que l'on bat,
que l'on touche, et que l'on souffle, et de donner en méme
temps a leur Poësie et à leur Eloquence les accompagnemens de
la Musique, que l'une et l'autre pouvoient recevoir. De là
vint la diversité des accents aigus, graves, et circonflexes;
des tons hauts et bas, aigres et durs, mols et languissans:
des syllabes longues et breves, des pieds et des mesures de
leurs Vers, et le tour de leurs periodes.
[-99-] Ils apprirent des instrumens que l'on bat les
accents graves, de ceux que l'on touche les accents aigus,
quand les cordes sont bien tenduës; et des tortillemens de
l'air qui se font dans les instrumens que l'on souffle, les
accents circonflexes.
Et comme enfin ils remarquerent sur les instrumens que
l'on frappe la diversité des temps, des mesures et des repos,
c'est aussi de ceux que l'on souffle qu'ils apprirent à
regler les intervalles de leurs Vers, et les periodes que
l'on peut reciter d'une haleine avec de petits repos, qui
aident le recit, et la respiration.
Tout cela se trouve naturellement dans le corps de
l'homme, le battement dans le coeur et dans les arteres; le
souffle dans la respiration, et dans la parole qui est un son
articulé, et les trémoussemens des cordes dans les muscles,
les nerfs et les tendons. C'est ce qui a fait donner le nom
d'harmonie aux mouvemens du corps de l'homme quand ces
mouvemens sont reglez. Car comme la beauté d'un corps naît de
la proportion, et de l'arrangement de ses parties, quand ces
parties se rapportent exactement les unes aux autres dans une
duë symmetrie, l'air et la grace qui animent cette belle
proportion, naissent necessairement de la parfaite [-100-]
harmonie des mouvemens interieurs avec les exterieurs, qui
non seulement s'unissent avec les parties du corps, qui font
cette symmetrie, mais les font agir avec un certain accord,
et une cadence si juste, qu'il est aisé de voir que ce sont
les mouvemens de l'ame qui font agir cette multitude
d'organes si divers et si differens, dont le rapport et
l'union entretiennent l'harmonie de l'homme exterieur. C'est
pour cela, si je ne me trompe, que quelques-uns de leurs
Philosophes dirent que l'ame étoit une harmonie, parce
qu'elle est le principe de ces mouvemens si justes; et je ne
sçai si ce n'est point pour cela méme que la celebre
inscription du Temple de Delphes renvoyoit l'homme à la
connoissance de lui-méme, parce que la méme sagesse qui a mis
naturellement dans nos esprits les semences des disciplines,
et leurs premieres notions, a fait de nos corps les modeles
de la pluspart des Arts que l'homme peut exercer pour son
utilité aussi bien que pour le plaisir. C'est ainsi que ces
Sages profiterent, et firent de grands progrez dans l'étude
des sciences, et la connoissance des Arts en refléchissant
sur eux-mémes, et autant de fois que je considere les regles
qu'ils nous [-101-] ont données sur l'art de penser, de
persuader, et de raisonner, j'admire ces reflexions, qui ont
quelque chose d'extraordinaire et de divin.
L'Eloquence et la Poësie de cette Nation ingenieuse,
produisirent de grands effets, pour la persuasion, et pour
les mouvemens de l'ame aussi bien que pour le plaisir, parce
que l'une et l'autre avoient été comme formées sur les regles
de la Musique, qui est capable de produire tous ces effets
prodigieux. Et certes si le son des instrumens emeut
naturellement le corps par les tremoussemens de l'air, et si
imprimant dans l'oreille les cadences des mouvemens, ils nous
portent à suivre ces cadences par le chant dont naturellement
on accompagne le son des instrumens, pour peu de disposition
que l'on ait à la Musique, ou méme par le mouvement du corps,
qui a peine de s'empécher de danser, et de se tremousser
quand on entend quelque Symphonie. Que devons nous dire de
l'ame qui est le principe de tous ces mouvemens? sinon qu'il
faut qu'elle soit emüe elle-méme, et comme ébranlée toute
spirituelle qu'elle est, parce qu'il n'y a rien qui approche
plus de la nature des esprits, que le son qui est un
agitatation [-102-] de l'air. Disons que l'ame qui est liée
au corps par des liens imperceptibles, qui la font agir sur
ce corps, et qui font que le corps agit sur elle, prend, pour
ainsi dire, diverses situations dans ce corps, selon les
diverses dispositions des organes, comme elle change
elle-méme les dispositions de ces organes quand elle veut agir sur
eux avec plus d'attention. Et tout ainsi que nous voyons que
les cordes d'un instrument qui sont montées à l'unisson,
tremoussent et sont ébranlées quand l'une d'elles est
touchée, parce que les ondulations de l'air qui sont faites
par les tremoussemens trouvant les autres cordes dans une
situation toute pareille, y font toucher l'air qu'elles
poussent dans le méme sens, qu'il est poussé par l'autre
corde. Le corps se trouvant donc de méme dans une disposition
qui a du rapport à l'air que l'on joüe, en reçoit plus
facilement les impressions et les fait passer jusqu'à l'ame,
qui alors, s'il est permis de parler ainsi, se trouve comme
en unisson avec l'instrument que l'on touche. C'est ce qui
fait que quelques-uns ne sont émus que des airs gais,
d'autres sont plus touchez de ceux qui sont mélancoliques et
languissans. L'un se plaît à entendre la Trompette, un
[-103-] autre la Flûte ou le Luth. Aujourd'hui nous aggréons un
air, qui demain ne nous plaira plus. Tout cela se fait par
les rapports qu'a la diverse disposition de nôtre esprit et
de nôtre ame avec ces airs, et ces instrumens.
En effet nous remarquons trois especes d'harmonie, l'une
qui frappe seulement l'ouïe comme le chant des oiseaux, qui
n'exprime rien et qui ne laisse pas de plaire, par les
gazoüillemens qu'ils font. L'autre qui n'est que de l'esprit,
comme l'harmonie de lU'nivers, l'harmonie du corps humain, et
l'harmonie d'un Etat, ou d'une Republique, qui consiste dans
la juste proportion des choses, et dans l'arrangement des
nombres sans le mélange d'aucun son. Et enfin celle qui
frappe l'oreille, et qui passe jusqu'à l'ame. Il y a
plusieurs personnes qui ne sont capables que de la premiere
de ces harmonies; ils ont des oreilles pour entendre le
chant, et comme ils ont d'ailleurs l'ame pesante, les accords
ne les touchent point, ni les mouvemens de la Musique ne font
point d'impression sur leur ame, et ils entendent les
Concerts les plus sçavans, comme ils entendent le chant de
plusieurs oiseaux, qui n'est qu'un gazoüillement qui n'a
[-104-] rien de concerté. Ceux qui sçavent la Musique sont
pleins d'une harmonie purement spirituelle, lors méme qu'ils
ne chantent pas, parce qu'ils ont dans la memoire et dans
l'imagination comme dit Saint Augustin, toutes les
connoissances des accords et des consonnances. Enfin la
Musique recitative qui accompagne de beaux Vers, et des
sentimens bien passionez, et qui sçait prendre tous les tours
et toutes les flexions, capables d'exprimer ces sentimens,
passe de l'oreille dans l'ame, et c'est en cela que consiste
l'excellence de la Musique dramatique.
C'est à quoi les Grecs ont principalement travaillé. Il ne
faut que voir ce qu'ils ont écrit de la Musique pour en étre
persuadé, aussi bien que des mouvemens de l'ame dont ils ont
observé toutes les proportions, et les differences des tons
pour parler ordinairement, pour exposer les choses, pour les
soutenir avec vigueur, et enfin pour émouvoir. Denis
d'Halicarnasse a remarqué que dans le parler familier nous
montons naturellement à la Quinte quand nous prenons le ton
affirmatif.
Les Italiens qui ont retenu ces differences de tons pour
distinguer les talens [-105-] de leurs Predicateurs, disent
de ceux qui exposent bien, et qui racontent agreablement,
qu'ils excellent au premier ton; de ceux qui sont forts dans
les preuves, qu'ils ont le second ton, et de ceux qui
ébranlent les esprits, et qui touchent les coeurs par une
declamation violente, qu'ils sont habiles au troisiéme ton.
Le Pere Edmond Auger Jesuite François, qui fut Confesseur
du Roi Henry III. et l'un des plus celebres Predicateurs de
son temps, ayant été élevé à Rome, où il fut receu par saint
Ignace, remarqua cette difference de tons qu'avoient les
Predicateurs Italiens, et étant retourné en France, où il
travailla à former des ouvriers Apostoliques pour les opposer
à l'Heresie qui faisoit de grands progrés, il composa une
espece de petits discours, où il distingua ces trois tons, et
exerçant de jeunes gens à déclamer une de ces formules qu'il
avoit composée, à ce dessein on appelloit cét exercice faire
les tons. Voicy la formule qu'il composa.
Premier Ton qui est simplement expositif.
Vous devez sçavoir que l'homme [-106-] étant tombé par sa
faute en la disgrace de son Createur, et dans la tyrannie de
Satan, il s'est trouvé en grande misere, et confusion, et que
par le sang de l'Agneau immaculé il a été affranchi de ce
pesant joug, et remis en l'amitié de son Dieu. Et partant,
mes freres, vous devez bien penser, et attentivement
considerer l'infinie bonté et demesurée benignité de nôtre
Sauveur et Redempteur, qui étant Dieu s'est fait homme,
aneantissant sa grandeur pour nôtre petitesse; qui a voulu
pour toy, ô ingrate creature descendre des Cieux, et sortir
du sein de son Pere, où il étoit aimé, servi, et adoré des
Esprits bien-heureux, des Anges, des Archanges, des
Principautez, et generalement de toute la Cour Celeste.
[Second Ton. in marg.] O Chrétien, regarde ton Seigneur
comme pour toi il s'est fait serviteur! ô bonté infinie! ô
tres-doux Agneau, qui vous a contraint de porter nos
iniquitez, et d'endurer la mort, pour donner la vie à de
miserables pecheurs?
[Troisiéme Ton. in marg.] O endormis et ensevelis au
sommeil du peché, jusques à quand serez-vous insensez?
Jusques à quand aurez-vous les yeux et les oreilles fermées,
oyez la voix du Prophete Joël. Chantez, dit ce [-107-] divin
Trompette, chantez en Sion, sanctifiez le Jeûne, assemblez le
peuple, sanctifiez l'Eglise, assemblez les Vieillards,
assemblez les petits et sucçans la mammelle, Canite tuba in
Sion, sanctificate Jejunium, vocate coetum, congregate
populum, sanctificate Ecclesiam, coadunate senes, congregate
parvulos, et sugentes ubera. Ne voyez-vous point, ne
voyez-vous point combien il y en a qui perissent? Pleurez, pleurez
donc vos pechez et ceux du peuple, et ce faisant Dieu vous
donnera sa grace en ce monde, et la gloire en l'autre.
Chaque nation a son caractere pour le chant et pour la
Musique, comme pour la pluspart des autres choses, qui
dépendent de la difference des genies, des usages et des
coûtumes. Et si un excellent Musicien a dit, que les François
chantoient, que les Espagnols abboyoient ou glapissoient, que
les Italiens chevrottoient, et que les Allemans meugloient.
Galli cantant, Hispani latrant, Itali caprizant, Germani
boant; il auroit pû ajouter que les Anglois siffloient, et
que les Turcs hurloient. Mais il seroit contraint de dire que
les Grecs touchoient, et produisoient ces grands effets que
leurs histoires ont décrits. Les François chantent [-108-]
particulierement depuis trente ans, parce qu'il n'est guere
de nation qui ait plus perfectionné le chant pour les petits
airs et les Chansons par les finesses, et les delicatesses
des ports de voix, des passages, des diminutions, des
tremblemens et de tous ces ornemens du chant, qui font sentir
à l'oreille tout ce qu'une belle voix peut faire sentir de
plus doux, avec une admirable methode, qui passe toutes les
regles ordinaires de la Musique. La gravité de la Musique
Espagnole en fait une espece de jappement, comme la pleine
Musique des Allemans avec leurs Serpens, et leurs Saqueboutes
dont ils accompagnent leurs voix, approche fort du
meuglement. Ce sont les roulades des Italiens Et leurs
fredons trop frequens qui les font chevrotter. Mais leur
langue est d'ailleurs admirable pour la Musique. Et comme
leur Poësie, leur genie, et leur éloquence tiennent fort du
caractere de ces anciens Grecs, qui furent les maîtres des
Arts; il semble aussi que ces beaux Arts ayent passé de la
Grece en Italie, comme nous commençons de juger par les
choses que nous voyons qu'ils vont passer insensiblement de
l'Italie en ce Royaume, où la Peinture, la Sculpture, les
Gravures, la Musique [-109-] l'Eloquence, la Poësie,
l'Histoire, et les Manufactures font voir depuis quelques
années, ce qu'on peut trouver de plus beau. Il n'y a que
l'Architecture, qui n'est pas encore si parfaite, parce qu'au
lieu de s'attacher à ces beaux ordres des Grecs, qui ont
épuisé la justesse de toutes les proportions, et la beauté
des ordonnances, on s'amuse à chercher ce qu'on ne trouvera
jamais.
Je ne puis m'empécher icy de témoigner ma surprise sur le
dessein d'un Alleman, qui prétend avoir trouvé la veritable
figure des parties du Temple de Salomon, et qui nous a donné
la description de deux Colomnes, dont les lis faisoient le
principal ornement. Il croit méme, que l'on pourroit inventer
un nouvel ordre sous le nom d'ordre tres-Chrétien, en y
mélant les Fleurs-delys, qui font les Armoiries de nos Rois,
à qui ce glorieux titre a toûjours été donné depuis que
Clovis eut embrassé la Religion Chrétienne. Je loüe le zele
de cét Etranger, qui touché de la grandeur, et des vertus
heroïques de nôtre Monarque, a eu des sentimens si avantageux
pour la France, mais je ne sçaurois convenir avecque lui, que
les ornemens du Temple de Salomon fussent faits comme [-110-]
nos FleursdeLys, qui sont des Iris, et non pas des Lys de
jardin, comme leur couleur et leur figure le font voir
manifestement aussi bien que les Sceptres des anciens Sçeaux
de nos Rois, où l'Iris est parfaitement bien formée.
Ce qui fait voir encore que les Lys, dont il est parlé si
souvent en la description des ornemens du Tabernacle, et du
Temple de Jerusalem, n'étoient pas semblables à nos
Fleursdelys, est qu'il est dit expressément, que la Cuve
d'airain, qui est appellée du nom de Mer au chapitre
quatriéme du livre second des Chroniques, [Porro vastitas
ejus habebat mensuram palmi, et labium illius erat quasi
labium calicis, vel repandi li lii. 2 Paralip. c. 4. v. 5 in
marg.] avoit le dessus à rebords comme un Lys ouvert, et ces
sortes de coupes ou de Verres à qui on donne la méme figure,
ce que nos Fleursdelys ne sçauroient faire. Les Lys qui
servoient d'insertions aux branches du Chandelier dont Dieu
lui-méme prescrivit la figure et les mesures à Moïse, étoient
des Lys semblables à ceux de nos jardins. Les
chapi<t>eaux des deux Colomnes mises à la porte du
Temple étoient de la figure de la Mer d'airain, et l'Ecriture
pour nous les décrire se sert des mémes termes pour l'un et
pour l'autre au Chapitre vii. du livre troisiéme des Rois.
Cét Autheur s'en devoit tenir aux soins laborieux [-111-] de
Prado et de Villapand, dont tous les Sçavans ont admiré le
travail, dans la curieuse recherche qu'ils ont faite de
toutes les parties de l'Architecture du Temple, et de ses
Ornemens. Mais quand méme nos Fleursdelis se seroient
trouvées aux Ornemens de ce Temple de la maniere dont cét
Alleman nous les a représentées, il ne s'ensuivroit pas de là
qu'elles pussent faire un nouvel ordre. Ce ne sont pas les
Ornemens qui font le corps d'une ordonnance, c'est le choix
de ses Parties, leur arrangement, et leurs proportions dans
une dûë symmettrie. C'est ce qui rend le Frontispice de
l'Eglise de saint Gervais un chefdoeuvre d'Architecture,
parce que celui qui l'a si sagement conduit, s'en est tenu
aux trois ordres Grecs, qui sont ce que l'Architecture aura
jamais de plus beau, et de plus exact. Si le changement des
ornemens pouvoir faire des ordres nouveaux, à quoi tiendroit-il
que l'on ne fit un ordre Imperial en faisant des Aigles à
deux têtes, une espece de Chapiteau: de faire un ordre
militaire d'un Casque garni de plumes, et cent autres de
cette maniere, avec des G<>iphons, des Harpies, des
Lions, et d'autres figures. Cependant comme on nous promet
[-112-] la description, et la figure d'un ordre François, qu'un
habile Architecte a inventé depuis peu, et qu'on nous assure
ne pas ceder en beauté à aucun des autres ordres, [Journal
des Sçavans du 26. Août 1680. in marg.] il faut attendre de
le voir pour étre persuadé qu'on en peut inventer de
nouveaux, et que les Grecs, quelque habiles qu'ils ayent été,
n'ont pas épuisé les connoissances, qu'un si bel Art nous
peut fournir, non plus que celles de la Musique que l'on
prétend au ourd'hui étre incomparablement plus parfaite que
la leur, quoi que nous ne lui voyons pas produire les mémes
effets. Car où sont ceux que la Musique échausse aujourd'hui
au Combat, comme la Musique Grecque y échauffoit tant de
Heros? Où sont les Dames à qui elle inspire une vertu aussi
sage qu'étoit celle de Penelope au milieu des recherches de
tant d'assidus, dont elle ne demeura victorieuse, que par
l'assiduité de son travail, et les charmes d'une Musique
grave et serieuse qui lui inspiroit l'amour de la retraite,
et des moeurs innocentes et reglées? Et parce qu'on croiroit
peut-étre, que ces effets si merveilleux qu'ils ont attribué
a leur Musique, sont de la nature des Fables de leur Arion,
et de leur Orphée, ayons recours à des exemples authentiques,
[-113-] et à des témoignages irréprochables, pour établir la
verité de ces grands effets qu'a produits la Musique des
Anciens.
David ne remettoit-il pas l'esprit de Saül autant de fois
qu'il lui joüoit de sa Harpe, [1 Reg. c. 6. in marg.] et pour
faire revenir ce Prince de l'humeur atrabilaire; qui étoit
comme une espece de demon qui le possedoit de temps en temps
n'avoit-on pas recours à ce jeune Musicien? Quand on vouloit
que les Prophetes annonçassent leurs oracles, ces hommes
inspirez de Dieu ne demandoient-ils pas souvent qu'on leur
amenât des Musiciens, afin qu'excitez par le chant qui est
capable d'agiter le corps, et d'émouvoir les esprits, ils
pussent se disposer à recevoir l'Esprit de Dieu, dont ils
avoient besoin pour prononcer ces oracles? [4 Reg. c. 3. in
marg.] Elisée ne voulut point annoncer au Roi d'Israël ce
qu'il avoit à faire pour délivrer son armée de la soif
qu'elle souffroit, s'il n'étoit excité de cette sorte. Aussi
plusieurs ont crû que ce fut par un mouvement de pieté et de
Religion que David ordonna des Chantres, et des Joüeurs
d'Instrumens pour les ceremonies du Temple et du Tabernacle,
parce que [-114-] la Musique excite à la devotion. Le
plain-Chant de l'Eglise fait tous les jours les mémes effets par la
gravité de ses tons, aussi bien que par la majesté de ses
paroles Le Miserere inspire des sentimens de penitence, le De
profundis des sentimens de douleur, et de compassion pour les
defunts. Le Magnificat et le Te Deum. des sentimens de joye.
Les Hymnes font la méme chose selon nos divers mysteres, et
les Offices de la Semaine sainte n'excitent-ils pas tous les
ans dans l'ame de ceux qui y assistent les sentimens d'une
veritable devotion autant par la gravité du chant de
l'Eglise, que par la dignité majestueuse des saintes
ceremonies dont ce chant est accompagné?
Ces effets que la Musique est capable de produire, firent
dire aux Platoniciens que c'étoit une sage disposition de la
Providence d'avoir fait du chant aussi-bien que de l'Etude,
et de la science, des remedes aux maux de l'ame, afin que
comme l'homme qui est composé de corps et d'esprit a des
remedes pour le corps dans les plantes, dans les metaux, dans
les animaux, dans les sucs et les liqueurs, qui sont des
substances [-115-] materielles comme le corps, l'ame pût
avoir les siens dans les choses spirituelles, comme sont les
connoissances et les reflexions, et dans la Musique, dont les
sons, les airs et les chants approchent de la nature des
choses spirituelles.
C'est ce que les Grecs connurent si bien, qu'ils firent de
la Musique particulierement de celle qui servoit aux
representations un remede aux maux de l'esprit, et un honnête
amusement pour appaiser les passions, et pour les exciter.
[versibus impariter junctis querimonia primum Horat. in arte,
Archilocum proprio rabies armavit Iambo. in marg.] Ainsi ils
eurent des vers, et des chants pour la plainte et pour la
douleur, pour la colere, et pour la joye, pour les choses
serieuses, et pour la plaisanterie. Ils sçavoient exprimer le
bruit des flots, le sifflement des vents, le craquement des
dents des animaux, et plusieurs choses semblables, comme
Pollux a remarqué. Ils avoient des voix douces, des voix
fortes, des voix brillantes, ils accompagnoient des mouvemens
de la tête, et des yeux, aussi-bien que d'un geste propre et
naturel leurs cadences passionnées: enfin rien ne leur
manquoit de la force, de la douceur, et de la legereté de la
voix selon les diverses expressions qu'ils vouloient faire,
[-116-] n'est-ce pas ce qu'il faut pour toucher le coeur, et
pour produire dans l'ame toutes les impressions des mouvemens
capables de l'ébranler?
Et certes s'il faut juger de la bonté de leur Musique par
celle de leur Poësie, l'une et l'autre ayant tant de rapport
ensemble, qu'il est presque impossible que l'une soit bien
accomplie sans le secours de l'autre, ne faut-il pas avoüer
qu'ayant eu la Poësie dans un degré de perfection où l'on
n'est point encore arrivé, leur Musique n'a pas été moins
parfaite?
Il est vrai qu'il faut distinguer divers temps à l'égard
de cette Musique pour trouver sa perfection. Elle fut en ses
commencemens assez imparfaite aussibien que les autres Arts,
et il ne faut pas juger de ce qu'elle étoit au temps de
Sophocle, et de Pindare, sur ce qu'elle avoit été au temps de
Pythagore, où l'on commençoit seulement à reconnoître la
nature des nombres harmoniques, et leurs proportions. Comme
l'on jugeroit mal de la Poësie des Latins, si au lieu de la
considerer dans les ouvrages de Virgile et d'Horace, on n'en
jugeoit par ceux d'Ennius et de Pacuvius, qui n'avoient ny la
delicatesse, [-117-] ni la majesté de ces deux Poëtes du
siecle d'Auguste, on feroit un mauvais jugement de la Musique
des Grecs, si l'on en jugeoit par ses premiers commencemens.
Voyons maintenant si les Grecs ont eu une Musique à
plusieurs parties, et de contrepoint, qui est la derniere
chose qu'il me reste à examiner des trois que j'avois
proposées touchant la Musique des Anciens.
Pour le faire avec methode, il est necessaire de remonter
jusqu'à l'origine de la Musique, pour en mieux connoître les
differences.
Le son qui est l'unique objet de la Musique, et le sujet
sur lequel elle s'applique pour faire ses Concerts, et ses
accords, n'est autre chose que l'ondulation, ou les
tremoussemens de l'air ou de quelque autre corps fluide,
renfermé, rompu, et refléchi entre deux autres corps, dont
l'un cause son mouvement, et l'autre le rompt, le contraint,
et l'empéche de passer outre. Il faut donc trois corps pour
faire un son parfait, et qui puisse étre entendu, un corps
fluide qui soit mû et agité, un corps qui l'agite, et qui le
remuë, et un autre corps, qui rompe, qui contraigne [-118-]
et qui refléchisse les mouvemens ondoyans de ce corps fluide.
Nous pouvons le remarquer dans le son de la voix, où le
poumon pousse l'air dans la trachée, comme dit le Poëte
Lucrece, et la langue et le palais venant à rompre cét air,
et le faisant refléchir, l'articulent, et le rendent sonore,
aussi bien que la contrainte qu'il trouve dans le Canal de la
trachée semblable à celui d'une flûte.
Corpoream quoque enim vocem constare fatendum est,
Et sonitum, quoniam possint impellere sensus.
Praetereà radix vox fauces saepè, facitque
Asperiora foras gradiens arteria clamor.
Ainsi l'air qui forme le son et la parole dans l'homme est
poussé, contraint, battu, rompu, et refléchi plusieurs fois
pour faire un son articulé. Radit vox fauces saepè. Comme
dans les Echos ce son articulé pousse l'air vers un rocher,
ou un lieu creux, et les ondulations de cét air ainsi poussé
portant le son de la voix le font refléchir. Ce qui a fait
dire si sçavamment au Prince des Poetes Latins ces paroles
qui expriment [-119-] exactement la maniere dont se forment
les Echos.
Ubi concava pulsu
Saxa sonant, vocisque offensa resultat imago.
Le mot pulsu explique le mouvement du corps qui agite
l'air saxa concava la cavité du lieu, qui reçoit cét air
agité vocis imago la repetition du son articulé qui est porté
avec l'air agité. offensa exprime la rencontre de l'air
contre un corps qui le fait refléchir, et cette reflexion est
exprimée par le mot Resultat, qui en méme temps exprime les
tremoussemens et les ondulations de l'air, semblables aux
trémoussemens et aux ondulations de l'eau quand on y a jetté
un caillou ou quelque autre chose.
Ces agitations de l'air qui sont la cause du son, font que
la Musique a trois sortes d'instrumens. Des instrumens que
l'on bat et que l'on frappe comme les Tambours, les Tymbales,
et les Cloches: des instrumens que l'on touche, comme les
Harpes, les Violons, les Luths et les Clavessins; et des
instrumens à vent, où l'air serré et comprimé exprime divers
sons comme les Flûtes, les Orgues, les Hautbois, et les
Flageolets.
[-120-] De ces instrumens les premiers ne rendent presque
qu'un son uniforme, et d'un méme ton, et servent plus à
marquer les divers temps de l'harmonie qu'à varier ses
concerts. Cependant J. Vossius, qui a fait depuis quelques
années un Traité latin du chant des Poëmes, et de la force du
rythme ou du nombre de la Poesie, pretend que quoi que le
tambour ne soit capable que de rendre un méme ton, il a
diverses figures, et qu'il exprime tous les pieds de
l'ancienne versification des Grecs et des Latins qu'il dit
manquer à nôtre Poesie aussi-bien qu'à nôtre Musique. Il
ajoûte qu'il a vû des personnes qui exprimoient non seulement
des airs de Guerre par le battement du tambour pour exciter
les soldats au combat, et pour leur donner du courage, mais
qu'il n'y avoit rien de si tendre, de si doux, et de si
touchant dans la Musique qu'ils ne pussent imiter joüant
toute sorte d'airs à danser par les seuls changemens du Pata
du pan et du frr, qu'ils mêloient si bien qu'ils changeoient
les ïambes en trochées, et les Anapestes en dactyles par la
transposition des battemens plus vîtes ou plus lents, plus
forts ou plus sourds, [-121-] et le mélange sçavant des
pauses et des repos, ce qu'il pense que nos Musiciens ne
sçauroient faire avec tous leurs instrumens. Aussi veut il
qu'un Musicien s'exerce long-temps à battre du tambour, ou
des instrumens semblables jusqu'à ce qu'il ait appris toutes
les differences des mesures, et tous les temps des battemens
qu'il croit être d'un grand poids dans la Musique. Voici la
maniere dont il en parle: Ad reducendam rythmicam haud parùm
profuerit tympanotribas consulere. Inter illos quippè non
desunt qui eam musicae partem quae ad movendos facit affectus
longè melius intelligant, et exerceant quam ulli nostrae
aetatis musici. Est quidem tympanorum pulsus [monotonos] non
tamen [monoeides] cum certis, et rationi convenientibus sit
adstrictus numeris, ïambis videlicet, anapaestis, poeonibus
aliisque quibus adeò hodierna destituitur Musica, ut vix
ullum audias cantum, cujus motus et numeri non sint adeò
confusi et indistincti, ut neque formam, neque mensuram,
neque ullam prorsus contineant significationem. Vidi qui adeò
scitè tympanum tractarent, ut quibusvis etiam adstantibus
modò bellicos modò languidos, et meticulosos incuterent
motus, aliàs verò versâ vice ad [-122-] saltandum
instigarent, idque solâ mutatione rithmi et transferendo
pulsum fortiorem à fine in principium cujusque mensurae,
mutando nempè iambos in trochaeos, anapaestos in dactylos, et
poeonas quartos in poeonas primos. Si Musici nostri id ipsum
praestare jubeantur, etiamsi cum omnibus suis occurrant
instrumentis, erunt tamquam asini ad Lyram et nisi ipsos
imitentur Tympanotribas, nihil omninò si sapiant audebunt.
Illi ipsi tamen indignantur, si Musicis accenseantur
Tympanotribae, in quo tantùm abest ut cum illis sentiam, ut
potiùs existimem neminem esse bonum musicum, nisi idem quoque
bonus sit Tympanotriba. Nec pictor dici meretur qui graphidos
est imperitus, nec Musicus, qui omnigenorum temporum mensuras
et momenta in numerato non habeat. Haec verò ut cognoscantur,
utile in primis fuerit, ut qui Musicae sunt studiosi,
priusquàm artem canendi profiteantur, exerceant sese in
pulsandis Tympanis, testis, crotalis, similibusque
instrumentis, et in his velut rudimentis tamdiù immorentur,
donec omnium pedum, id est omnium motuum formas, et figuras
adeò sibi familiares reddant, ut eas absque cunctatione
exprimere et explicare possint quàm exactissimè.
Il faut être bien entêté du tambour [-123-] pour en parler
de cette sorte, et mal connoître ce qu'executent tous les
jours tant d'habiles Musiciens pour avoir si mauvaise opinion
de nôtre Musique.
Il est vrai que le tambour est non seulement d'un grand
secours dans les armées pour la marche des fantassins,
servant de signe pour déloger, pour marcher, pour se retirer,
pour s'assembler, et pour les autres commandemens qu'il
seroit difficile de porter par tout en méme temps, et de les
faire entendre de tant de personnes sans ce secours, mais il
anime les soldats, et leur donne du coeur quand il faut
choquer l'ennemi et le combattre. Les trompettes, les
Tymbales, et les Hautbois font à peu prés le méme effet: car
si les Trompettes animent la Cavalerie, et les chevaux mémes,
on void par experience que les Hautbois font marcher les
soldats plus gayement, et qu'ils vont animez par ce concert
aux occasions, et au combat comme s'ils alloient à des
nopces. Ils marchent comme en dansant au son de ces
instrumens, et le battement des Tymbales qui tient du
trepignement et de la marche des chevaux fait aussi que ces
animaux marchent [-124-] avec une fierté plus noble.
Je crois que c'est ainsi qu'il faut entendre la danse
militaire des Sybarites, et des Lacedemoniens quand on dit
qu'ils alloient en dansant à la guerre, parce que le tambour
qui regloit leur marche leur faisoit une espece de cadence,
et d'harmonie reguliere pour leurs mouvemens Car quand il
faut que plusieurs personnes marchent ensemble, et se suivent
immediatement sans interruption, si elles ne marchent d'un
pas égal elles s'incommodent et font la méme confusion, que
nous observons presque toûjours dans les processions, quelque
soin que l'on prenne de les ranger et de les faire marcher.
Au contraire une compagnie de soldats marche dans un ordre
toûjours égal par le moyen des tambours, parce que le
battement des Tambours pour la marche des soldats contient
sept temps, dont les uns sont marquez par les coups que l'on
donne sur le tambour, et les autres sont retenus comme autant
de pauses et de respirations. C'est pendant ces sept temps
que les soldats font une passée de leur marche, parce qu'ils
levent un des pieds sur le premier battement qui les
determine à marcher, ils le tiennent suspendu durant [-125-]
le second temps, au troisiéme ils posent ce pied, et
commencent à remuer l'autre, sur le quatriéme ils le tiennent
suspendu, ils l'appuyent sur le cinquiéme, sur le sixiéme ils
l'affermissent, le septiéme est une pause, apres quoi ils
recommencent. Ces sept temps sont differemment mêlez de
battemens et de pauses selon les marches differentes des
nations, mais il faut toûjours que le premier temps, le
troisiéme et le cinquiéme soient battus et marquez, parce que
le premier détermine à se mouvoir pour macher, et les deux
autres marquent les affermissemens du pied, qui vont en
cadence avec le battement sans qu'on y fasse de reflexion,
par la seule accoûtumance de l'oreille.
Les Suisses qui ont naturellement la marche plus pesante
que les François, commencent par trois battemens forts; qui
sont suivis d'une pause, et d'un battement fort avec une
autre pause c'est ce qu'exprime leur Colin tan-pon.
Les François qui sont plus lestes se remuent d'abord sur
quatre breves, et appuyent sur une longue, suivie de deux
pauses qu'exprime le Pata pata pan. Quand on fredonne apres
plusieurs [-126-] battemens de cette sorte, c'est pour varier
les tons de la marche. Ainsi tous les battemens sont
naturellement, ou longs, ou brefs, ou plus brefs. Les longs
sont les Pan, les brefs les Pata et les plus brefs les Frrr,
que je ne sçaurois mieux exprimer que par ces lettres qui
font un bruit semblable à celui d'une troupe de pigeons quand
ils s'envolent tout d'un coup.
Les Espagnols qui sont plus graves en leur marche que les
autres nations, ont des mesures plus longues, et des pauses
plus entre-mêlées. Ainsi chaque Nation a son battement
different. Il est viste et pressé quand on bat la charge pour
le combat pour animer plus fortement les soldats par ces
battemens précipitez, comme pour hâter le secours au temps
des Incendies ou d'un attaque et de l'approche des ennemis,
on sonne l'alarme par des mouvemens brefs, vîtes, pressez et
reïterez.
Les Grecs sont de tous les peuples, ceux qui observerent
le mieux la diversité des temps, et des mesures à l'égard des
instrumens que l'on frappe. A cette connoissance de temps des
pauses, et des mesures qui servent beaucoup aux accords et
aux mouvemens, ils [-167 <recte 127>-] joignirent celle
des impressions que pouvoient faire les battemens sur les
corps capables de resonner, et celle de la durée de ces
impressions: surquoi ils connurent qu'un corps fait en forme
de Cloche renversée, ou comme un verre, s'il est d'une
matiere sonore, fait naturellement l'octave, la quinte, la
quarte, et la tierce quand il est frappé, parce que l'air
agité ondoye dans une partie cinq, quatre, trois, et deux
fois, tandis qu'il tremble une seule fois, dans une autre.
Les grosses cordes d'une Viole font la même chose si on les
touche doucement avec l'Archet, à cause des tremoussemens de
l'air interne, qui fait toutes ces consonances; Elles se font
aussi dans toutes les autres cordes que l'on touche, mais
étant deliées, et les ondulations plus delicates, elles ne
sont pas sensibles comme dans les grosses cordes. Les
consonances de plusieurs parties s'offrent si naturellement à
ceux qui joüent des Instrumens, particulierement quand on en
mêle plusieurs ensemble, comme faisoient les Anciens, qu'il
est étrange que l'on puisse dire qu'ils n'ayent point connu
les accords du contre-point, et qu'ils n'ayent fait aucune
mention de la division de la Musique en simple, et composée
de plusieurs parties.
[-128-] [[kai moniamboi ge, kai pariambides nomoi
kitariserioi ois kai proseuloun.] c. 10. in marg.] Il ne faut
que lire sept ou huit Chapitres du livre quatriéme de Julius
Pollux, pour étre pleinement persuadé de la multitude des
parties de la Musique des Grecs, et de la diversité de leurs
Concerts. Ce qu'il dit de l'harmonie des modes, des accords,
et des modulations, et particulierement des Accords, à qui
ils donnerent le nom de Lois pour la justesse de toutes les
parties, particulierement quand on mêloit les Luths,
[Mono<o>dia prosf<ooro>s] avec les Flûtes, ce
qu'ils nommoient des Meniambes, et des Pariambides, pour
exprimer les accords de ces contretons de diverses parties.
Ne parle-t-il pas des Melodies simples, et des Mélodies
composées, ne dit-il pas que la Flûte Egiptienne qu'il nomme
Ginglare n'étoit bonne, que pour la simple mélodie, parce
qu'elle gardoit l'unisson? [Sumphonian apoplountes] ne
parle-t-il pas des deux Flûtes, l'une longue, et l'autre plus
courte, dont la diversité des sons faisoit aussi un Concert à
deux parties d'une Basse et d'un Dessus, dont on se servoit
dans les Nopces. A quoi bon tant de Flûtes differentes pour
chanter les Hymnes, les airs de Triomphe, les Dithirambes,
les Chansons à boire, et celles qui servoient aux danses, et
aux chants des filles, des garçons, et des [-129-] hommes, et
aux Concerts de divers instrumens, sinon qu'elles servoient
aux accords de plusieurs parties?
La disposition du Choeur Comique composé de vingt-quatre
personnes rangées de quatre en quatre pour la diversité des
parties, n'est-elle pas une autre preuve de cette verité? Les
cinquante Musiciens qui remplissoient le Choeur des anciennes
Tragedies jusqu'aux Eumenides d'Eschyle, chantoient-ils tous
sur le méme ton? Le trop-grand bruit que faisoient tant de
Musiciens, obligea de le reduire à un plus petit nombre, afin
que les accords en fussent mieux remarquez, dit Julius
Pollux.
De quoi auroient servi les Instrumens à tant de cordes, et
les Orgues à tant de tuyaux dont ils avoient l'usage, s'ils
n'avoient cherché dans cette multitude de cordes et de tuyaux
les accords des contreparties, et du contrepoint?
L'Instrument qu'inventa Epigone, étoit à quarante cordes. Le
Simique en avoit vingt-cinq.
Enfin, la preuve la plus invincible de la perfection de la
Musique des Grecs, est l'abondance de termes en leur langue
pour exprimer tous les accords, tous les modes, toutes les
consonances, tous les [-130-] ports de voix, les mesures, les
differences de tons, et le choc méme des parties. Une langue
n'a point de termes pour les choses qui ne lui sont pas
connües. Ainsi les Barbares de l'Amerique, et des terres
nouvellement découvertes, n'ont point de termes pour exprimer
les Mysteres de nôtre Religion, les secrets de la Politique,
ny les Regles de la Morale, parce qu'ils ne les ont jamais
connus, et n'ont jamais eu d'occasion de les nommer. Il a
fallu apprendre à ces peuples en langage Portuguais, ce
qu'ils ne pouvoient exprimer en leur langue. Il n'y a dans la
langue Latine, que des termes Metaphoriques, et empruntez
d'ailleurs pour l'Artillerie et les Fortifications de la
maniere dont on s'en sert aujourd'hui, parce que les Anciens
ne connurent point ces manieres. Au contraire, parmi les
Grecs il y a une infinité de termes pour marquer le
contrepoint, et la diversité des parties de la Musique. Ils
avoient des Modes et des Consonances de trois parties à
qui ils donnerent les noms de trois de leurs Divinitez, de
Jupiter, de Minerve, et d'Apollon, et ces accords étoient
composez d'Iambes, et d'Iambides, et de Pariambides, [Jul.
Poll. c. 4. l. 4. in marg.] c'est à dire de tons qui
s'unissoient, et d'autres [-131-] qui se choquoient.
[[Mer<> tou kitharodikou nomou terpandrou
kataneimantes, metarka kata tropa, me naka ta tropa] Iul.
Pol. l. 4. c. 4. in marg.] Terpandre divisa les accords du
Luth en plusieurs parties qui faisoient des fugues et des
accords. Que veulent dire tous ces autres termes de chanter
le dessus, la basse, et le concordant, et de detonner ou de
manquer à sa partie, de consonance, de plusieurs accords?
Aristoxene, et Ptolomée parlent assez clairement de cette
Musique à plusieurs parties, le mot de symphonie est en
plusieurs endroits. Plutarque, Pline, Ciceron, Seneque,
Macrobe, Boece, Cassiodore, et plusieurs autres Autheurs en
ont dit assez pour ne plus laisser de doute sur cette
matiere, mais c'est une étrange chose que de porter un esprit
prévenu à la lecture des Autheurs, on n'y void que ce que
l'on y veut voir, ou ce que l'on s'imagine d'y voir.
[[Orosadein, epadein, upadein, sunadein, apadein, paramonion,
paluarmonion.] in marg.] Le Fils de Dieu a eu beau dire
clairement dans l'Evangile cecy est mon Corps, pour en
établir la realité, les Heretiques prevenus d'une opinion
contraire, ne laisseront pas de dire, qu'il n'a voulu parler
que de la figure de son corps: de méme on aura beau citer
cent témoignages évidens pour la Musique à plusieurs parties
des Anciens, tout cela ne s'entendra que du Plainchant, de
l'unisson, de l'Octave, des [-132-] Bourdons, ou des
Consonances qui se suivent, parce qu'on ne veut pas qu'ils
ayent eu d'autre Musique. Mais que deviendront tous les
rapports ingenieux qu'ils ont fait de la Musique à plusieurs
parties, avec l'harmonie du monde composé de tant de Spheres,
et de tant de corps differens dont les mouvemens inégaux, les
distances, les intervalles ne laissent pas de faire un
concert si melodieux qu'un Roi Prophete et excellent Musicien
a dit que c'étoit un Hymne perpetuel que Dieu a composé
lui-méme à sa gloire, et à son honneur. Ne sont-ce pas autant de
preuves de la perfection de cette ancienne Musique dont on
regle les parties sur cét ordre de l'Univers? Diodore de
Sicile ne dit-il pas expressement, que ce fut sur l'harmonie
des Cieux, et des Planetes que Mercure forma les regles de
l'harmonie du chant, et les proportions des nombres, des
temps et des intervalles qui font les secrets de la Musique?
C'est sur la Musique que saint Denis a expliqué l'ordre
des hierarchies celestes, et avant lui saint Jean
l'Evangeliste n'a-t'il pas décrit l'ordre du Ciel empyrée, et
toute la gloire des Saints sous l'image d'un concert à
plusieurs parties? Les [-133-] choeurs des Patriarches, et
des Prophetes, des Apôtres, et des Martyrs, des Confesseurs
et des Vierges, qui font une harmonie de toutes leurs voix
distinguées en plusieurs parties, et unies en un seul chant,
font entendre la perfection où étoit la Musique des anciens
dont tant de Peres de l'Eglise se sont servis pour exprimer
la perfection de cette Eglise, et son admirable varieté.
Les anciens firent servir leur Musique à neuf emplois
differens, et c'est de ces emplois qu'ils firent les noms de
leurs Muses. 1. Ils s'en servirent pour chanter les loüanges
de leurs Dieux, et pour leur faire des prieres, ou des
actions de graces. 2. Pour developper les mysteres de leur
fausse Theologie, et les genealogies de leurs Dieux. C'est à
cette Musique qu'ils donnerent le nom d'Hymnes, qui étoient
d'un caractere grave comme nos chants sacrez. 3. Ils
l'employerent à décrire les choses naturelles, le cours des
Astres, et des saisons, la culture des champs et des jardins,
et le soin des troupeaux. 4. A chanter les loüanges des
Heros, et à honorer leurs triomphes. 5. A pleurer leur mort
ou les accidens de la fortune. 6 A representer les grandes
actions, et les évenemens de [-134-] l'Histoire. 7. à badiner
en exprimant des passions tendres, et les amours de leurs
Dieux, ou les galanteries de leurs Heros. 8. Ils en firent un
des ornemens de leurs Fêtes et de leurs réjouïssances, aux
Nopces, aux naissances, aux festins. 9. Enfin elle fut un
divertissement champétre des Bergers et des Bergeres, et dans
les jeux solennels qui se faisoient dans la Grece les defys
des Musiciens faisoient une partie de ces jeux. Ainsi Orphée
chanta des Hymnes et des Cantiques aux Dieux, et un autre
Musicien de méme nom, donna le nom de Parfums aux siens, en
faisant comme autant de Sacrifices à ses Divinitez. Pindare
loüa les Heros, Jopas chanta le cours des Astres, l'ordre des
temps et des saisons, Hesiode la Theogonie, ou la Genealogie
des Dieux, Homere des évenemens Historiques, Linus des
lamentations funebres. Theocrite fit chanter des Bergers et
des Bergeres, Eschyle et Euripide exprimerent les grandes
actions. Aristophane badina,
ou disputa
pour le prix aux jeux
Pythiens et Panathenaïques.
La Musique a divers Caracteres selon ces divers desseins,
celui de la Musique Dramatique dont j'ai entrepris de
traiter, [-135-] doit être d'exprimer les actions et les
mouvemens de l'Ame d'une maniere naturelle. Car c'est en quoi
réüssissent ces arts ingenieux dont le propre est d'imiter la
nature, comme la peinture, et la Poësie. Il faut pour cela
assujettir le chant et la Symphonie aux paroles, et aux vers
dont les recits et les sentimens doivent être entendus dans
ces actions de Theatre, qui ne doivent pas tellement être
faites pour le plaisir, qu'elles ne servent en méme-temps à
faire aimer la vertu, en chantant les loüanges des Heros, et
en representant ce qu'ils ont fait de plus digne de
l'immortalité. Ou il seroit à craindre qu'il n'arrivât
bien-tôt à la Musique dramatique, ce qui est arrivé à la Tragedie
sur la plûpart des Theatres, où au lieu des grandes actions,
et des sentimens genereux, qui excitent le courage, la vertu,
l'émulation, la compassion, la crainte, l'estime et
l'admiration, on ne void presque plus par le mauvais goût du
siecle, que des intrigues de galanterie, où des Heros
effeminez font les pitoyables personnages d'Amans passionnez.
C'est où en seroit bien-tôt reduite la Musique dramatique, si
au lieu des sçavantes manieres d'exprimer [-136-] les grandes
passions, en quoi les anciens excellerent, on ne faisoit que
des chansons tendres, de petits airs, et de semblables
bagatelles. N'y a-t-il plus pour les Dieux et pour les Heros
que l'on introduit sur la Scene, que des foiblesses indignes
de la majesté des uns, et de la grandeur des autres? Oû sont
ces soins de la Providence, ces dispositions à faire du bien,
ces marques de justice, et d'équité dans les recompenses des
bons, et la punition des coupables? Oû sont ces grandes
entreprises, oû le courage, l'émulation, les exemples des
ancêtres, le desir de l'honneur, et la vertu Heroïque
faisoient faire de si grandes choses? Hercule qui dompte les
monstres, n'est-il pas un sujet plus digne des yeux des
puissances de la terre, qu'un Hercule amoureux, qui file, et
qui fait d'autres bassesses indignes de sa naissance, ne se
souvenant plus qu'il descend des Dieux, et qu'il alpire à la
gloire de se rendre immortel comme eux.
On avoit crû que nôtre langue, et nôtre versification
n'étoient pas capables de soûtenir tous ces differens
mouvemens que demande la Musique dramatique, [-137-] et
Vossius en son Traité du chant des Poëmes, et de la force du
nombre et de la cadence des vers, pretend que la rime à
laquelle nos vers sont necessairement assujettis, est un
grand défaut dans les vers par les assonnances continuelles
qu'elle y fait, ce qu'il dit être un effet des langues
Barbares, qui n'ayant pas les mesures et les distinctions des
pieds des vers Grecs et Latins, ont voulu frapper l'oreille
par la rencontre de ces sons.
Cependant les Vers des Hebreux avoient déja ces
assonnances qu'il attribue aux langues Barbares, et ces
cadences repetées ont fait assez souvent un ornement de
l'éloquence des Grecs. Aussi n'avons-nous guere parmi nous de
versification plus agreable que celle de nos Sonnets, a qui
cette conformité de sons, et de cadences, et l'assonance de
huit rimes dans les deux premiers quatrains ont fait donner
le nom de Sonnets.
Parce qu'en ces quatrains de mesure pareille
La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille.
[-138-] Maynard qui voulut se delivrer de cette servitude
de huit rimes, à laquelle le Sonnet est assujetti, n'a pas eu
des Partisans pour établir cette licence et bien loin de voir
condamner cette rencontre de deux sons qui frappent huit fois
l'oreille, il l'a vû tellement établie, qu'elle est une loi
indispensable à qui veut faire des Sonnets, ceux qui n'ont
pas ces assonances ne passant que pour Epigrammes.
Par combien de faux raisonnemens prétend Monsieur Vossius
que nôtre Musique est incapable de produire les grands
effets, que produisoit l'ancienne Musique des Grecs, parce
que nous n'avons pas dans nôtre Versification les mémes
nombres, les mémes mesures, et les mémes cadences, comme s'il
n'y avoit qu'une seule sorte de mesure qui pût produire ces
effets, et qu'une seule langue fût capable de toucher et de
persuader. Chaque peuple a ses manieres, et ses usages
differens, quoi qu'ils soient naturellement sujets aux mémes
mouvemens de l'ame, et aux mémes passions. Ainsi, quoi que la
nature soit la méme par tout, les divers climats la
diverstifient si fort, que les moeurs ne sont [-139-] pas les
mémes dans tous les pais. Ce qui excite un Turc à la
vangeance, ny exciteroit pas un Alleman, parce qu'un Alleman
ne se pique pas des mémes choses dont un Turc peut étre
piqué. Ainsi quoi que les Passions soient toûjours les mémes
par tout, les mémes choses ne servent pas par tout à les
exciter également. Comme l'Appetit qui est le méme dans tous
les hommes, et dans tous les animaux pout le desir de manger,
ne se satisfait pas par tout des mémes viandes, et des mémes
alimens. Il faut donc examiner soigneusement le genie et le
caractere des langues que l'on veut faire chanter, et les
mouvemens qui sont propres à chaque nation. Un François se
met autrement en colere qu'un Espagnol, et comme l'un est
presque toûjours emporté en ces mouvemens violens, l'autre
affecte d'y conserver une fausse gravité, parce qu'il est
accoûtumé à cette gravité étudiée, au lieu que l'autre est
plus libre, et naturellement accoûtumé à ne point souffrir de
contrainte, et à ne point se déguiser.
C'est ce caractere des Langues, des Usages, et des
manieres de diverses [-140-] nations, qu'il faut étudier avec
soin pour reussir dans ces representations, parce qu'il faut
accommoder les beautez de la Musique, et les regles du chant
aux servitudes de la langue et de la Poësie, qu'il n'est pas
en nôtre pouvoir de changer, quoi qu'il y ait des sortes de
Vers plus propres à certains mouvemens, et à certaines
cadences, dont il faut faire le choix dans ces compositions.
Ainsi quand Monsieur le Duc de Chaulnes étant Ambassadeur à
Rome, fit representer dans son Palais pour la naissance du
second fils de France. Gli accidenti d'Amore. Le Seigneur
Giovan Teofili, qui en composa les Vers, voulant representer
les empressemens de Lucidoro, qui voyoit une personne qui
alloit se perdre au milieu des agitations d'une violente
tempête, et qui demandoit du secours à ceux qui étoient sur
le bord de la Mer, où sa Chaloupe ne pouvoit aborder à cause
des vents contraires, il fit ces petits Vers en forme de
priere et de conjuration aux Dieux, et à la tempête.
Procelle
Rubelle.
[-141-] Ch'il legno affondate,
Cessate
Cessate
O calme
Che l' alme
Ben spesso ingannate
Tornate,
Tornate
O numi dell' onde
Pietosi guidate
Il legno alle sponde
Deh più non tardate.
Tant s'en faut que ces rimes si souvent repetées dans ces
petits Vers, qui ne sont presque que des rimes, soient un
defaut dans le chant, qu'au contraire ils ont là une beauté
singuliere par l'expression des mouvemens balancez des ondes,
et des flots qu'ils imitent par cette uniformité de cadence,
comme la cadence de ces autres quatre imite le sifflement des
vents, et le bruit des flots d'une tempête.
D'Austro fremente
Horridi sibili
Tempeste horribili
Muouon nell' aque.
[-142-] Les R. frequentes avec les I. font merveille aux
trois premiers Vers pour exprimer ce que le Poëte veut
exprimer. Et le Signor Ercole Bernabei, qui fit la Musique de
cette action Dramatique ajusta excellemment sa composition à
celle du Signor Teofili.
Nôtre versification a ses beautez aussi bien que celle des
Grecs, et des Latins, et si celle-là consistoit dans les
mesures des Syllabes, et le nombre des pieds, la nôtre se
trouve dans le choix et arrangement des mots, les repos, les
cadences, et les rimes. Ecoutons ce que dit sur ce sujet
l'Autheur de l'Art Poëtique en nôtre langue, qui apres avoir
parlé de nos anciens Versificateurs, dit,
Qu'enfin Malherbe vint, et le premier en France
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et reduisit la Muse aux regles du devoir.
Par ce Sage Ecrivain la langue réparée
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
Les stances avec grace apprirent à tomber
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
Tout reconnut ses Loix, et ce guide fidele
[-143-] Aux Autheurs de ce temps sert encor de modele.
L'histoire de l'Academie Françoise nous apprend, que ce
fut la Musique qui regla nôtre Versification, et qui fit
trouver ces temps, et ces repos que l'on ignoroit auparavant,
pour les stances de six et de dix vers.
L'emportement de Vossius contre les cadences rimées, est
d'autant plus injuste que la chute des Vers Sapphiques par un
petit Vers d'un Dactile et d'un Spondée, et le méme nombre
des autres Vers ne doit pas étre moins importun à l'oreille
que la rencontre d'une méme rime. Il en est des oreilles
comme des yeux, il y a des modes qui choquent d'abord la vûe
par la disposition bizarre des habits, enfin les yeux s'y
accoûtument, et ce qui paroissoit bizarre, devient beau par
cette accoutumance. Quand Vossius oppose la traduction
Françoise d une Ode d'Horace à l'original, pour persuader que
l'une ne sçauroit se chanter comme l'autre, parce que la
mesure, à ce qu'il suppose, n'est pas la méme dans toutes les
stances Françoises, dont les Vers n'ont pas des pieds
mesurez, comme les Vers des [-144-] Strophes Latines, il faut
avouer, qu'il n'est pas Musicien: car sur ce principe je lui
demanderois volontiers si toutes les mesures d'une Strophe
peuvent s'accommoder à une autre, parce que la quantité des
Syllabes, est la méme. Ne faudroit-il pas que le nombre des
Syllabes de chaque mot fut aussi le méme? Prenons cette Ode
dont il parle.
Audivere Lyre, Dï mea vota Dï
Audivere, Lyce; fis anus, et tamen
Vis formosa videri,
Ludisque et bibis impudens,
Et cantu tremulo pota cupidinem
Lentum sollicitas. Ille virentis et
Doctae psallere Chiae
Pulcris excubat in genis.
Importunus enim transvolat aridas
Quercus, et refugit te, quia Luridi
Dentes, te quia rugae
Turpant, et capitis nives.
Comment feroit-il pour chanter, ces trois Strophes sur les
mémes temps et sur les mémes mesures. Je veux qu'il chante
tout d'un air et en un seul couplet
Audivere Lyce, Dii mea vota Dii Audivere Lyce.
[-145-] Comment chantera-t-il sur les mémes-temps.
Importunus enim transvolat aridas quercus.
Où il y a quatre syllabes moins au couplet? Y joindra-t-il
Et refugit, et coupera-t-il le te pour le joindre avec Quia
luridi dentes Comment fera-t il quadrer sur le méme chant Fis
anus et tamen
Vis formosa videri,
Ludisque et bibis impotent
Avec ces paroles quia lu<r>idi
Dentes; te quia rugae
Turpant, et capitis nives.
Où les repos ne se rencontrent pas sur les mémes syllabes.
La versification Françoise n'a pas ces incommoditez. Les
repos sont aux mémes endroits, et le sens d'un vers n'enjambe
point sur un autre pour la situation des paroles.
Si cét Hollandois naturalizé en Angleterre connoissoit
nôtre langue, et nôtre versification, et s'il avoit lû ce que
Monsieur de Bacilly a écrit sur nos manieres de chanter, il
auroit changé de sentiment, et il auro t vû que chaque païs
ayant ses manieres, il n'y [-146-] a guere de langue, qui
soit à present plus reglée que la nôtre, et qu'on a trouvé le
moyen d'y ajuster la Musique avec tant d'art et de science,
qu'il n'y a point de mouvemens que nôtre Poësie, et nôtre
Musique, aussi-bien que nôtre éloquence, ne puissent exprimer
et exciter quand elles veulent; et que si le son des
Instrumens qui ne dit rien de positif, est capable de
produire ces effets quand ce sont des mains sçavantes qui
joüent de ces Instrumens, et qui entendent les divers
rapports que ces sons peuvent avoir avec les differentes
dispositions de l'Ame, il n'est point aussi de passion que la
Poësie et la Musique ne puissent exciter en quelque langue
que ce soit, quand les mouvemens de l'harmonie sont accommodé
aux manieres de ces langues; ce que les habiles Maîtres font
sans beaucoup de peine, quand ils entendent également et la
nature des langues, et la perfection de la Musique.
D'ailleurs nôtre Musique Dramatique ne s'assujettir point
à chanter plusieurs vers sur les mémes mesures d'un air.
La Musique s'y accommode à toutes les inégalités des
mesures de la composition, [-147-] à la nature des paroles,
aux
syllabes longues et breves, aux voyelles qui doivent
sonner, aux diphtongues qui doublent le son, ou qui
l'appuyent, aux consonances qui murmurent, qui grondent, qui
se g<>issent dans le gosier, ou qui se poussent au
dehors. Enfin je ne sçai s'il y a jamais eu de langue, je
n'en excepte pas méme a Grecque, qui soit a<..>e à une
plus grande delicatesse que va a jourd'hui la nôtre pour la
declamation, et pour le chant. N'en déplaise à Monsieur
Vossius, c'est moins la mesu e des syllabes que l'on observe
dans le chant, que leurs accents, parceque es accents sont
faits pour le chant, et les mesures pour le temps du chant.
En ce vers de Virgile
Arma virumque Cano
La premiere syllabe du troisiéme mot est breve pour la
quantité, et longue pour l'accent, parce qu'il faut que le
chant appuye dessus pour faire entendre la syllabe suivante,
ce qui se pratique en tous les mots de deux syllabes.
Si Monsieur Vossius avoit vû les sçavantes regles que
Monsieur de Bacilly a données pour le chant des monosyllabes,
[-148-] il ne se seroit pas si fort déchaî<n>é contre
les langues où ils abondent. Car tant s'en faut qu'ils
nuisent au chant et à la déclamation, qu'au contraire ils les
rendent plus aisés en nôtre langue; et Monsieur Vaugelas en a
fait cette remarque expresse parmi celles qu'il a faites sur
nôtre langue. Ce n'est point une chose vicieuse en nôtre
langue qui abonde en monosyllabes, d'en mettre plusieurs de
suite. Cela est bon en la langue Latine qui n'en a que fort
peu; car à cause de ce petit nombre, on remarque aussi-tôt
ceux qui sont ainsi mis en rang, et l'oreille qui n'y est pas
accoûtumée ne les peut souffrir. Mais par une raison
contraire, elle n'est point offencée de nos monosyllabes
François, parce qu'elle y est accoûtumée, et que non
seulement il n'y a point de rudesse à en joindre plusieurs
ensemble: mais il y a méme de la douceur, puisque l'on en
fait des vers tout entiers, et que celui de Monsieur
Malherbe, qu'on allegue pour cela est un des plus doux et des
plus coulans, qu'il ait jamais faits. Voici le vers.
Et moi je ne voi rien quand je ne la vois pas.
Il ne faut donc faire aucun scrupule de laisser plusieurs
monosyllabes ensemble, [-149-] quand ils se rencontrent.
Chaque langue a ses proprietez et ses graces. Il y a des
preceptes communs à toutes les langues et d'autres qui sont
particuliers à chacune.
Maynard dont la versification est si belle, que Monsieur
de Malherbe l'estimoit l'homme de France qui sçavoit le mieux
faire des vers, en a un tres-bon nombre qui sont presque tous
de monosyllabes, voici quelques-uns de ceux que j'ai
remarqués.
Il est grand dans la paix, il est grand dans la guerre
Si le Roi que tu sers te fait son confident
Qui mit les Grecs dans un ch val de bois
Ses yeux depuis deux ans n'ont rien fait que pleurer
Il n'a devant les yeux que le bien de l'Etat.
Il a plusieurs hemistiches de monosyllabes.
Ce que ton bras a fait aux plaines de Rocr<>y
Et que j'<> fai des vers, qui plairont à la France.
Le vrai bien n'est qu'au Ciel, il le faut acquerir
Qui n'a plus sur le front une couronne entiere
[-150-] Mais je veux mal au Dieu qui m'en a tant
app<>is.
Ont mis tant de frayeur au coeur de tant de Rois.
Je ne finirois point si je voulois recueillir tous les
vers qu'il a faits de cette sorte.
Disons donc qu'il n'est point de langue plus ajustée à la
Musique et aux déclamations que la nôtre, depuis les
observations que l'on a faites sur l'art de bien chanter,
puis qu'elle a comme la Musique des syllabes longues, plus
longues, et tres-longues, de breves, et plus breves, et de
tres-breves, comme il y a dans la Musique des Notes blanches,
des Minimes blanches, des Noires, des Crochuës, et des
doubles Crochuës. Que nous avons des mouvemens, et des temps
differens pour les Voyelles, que nous exprimons toutes les
Consones, et que par la diversité des accents, par les
doublemens ou les glissades du gosier, les tremblemens, les
ports de voix, et les diminutions, il n'est rien qu'une belle
voix ne puisse faire dans nos representations.
Depuis que Monsieur Lully s'est [-151-] chargé de la
Musique de ces representations, on a vû tout ce que l'art, le
sçavoir, un genie heureux, et une longue experience peuvent
produire de plus excellent. Il est né au païs des belles
choses, et il s'est tellement accommodé à nos manieres par le
long sejour qu'il a fait en France, qu'il a fait du caractere
de l'esprit de sa Nation, et de celui de la nôtre ce juste
mélange de l'un et de l'autre, qui plaît, qui touche, qui
enleve, et qui fait avoüer, qu'il n'est rien, dont on ne
puisse venir à bout, quand il faut servir un Prince, qui à le
goût aussi fin, et le discernement aussi juste que l'a le
Roi. Cadmus, Thesée, Alceste, Atys, Isis, Bellerophon, et
Proserpine, sont les grands sujets qu'il a traités de cette
maniere admirable; et si l'invention et les vers de Monsieur
Quinaut ont rendu quelques uns de ces desseins inimitables,
la Musique qui les anime, leur donne des charmes si beaux,
que nous n'avons plus rien à envier à l'Italie, et que nous
pouvons lui fournir des modeles à imiter.
Ces actions en Musique ne sont pas anciennes parmi nous,
quoi qu'il semble qu'on ait cherché plusieurs occasions
[-152-] de les y introduire comme je dirai cy aprés. Elles
semblent y étre venües insensiblement et comme par pieces.
C'est ce que l'Autheur de l'Art poëtique en nôtre langue a si
bien reconnu en ces beaux Vers, où il parle de la Tragedie,
et que je puis d'autant mieux appliquer à nôtre Musique
Dramatique que les representations, dont il parle
commencerent par des Chansons.
Chez nos devots Ayeux le Theatre abhorré
Fut long-temps dans la France un plaisir ignoré.
De Pelerins dit-on, une troupe grossiere
En public à Paris y monta la premiere,
Et o<tt>ement zelée en sa simplicité
Joüa les Saints, la Vierge, et Dieu par pieté.
Lesçavoir à la fin dissipant l'ignorance
Fit voir de ce projet la devote imprudence
On chassa ces Docteurs prêchans sans mission,
On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion.
Seulement les Acteurs laissant le Masque antique
Le Violon tint lieu de Choeur et de Musique.
[-153-] Il est certain que les Pelerinages introduisirent
ces spectacles de Devotion. Ceux qui revenoient de Jerusalem,
et de la Terre-Sainte, et saint Jacques de Compostelle, de la
Sainte-Baume de Provence, de sainte Reine, du Mont saint
Michel, et Nôtre-Dame du Puy, et de quelques autres lieux de
pieté, composoient des Cantiques sur leurs Voyages, y
méloient le recit de la vie et de la mort du Fils de Dieu, ou
du Jugement dernier d'une maniere grossiere, mais que le
chant et la simplicité de ces temps là sembloient rendre
pathetique, chantoient les miracles des Saints, leur Martyre,
et certaines Fables à qui la créance du peuple donnoit le nom
de Visions, et d'Apparitions. Ces Pelerins qui alloient par
troupes, et qui s'arrétoient dans les ruës et dans les places
publiques où ils chantoient le Bourdon à la main, le Chapeau,
et le Mantelet chargez de Coquilles et d'Images peintes de
diverses couleurs, faisoient une espece de spectacle qui
plût, et qui excita la pieté de quelques Bourgeois de Paris à
faire un fond pour acheter un lieu propre à élever un
Theatre, où l'on representeroit ces Mysteres les jours de
Fête, autant pour l'instruction [-154-] du peuple, que pour
son divertissement. L'Italie avoit des Theatres publics, où
l'on representoit ces Mysteres, et j'en ai vû un à Veletri,
sur le chemin de Rome à Naples, dans une place publique, où
il n'y a pas quarante ans que l'on a cessé de representer les
Mysteres de la vie du Fils de Dieu. Ces Spectacles de pieté
parurent si beaux dans ces siecles ignorans, que l'on en
faisoit les principaux ornemens des receptions des Princes
quand ils entroient dans les Villes, et comme on chantoit
Noël Noël, au lieu des cris de Vive le Roi, on representoit
dans les ruës la Samaritaine, le mauvais Riche, la Passion de
Jesus-Christ, et plusieurs autres Mysteres pour recevoir nos
Rois. Les Pseaumes et les Proses de l'Eglise étoient les
Opera de ces temps là. On alloit en Procession au devant de
ces Princes avec les Bannieres des Eglises: on chantoit à
leur loüange des Cantiques composez de divers Passages de
l'Ecriture liez ensemble pour faire des allusions sur les
actions principales de leurs Regnes. Un de nos Rois se
plaisoit à composer lui-méme de ces Hymnes et de ces
Cantiques, et l'on sçait l'addresse dont il se servit pour
tromper [-155-] la Reine sa Femme, qui l avoit prié de faire
un de ces Hymnes à sa loüange. La bonne Reine se nommoit
Constance, et le Roi pour la contenter fit un Hymne à la
loüange des Martyrs qui commençoit par ces mots! O Constantia
Martyrum, qu'elle crut sur l'Equivoque du mot Constantia
avoir été composé pour elle, n'entendant rien de tout le
reste qui étoit écrit en une langue, qu'elle ne sçavoit pas.